Les Contemplatians, I, 8. La piece est de
logique rationnelle que selon la similitude verbale. Algérie évoquera Vidée Egérie, ammoniaque, lidée maniaque... Chez les aliénés, chez les somnambules, et dans d’autres états particu-/
liers ot il y a ala fois intelligence et incon ;
jai observé maintes fois, comme tout le monde l’a fait ailleurs, cette influence absolument pré-| pondérante des mots sur la direction des idées.
' Au lieu de dire : Pidée appelle l’idée, je dirais : lel
motappelle le mot. Si les poetes étaient sinceres, ils reconnaitraient que la rime, loin de géner le cours de leurs conceptions, a été, au contraire, lorigine de leurs poésies, et un appui plutdt qu'une entrave. S°il m’était permis de m’exprimer ainsi, je dirais que Vintelligence procede par calembours et que la mémoire est lart de faire les calembours qui aboutissent & Vidée finale qu’on cherche. »
Je m’écarterais trop de mon sujet, si je voulais relever ce qui me semble impropriétés d’ expression ou insuffisances d’analyse dans cette description psychologique du phénoméne de l'association des idées par les mots. Je cite le passage & cause d’une note dont lauteur a accompagné, et que voici : « Rien ne serait plus facile que de prendre les vers du plus grand des poetes de ce sitcle, Victor Hugo, et de montrer combien chez lui les
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idées sont évoquées par les rimes. L’image comprise dans le second vers », — ce peut bien étre aussi dans le premier, mais peu importe, — « image admirable et juste, vient & cause de la rime, et c’est le mot final du vers quia été l’ori- “gine du vers tout entier. C'est la rime qui évoque Vidée, et parfois ce ne sont pas les plus mauvais vers que ceux qui ont cette origine '. »
La passion des sons et des images, le culte du motet de larime se déploient si magnifiquement ef avec une si pleine conscience d’eux-mémes dans les vers que je citais tout & Vheure, quil n’etit fallu aucun effort & Victor Hugo pour faire Vaveu que M. Ch. Richet réclame des pottes s’ils étaient sincéres. Mais il n’y aurait eu aucune justice a inviter 4 la méme confession les poétes de notre école classique, qui tous ont travaillé & subordonner la rime a Jidée clairement préconcue. Ein ce qui touche les poétes, tant anciens que modernes, qui ont écrit dans des langues et avec des regles prosodiques dispensant de la rime,
on peut regarder comme certain que les plus inspirés d’entre eux ont eu leurs associations didées, leurs appels d'images successives, tenus
4. Ch. Richet, Origines et modalités de la mémoire (Revue philosophique, juin 1886, p. 585).
en une certaine dépendance des sentiments de la sonorité, de la mesure et de l’'accent; et, par suite, des mots. Et la méme remarque est applicable a ceux qui ont usé de la rime en la subordonnant. Mais tous également, et dans toutes les écoles, ont conservé la direction générale de leur pensée et la possession de leur sujet; ils ont di, par conséguent, nadopter des idées, sur la suggestion des mots, qu’en les faisant rentrer de maniére ou dautre dans l’ordre et la suite de leur plan; ils ont di éliminer celles qui les détournaient trop ou trop longtemps du theme qu'ils se proposaient de développer. Cette condition commune aux poetes qui, pour étre vraiment poetes, doivent étre ouverts aux suggestions spontanées ci-dessus décrites, avec ou sans la rime, et en méme temps les gouverner, en étre les maitres, établit une différence d’espéce entre l’inspiration ou le génie poélique, d'une part, et la folie, de autre. Cette différence est semblable 4 celle qui existe entre Vhomme et le simple animal. Ce dernier obéit aux suggestions sensibles, selon la nature de sa constitution passionnelle. Le premier possede, compare et manie, évoque ou repousse, le voulant, les imaginations issues de ses impressions.
