Voir Victor Hugo le poète, p
entre l'émotion simple , directe , naturelle et spontanée de l'homme de sentiment, et cette autre émotion qui, chez l'artiste, est tenue de s'observer elle-même et de se réfléchir pour se reproduire artificiellement et s'exprimer au dehors. Cette différence est la même, en un point essentiel, qu'entre l'homme ordinaire, ou naïf, et l'artiste dramatique. Ce dernier, dont le genre ou le degré de participation qu'il doit prendre aux sentiments et aux passions des personnages qu'il joue ont été plus d'une fois mis en question et débattus à propos du paradoxe du comédien de Diderot, ne peut jamais être qu'un imitateur, ni son sentiment autre chose que l'effet d'une sympathie de pure imagination. L'émotion que le poète éprouve est plus personnelle, même si ce ne sont pas ses propres états qu'il traduit et qu'il expose; mais, quand ce sont bien les siens, et quelque réels et poignants qu'ils soient, encore faut-il que pour les rendre il se les extériorise en quelque sorte, et devienne imitateur de lui-même. C'est ainsi seulement qu'il peut se les témoigner à titre de sentiments humains en général, et, de là, les peindre de manière à ce que toute autre personne les reconnaisse. Le poète est donc semblable au comédien en ce point, et doit, quoique intéressé fortement, alors que le comédien ne l'est pas, atteindre le genre
de désintéressement qui est une condition de l'art, et sans lequel on est, dans ce qu'on exprime, homme naturel, et non poète. Cette analyse psychologique rend compte du désaccord qu'on croit trouver souvent entre la sensibilité réelle de l'artiste (ou ce que sa vie en laisse paraître) et la nature ou la force des sentiments que ses œuvres traduisent.
Il peut en être de la vérité philosophique et des convictions que l'artiste philosophe se forme d'après les hypothèses qu'il imagine, d'après les tableaux idéaux qu'il se peint en sa vision révélatrice des mystères de la terre et du ciel, exactement comme de la sincérité de ses émotions. Il s'agit d'une croyance qui n'est ni intellectuellement dogmatique, ni passionnément absorbante, et qui permet des variantes dans un ordre général de conceptions inspirées par les images dont le poète se donne la contemplation. On pourrait dire, mais en exagérant un peu, vu la difficulté de pénétrer des arcanes psychiques, que Victor Hugo, dans ce qui touche une certaine partie de sa mythologie, imaginait à la fois et jouait avec ses imaginations, sans laisser d'en éprouver les effets sensibles, croyant sans croire à la rigueur, ou gouvernant sa croyance et la dominant par un doute supérieur. Il n'était constant que dans
l'application de son esprit à des possibilités religieuses d'un genre semblable. L'accord de la sincérité réelle et profonde avec la facilité à se contredire se comprend bien ainsi, dans un esprit peu touché des rapports logiques et qu'impressionnent les aspects opposés des choses. Si Victor Hugo avait subi dans sa vie comme dans ses vers, et sans distraction ni doute, l'impression des images des possibles qu'il se peignait lugubrement dans les dessous de la nature; si, au lieu du caractère poétique, il avait donné dans son âme à ses représentations le titre de la réalité, il serait devenu impuissant comme poète, et, pris de vertige, il aurait sans doute partagé le sort de son frère Eugène l. Mais « Dieu de ses mains sacre des hommes, Dans les ténèbres des berceaux2 »; le mystère des germes et des naissances avait doté le grand frère de la puissance rectrice des images, dans le gouvernement de l'âme, et d'une étonnante force de volonté, pour se garder l'esprit libre dans l'abondance et l'intensité des plus émouvantes, jusqu'au seuil de l'hallucination. 11 fut semblable à ces mages qu'il a chantés, qui « sentent la pierre vivre », et que « Pan formi-