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CONFÉRENCES

Le 11 décembre 1688, à trois heures du matin, un homme sortait de White-Hall, à Londres, et montait dans une voiture où l'attendait un compagnon. La portière se referma sur les deux voyageurs et le cocher toucha son cheval. On n'avait échangé ni un mot, ni un regard. Il y avait dans ce départ quelque chose de furtif et de précipité] qui annonçait une fuite. Pas

une étoile ne brillait dans la nuit, une vague blancheur de neige indiquait la terre. La voiture roulait vers Milbank,oii elle s'arrêta. Là, les deux inconnus, toujours silencieux, descendirent vers la Tamise, où ils trouvèrent une barque prête. Pendant la traversée, l'homme de White-Hall jeta dans le fleuve un objet mystérieux, peut-être un talisman, qu'il portait avec lui. Une heure après, enfoncés dans une chaise, ils volaient à toute bride dans la direction de Scherness. L'un était Jacques II, le roi catholique, que chassait une révolution, et l'autre un gentleman fidèle ; ce que le premier venait de livrer à la Tamise, c'était le grand sceau royal d'Angleterre.

Jacques II fuyait son royaume. Prétendant catholique sous un gouvernement anglican, il avait, avant son règne, montré

des apparences libérales. Les protestants faisaient alors des victimes de ses amis. La persécution exercée sur eux rendait leur prince populaire. Tenant une diatribe toujours prête contre l'abus des institutions, contre les institutions elles-mêmes, réclamant pour les dissidents les charges et les honneurs, revendiquant la patrie ouverte à tous, n'apparaissant jamais, enfin, que tout reluisant d'un vernis de tolérance et d'humanité, il offrait, simple prétendant^ le spectacle nouveau d'un papiste libéral. « Il en imposa ainsi, dit Macaulay, à quelques personnes charitables. Lorsque la fortune changea, lorsqu'il ne craignit plus d'être persécuté et qu'il fut en son pouvoir d'être persécuteur, alors ses penchants réels commencèrent à se montrer. L'homme qui s'était plaint si hautement des lois contre les papistes dé-

clarait maintenant qu'il lui était impossible de comprendre comment il y avait des hommes assez impudents pour demander le rappel des lois contre les puritains. L'homme dont le sujet de plaintes favori était l'injustice qu'il y avait à obliger les fonctionnaires civils à prêter des serments religieux avait établi en Ecosse, lorsqu'il en était vice-roi, le serment religieux le plus rigoureux que notre île ait jamais connu. L'homme qui avait exprimé une juste indignation, lorsqu'on pendait et qu on coupait par quartiers les prêtres de sa communion, avait pris plaisir à entendre les cris et à voir les contorsions des covenantaires dont on brisait les membres dans les brodequins. »

Tel fut Jacques IL II avait eu dans son règne un collaborateur, Jeffreys. Ce

qu'était Jeiïreys, Macaulay nous le dit aussi :

« Jefireys était un homme cloué de facultés vigoureuses et vives, mais enclin par nature à l'insolence et à la colère. Pendant des années, sa principale occupation avait été d'examiner et de réexaminer les mécréants les plus endurcis de la capitale. Ses disputes quotidiennes avec les prostituées et les voleurs avaient donné à ses facultés une telle tournure, qu'il devint le matamore le plus achevé qu'on ait jamais vu dans sa profession. Tout égard pour les sentiments d'autrui, tout respect de soi-même, tout sentiment de bienséance, furent oblitérés en lui. Ni dans le marché au poisson, ni dans le jardin aux ours, personne n'aurait pu égaler la profusion de malédictions et d'épilhètes injurieuses qui composaient son

vocabulaire. L'impudence et la férocité étaient imprimées sur son front. Mais son front et ses yeux étaient, disait-on, m'oins terribles que les lignes sauvages de sa bouche. Son hurlement furieux retentissait comme la trompette du jugement dernier.

On avait pu remarquer en lui le vice le plus odieux qui puisse déshonorer la nature humaine : il aimait à voir le spectacle de la douleur. Il y avait une sorte d'enthousiasme diabolique dans la manière dont il prononçait la sentence contre les accusés. — Ses soirées étaient ordinairement consacrées à l'orgie. Alors il était toujours entouré de bouffons choisis parmi les plus vils avocats de bas étage qui plaidaient devant son tribunal. Ces hommes se bafouaient et s'injuriaient entre eux pour l'amuser. Il se rendait souvent à son siège, n'ayant secoué qu'à

demi son ivresse, les joues enflammées et les regards allumés comme ceux d'un fou. »

Tout un grand peuple fut le client de ce magistrat. A présent, celui dont Jefîreys était le bras avait perdu son trône. jMonarque, il avait fait de son royaume un charnier. Chrétien, il avait eu pour acolytes Kirke et Jefifreys, Kirke, ce soldat qui ne frappait que les pauvres, Jeffreys, ce Caligula déguisé en juge. Gentilhomme, il avait jeté au bourreau une femme angélique, Alice Lisle, dont le crime était d'avoir recueilli des protestants persécutés. Deux fois elle ouvrit sa maison aux proscrits, sous Cromwell aux royalistes, auxwhigs sous Jacques II. L'Angleterre s'émut au bruit de cette condamnation ; tous, les tories, le clergé, les plus âpres comme les plus doux, implorèrent la grâce de l'auguste coupable. Seuls, dans

toute la Grande-Bretagne, deux hommes restèrent cruels en face d'Alice Lisle, ce furent Jeflreys et Jacques II.

A présent que, proscrit lui-même, ses chevaux l'emportaient vers Scherness, il se rappelait sans doute tous ces exploits funèbres, l'Exsdale et le Clydesdale livrés à l'armée, Dorchester où l'on tortura deux cent quatre-vingt-douze condamnés, le Dorsetshire où , en quelques jours , on coupa en quartiers deux cent trente- trois prisonniers, les assises sanglantes où JelTreys riait, jurait et nageait dans la joie, et ces routes, ces villages, ces places publiques, peuplés, dit un historien, de cadavres pendus à des chaînes , qui se balançaient au vent et empoisonnaient l'air!... Il songeait peut-être à tout cela. Peut-être aussi l'avait-il oublié. Il avait

régné trois ans, c'était peu pour un règne et beaucoup pour une orgie. L'Angleterre le chassait, il allait débarquer en France. Louis XIV attendait, à Saint-Germain, Sa Majesté Catholique.

On se demandera quel lien mystérieux rattache la révolution de 1688 à l'œuvre que nous allons étudier. Victor Hugo met volontiers des préfaces k ses livres, et des préfaces qu'on lit, ce qui est rare. Nous n'en voyons pas ici ; pourtant il en existe une, et c'est l'histoire même de Jacques IL Le règne de ce prince a eu deux conséquences : la révolution de 1688 et l'Homme qui rit. Ce sombre poëme, dont le titre rappelle le masque de la comédie antique, repose tout entier sur un acte de Jacques II, sur un crime dans l'inspiration duquel deux noms sont associés : celui du roi

d'Angleterre et de son ministre JefTreys. « Ursus était un homme, Homo était un loup. » L'homme est à la fois saltimbanque, poëte et médecin. Homo, qui de loup s'est fait chien, rend à son maître mille services et figure, au besoin, dans une pochade ou un drame. Homo, même, est plus qu'un figurant ; il est presque un collaborateur, il improvise. Sa tâche ordinaire consiste à tramer la cahute roulante du bohémien. La nuit, il couche sous la voiture et ne dort que d'un œil; elle est son abri, lui son gardien, plutôt son portier. L'ex^cellent animal n'est pas seulement un personnage, mais une personne. Ursus, lui, l'hôte de ce carrosse de Thespis, est une figure bizarre et sympathique. Toujours bougonnant, toujours sacrant, et cependant très-bon, trèscharitable. Une providence qui tonne tou-

L'HOMME QUI RIT. il

jours et ne damne jamais. Ursus est le type populaire du bourru bienfaisant, idéalisé, grandi jusqu'aux proportions d'un apôtre misanthrope.

Dans la cage du comédien, parmi divers ustensiles d'alchimiste, traîne un in-folio latin. Ouvrons-le et lisons : « De denasatis. « Bucca fissa usque ad aures, genzivis « denudatis, nasoque murdridato, masca H eris, et ridebis semper. » Traduisons : « La bouche fendue jusqu'aux oreilles, les gencives dénudées, le nez mutilé, tu seras un masque et tu riras éternellement. » Cet art de faire rire les gens existait au xvi' et au xvii^ siècle. On prenait un enfant, on l'engourdissait, et pendant sa léthargie on lui sculptait le rire en pleine chair. A son réveil, il riait sans le vouloir, d'un rire immuable et fixe comme celui d'un masque.

Gonquest le dit : « Masca eris. » D'ailleurs, Victor Hugo le fait remarquer, le masque de chair est contemporain du masque de fer. Une association, dite des comprachicos, exerçait cet art démoniaque. Elle s'emparait des enfants, leur imprimait un rictus sur le visage et les lançait dans le monde des parias et des monstres. Des bandits de tous pays s'inscrivaient à cette agence ténébreuse, utile, disons-le, aux besognes secrètes des hommes d'État. Dans la société d'alors, tout repose sur l'hérédité et le droit d'aînesse, il n'y a place au soleil que pour un petit nombre d'élus ; un parent est un rival. La politique consiste à combattre, non des idées, mais des hommes. Les comprachicos tiennent une officine sans cesse ouverte aux partis. Ils ont le monopole du démarquement des enfants. A l'époque

présente, certains journaux, qui défigurent indistinctement et successivement toutes les idées , rappellent vaguement les comprachicos. Cette association est le prototype des institutions officieuses dont on use et qu'on désavoue, l'image de ces amis peu fiers qu'on bâ tonne en public et dont on panse les plaies avec des subventions. D'autre part, et qu'on nous permette de signaler un contraste prodigieux, les comprachicos avaient le triple caractère d'une religion : ils s'attaquaient à l'enfant et lui laissaient leur empreinte, étaient cosmopolites, jouissaient de la protection des gouvernements. Hâtons-nous de le dire, les comprachicos, tolérés par Jacques II, furent impitoyablement traqués et détruits par Guillaume III.

Transportons-nous sur la pointe de

Portland. Nous sommes en janvier 1690, à la nuit naissante. Une horde en guenilles opère, à la hâte, un embarquement. Ce sont des comprachicos poursuivis qui prennent la mer. Rien de pittoresque comme le tableau de cette fuite dans le brouillard et le crépuscule. Parmi ces ombres errant vaguement dans la brume on distingue la silhouette chétive d'un enfant. Bientôt, les bandits se précipitent dans une ourque amarrée à la côte, grâce à l'eau profonde du golfe. L'enfant va mettre le pied sur la passerelle, lorsqu'un brigand bondit dans le bateau et jette la planche à la mer. L'enfant reste seul, la nuit, sur un isthme désert. L'homme qui a repoussé ce frêle petit être est un bandit de haute mine, savant déclassé, le docteur Gernardus Geeslemunde.

La Malulina emporte les comprachicos.

Elle file rapidement. Une trombe de neige s'abat sur elle. Le navire échappe à la tempête, mais se précipite vers les récifs. 11 sort déchiré de l'ouragan, et lorsque le ciel dépouille ses nuages, lorsque les comprachicos revoient le calme et croient tenir le salut, ils sentent soudainement l'ourque s'affaisser. Le docteur Gernardus se souvient alors de l'abandonné, les remords l'assaillent, il s'adresse aux bandits, les exhorte au repentir, leur parle de Dieu, et les adjure de confesser leur crime au ciel et à la mer. Les comprachicos courbent la tête. Le vieux docteur saisit une plume, un parchemin, y trace fiévreusement quelques lignes, fait signer ses compagnons, roule dans une gourde ce testament tragique, et jette la gourde à la mer.

Il faut lire ces pages palpitantes, la description de cet ouragan de neige qui, enveloppant le navire, semble l'ensevelir sous les larmes d'un suaire, et la fin de ces bandits, efTacés de l'océan, qui se confessent à l'immensité. Déjà la tempête rôde derrière l'horizon lorsque le docteur dit mystérieusement au patron : « Si, celte nuit, quand nous serons au milieu de la mer, nous entendons le son d'une cloche, le navire est perdu. « Le patron prend le docteur pour un fou. Bientôt, cependant, l'équipage entend distinctement, dans les ténèbres, le tintement d'une cloche.

« Une cloche, s'écrie le patron, nous avons la terre à tribord.

« — Vous n'avez pas la terre à tribord, repart le docteur.

« — Cette cloche vient de la terre.

« — Celte cloche vient de la mer, dit Gernardus, et l'entendre dans la tempête, quand le noroit souffle, c'est être perdu. Pourquoi? Le voici : Si vous entendez le bruit de cette cloche, c'est que le vent vous l'apporte. Or le vent vient de l'ouest et les brisants d'Aurigny sont à l'est. Il y a au milieu de la mer une bouée qui est là pour avertir. Sur cette bouée est fixé un tréteau de fer, et à la traverse de ce tréteau est suspendue une cloche. Dans le gros temps, la mer, secouée, secoue la bouée, et la cloche sonne. Cette cloche, c'est le naufrage qui sonne le tocsin. »

Rien ne peut être comparé à ce glas de la mer entendu par un navire en détresse. 11 résonne pour avertir de l'écueil, mais trop tard, et il tinte sans relâche en plein abîme, haletant, funèbre, ponctuant, en

quelque sorte, la tempête de ses sanglots. Puis, lorsque la fureur de la mer est tombée, lorsque, blessée au flanc, la Matutina s'évanouit peu à peu sous l'eau, quelle grandeur, quel calme poignant ! Le désespoir remplit l'ame des bandits à mesure que le ciel s'apaise. Il semble que la Divinité dévoile son front sans pli après le châtiment et vienne dire : C'est moi ! L'ourque s'enfonce, les mâts sont brisés, elle n'a plus que la coque. Les bandits attendent la mort, à genoux sur le pont. On ne voit plus de tout cet eflroyable naufrage que la mer calme et implacable et une gourde qui surnage. Est-ce bien un roman? n'est-ce pas une épopée? C'est la tragédie de l'homme mêlée à celle de la nature.

Retournons à l'enfant resté seul sur la

poinle de Portland. Il gravit la côte et se met à errer, assailli par la nuit, le vent et la neige, cherchant un sauveur ou un abri. Quelle lugubre entrée dans la vie ! D'abord il rencontre un gibet oii pend et frissonne à tous les souffles et à toutes les tempêtes un squelette déchiqueté par l'essaim des oiseaux de nuit, cette vermine de l'ombre, dit le poëte. Tl fuit, épouvanté. Tout à coup, des gémissements lui parviennent. Une femme, une morte, gît étendue dans la neige ; contre son sein glacé grelotte un nourrisson, une petite fille. L'enfant perdu avait dix ans, l'enfant trouvé pouvait avoir dix mois. Le garçon prend la fille, ùte un vêtement qu'il a, en couvre l'orpheline et repart. Après une marche douloureuse, il arrive dans un bourg et frappe à toutes les portes. Pas une d'elles ne

s'ouvre. Pas une voix, même bourrue, ne se fait entendre. Tout est muet, fermé, hostile. Il aperçoit enfin, sur une place, la forme d'une cahute roulante dont les planches mal jointes laissent filtrer de la lumière. Cette cahute est celle d'Ursus. Le loup et le philosophe accueillent, tout en maugréant, ces êtres errants, les nourrissent, les réchauffent et les couchent. Le lendemain, Ursus dit au garçon :

« Comment t'appelles-tu?

« — Gwinplaine, répond l'enfant.

« — Qu'as-tu à rire, ajoute le bateleur,

« — Je ne ris pas, » fait Gwinplaine.

Ursus pâlit. Gwinplaine sortait des mains des comprachicos. Il portait le rire éternel sur le visage. On ne pouvait savoir le nom de la petite. Elle était belle, le philosophe l'appela Dea. Lorsque le soleil frappa les

yeux de l'orpheline, Ursus vit qu'elle était aveugle.

Telle est la première partie de l'Homme qui rit. Un enfant, seul, errant dans la nuit, sous la neige, trouvant la nature et l'homme également cruels... quelle sombre création! Il ya, dansla Légende des siècles, un poëme qui porte ce litre : Première rencontre du Christ avec le tombeau. Ne pourrait-on pas mettre en tête de ces pages tragiques, où l'on voit un gibet pourvu de son cadavre, une mère morte, une orpheline de dix mois et des portes sourdes ; Première rencontre de V homme avec la société?

Plusieurs années se sont écoulées. Nous sommes en 1707, non plus à Portland, mais à Londres, sous le règne d'Anne Stuart, héritière du trône et de la politique de Guillaume III.

Il y avait alors, dit Victor Hugo, un vieux souvenir : lord Clancharlie. Ce gentilhomme, pair d'Angleterre, s'était, sous Gromwell, rallié à la république. Lorsqu'elle tomba, il lui resta fidèle et mourut en exil. Lord Clancharlie avait commis des péchés de jeunesse : on lui connaissait un fils naturel. Lord David Dirry Moir, c'est le nom de ce dernier, vit, en 1707, à la cour de la reine Anne, fiancé à une duchesse nommée Josiane, bâtarde d'un roi, et célèbre par la bizarrerie de son élégance.

Autrefois, le bruit avait couru que lord Clancharlie laissait un fils légitime né dans l'exil et, disait-on, beau comme le jour. Légende que tout cela! Le roi a déclaré lord David Dirry Moir héritier des biens, places, noms et honneurs de lord Clancharlie.

Donc, lord David et la duchesse Josiane vont s'épouser et de deux bâtardises faire souche de gentilshommes. Ils sont plus que fiancés, ils sont, de par la reine, imposés l'un à l'autre. Sans s'aimer, ils se plaisent. Josiane a vingt- cinq ans, lord David vingt-six. Pourquoi retardent-ils la noce? De peur de ne plus se plaire, une fois mariés. Tl leur suffit de se côtoyer, dit Victor Hugo. A coté de ces trois personnages, la duchesse, lord David et la reine, et pour ainsi dire entre eux, il y en a un quatrième, Barkilphédro. Issu de très-bas, un peu homme de lettres, un peu fonctionnaire, un peu ecclésiastique, valet plutôt que courtisan, mouchard plutôt que valet, Barkilphédro incarne l'envie et la haine. Actuellement, il espionne Josiane au profit de lord David, lord David au profit de

Josiane, l'un et l'autre au profit de la reine. Barkilphédro est à Tricoche et k Cacolet ce qu'Othello est à Sganarelle.

Toutes ces figures sont peintes à traits superbes. Quel être puissant et lumineux que Josiane ! Et son fiancé ! Jeune seigneur toujours en aventures, fort comme Hercule, brave, étrange, désordonné, il se mêle au peuple sous un déguisement de matelot, rivalise de vigueur musculaire avec les truands, et de belles manières avec les courtisans, s'appelle, chez Josiane, lord David de son nom de cour, et dans la rue, Tom-Jim-Jack de son nom de guerre.

Tous ces personnages vont, viennent, rient, parlent et vivent.

Un jour, Barkilphédro est promu ù un emploi bizarre dont le titulaire a pour fonctions de déboucher les bouteilles que rejette

l'Océan. Qu'on ne rie pas. La place existait. On était alors déboucheur des bouteilles de l'Océan comme on est aujourd'hui attaché au ministère. Peut-être, seulement, avait-on quelque besogne de plus.

Notons-le ici :

La reine, qui est laide, jalouse Josiane qui est belle, et Barkilphédro, qui est envieux, hait Josiane qui le protège.

Retournons aux bateleurs.

Depuis dix-sept ans ils ont prospéré.

Gwinplaine, l'enfant déflguré, est devenu, grâce au masque affreux qu'il porte, le lion des foires et des spectacles. Dea, l'aveugle, est belle et blonde; elle a dix-huit ans. .Ursus,lui, a vieilli, mais dans les triomphes. Et puis les jeunes gens s'adorent. 11 les voit s'aimer. L'orphelin défiguré est fiancé à l'orpheline aveugle. Succès, amour, grosses

recettes, ils ont tout. Nous les retrouvons à Londres, établis dans une cour d'auberge sur de confortables tréteaux, applaudis, gras d'ovations, la coqueluche des bourgeois, peut-être de la noblesse, les très-célèbres comédiens du théâtre de la Green-Box qui étale cette glorieuse affiche :

« Ici l'on voit Gwinplaiue, abandonné à l'âge de dix ans, la nuit du 29 janvier 1690, par les scélérats comprachicos, au bord de la mer, à Portland, de petit devenu grand et aujourd'hui appelé « l'Homme qui rit ».

Ursus se flatte d'élaborer des pièces dans le goût d'un nommé Shakespeare. Entre les représentations Gwinplaine et Dea parlent d'amour. Le philosophe songe à les marier. Au milieu de ces prospérités et de ces bonheurs, Homo reste maisre.