Le pouvoir légitime des mots, en particulier la suggestion des idées par les consonances,
mines
méme quand elle est préservée des derniers exces par cette direction générale de sa pensée, que conserve le pocte, ont pour effet de surcharger et de prolonger l’exposition d’un theme donné. L’esprit tend, pour ainsi dire, & tout moment, a s échapper par la tangente. S’obligeant toutefois a garder la liaison avec lidée principale, il passe par une suile d’expressions inégalement réussies, et d'images plus ou moins naturelles ou forcées, et tombe dans l’amplification faligante d’un sujet qui aurait gagné en énergie, par la briéveté, plus qwil ne fait sous d’autres rapports par une ex(réme insistance sur la méme idée. Nul écrivain peul-étre ne s’est, plus que Victor Hugo, livré, en prose et en vers, aces sorles de chaines sans fin de l’improvisation; et cependant nous verrons que quand il a voulu étre bref, — et ill’a voulu bien plus souvent que ses criliques ne se plaisent 4 le remarquer, — cette sobriélé, que dans une de ses préfaces il taxe de synonyme d’impuissance, l’a fait atteindre a la perfection du fond et de la forme. Dans ces cas-la, c’est le sentiment du sublime, un autre de ses grands dons, quis’est trouvé chez lui le plus fort : le sublime, | ou le charmant, car tous deux se déplaisent aux redites et aux longucurs, Si Pimaginalion, sous l’empire des associations
d’idées qui naissent des mots, et avec le culte des sons et des nombres, était toute la poésie, la critique romantique aurait pu se montrer plus sévere encore, qu'elle ne l’a fait pour ceux des povtes dont la méthode a été de traduire des idées — nettement précongues en paroles cadencées et rimées. C’est travail, non de poete, semble-t-il, mais d’ouvrier mécanique, que cette recherche des équivalents et des synonymes, et cet habile emploi des chevilles déguisées, qui permettent de formuler une pensée donnée 4a l'aide de certaines suites de syllabes régulierement groupées, avec des rimes & certains intervalles. Cependant il faut reconnaitre qu'un Boileau, un La Fontaine, un Voltaire, obtiennent, en versifiant ainsi, des sortes de formules toutes particuliéres, qui ont souvent des mérites propres d’expression, de rédaction, pour ainsi dire, par lesquels elles se distinguent beaucoup de la prose. Si & ces mérites d’éloquence versifiée se joignent, comme il arrive tres souvent chez La Fontaine, ceux du rythme et de la cadence & un degré éminent, c'est un grand progres de la poésie, considérée dans sa forme. Si enfin l’écrivain a été, comme Racine ou © Molitre, un créateur dans l’expression des senti- — ments humains et dans l’imitation des actes et des caractéres, c’est la poésie méme que nous
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avons, dans son fond et dans son essence. Il n’est
“pas défendu de penser que nos poetes classiques
ont, eux aussi, éprouvé ces effets de l'imagination, et cédé souvent, et & leur grand profit, a ce pouvoir suggestif des mots, contre lesquels la raison, maitresse reconnue de leur temps, les mettait en garde; et peut-dtre bien que les moments heureux ou ils ont « rimé avec facilité », ot la spontanéité de leurs idées leur a fait oublier les efforts de la composition rationnelle en les favorisant de suggestions verbales, sont ceux ou. ils ont recu, comme ils disaient, les « fayeurs de la Muse », ou senti « du ciel V’influence secréte ». .
