‹ Victor Hugo, photographeChapitre 2 sur 14 · V. II · texte numérisé non relu

V. II

Qu’est-ce que le livre ? Des mots ! des mots ! Voici, pour éduquer les peuples, la figure vivante des choses, non plus ruineuse et immobile comme la pierre sculptée des cathédrales, mais d’une exécution praticable à tous, et s’expédiant dans une enveloppe de papier d’un bout du monde à l’autre bout. Claude Frollo n’avait pas prévu cette révolution-là.

Il y a relativement peu de temps d’ailleurs que l’on commence à s’apercevoir de ce rôle nouveau, immense, que la photographie se met à jouer, et que c’est elle dorénavant qui écrira l’histoire de l’humanité. Ni le vieux savant Fabricius qui, en 1 556 , reconnaissait au chlorure d’argent, qu’il appelait la lune cornée, la propriété de se colorer en violetnoir aux rayons du soleil, ni J oseph-Nicéphore Niepce qui, en s’occupant de créer un nouveau genre de gravure, fit, en i8i3, la première photographie sur une plaque de cuivre argentée et recouverte de bitume, ne se doutaient de la merveille future qui s’enfantait entre leurs mains. Seul un vieil alchimiste italien, un confrère de ce Claude Frollo du poète, avait, en inventant la chambre noire, pressenti peut-être :

« JVous pouvons maintenant, s’écriait Porta avec enthousiasme, dans son Traite de la Magie naturelle, nous pouvons espérer désormais découvrir les plus grands secrets de la nature ! »

Mais cette image qu’il projetait renversée sur un écran blanc, il ne pouvait la fixer ; il tenait le principe physique de la photographie, tandis que de son côté Fabricius en tenait le principe chimique. 11 a fallu trois siècles pour réunir les deux découvertes qui, séparées, n’étaient rien, qui, unies, furent la photographie ! La première « chambre » photographique construite par Porta se composait d’une simple boîte carrée percée d’un petit trou. 11 avait reconnu en effet, de même qu’un moine Béné-

dictin et que l’illustre peintre Léonard de Vinci, que si l’on perçait une étroite ouverture dans le volet d’une pièce entièrement close à la lumière, les images extérieures venaient se dessiner nettement sur le mur opposé à cette ouverture. C’est une expérience que chacun peut facilement refaire s’il en a la curiosité. Si l’on dispose surtout d’une pièce au rezde-chaussée, on verra non seulement la maison d’en face se reproduire, renversée, sur un drap tendu, mais aussi les gens et les voitures aller et venir, la tête en bas. La « chambre » photographique de Porta, établie sur cette donnée, ressemblait fort , en somme , à nos appareils

modernes, et, comme eux , dessinait l’image sur une glace dépolie. Seulement, devant l’impossibilité de fixer cette image, on suivait au

crayon, sur le verre, le contour de l’objet reproduit. Par un procédé non moins rudimentaire furent exécutées en 1780, par le professeur de

physique Charles, les premières photographies sur une surface sensible.

Sur un papier imprégné de chlorure d’argent il projetait en ombre chinoise, au moyen d’un fort rayon solaire, la silhouette d’un de ses élèves ; le papier noircissait dans les parties éclairées et laissait finalement le découpage d’une silhouette blanche. Ainsi furent faits les premiers portraits.

L’on songea bientôt à se servir de l’antique chambre noire de Porta en y ajoutant une lentille de verre, comme dans les lunettes, et lorsque Daguerre, unissant ses efforts à ceux de Niepce, eût présenté à l’Académie des Sciences des résultats réguliers, il y eut un universel mouvement de curiosité ; l’on sentit qu’il s’ébauchait là quelque chose. En 1839, l’État vivement sollicité, avec une intelligence qui lui est peu coutumière, acheta l’invention à Daguerre, moyennant une pension viagère de 6.000 francs, afin de la jeter dans le public et que chacun put y travailler.

Ce ne fut pas toutefois l’horizon ouvert d’une future documentation des faits et des choses qui frappa alors les esprits. La cause en était bien simple : manipulations préparatoires très délicates, et nécessité d’une pose fort longue restreignant considérablement le nombre des sujets qu’il était loisible de reproduire. Ce fut surtout, observation curieuse, le point de vue artistique, délaissé depuis et auquel on revient aujourd’hui, qui d’abord intéressa. La question immédiate qui se posa fut celle-ci : « Un art nouveau a-t-il paru ?» A l’unanimité, les artistes officiels répondirent : « Non. »

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