Un jour, une femme éclatante apparaît dans la loge réservée à la noblesse et la remplit de ses gens et de sa personne. On devine Josiane. Elle s'ennuie, l'homme qui rit est célèbre, elle vient voir l'homme qui rit. Josiane, à l'InnTadcaster, c'est un paon parmi des poulets déplumés. Toute l'auberge s'entretient de l'apparition. Gwinplaine éprouve un éblouissement. Dea, entendant parler d'une belle femme, est vaguement jalouse. Détail profond et touchant. Le lendemain soir, Gvvinplaine errait en rêvant, lorsqu'un page costumé de rouge lui glisse le billet suivant :

« Tu es horrible et je suis belle. Tu es histrion et je suis duchesse. Tu es le dernier et je suis la première. Viens. Je t'aime. — Josiane. »

Dire la stupéfaction, l'écrasement, la

terreur, le vertige du comédien, est ici chose impossible. Victor Hugo a décrit cetle nouvelle tempête sous un crâne. Il faut la lire. Gwinplaine se croit fou, il l'est peutêtre. Tout ce roman, d'ailleurs, s'écroule vite. Quelques heures après, un officier de police arrête Gwinplaine au nom de la loi.

On l'mtroduit dans une cave sinistre. Là, les membres liés à quatre piliers, un criminel expire dans les tortures. Des valets tiennent des torches; un juge siège sur son tribunal. « Reconnaissez -vous cet homme ? » dit le magistrat au supplicié, en lui montrant Gwinplaine. Le misérable se soulève douloureusement, regarde l'homme qui rit dont une torche illumine le masque, et murmure d'une voix qui n'est plus qu'un râle : « Oui, c'est lui. » Le bateleur se

récrie, s'épouvante, proteste de son innocence... Le juge, alors, se découvre, s'incline jusqu'à terre et lui dit : « Je vous salue, milord; vous êtes lord Ferroain Clancharlie, pair d'Angleterre. » Gwinplaine s'évanouit. Lorsqu'il revient à lui, il est dans un palais. A son côté, se tient un homme, servilement plié en deux, Barkilphédro.

Barkilphédro, vous le savez, débouchait les bouteilles de l'Océan. Après dix-sept ans, la mer rejetait la gourde des naufragés de la Malutina. Barkilphédro la recueillait, l'ouvrait, et lisait ces lignes sur le parchemin auquel le docteur Gernardus Geestemunde avait confié la confession des comprachicos :

V Au nom du Père, du Fils et du Saint- Esprit,

« Cejourd'hui, 29 de janvier 1690 de Notre-Seigneur,

u A été méchamment abandonné sur la côte déserte de Portland, dans l'intention de l'y laisser périr de faim, de froid et de solitude, un enfant âgé de dix ans.

« Cet enfant a été vendu à l'âge de deux ans par ordre de Sa très-gracieuse JMajesté, le roi Jacques deuxième.

« Cet enfant est lord Ferma in Clancharlie, fils légitime, unique, de lord Linnœus Clancharlie , pair d'Angleterre , et d'Anne Bradshaw, son épouse, défunte.

« Cet enfant est héritier des biens et titres de son père. C'est pourquoi il a été vendu, mutilé, défiguré et disparu par la volonté de Sa très-gracieuse Majesté.

« Lord Fermain Clancharlie a été acheté par moi soussigné qui écris ces lignes, et

mutilé et défiguré par un Flamand de Flandre nommé Hardquanonne...

(( Il ignore qu'il est lord Clancharlie.

« Il répond au nom de Gvvinplaine

« A l'heure où nous écrivons ceci, Hardquanonne est détenu dans les prisons de Son Altesse le prince d'Orange, vulgairement appelé le roi Guillaume III. Il est enfermé dans le donjon de Ghatham...

« Or, avons juré le secret au roi, mais pas à Dieu.

« Cette nuit, en mer, assaillis d'une sévère tempête par la volonté de la Providence, en plein désespoir et détresse, agenouillés devant celui qui peut sauver nos vies et qui voudra, peut-être, sauver nos âmes, n'ayant plus rien à attendre des hommes et tout à craindre de Dieu, humbles et pénitents, nous frappant la poitrine, fai-

sons celte déclaration et la confions à la mer furieuse. (Suivent les signatures, puis ce post-scriptum :)

« La présente déclaration est écrite par nous au verso de l'ordre royal qui nous a été remis pour notre décharge d'avoir acheté l'enfant. Qu'on retourne la feuille, on verra l'ordre. »

Sur l'ordre, il y avait une signature, celle de JefFreys.

Souvenons-nous de l'histoire.

Gwinplaine est atterré de sa propre grandeur. Tant d'événements en un jour ! La nuit vient ; il pense à Dea, à Ursus, à la Green-Box, surtout à Dea ! — Il est pair d'Angleterre ! L'ambition le tente. Siéger à la chambre des lorJs, parmi les puissants et les heureux, leur parler du peuple ! quelle gloire ! quelle destinée ! — Il s'en-

dort. Le lendemain, dès l'aurore, il parcourt, ébloui, les galeries de son palais, et parvient ainsi à une salle où s'ouvre une piscine de marbre. Au fond, dans un riche boudoir, dort une femme étendue sur un lit ; c'est la duchesse Josiane. Elle se réveille, appelle, se lève, jette un peignoir sur ses épaules, voit Gwinplaine et vient à lui. Mais il n'a pas épuisé le sort. Un message inattendu interrompt l'entrevue, et la duchesse le quitte violemment. Quelques heures après, le lord d'aujourd'hui, le bateleur d'hier s'assoit à la chambre des pairs. Là encore, il va, comme autrefois enfant, rencontrer la société. Il est accueilli par le sarcasme et l'insulte. Les tempêtes des assemblées politiques ressemblent aux tempêtes de l'Océan. La mer est très-peu parlementaire, les lames ont une brusquerie

presque populaire, les rochers interrompent de façon à vous faire sombrer; seulement, les flots de la haute mer sont toujours purs.

Bafoué par les lords, Gwinplaine veut disparaître. Désespéré, entendant toujours, derrière lui, les huées résonner comme un tocsin, il se précipite, le soir venu, dans la direction de la Green-Box.

Ursus a suivi le peloton de police. Il a vu la prison engloutir son compagnon.

Plus tard, il revient interroger les murs de la geôle. Tout à coup, il lui semble entendre tinter une cloche sourde. C'est l'heure qui sonne, sans doute. Non, c'est le glas d'un condamné. Une porte basse vomit dans la nuit un cortège rougeâtre. Le vieux bateleur voit le cercueil, le convoi, l'enfouissement à la lueur des torches. Il croit qu'on enterre Gwinplaine. C'est la seconde fois

que Victor Hugo donne aux événements l'accompagnenient funèbre d'un glas. Il y a dans VHomme qui rit deux cloches qui se font, en quelque sorte, pendant, l'une au commencement, l'autre a la fin, l'une en pleine mer dans un naufrage, l'autre dans une prison, l'une éclatante, l'autre sourde, toutes les deux étranges, terribles et sonnant la mort.

La cour voulait effacer tout souvenir du premier état du nouveau lord. Ursus avait reçu l'ordre de quitter l'Angleterre; on avait balayé toute la gent comédienne. Le pauvre philosophe avait vendu son théâtre et vu toute sa splendeur réduite à la vieille cahute roulée autrefois par Homo. H allait s'embarquer sur la Tamise, au moment même où Gwinplaine arrivait à l'auberge.

W fait nuit. L'Homme qui rit frappe à

toutes les portes, à toutes les vitres. Vainement. Tout est vide, abandonné. Ursus, Homo, Dea, la Green-Box... tout cela s'est évanoui ! Alors, machinalement, il se dirige vers la Tamise, se penche sur l'eau et pleure. Le fleuve l'attire, il éprouve le vertige du suicide. Tout à coup, il sent une langue qui lui lèche les mains. C'est Homo. Gwinplaine croit qu'il redevient heureux. Le loup descend la berge, Gwinplaine le suit. Un bateau est amarré au rivage ; Ursus y a transporté les restes de la Green-Box. Le navire va prendre le large. Dea, frêle et sensible, anéantie par la disparition de Gwinplaine, est étendue dans un coin du bateau, pâle, malade, n'ayant plus que l'âme. Par moments, elle appelle son fiancé. Ursus, penché sur elle, la dispute à la mort.

On jouait, à la Green-Box, une pièce

oïl Gwinplaine et Dea chantaient un duo d'amour. A la fin, l'aveugle étendait la main et la posait sur la tête de l'Homme qui rit. On voyait alors s'illuminer la figure de la jeune fille ; ses yeux vagues semblaient voir le ciel.

Gwinplaine monte sur le bateau et regarde mourir Dea, n'osant se découvrir, de peur de la tuer sous l'émotion. Tout à coup, elle paraît mieux, dit à Ursus que le retour de Gwinplaine la guérirait, et chante de sa voix la plus pure la romance de la Green- Box. Gwinplaine n'y lient plus, s'approche, et lorsqu'elle étend la main elle sent la chevelure du bateleur. L'aveugle pousse un cri de joie, devient radieuse, et meurt. Gomme les matelots crient : Terre, en apercevant le port, elle avait crié : Lumière ! en

s'envolant de la vie !

Ursus, presque évanoui , s'abîme alors dans sa douleur. Gwinplaine, lui, résolu à mourir, murmure tout bas à quelqu'un d'invisible : « Je viens, je suis à toi ! » Cependant, le bateau se met en marche, quitte la "Vamise et entre dans l'Océan. Gwinplaine, alors, s'approche du bord et se laisse tomber dans l'eau. « Lorsque Ursus revint à lui, il ne vit plus qu'Homo qui hurlait dans l'ombre en regardant la mer. »

Tel est l'Homme qui rit dans sa donnée. Vous avez pu juger, peut-être, que de méditations littéraires, esthétiques, philosophiques, que de hautes pensées, en un mot, se dégagent d'une œuvre pareille. Nous sommes obligés de nous restreindre dans cette élude. Pourtant, nous allons exposer, tout spécialement, trois caractères, étudier

trois figures : Ursus, la duchesse Josiane, et Gwinplaine.

Au fond, qu'est-ce qu Ursus? — Le bourru bienfaisant. Un homme qui gronde, maugrée, tempête et n'a pas l'ombre d'une méchanceté dans l'âme. Le bien et la charité absorbent sa vie. Quelle étrange personne que celle d' Ursus ! Sa devise est d'être perpétuellement en contradiction avec lui-même. Il parle d'une façon et fiiit de l'autre. On pourrait créer un nouveau proverbe qui s'appliquerait à lui et à tous ceux dont il est, en quelque sorte, le prototype : Bouche qui maudit, main qui bénit.

C'est là l'ensemble de son caractère, et pour ainsi dire son profil. Essayons d'analyser les éléments qui constituent cette nature hétérogène.

Il y a, chez Ursus, beaijcoup de scep-

ticisme d'esprit, mais non de sceplicisnie de cœur. Il ne croit à rien ; en même temps, il est tout pétri de sensibilité. Par cela même qu'il est sceptique, il estime oiseuK tout essai de réforme et, pénétré de la toute-puissance et de la rigueur sociales, s'incline, mais non sans une certaine ironie intérieure, devant îe juge et devant la loi. A ces traits, il faut en ajouter un autre : Ursus s'en veut à lui-même d'être incomplet dans son scepticisme, et, pour donner le change sur une sensibilité dont il a honte, il prend un masque d'humeur maussade et de férocité. Tout cela, d'ailleurs , s'explique. Savant , il entend déraisonner les hommes et les méprise. Philosophe, il les voit souffrir et les aime. Savant, philosophe, Ursus est , en etfet, l'un et l'autre. II est même poëte, auteur

dramatique. Bien plus, il est médecin. De nos jours, il offrirait ce double inconvénient : lire des vers et conseiller des drogues. Voilà, il faut l'avouer, une nature étrangement amalgamée, et pourtant profondément humaine. Croire peu, aimer beaucoup et ne pas vouloir paraître sensible. Que d'honnêtes gens sont ainsi faits !

Ursus varie d'aspects comme une montagne. Tantôt bourru, tantôt charitable, tantôt poëte, tantôt philosophe, tantôt saltimbanque, il ne se ressemble jamais à luimême en apparence. Si on l'observe bien, on remarque en lui deux traits immuables : la bonté et l'ironie. Gomment accueille-t-il Gwinplaine enfant, la nuit oii les deux petits abandonnés viennent lui demander un peu de feu et de pain ?

Gwinplaine arrive, la nuit, sur une place

publique, aperçoit une cahute roulante, et s'approche. Homo s'éveille et grogne.

« En même temps qu'une gueule entre les roues, une tèle' passa par la lucarne.

(( — Paix-là ! dit la tête.

« La gueule se tut.

« La tête reprit :

« — Est-ce qu'il y a quelqu'un ?

a L'enfant répondit :

« — Oui.

« — Qui ?

« — Moi.

(( — Toi ? qui ça ? d'où viens-tu '?

« — Je suis las, dit l'enfant.

(( — Quelle heure est-il ?

« — J'ai froid.

(c — Que fais-tu là ?

« — J'ai faim.

« La tête répliqua :

« Tout le monde ne peut pas être heureux comme un lord. — Va-t'en.

« La tête rentra et le vasistas se ferma.

« L'enfant courba, le front, resserra entre ses bras la petite endormie et rassembla sa force pour se remettre en route. Il fit quelques pas et commença à s'éloigner.

« Cependant, en même temps que la lucarne s'était fermée, la porte s'était ouverte. Un inarchepied s'était abaissé. La voix qui venait de parler à l'enfant cria du fond de la cahute avec colère :

(I — Eh bien! pourquoi n'entres-tu pas?

« L'enfant se retourna.

« — Entre donc, reprit la voix. Qui estce qui m'a donné un garnement comme cela, qui a faim et qui a froid, et qui n'entre pas!

« L'enfant, à la fois repoussé et attiré, demeurait immobile.

« La voix repartit :

« — On te dit d'entrer, drôle !

(( Il se décida et mit un pied sur le premier échelon de l'escalier.

« Mais on gronda sous la voiture.

« Il recula. La gueule ouverte reparut.

« — Paix ! cria la voix de l'homme.

« La gueule rentra. Le grondement cessa. »

Entré, l'enfant pose sur un coffre son fardeau, la petite fille, avec précaution.

« Gomme tu mets ça là doucement, crie Ursus ! Ce ne serait pas pire quand ce serait une châsse. Est-ce que tu as peur de faire une fêlure à tes guenilles? — Ah! l'abominable vaurien ! Dans les rues à cette heure-ci ! Qui es-tu ? Réponds ! Mais non ?

Je le défends de répondre. Allons au plus pressé ; tu as froid, chaufTe-toi !

« Et il le poussa par les deuK épaules devant le poêle. »

Voilà un homme désagréable, mais adorable, et qui raille, avec une amertume violente, ses actes par ses paroles.

Après avoir réchauffé et nourri l'enfant, au milieu de mille soubresauts de colère, Ursus s'informe delà morte rencontrée par Gwinplaine. Il apprend que le corps est à deux lieues ; aussitôt il détache Homo et part avec lui. Pourquoi ? pour sauver la malheureuse, bien que la chose lui paraisse impossible. Il rentre quelques heures après en grommelant « entre cuir et chair :

« Morte , bien morte ! Elle est décidément heureuse. »

Ursus, médecin, a cette théorie : la vie

est un poids et un malheur : sauvons les hommes, condamnons-les à vivre ! Et il guérit les malades. Il est, surtout, le médecin des pauvres. L'ironie et la bonté apparaissent, ici, dans leur plein. On les voit, en quelque sorte, de face.

Ursus a le respect de la vindicte sociale. C'est plutôt crainte que respect. S'il a la .hardiesse d'esprit du penseur, il subit l'écrasement de rhomme du peuple. Ces deux éléments combinés donnent un résultat particulièrement comique. Lisez le chapitre intitulé : « La souris interrogée parles chats. » Un officier de police mande le philosophe. Ce dernier, toujours convaincu de la méchanceté humaine, s'entrevoit pendu, coupé en quartiers. A certains égards, Ursus rappelle quelquefois Panurge. Un estafier l'introduit dans une salle où siègent trois juges

auxquels le prévenu donne immédiatement les noms des juges d'enfer.

(( — A'ous parlez en public ? dit Minos.

« — Oui, répond Ursus.

« — De quel droit ?

« — Je suis philosophe.

« — Ce n'est pas là un droit.

(( — Je suis aussi saltimbanque.

« — C'est diflerent.

« Vous dites des choses malsonnantes.

Par exemple, vous avez dit que la virginité excluait la maternité.

Ursus lève doucement les yeux.

« — Je n'ai pas dit cela. J'ai dit que la maternité excluait la virginité.

« — Au fait, c'est le contraire.

« — Vous avez dit qu'on pouvait empoisonner avec de l'arsenic. La Bible le nie.

« — La Bible le nie ; mais l'arsenic l'affirme.

« — Vous exercez la médecine ?

« — Je m'exerce à la médecine, soupire timidement Ursus.

« — Sur les vivants ?

« — Plutôt que sur les morts.

« — On dit que vous guérissez les malades.

« — Je suis victime des calomnies. »

Là encore, l'ironie se devine sous l'humilité comme un poignard sous un manteau. Il faut lire ces pages dans leur entier. Quel tableau! Quelle scène vivante! Gomme on voit bien Ursus se rassembler, se recroqueviller dans une révérence ! On saisit presque le son de sa voix , douce, conciliante, presque suave. Avec cela, des réponses d'une innocence terrible. Du Vol-

taire bégayé par un collégien mis en pénitence. Parfois, il a l'air de soumettre une question philosophique à la sagacité des trois imbéciles qui opinent du bonnet. Pour peu, il leur offrirait de collaborer à un traité de- botanique. Les juges se sentent flattés , mais se damneraient rien qu'à l'idée de le paraître, et s'épanouissent intérieurement dans une béatitude de mollusque. Ursus, lui, est aplati jusqu'à être plat, mais d'une platitude toute particulière. Il murmure des satires avec des intonations de supplique ; c'est en l'adorant qu'il se moque de l'autorité. Nous venons de prononcer le nom de Voltaire : Voltaire aurait pu naître du sourire d'Ursus à ses juges.

Outre les talents déjà cités, Ursus a celui de la venlriloquie. Cet homme est

véritablement un monde. Lorsqu'on arrête Gwinplaine, il est, d'abord, si furieux, si hors de lui, qu'il fait annoncer la fin des représentations de la Green-Box. Puis il grommelle: « C'est bien fait. A présent, Dea va mourir. Tant mieux. Qu'étaient-ils venus faire ici ? » Mais, comme toujours, il parle mal et agit bien. Il veut, dit-il, tuer Dea. Non ! Il veut la sauver, l'entourer même de délicatesses infinies. Ursus pousse le cœur jusqu'à la délicatesse. Il ne veut pas que l'aveugle s'aperçoive même de cette absence. Il imitera Gwinplaine, simulera le public, donnera la représentation. Il est ventriloque.

Tout est désert dans la Green-Box. On tremble encore au souvenir de l'arrestation de l'Homme qui rit, lorsque, tout à coup,

au milieu du silence, de l'atterrement et de la solitude, Ursus crie, s'adressant aux deux servantes de comédie, qui, habituellement, remplissent le rôle de Renommées :

« Fibi, Yinos ! vite ! la représentation va commencer. »

Nous assistons alors à une scène prodii,Meuse. Le vieux saltimbanque parle à Dea avec la voix de Gwinplaine , reprend la sienne, harangue un public imaginaire , s'interrompt, imite le bruit des foules, jette çà et là des réflexions telles que celles-ci : « Je regrette qu'on ait laissé entrer tant de monde , » et donne à la pauvre aveugle l'illusion du tumulte.

« Ursus devint extraordinaire. Ce ne fut plus un homme, ce fut une foule. Forcé de faire la plénitude avec le vide, il appela à

son secours une ventriloquie prodigieuse. Tout l'orchestre de voix humaines et bestiales qu'il avait en lui entra en branle à la fois. Il se fit légion. Quelqu'un qui eût fermé les yeux eût cru être dans une place publique un jour de fête , ou un jour d "émeute. Le tourbillon de bégaiements et de clameurs qui sortait d'Ursus chantait, clabaudait, causait, toussait, crachait, éternuait, prenait du tabac, dialoguait, faisait les demandes et les réponses, tout cela à la fois. Les syllabes ébauchées rentraient les unes dans les autres. Dans cette cour où il n'y avait rien, on entendait des hommes, des femmes, des enfants; c'était la confusion claire du brouhaha. A travers ce fracas, serpentaient, comme dans une fumée, des cacophonies étranges , des gloussements d'oiseaux, des jurements de chats, des

vagissements d'enfants qui tetlent. Le mécontentement des dogues sous les pieds des gens bougonnait. Les voix venaient de loin et de près, d'en haut et d'en bas, du premier plan et du dernier. L'ensemble était une rumeur, le détail était un cri. »

Ces pages sont prodigieuses, à la fois tristes et gaies : tristes d'une tristesse profonde, gaies d'une gaieté de surface. Elles répondent bien au titre du livre. Le masque rit, l'âme pleure.

Le rire d'Ursus ! Quel rire ! Cet homme morose est, parfois, désopilant. Quelle destinée de baladin ! Il ne rit jamais quand il fait rire. En revanche, lorsqu'il rit luimême, il exhale tant d'amertume qu'il vous rend pensif. Il y a dans son cerveau une mine inépuisable de paradoxes fantasques

qui feraient pâmer de joie des trappistes et des carmélites. Ce sont des boutades à perle de vue, des jérémiades à outrance, des parades et des théories à faire paraître Turlupin et Gauthier Garguille sombres comme des catafalques. C'est un merveilleux flamboiement de fantaisie burlesque, une véritable fanfare de joyeusetés éclatantes.

