‹ Victor Hugo, le poèteChapitre 23 sur 84 · BG VICTOR HUGO · texte numérisé non relu

BG VICTOR HUGO

revivant, et de l’égout remplissant la fenction d'un enfer. Des personnages mythiques, des ombres, expient les actes néfastes des vivants, tachent den effacer les traces: On entend le balar de ces spectres, Encore un pas, et le balai lui-méme aurait pu s’offrir au Songeur pour donner au spectre une substance, grace a l’étrange métempsycose d’une 4me coupable en cet objet vil. On arrive par ce chemin aux images les moins naturelles et les plus répugnantes, que Victor Hugo a

multipliées ailleurs *. \

Il n’est pas étonnant qu’un poste possédé du génie mythologique 4 un degré dont les anciens eux-mémes avaient depuis longtemps cessé d’avoir des exemples chez leurs poétes, au temps d’ Horace et de Virgile, soit entré dans le sentiment vrai des. mythes grecs, et qu’apres avoir été le principal auteur de la révolution littéraire qui a banni les figures fanées et ridées d’Apollon et des Muses, de Bellone et de Cythérée, de Flore et de Pomone, il ait pu, des qu'il l’a voulu, parler d’original cette vieille langue, en comprendre lesprit, et tirer de ce rajeunissement inattendu des effets merveilleux. N’est-ce pas sentir comme un ancien, que

4. Les Misérables, 5° partie, If, 2. — Les Contemplations : La Bouche domobre.

dimaginer la vision et de rendre ainsi la pensée Sa ae *

de deux amants penchés au bord d’un cratére de Sicile?

Pareils a deux oiseaux qui vont de cime en cime,

Nous parvinmes enfin tout au bord d’un abime.

Elle osa s’approcher de ce sombre entonnoir,

Et quoique mainte épine offensat ses mains blanches,

Nous tachames, penchés et nous tenant aux branches, D’en yoir le fond lugubre et noir.

En ce méme moment, un titan centenaire,

Qui venait d’y rouler sous vingt coups de tonnerre,

Se tordait dans ce gouffre ot le jour n’ose entrer;

Et Vhorribles vautours au bec impitoyable,

Attirés par le bruit de sa chute effroyable, Commencaient a le dévorer.

Alors, elle me dit : J’ai peur qu’on ne nous voie! Cherchons un antre afin d’y cacher notre joie! Vois ce pauyre géant! Nous aurions notre tour, Car les dieux envieux qui Vont fait disparaitre, ‘Et qui furent jaloux de sa grandeur, peut-étre

“~~ Seraient jaloux de notre amour!

Il faudrait citer le poeme entier du Satyre, pour montrer avec quel naturel et quelle verve Victor Hugo exprime ses idées morales et pittoresques, en ce langage et cette symbolique perdus, mélant aux mythes grecs les dénominations latines et les termes universels de la langue francaise, au hasard de sa propre vue mythologique des choses, et selon que chaque idée qui lui vient trouve a se personnifier : Avril, l’Ondée, I’Hiver, le Zodiaque, la Violence, l'Indigence, l’Amour, la

Haine, l’Humanité, Ombre, le Chaos, la Mort, lAme, le Verbe, l'Etre, la Chose, lInconnu, lEnigme, et cette sorte d’universel-personnel que fournit le mot Tout, employé comme nom propre,... sans l'article. Le sens de cet admirable poeme, pris en son entier, est d’un réel et considérable intérét : c’est la démonstration poétique, inspirée a l’auteur par lesprit méme de la mythologie, par je sentiment profond qu'il avait de cette interprétation de la nature d’ot naquit la mythologie : la~ démonstration, dis-je, d’un grand fait de Vhistoire des religions, le passage de la mythologie spontanée et fragmentaire & la mythologie généralisée et synthétisée par Ja réflexion; en d’autres termes, du paganisme au panthéisme.Je ne saurais, sans trop m’étendre, citer des exemples de l'emploi vivant et modernisé des mythes antiques, dans la composition du Satyre : ils frappent le lecteur & toute page; mais on me permettra de rapporter les principaux passages ou le poete présente le tableau des dieux olympiens, et puis déploie la vision panthéiste dans laquelle ils doivent a la fin se perdre. Ce sont des vers d’une éclatante beauté.

