‹ Victor Hugo, le poèteChapitre 4 sur 84 · CHAPITRE PREMIER Le Romantisme · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER Le Romantisme

Il n’y a pas a se dissimuler que la révolution littéraire en trés grande partie commencée, poursuivie et accomplie par Victor Hugo a été une révolution opérée contre la raison, contre les procédés logiques de la pensée et de la composition des idées. Mais c’est essentiellement dans ‘Te domaine de la poésie et des ceuvres d’imagination qu elle s’est produite, ou du moins qu'elle ‘a pleinement réussi; il ne ressort done de cette Observation aucun préjugé légitime contre les changements que l’esprit francais a pu éprouver

en s’avancant dans des voies si opposées a celles qu'il suivait depuis deux siécles, et qu’avait illustrées tout ce qu’on estimait ou glorifiait depuis ce temps des ceuvres de sa langue. Car il ne s’agit pas de philosophie ou de sciences, et il n’est point question alors d’élever ou d’abaisser le mérite des procédés rationnels, mais bien de savoir si ces procédés sont ceux qui conviennent & la poésie; 8i ce ne sont pas, au contraire, ceux de imagination et du sentiment qui lui conviennent, et cela exclusivement, aulant qu'il est permis de séparer de la raison ces derniéres facultés, dans une ceuvre de lesprit; et, enfin, si la poésie, selon cette manitre de lentendre, est une digne et précieuse partie des dons de Vintelligence et de Jlactivité esthétique de Vhomme. . n

Répondons affirmativement a ces dernitres questions, et nous serons obligé de reconnaitre - que Victor Hugo est non seulement le premier en rang des poétes francais depuis que notre langue est fixée — il ne s’en est produit aucun @éminent avant celte époque, — mais méme le seul qui ait un droit propre et absolu a ce titre de potte en sa pleine portée, et, en méme temps, l'un de ceux que nous pouvons peut-étre envi- | sager dés aujourd’hui comme entré dans le groupe

des grands et des rares de tous les sidcles et de toutes les nations. Trois dons de premier ordre, dans V’Ame de ce povte, motivent un jugement que ne pourront infirmer, aux yeux de la posté- -rité, qui, sans doute, le portera, les parties défectueuses, ou pis encore que défectueuses, de son génie et de ses cuvres;.car ces graves défauts, quelle qu’en soit ’importance a d'autres égards, laissent subsister les beautés et les grandeurs a peu prés partout, et n’altérent pas la perfection alteinte en d’autres points, ott réside proprement la poésie.

Le premier de ces dons est la myruotocie,.la faculté mythologique de l’esprit, ce prodiit @une fuaeination. personnalisante, dot nait la création

oétique, dans la direction la plus étroitement liée au Breage humain spontané et a sa méthode. Il ne s’est pas probablement rencontré, depuis la haute antiquilé aryenne, aucun génie ee oe creme degré que Victor Hugo du pouvoir et de Ja passion de personnifier les idées et

“Tes choses et de se les représenter en vivantes images.

Le second de ces dons est de nature morale; il consiste dans la force et la grande élévation des sentiments, dans la promutear des émotions, en présence des spectacles de la nature ou de l’ame,

et dans l’extraordinaire énergie de limitation ?

poétique de leurs effets. On peut le résumer sous le nom de supriirs.

A ce double don, il faut ajouter celui de la ForME ou du style, non moins et encore plus spécifiquement indispensable au poéte.

Victor Hugo est un créateur en matitre de | rythmes; la versification frangaise est devenue entre ses mains un produit vraiment nouveau et inattendu du génie de sa langue, de la nétre, en un point ot l’on n’aurait pas cru possible quil y elit quelque chose de nouveau a trouver et a révéler.

Longtemps Victor Hugo a passé pour le principal initiateur d’une one littéraire appelée d'un nom auquel on ne sait plus bien quel sens attribuer : le romantisme. Qu’est-ce que le romantisme? Qu’a-t-il été? Qu’en reste-t-il? La réforme littéraire accomplie par ce poete se rattache-t-elle par un principe commun au genre lit-

4. Il faut prendre ce mot imitation dans le sens général ott ila été employé par Aristote, et qui est ordinairement mal compris. Ce sens est cependant assez éclairci dans l’excellent commentaire de la poétique d’Aristote, par E. Egger. (Voir Essai sur Vhistoire de la critique chez les Grecs, p. 93, 160 et sulv., 307, 444 et suiv.) De nos jours, la théorie esthétique du jeu, et le principe du désintéressement dans Vart, ont achevé d’expliquer et de justifier ’idée d’Aristote sur la nature de la poésie.

téraire que, vers le commencement du sitcle, on a nommé le romantisme?

Le mot romantique, au sitcle dernier, éveillait, semble-t-il, la méme idée que romanesque, et sappliquait au genre didéal qu’on voyait ordinairement cultivé par les auteurs de romans, en matitre de caracteres, et de sites ou d’effets de la nature. Mm de Staél se trouva conduite a modifier et & Gtendre le sens de ce mot, de manitre a opposer romantique & classique et voici comment : : on ne deyait, suivant elle, admettre « dans l'Europe littéraire que deux divisions tres

‘marquées : la littérature imitée des anciens, et

Galle qui doit sa naissance 4 lesprit du moyen ‘age; la littérature qui, dans son origine, a recu du paganisme sa couleur et son charme, et la littérature dont l’impulsion et le cavetce semis

appartiennent a une religion essentiellement

é spiritualiste +.

me élément chrétien ou supposé tel, spiritualiste, ou censé l’étre, de la seconde de ces littératures, il s’ajoute un second élément qui complique la notion, mais aussi qui favorise la classification : c’est la chevalerie, avec le cortege des fables et légendes dont s’amusaient les imagi-

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