Les Contemplations, V
les hommes a l'avenir divin, & la paix, a la vertu, a la sczence :
Les vieux champs de bataille étaient 1a dans la nuit; 4] passe, et maintenant voila le jour qui luit
Sur ces grands charniers de Vhistoire Ou les siécles, penchant leur ceil triste et profond, Venaient regarder l’ombre effroyable que font
Les deux ailes de la victoire.
Derriére lui, César redevient homme; Eden S’élargit sur ’Erebe, épanoui soudain;
Les ronces de lys sont couvertes; Tout revient, tout renait; ce que la mort courbait Refleurit dans la vie, et le bois du gibet
Jette, effrayé, des branches vertes...
Nef magique et supréme! elle a, rien qu’en marchant,
Changé le cri terrestre en pur et joyeux chant, Rajeuni les races flétries,
Etabli Pordre vrai, montre le chemin str,
Dieu juste! et fait entrer dans ’homme tant d’azur Qu’elle a supprimé les patries!
Faisant & ’homme avec le ciel une cité, Une pensée avec toute ’immensite, Elle abolit les vieilles régles; Elle abaisse les monts, elle annule les tours; Splendide, elle introduit les peuples, marcheurs lourds, Daus la communion des aigles.
Elle a cette divine et chaste fonction De composer la-haut Vunique nation, A la fois derniére et premiere, De promener lessor dans le rayonnement, Et de faire planer, ivre de firmament, La liberté dans la lumiére 4.
Cette eschatologie terrestre, pour employer le
4, La Légende des siecles : 1"* série, XIV, 2 : Plein ciel.
mot propre que la critique des religions a consacré, cette eschatologie poétique de Victor Hugo, dans le chant magnifique de Plein ciel, n’est pas, pour le fond des espérances, bien différente des prophéties de Michée et d’Esaie :
« Il arrivera, dans la suite des temps, que la montagne de la maison de Jéhovah s’avancera & la téte des montagnes et s’élévera par-dessus les collines; et vers cette montagne afflueront toutes les nations.
« De leurs glaives ils forgeront des houes, et de leurs lances des serpes; une nation ne soulevera plus le glaive contre l’autre, et l'on n’apprendra plus la guerre...
« Ils se reposeront chacun sous sa vigne et sous son figuier, et nul ne les troublera, parce que la bouche de Jéhovah Tsébaoth l’a prononcé.
« Que tous les peuples alors marchent chacun au nom de son dieu; nous, nous marcherons au nom de Jéhovah, notre dieu, & jamais et toujours...
« Voici que je crée de nouveaux cieux et une nouvelle terre; on ne rappellera plus les choses précédentes et elles ne viendront plus en mémoire...
« On n’entendra plus ni le bruit des pleurs ni le cri des plaintes...
« Le loup et l’agneau paitront ensemble, le lion mangera de la paille comme le beeuf, la poussiére sera l’aliment du serpent; ils ne seront ni méchants ni destructeurs sur toute ma montagne sainte, dit Jéhovah. »
La différence, qui n’est peut-étre pas 4 lavantage de notre siecle, c’est que la grande espérance humanitaire des propheétes de Jéhovah reposait sur la foi religieuse, fondement naturel de l’hypothese d’un avenir de paix et d’amour, pour laquelle le passé, l’expérience et Vhistoire n’offrent aucun terrain d'induction. Le poete du x1x° siecle, - Jui, fait fond sur la science, qui cependant n’a jamais paru faite pour conduire a des résultats de cette espéce; il est dans l’attente d'une découverte qui ne vient pas, et frappe avec violence a Ja porte du ciel qui refuse de s’ouvrir. La piece de Jbo n’est pas dailleurs pour lui une inspiration isolée. Vingt ans apres le recueil des Contemplations, la méme pensée, la méme image reparait dans un autre recueil, a l’endroit le plus remarquable, a la derniére page, et nous retrouvons les traits qui ont déja caractérisé le mystere que le mage doit percer, la vérité qu'il va découvrir :
Mort et vie, énigmes austéres!
Dessous est la réalité.
C’est 1a que les Kants, les Voltaires, Les Euclides ont hésilé.
Eh bien! j’irai, moi qui contemple, Jusqu’é ce que percant le temple Et le dogme, ce double mur,
Mon esprit découvre et dévoile, Derriére Jupiter, l’étoile,
Derritre Jéhovah, Vazur! 1
Il y a loin, bien loin, de cette piece & la premiére, pour le souffle, la force des vers, loriginalité de l’expression, |’entrainement du rythme. Mais elle achéve d’en éclairer la pensée par son titre: L’Ame & la poursuite du vrai. Nous avons réclamé au nom de la poésie et de son droit éternel, contre le bon sens, contre les rieurs, qui en sont toujours si bien pourvus; nous avons demandé que la figure du vatés donnant l’assaut au ciel, pénétrant: dans le « tabernacle de l’inconnu » fut envisagée par la critique avec une sorte de reculement de postérité, ou indépendamment du jugement des contemporains qui ont connu du poéte lorgueil et les faiblesses. Mais nous gardons le droit de voir, dans l’inspiration du vatés, un produit et comme un vivant symbole de | cerlaines ardeurs et de certaines illusions particuliéres de son siecle. Victor Hugo est bien un réel représentant du xrx° siecle en France, ainsi qu'il a eu la prétention de l’étre, et suivant ce que