Le satyre entre dans le ciel. Obscur et boiteux, cet étre en qui la nature entiére, ombres et clartés, trouvera tout & l'heure une effrayante

personnification qui est le Réel lui-méme, est —dabord ébloui par l’apparition de la grande lumiére de l’Olympe :

Soudain, il se courba sous un flot de clarté,

Et le rideau s’étant tout a coup écarté,

Dans leur immense joie il vit les dieux terribles. Cés étres surprenants et forts, ces invisibles,

Ces inconnus profonds de ’abime. étaient la.

Sur douze trénes d’or que Vuleain cisela,

A Ja table oti jamais on ne se rassasie,

Iis buvaient le neclar et mangeaient l’ambroisie. Venus était devant, et Jupiter au fond.

Cypris, sur la blancheur d’une écume qui fond, Reposait mollement, nue et surnaturelle,

Ceinte du flamboiement des yeux fixés sur elle,

Et, par moments, avec l’encens, les cceurs, les veux, Toute la mer semblait flotter dans ses cheveux. Jupiter aux trois yeux songeait, un pied sur l’nigle, Son sceptre était un arbre ayant pour fleur la régle. On yoyait dans ses yeux le monde commencé,

Et dans l’un le présent, dans lautre le passé; Dans lé troisitme errait-Vavenir-comme un songe.

Amené dans l’assemblée des dieux, qui rient de sa difformité, le satyre, cet étre immonde, habitant d’un antre au bas de l’Olympe, est invité par dérision & chanter devant Apollon et les Muses. Il prend ses pipeaux et puis la lyre. Sa nature grossiére et lascive est élevée par linspiration a une hauteur de connaissance des choses, de leur

commencement et de leur fin, dont ces olympiens bienheureux, produits eux-mémes qui s’estiment éternels de la nature incessamment changeante,

n’emploient pas leur temps & sonder les profondeurs. Ce que le satyre chante, dans le mode mythologique, c'est ce que nous appelons, en notre langage soi-disant scientifique, Evolution et le Droste: universel; c’est. l’origine chaotique;* le combat du Jour et de la Nuit, les horreurs et — les beautés de la Terre et de (Homme, la Guerre et la Paix, la fin des maux, la fin des dieux, l’apothéose de ’humanité. Ces idées, que le bon sens de l'antiquité se refusa & suivre et a développer, quant aux vues de perfection humaine et de future félicité terrestre, sont certainement antiques en principe et touchant le passé, touchant la production naturelle et spontanée des choses et de leur ordre progressif, dont les dieux furent les effets avant d’étre les instruments, les imparfaits agents. Le poete est ainsi dans le vrai, quand il donne la forme mythologique 4 une pensée: qui fut originairement la mythologie méme, et qui— nest encore que cela aujourd hui, étant toute fondée sur la méthode qui fait sorur du développement d’une substance personnifiée les phénomenes naturels. Ajoutons que, si la conception est une fois admise, c’est un symbole trés juste et tres beau du transformisme allant a la béatification du monde et de ’homme, que la mélamorphose du corps bestial du Satyre en la matiére

universelle, et de ses appétits inférieurs en désir et vision idéale de la fin de paix et de bonheur.

Le poeme se divise, apres le prologue, en quatre parties : le Bleu, le Noir, le Sombre, TEtoilé..La premiére est l’entrée du satyre dans le ciel de l’Olympe ot vivent, matériellement heureux, invulnérables, ces dieux que leur histoire mythique fait envisager en un mélange de bien et de mal moral, qui permet de les qiatitter de | tyrans tout aussi justement que de bienfaiteurs des hommes. Cependant la figure de Jupiter est “digne et sévére, quoique le podle n’ait pas omis un trait qui rapproche la nature du Pére des dieux et des hommes de celle du Satyre : « des femmes dit-il, Danaé, Latone, Sémélé, flottaient dans son

oar » Et d’ailleurs —— } Derriére Jupiter rayonnait Cupidon,

Lenfant cruel, sans pleurs, sans remords, sans pardon, Qui, le jour qu’il naquit, riait, se sentant d’age

A commencer, du haut des cieux, son brigandage.

