CHAPITRE VI
Le culte du mot,
Un povte extraordinairement doué, dans le sens et avec l’intensité que le fut Victor Hugo, a du éprouver pour la parole et pour les sons, comme excitateurs de son imagination toujours vibrante, un sentiment également extraordinaire, que ne balangait pas chez lui, nous le verrons, le développement, méme au degré le plus commun, des facultés de construction logique et de raisonnement, a l’égard desquelles les mots prennent un caractere instrumental et conventionnel. C’est un mélange d’admiration, de vénération et de stupéfaction. ll est tout effare, quand il -y pense. Le mot culte ne dit rien de trop pour exprimer ce qu il sent de cette chose : te mor. Il ne le personnifie pas seulement comme tant d’autres choses, sans y songer. Il l’appelle, on l’a vu plus haut,
un élre vivant, et il se confond en admiration et adoration devant cet étre comme créateur de esprit bien plus que comme un produit lui-méme de Ja raison :
La plume, qui d’une aile allongeait l’envergure, Fréemit sur le papier, quand sort cette figure.
Le mot, le terme, type on ne sait dot venu,
Face de Vinvisible, aspect de Vinconnu;
Créé, par qui? forgé, par qui? Jailli de ’ombre; Montant et descendant dans notre téte sombre, — Trouvant toujours le sens, comme V’eau le niveau; Formule des lueurs flottantes du cerveau....
Quand, aux jours ow la terre entr’ouvrait sa corolle, Le premier homme dit la premiére parole, Le mot né de sa lévre, et que tout entendit, Rencontra dans les cieux la lumiére, et lui dit : Ma sceur!
Envole-toi! plane! sois éternelle!
Allume Vastre! emplis a jamais la prunelle!
Echauffe éthers, azurs, spheres, globes ardents! Eclaire le dehors, j’éclaire le dedans.
Tu vas étre une vie elje vais étre Vautre.
Sois la langue de feu, ma scur, je suis Vapdtre. Surgis, effare ’ombre, éblouis horizon, Sois Vaube; je te vaux, car-je suis la raison; A toi les yeux, a moi les fronts, 6 ma sur blonde : Sous le réseau Clarté tu vas saisir le monde; Avec tes rayons d’or tu vas lier entre eux Les terres, les solcils, les fleurs, les flots vilreux, Les champs, les cieux; et moi je vais lier les bouches; Et sur VPhomme, emporté par mille ef ‘s farouches, Tisser, avec des fils d’harmonie et de ,our, Pour prendre tous les coours, ’immense toile Amour. Jexistais avant ’ame. Adam n’est pas mon péere. J’étais méme avant toi; tu n’aurais pu, lumitre, Sortir sans moi du gouffre oi tout rampe enchainé; Mon nom est rar Lux, et je suis ton rine.
En conséquence de cette subordination, dun caractére éminemment idéaliste, les deux derniers vers de la piece divinisent le mot :
ll est vie, esprit, germe, ouragan, vertu, feu; Car le mot, c’est le Verbe, et le Verbe, c’est Dieu !.
. Wet ee Il s’est pourtant glissé dans ce concert lyrique une note irrévérencicuse sur le pouvoir des mots :
La terre est sous les mots comme un champ sous les mouches.
Le povte aurait difficilement trouvé mieux s'il
avait youlu constater ipso verbo le pouvoir spécial des mots qui leur vient de la rime, et dont nous avons rapporté plus haut des exemples.
« Il est vraisemblable, écrit un psycho-physiologiste, que la plupart des idées se présentent a nous sous la forme d’images verbales, c’est-A-dire
de mots. Ainsi, par exemple, les idées : Algérie, ammoniaque, Beethoven, astronomie, se présentent sous la forme méme de ces mots, et non comme figures spéciales. Ce sont les mots, Algérie, ammoniaque qui retentissent silencieusement dans me mémoire, et alors l'association des idées, ou, ce quirevient au méme, I’évocation des idées se fait beaucoup moins selon la chaine