Pourtant, regardez, ce rire a le pli de l'ironie.

Le vieux bateleur n'est-il pas sublime lorsqu'il erre à la recherche de Gwinplaine? Il sait qu'il ne trouvera nulle trace de lui, n'importe. Il rôde autour des murs de la prison, les regarde, les interroge. Lui, sceptique, il devient superstitieux et sensible comme une mère. Il se désespère et pleure. Ce n'est pas qu'il ne maugrée plus entre ses dents; il bougonne, par une sorte de mi-

L'HOMME QUI TAJ. 55

santhropie acquise, jusqu'au moment de l'explosion, et passe brusquement de la boutade à l'attendrissement, des malédictions aux sanglots. Un nuage noir, qu'on dirait de granit, qui a des formes farouches, des retours et des coudes comme un rocher, qui semble de pierre et qui est d'eau, tout à coup fond en pluie et laisse voir le ciel: voilà Ursus ! Il pleure, et en pleurant il laisse voir son âme !

Josiane, duchesse et bâtarde d'un roi, est fiancée, non à un pair, mais à une pairie. Telle est la volonté royale. Elle doit, pour corriger l'irrégularité de son origine, épouser, quel qu'il soit, l'héritier des noms, titres et biens du vieux lord baron Glancharlie, et, de duchesse de contrebande, se transformer ainsi en baronne de bon aloi.

56 VICTOR IIL'GO.

Il y a, chez elle, tleux clioses, non-seulement distinctes mais contraires, non-seulement contraires mais adverses : le corps et l'âme. Elle est comme ces blancs sommets des Alpes où jamais ne s'est inscrite une empreinte humaine. Seuls , les aigles ont effleuré la crête de la Jung-Frau. Les songes seuls , effrénés d'ailleurs , ont effleuré Josiane. « Elle est la chair. » Elle a les formes copieuses et l'ampleur superbe des femmes du Titien, toute pétrie, comme elles, d'élégance aristocratique. Mais au lieu d'être légèrement colorée d'or, sa carnation a des rayonnement nacrés, c'est une majesté charnelle, glaciale et provoquante, une déesse boréale émergeant des éblouissements polaires comme l'aurore émergeait autrefois, pour Phidias et pour Eschyle, des splendeurs roses de l'Archipel.

La duchesse a les cheveux d'un blond pourpre. L'un de ses yeux est noir, l'autre est bleu. Elle eût été, paraît-il, aussi étonnée qu'on lui découvrît une âme que des ailes. Une âme ! Pourtant, elle en a une, et tous les caprices, toutes les corruptions, toutes les délicatesses s'y sont donné rendez-vous. Rien ne l'effraie ; elle se jetterait joyeusement dans le scandale, elle en savourerait le vertige avec passion. Mais, jusqu'à ce moment, toutes les chutes lui ont semblé banales, elle n'est pas tombée. Ce qu'elle veut, c'est l'étrange, l'impossible. A l'exemple des Ninon et des Scudéri, selon la mode du temps, Josiane est une savante; elle parle latin, on la soupçonne de savoir l'arabe ; elle aime le fin langage, les vers, les arts, tout ce qui rompt en visière aux conventions bourgeoises, tout ce qui porte

un panache. Et nulle croyance, nulle morale. Vierge par orgueil et parce que, sans doute, il lui paraît piquant de toujours provoquer et de toujours se dérober, Josiane est une âme de courtisane, mais de courtisane antique, spirituelle et généreuse. Elle eut, par caprice, relevé le port d'Athènes de ses propres deniers. Alcibiade se fût couché à ses pieds à la face de la Grèce, et Périclès^ eut soupe chez elle.

C'est de celte femme extraordinaire que Gwinplaine , encore bateleur , reçoit un billet ainsi rédigé :

« Tu es horrible et je suis belle. Tu es « histrion et je suis duchesse. Tu es le der- « nier et je suis la première. Viens, je « t'aime. — Josiane. »

Théophile Gautier a écrit, à l'adresse des belles inhumaines, comme on eut dit

au siècle dernier, une poésie merveilleuse dont voici les derniers vers :

Sous la place où calme il repose, Oh! qui pourra fondre ce cœur!

Oh! qui pourra mettre un ton rose Dans cette implacable blancheur!

Gwinplaine avait mis un ton rose dans la blancheur de Josiane.

Le goût du bizarre et du vil est dans la nature. La duchesse éprouve surtout, par une étrange infirmité morale, le besoin de la dégradation. Ce qu'elle voit, avant tout, dans Gwinplaine, c'est l'histrion. Qu'il soit monstrueux, ce n'est là qu'un assaisonnement de plus, mais ce qu'il faut, d'abord, c'est qu'il soit vil. Elle le chasse brusquement quand elle apprend qu'il est lord Clancharlie, son futur mari, trouvant, dès

lors, qu'il manque de ragoût. Écoutez ce que Juvénal avait déjà dit d'une Romaine : « Par quelles grâces irrésistibles Hippias fut-elle séduite? Quel charme a pu faire passer cette patricienne sur la honte d'entendre dire : « C'est la femme d'un gladia- « teur? » Sans doute, il était beau, il était jeune, cet heureux Sergius? Eh! non! le Sergiolus adoré d' Hippias louchait à la quarantaine ; il y a mieux, sa figure était remplie de difformités. Au-dessus du nez, le front formait un énorme pli, un bourrelet de chair sous son casque pesant. Ce n'est pas Sergius , c'est le gladiateur Sergius qu'elle préférait à ses enfants, à son pays, à son époux. C'est le sanglant lutteur qu'elle idolâtrait. Si le misérable avait quitté son métier, il n'eût plus été pour elle qu'un second mari. »

La rencontre de deux grands génies est toujours concluante et, d'ailleurs, l'histoire et la légende justifient le caractère de Josiane. Marie Stuart aime Rizzio. Qu'est Rizzio? un monstre. Christine de Suède aime Monaldeschi. Qu'est Monaldeschi? un laquais. Anne de Russie aime Biren. Qu'est Biren ? un palefrenier courlandais. Feuilletons maintenant la légende. Pasiphaé est une Josiane. L'élégante et docte duchesse parle, elle-même, d'Amphitrite, de Rhodope et de la fée Urgèle. Amphitrite aima un cyclope, assurément hideux, malgré sa divinité. La fée Urgèle raffolait d'un monstre aux mains palmées. Rhodope, non plus fée mais reine, adorait Phtée, l'homme à la tête de crocodile qui, peut-être, pleurait d'amour. Pourquoi dédaigner les légendes ? On a dit qu'elles font partie de l'histoire

comme le lierre fait partie des ruines. On pourrait dire aussi qu'une légende est un miroir qui exagère. Elle ne refléterait rien s'il n'y avait rien. Urgèle, femme que la perspective des époques lointaines transfigure en fée, n'a, peut-être, pas mis sa main dans une main palmée, mais elle a dû la mettre dans une main difforme. Le chevalier de la reine Rhodope dut être pétri de toutes les laideurs divines et humaines pour s'être trouvé une tête de crocodile en se mirant dans la légende.

Il y a, du reste, une chose incontestable. Les esprits raffinés, voués à la recherche excessive, passionnés d'art, sont tous amis du bizarre. Quel est l'aspect qu'offre, le plus souvent, la chambre d'un poëte ou d'un peintre ? Tout un petit monde d'effroyables figurines, de caricatures

L'HOMME QUI RIT. iî3

hagardes ou diaboliques, de Chinois n'ayant qu'une tête et un ventre, d'antiquailles suant la poussière. C'est le fait d'un dilettante d'estimer les laideurs originales. Le baroque ne séduit jamais une âme bourgeoise. Un badaud admire des horreurs correctes, mais parce qu'il les croit belles. Il n'y a qu'un artiste qui puisse s'écrier en montrant quelque heureuse monstruosité :

« C'est hideux, c'est splendide ! »

Or, mesdames, qui de vous ou de l'homme a le plus de finesse et de dilettantisme natifs ? — C'est vous. Les femmes ont toujours eu, à dose quelconque, le goût du bizarre. Autrefois, les hautes et nobles dames s'entouraient d'une domesticité de bossus, de nains et de boulTons. Aujourd'hui, que de caniches rébarbatifs on voit, au bois de Boulogne, se hérisser dans les

landaus! Qu'est-ce que cela, mesdames?

Une étincelle de l'ànie de Josiane. Il faut, pour s'y connaître en choses laides, avoir beaucoup d'esprit, et vous avez beaucoup d'esprit. — Le plus illustre amoureux du laid fut le poëte Baudelaire ; les poètes tiennent un peu des femmes et c'est de beaucoup, certainement, le meilleur de leur affaire. Josiane éprouve à aimer Gvvinplaine le plaisir d'un poëte qui caresse un paradoxe.

Assistons à leur rencontre.

Gwinplaine, qui s'est évanoui au moment où on l'a salué pair d'Angleterre, se réveille dans un palais. Il est ébloui. Il se souvient. Il veut sortir, retrouver Ursus et Dea,leur faire partager ses richesses. 11 s'élance, va d'une chambre à l'autre, marche de merveilles en merveilles, et s'égare dans ce palais qui est un dédale. Tout à

coup, « il pénètre dans de l'inattendu : » « Une salle octogone, voûtée en anse de panier, sans fenêtres, éclairée d'un jour d'en haut, toute revêtue, murs, pavage et voûte, de marbre de fleur de pêcher ; au- Hjilieu de la salle, un baldaquin-pinacle en marbre drap mortuaire, à colonnes torses, dans le style pesant et charmant d'Elisabeth, couvrant d'ombre une vasque-baignoire du même marbre noir ; au milieu de la vasque un fin jaillissement d'eau odorante et tiède. (( Bain noir fuit pour changer la blancheur en resplendissement.

« Vis-k-vis de l'entrée de cette salle, en face de Gwinplaine qui s'était arrêté court, le pan coupé de marbre manquait. Il était renaplacé par une ouverture de même dimension, allant jusqu'à la voûte et fermée d'une large et haute toile d'argent.

« Cette loile , d'une ténuité féerique , était transparente.

« Au centre de la toile, à l'endroit où est d'ordinaire l'araignée , Gwinplaine aperçut une chose formidable, une femme nue.

« Nue à la lettre, non. Cette femme était vêtue, et vêtue de la tête aux pieds. Le vêtement, très-long, rappelait les robes d'ange dans les tableaux de sainteté, mais si fin qu'il semblait mouillé.

<( La toile d'argent, diaphane comme une vitre, était un rideau. Elle séparait la salle de marbre, qui était une salle de bain, d'une chambre, qui était une chambre a coucher. Cette chambre, très-petite, était une espèce de grotte de miroirs. Partout des glaces de Venise, contiguës, ajustées polyédriquement, réfléchissaient le lit qui

était au centre. Sur ce lit, d'argent comme la toilette et le canapé, était couchée la femme. Elle dormait.

« Elle dormait, la tète renversée, un de ses pieds refoulant ses couvertures, comme la succube au-dessus de laquelle le rêve bat des ailes.

« Son oreiller de guipure était tombé à terre sur le tapis.

« Le lit n'avait ni colonnes, ni dais, ni ciel, de sorte que la femme, quand elle ouvrait les yeux, pouvait se voir mille fois nue dans les miroirs au-dessus de sa tête.

« Gwinplaine était, à la fois, pétrifié et bouleversé.

« Cette femme, il la reconnaissait.

« Elle avait les yeux fermés et le visage tourné vers lui, c'était la duchesse.

« Etait-ce une fille? Était-ce une vierge?

Les deux. Messaline, présente peut-être dans l'invisible, devait sourire, et Diane devait veiller. Il y avait sur cette beauté la clarté de l'inaccessible. Ce qui se dégageait de ce front inconscient, de cette vermeille chevelure éparse, de ces cils abaissés, de ces rondeurs sculpturales, c'était la divinité d'un sommeil auguste. Cette impudeur se dissolvait en rayonnement. Cette créature était nue avec autant de calme que si elle avait droit au cynisme divin, elle avait la sécurité d'une Olympienne qui se fait fille du gouffre et qui peut dire à l'Océan : Mon père! Et elle s'offrait, inabordable et superbe, à tout ce qui passe, aux regards, aux songes, aux démences, aussi fièrement assoupie sur ce lit de boudoir que Vénus dans l'immensité de l'écume.

« Tout a coup, la dormeuse se réveilla.

L'HOMME QUI RIT. f9

Elle se dressa sur son séant avec une majesté brusque et harmonieuse ; ses cheveux de blonde soie floche se répandirent avec un doux tumulte sur ses reins ; elle toucha de sa main délicate son orteil rose

et regarda quelques instants son pied nu,

digne d'êlre adoré par Péricîès et copié par Phidias ; puis elle s'étira et bâilla comme une tigresse au soleil levant.

« En même temps, se dressant sur ses genoux, il y a une statue antique ainsi agenouillée dans mille plis transparents, elle tira à elle un peignoir et en fut tout de suite enveloppée. Les manches, très-longues, lui cachaient les mains. On ne voyait plus que le bout des doigts de ses pieds blancs, avec de petits ongles, comme des pieds d'enfant.

« Elle alla au rideau de toile d'argent et l'ouvrit.

« Tiens, dit-elle, Gwinplaine.

« Elle le regarda, fatale, avec ses yeu\ d'Aldébaran, rayon visuel mixte, ayant on ne sait quoi de louche et de sidéral.

G^vinplaine contemplait cette prunelle bleue et celte prunelle noire, éperdu sous la double fixité de ce regard de ciel et de ce regard d'enfer. Cette femme et cet homme se renvoyaient l'éblouissement sinistre. Ils se fascinaient l'un l'autre, lui par la difformité, elle par la beauté, tous deux par l'horreur.

« Il se taisait, comme sous un poids impossible à soulever. Elle s'écria :

« — Tu as de l'esprit. Tu es venu. Qui est-ce qui t'a introduit? Gomment t'y es-tu pris? Dis-moi cela. Non, ne me le dis pas. Je t'aime mieux surprenant. Tu tombes de l'Empyrée. Une descente par les nuées ou

une ascension dans un flamboiement de soufre. C'est ainsi que tu arrives. Tu mérites d'entrer comme les dieux! — Gwinplaine, égaré, écoutait, sentant de plus en plus sa pensée osciller.

« La duchesse continua :

« — Puisque tu es là, c'est que c'est voulu. Je n'en demande pas davantage. Il y a quelqu'un, en haut, ou en bas, qui nous jette l'un à l'autre. Fiançailles du Styx et de l'Aurore. Fiançailles effrénées hors de toutes les lois ! — Tiens, je ne remarquais pas. Un habit de gentilhomme. Tu t'es habillé en seigneur. — Tu as une noble taille, tu es très-bien fait. C'est inouï que tu sois ici !

(c Elle appuya de nouveau sur lui son regard fixe : — Je me sens dégradée près de toi, quel bonheur ! Être Altesse, comme

c'est fade ! Je suis si saturée de respect que j'ai besoin de mépris. Nous sommes toutes un peu des extravagantes, à commencer par Vénus, Gléopâtre, mesdames de Ghevreuse et de Longueville, et à finir par moi !

«.Elle s'interrompit et eut un sourire effrayant : — Je t'aime, non-seulement parce que tu es difforme, mais parce que tu es vil. J'aime le monstre et j'aime l'histrion. Tu es la vision du grand rire infernal. Tu es le maître que j'attendais. Il me fallait un amour comme en ont les Médées et les Ganidies !

(( Son regard entrait dans Gwinplaine.

Il sentait comme des éclaboussures de feu...

« — 0 monstre ! murmurait-elle. Elle était farouche.

« Tout à coup, tout près d'eux, une

y i/ii()M\ir, on niT. n

petite sonnerie ferme et claire vibra. Un timbre scellé dans le mur qui tintait.

« Les appartements de Josiane communiquaient avec ceux de la reine.

« L'intérieur d'un tour, tapissé de velours bleu prince, apparut, avec une lettre sur une assiette d'or.

a La duchesse prit la lettre. Le tour se referma et le timbre se tut.

« Gwinplaine, fit Josiane, lu es à moi. Lis-moi ce que m'écrit la reine.

« Gwinplaine prit le vélin, il défit le pli, et, d'une voix où il y avait toutes sortes de tremblements, il lut :

« Madame, le fils .lé,s;itime de lord «( Linnœus Glancharlie vient d'être constaté « et retrouvé, sous le nom de Gwinplaine. « Voulant vous bien traiter et vous con- « server la transmission des biens et

74 VICTOI! IILGO.

u domaines des lords Glancliarlie , nous « comnaandons ,et voulons, comme reine « et sœur, que noire dit lord Fermain « Giancharlie soit votre. mari. C'est notre « plaisir royal. »

« Pendant que Gwinplaine lisait , avec des intonations qui chancelaient presque à chaque mot, la duchesse, soulevée du coussin du canapé, écoutait, l'œil fixe. Comme Gwinplaine achevait, elle arracha la lettre.

« — Soit, dit-elle.

« Et, calme, montrant du doigt à Gwinplaine la portière de la galerie par où il était entré :

« — Sortez, dit-elle, c'est ici la place de l'amant. »

Souvenons-nous des vers de Juvénal. La rencontre est bien curieuse. Oui , Josiane

L'FFOMMK on niT, 75

est vraie, vraie d'une vérité synthétique. Elle existe , mais éparse dans des milliers d'êtres humains. Elle est la muse du bizarre et l'ange du scandale. Anglaise, elle résume toutes les extravagances de la femme d'outre-Manche, type populaire, universel, belle dame errante, toujours en quête de mariages ou de fiançailles inusités. Eschyle fond tous les penseurs, tous les révolutionnaires dans Prométhée. Molière fond tous les avares dans Harpagon. De Marguerite de Bourgogne, de Catherine de Russie, de Christine de Suède, de toute femme ayant en elle le goût des raffinements étranges, depuis celle qui rêve un singe en livrée rouge sur le marchepied de son carrosse, jusqu'à celle qui hausse un bateleur jusqu'à elle, Victor Hugo crée Josiane. Par instinct populaire il la fait Anglaise, et par senti-

7»; vie Ton Hur.o.

ment de l'art, il la fait belle, belle d'une splendeur païenne.

Gœthe, dans le second Faust, inaugure la promiscuité de l'art grec et de l'art gothique, et nous montre l'entrée triomphale d'Hélène sous les caille ogives d'un palais du Nord. La confrontation des deux arts est plus saisissante encore, plus vivante, dans l'entrevue à laquelle nous venons d'assister. Dans Josiane, le poëte ressuscite la Grèce, la chair sacrée, cynique, éblouissante, tout le génie antique. Dans Gwinplaine, il résume toutes les difformités gothiques. Josiane, c'est le triomphe de la matière idéale. Gwinplaine, c'est l'ame souffrante sous une écorce vile. Il pourrait s'élancer, avec son masque hideux, des frondaisons de pierre d'une cathédrale.

Josiane, elle, pourrait trôner dans un

L'HOMMl-: QLl HIT. n

temple et remplacer Amphilrite et Vénus. Les brumes qui enveloppent Gwinplaine ensevelissent Londres et Portiand. âpres et déchirées par le vent du nord. Les brumes qui siéraient à Josiane flottent sur l'horizon d'Athènes, à peine dérangées par un souffle, haleine azurée de la mer, et pleines de sonorités où l'on croit reconnaître Homère chanté par des bateliers. Gwinplaine et Josiane luttant et se fascinant l'un l'autre, c'est la rivalité vivante du Parthénon et de Notre-Dame de Paris.

En même temps qu'une idée artistique, il y a dans le masque de Gwinplaine une idée sociale. Au fond, Gwinplaine n'a rien d'un homme, mais il a tout de l'homme. Il est, en quelque sorte, impersonnel. Nul goût particulier, nul penchant dominant, nulle qualité originale. Non. Mais sa vie

78 VlCTOr. ULUO.

est une douleur continue. Enfant, il souffre; homme, il souffre. Avec cela, il a un visage qui rit. Gvvinplaine n'existe pas à titre de caractère ; il existe à titre d'allégorie. Nous n'avons, jusqu'à présent, fait que l'entrevoir. Il a été le point de rapport entre divers tableaux. Où il faut l'envisager, c'est à la chambre des lords.Traçons d'abord le cadre. Dans son œuvre dernière, Quatrevinyl- Treize, Victor Hugo a reconstitué la Convention nationale de 1792, c'est-à-dire l'assemblée française par excellence, la grande assemblée patriote et démocratique. Dans V Homme qui rit, il fait revivre l'assemblée anglaise de 1705, le grand parlement aristocratique. De ces deux chambres, l'une ouvre le xviif siècle, l'autre le ferme. L'auteur use, pour les mettre en scène, des mêmes procédés littéraires.

L'UOMJVIE QUI lllT. 7U

Victor Hugo s'est appuyé, dans la reconstitution de l'assemblée anglaise, sur des documents curieux. Dans son long et fructueux exil, il a beaucoup fouillé Guernesey, le lieu du monde, paraît-il, où il plane le plus d'ennui. Là où l'ennui sévit, on lit beaucoup. Il s'y amasse donc des livres de tous genres, de toutes idées, le plus souvent médiocres, quelquefois curieux, presque toujours dépareillés. Victor Hugo créa, dans sa bibliothèque, le département des livres dépareillés. C'est là, parmi ces vieux bouquins, qu'il découvrit une chose inconnue, l'État détaillé de la grande assemblée d'Angleterre de 1705 par le docteur Ghamberlayne. Le grand poëte prit celte paperasse, lut tous ces noms oubliés, et, soufflant sur cette poussière, rendit la vie à la chambre des lords.