Les trois autres parties sont le chant du Satyre. Le Noir est un tableau de la nature en son com- “mencement chaolique, en ses enfantements périssables, mais, & la fin, en sa belle croissance a conduit & l’« Ame » et aux espérances de

VYame. D’abord, la mer, la terre et leurs abimes,

eee

puis la végétation et ses produits variés, bienfaisants ou funestes.

La forét surgit; Varbre superbe Fouille le globe avec une hydre sous ses pieds; La racine effrayante aux longs cous repliés, Aux mille becs béants dans la profondeur noire, Descend, plonge, atteint ’ombre et tache de la boire, Et, bue, au gré de l’air, du lieu, de la saison, L’offre au ciel en encens ou la crache en poison, Selon que laracine, embaumée ou malsaine, Sort, parfum, de amour, ou, venin, de la haine.... Mais quwimporte a la terre! Auchaos contigué, Elle fait son travyarl d’accouchement sans fin. Elle a pour nourrissons luniverselle faim.

L’cuvre du chaos ne laisse pas d’étre une création bénie :

Salut, chaos! gloire a la terre!

Le chaos est un dieu; son geste est ’élément; Et lui seul ace nom sacré : commencement.

C’est lui qui, bien avant la naissance de Vheure, Surprit Paube endormie au fond de sa demeure- Avant le premier jour et le premier moment.

Cest lui qui, formidable, appuya doucement La gueule de la nuit aux lévres de l’Aurore; Kt c’est de ce baiser qu’an vit Vétoile éclore. Le chaos est l’époux lascif de Vinfini.

Avant le verbe, il a rugi, sifflé, henni; Les animaux, ainés de tout, sont les ébauches De sa fécondité comme de ses débauches.

Fussiez-vous dieu, songez en voyant l’animal! Car il n’est pas le our, mais il n’est pas le mal. Toute la force obscure et vague de la terre, Est dans la brute, larve auguste et solitaire.... Et maintenant, 6 dieux! écoulez ce mot : ’ame. Sous Varbre qui bruit, pres du monstre qui brame,

aime

Quelqu’un parle. C’est l’ame. Elle sort du chaos... Pétre-est Mabord moitié brite et moitié forét;

Mais Air veut devenir l’Esprit; VPhomme apparait. homme? Qu’est-ce que c’est que ce sphinx? Il commence En sagesse, 6 mystére! et finit en démence.

: oe quil a quitté, rends-lui son age dort...

Le Noir finit & a lapparition de lesprit, c’esta-dire de lhomme; le Sombre est son histoire, Vhistoire de « cette aventure » :

L’homme, le chiffre élu, téte auguste du nombre Effacé par sa faute, et, désastreux reflux, Retombé dans la nuit de ce qu’on ne voit plus.

L’humanité a commencé dans l’amour et dans Ja liberté; la liberté est devenue joug, la-haine a fermé le ciel. Les hommes ont bravé le sort. Avec Cadmus,

Ils ont semé tes dents de la béte; il en sort

Des spectres tournoyant comme la feuille morte, Qui combattent, ’épée a la main, et qu’emporte L’évanouissement du vent mystérieux.

Ces spectres sont les rois; ces spectres sont les dieux. Ils rénaissent sans fin, ils reviennent sans cesse; L’antique égalité devient sous eux bassesse; Dracon donne la main 4 Busiris; la mort

Se fait code, et se met aux ordres du plus fort, Et le dernier soupir libre et divin s’exhale

‘Sous Ja difformité de la loi colossale.

