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CONCLUSION

VICTOR HUGO ET LE XIXe SIÈCLE

V. Hugo représente la plus puissante organisation Imaginative qui se soit jamais manifestée dans la poésie française et peut-être dans la poésie universelle : a-t-il été le créateur, le penseur, le Maître qu'il s'est cru et qu'on a cru?

Créateur, il l'a été autant qu'un poète peut l'être, et dans le domaine où se meut la création poétique. Il a créé sinon des sensations, des émotions, des perceptions, au moins des expressions qui rendaient pour la première fois accessibles des états d'âme restés jusqu'à lui hors de la conscience claire et de l'art. Il a saisi et rendu des impressions d'au-delà, des appréhensions de mystère et de néant qui semblaient devoir échapper à jamais au formulaire un peu grossier de la parole. Il a mis au jour tant d'images et de métaphores, de rimes et de rythmes

qu'un disciple fidèle a pu lui dire, sans trop de ridicule, à l'annonce d'un nouvel ouvrage :

Une nature encor dans votre tête est née,

Et le printemps aura son jumeau, cette année :

Ici-bas et là-haut vous serez deux Seigneurs. ...

Enfin il a inventé un style et une rhétorique dont les procédés ne nous paraissent monotones que parce qu'ils reflètent toujours et uniquement sa saillante originalité.

Mais s'il est le plus spontané, le plus personnel des poètes, peut-on le tenir pour un penseur de même envergure ? La question est ambiguë : veut-on dire que V. Hugo laissera moins de traces dans la pensée humaine qu'Aristote ou Leibniz, Hegel ou Darwin? que sa conception du monde ne saurait balancer celles de Platon, de Spinoza, de Kant en qui il aime à voir des gloires fraternelles ? Alors on a trop évidemment raison, et nul critique sérieux ne peut se complaire à une telle démonstration.

Prétend-on, au contraire, insinuer, comme Louis Veuillot, que sa poésie se réduit à des « images dansant autour de rien », que « ce moulin à paroles n'a jamais laissé tomber un mot qui eût quelque poids » ? Halte là! Il est peu d'hommes qui aient jeté autant d'idées dans la circulation universelle que V. Hugo, peu qui aient appelé à l'honneur de la forme et de la vie autant de rapports abstraits peut-être aperçus, jamais exprimés avant lui. Des exemples? On en pourrait citer d'innombrables. Deux indications

générales suffiront à en donner l'idée. V. Hugo a deviné et senti, plutôt en curieux qu'en savant de profession, la relation intime qui unit le mot et la pensée; il l'a formulée d'une façon si profonde et si saisissante, il l'a mise en œuvre avec tant de souplesse et de bonheur que la philologie contemporaine se complaît à en chercher la théorie en son œuvre d'artiste. En outre, les obscures « correspondances » que recèle le monde, le caractère extérieur par où les choses trahissent leur nature intime, n'ont jamais trouvé de plus subtil, de plus pénétrant interprète. Il a vraiment été l'Hermès du Verbe et le Mage de la Nature.

Gela, nul ne le nie; mais on attribue volontiers aux associations de mots et aux combinaisons de sens qu'elles entraînent, la découverte accidentelle de certains rapports imprévus, dont l'expression est devenue une « pensée » dans la plus haute acception du terme. L'explication ne serait pas juste si l'on rapportait tout le mérite des théories, ainsi entrevues, au hasard de la trouvaille. Ce qui a le plus servi le poète, ce qui lui a permis d'entrer plus avant que son maître Chateaubriand et que son émule Lamartine, dans l'essence mystérieuse des choses, c'est l'observation intense de la nature visible, et l'incessante méditation sur les images qu'elle lui apportait.

L'observation éclairée par la puissance d'analyse d'un œil grossissant qui donne de la valeur à chaque détail, du relief à chaque trait; la méditation qui suscite toutes les images antérieures, y cherche des

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analogies, et en fait sortir des significations implicites : voilà le secret de cette poésie si extérieure et si profonde tout ensemble, qui ne semble évoquer la réalité matérielle que pour y faire transparaître l'ordre idéal dont elle est le symbole.

L'influence de V. Hugo a été prodigieuse : il a commencé par offrir au romantisme une formule, puis il lui a imposé une direction, et de tant d'inspirations diverses, de tant de talent épars, il a fait son école. Alors il a vraiment incarné l'esprit français, plus vraiment que Voltaire au siècle précédent, car il avait renouvelé l'imagination et la langue, et forcé toute une génération à modeler son cerveau sur le sien.

On a dit qu'il était toujours resté l'a homme de 1830 », et cela est vrai à beaucoup d'égards : par l'outrance, le verbalisme, la grandiosité, l'amour des formes extérieures, du décor et des effets de théâtre, il est demeuré pour nous le représentant et le type de la génération qui vit fleurir Delacroix et Devéria. Mais son génie ne s'est point emprisonné dans la formule qu'il donnait à son temps : ainsi Dante exprime le moyen âge florentin, et Shakespeare la Renaissance anglaise, sans qu'on puisse dire que leur personnalité se limite à la période qu'ils ont dominée et remplie.