80 VICTOJl HUGO.

Rien de merveilleux, d'actuel, comme le spectacle de cette assemblée politique. C'est la chronique d'une séance parlementaire écrite par Victor Hugo. Nous voyons, d'abord, la salle vide, une antique salle oblongue, reste d'uue abbaye aujourd'hui disparue. Au fond, le trône, la chaise royale, vide. Les pairs la saluent en entrant. En face du trône, ainsi qu'à droite et à gauche, trois étages de bancs oii resplendissent , dans leurs costumes, évéques, marquis, comtes et barons. Au milieu, dans l'espace carré laissé libre, quatre sacs de laine sur des tapis d'état armoriés d'Angleterre. Les parois de la salle des séances sont revêtues d'une tapisserie immense représentant, dans une suite de tableaux, le naufrage de l'Armada.

Peu à peu, on voit entrer les lords par

L'HOMME QLI i; Il . 81

groupes inégaux, causant de frivolités dans ce lieu majestueux. Les voilà tous, avec leurs noms, se transmettant de petites nouvelles, ébauchant de petites intrigues, riant, parlant, ni très-haut, ni très-bas, faisant à eux tous, tantôt une rumeur, tantôt un murmure, une fumée de paroles. Gà et là, quelques solitaires. Victor Hugo peint tout cela d'un mot charmant : « De l'histoire vue en négligé. »

La merveilleuse aventure de l'Homme qui rit se répand dans l'assemblée et devient le sujet de mille conversations particulières. La stupéfaction est générale. On s'extasie au banc des évêques. Gvvinplaine, lui, est là, dans la pénombre, pensif, le front courbé, dissimulé par un rempart de vieux lords qui, sans même attendre l'ouverture de la séance, sommeillent immobiles.

82 \ ICTOn ilLGO.

Que se passait-il alors dans son âme ?

L'horreur sociale l'a enveloppé dès sa naissance. A deux ans, on le mutile et on lui donne une famille de bandits. Il passe du sein de sa mère aux mains des comprachicos ; on le sèvre avec du fiel; il est l'Enfant qui rit avant d'être l'Homme qui rit. Huit ans après, on l'abandonne dans la neige ; il est recueilli, pauvre par un pauvre, vagabond par un homme errant, après que lui-même il vient d'adopter une petite orpheline. A présent, il est pair d'Angleterre et il songe à Dea, jeune, belle, aveugle, amoureuse ! A Ursus, vieux et triste ! Il songe, lui qui en naissant a mordu comme Jésus-Christ à l'âpre fruit de la misère, au peuple qui souffre et qui , devant ses maîtres, jette sur sa servitude, sur sa faim, sur ses veilles stériles, sur sa honte, vsur son

1, IIU.MMh (jLl lilT. 83

désespoir, un manteau de joie fausse tout pailleté de rires de clinquant!

Et l'assemblée ! à quoi pense-t-elle ?

A rien de grave, en apparence. Au fond, et sans peut-être qu'elle-même s'en doute, elle couve, jalouse, les privilèges de la vieille aristocratie anglaise.

Sur toutes ces pensées, éveillées ou endormies, flotte le murmure d'un parlement qui attend le signal des débats. Une assemblée qui cause ressemble à un orchestre qui accorde ses instruments.

Enfin, la séance s'ouvre. Les lords vont avoir à se prononcer sur l'augmentation d'une rente déjà grasse, allouée à un dignitaire de l'État. Chacun doit voter à voix haute et répondre à la question posée : Content ou non content, selon qu'il vole oui ou non.

Le premier lord interrogé se lève et dit: Content. Le second : Content. Le troisième: Content. Ceux qui viennent à la suite répondent de même. Tout a coup, une voix inconnue se lait entendre : Non content'!... C'était Gwinpiaine, debout, se dres&ant et montrant aux pairs d'Angleterre sa lace mutilée.

Citons une page de ce drame étonnant : « Gwinpiaine avait fait sur' lui cet ell'ort qui, on s'en souvient, lui était, à la rigueur, possible. Par une concentration de volonté égale à celle qu'il faudrait pour dompter un tigre, il avait réussi à ramener pour un moment au sérieux le fatal rictus de son visage. Il avait jeté sur son Iront le voile sombre de son a me, mais pour pas beaucoup plus de temps qu'un éclair. Il avait suspendu son incurable rire ; de cette

L'HOMME (jLi un. 85

face qu'on lui avait sculptée il avait retiré la joie. II n'était plus qu'effrayant.

(( — Qu'est cet homuie ? — Ce fut le cri. Un frémissement indescriptible courut sur tous les bancs. Qu'on s'imagine, sur la montagne réservée aux dieux, dans la fête d'une soirée sereine, toute la troupe des puissants réunie, et la face de Prométhée, ravagée par les coups de bec du vautour, apparaissant tout à coup, comme une lune sanglante à l'horizon... — Vieux et jeunes, béants, regardèrent Gwinplaine.

« Un vieillard vénéré de toute la chambre, Thomas, comte de Warton, se leva effrayé, et apostrophant Gwinplaine avec hauteur :

« — Qui êtes-vous? D'où sortez-vous?

« Gwinplaine répondit :

« — Du gouffre.

« Et, croisant les bras, il regarda les lords.

80 VICTOK IlLGO.

" — Qui je suis ? Je suis la misère. Mylords, j'ai à vous parler.

" Il y eut un frisson et un silence.

Gwinplaine continua.

« — Mylords, vous êtes en haut. C'est bien. Vous avez le pouvoir, l'opulence, la joie, le soleil immobile à votre zénith, l'autorité sans borne, la jouissance sans partage, l'immense oubli des autres. Soit. Mais il y a au-dessous de vous quelque chose. Au-dessus, peut-être. Mybrds, je viens vous apprendre une nouvelle : le genre humain existe.

« Les assemblées sont comme les enfants ; les incidents sont leur boîte à surprises, et elles en ont le goût et la peur.

« On cria, de toutes parts, autour de Gwinplaine :

« — Ecoulez! écoulez!

L'HOMxME QUI lUT. 87

« Lui cependant, crispé et surhumain, réussissait à maintenir sur son visage la contraction sévère et lugubre sous laquelle se cabrait le rictus, comme un cheval sauvage prêt à s'échapper.

« Il reprit :

« Je suis celui qui vient des profondeurs. Mylords, vous êtes les grands et les riches. C'est périlleux. Je viens vous dénoncer votre propre bonheur. De cet immense univers , vous ne voyez que la fête ; sachez qu'il y a de l'ombre. Parmi vous je m'appelle lord Fermain Clancharlie, mais mon vrai nom est un nom de pauvre, Gwinplaine. Je suis un misérable taillé dans l'étoffe des grands par Jacques II dont ce fut le bon plaisir. Voilà mon histoire. Plusieurs d'entre vous ont connu mon père, je ne l'ai pas connu. J'ai hésité avant de me

88 MCTOli HUGO.

laisser amener à celte place où je suis. Mais il m'a semblé que l'obscure main de Dieu me poussait de- ce côté, et j'ai obéi. J'ai senti qu'il fallait que je vinsse parmi vous. Pourquoi ') A cause de mes haillons d'hier. C'est pour prendre la parole parmi les rassasiés que Dieu m'avait mêlé aux affamés. Oh! ayez pitié!... Ce monde fatal dont vous croyez être, vous ne le connaissez point. 0 vous les maîtres, ce que vous faites, le voyez-vous? Non ! Ah ! tout est terrible!... Une nuit, une nuit de tempête, tout petit, abandonné, orphelin, seul dans la création démesurée, j'ai fait mon entrée dans cette obscurité que vous appelez la société. La première chose que j'ai vue, c'est la loi, sous la forme d'un gibet ; la deuxième, c'est une femme, morte de froid et de faim ; la troisième, c'est l'avenir

L'IlO.MMli QUI RIT. 8U

SOUS la forme d'un enfant agonisant...

« En ce moment, Gwinpiaine, pris d'une émotion poignante, sentit lui monter à la gorge les sanglots.

« Ce qui fit, chose sinistre, qu'il éclata de rire.

« La contagion fut immédiate. Il y avait sur l'assemblée un nuage ; il pouvait crever en épouvante; il creva en joie. Le ricanement aiguisa le rire. On battit des mains autour de celui qui parlait, et on l'outragea.

(c Gwinpiaine considéra, un instant, ces hommes qui riaient.

« Alors, cria-t-il, vous insultez la misère. Silence, pairs d'Angleterre ! Juges, écoutez la plaidoirie. Oh ! je vous en conjure ! ayez pitié! Pitié pour qui? Pitié pour vous. Est-ce que vous ne voyez pas que vous êtes dans une lui lance el qu'il y a dans un pla-

9« VICTOl'. HUGO.

teau votre puissance et dans l'autre votre responsabilité ? Dieu vous pèse. Oh ! ne riez pas ! Méditez I Vous êtes pères, fils et frères, donc vous êtes souvent attendris. Celui de vous qui a regardé ce matin le réveil de son petit enfant est bon. Oh ! puisque vous êtes puissants, soyez fraternels ; puisque vous êtes grands, soyez doux ! Si vous saviez ce que j'ai vu ! Hélas ! en bas, quel tourment ! Pas plus tard qu'hier, moi qui suis ici, j'ai vu un homme enchaîné et nu, avec des pierres sur le ventre, expirer dans la torture. En Goventry, on n'a pas de lit dans les cabanes, et l'on creuse des trous dans la terre pour y coucher les petits enfants, de sorte qu'au lieu de commencer par le berceau, ils commencent par la tombe. J'ai vu ces choses-là. Mylords, les impôts que vous votez, savez- vous qui

les paie? Ceux qui expirent. Grâce pour les pauvres ! Regardez à vos pieds ! ô grands ! il y a des petits ! Ayez pitié ! Oui , pitié pour vous ! car les multitudes agonisent et le bas, en mourant, fait mourir le haut. La mort est une cessation qui n'excepte aucun membre. Êtes-vous égoïstes ? Sauvez les autres. La perdition du navire n'est indifférente à aucun passager. 11 n'y a pas naufrage de ceux-ci sans qu'il y ait engloutissement de ceux-là. Oh ! sachez-le, l'abîme est pour tous ! »

« Le rire redoubla, irrésistible. Un rire de rois ressemble à un rire de dieux.

« Il y a toujours quelqu'un qui dit le mot où tout se résume.

H Lord Scardsale traduisit en un cri l'impression de l'assemblée :

« — Qu'est-ce que ce monstre vient faire

92 VJCTOi; IILGO.

ici ? Gwinplaine se dressa, éperdu et indigné, dans une sorte de convulsion suprême. Il les regarda tous fixement :

« — Ce que je viens faire ici?. Je viens être terrible. Je suis le peuple, je suis l'Homme 1 Je suis l'effrayant Homme qui rit ! Ce rire qui est sur mon front, c'est un roi qui l'y a mis. Ce rire veut dire haine, silence contraint, rage, désespoir. Ce rire est un produit des tortures. Ce rire est un rire de force. L'homme est un mutilé. Ce qu'on m'a fait, on l'a fait au genre humain. On lui a déformé le droit, la justice, la vérité, la raison, l'intelligence, comme à moi les yeux, les narines et les oreilles ; comme à moi on lui a mis au cœur un cloaque de colère et de douleur, et sur la face un masque de contentement. Mylords, je vous le dis, le peuple c'est moi. Aujour-

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d'hui, vous l'opprimez! Mais l'avenir viendra. Tremblez! Les paradis bâtis sur les enfers chancellent ! On souffre, on souffre, on souffre ! Et ce qui est en haut penche, et ce qui est en bas s'entr'ouvre ; c'est le peuple qui vient, vous dis-je, c'est l'homme qui monte, c'est la rouge aurore de la catastrophe, et voilà ce qu'il y a dans ce rire dont vous riez. Tout ce que vous voyez, c'est moi ! Vous avez des fêtes, c'est mon rire. Vous avez des joies publiques, c'est mon rire ; vous avez des naissances de princes, c'est mon rire. Vous avez audessus de vous le tonnerre, et c'est mon rire ! »

11 serait difficile de trouver une allégorie plus profonde, plus saisissante. Gwinpiaine est né noble « et beau comme le jour » ; l'humanité est sortie libre de Dieu, tenant

9i vicToiî iinco.

de lui une sorte de divinité, comme le fils de lord Clancharlie tient la noblesse de son père. Les comprachicos ont mutilé Gwinplaine, les sociétés ont mutilé l'humanité. Et voyez ! Gwinpiaine parlant aux lords est effrayant ou risible. 11 est, fatalement, l'un ou l'autre. Le plus souvent il égaie l'assemblée, il l'épouvante lorsqu'il parvient à éteindre la joie de son masque. N'est-ce pas là, aussi, l'image d'un peuple opprimé, asservi, défiguré? On rit, si par hasard il ose revendiquer sa part de grandeur humaine. Puis, tout à coup, on tremble, et l'être qui nous désopilait nous remplit d'effroi. Pendant des siècles, ce peuple fournit aux grands des valets, des bouffons, des bourreaux, des femmes gaies d'une gaieté hideuse... Qu'il serait ridicule s'il lui arrivait jamais de se piquer, et quelle

L'HOMMK QUI RIT. 95

plaisante mine il ferait sous le bâton ! Eh bien!... il lui suffit de ne plus rire pour faire trembler l'Europe. Vous l'avez rendu vil, grotesque ; vous lui avez tout ôté de l'âme, une seule chose exceptée : la faculté de se transfigurer dans la terreur. Quatrevingt-Treize, c'est la minute où Gwinplaine suspend son rire.

Tel est V Homme qui rit dans sa donnée philosophique. Jamais œuvre, plus que celle-là, n'a fait appel aux réflexions. h' Homme qui rit est, par excellence, le livre qui fait penser. Bornons-nous, pour compléter cette étude, à quelques considérations sur l'ensemble du roman.

L'Homère de l'Iliade juive, plus naïve encore que l'Iliade grecque, nous montre Dieu pétrissant l'homme dans la boue et modelant une statue, l'image même de son

% VICTOP, HUGO.

sculpteur, moins grande que lui, mais aussi belle. Dieu est le premier auteur qui se soit mis en scène dans ses ouvrages. — Il n'a, jusqu'à présent, fait qu'une statue, mais il va lui infuser une âme. 11 souffle sur cette forme qui devient un être. Nous retrouvons là l'histoire de tous les poètes.

Ils sont de deux sortes : ceux dont les personnages vivent, et ceux dont les personnages ne vivent pas. On en voit qui n'accomplissent jamais que la première partie de l'œuvre de Dieu. Ils font des statues, souvent admirables, bien drapées, finement ou largement sculptées, mais qui demeurent, hélas ! des statues. D'autres, au contraire, mènent l'entreprise divine jusqu'au bout, jusqu'à l'âme. Un livre, harmonieusement écrit, où le génie de la langue se déploie en douces périodes, et qui

L'HOMMK QLI l'.lT, \)1

n'est pas vivant, c'est Télémaque ; un livre qui vit, c'est V Homme qui rit.

Lisez-le et vous y sentirez tressaillir la vie. Ursus ! On le touche, on le sent penser, grommeler, disserter, on l'aime!

Josiane ! Il semble qu'on la voie, qu'on l'entende respirer dans son sommeil. Gomme ses moindres mots trahissent l'âme, connue sa chair s'étale superbement dans le velours et la soie, comme elle sourit, comme elle boude, comme elle est vraiment orgueilleuse, vraiment belle et vraiment corrompue !

La vie, l'àme, Victor Hugo les met jusque dans les choses. Il établit une sorte de promiscuité entre la nature et l'homme. Il n'y a pas d'instinct plus vivace en nous que celui du panthéisme. Les mythologies i2:recques, latines, indiennes, barbares.

98 VICTOR IlLGO.

reposent sur un sentiment profondément humain : la croyance vague à l'âme des choses. Rien de plus facile que de reconstituer la généalogie des religions antiques, beaucoup moins folles qu'on paraît le croire. Vous avez habité, pendant dix ans, une maison fort chétive, branlante, incommode dans un petit coin perdu. Un jour, vous la quittez et vous sentez en vous un imperceptible attendrissement, timide, peut-être inavoué, mais réel ; il vous semble que cette masure vous regrette. Est-ce que cela ne prouve pas que vous lui supposez une âme? De cet esprit, vaguement senti, les anciens ont fait les dieux pénates. — Vous errez, la nuit, dans une ruine déserte où l'ombre déforme les pans de murs et les transfigure en fantômes. Tout prend une attitude de guet et d'hostilité. Vous pensez,

malgré vous, à des esprits possibles, c'està-dire à l'âme des choses. De ces esprits, l'Orient a fait des Djins... Peut-être paraîtrons-nous émettre un paradoxe, mais on peut dire que tout poëte qui veut peindre la nature doit être secrètement panthéiste ; s'il ne l'est pas, il n'écrira rien qui vaille. Ce sentiment, vieux comme l'homme, éternel et secret du panthéisme, Victor Hugo le traduit dans son style puissant et plein de tressaillements. Il sème d'esprits et de divinités l'air, les montagnes, les fleuves, les mers. Et tous ces esprits chantent, pleurent, hurlent et vivent dans ses tableaux. II fait de l'Océan un monstre aveugle, ayant une volonté , un but, des desseins cachés. Chez lui, les forêts et les fleurs semblent avoir de mystérieuses intentions. Rien de vivant, rien d'humain comme un paysage

BIBLIOTH€CA O^taviensis^

lUa VJCTOH HUGO.

de Victor Hugo. 11 dit de la neige qui tombe : elle est comme l'hypocrisie, « une superposition de blancheurs ». Il met dans le vent, dans les rochers, dans les arbres, une sorte de personnalité éparse et embryonnaire. Il approprie le sentiment du panthéisme à l'esprit de morgue envers toute divinité qui caractérise l'extrême civilisation. Quand on pense qu'au xvii^ siècle on parlait encore de Pomone, de Flore, de Neptune, fictions perdues de vieillesse et de poussière ! il fallait comprendre que l'instinct du panthéisme, toujours réel, devient de plus en plus vague à mesure qu'on s'éloigne de l'antiquité et que les fées avaient déjà moins de contours que les déesses. Victor Hugo, lui, a fait palpiter les immortels sans les nommer. Il a brisé les idoles et montré les dieux !

LUO.M.ME QLl l'.IT. 101

11 n'y a pas que le style, dans V Homme qui ritj, qui révèle une intuition profonde de l'homme et de la nature. L'œuvre ellemême, dans sa conception, en témoigne avec éclat. Le poëte ne se contente pas de noter et de comprendre ce que dit ou fait un avare ou un amant dans des circonstances données, il saisit aussi la loi même des accomplissements ou des avortements humains. Il y a des romanciers qui observent l'infiniment petit; lui, il observe l'infiniment grand. Il sait dans quelle mesure se mélangent la volonté humaine et la volonté divine. Il met en scène l'homme et Dieu. Ici, encore, c'est la vie qu'il infuse, l'âme qu'il souffle aux événements dans lesquels il signale vaguement une intention toute puissante et occulte. Prenez V Homme qui rit : au début, les comprachicos abandon-

102 VICTOR HLGO.

nent Gwinplaine et prennent la mer. Pourquoi? Pour perdre Cwioplaine et se sauver. Qui est sauvé ? Gwinplaine. La mer engloutit les bandits. — Jacques II fait défigurer un enfant. Que veut-il? Le rayer de la chambre des pairs. A quoi aboutit le crime du roi ? A l'entrée retentissante de Gwinplaine à la chambre des pairs. S'il n'eût pas été mutilé lord Fermain Clancharlie n'eût été, sans doute, qu'un noble très-ordinaire, très-calme, très-médiocre et très-royaliste. Guillaume III édicté des décrets contre les comprachicos. Pourquoi? Pour les détruire. Le premier effet de cet acte de justice est de déterminer la fortune d'un jeune lord vendu à des brigands. Personne ne songeait à cela, si ce n'est quelqu'un de mystérieux. Est-ce que vous n'assistez pas à la lutte du libre arbitre et

des puissances surhumaines ? En est-il autrement dans la réalité? Pouvait-on, dans des événements prodigieux et pleins d'une saveur épique, afficher d'une main plus hardie la grande loi fatale ou providentielle, celle que Victor Hugo avait déjà reconnue dans ces vers :

0 révolutions, j'Ignore, Moi, le moindre des matelots.

Ce que Dieu dans l'ombre élabore Sous le tumulte de vos flots.

La foule vous hait et vous raille.

Mais qui sait comment Dieu travaille?

Qui sait si l'onde qui tressaille, Si le cri des gouffres amers, Si la trombe aux ardentes serres, Si les éclairs et les tonnerres, Seigneur, ne sont pas nécessaires A la perle que font les mers!

V Homme qui rit, on a pu en juger, offre bien des splendeurs. Pourtant, lorsqu'il

104 VICTOll HUGO.

parut, l'accueil fut médiocre; on le reçut comme un trouble-fête. Quel était donc le public de 1869 ? Parlons-en librement. Ce temps, matériellement , n'est que d'hier ; moralement, il se perd dans les âges. L'eau qui, depuis, a coulé sous le pont de la Concorde, a charrié du sang et reflété la guerre, et cela vieillit l'histoire. On se souvient de J869 comme on se souviendrait de 1788 j on se rappelle 1870 comme on se rappellerait 1789.