Comment citer des vers du Satyre et n’y pas comprendre ce tableau de la guerre, qui n’est

malheureusement plus de la mythologie, mais bien de la vivante histoire?

Il dit la guerre; il dit la trompette et le glaive,

La mélée en feu, !homme égorgé sans remords,

La gloire, et, dans la joie affreuse de la mort,

Les plis voluptueux de bannieres flottantes;

L’aube nait, les soldats s’éveillent sous les tentes;

La nuit, méme en plein jour, les suit, planant sur eux;

L’armée en marche ondule au fond des chemins creux3

La baliste en roulant s’enfonce dans les boues;

L’attelage fumant tire, et lon pousse aux roues;

Cris des chefs, pas confus; les moyeux des charrois

Balafrent les talus des ravins trop étroits.

On se rencontre, 6 choc hideux! les deux armées

Se heurtent, de la méme épouvante enflammeées,

Car la rage guerriére est un gouffre deffroi,

O vaste effarement! chaque bande a son roi.

Perce, épée! 6 cognée, abats! massue, assomme!

Cheval, foule aux pieds homme, et Vhomme, et ’homme {et Vhomme!}

Hommes, tuez, trainez les chars, roulez les tours;

Maintenant, pourrissez, et voici les vautours!

Il reprit : donc les dieux et les rois sur le faite, L’homme en bas; pour valets aux tyrans les fléaux. Lhomme ébauché ne sort qu’a demi du chaos,

Et jusqu’a la ceinture il plonge dans la brute.... Toutes les surdités s’entendent contre lui;

Le sol Valourdit, Vair ’enfitvre, ’eau Visole;~ Autour de lui la mer sinistre se désole;

Grace au hideux complot de tous ces guets-apens, Les flammes, les éclairs, sont contre lui serpents; Ainsi que le héros Vaquilon le soufflette ;

La peste aide le glaive, et élément compléte

Le despote, et la nuit s’ajoute au conquérant;

Ainsi la chose vient mordre aussi Vhomme et prend. Assez W@dme pour étre une force, complice

De son impénétrable et nocturne supplice 3

Kt la Matiére, hélas! devient Fatalite.

Ces derniéres personnifications sont d'’autant plus & remarquer qu'il semblerait que I’ Elément,

PAquilon, la Chose, la Matiére, la Nuit, ces

forces nées d’une Ame hostile & Thomme, suivent en leurs altaques le héros, le despote, le conquérant, c’est-a- dire, au fond, Phomme déchu luiméme, au lieu de le précéder, comme le voudrait le principe de l’évolution appliqué logiquement. C’est une contradiction dans lesprit du pote, a ce qu il semble.

Le chant du Sombre s’achéve par une contrepartie du tableau pessimiste de Vhistoire humaine, c’est-a-dire par la future apothéose de l’homme. Citons la finale apostrophe du Satyre aux Olympiens et sa propre métamorphose en Dieu universel de la nature. C’est le chant de Il’ Etoilé.

Dieux, vous ne savez pas ce que c’est que le monde; Dieux, vous avez vaincu, vous n’ayez pas compris.... Sachez ceci, tyrans de ’homme et de |'Ereébe,

Dieux qui versez le sang, Dieux dont on voit le fond: Nous nous sommes tous faits bandits sur ce grand mont Ow Ia terre et le ciel semblent en équilibre,

“Mais vous pour étre rois, et moi pour étre libre....

Soyez les Immortels, faites! broyez les étres,

Achevez ce vain tas de vivants palpitants,

Régnez; quand vous aurez, encore un peu de temps, Ensanglanté le ciel que la lumiére azure,

Quand vous aurez, vainqueurs, comblé votre mesure, C’est bien, tout sera dit, vous serez remplacés

Par ce noir dieu final que lhomme appelle Assez!..

