Les Quatre Vents de l'esprit, III, 3S
Tu vas devant moi, toujours prête, Et tu me montres le chemin; Le voile du sort sur ta tête, La lampe de Dieu dans ta main!
Tu me dis : Ta croix te réclame.
Debout! c'est ailleurs qu'on s'assied.
Tu me dis : Cache ici ton âme.
Tu me dis : Mets ici ton pied.
Tu dis : La tristesse est meilleure.
L'ombre et le deuil sont nos amis.
Et tu souris lorsque je pleure, Et tu chantes quand je gémis,
Tu m'éclaires, calme et ravie, Marche à marche, avec ton flambeau, Toutes les douleurs de la vie, Sombre descente du tombeau •-
Il est à peine utile d'observer que ces sentiments sur la vie, la mort et la douleur, qui sont exprimés partout dans l'œuvre lyrique de Victor Hugo, depuis les Feuilles d'automne jusqu'aux Quatre Vents de l'esprit, — et, nous pouvons ajouter, sur l'expiation, dont l'idée est dominante dans les Contemplations, dans la Légende des siècles, dans le poème intitulé Dieu, et dans la Fin de Satan, — sont incompatibles avec les doctrines du genre évolutioniste dont il a pu paraître atteint sous l'influence de l'air du siècle. Mais ils sont conciliables avec les trois grandes thèses de la
Les Quatre Vents de l'esprit, 111, 30.
raison pratique, qu'il a, nous l'avons vu, constamment maintenues en dépit de ces mêmes doctrines : immortalité, liberté, personnalité divine. C'était chez lui le vrai fond; le reste, à fleur de peau, mal compris, non suivi dans les rapports et les conséquences. On peut hardiment donner comme le résumé vrai et complet de son àme, de son émotion devant l'univers, de sa terreur, de sa croyance et de son espérance, une pièce qu'on nous permettra de citer pour finir, après celles dont nous avons sans doute trop multiplié les citations. Elle est assez caractéristique de sa plus grande manière, à la fois dans les beautés sensibles à tous, et dans les étrangetés que beaucoup de gens d'esprit ne peuvent encore supporter, mais qui seront pour la postérité un fait considérable de haut sentiment et de grande et originale poésie1.
Un spectre m'attendait dans un grand angle d'ombre, Et m'a dit : Le muet habite dans le sombre. L'infini rêve, avec un visage irrité.
L'homme parle et dispute avec l'obscurité, Et la larme de l'œil rit du bruit de la bouche. Tout ce qui vous emporte est rapide et farouche. Sais-tu pourquoi tu vis? sais-tu pourquoi tu meurs? Les vivants orageux passent dans les rumeurs, Chiffres tumultueux, flots de l'Océan Nombre. Vous n'avez rien à vous qu'un souffle dans de l'ombre;