‹ Victor Hugo, le poèteChapitre 28 sur 84 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Ignorance et absurdité.

Les poetes des temps primitifs ont été des éducateurs populaires, et ceux des époques de culture, au moins les grands, ont en général recu. la plus large instruction accessible a leur moment, ont possédé ce qu'il fallait de connaissances alors encyclopédiques pour étre au niveau des esprits les plus élevés dans tous les genres. Il n’en fut pas ainside Victor Hugo, qui promené al étranger pendant ses jeunes années, ensuite échappé du

college, pour ainsi dire, avec un petit bagage de

latin et quelque peu de mathématiques, a lage ot Yon commence & apprendre & penser, livré de suite 4 l’improvisation poétique et déclaré enfant sublime, ne s’assit pas sur les bancs de l’enseignement supérieur, et se crut capable de semparer

immédiatement, par le droit du génie, de toute vérité importante que les autres hommes n/atteignent que par degrés, au moyen d'études souvent fastidieuses. Ses lectures, dés qu'il se trouva libre de les diriger lui-méme, se bornérent a peu pres, tout nous le démontre, a celles qui flattaient sa fantaisie; la chasse aux mots el aux singularités de divers genres s’y fit la plus grande place. Le cénacle romantique de 1822-1832 était une réunion de jeunes gens, poéltiquement doués, parmi lesquels Victor Hugo était l’aigle, mais qui, tous, & l'exception de Sainte-Beuve, étaient étrangers aux études approfondies. Nous savons, par de bons témoignages, que les conversations de ces poetes, dans le salon de M™ Alfred de Vigny, étaient — en toute aulre matitre que de vers, bien entendu — a la hauteur des opinions discutées entre grands écoliers de beaucoup de moyens et de peu dacquis. Cela n’empéchait ces génies de s’apercevoir de lignorance les uns des autres: « A les en croire, surtout M. Gustave Planche, Lamartine, ni méme Hugo m’étudient pas. Celui-ci, disait M. Planche, croit tout savoir par intuition. Je le trouvai un jour, lui et ses amis qui lui lisent des vers, batissant des théories sur les fossiles: Il ne peut pas, disaient-ils, y avoir d’hommes fossiles, parce qwil ne se peut pas qwun corps qwune dme a

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habité se pétrifie.... Sans doute ce n’est pas amusant, disait M. de Vigny 4 M. de Musset, en parlant des Harmonies (de Lamartine); mais tenez, la Bible, croyez-vous que ce soit amusant! La Bible n’est point amusante; je le sais bien, moi! — Enfin, je ne sais pas, ces Harmonies... tout cela ne vaut pas Faublas, a dit M. de Musset’. » En premiere ligne des traits d’ignorance de Victor Hugo, dans ses ceuvres, il faut mettre ceux qui portent sur l’histoire littéraire et philosophique, parce quils dénotent ala fois le manque de l'instruction la plus commune des hommes de lettres, une indifférence étonnante sur l’exacti- tude des applications qu'il fait des noms d’hommes illustres, historiques ou mythiques, aux idées, et la persuasion ou il est de tomber sur des qualifications justes, d’emblée, du méme coup que sur une imagination attrayante, ou sur un mot qui sonne comme il faut. L’habitude a poussé ceci a ‘un point bizarre, dans les ouvrages de sa derniére période. II lui arrive, par exemple, d’appeler a tout hasard Socrate lumineux, Zénon triste, Pyrrhon vague; de se peindre les Sept sages de la Gréce « couverts de nuages, de flots, de brumes

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4. Voir les Souvenirs de Juste Olivier dans la Bibliotheque universelle et Revue Suisse, mai 1876.

et d’hivers », et puis Hegel sombre, et Kant en détresse, ce dernier, sans doute, pour rimer avec ~ Lucréce, qu’il voit « la-bas sur cette cime ». Un peu plus loin, il associe trois noms, un mythique et deux historiques, quin’ont aucun rapport entre eux: Antisthene, Amphion, Pindare ’*.

Ailleurs il appelle Zénon (lequel des Zénon?

mais il n’importe guére) « le sage fou », et il Vassocie & « Gerbert, le pape noir », il nous invite a les aller attendre « dans linfini, leur morne promenoir ».

Ailleurs encore, il dira que les lois

N’ont point, depuis le temps de Cyrus, d’Astyage, De Cécrops, de Moise et de Deucalion, Fait un pas hors du lache et sanglant talion.

Il prend Escobar, Ruffin, Trimalcion, pour lui servir de types de « conservateurs de l’antique souffrance » ?.

Il réunit Baronius, Ibas d Ephése, Théététe; il fait dire & l’ane, héros de son poeme:

J’ai recreusé Straton, Sosibe, Eraste, Pline,

Et Gérard de Crémone et Trublet....

Comment mettre d@’accord Jousse, Antoine Studite, L’homme de cour Sénéque et Jean le troglodyte;

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