Tout en parlant ainsi, le satyre devint

Démesuré; plus grand @abord que Polyphéme,

Puis plus grand que Typhon qui hurle et qui blasphéme, Et qui heurte ses poings ainsi que des marteaux,

Puis plus grand que Titan, puis plus grand que l’Athos;

L’espace immense entra dans cette forme noire;

Et, comme le marin voit croitre un promontoire, Les dieux dressés voyaient grandir l’étre effrayant; Sur son front blémissait un étrange orient;

Sa chevelure était une forét; des ondes,

Fleuves, lacs, ruisselaient de ses hanches profondes; Ses deux cornes semblaient le Caucase et l’Atlas; Les foudres Ventouraient avec de sourds éclats; Sur ses flanes palpitaient des prés et des campagnes, Et ses difformités s’étaient faites montagnes;

Les animaux qu’avaient attirés ses accords,

Daims et tigres, montaient tout le long de son corps; Des ayrils tout en fleurs verdoyaient sur ses membres; Le pli de son aisselle abritait des décembres;

Et des peuples errants demandaient leur chemin, Perdus au carrefour des cing doigts de sa main;

Des aigles tournoyaient dans sa bouche béante;

La lyre devenue en le touchant géante,

Chantait, pleurait, grondait, tonnait, jetait des cris; Les ouragans étaient dans les sept cordes pris Comme des moucherons dans de lugubres toiles;

Sa poitrine terrible était pleine d’étoiles.

Les derniers vers du Satyre sont la prophétie

du monde sans dieuw et du « rayonnement de VPAme universelle ».

Place & Tout! Je suis Pan. Jupiter, a genoux!

cette exclamation termine le poeme. Laissons pour la retrouver ailleurs, Ja pensée du poéte lui-méme, qui n’a pas ici sa suffisante expression, et bornons nos remarques a la mythologie. Si l'on compare la métamorphose du Satyre devenu Pan, — mais Pan, non point cette divinité pastorale, Je forme assez modeste, qui porte ce nom

ier Genes

dans les temps anciens de la mythologie populaire,

mais une autre qui eut pour origine un calem-

bour grec inventé par le syncrétisme panthéiste d'une époque avancée ‘, — si on compare cette transformation gigantesque et barbare aux métamorphoses d’un genre intelligible et net, que les auteurs des mythes primitifs ont imaginées, et que, plus tard, les poétes ont recueillies, on sera frappé de la différence de leurs caractéres. La premiere fait songer 4 la mythologie monstrueuse des Pouranas de VInde, ou rien ne serait plus facile que d’en trouver les analogues; les autres ont les formes claires qui conviennent au sentiment esthétique et au gotit mesuré des Grecs. La grande mélamorphose du Satyre dont la forme se perd, réunissant toutes les figures, et nen pouvant plus dés lors revétir aucune comme tout, exprime le passage du polythéisme, ou toutes les idées divines ont des formes, au panthéisme, dont la pensée supréme est nécessairement informe.

Le potte s’est rendu compte de la conséquence, ~~

car il fait jeter par le révolté cette insulte a la face des Olympiens :

Bee Tout le mal vient de la forme de dieux,

4, Voir A. Maury, Histoire des religion: de la Gréce antique, tek pe did.

Maintenant que nous avons reconnu et défini chez Victor Hugo cette puissance imaginative et de personnification, ce génie mythologique auxquels il a du essentiellement d’étre le poete que Yon sait, nous avons une contre-partie a aborder, en éludiant les effets de imagination 4 peu prés exclusivement adoptée pour méthode, dans la conduite de la pensée et dans la composition des vers,