Diderot a laissé un conte intitulé V Oiseau bleu. Une sultane, nerveuse, blasée, assiégée de vapeurs, est assoupie sur des coussins. Gomme elle est adorablement frivole et ennuyée! Le croirait-on? des femmes ont charge de la chatouiller pour lui donner l'illusion de la vie. Près d'elle, à tour de rôle, des émirs disent des contes pour la

L'IlOAlAlt: QLl lUT. 105

distraire ou l'endormir... Cette sultane, c'est la France de 1869 ; ces chatouilleuses, c'est la presse légère ; ces émirs, ce sont les romanciers et les dramaturges et quelquesuns sont de grands artistes. Les histoires qu'on récite là sont, presque toujours, délicieusement vides. Un salon, quelques plantes grasses, une femme,' un amant... C'est là toute l'imagination , toute la philosophie, tout l'art des auteurs. On avait eu l'âge d'or et l'âge de fer, on avait l'âge de mousseline. Et Ton aimait l'infiniment petit, l'adultère dans un boudoir. Alors apparut V Homme qui rit. Un poëte entrait chez la sultane, ruisselant de rayons, secouant de ses habits l'âpre parfum de la grande nature, et parlant une langue divine, car cet émir était celui des Orientales ! On le reçut mal ; il était, alors, inconvenant d'être grand. Dans

lUG VICTOU HUGO.

le même temps, l'un des conteurs ordinaires de la sultane lui dit une histoire digne d'être écrite par Tartempion de passage à Sodome, et l'on assista à ce spectacle invraisemblable : la chute de V Homme gui rit et le triomphe de Mademoiselle Giraud ma femme! On préféra la muse fardée, essoufflée et portant un chignon jaune à la muse féconde qui avait une étoile au front !

On cria à la décadence.

Est-ce donc une décadence que de produire, dans la vieillesse, une œuvre où resplendissent à la fois les conceptions esthétiques et les conceptions sociales ; où brille l'amour idéal, et qu'on ne peut voir sans pleurer, d'un orphelin défiguré aimé d'une orpheline aveugle; où la misère et la servitude sont burinées dans un masque palpitant; où l'art antique s'incarne dans

L'iiOMMi; oi I l'.ir. 107

une femme belle de tous les éblouissements de la chair, et l'art gothique dans une face hideuse ; où tout est vivant, créé, surabondant d'invention et de sève ? Non ! ce n'est pas être en décadence que de rester, malgré les deuils, malgré les luttes, malgré l'exil, malgré les haines, jeune, souriant et juste, et d'avoir gardé, septuagénaire, toute sa voix, toute son âme et toutes les cordes de sa lyre !

Uq des maîtres de la critique moderne, celui de tous qui a, peut-être, les plus grandes manières, M. Paul de Saint-Victor, admirait, dans des pages récentes, la jeunesse intarissable de Victor Hugo.

N'est-ce pas chose étonnante, en effet, que ce poëte septuagénaire allumant sans relâche de nouvelles étoiles dans notre ciel, littéraire ? Le vieil Eschyle, plus grand que Sophocle, succomba devant lui dans une

lutte poétique : Victor Hugo aurait aujourd'hui l'aile plus jeune qu'un Sophocle de vingt ans. L'âge n'a pas rouillé son essor.

II y a trois mois, un livre paraissait en même temps en Europe et en Amérique.

Un roman était l'entretien de tous les peuples qui savent lire. Il est vrai qu'il venait de la France, et que, signé d'un grand nom, il parlait d'une grande époque.

A mesure qu'on avance dans ces trois volumes, on est, à la fois, charmé et bouleversé. L'extrême grandeur et l'extrême grâce y mêlent leurs rayonnements. Parfois, l'épopée tout entière se fond en un sourire, comme l'éclair concis d'une épée se dissoudrait en un rayon de soleil. L'œuvre, a la simplicité d'une tragédie antique. Trois grandes figures, animées d'âmes différentes, se détachent sur un fond de guerre, au-

dessus d'un berceau où dorment des enfants. Elles incarnent trois idées : Lantenac est la royauté, Cimourdain la révolution, et Gauvain l'humanité. Les enfants, victimes innocentes des catastrophes, sourient à toutes les choses sombres qui les entourent. Un instant, les trois puissantes figures semblent prêtes à se réconcilier pour les bénir; l'une d'elles se détourne, la plus tragique, celle de Cimourdain. Tel est le tableau d'ensemble qu'offre Quatrevingt-trehe. Le poëte n'y a pas mis d'amour. On démêle une intention profonde dans cette rigidité. L'œuvre est vierge comme la déesse de la Révolution.

11 s'est établi une sorte d'intimité entre l'Océan et le génie de Victor Hugo. Les drames de la mer tiennent une place considérable dans ses derniers romans. On y

sent la contemplation passionnée de cette immensité perfide ou tumultueuse à laquelle Othello compare Desdémone. En même temps qu'il manie la masse des flots avec une puissance de dieu, il en observe tous les détails. On pourrait presque dire qu'il regarde le vieux Neptune au microscope.

Quatrevingt-lreize renferme une des plus belles marines littéraires que le poëte nous ait données. Un soir, au mois de juin 1793, une corvette quitte Jersey et se dirige vers la Bretagne. La Claymore est un navire d'embuscades aux lourdes allures marchandes. Nul ne se douterait, à la voir, qu'elle est armée et peut, brusquement, se hérisser de feux terribles. Elle rappelle ces bandits d'un conte de Schmid, qui pénètrent dans un château déguisés en moines et qui sous leurs frocs ont, au lieu de cilices, des

poignards et des cottes de mailles. La Claymore transporte en Vendée des soldats royalistes. Il fait nuit, le brouillard s'effrange sur la mer en longs haillons de brume; la corvette file sournoisement dans cette ombre comme un voleur à travers les branches d'une forêt. Sur le pont, un passager, vêtu en paysan, erre mystérieusement. Malgré ses cheveux blancs, il a l'air d'un jeune homme, et, malgré ses habits, il a l'air d'un prince.

Le capitaine et le commandant en second s'entretiennent des choses de la guerre. L'un est le comte du Boisberthelot, l'autre le chevalier de la Vieuville, tous deux bons marins et bons royalistes. Aucun poëte ne sait, comme Victor Hugo, mettre en scène des gentilshommes. Grandes manières, politesse crâne, insouciance et ironie, il exprime

Ui VICTOR HUGO.

tout cela d'un coup de plume. Ses barons et ses ducs manient le sourire du bout des lèvres aussi superbement qu'un jongleur manie des boules et des sabres. Le marquis de Saverny, dans Marion de Lorme, est proverbial. Peut-être n'a-t-on pas assez remarqué, dans Quatrevingt-treize^ la Vieuville et du Boisberthelot. Ils dialoguent à bâtons rompus, et leurs paroles s'en vont dans la nuit, vaillantes et sonores. Vous diriez la passe d'armes de deux compagnons qu'on ne voit pas, mais qu'on entend, et dont les épées se taquinent pour tuer le temps. C'est, il faut le dire, une noblesse de décadence que la Yieuville et du Boisberthelot. Ils n'ont que le courage, la loyauté et l'enveloppe hautaine. Tous deux ont lu d'Holbach et Diderot et perdu la vieille foi de leurs pères.

— Croyez-vous en Dieu? dit du Boisberthelot.

— Quelquefois, dit la Vieuvilie. Malgré tout, ils sont royalistes, par fierté, dédain du populaire, et besoin de tutoyer la roture pour la protéger ou la battre.

Tout à coup, un cri de terreur éclate sur la corvette et les matelots refluent violemment de l'entre-pont sur le pont. En même temps, on dirait qu'un bélier de guerre se rue contre les parois intérieures de la Claymore. Un canon a brisé son amarre et, mis en mouvement par l'oscillation de la mer, va de droite à gauche, en tous sens, heurtant le navire et bondissant avec une furie de tonnerre sous le fouet invisible du roulis.

Nous assistons, alors, à un spectacle qui a le merveilleux d'un rêve et l'intérêt poi-

gnant d'une réalité. 11 semble qu'on soit emporté dans le tourbillon d'une scène d'Apocalypse. Le chef de pièce, dont l'imprudence a causé cette catastrophe, se jette dans l'entre-pont comme un gladiateur dans l'arène. Une lutte inouïe s'engage, la nuit, en pleine immensité. D'une part, l'Océan donnant sournoisement l'impulsion au canon, et de l'autre un homme! Le canon, agité par je ne sais quel délire, éperdu, semble en proie à quelque dieu farouche. On croit voir, en lisant ces pages, une main secouer du rouge devant le monstre d'airain.

L'homme l'évite, va pour le surprendre, et lui parle comme, dans Noire-Dame de Paris, Quasimodo parle à sa cloche favorite. D'autres fois, le canon a l'air d'être la pierre d'une fronde invisible que manie l'Océan. Pendant toute cette scène, le poëte, dénon-

çant l'ennemi, montre au loin la mer qui gronde.

Mais voici qu'un vieillard descend, impassible, dans l'arène. Tous reconnaissent les cheveux blancs du mystérieux passager. Au risque d'être broyé par la masse roulante, il jette sous elle un ballot de faux assignats. Elle hésite, et le chef de pièce, plongeant une barre de fer dans les roues du canon, enraye le déchaînement du monstre.

Le drame, alors, se précipite de revirements en revirements avec une sorte de frénésie. Le comte du Boisberthelot aborde le vieillard et désignant le chef de pièce : « Vous êtes le général, lui dit-il, ne pensezvous pas qu'il y ait quelque chose à faire pour cet homme ?

— Je le pense », répond le vieillard, et il

attache la croix de Saint-Louis à la poitrine du marin. L'équipage éclate en acclamations. Mais l'inconnu ajoute aussitôt :

« Maintenant, qu'on fusille cet homme.

(( Sur mer, on est en face de l'ennemi. (( Toute iiaute est punie de mort. » Quelques instants après, une décharge de mousqueterie éclatait sur la corvette.

La Claymore, trouée, pleine de plaies béantes, vogue errante dans l'obscurité.

Tout à coup, la brume se déchire de l'orient au couchant, et les royalistes se réveillent entre un écueil et une flotte qui les épie. Le tableau est admirable de vigueur. Le brouillard se fend comme un rocher dans un tremblement de terre; une immense brèche de lumière blanche s'ouvre dans la brume; des groupes de silhouettes noires se dessinent, à chaque extrémité du défilé, les unes

sur la lueur de la lune qui se couclie, les autres sur le rayonnement de l'aurore ; on dirait qu'elles gardent les issues. L'un de ces groupes est l'écueil des Minquiers, l'autre est l'essaim de voilures delà croisière française. On entend, alors, à cette heure poignante, ces fières paroles aller du pilote au capitaine : « Pilote, où sommes-nous? — Près des Minquiers. — Combien ont-ils de canons ? — 380. — Et nous? — 9. — Peuton s'embosser? — On peut toujours mourir. » Ces reparties se heurtent dans le crépuscule. Le pilote a un stoïcisme laconique, presque muet, mêlé d'une sorte de rêverie vaillante. La Vieuville et du Boisberthelot sont gais; ils ont l'héroïsme badin. Tous sont calmes, ils vont mourir. Le pilote, la lunette braquée sur la flotte ennemie, jette les noms des navires au capitaine, et ces

noms tombant lentement clans l'espace ont le tintement suprême de l'heure qui sonne. Quelques instants après, la flotte et la Claymore font feu de toutes leurs bouches.

Il y a quelque chose de magique dans cette entrée en bataille. L'Océan, la brume, l'aube naissante, et ces navires qu'on voit subitement ceindre des créneaux de flamme et de fumée, donnent l'illusion de la féerie. On croit assister à quelque prodigieuse scène d'opéra. Le comte du Boisberthelot, élevant le porte-voix, jette au vent ce récitatif : « Marins du roi ! nous allons voir se lever notre dernier soleil ! » Aussitôt, deux chœurs se répliquent dans les profondeurs de l'horizon : « Yive le roi ! vive la République ! » Et les canons éclatent, comme au signal de l'archet un orchestre se déchaîne.

Mais ce n'est là qu'une situation. Le

drame n'est pas dénoué. Deux hommes vont échapper à l'engloutissement de la Claymore^ un matelot et le passager. Ce dernier est le général des troupes royalistes, l'âme promise à la Vendée; il ne faut pas qu'il meure. Le comte l'a monlré à l'équipage qui, prêt à périr, a réclamé le salut de son général. Un homme de bonne volonté s'est offert à ce chef inconnu, et tous deux, en ce moment, glissent dans une barque vers la terre. Soudain le matelot lâche les avirons, se lève et dit au vieillard : « Je suis le frère de l'homme que vous avez fait fusiller. Il faut que je vous tue! » Le vieillard accueille la menace avec dédain, presque avec insouciance. Seul, sans défense, assis à l'arrière du canot, il reste impassible. Halmâlo, c'est le nom du marin, porte à sa ceinture un pistolet, un poignard

I'i2 VICTOR HUGO.

et un rosaire. Debout, les bras croisés, menaçant, « l'air doux », il laisse la barque aller à la dérive. Mais à son tour le vieillard se lève et, sans se dévoiler, il augmente encore, par sa parole, la grandeur mystérieuse dans laquelle il apparaît. Tous les arguments avec lesquels on peut terrasser un croyant ou fasciner une raison obscure, il les invoque et les enveloppe d'une flamboyante éloquence. G'està la fois naïf et lumineux. Chaque phrase, chaque mot, sont des éclairs pour ce pauvre esprit de marin et de paysan. Halmalô tombe à genoux et demande grâce. L'homme toutpuissant par la force se jette aux pieds de l'homme tout-puissant par le verbe. Le canon dompté et Halmalô terrassé sont deux victoires de l'âme sur la matière, de l'esprit sur la bête. Le vieillard s'échappe à la fa-

veur de l'éblouissement comme d'autres s'échappent à la faveur de l'ombre. A tout instant, cette scène est coupée par le retentissement lointain du combat. La Claymore expire à l'horizon ; on dirait, aux coups de canon, ses derniers hoquets d'agonie. Cependant le vieillard parle dans l'immensité, et l'aube, qui se lève derrière lui, semble jaillir de ses cheveux blancs.

L'homme qui peut ainsi défier la mort d'un regard, et l'arrêter d'un geste, est le marquis de Lantenac, prince en Bretagne, et seigneur des sept forêts.

Nous venons de voir comment Victor Hugo sait jeter un drame dans le tumulte de la mer. Voyons maintenant comment il sait peindre les enfants. Le grand poëte se penche tour à tour sur l'Océan où il voit l'infini et sur les berceaux où il voit l'avenir.

Quel merveilleux sujet de tableau pour un artiste que le chapitre intitulé : Le bois de la 5aMWraie/ Un bataillon républicain, le bataillon du bonnet rouge, fouille un bois regorgeant des plus délicieuses végétations et, comme dit le poëte, tout rempli de ténèbres vertes. On est en Vendée, au plus doux du printemps, et dans le feu de la guerre civile. Ce bois est le plus terrible lieu qu'on puisse rêver. Des souterrains, témoins séculaires des mystères des druides, circulent sous les arbres. La forêt a ses catacombes, pleines de chouans réfugiés, de brigands prêts à surgir de terre. Les soldats, l'œil au guet, s'avancent avec précaution à travers les branches et mêlent l'éclair de leurs baïonnettes aux minces lames de lumière que le soleil enfonce çà et la dans les interstices de la verdure. Les

QUATREVINGT-TREIZE. 12r.

petits oiseaux gazouillent. Quelques-uns, par leur cri sec et métallique, imitent le cliquetis des armes. Tout est calme, ombreux, charmant. Les vagues profondeurs du bois de la Sauldraie donnent l'illusion des transparences sous-marines et rappellent la caverne de la Pieuvre dans les Travailleurs de la Mer. Douces et mystérieuses demeures hanlées, l'une par un poulpe hideux, l'autre par la guerre, toutes les deux par une hydre.

Tout à coup, un bruit s'échappe d'un fourré. Aussi prompts que la foudre, les grenadiers cernent le point suspect et abaissent un cercle de fusils braqués. Mais en ce moment même une cantinière, curieuse et vaillante Parisienne, hasarde un œil au travers des broussailles, se jette au-devant des soldats et s'écrie : « Ne tirez pas, cama-

rades ! c'est une mère et ses enfants ! » Il y a là, en efTet, une femme en guenilles, hâve, amaigrie, et couvrant de son corps trois enfants dont l'un cramponne au sein ses lèvres toutes blanches de lait. La mère est une paysanne, la plus pauvre, la plus ignorante, la dernière de toutes, mais elle est mère et cela suffit pour qu'elle soit tragique; elle a, dans le geste dont elle protège ses enfants, quelque chose de l'envergure de l'aigle. Autour d'elle, les grenadiers se rangent peu à peu, bons, mais farouches. A leurs pieds, sur leurs têtes, au loin, partout, le printemps respire dans l'air tiède. On ne voit pas le ciel, mais on le devine bleu à travers les feuilles.

En tête des soldats attroupés là se trouve Radoub, figure digne , comme celle de Gavroche, de rester . proverbiale. Radoub est

le sergent. Il y a, chaque soir, en France, un bon millier de Radoubs qui jouent avec des cartes grasses sur la petite table d'une chambrée. Radoub joint l'habitude de toujours raisonner à celle de toujours obéir. Il a l'instinct du contrôle et le pli de la discipline. Deviser et traiter systématiquement une question, voilà son fait. Radoub se montre volontiers sentencieux. Il y a même de la pompe dans son élocution, et l'orateur sait amortir le choc des mots par des liaisons veloutées et inattendues, tandis qu'au mouvement de ses lèvres on sent vaguement la présence d'une chique. C'est un soudard dans lequel il y a du péripatéticien. Brave d'ailleurs, terrible au feu, sympathique et débonnaire, il a le culte de la patrie. « Face velue, dit Victor Hugo, avec deux yeux qui sont deux braises. »

Radoub est un penseur de caserne, tout cœur et tout poil, et deux fois redoutable. Il vous endormirait comme Nestor et vous tuerait comme Achille.

L'interrogatoire que Radoub fait subir à la mère touche à la fois à la comédie et à la tragédie. Quelle stupeur dans les réponses de cette mère vagabonde! Elle ne comprend pas les questions, elle tremble, elle bégaye ! On a brûlé sa chaumière, fusillé son mari. Une bataille a brusquement passé sur sa paroisse ! Rien n'est poignant comme cet anéantissement de toute faculté par l'épouvante et le souvenir des catastrophes. Il y a dans cette mère je ne sais quoi de douloureusement bestial. Ses paroles rappellent les gémissements de la bête blessée que vont achever des chasseurs.

Radoub est paternel, mais en même

temps il est formaliste. 11 parle tantôt comme un garde champêtre, et tantôt comme une vieille femme prête à larmoyer, Scène touchante que celle où l'on voit une troupe venue pour la guerre, recueillir des enfants, et de vieux grenadiers, noirs de poudre, étouffer une larme dans un juron. L'aîné de ces enfants a quatre ans, et le second trois, le troisième a vingt mois. Ils sont deux garçons et une fille, et se nomment René-Jean, Gros- Alain et Georgette. Ils parlent à peine, ils ne sont même pas à

leur aurore. La nuit plane encore sur nous

à cet âge. On est, peut-être, né à la vie, on ne l'est pas encore au jour. L'âme n'ouvre les yeux que lorsque l'oiseau a pris ses plumes. Eh bien! ces enfants seront les héros du plus grand drame qu'aient jamais joué les hommes! Ils ne parleront pas,

ils bégayeront; ils n'auront pas l'intelligence, ils auront le sourire. En pleine guerre civile ils garderont leur joie, si haut dans leur innocence que pas un reflet sinistre n'ira les effleurer. C'est d'eux surtout qu'on pourra dire :

Saus le comprendre encor ils regardent le monde.

Une heure viendra où tous les événements, tous les acteurs, tout ce qui, dans l'action, tient un rôle ou une place, depuis la grande et sombre figure du comité de Salut public jusqu'à l'abeille et au papillon qui entrent par les fenêtres et promènent leur curiosité chez les hommes, se groupera près d'un berceau et déroulera, autour de trois têtes roses, comme une vignette épique pleine de drapeaux frissonnants , de fumée, de haches et d'épées !

Le marquis de Lantenac, échappé au naufrage de la Claymore et à la vengeance d'Halmalô, s'est mis à la tête de l'insurrection vendéenne. Il surprend, un jour, avec une petite armée, le bataillon du bonnet rouge, le taille en pièces et fait exécuter les prisonniers. Dans le nombre se trouvaient deux femmes, fusillées comme le reste.

L'une d'elles est la Fléchard, cette mère adoptée par le bataillon. Heureusement, les balles ne l'ont que blessée. Un mendiant l'a recueillie et guérie. Quant aux trois enfants, le marquis les a fait enlever par ses hommes ; la Fléchard se met à leur recherche dès qu'il lui revient un peu de force. Elle ne sait où aller. On lui dit bien que les gens de Lantenac ont emporté trois enfants dans la Tourgue, un vieux château; mais elle ne sait pas où est la Tourgue.