Ce qui est vrai, c'est qu'à partir de Notre-Dame de Paris, le poète a cessé d'être en parfaite harmonie avec l'esprit et le goût publics. La cause en est facile à comprendre : le romantisme, qui était pour lui l'expression directe et normale de son tempérament d'artiste, n'était pour les autres qu'une mode passa-

gère. II n'eut qu'à demeurer ce qu'il était pour se trouver bientôt seul, dans le mouvement incessant qui emporte les opinions des foules. V. Hugo restait l'homme de 1830 parce que 1830 avait été l'époque de V. Hugo.

Dès 1840, les symptômes de désaffection se faisaient partout sentir : la Lucrèce de Ponsard était acclamée pendant que les Burgraves tombaient sous les sifflets du parterre. Le poète songea un moment à renoncer aux lettres.

Le Deux-Décembre le sauva du découragement et de l'abandon : il y trouva un renouveau de gloire sur lequel il n'avait pas à compter. C'est l'exil et l'éloignement qui le maintinrent en faveur auprès d'une génération que toutes ses habitudes et ses goûts devaient détourner de lui. Ses œuvres, annoncées avec fracas et attendues avec une passion où se mêlaient bien des éléments étrangers à la poésie, semblaient sortir, sinon « de la tombe », comme il le disait, au moins de ces lointains pays auxquels on ne demande pas d'être à l'unisson avec le nôtre. Ainsi lisons-nous aujourd'hui Ibsen et Tolstoï, sans nous inquiéter de savoir s'ils nous ressemblent.

Car, bien que les îles normandes soient toutes voisines de la France, le poète était parvenu, à force d'imagination et de génie, à en faire une contrée fantastique, apocalyptique, d'où l'on ne s'étonnait plus d'entendre sortir sa voix de prophète et de mage. A cet égard, le choix de Guernesey pour sa résidence fut heureux : Jersey est trop connue, trop jolie, trop

gracieuse pour qu'on pût s'émouvoir des descriptions dans lesquelles il dramatisait son exil :

Es-tu mort? — Presque. J'habite l'ombre,

Je suis sur un rocher qu'environne l'eau sombre,

Ecueil rongé des flots, de ténèbres chargé,

Où s'assied, ruisselant, le blême naufragé.

On le voyait, comme certaines vignettes le représentaient, accoudé sur un rocher, assailli par les vagues, les cheveux emportés par le vent, criant ses vers dans la tempête. Et il paraissait tout naturel, habitant ce mystère, qu'il parlât une autre langue que celle qu'on entendait parler autour de soi et que les Augier, les Dumas, les Sardou faisaient applaudir chaque jour sur les théâtres où l'on n'osait plus ramener Ruy Blas ni Marie Tudor. On n'eût pas supporté l'Homme qui rit ni les Travailleurs de la mer s'ils n'eussent apporté un écho de la grande voix qu'on acceptait démesurée, venant de là-bas.

Rentré en France, V. Hugo sentit ce désaccord, malgré les protestations idolâtriques dont on l'entourait : l'Ane, la Pitié suprême furent reçus avec la vénération due à un grand poète dont la carrière était depuis longtemps achevée; il n'avait cessé d'être à demi étranger que pour devenir à demi ancien. On parlait de lui comme de Dante et de Shakespeare, presque d'Homère. On souriait discrètement de ses fantaisies colossales, de ses chocs de mots retentissants, de ses prétentions de prophète et de conducteur d'hommes, et on le laissait dire, l'anachronisme étant de peu d'importance.

Il y avait si longtemps qu'il ne conduisait plus le chœur des esprits, même des esprits amoureux de poésie! Alors même que paraissaient les chefsd'œuvre datés de Guernesey, une école se formait, composée de ses admirateurs et de ses disciples, qui affectait de vouloir continuer la tradition du lyrisme dont il restait le suprême pontife : mais que ces descendants illusoires étaient déjà loin de lui, et que la froide source du Permesse ressemblait peu au flot ardent et amer de l'Océan!

Après les fils oublieux vinrent les fils révoltés, les naturalistes, les symbolistes, les décadents, débutant tous par insulter le Père vieilli, relégué dans une inutile chapelle. Tous ingrats, car tous procèdent de lui : les parnassiens lui doivent la révélation de la valeur plastique des mots; les naturalistes, le sens de la vie et le goût d'en décrire toutes les manifestations; les symbolistes et les décadents, l'intuition des correspondances sensibles et de la musique verbale.

Tous peuvent s'incliner devant sa tombe, et renouveler l'hommage que Sainte-Beuve adressait aux mânes de Chateaubriand : « 0 Olympio, nous sommes vos fils! Vos idées, vos passions, vos rêves ne sont plus les nôtres, mais c'est vous qui nous avez montré la route où nous avons marché, et nous sommes partis de vos traces! Soyez donc à jamais béni par la postérité infidèle à laquelle votre génie a ouvert les portes de l'aurore. »

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