Victor Hugo a fait entrer dans le recueil des Contemplations deux pieces de vers datées de 1834, et que, l’on peut le croire, il avait craint de publier dans les Chants dw crépuscule, ou les Voix intérieures, ou les Rayons et les Ombres. Ces

vers sont loin d’étre de ses meilleurs, ils ne sont

pas méme tout a fait de ses bons, pour la plupart; le lecteur de 1835-1840 aurait été choqué certainement par des traits, plus qu’ordinaires, du mauvais goiit qu’on reprochait aux « romantiques »; par la recherche assez malheureuse de esprit et de leffet, par l'abus de ces amplifications d’un nouveau genre qui poussent la méme

idée dimage en image, sans raison visible de —

s'arréter; ce par ties défauts que, -vingt-ans

70 VICTOR HUGO apres, le public lettré avait appris 4 supporter chez Je grand écrivain, quand celui-ci trouvait bon de s’y abandonner *. Il est intéressant de constater & ce propos que, contrairement a ce qu’on serait tenté de croire, les défauts généralement reconnus de la versification /dchée de Victor Hugo dans les oeuvres des dix dernivres années de sa vie, ne sont pas précisément dus a Vaffaibhissement de imagination et de la mémoire et, par suite, du sentiment poétique et du style, mais bien a Vhabitude toujours croissante de se contenter de tout ce qui lui venait | immédiatement A l’esprit. Le procédé fut toujours — le méme; seulement, a une époque, il choisissait et, dans certains cas, savait se borner, savait méme étre admirablement sobre — contre ses principes; — a une autre, il se Jivrait indistinctement aux suggestions du procédé, et il en recevait encore de trés belles. Ce ne sont pas ces dernieres qui ont pu étre imilées par de spirituels parodistes de ses tics littéraires.

Revenons aux deux pieces de 1834. Victor Hugo y répond avec irritation et une sorte de violence aux critiques de la vieille école qui lui

1. Les Contemplations, I, 1 et J, 26 : Réponse a un acte d’accusation; — Quelques mots a un autre.

LES VICES DE LA METHODE IMAGINATIVE aA

reprochent de révolutionner la langue. On ly voit surtout préoccupé de la suestion des mots, dont il veut qu’aucun ne soit banni du langage élevé; puis des préceptes de la rhétorique, contre lesquels il revendique la liberté de linspiration. En matieére de versification, c’est encore la liberté qu'il réclame, en eaeeanes celle des enjambements, et il ne parait pas avoir formellement

conscience des nouveautés rythmiques qu'il ap-

porte, et qui sont quelque chose de trés positif, dont Vidée toute seule de la liberté ne fournit point l’équivalent. Un seul passage est relatif au procédé de la composition des vers en général, et quoiqu’il ne soit pas grammaticalement clair — défaut tres rare chez Victor Hugo — on peut, ce semble, y reconnaitre l’affirmation du trait caractéristique dopposition de la nouvelle méthode a lancienne. Définissons-le britvement ainsi : Dans le cours du développement dune idée principale, demander les idées accessoires non point a la raison, cest-a-dire aux jugements et aux raisonnements que le sujet comporte, mais bien aux emages qui se présentent a la pensée par Veffet des associations naturelles et spontanées des idées ow des mots.

——— re

Il faut & toute chose un magister dixit.

Revenons & la régle et sortons.de.epprobre;

LU’hippocréne est de l’eau, donc le beau c’est le sobre.

Les yrais sages, ayant la raison pour lien,

Ont toujours consulté, sur Part, Quintilien;

Sur Valgebre, Leibnitz; sur la guerre, Végece.

C’est le discours que le pote préte a un détracteur; et il répond :

Quand Vimpuissance écrit, elle signe : Sagesse...

Sortons du domino nommé forme oratoire.

On nous a vus, poussant vers un autre horizon

La langue, avec la rime entrainant la raison,

Lancer au pas de charge, en batailles rangées,

Sur Laharpe éperdu, toutes ces insurgées;

Nous avons au vieux style attaché ce brulot :

Liberté!

