CHAPITRE DE NOTRE-DAME DE PARIS
11 y a dans Notre-Dame de Paris, le roman célèbre de Hugo, un chapitre où Claude Frollo, l’archidiacre austère au front chauve, à la science et au cœur pleins d’abîmes inconnus sur lesquels il semblait toujours penché — àme à demi égarée, chuchotaient les gens, dans le vestibule de l’enfer — reçoit nuitamment, en sa cellule canonicale du cloître de la Cathédrale, la visite du roi Louis XI déguisé pour la circonstance en « Compère Tourangeau », ses jambes maigres dans sa robe fourrée, le bonnet sur le nez, et accompagné de son médecin Coictier.
Après de longues discussions théologiques au cours desquelles le « Compère Tourangeau », toujours serré dans ses finances, voudrait bien sonder habilement l’archidiacre pour savoir si, dans le secret de son alchimie et l’étude de ses in-folios, il n’a pas trouvé le moyen de faire de l’or, soudain, dit Hugo, Claude Frollo revenant à ses spéculations philosophiques « ouvrit la fenêtre de sa cellule et désigna du doigt l’immense église qui, découpant sur le ciel étoilé la silhouette ■ noire de ses deux tours, de ses côtes de pierre et de sa croupe monstrueuse, semblait un énorme sphinx à deux têtes assis au milieu de la ville.
« L’archidiacre considéra quelque temps en silence le gigantesque édifice, puis étendant avec un soupir sa main droite vers le livre imprimé qui était
ouvert sur sa table et sa main gauche vers 'Notre-'Dame, et promenant un triste regard du livre à l’église : Hélas, dit-il, ceci tuera cela. »
Et Hugo, nous expliquant ces paroles énigmatiques, ajoute aussitôt: « Ceci tuera cela » c’est-à-dire « Le Livre tuera l'édifice. »
Puis, développant sa pensée : l’architecture, dit-il en substance, c’était l’idée écrite par la pierre, et rendue visible à tous les yeux, l’histoire matérielle et morale de l’humanité sculptée dans le granit, depuis la Pyramide de Chéops jusqu’à la Cathédrale de Strasbourg. Les savants seuls écrivaient sur le parchemin et lisaient. Pour la foule, en Inde elle lisait les Védas sur les toits et sur les murs des pagodes où défilaient des armées de Dieux et les vieilles légendes de la terre ; en Egypte, sur les murs des hypogées et sur les pans de pierre des obélisques, l’écriture et l’image se confondaient dans le langage des hiéroglyphes; au temps des Celtes et des Druides, chaque « pierre levée » était une lettre se dressant sur le sol, et dont la réunion, comme celle des alignements de Carnac, écrivait toute une phrase, toute une formule mystique, et, durant le Moyen Age, le peuple qui venait prier aux églises voyait représentés les enseignements divers du christianisme, et toute sa mythologie, sur les portails, sur les flancs et sur les tours de l’édifice. Qu’est-ce que ces calvaires bretons, où se pressent en rangs serrés ces multiples petits personnages figurant les scènes de l’Ancien et du Nouveau Testament, sinon des espèces de tableaux d’histoire qui montraient aux fidèles ce que le prêtre commentait dans sa chaire? Ainsi, durant les six mille premières années du monde, depuis le temple le plus immémorial de l’Asie jusqu’à la cathédrale de Cologne, l’édifice a été la grande écriture du genre humain.
Au quinzième siecle tout change. Gutemberg invente l’imprimerie. Grâce à ses lettres de plomb, ce qui est écrit va se répandre désormais à des millions d’exemplaires dont le prix de revient est extraordinairement minime ; le fait et la pensée vont se traduire par le livre, qui tue l’image et le symbole. L’architecture devient toute rectiligne et utilitaire, et la sculpture une ornementation purement décorative, employée avec parcimonie, étant un luxe inutile en soi, et qui coûte cher. Ce qui avait besoin d’un monument pour être exprimé , quelques feuillets cousus ensemble suffisent pour vous le dire ; et pendant des siècles le livre, à son tour, poursuit son oeuvre et change la face du monde.
Mais tout ici-bas est perpétuelle transition; rien n’existe de définitif; tout marche et transmute. Et voici apparaître au seuil du dix-neuvième siècle, une invention nouvelle, aussi stupéfiante que l’imprimerie ; de même que celle-ci avait fixé et répandu le Verbe, la photographie va fixer et multiplier l’image, l image qui aujourd’hui recommence à tuer le Verbe.
Auguste Vacquerie
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Auguste Vacquerie.
« ( '.a'ur Jier (/ni iln Destin relève les défis.. . «