L'Homme qui rit, Ve partie
2. Les Misérables. oe partie. IX. 1 : la Fin de Jean Valjean.
nisme social, comme l'entendent les auteurs <le systèmes, mais dans les qualités mêmes de l'âme pimaine :
L'ombre ici-bas la moins transparente, c'est l'âme. L'homme est l'énigme étrange et triste de la femme, Et la femme est le sphinx de l'homme. Sombre loi! Personne ne connaît mon gouffre, excepté moi. Et moi-même ai-je été jusqu'au fond"? Mon abime Est sinistre, surtout par le côté sublime; Et l'hydre est là, tenant mon âme et la mordant. Toutes nos passions sont des bêtes rôdant Dans la lividité des blêmes crépuscules...
Tout est aveuglement quand tout n'est pas démence; Le ciel splendidc est plein de la noirceur du sort; On entre dans la vie en criant; on en sort Ruisselant, nu, glacé, comme d'une tourmente. Hélas! l'enfant sanglote et l'homme se lamente: Ignorer, c'est pleurer, et savoir, c'est gémir '.
Quand il parle de sa vie, à lui, cet homme qui )eut, aux yeux de beaucoup, passer pour un des *;lus du bonheur, il s'afflige, il déplore les chutes, es peines amères que lui ont values ses passions, a « chair », sa « matière à traîner »; et, là hêmeoù il déclare finalement sa conscience pure, 1 ne s'estime pas plus favorisé du destin que la nasse de ceux dont il a dit : « Quand tour à tour, 'un après l'autre, accoudés au même livre, on a
1. Les Quatre Vents de l'esprit, III. 42 : « Pensées de nuit ».
tourné les mêmes pages, on meurt ». Il rappelle ses deuils; et puis :
J'ai su monter, j'ai su descendre.
J'ai vu l'aube et l'ombre en mes cieux. J'ai connu la pourpre, et la cendre Qui me va mieux.
J'ai connu les ardeurs profondes, J'ai connu les sombres amours:
J'ai vu fuir les ailes, les ondes, Les vents, les jours.
J'ai sur ma tète des orfraie-:
J"ai sur tous mes travaux l'affront, Aux pieds la poudre, au cœur des plaies, L'épine au front.
J'ai des pleurs à mon œil qui pense, Des trous à ma robe en lambeau; Je n'ai rien à la conscience; Ouvre, tombeau '.
En présence de ces vues, partout et si souvent exprimées, sur la tristesse de la destinée, sur l'illusion du bonheur, la méchanceté de l'homme et la fatalité des passions, et avec cette manière d'admettre les actions mauvaises pour agents du progrès, — ce qui ne permet pas logiquement de comprendre dans le but du progrès la défaite du mal moral, — on ne peut attribuer qu'à la contagion de la sottise ambiante cette image familière
1. Les ConlemplatioJis, VI, 24; conf. VI. lu : « A relie qui est
voilée ».
d'un progrès qui va de lui-même et d'une marche qui marche toujours. « Le Progrès est le mode de l'homme. La vie générale du genre humain s'appelle le Progrès; le pas collectif du genre humain s'appelle le Progrès. Le progrès marche; il fait le grand voyage humain et terrestre vers le céleste et le divin; il a ses haltes, où il rallie le troupeau attardé ; il a ses stations, où il médite, en présence de quelque Chanaan splendide dévoilant tout d'un coup son horizon ; il a ses nuits où il dort ; et c'est une des poignantes anxiétés du penseur de voir l'ombre sur l'àme humaine, et de tàter dans les ténèbres, sans pouvoir le réveiller, le progrès endormi. — Dieu est peut-être mort, disait un jour à celui qui écrit ces lignes Gérard de Nerval, confondant le Progrès avec Dieu '. » Et comme si ce n'était pas assez de sacrifier à cette idole commune du siècle, Victor Hugro s'est vu forcé d'en encenser une autre pour laquelle on ne lui aurait pas supposé tant de faihlesse; il a pu se laisser persuader que de rendre les hommes bons et parfaitement heureux, c'était l'office de la science : « L'idéal moderne a son type dans l'art, et son moyen dans la science. C'est par la science qu'on réalisera cette vision auguste des poètes ;