Ces insurgées, qui ne sont pas autrement qua- ~ lifiées, sont sans doute les images qui s’élévent dans lesprit laissé 4 ses pentes naturelles; ’horizon est celui qu’elles découvrent successivement en s’amenant les unes les autres; les batailles sont celles qu’elles livrent au theme logique, dont elles n’acceptent pas les chaines; et la raison entrainée avec la rime signifie Pintroduction continuelle, dans le discours, des idées qui ne sont pas sans raison, mais dont la raison déterminante est la rime, la faveur des images qu'elle suggere. ;

Dans l'école littéraire qu'il faudrait appeler ralionnelle, et qui, chez toutes les nations qui

Veh ia iiy

ont eu une littérature consciente, s'est produite

au moment ow la critique a entrepris de formuler

les regles de ce qui avait d’abord procédé de la spontanéité de l’esprit et de la parole, la composition des vers prend nécessairement la forme d’une ceuvre de seconde main, pour ainsi dire. La composition premitre, encore bien qu'elle ne soit pas écrile, est de la prose. Le potte rationnel pense en prose; ibavson theme, il sait, avec plus ou moins de précision, a l’aide de quelles idées il entend le développer, et la question est alors pour lui de formuler ces idées par un agencement de mots soumis a certaincs lois de quantilé et d’accentuation; — de nombre, d’accent et de rime, dans les langues dont la prosodie n’est pas quantitative. C’est un probléme a résoudre. Ainsi nos poetes classiques ont certainement tons construit mentalement leur pensée en commun langage, et enchainé leurs idées en ordre logique. dabord, puis trayaillé & les disposer en des nombres de syllabes divisés de certaines maniéres fixes, avec des rimes a de certains intervalles. La

“rime est une esclave et ne dott qw ober, disait Boi-

leau. De la ce pénible et cruel exercice de la recherche de cetie rime, dont les difficultés, avouées avec une naiveté honorable, nous semblent aujourd'hui jeter quelque ridicule sur la

Th VICTOR HUGO

figure sévere du « législateur du Parnasse ». Mais la vérité est que la traduction en vers rimés: d'une pensée nette et fixe est généraiement impos- | sible sans chevilles, altérations ou périphrases, dans la langue francaise. k L’école de Vimagination proctde autrement.

Un theme général étant donné, et les premiers mots de son développement posés, un certain mot est, je suppose, en vedette, qui, dans la période poélique commencante, occupe la place dune fin de vers. C’est Pamorce d’un autre mot qui doit tout & la fois rimer avec le premier et. pouvoir entrer, & une place déterminée par le métre, dans l’expression de lidée principale, ow— de quelque autre idée qui lui soit suffisamment associée..Un sentiment confus, mais que Vhabitude rend familier et d’un service plus ou moins facile au poéte, lui a déja fail pressentir que le premier de ces mots est, parmi ceux qu'il était libre de choisir & cet endroit, celui qui offre les meilleures chances pour la suite; et, du reste, il se livre & certains tatonnements et revient sur ses pas quand il le faut. Supposons la rime arrétée; Yimagination productive du poéte se trouve, grace & la mémoire des mots qui peuvent fournir cette rime, e¢ grdce aux associations didées quaméenent ces mots, en possession d’un matériel

dimages suggérées, entre lesquelles il choisit Bevo ut “se préte le mieux, soit a terminer Texpression de sa pensée, soit & la continuer par de nouvelles images, ou enfin a passer a d’autres idées, souvent au hasard de sa fantaisie.

La critique a plus d’une fois rapproché ce procédé poélique du jeu des bouts rimés; cependant il s’en distingue essentiellement; en ce que le poete dispose librement de la rime donnée comme deta rime cherchée, et les rattache l'une et l'autre au courant de sa pensée par des associations didées naturelles. Mais il n’y aura presque plus de différence, sil arrive qu’apres avoir posé tel mot pour pierre d’attente, on s’oblige en quelque sorte — et si l’on a assez d’imagination pour cela faire — & employer n’importe lequel des mots qui riment richement avec le premier, et a en tirer une image tant bien que mal appropriable au sujet. Il est certain que Victor Hugo a fait beaucoup de vers qui semblent destinés a tenir cette sorte de gageure. Nous en citerons © tout 8 Vheure des exemples. Il s’est amusé quelquefois aussi & accumuler une suile des mémes rimes avec des sens baroques ou tirés aux cheyeux ‘; mais ceci ne compte pas. Dans lusage

