‹ Victor Hugo, le poèteChapitre 84 sur 84 · L’art d’étre grand-pére, XVII · texte numérisé non relu

L’art d’étre grand-pére, XVII

Von asi souvent dit : que tout grand poéte l’est de son pays et de son temps. Il lest en un point tout a fait caractéristique, et ce n’est pas sans raison quils’est fait gloire de suivre constamment, de phase en phase, les progrés de ce siécle, car c'est Yidée méme de progrés, de progrés nécessaire, indéfini, qu'il lui a empruntée, et dont il a fiat par tirer toutes ses inspirations, jusqu’aux espérances franchement millénaires, qui prenaient ‘chez lui une couleur vaguement religieuse, sans doute, mais dont il ne laissait pas de rattacher Vaccomplissement prochain aux forces naturelles de l'Ame, a la vertu innée, a la science, finalement a la découverte d'une loi. Il a traversé les deux générations socialistes d’hommes distingués de 4830 et de 1848 : la premiére, ot les écoles Saint- Simonienne et Phalanstérienne ont semé tant didées neuves qui avaient des utopies pour centres; la seconde ot les Louis Blanc, les Pierre Leroux,’ les P.-J. Proudhon, les Considérant, discordants en toutes choses, étaient pourtant les uns et les autres convaincus que la société avait pris trés décidément sa marche vers un état prochain de perfection. Il a vu autour de lui de nombreux écrivains de talent, qui n’étaient pas des sectaires, les Quinet, les Michelet, les Lamennais, les George Sand, et bien d’autres de moindre

volée, tous également confiants en une transformation profonde de l’espece humaine, ou des rapports entre les hommes. Et il a assisté, aprés la chute du second Empire, a une troisiéme explosion de sentiments révolutionnaires et de tentatives socialistes, qui, bien que d’un caractére plus anarchique et plus matérialiste que les précédentes, a du nécessairement lui apparaitre comme un signe nouveau, confirmatif de lurgence et de l'arrivée imminente de la crise finale et d’une espece de parousie laique, scientifique, aurore de la venue du ciel sur la terre. A mesure que ce siecle finissant réagira contre lui-méme et s’enfoncera dans un pessimisme fatalement pé du contraste des événements et des espérances, il reconnaitra mieux Villusion dans laquelle il n’a cessé de s'avancer, depuis les premiers perfectibilistes du xvm® siécle jusqu’aux derniers utopistes de notre temps qui s’intitulent eux-mémes anarchistes et nihilistes, 6Lant venus a ce point d’aberration de croire que toutes choses seront prétes a s'arranger naturellement d’elles-mémes en souveraine perfection, des qu’il n’y aura plus sur terre ni devoir pour chacun, ni reglement et gouvernement pour tous. Victor Hugo apparaitra clairement alors comme le povte de cette ere d’opumisme humanitaire. Mais grace a la vertu,

ou, pour mieux dire, a l’essence méme de la poésie, le beau pourra resplendir d’autant plus dans ses vers, quon sera plus éloigné d’envisager la création poélique sous l’aspect du réel; encore bien que le poéte lui-méme se soit livré plus qu il ne fallait 4 une illusion qu’on ne pourra plus partager.

Nous n’ayons pas abordé la philosophie de Victor Hugo, dans ce volume. Aussi ne nous arréterons-nous pas en finissant sur un point ouila renoncé a suivre son siécle, dont il avait tant tenu a ne se jamais séparer. Il a comme lui nié et outragé les dogmes, tous les dogmes, mais il a gardé intact et vivant le sentiment religieux, jusqu’a paraitre, & certain endroit, compter sur un coup de thédtre de Dieu, autant que sur les forces de la Science, pour ouvrir l’ere de la félicité terrestre. Le siecle, au contraire, s’est enfoncé et s'enfonce de plus en plus dans la dure négation de Dieu et du ciel. Si cet esprit de violent matérialisme provoque une réaction, a laquelle on doit s’attendre, ce ne sera pas apparemment pour nous ramener a ce déisme ou a ce panthéisme, également inconséquents chez lui, entre lesquels le poete a flotté.

Victor Hugo est done désormais pour nous un homme du passé. Sa grandeur, quoi qu’on pense

de ce qu’il a cru, imaginé ou chanté, est, comme celle des Dante, des Milton et de quelques anciens, indépendante des idées dont il s’est inspiré. Nous pouvons déja contempler sa statue idéale, dressée dans la mémoire des hommes de I’avenir, a cété des statues de ces génies, et bien au-dessus de celles des autres poetes de notre langue, parce quil.a remué des idées plus profondes, donné

une forme admirable a de plus grands sentiments, et créé une langue poétique nouvelle.

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