' Chez Victor Hugo, V’inspiration, passée en premitre ligne et systématiquement obéie, a-t-elle nui au poéte et au penseur en subordonnant la raison aux mots? Non certes, si l’on entend par la que le culte du mot et de la rime ont affaibli chez lui impression directe des choses, diminué la puissance de l’idée, V’intensité du sentiment, et remplacé la faculté créatrice. L’empire de la rime, le goit des rimes riches, exagéré, sans doute, quoique au fond motivé par la liberté des césures, en un mot le jeu, quand il devient trop apparent, et par suite puéril, du versificateur avec son instrument, font perdre de leur sérieux
a beaucoup de pieces de vers, et 4 certains passages des plus belles, quand ce sont de celles ot Vauteur se livre entitrement 4 sa veine. Mais, en admettant qu’il fallut passer condamnation sur de tels morceaux, et n’avoir ni admiration ni indulgence pour les tours de force de lV artiste, qu’on dut enfin sacrifier ces parties défectueuses de son ceuyre, comme on fait, pour des raisons opposées, les lieux communs poétiques, les platitudes, les vers sans force ni clarté des poétes de l’autre école, & leurs endroits médiocres, il resterait a Victor Hugo, aprés cette diminution de son ceuvre, les vers sans nombre et les piéces parfaites dans lesquels le jeu des rimes est secret et leur importance subordonnée, l’énergie de la pensée ne laissant aux mots d’autre relief que celui quils prennent & la rendre.
Mais, on insiste, on conteste a Victor Hugo tout mérite dans une cuvre de la pensée, qui ne doit point étre incompatible avec la poésie, ou méme que la poésie doit servir. On lui dénie le su nee le réel des caractéres, dans le drame et dans le roman, et serait, par air exagérations systématiques, sorti de la nature; 2° en ce qu'il n’aurait point exercé sur les hommes de son sitcle la saine action éducatrice, qui tient essen-
tiellement a la raison, et dont les grands pottes de Vantiquité, ceux du xvue siecle en France, Shakespeare en Angleterre, et Goethe en Allemagne, ont eu incontestable mérite. On refuse ~-engénéral a Victor Hugo le titre de penseur, abusant en ceci contre lui de ce qu’il se lest trop souvent décerné a lui-méme; on sait qu’il ne craignait pas et ne sentait méme pas bien le ridicule.
Qn pourrait montrer — mais ce serait trop nous écarter maintenant — que le grand poéete s'est constamment préoceupé des problemes de la vie et de la destinée, et qu’il a eu des sentiments ardents, puissants, sincéres, et des idées aussi arrélées, quoique aussi contradictoires entre elles, que les plus fameux philosophes, les penseurs en titre de son époque. Seulement, c’étaient 1a des -produits spontanés de son ame, indépendants de toute Cilttre; car il n’en avait auciine en matitre “de philosophie et d’histoire des doctrines. Cela n’en peut diminuer que lintérét logique et les prétentions démonstratives, si elles en avaient, non l'in-térét intrinseque, non le poids que la conyiction dun grand homme ajoute, en dépit des pédants, 'a des sentiments auxquels il reste attaché, tout entrainé qu'il est d’ailleurs par le courant général du siécle.
Quant au penchant décidément irrationnel de esprit, et au cdté défectueux de l’influence exercée par le poéte, il serait difficile de nier le bien fondé des reproches; mais il ne faut pas se tromper sur la source des graves défauts & reconnaitre. Elle n'est pas dans le génie mythologique et dans le culte des mots, dans celte partie de la puissance imaginative d’ou procedent la méthode poétique de Victor Hugo et la beauté formelle de ses vers, mais dans cette autre partic d’oi dépend le matéeriel des idées et des images dont il dispose. En ceci, son imagination était ou pure fantaisie, ou sentiment profond, mais alors sans reégle. Elle allait au fort, au grand, au sublime, et manquait souvent le naturel et le raisonnable. C'est quil n’avait, pour la gouverner, ni instruction scientifique acquise, ni la moindre habitude, ni seu-
lement l'estime des procédés logiques de l’es-
prit, ni méme le gotit de la vérité exacte dans Vobservation de la nature-et dans ceuvre d'art. Liirrationalité procédait chez lui doublement d'un certain grossissement objectif de lesprit, et d’une ignorance contente d’elle-méme, dont
aucune discipline intellectuelle n’avait diminué
la fatuité.
nati tai ta