4. Voir les chansons de Gavroche, dans les Misérables, & partie, XV, 4.

normal de la méthode en question, l’improvisateur — car c’est le nom qui convient, dans la mesure ou il y a plus d’inspiralion, moins de réflexion, — Vimprovisateur se fait conduire par la rime d’image en image et d’idée en idée, en n’exercant que sourdement un contrdle de la raison pour s’assurer que les parties de sa composition forment le tout de l’expression d’une seule pensée avec ses dépendances. Celles-ci admettent des idées & cdté et des parentheses; il faut seulement quwil n’y ait pas d’incohérences choquantes, ni de chevilles trop visibles. La cheville, & la bien définir, consiste en des idées, aussi bien qu’en des mots, assez étrangers ou inuliles & la phrase et 4 la pensée dont lesprit du lecteur ou auditeur est occupé dans le moment, pour que la superfluité lui devienne sensible.

La méthode imaginative, dans la versification rimée, élant ainsi bien expliquée, on. doit, ce nous semble, la regarder comme un genre de conduite de esprit plus poétique que le procédé de la mise en metres et rimes d'une idée déja arrétée prosaiquement. La raison en est que ce qu’on nomme l’inspiration suppose la spontanéité dans la production imaginative et dans l’association des idées. La suggestion de Vidée par Vintermédiaire de la rime ne laisse pas d’ayoir ses

LES VICES DE LA METHODE IMAGINATIVE mat

défauts, qui sont tres graves, mais qui ne sont pas nécessaires; et elle donne parfois licu 4 de tres heureuses, a de trés belles rencontres.

- Nous aurons un exemple probable d’une de ces rencontres, ce vers étant écrit :

C’est un prolongement sublime que la tombe,

fi ah

si nous supposons gue la rime a suggéré le second vers :

On y monte, étonné d’avoir cru qu'on y tombe 3,

Autre exemple, cette comparaison : l’homme des foules, autrefois pur, maintenant dégradé,

pareil a Veau qui des fontaines Tombe au pavé, s’en va dans le ruisseau fatal, Et devient boue aprés avoir été cristal 2.

Si cest le mot cristal, qui, venu a lesprit comme rime disponible pour fatal,a mené avec Tui la belle image, le trait d’imagination est vrai- ment Beesrabic.

Mais les exemples sont sans nombre des mots et des vers entiers que motive la rime seule, trés éyidemment, et qui font de la peine au lecteur. -Donnons-en quelques-uns. En voici un pitoyable :

4. Les Deux trophées (Bruxelles, 6 mars 1871), dans le volume : Depuis Pexil, p. 106.

2, L’Année terrible, Prologue.

.. ee

Eh bien! moi je dis : Non, tu n’es pas en démence,

Mon cceur, pour vouloir !homme indulgent, bon, immense,

Pour crier : Sois clément! sois clement! sois clement!

Et parce que ta voix n’a pas d’autre enrouement +.

Immense et enrouement seraient imposés comme © bouts rimés, que leur emploi, tel qu’il est 1a, ne semblerait peut-étre pas des plus heureusement trouvés! C’est encore un vers-cheville, comme avec une rime qu'il faudrait employer a tout prix, que le second des deux vers que voici sur le pauvre maitre d’études, victime des écoliers :

Songez qu’il saigne, hélas! sous ses pauvres habits

L’herbe que mord la dent cruelle des brebis,

Crest lui 2, lui, « le pion », ainsi voué & une métamorphose végétale pour l’exigence de la rime.

Des exemples plus choquants de ces vers tantét inutiles, faibles, ou obscurs, tant6t menant avec eux des images fortes, mais inattendues, et qui résultent du parti pris d’employer la rime la premiere venue et de lui trouver & toute force un sens, se rencontrent dans les vers de Victor Hugo, de tout temps; — il n’en manque pas dans les Orientales, ot le gout des images extraordinaires et surprenantes les favorise; — ils abon-

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