^!le va devant elle, au hasard, n'ayant qu'une pensée au cœur, ses enfants, qu'un mot sur les lèvres, la Tourgue, et plongeant dans l'horizon ses yeux pleins d'épouvante.

Qu'est-ce donc que ce château, la Tourgue, et que s'y passe-t-il? C'est une forteresse oîi Lantenac s'est réfugié avec les siens. L'armée républicaine l'y a suivi et bloqué. En ce moment, tout est prêt pour l'attaque. Quelque chose de sinistre se dégage du vieux château et du camp républicain. Les canons roulent; le clairon sonne : le soleil, mille fois reflété par l'acier des armes, semble déchiqueté en éclairs ternes et froids. Dans la Tourgue, on prépare tout pour une résistance désespérée. Des armes, chargées d'avance, sont amoncelées sur des tables. On remplit de poix et de résine les chambres inférieures

afin de pouvoir, à l'instant suprême de la défaite, s'engloutir dans l'incendie. Tout est sombre malgré le printemps. Il y a dans l'air un cliquetis de guerre et je ne sais quelle attente dans le frisson des drapeaux. Des soldats qui vont mourir sont gais, souvent, d'une gaieté héroïque. Cette fois, il y a de la tristesse, presque du spleen, chez les grenadiers républicains; le sergent Radoub se cache, peut-être pour pleurer. Les hommes de Lantenac retiennent des otages. Les Français les ont réclamés aux Vendéens; mais ces derniers espèrent fléchir l'assaillant et obtenir une retraite honorable ; ils ont refusé de les rendre et les ont enfermés dans une salle de la Tourgue. Ces otages, les soldats les connaissent et les ont tenus dans leurs bras et sur leurs genoux; ces otages seront les premiers

dévorés par l'incendie, car le lieu où ils sont relégués est au-dessus des chambres où l'on a jeté la poix et la résine; ces otages, une femme égarée dans les bois et les chemins les cherche et les appelle ! Ces otages sont des enfants !

Que font-ils? — Ils dorment. Le soleil est levé pourtant, et plus d'une hirondelle est, sans doute, entrée bruyamment auprès d'eux par leur fenêtre ouverte et, sans les réveiller, a plané sur leurs berceaux. Le plus jeune ouvre les yeux; c'est une petite fille, elle se nomme Georgette. Quel réveil ! « Elle se dresse sur son séant, regarde ses pieds et se met à jaser. » Un rayon d'aurore joue avec sa nudité d'enfant. Elle bégaye, en riant, des mots inconnus. Elle a sa rêverie à elle. Le poëte écoute et traduit ce gazouillement. Chose inouïe! nous assistons

QUATREVINGT-THEIZE. 135

à un monologue angélique, nous entendons un langage jusqu'alors incompris :

« Ce murmure, dit Victor Hugo, a eu son commencement dans le ciel et n'aura pas sa fin sur la terre. Ce qu'un oiseau chante, un enfant le jase. C'est le même hymne. Hymne indistinct, balbutié, profond. L'enfant a, de plus que l'oiseau, la sombre destinée humaine devant lui. De là, la tristesse des hommes qui écoutent mêlée à la joie du petit qui chante. Le cantique le plus sublime qu'on puisse entendre sur la terre, c'est le bégaiement de l'âme humaine sur les lèvres de l'enfance. Ce chuchotement confus d'une pensée qui n'est encore qu'un instinct contient on ne sait quel appel inconscient à la justice éternelle, peut-être est-ce une protestation sur le seuil avant d'entrer Ce que balbutiait Georgette ne

l'attristait pas, car tout son beau visage était un sourire. Sa bouche souriait, ses yeux souriaient, les fossettes de ses joues souriaient. Tl se dégageait de ce sourire une mystérieuse acceptation du matin. L'âme a foi dans le rayon. Le ciel était bleu, il faisait chaud, il faisait beau. La frêle créature, sans rien savoir, sans rien connaître, sans rien comprendre, mollement noyée dans la rêverie qui ne pense pas, se sentait en sûreté dans cette nature, dans ces arbres honnêtes, dans celte verdure sincère, dans ces bruits de nids, de sources, de mouches, de feuilles, au-dessus desquels resplendissait l'immense innocence du soleil. »

Voilà ce qu'un grand poëte entend s'envoler de l'âme d'un enfant. Il sourit luimême et nous montre du doigt un essaim de pensées roses, rappelant les esprits

bleuâtres sans cesse évoqués par la poésie allemande, monter vers le ciel, des lèvres de George tte.

Les garçons s'éveillent aussi, et à peine éveillés se mettent à manger. Lorsque l'aîné a fini, il pose à terre son écuelle et dit gravement : « J'ai mangé ma soupe. » Un doux éclîo répond : « Poupoupe. » L'écho, c'est Georgette qui rit.

En ce moment, le clairon sonne. Des voix s'appellent et se répondent.

Brigands! Sommation! Capitulez-vous?

— Non. Attaquez!

— C'est bien. Ce soir, un coup de canon annoncera l'attaque.

Et une note de clairon met le point final à ce dialogue sinistre. Georgette écoute avec admiration et semble contempler tout ce bruit ; elle attend le silence et dit avec une

joie rêveuse : « Misique. » Qui sait si le premier boulet ne sera pas pour elle ?

Le chapitre que nous étudions est intitulé : Le Massacre de saint Barthélémy.

Qui l'eût cru? Ce titre est merveilleusement original. Voici l'événement qui le justifie. La salle où sont les enfants est une bibliothèque. Il s'y dresse un pupitre colossal sur lequel est ouvert, se prélassant, un magnifique volume in-quarto, œuvre, dite apocryphe, de saint Barthélémy. Le prodigieux bouquin, mélange de gravures chatoyantes et de texte rare, s'ouvre précisément à la page où brille le saint. Les figures des commentateurs viennent après celles de l'auteur. René-Jean monte sur une massive chaise de chêne et pose ses deux poings sur le livre avec l'autorité d'un lionceau. Puis, une à une, il déchire les pages, solennellement

absorbé dans ce travail délicat, et les jette à Gros-Alain et à Georgette qui consomment le dépècement du pauvre saint. Par une violence suprême, René-Jean précipite le bouquin du haut de son sommet et les trois enfants, se ruant sur le volume, le frappent, le lacèrent, l'anéantissent, en jettent les morceaux par la fenêtre et l'émiettent dans l'air en papillons blancs. « Le massacre, dit Victor Hugo, se termina par un évanouissement dans l'azur. » Gela fait, les trois bourreaux s'endorment comme des justes. A peine ont-ils fermé les yeux qu'un coup de canon retentit au dehors. Georgette se réveille, rit, dit : a Boum » et se rendort. Nous ne croyons pas qu'il y ait, quelque part, des pages qu'on puisse mettre audessus du Massacre de saint Barthélémy.

Au milieu de celte grande et violente épo-

pée, et comme encadrée par elle, un délicieux petit drame d'enfants vient s'épanouir. Ces êtres, à peine ébauchés par la vie, ont leurs dialogues, leurs pensées, leurs joies et leurs larmes. Et quels événements ! C'est un cloporte errant qu'on vient contempler; une abeille qui entre brusquement, passe en revue les vitrines de la bibliothèque, lit les titres des livres « comme si elle était un esprit », et mêle la mélodie de son vol au gazouillement des enfants. Enfin, c'est une branche de mûrier qui tend ses fruits par la fenêtre. Les mûres sont aussitôt cueillies, et les enfants, déjà roses, barbouillés de rouge. Ce qu'il y a, surtout, d'exquis dans cette scène, c'est la différence d'allures marquée entre les trois petits personnages. Quelle poésie, quelle vérité, quelle réalité, j'allais dire quel réalisme! René-Jean, l'aîné, est

un homme de quatre ans et demi, grave, sérieux et pratique. Il s'éveille et mange sa soupe. Gros-Alain, le cadet, est un adolescent qui se fait le servile imitateur de son frère plus mûr que lui. Georgette, elle, oublie le manger, contemple une fleur, suit un papillon, cause avec les rayons du soleil. Elle est encore naïve. Patience! Dans quelques mois elle sera une petite femme ayant ses coquetteries. On la surprendra même à marivauder. Mais à présent, elle est rêveuse, c'est une jeune fille, elle a vingt mois! La nuit est venue. L'armée républicaine a forcé la Tourgue qui est en flammes. Une monstrueuse porte de fer, fermée à clef, barre toute issue vers les enfants. Le marquis de Lantenac n'est plus là. Au dernier moment, une poterne secrète, subitement découverte et donnant sur un ravin, a rou-

vert la vie et le salut au vieillard. 11 n'y a plus de péril que pour trois berceaux perdus dans l'incendie. Les soldats vont et viennent, désespérés. L'eau manque, et la seule échelle assez haute pour atteindre aux enfants est près d'eux, dans la chambre menacée. Haches et leviers se sont brisés contre la porte de fer. Tout sauvetage est impossible. Les pauvres petits s'éveillent, tendent les bras, et, sentant- dans l'air les baisers de l'incendie, disent : « J'ai chaud! » Au même instant, au pied de laTourgue, un homme s'arrête dans un ravin. Cet homme est Lantenac. Il fuyait, mais il vient d'entendre un cri horrible, un cri de mère, et il voit, à la lueur des flammes, se dessiner une tragique silhouette de femme. Cette femme est la Fléchard. Est-elle même encore une femme ? Tout avait déjà sombré

autour d'elle, lorsqu'un jour on l'adosse à UQ mur d'exécution. Un faisceau d'éclairs l'enveloppe; elle tombe et se réveille au milieu des cadavres. Ses enfants n'étaient plus là. — Elle-même, elle doit être morte. Les passants la fuient comme une ombre. Elle va, murmurant « la Tourgue », elle arrive, et l'incendie lui montre tout à coup l'intérieur de la chambre où vont s'engloutir ses enfants. La mère est en proie à l'effarement. Les mots qu'elle jette à la nuit tiennent à la fois de la prière et du hurlement. Elle conjure Dieu par des blasphèmes, et il semble qu'un vent de tempête souffle dans ses cheveux et dans ses haillons. Des critiques ont trouvé bon, paraît-il, de reprocher à Victor Hugo la violence de cette figure. Mais si elle est belle, c'est précisément parce qu'elle est violente et pour ainsi

dire bestiale. La Fléchard, c'est la maternité réduite à elle-même, la maternité pure, abstraite ; plus la femme est vulgaire, effacée, plus la mère y paraît sublime. Bien plus! la Fléchard n'est même plus une femme. Tout vestige d'humanité a disparu d'elle. La mère seule survit, comme si c'était là une ffamme divine inaccessible à l'évanouissement des facultés humaines. Dans le massacre où elle est tombée sous les balles, la femme est restée au milieu des cadavres, mais la mère s'est relevée pour chercher ses enfants !

C'est elle que Lantenac a vue surgir audessus de lui dans l'incendie.

Voici alors ce qui se passe. Lisons :

« Le marquis tâta sa poche et y toucha la clef de la porte de fer. Alors, se courbant sous la voûte par laquelle il s'était

évadé, il rentra dans le passage d'où il venait de sortir...

« Toute une armée éperdue autour d'un sauvetage impossible ; quatre mille hommes ne pouvant secourir trois enfants : telle était la situation...

u Encore quelques minutes peut-être, et tout allait s'effondrer.

(c Que faire? Il n'y avait plus d'espérance.

« Gauvain exaspéré s'écria, l'œil fixé sur la pierre tournante du mur et sur l'issue ouverte de l'évasion :

« — C'est pourtant par là que le marquis de Lanlenac s'est en allé.

« — Et qu'il revient, dit une voix.

« Et une tête blanche se dessina dans l'encadrement de pierre de l'issue secrète.

« C'était le marquis.

« Il avait une grosse clef à la main. Il refoula d'un regard altier quelques-uns des sapeurs qui étaient devant lui, marcha droit à la porte de fer, se courba sous la voûte et mit la clef dans la serrure. La serrure grinça, la porte s'ouvrit, on vit un gouffre de flammes, le marquis y entra.

« Il y entra d'un pied ferme, la tête haute.

('. Les trois enfants étaient au bord de la fenêtre ; par bonheur l'embrasement n'était pas de ce côté-là.

« — J'ai trop chaud, dit René-Jean.

« Il ajouta :

•c( — Ça brûle.

« Et il chercha des yeux sa mère.

• « — Viens donc, maman.

u — Don, m'man, répéta Georgette.

« La mère, échevelée, déchirée, sai-

•gnante, s'était laissée rouler de broiissaille i^n broussaille dans le ravin...

« Tout à coup, à la fenêtre voisine de celle où étaient les enfants, sur le fond pourpre du flamboiement, une haute figure apparut.

« Toutes les têtes se levèrent, tous les yeux devinrent fixes. Un homme était làiiaut. Un homme était dans la fournaise. Cette haute figure se découpait en noir sur la flamme, mais elle avait des cheveux blancs. On reconnut le marquis de Lantcnac.

(c 11 disparut, puis il reparut.

« L'eff'rayant vieillard se dressa à la fenêtre, maniant une énorme échelle. Radoub, en bas, éperdu, tendit les mains, ix'Vut l'échelle, la serra dans ses bras et Ci la : — Vive la République!

« Le marquis répondit : — Vive le roi !

(( Et Radoub grommela : — Tu peux bien crier tout ce que tu voudras, et dire des bêtises si tu veux, tu es le bon Dieu.

(( Le marquis disparut encore , puis reparut, apportant un enfant.

(( Il y eut un immense battement de mains.

« C'était le premier que le marquis avait saisi au hasard. C'était Gros-Alain.

« Gros-Alain criait : — J'ai peur.

« Le marquis donna Gros-Alain à Radoub qui le passa derrière lui et au-dessous de lui à un soldat, qui le passa à autre, et pendant que Gros-Alain, très-effrayé, et criant, arrivait ainsi de bras en bras jusqu'au bas de l'échelle, le marquis, un moment absent, revint à la fenêtre avec René- Jean qui résistait et pleurait, et qui battit

Radoub au moment où le marquis le passa au sergent.

« Le marquis rentra dans la salle pleine de flammes. Georgette était restée seule. Il alla à elle, elle sourit. Cet homme de granit sentit quelque chose d'humide lui venir aux yeux. Il demanda : — Comment t'appelles-tu ?

(( — Orgette, dit-elle.

« Il la prit dans ses bras, elle souriait toujours, et au moment où il la remettait à Radoub, cette conscience si haute et si obscure eut l'éblouissement de l'innocence , le vieillard donna à l'enfant un baiser.

« Un grand cri s'éleva :

(( — Tous sont sauvés ! »

Quel attendrissement sublime! Que de génie il y a dans ce baiser ! Il semble que, dans cette nuit tragique, l'incendie forme

comme une gloire autour de ce groupe étonnant : Lantenac penché sur les lèvres de Georgette. Ne soyez pas surpris lorsque vous lirez Qualrevingt-lreize si, en arrivant aux derniers mots de ces lignes touchantes, vous vous apercevez qu'une larme a mouillé la page. On raconte qu'un jour le Titien laissa tomber son pinceau devant Charles- Quint et que l'empereur le ramassa pour le rendre au maître. Si quelque jour le peintre de Quatrevingt- treize laissait tomber le sien, il n'y aurait pas, auprès de lui, de souverain pour le lui rendre, mais peutêtre un enfant, dans la petite main duquel le moindre hochet éblouirait autant le poëte que le globe éblouit le Titien dans la droite du César romain.

Au moment oii Lantenac met le pied par terre, une main s'abat sur son épaule et une

voix lui dit : « Je t'arrête. » — C'était Cimourdain, le représentant du comité de Salut public.

Quelques heures après, un officier entre dans le cachot du marquis, lui jette son manteau sur les épaules, le délivre, et, pour le sauver, se met à la place du vieillard, s'ofTrant ainsi de lui-même à la mort édictée contre quiconque fait évader un rebelle. — C'était Gauvain, commandant de l'armée républicaine, neveu du marquis de Lantenac.

Ainsi, il se rencontre deux hommes dont l'un n'est pas attendri par le baiser que le vieillard donne à l'enfant, et dont l'autre en est si profondément remué dans sa conscience qu'il donne sa vie pour sauver celle d'un ennemi.

Qu'est-ce donc que Cimourdain, qu'est-ce

donc que Gauvain, ces deux figures qui dominent l'épopée et incarnent leur époque?

Mais, d'abord, qu'est-ce que 93 ?

Il est impossible d'ouvrir sans frémissement l'histoire de ces temps-là. «Temps des luttes épiques, » dit Victor Hugo ; on peut dire aussi : temps d'enfantement social et de salut sanglant. Quatrevingt-treize est à la fois l'époque de l'idée, de la hache et de l'épée. Alors, on savait penser et on savait mourir. La science, la politique et la philosophie ne recèlent pas un problème qui ne soit alors agité ou résolu. La même heure sonne à la fois la délivrance, les conquêtes de l'esprit, et, il faut le dire, hélas ! le glas de quelque victime. La république tresse, en un an, plus de couronnes de chêne que la vieille Rome, mais renouvelle aussi Marius et Sylla. Tout est bouleversé et, en même temps,

tout est prodigieux. On arrête un homme qui s'enfuit dans une berline ; des sergents le ramènent à Paris; on dit que c'est un condamné en rupture de ban. Cet homme est le roi! Un autre homme lient tête à l'Europe, secoue les trônes, soulève les peuples, fait le soleil et le tonnerre du Danube à la Seine : c'est un petit avocat de trente ans, nommé Danton. La tragédie côtoie la féerie. Le génie est partout, les idées ruissellent, les tribuns semblent jongler avec des mondes; on dirait, tant il y a de lumière dans leur parole, que chacun de leurs gestes envoie au ciel des poignées d'étoiles. La vaillance aussi est partout : à la Convention, à la Commune, en Vendée, en France, au pouvoir, dans les prisons, dans tous les camps ! 11 n'y a pas un homme qui n'ait la vision de la mort

sanglante où il doit un jour disparaître et qui ne l'accepte héroïquement, soit pour le roi, soit pour la république. Être au pouvoir, c'était s'acheminer à l'échafaud, la tête tombait avec le portefeuille ; Robespierre le savait et prit la dictature. Mettre son nom au bas 'd'une revendication de la clémence, c'était s'inscrire soi-même sur les tables de proscription ; Camille Desmoulins le savait et signa le Vieux Cordelier. Une heure avant de mourir, Condorcet résout un problème et Ghénier est amoureux. Deux sortes de murs sont alors toujours combles, la prison et le Panthéon.

Les hommes de quatrevingt-treize étaient en proie à la fatalité. Ils représentaient l'humanité et ils versaient le sang. L'histoire explique cette monstrueuse anomalie. Deux choses alors sont en présence : le roi

et la Convention , la Vendée et la France , la loi ancienne et le droit nouveau ; la loi ancienne, c'est-à-dire le bon plaisir d'un seul, la science soumise au dogme, la religion d'État, les privilèges et, sur tout cela, la protection exécrable de l'étranger; le droit nouveau, c'est-à-dire la liberté de conscience, l'inviolabilité de l'idée, la science rivale du dogme, l'égalité civile, et en même temps la patrie, une, forte, compacte. Mais les choses sont ainsi partagées. Le droit ancien s'appuie sur l'Allemagne, l'Angleterre, tout l'étranger ; au dedans, il a la révolte pour alliée : toute la force est de son côté. Le droit nouveau s'appuie sur quelques départements : toute la faiblesse est de son côté. La Convention oppose un bataillon à des armées, un coin de terre à l'Europe. Dans cette lutte terrible, elle se

montrera terrible ! L'ordre civil dans lequel nous vivons, nos libertés, notre indépendance, nos lois, nos codes, notre patrimoine national, ont été, il n'y a pas un siècle, attaqués par le monde et sauvés par une poignée d'hommes! Lisez l'histoire, sondez-la, et demandez-vous ce qu'il serait advenu si la Convention eût été vaincue, si Brunswick eut triomphé, si Bouille fut entré dans Paris, et si, au lieu de la mort du roi décrétée par la Convention, on avait eu le supplice des conventionnels décrété par le roi! Quatrevingt-treize , c'est le salut public, sombre, sanglant, fatal, inexorable! Histoire où tout est grand d'une grandeur funèbre, dont il ne faut rien imiter, mais dont il ne faut rien répudier! Temps qui est le berceau fabuleux du xix^ siècle, comme la Gaule druidique est

celui de la France ! Nuit qui rappelle ces bois sacrés où l'on sentait la présence d'une divinité fauve et d'où s'exhalait une horreur auguste! Les dieux qui hantent cette époque sombre y travaillent à une œuvre surhumaine, élaborent une loi nouvelle, préparent la liberté, fondent en une patrie un territoire émietté en villages, changent des morceaux d'argile en un bloc de marbre et, mystère effroyable, forgent, les pieds dans le sang, un avenir de paix et de fraternité! Quatrevingt-treize est comme le Pan antique ; il y a tout en lui , depuis les gouffres qui sont la folie de Marat, jusqu'aux fleurs qui sont les vers de Ghénier et les lettres de Camille à Lucile.

