Victor Hugo, les Contemplations : <• Les Mages
dable enivre », mais que « l'horrible précipice retient blêmissants à ses bords ».
Victor Hugo, sentant ce qu'il était, se croyait légitimement un de ces mages. C'est à son siècle que manquaient la foi et une direction de la pensée analogue à la sienne. Il n'a donc pu remplir le rôle effectif d' « esprit conducteur des êtres », ou seulement exercer sur un peuple réfractaire l'action du plus petit des prophètes; mais le sujet de ses visions a toujours été, jusque dans les cas où elles touchaient à ses douleurs personnelles, le sujet éternel : la contemplation du monde et le soupèsement des destinées. Il a revendiqué et justifié le titre de poète en sa portée antique et dans sa grandeur; c'est pour cela que son génie est maintenant méconnu par une école impuissante, même dans la technique de l'art, où l'on a le mépris de la pensée et l'indifférence pour le bien et le mal. Il a eu cette constante préoccupation de l'existence de la douleur, qui reste le mobile de la religion sérieuse, et l'essentielle question de la philosophie, dans un temps où la religion est devenue, pour les uns ou pour les autres, une routine, un sport, une politique de prêtres, et la philosophie une matière disputée de pures constructions intellectuelles; et il a éprouvé le sentiment, devenu si rare, du penseur primitif, l'émer-
veillement au spectacle de la nature. De là les idées gnostiques germées dans son propre fonds, la révolte du cœur contre un monde de douleurs, et les sombres personnifications grâce auxquelles la philosophie et la poésie ont fait corps dans la tête de ce mage qui s'est trompé de moment pour apparaître.