‹ Victor HugoChapitre 2 sur 2 · M. Emile Bergerat, dans le Bien public · texte numérisé non relu

M. Emile Bergerat, dans le Bien public

des mots drôles qui vous éblouissaient comme de brusques rayons de soleil.

Cependant letudiant songeait à l'objet de sa visite. Mais comment s'exprimer sur un tel sujet? Décidément, le projet de festin moyen âge ne pouvait émaner que de fieffées cervelles de fous. Il ne pensait pas que le poëte pût avoir la superstition du mauvais œil et imagina, pour entrer en matière, d'exhiber la lettre du maestro jettatore. Pendant que Théophile Gautier en examinerait le contenu, on pourrait hasarder la proposition. Il tire le pli de sa poche et le lui présente.

U auteur de Spirite avait des superstitions incurables; il fuyait jusqu'au souvenir des gens réputés pour avoir le mauvais œil. Or, il faut avouer qu'il y avait là une coïncidence bizarre. De tous les personnages

illustres qui vivaient alors à Paris, il n'y avait peut-être que Théophile Gautier qui redoutât le mauvais œil ; d'autre part, un seul l'avait, sans doute, de tous ces hommes célèbres ; or, la signature qu'on présentait à l'un, était justement celle de l'autre. Niez donc la fatalité !

Le visiteur se préparait à parler, lorsque Gautier lui rendit silencieusement la lettre. En même temps il s'accomplissait dans la physionomie du poëte comme une révolution météorologique. D'épanoui il devint soucieux. C'était un nuage sur le soleil.

Le jeune homme sentit vaguement qu'il venait de faire un pas de clerc, perdit courage, garda un instant le silence, balbutia un salut et sortit.

Assez longtemps après, il lut dans un journal que Théophile Gautier, dans sa

longue carrière de critique, n'avait jamais nommé le fatal maestro. On ajoutait qu'un autre écrivait le feuilleton dès qu'il fallait rendre compte d'une œuvre nouvelle du célèbre musicien.

Un an après cette visite, l'étudiant prenait de nouveau la route de Neuilly. II allait rue de Longchamps, n° 33. Comme la première fois, il faisait beau temps et la porte était ouverte. Il apposa son nom sur le feuillet d'un cahier et se rendit à l'église. Il y avait foule aux abords ainsi qu'à l'intérieur. On enterrait Théophile Gautier !

Songeant, peut-être, au jour où il mourrait, le poëte avait écrit ces vers :

Le squelette était invisible Au temps heureux de l'art païen; L'homme, sous la forme sensible, Content du beau, ne cherchait rien.

Pas de cadavre sous la tombe, Spectre hideux de l'être cher, Comme d'un vêtement qui tombe, Se déshabillant de sa chair.

Mais au feu du bûcher ravie.

Une pincée entre les doigts, Résidu léger de la vie.

Qu'enserrait l'urne aux flancs étroits.

Ce que le papillon de l'âme Laisse de poussière après lui, Et ce qui reste de la flamme Sur le trépied, lorsqu'elle a lui.

Tout au plus un petit génie Du pied éteignait un flambeau; Et l'art versait son harmonie Sur la tristesse du tombeau.

On le voit, Théophile Gautier rêvait d'autres funérailles que des psalmodies funèbres et le sommeil dans un linceul. L'artiste qui avait eu la haine de tout ce qui est triste.

le mépris de tout ce qui est banal, l'amour de tout ce qui est joie, parfum et lumière, eût, sans doute, voulu des obsèques moins noires. L'office, par je ne sais quelle ironie des choses, fut célébré dans l'église la plus chélive et la plus laide de Paris, et Théophile Gautier monta, lui aussi, dans un de ces hideux camions de la mort, tant faits pour inspirer l'horreur. Un piquet de soldats l'accompagnait comme s'il eût été un simple fonctionnaire public; autour de son cercueil tremblaient quelques maigres lueurs, et l'on récitait sur son corps les mêmes prières qu'on avait dites sur la guenille de Boileau. Deux choses seulement rompirent la monotonie de ces funérailles incolores. Au cimetière, le prêtre ayant brusquement emporté l'eau bénite, la foule jeta sur le cercueil les dernières feuilles de

l'automne. Le soleil resplendissait comme en été.

Des peuplades sauvages de l'Orient couchent, dit-on, leurs morts dans des jonques, le corps embaumé et la face tournée vers le ciel. Les amis du défunt, joyeux et parés comme pour une fête, se réunissent au son du zel et des cithares. Puis on livre la jonque au courant d'un fleuve. Les morts s'en vont ainsi, au fil de l'eau, lentement poussés vers la mer, n'ayant d'autres cierges mortuaires que les étoiles ou le soleil, d'autre linceul que des fleurs, d'autre tombeau que la nature, et bénis, au passage, par les arbres des îles qui secouent leurs parfums sur eux. Une telle sépulture allait à Théophile Gautier! Pourtant, qui le croirait ! p3ut-être n'eut-il pas voulu qu'un fleuve, en l'emportant, exilât son cadavre

d'une patrie mutilée. A l'époque de la guerre, il revint à Paris lorsqu'il sut que la grande ville allait lutter, car, lui qui aimait la lumière, il avait le culte de Paris, et il savait, d'ailleurs, qu'on n'éteint pas sa flamme avec un casque! Et lui, l'artiste, lui l'épicurien antique, lui l'enveloppe insensible, lui l'amoureux de l'Orient, des parfums et du sommeil, il n'eût, peut-être, voulu de ces poétiques funérailles que le jour oii, sans sortir de France, on eût pu livrer au Rhin la barque emportant son corps !

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