En écrivant l'épopée de 93, Victor Hugo devait incarner dans deux figures les deux éléments, les deux tendances de cette épo-

que; ce que les uns voient alors, c'est surtout l'avenir; ils y vont d'un bond et veulent la mise en pratique immédiate des principes de la Révolution. D'autres, au contraire, considèrent d'abord le présent, l'étranger aux portes, l'émigration derrière l'étranger, l'Europe puissante, la France faible, la nécessité de la victoire matérielle avant la possibilité du triomphe moral, et, suspendant toute liberté, l'application de tout principe humain, sacrifient tout au salut public. Les premiers disent : amour, clémence, pensée, liberté, et regardent le ciel ; les seconds disent : terreur, suspicion, mort, indépendance, et regardent les frontières. Les premiers sont grands d'une grandeur lumineuse, les autres grands d'une grandeur sombre. Les premiers sont surtout la République et les seconds surtout la Révolution. Les premiers sont incarnés

QLATREVINGT-TREIZE. 159

dans Gauvain, les seconds sont incarnés dans Gimourdain. Et Cimoiirdain arrête Lantenac, et Gauvain le sauve. Et le poëte, après les avoir montrés l'un et l'autre, après avoir maudit la guillotine et le donjon féodal, après avoir pris conseil de sa conscience et de cette immense bonté qu'il sent éparse dans la nature, crie à l'histoire, au peuple d'aujourd'hui et au peuple de- demain : Gauvain, toujours! et Gimourdain, jamais! Le dernier chapitre de Quatrevingt-treize est une des plus grandioses conceptions de Victor Hugo. Il est intitulé : « Cependant le soleil se lève. » On voit une machine hideuse dressée en lace de la Tourgue. Cette machine, c'est la guillotine amenée là pour Lantenac et sur laquelle va mourir Gauvain. Et voyez combien le poëte a su tirer du fond même des caractères un drame poi-

gnant et bien approprié à cette époque marquée entre toutes par Ja fatalité. Cimourdain, autrefois prêtre, s'est jeté dans la Révolution. Il est allé tout de suite aux extrêmes. Cet homme est convaincu de la nécessité de lois terribles. C'est, chez lui, une foi profonde, violente. Il est comme courbé sous une mission sanglante. Dans cette âme faite de toutes les énergies farouches de la Révolution, il n'y a pas un atome d'égoïsme. La France, contenue dans vingt départements, est attaquée par le monde. Il faut sauver la France, car elle porte en elle le droit nouveau, et pour la sauver il faut être terrible. Cimourdain vit en proie à cette haute et sombre pensée. C'est un apôtre armé de la hache. Tout dans sa vie, d'ailleurs, le préparait à ce rôle tragique. Comme Claude FroUo, il a beaucoup pensé,

beaucoup souffert sous sa robe de prêtre. Que de tempêtes, que de bouillonnements sous ce front morose! Chaste, il l'est toujours resté. On sent, à la dureté anguleuse de cet homme, que jamais une femme n'a passé dans sa vie. Eh bien, ce révolutionnaire, ce Brutus chrétien, ce Gimourdain a pourtant une affection terrestre. Il a élevé Gauvain et gardé pour lui un amour de père. L'esprit sombre du prêtre a enfanté un esprit de lumière. Or Gauvain a fait évader un rebelle, et l'homme auquel la loi ordonne de condamner Gauvain, c'est justement Gimourdain. Quelle lutte profonde et déchirante dans l'âme de l'envoyé du comité de Salut public ! Le salut de la France lui dit : « Sois terrible. » Sa tendresse lui dit : « Sois bon ! » Eh bien, Gimourdain reste inflexible, il étouffe sa tendresse, son pre-

mier mouvement de clémence ; il condamne Gauvain, son enfant, l'âme qu'il a formée de sa pensée !

La scène de l'exécution, la dernière du livre, est admirable; en voici quelques lignes :

« La nature est impitoyable ; elle ne consent pas à retirer ses fleurs, ses musiques, ses parfums et ses rayons devant l'abomination humaine. Ce matin-là, jamais le ciel frais du jour n'avait été plus charmant. Un vent tiède remuait les bruyères, les vapeurs rampaient mollement dans les branchages, la forêt de Fougères, toute pénétrée de l'haleine qui sort des sources, fumait dans l'aube comme une vaste cassolette pleine d'encens. . . Tout avait cette pureté qui est l'éternel conseil de la nature à l'homme. Au milieu de tout cela s'étalait l'affreuse impudeur

huQiaine; au milieu de tout cela apparaissaient la forteresse et l'échafaud, la guerre et le supplice, les deux figures de l'âge sanguinaire et de la minute sanglante. Et le ciel splendide inondait d'aurore la Tourgue et la guillotine et semblait dire aux hommes : « Regardez ce que je fais et ce que vous faites. »

« Ce spectacle avak des spectateurs.

« Les quatre mille hommes de la petite armée expéditionnaire étaient rangés en ordre de combat sur le plateau.

« Gauvain arriva au pied de l'échafaud. Il y monta.

« Il ressemblait à une vision. Jamais il n'avait apparu plus beau. Sa chevelure brune flottait au vent. Son cou blanc faisait songer à une femme et son œil héroïque et

souverain faisait songer à un archange. Il était sur l'échafaud, rêveur. Ce lieu-là aussi est un sommet. Le soleil, l'enveloppant, le mettait comme dans une gloire.

« Il fallait pourtant lier le patient. Le bourreau vint une corde a la main.

(c En ce moment-là, quand ils virent leur jeune capitaine si décidément engagé sous le couteau, les soldats n'y tinrent plus; le cœur de ces gens de guerre éclata. On entendit cette chose énorme : le sanglot d'une armée. Une clameur s'éleva : Grâce! grâce! Quelques-uns tombèrent à genoux ; d'autres jetaient leurs fusils et levaient les bras vers la plate-forme oii était Cimourdain. Un grenadier cria, en montrant la guillotine : — Reçoit-on des remplaçants pour ça ?

Me voici! — Tous répétaient frénétiquement : Grâce! grâce! Et des lions qui

eussent entendu cela eussent été émus ou effrayés, car les larmes des soldats sont terribles.

« Le bourreau s'arrêta, ne sachant plus que faire.

H Alors une voix brève et basse et que tous pourtant entendirent, tant elle était sinistre, cria du haut de la tour :

(( — Force à la loi !

« Gimourdain avait parlé. L'armée frissonna.

« Le bourreau n'hésita plus. Il s'approcha, tenant sa corde.

« — Attendez, dit Gauvain.

« Il se tourna vers Gimourdain, lui fit de la main droite, encore libre, un geste d'adieu, puis se laissa lier.

(i Quand il fut lié, il dit au bourreau :

« — Pardon, un moment encore.

ICG VICTOR HUGO.

Et il cria :

(( — Vive la République!

« On le coucha sur la bascule. Cette tête charmante et fiôre s'emboîla dans Tinfânie collier. Le bourreau lui releva doucement les cheveux, puis pressa le ressort ; le triangle se détacha et glissa lentement d'abord, puis rapidement, on entendit un coup hideux...

« Au même instant on en entendit un autre. Au coup de hache répondit un coup de pistolet. Au moment où la tête de Gauvain tombait dans le panier, Cimourdain se traversait le cœur d'une balle. Un flot de sang lui sortit de la bouche. Il tomba mort.

« El ces deux âmes, sœurs tragiques, s'envolèrent ensemble, l'ombre de l'une mêlée à la lumière de l'autre. »

Telle est la dernière œuvre de Victor

Hugo. Non la dernière, pourtant, il faut l'espérer ; dès à présent il se prépare à publier la seconde partie de la Légende des siècles. Ce qu'il a écrit dans Quatrevingttreize, c'est l'épopée et non l'histoire. Il n'a pas fait de la critique, il a exprimé par la fiction la vérité de l'ensemble. Il est le grand poëte; d'autres, ïhiers, Michelet, Louis Blanc, ont été les grands historiens. Ce qu'il faut dire, surtout, après avoir montré l'immense poésie de ce livre, c'est la douceur, la clémence, l'apaisement qu'il conseille. Il faut penser, lutter, parler, écrire, mais il faut aimer, et au-dessus des passions, des partis, des idées, mettre ces deux choses, arborer ces deux mots : pitié! humanité ! oh ! non, point de représailles, point de morts, point de supplices ! Au passé plein de tortures, répliquons par l'avenir

plein de clémence ! soyons libres mais soyons bons, et qu'on dise pour toujours adieu au sang! Le livre de Quatrevingttreize nous montre l'idéal, et ce n'est pas sa moindre grandeur! Il est aussi largement impartial. Lepoëte delà Révolution y salue la Vendée et désigne l'avenir dans la République! L'avenir qu'il incarne dans Gauvain et dans ces trois enfants si beaux, si souriants au milieu du feu et du meurtre! L'avenir qui, en 93, ne fait encore que bégayer, qui ne se souviendra pas des sombres exemples de ses pères, et sortira bon de leurs bras sanglants, comme Georgette est sortie souriante de l'incendie!

Il y a, tout au bout de l'avenue de Neuilly, à une faible distance de la Seine, une petite rue étroite, incorrecte et toute meublée de ces hôtels nains qui peuplent l'horizon de Paris : c'est la rue de Longchamps. Un jour, un étudiant s'y arrêtait et sonnait au n° 33. La porte était entr'ouverte. Une servante, jeune, mais plutôt ingénue que soubrette, parut et fît, comme étonnée d'entendre sonner : « Entrez, monsieur. »

Il y avait, dans rentre-bâillement de cette porte et dans l'air surpris avec lequel on prononça ces mots, quelque chose de naïvement hospitalier qui semblait dire : « Pourquoi frappez- vous? Tout le monde est ici chez soi. »

— Monsieur Théophile Gautier, demande l'étudiant.

— 11 est malade et ne voit personne.

L'étudiant fit, en sourdine, cette exclamation qui marque un désappointement résigné :

— Ah!...

Il y eut un silence que rompit la servante :

— Si monsieur voulait voir quelqu'un...

Le visiteur hésita, puis, après un geste

d'indécision, répondit tranquillement : « Je reviendrai, » et sortit.

Son désappointement devait être profond.

La rue de Longcliamps est loin du quartier latin. Mais la question des distances touche peu les âmes littéraires, et Byron a traversé le Bosphore à la nage. Seulement, Théophile Gautier était malade. Gravement, qui sait? Des bruits inquiétants avaient couru sur sa santé. Or l'étudiant était porteur d'une mission pour le succès de laquelle il eût désiré l'auteur d'Albertus et du Capitaine Fracasse aussi dispos que Silène au sortir d'une saison d'eau.

De quoi s'agissait-il ? — Le voici :

Le romantisme a rendu la vie à la langue anémique des Baour et des Ducis; il est aujourd'hui le sang littéraire de la France. Mais si le romantisme vit, les romantiques n'existent plus. Les fureurs Sacrées qui éclataient jusque dans la forme et la cou-

leur des costumes, se sont éteintes. On n'a pas renouvelé Gérard de Nerval. Les mœurs sont corrompues, elles ne sont plus flamboyantes. Autrefois, les hommes de lettres dînaient aux barrières, coiffés de chapeaux qui auraient pu servir d'étendards ; à présent, ils dînent chez Brébant, en habit noir. Jamais, en 1830, on n'eût confondu un huissier avec un poëte ; on se demanderait presque, à présent, quel est celui des deux qui vient saisir l'autre.

Rencontrerait-on encore, ça et là, des rejetons de ces âges fabuleux, vivant à l'état d'accidents au milieu d'une société prosaïque? Peut-être; il existait, à la fin de 1871, quelques-unes de ces épaves romantiques. Des rapins et des étudiants avaient conçu le projet d'un festin étrange dont la présidence devait être offerte à

Théophile Gautier. Ils avaient dressé un menu moyen âge, et s'étaient munis de receltes cueillies dans Rabelais et autres vieux conteurs. Mais le menu, chef-d'œuvre d'archéologie culinaire, n'était rien à côté des costumes que devaient prendre les convives. Ils avaient d'abord songé à se couvrir de casques, de cuissards, de cuirasses et de cottes de mailles pour expédier ce repas antique, simulant ainsi un poëme fantastique du Maître, intitulé : Le Souper des armures. Mais, vu la difficulté d'avaler quoi que ce soit dans de pareilles enveloppes, tous avaient décidé d'offrir au poëte d'autres personnages de ses œuvres, et s'étaient arrêtés à ceux du Capitaine Fracasse. Chacun allait donc se transformer, pour quelques heures, en héros de roman. II y avait bien ainsi quelque anachronisme

17i L\\L' Al'r.i;S--MIDI

à reprocher à la fête, les plats étant du XIII* siècle, et les convives du xvii% mais l'ensemble avait un panache suffisant. On se promettait de manger crânement, sous l'habit Louis XIII, la galimafrée et le tourifas, et de boire l'hydromel dans des hanaps. Théophile Gautier était malade. Peutêtre même avait-il vieilli. Cette pensée navrait l'étudiant qui remontait, lentement, l'avenue de Neuilly, retournant conter la déception à ses amis. Il faisait beau, le ciel était de ce bleu d'hiver qui semble déteint ; de légers frimas poudraient les arbres.

L'étudiant récitait machinalement ces vers d'Emaux et Camées :

Les femmes passent sous les arbres En martre, hermine et menu-vair, Et les déesses, frileux marbres, Ont pris aussi l'habit d'hiver.

La Vénus Anadjomène Est en pelisse à capuchon ; Flore, que la brise malmène, Plonge ses mains dans son manchon.

Et pour la saison, les bergères De Coysevox et de Coustou, Trouvant leurs écharpes légères, Ont des boas autour du cou.

Souvent, les grands hommes ne vivent pas de plain-pied avec les passants. Pour monter jusqu'à eux, il faut, comme eux, avoir des ailes ou se hisser sûr des recommandations. Les étudiants soupçonnèrent Théophile Gautier d'avoir ses escarpements. La maladie fut jugée un prétexte. On alla jusqu'à penser qu'il devait, pour vous admettre, exiger des lettres d'introduction. Rien n'était plus loin de la vérité. Quelqu'un, alors, se rappelle qu'il] garde, au

tond d'un portefeuille, quelques lignes adressées à un grand personnage, mais si vagues, si banales, si dépourvues de toute indication d'époque et de personne, qu'elles eussent pu, au besoin , vous ouvrir l'accès auprès du grand Turc. Elles émanaient d'un maestro célèbre, réputé, il est vrai, pour avoir le mauvais œil ; mais, bien que Théophile Gautier eût écrit une nouvelle sur les jettatores, personne ne soupçonnait qu'il y crût. On convient qu'avant huit jours l'ambassadeur reprendra la route de Neuilly, muni, cette fois, de ses papiers diplomatiques.

Tout le monde, à Neuilly, connaît une maison blanche dont le seuil est de niveau avec la rue. Elle a un jardin par devers elle, en cela semblable à son hôte qui, muré du côté du monde, dans l'apparence d'une

insensibilité hautaine, lui dérobait une anie de bonté. La maison cache ses fleurs, le poëte cachait son sourire. La porte était petite, mais ouverte, et derrière il y avait une main toujours tendue, la main de Théophile Gautier !

La même jolie servante reçoit le visiteur avec le même sourire timide et le conduit au premier. Avant d'arriver à la chambre du poëte, l'étudiant avait franchi un vestibule modeste, et entrevu, à gauche, dans un négligé de déménagement, un salon sombre plein de tableaux couchés les uns sur les autres. Une porte s'ouvre et il se trouve en face d'un bel homme grisonnant, un peu obèse et largement assis dans un fauteuil, une couverture sur les genoux et un bonnet turc sur la tête.

C'était l'auteur de Mademoiselle de

Maupin. Il sourit, les yeux à demi fermés, tendit la main au jeune homme et lui fit signe de s'asseoir.

Par une sorte de pudeur ou de crainte, le visiteur s'était décidé à n'exhiber la lettre du maestro jettatore, que dans le cas où il se heurterait à quelque obstacle d'antichambre. D'ailleurs, il était, à présent, perdu tout entier dans une sorte de contemplation. Un simple étudiant, admis à serrer la main d'un grand homme, demeure d'abord heureux et ébahi. L'impression serait la même s'il pouvait toucher une masse lumineuse et se dire qu'elle est le soleil.

Théophile Gautier portait toute sa barbe, ni courte, ni longue; sa chevelure non plus n'avait alors rien d'extrême. Son visage, profondément ridé et bruni, accusait des traits épais, empreints d'une beauté sen-

suelle. Il avait l'œil noyé et le regard assoupi. De temps à autre, une petite larme coulait d'une de ses paupières et formait une cascade minuscule dans cette figure rugueuse comme un rocher. Il portait un veston de velours brun, un large pantalon de chambre, un fez et des babouches. L'appartement était simple : des tentures de velours brun, une table, une bibliothèque et çà et là quelques objets d'art en composaient le meuble et l'ornement. Sur la cheminée, adossée à une glace sans tain, un chat dormait, brun comme les rideaux et le costume de son maître.

Gautier dit quelques mots à l'étudiant d'une voix harmonieuse et fatiguée, et comme à travers le sommeil :

« Vous êtes déjà venu une fois. J'étais souffrant. Le froid me fait très-mal. Je suis

désolé que vous vous soyez dérangé inutilement. »

Il désigna un volume qu'il avait à la main :

« Je lisais la pièce qu'on joue à la Comédie-Française. Voulez-vous me permettre d'achever la lecture de cette scène? Excusez-moi ; dans une seconde je suis à vous. — Vous voyez que je ne me gêne pas. Faites-en autant. »

Il dit cela avec un rire, en remuant bonnement la tête, puis il se replongea dans sa lecture, les yeux à bout portant du livre, comme un homme qui a la vue trèsbasse.

Le visiteur, ainsi mis à son aise, prit sur une table la grande édition du Capitaine Fmcasse, illustrée par Gustave Doré, afin de se donner contenance.

La rencontre de ce livre était une coïncidence. On s'en souvient, les personnages du Capitaine Fracasse avaient part au festin que quelques jeunes gens rêvaient d'offrir à Théophile Gautier. Pendant qu'il s'absorbe dans sa lecture, jetons un coup d'œil sur ce roman fameux.

Tout au fond du Languedoc, dans un castel délabré, vit un gentilhomme aussi ruiné que son domaine. De la mousse partout et de l'argent nulle part. Le baron de Sigognac, c'est ainsi que se nomme ce grand seigneur dépenaillé, est jeune, rêveur, peut-être beau. Faute d'écus, il achève d'user les chausses de ses pères, trop larges pour lui, ce qui eût fait dire à Bossuet qu'il s'enveloppait des souvenirs sacrés de la famille. Un vieux domestique, le fidèle Pierre, un cheval, un chien nommé Mirant

et un chat nommé Beelzébuth composent la société habituelle de Sigognac. La vie du baron se consume à regarder la moisissure ronger les écussons de sa maison, à écouter le vent déchiqueter les portes vermoulues, et à bâiller de famine et d'ennui. 11 est le châtelain du château de la misère.

Une nuit, des comédiens de province viennent lui demander l'hospitalité. Le jeune baron leur abandonne sa ruine, mais leur avoue la disette de ses celliers. C'est quelque chose que de savoir ouvrir noblement une main vide. On peut recevoir grandement et pauvrement.

La troupe comique vaut la peine d'être pourtraicturée, comme on eût dit au temps de Louis XIII où nous sommes, d'ailleurs, avec le Capitaine Fracasse, Elle a pour directeur le seigneur Hérode, tyran de

comédie, puissant, obèse, musculeux, avec une barbe terrible, une voix tonnante et une âme débonnaire. Sous lui, brille le capitaine Matamoros, être effilé comme la flèche d une cathédrale gothique, maigre jusqu'à la transparence, roulant des yeux féroces, et poignardant le ciel de sa moustache. Viennent ensuite Léandre, Scapiu, le pédant. Léandre est le galant, l'amoureux, l'irrésistible, l'acteur musqué, poudré, calamistré, plein de pommade et de patchouli, souriant à l'espace, beau, langoureux, adorable, bête. Le valet, c'est Scapin, expert aux ruses, au croc-enjambe et aux tours de chausson. Blazius représente le pédant. Ancien professeur, chassé de son collège à cause d'une incurable ivrognerie, il s'est fait comédien et tient les rôles d'âne bâté; c'était critiquer

spirituellement sa première vie par la seconde. Enfin, parmi les femmes, trois sont jeunes, une est vieille. Isabelle, jolie, blonde et modeste, joue les ingénues, dona Séraphina les grandes coquettes, et Zerbine les soubrettes. N'oublions pas la duègne, dame Léonarde, le plus répugnant masque de vieille qui se soit jamais flairé; jaune, avec des rides, une nuque chauve et un sourire !

Pendant la halte faite au château, Isabelle inspire de l'amour au baron et, le lendemain, la troupe repart grossie d'un personnage nouveau qui n'est autre que le noble et misérable Sigognac. Rien de touchant comme les adieux du baron à tous ses pauvres amis. Le vieux Pierre se transfigure sous ses cheveux blancs et dans les larmes qui coulent timidement sur sa rude joue

de paysan. Ce n'est plus un domestique, c'est un père moins la majesté. Mirant et Beelzébuth pleurent aussi à leur manière. Il n'y a pas jusqu'au cheval, morne et sensible haridelle, qui ne hennisse d'attendrissement lorsque son jeune maître disparaît, avec les comédiens, sur la route de Paris, dans le soleil et la poussière.

Le baron dérogeait-il?... Non. Personne en France, fiit-ce le roi, n'a jamais trouvé qu'on s'abaissât en suivant une ingénue. Être femme, jeune et belle, équivalait à trois quartiers de noblesse. Marquises et duchesses n'en avaient qu'un de plus et, comme dit Shakespeare, le serment d'une femme vaut le serment d'un gentilhomme.

Quel est, d'ailleurs, le seigneur de vingtcinq ans, seul, affamé, mort d'ennui, . n'ayant d'autres pourpoints que la trame

de ceux de son père, et ne connaissant d'autres visages de femmes que les faces écaillées d'anciens portraits, qui n'eût pas bondi dans le chariot de Thespis en voyant une place vide à côté d'une comédienne ?

Isabelle est fille d'une tragédienne et d'un grand personnage disparu. Elle porte au doigt une bague d'améthyste que son père a donnée à sa mère aujourd'hui morte... Vous le devinez facilement, un prince vénérable, cette noble tête de vieillard qui se montre toujours à la fin des romans, surgira tout à coup... Mais n'allons pas plus vite que l'auteur.

Le baron de Sigognac, sans cesse plus amoureux, finit par embrasser le métier d'Isabelle. En même temps qu'il était entré dans la troupe, le capitaine Matamoros en était sorti par cette porte solennelle qu'on

appelle la mort. Ce compagnon qui, osseux et déchiqueté de maigreur, ouvrait comme un gigantesque compas, des jambes semblables à des pattes d'araignée, s'était, sans le vouloir, éteint l'âme, à force de diètes destinées à augmenter encore sa maigreur phénoménale. C'est ce pauvre baladin, martyr de l'art dramatique, que le baron remplace sous le nom retentissant de Capitaine Fracasse. Pour le coup, vous direz qu'il dérogeait. — Peut-être. Là où l'on a le droit d'aimer, on a la permission de faire des folies.

La troupe d'Hérode est au complet. On est en hiver. Ils se dirigent vers Paris. Chemin faisant, ils donnent des représentations et roulent d'aventure en aventure, de cascades en cascades, fêtés ici, négligés là, repus ou mourant de faim, laissant échapper

l'occasion qu'ils tenaient par les cheveux et la rattrapant par le pied, harassés, cahotés, heureux! .

Un jour, Isabelle devient le point de mire d'un nouveau galant, le duc de Vallombreuse. Ce seigneur, fort audacieux, bien qu'il n'ait encore que le tracé des moustaches, arrête d'enlever au baron la comédienne. De là, complots, intrigues, coups de hâtons :, coups d'épée et autres aventures : c'est le titre même d'un des chapitres les plus vivants du livre. Les valets se brisent les os, les maîtres se fendent et se pourfendent. Jamais on ne s'est mieux roué dans des culs-de-sac plus noirs de suie et plus étoiles de lucarnes ; jamais on ne s'est plus correctement égorgé sur le terrain. Sigognac et ses amis se tirent victorieusement de tous les pièges. Le duc de Vallombreuse

est, plus que jamais, hautain, vindicatif, âpre dans son amour et résolu au sang.

Les compagnons d'Hérode arrivent dans le Paris de Louis XIII. Vallombreuse aussi. Il les a suivis. Alors, commence une mêlée tragi-comique où se ruent bretteurs, comédiens, valets et gentilshommes.

11 y a, près du Marché-Neuf, une taverne effroyable; le cabaret du Radis couronné. Au nombre des habitués de Ce lieu truculent se trouvent deux bretteurs, deux amis de cœur, Malarticet Jacquemin Lampourde.

Ces hommes qui liraient la laine aux passants les tuaient aussi pour de l'argent. Mais il faut le dire, ils avaient l'amour de leur art et, pour eux, un bon tireur était un être vénérable. Le soir, ils se grisaient de concert au Radis couronné. ,

Le duc de Vallombreuse, résolu à se dé-

barrasserde Sigognac, recourt à Jacquemin Lampourde et le charge, pour de l'or, d'expédier le baron. Une nuit, le bretteur attend son homme sur le Pont-Neuf. Sigognac paraît, et, sentant une main lui tirer son manteau, devine l'attaque, met flamberge au vent et tombe en garde. Le duel s'engage, les lames se froissent, tournent, s'évitent et mêlent leurs éclairs. Le baron était, aux armes, digne de Matapan et de Girolamo. Jacquemin Lampourde, qui ne prisait au monde que l'escrime, content, se dit tout bas : « Bonne parade. Ce jeune homme a des principes. Nous allons nous amuser un peu. » La lutte continue au milieu des feintes, des passes et des retraites de corps les plus savantes. Tout à coup, Jacquemin Lampourde s'écrie, ne pouvant plus contenir son enthousiasme : « Savez-

VOUS bien, monsieur, que vous avez une méthode superbe? — A votre service, »

riposte Sigognac, et il allonge au bretteur une botte à fond. — « Magnifique estocade, coup merveilleux! exclame Lampourde.

Logiquement, j'aurais dû être tué. Maintenant, je vais essayer sur vous une botte sublime. C'est mon seul héritage. Si vous la parez, je vous la lègue. » Et le bretteur s'aplatit subitement comme s'il tombait sur le nez, mais le baron a paré la botte et cassé net la lame de son adversaire.

Alors, Jacquemin Lampourde se relève et s'écrie :

« Baron ! permettez-moi d'être désormais votre admirateur, votre esclave, votre chien. On m'avait payé pour vous tuer. J'ai même reçu des avances que j'ai mangées. C'est égal. Je volerai pour rendre l'argent. »

Celte fois, Vallombreuse avait échoué; mais, toujours acharné à la poursuite de l'ingénue, il la fait, un jour, enlever et enfermer dans un château, ceint de fossés pleins d'eau. Tout semble perdu lorsqu'une petite fille, Chiquita, enfant à moitié sauvage et mêlée aux bandits qui ont exécuté le rapt, se glisse près de la prisonnière, et, en reconnaissance d'un collier que lui a donné la jeune fille, lui propose d'avertir Sigognac et les comédiens. En même temps, elle ouvre une fenêtre, regarde autour d'elle comme un oiseau effarouché, s'élance aux branches d'un arbre, par-dessus Teau, et s'enfuit, chargée par Isabelle de lui rapporter le salut, comme la colombe, envolée de l'arche, rapportait à Noé un rameau d'olivier.

Quelques heures plus tard, le baron arrive

à la tête des comédiens. Ils forcent le château, mais les gens de Vallombreuse leur dérobent Isabelle. Enfin, la lutte se circonscrit entre les deux rivaux. Vallombreuse tombe, percé d'un coup d'épée... Au même instant, des fanfares retentissent, un bruit de chevaux, d'armes et de piqueurs se fait entendre; lepont-levis du château s'abaisse. Vous vous y attendiez probablement. C'est le prince vénérable dont nous parlions plus haut, le père de Vallombreuse qui, informé des prouesses de son fils, vient y mettre bon ordre. Mais il va pouvoir aussi se rappeler celles de sa jeunesse. La bague d'améthyste que porte Isabelle, c'est lui qui, jadis, en a fait don à la mère de la comédienne. Il reconnaît sa fille, pousse un cri, ouvre les bras et moralise quelques instants, comme il convient à un vieillard qui re-

trouve, après vingt ans, un enfant naturel.

Quelque temps après, Sigognac demande au prince la main d'Isabelle. Vallombreuse guérit et, tout frémissant encore à la pensée qu'il a, sans le savoir, frisé l'inceste, répare ses torts envers le baron en relevant le domaine de Sigognac. Le château de la misère devient un château de splendeur, et, grâce au vieux prince, le capitaine Fracasse, marié à Isabelle, rentre riche dans sa gentilhommière.

C'est là, comme on dit, une vieille histoire, mais les détails en font un chefd'œuvre. Il faut visiter tous les détours de ce roman aux paysages lunaires, aux cabarets farouches et tout brumeux de la fumée des pipes, aux châteaux sévères, aux boudoirs semés d'amours et ciselés comme des bijoux de Benvenuto Gellini.

Le visiteur, qui feuilletait lentement la belle édition de Charpentier, se livrait, peutêtre, à des considérations de ce genre. Il est, cependant, beaucoup plus probable qu'il pensait à la manière de s'y prendre pour remplir la mission dont il était chargé. A présent qu'on a sous les yeux les personnages du Capitaine Fracasse on peut juger qu'un banquet oîi chaque convive revêtirait l'enveloppe de l'un d'eux, devait avoir sa crânerie et offrir un aspect suffisamment diapré. L'un devait incarner Hérode, le tyran, l'autre Scapin, un troisième le baron de Sigognac. Puis, viendraient le pédant avec ses lunettes et sa souquenille, Léandre avec ses flots de dentelles, et Jacquemin Lampourde avec

Sa cape en dents de scie et ses bas en spirale.

On trouverait aisément une Isabelle, une Zerbine et une grande coquette. Seul, le personnage de la duègne, dame Léonarde, était délicat à proposer à une femme. La chose était impossible si la personne était jeune, difficile si elle était vieille, car on lui rappelait ainsi le nombre immodéré de ses printemps. Il eût fallu, pour ce rôle, une concierge miire qu'on eût déterminée à se dévergonder en l'assurant que Paul de Kock avait fait le plus grand cas de Théophile Gautier. On n'y songea plus.

A présent, le tout était de discerner une façon convenable d'entrer en matière auprès du maître. Mais quel moyen de proposer de ces folies à un homme illustre ! Il n'y en avait pas et l'étudiant commençait à le sentir lui-même. Il était sur le point de n'y plus penser lorsqu'il se rappela qu'à trente

ans Théophile Gautier se promenait rue de Navarin, tête nue, les cheveux lui tombant jusqu'à la ceinture, dans une veste noire, un pantalon à pied et des babouches jaunes, sous un parapluie.

Il entendit, en ce moment, un froissement de papier qui pouvait, à la rigueur, prouver que le poëte fermait son livre. Le visiteur leva discrètement les yeux. Théophile Gautier n'avait pas bougé.

La lecture commençait à paraître longue à l'étudiant, et il se disait tout bas que c'était la première fois de sa vie qu'il faisait antichambre chez quelqu'un, en tête à tête avec lui. Tout à coup, il remarqua le bruit que fait un volume en tombant sur un tapis. Il dressa la tête. Théophile Gautier dormait paisiblement.

Immobile, la figure tranquille et sculptu-

raie, un de ses bras appuyé sur le bras du fauteuil, la main tombante et mue d'un tremblement imperceptible, il dormait dans une pose de Dieu ou de pontife éternellement assoupi dans son trône de marbre.

Jeune, il avait écrit Albertus et la Comédie de la Mort, et chanté, dans Mademoiselle de Maupin, la sublimité de la chair. Plus tard, dans le Roman de la Momie, il ressuscitait la vieille Egypte. Il était brahme et flamine, comme l'a dit Victor Hugo, couronné de la double auréole du génie antique et du génie moderne, et, tête penchée et grisonnante, il dormait à la veille de mourir, lui qui avait fait un jour ce vers mélancolique :

Sommeil, dieu triste et doux, consolateur du monde.

On eût dit son entrée dans la gloire. Il faut que ce soit un spectacle bien rempli de

vertige et d'éblouissement que celui d'un poëte illustre les yeux fermés par le sommeil, puisqu'une reine de France, qui ne le connaissait pas, baisa, un jour, les lèvres d'Alain Ghartier endormi dans sa chaise.

Le visiteur resta, quelques instants, étonné et admirant. Puis, il ne put s'empêcher de sourire. Le livre tombé était ouvert à la page 33. On n'a jamais révélé le nom de l'auteur qui reposa sur les genoux de Gautier assoupi.

Que faire ? Sans être aussi long que celui de Frédéric Barberousse, le sommeil du poëte pouvait durer quelque temps. L'étudiant allait revenir au Capitaine Fracasse, lorsque Gautier fit un léger soubresaut, entr' ouvrit les yeux et dit, en posant le livre sur une table :

« L'animal me fait dormir. »

Puis, écartant sa couverture, il se lève et rallume un reste de cigare à moitié broyé entre ses dents. Ayant réussi à lui communiquer un semblant d'étincelle, il s'enfonce de nouveau dans son fauteuil, et s'excuse avec une confusion polie de la torpeur incivile à laquelle il vient de succomber. I-' auteur de Forlunio, le chantre de la jeunesse et de la santé, était malade et la mort commençait, dès longtemps, à l'assoupir.

11 regarda l'étudiant avec un demi-sourire aimable et légèrement clignotant :

(( Vous êtes poëte », lui dit-il.

Le visiteur fit un geste quelconque qui, dans sa pensée, voulait dire oui.

Il y eut un silence, Gautier poursuivit :

« Si vous êtes poëte et si vous avez l'intention de vous livrer au théâtre, faites de la bosse. »

L'étudiant réprima un mouvement de stupéfaction. 11 ne comprenait pas du tout.

(( Vous ne comprenez pas, reprit Gautier, et je reconnais, d'ailleurs, que je suis incompréhensible. Mais je vais tâcher de m'expliquer. Tout bon drame doit pouvoir se jouer en ballet. Il faudrait, à la rigueur, qu'on pût représenter chaque scène, en retranchant les mots, par la simple pantomime, et que les gestes seuls fissent le dialogue. Vous avez commis une comédie en vers? Il y a un moyen sûr de savoir ce qu'elle vaut; jetez les vers au feu. Si, malgré cela, il est encore possible de jouer la pièce, c'est qu'elle est bonne; sinon, c'est qu'elle est mauvaise. Au théâtre, le langage n'est qu'une loque dont on doit pouvoir se passer. »

L'étudiant, quelque peu étonné d'entendre

une semblable théorie dans la bouche d'un amoureux du style et de la forme, hasarda cette objection :

« Quand vous faites des vers ce ne sont pas des loques.

— Pardonnez-moi, reprit Gautier, je ne suis qu'un marchand d'habits galons...

Mais ne parlons pas de moi et reprenons notre propos. Quiconque veut s'adonner au théâtre doit d'abord commencer par faire de simples ballets et de simples scénarios, s'habituer, en un mot, à exécuter des compositions sans paroles. Ce travail, fastidieux, éminemment bête, est à l'art dramatique ce que la bosse est au dessin. Pas de bosse, i

pas de dessin ; pas de pantomime, pas de 9

théâtre. Parbleu, jeunes gens, faites de la *

bosse ! »

Il y avait une certaine ironie dans le ton

avec lequel Théophile Gautier avait dit ces paroles, et, peut-être même, quelque amertume.

Eu ce moment, le chat brun qui dormait sur la cheminée s'éveilla et vint frôler son dos en voûte contre la jambe de son maître. Gautier lui passa paternellement la main sur l'échiné et reprit, cette fois sans ironie :

« Si vous êtes poëte, laissez là le théâtre. Il ne faut pas avoir de vers dans la tête si l'on veut se tenir sur les planches...

— Mais Shakespeare, interrompit l'étudiant. »

— Shakespeare? fit Gautier, oui, et Hugo. On a vu, il est vrai, des poètes être des auteurs dramatiques, mais qu'ils sont rares ! Un poëte doit avoir la bride sur le cou, un dramaturge ne l'a jamais. Moi qui

VOUS parle, je n'ai rien fait de bon au théâtre. J'ai tenté des comédies, j'en tenterai encore, mais il vient un moment où je me sens emporté hors des hsières de la scène.

Il jeta un coup d'œil sur un secrétaire et ajouta :

— J'ai là des. pièces commencées, je ne les achèverai pas. Ayant blanchi dans le feuilleton, je ne me fourvoie pas jusqu'au bout. D'ailleurs, faire un drame, un vaudeville ou une comédie, c'est construire une charpente, agencer une carcasse; il n'entre pas là dedans plus de style qu'il n'entre de décorations ou de sculptures dans l'écorché de planches d'une maison ; tout esprit médiocre peut y réussir. La plupart des gens de théâtre ne sont que des ouvriers en menuiserie; on ne trouverait

pas dans vingt de leurs œuvres un seul trait littéraire. Le public le demande^ à ce qu'il paraît. La poésie le gêne? Elle ne le regarde pas. Moi, je n'ai jamais pu me faire à ce métier -là. J'ai dit, un jour, à d'Ennery : « Prends-moi donc dans tes ateliers pour m'apprendre à ajuster des machines. » 11 m'a répondu : « Je ne veux pas, tu me gâterais tout mon bois. »

Il se leva, puis montrant la comédie sur laquelle il s'était endormi :

— Voilà un gaillard qui n'a jamais fait que des carcasses. Il est célèbre. Je n'aurais jamais eu ses succès. Et pourtant il me semble que je vaux mieux que ce monsieur-là. »

Théophile Gautier dit le mot de monsieur avec un inénarrable dédain. Deux simples syllabes contiennent quelquefois des mondes.

Ce monsieur-là I Cela signifiait qu'il était le dernier des grimauds de coulisses, un philistin, un être creux, un marchand de pruneaux qui se mêlait d écrire, un barbouilleur qui avait volé le sort. Lui ! joué à Paris, édité chez Michel Lévy, lui écouté, applaudi ! « Mais il n'y avait donc plus que des niais partout! » Ce monsieur-là! Cela ne valait même pas la peine d'être salué. Quand ce monsieur-là allait quelque part, il était digne qu'on le fît monter par l'escalier de service et qu'on le traitât à la cuisine.

Voilà quelques-uns des dédains contenus dans ce monsieur-là.

Lorsque Gautier l'eut prononcé, il se mit à rire, comme pour l'atténuer et dire : « Au moins, ce n'est pas sérieux. X..., après tout, est un excellent garçon. »

L'auteur de Mademoiselle de Maupin et des Grotesques tempérait les foudres littéraires par le sourire de l'homme bon et par le rire du bonhomme.

Il fit un haussement d'épaules familier et ajouta, sur un ton de -plaisanterie large qui enlevait toute dureté à ses propos :

(( Ces faiseurs de carcasses ne valent pas le papier de leurs affiches ; le bon Dieu les fabrique avec ses cervelles de rebut. Sedaine écrivait comme un maçon. »

Il changea de sujet brusquement :

« Vous lisiez, tout à l'heure, le Capitaine Fracasse.

— Oui.

— J'espère qu'on s'y marie un peu.

— C'est vrai. Mais, en revanche, on s'y bat.

— C'est une répétition. Il n'y a, d'ail-

leurs, que deux circonstances dans la vie où l'on use de quatre témoins, deux de part et d'autre : quand on se marie et quand on se bat. Mais il y a une différence : on se marie plus souvent pour se battre qu'on ne se bat pour se marier. »

Les plaisanteries sur le mariage sont vieilles comme le mariage lui-même, et innocentes comme les enfants qui en proviennent. Gautier rit lui-même de celles-là, tout en rallumant son cigare. Il ne quittait jamais ce morceau de végétal couleur chocolat, sur lequel il se livrait sans cesse à des tentatives d'incendie. La conversation faisait des méandres et des coudes. Peutêtre serait-il difficile, sinon impossible, d'en reproduire ici tous les caprices. Causer n'est pas parler, parler n'est pas écrire, et ce qui enchante dans un tête-à-tête pour-

rait bien sembler froid dans une conférence ou un livre. Quoi de plus éblouissant qu'un ruisseau courant sur des cailloux mille fois lavés et polis? Cependant, plongez-y les mains, vous ne recueillerez qu'un peu d'eau terne. Ce qui en faisait la splendeur, c'était le frissonnement, l'allure, la nacre du sable, les reflets du ciel, le soleil. Comme on n'enchâsse que le diamant on ne burine que la pensée. Une causerie est chose si fragile, si fluide, si faite de paillettes et de rayons, que pour en donner l'impression vraie, il faut, non la citer, mais la décrire. Théophile Gautier, après s'être levé, s'était remis dans son fauteuil , une jambe repliée sous lui, à la mode turque. Il adorait se récréer à des paradoxes bouffons. M. Emile Bergerat, qui vécut dans son intimité, raconte qu'absolument fermé à la

musique, Gautier émettait, par badinage, les théories musicales les plus surprenantes. D'après lui, les musiciens étaient les bourreaux de la nature. « Ce qu'ils appellent chanter juste, disait-il, c'est, dans l'ordre, chanter faux; et ce qu'ils appellent chanter faux, c'est, en réalité, chanter juste. Ce qui le prouve, c'est que les chanteurs n'ont qu'à ouvrir la bouche pour faire aboyer les chiens, et que, tout au contraire, ces animaux acceptent, sans broncher, mes hurlements. » Après de semblables sorties, il ne manquait jamais de rire et de rallumer son cigare. Puis, il repartait, éclatant sur toute chose, art, poésie, cuisine, en aperçus pittoresques, en plaisanteries violentes et colorées, usant de termes d'un argot flamboyant, découpant des phrases dignes de l'atelier et dignes de l'Olympe. Il y avait

dans cette conversation un fond d'étrangeté savoureuse relevée de saillies gauloises, et comme une extravagance heureuse qui vous charmait. Quelquefois, pour emprunter à Rabelais un mot superbe, Gautier s'exprimait de façon horrifique. « Si tu continues, criait-il un jour à l'un de ses amis sur un ton de colère burlesque, je vais t'ouvrir le ventre et tirer lentement tes entrailles jusqu'au fond du jardin ^. »

On remarquera, dans cette plaisanterie, une sorte de parodie des cruautés orientales. En effet, lorsque Gautier parlait, on croyait entendre un Turc ayant l'esprit d'un Gaulois. Quelqu'un a dit que tout en lui était spirituel, autant que chez Voltaire, mais différemment, et c'est vrai. Il avait

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