LE SOMMEIL DU DISCIPLE
se laisser prendre ni toucher par personne , d’être farouche, de se faire respecter même de moi. Il y a des moments où elle a certainement quelque chose à me dire et où elle essaye de parler ; elle se frotte contre mes
jambes, elle grimpe après moi, elle vient sur la table où j’écris, et me tire
le bras avec sa patte, pour que je me tourne de son côté ; elle a, dans ces
instants, un regard extraordinaire, je me penche sur ses yeux profonds, et
il me semble y voir, là-bas, tout au fond, je ne sais quoi qui se débat, une âme, je le crois. Ah ! chère bête, je voudrais te jeter une corde ; mais je n’en ai pas ! » Et voilà pourquoi Mouche a passé à la postérité, portraicturée dans le même album que Hugo, le demi-dieu.
Il fallut profiter toutefois du moment où elle dormait, car à cette époque, comme nous l’avons dit, on ignorait « l’instantané » ; sa nature fière se fût effarouchée sans doute de 1 attirail photographique, et son indépendance naturelle lui eût fait immanquablement tourner la tête dès qu’on lui aurait dit le traditionnel : « Ne bougeons plus ! »
Quelques un autre ami du poète , un des plus AUTRES dévoués également, était Meurice, alors gracieux
VISITEURS jeune homme de trente à trente-cinq ans, aujour- ET PROSCR1 I S. d'hui vieillard aux cheveux blancs : « 7/ ne manque pas de venir tous les ans, écrit Vacquerie. Combien de mois cependant sans serrer sa main fraternelle ! »
Puis, parmi ceux qui venaient voir les exilés, il y eut Madame de Girardin.
Cette femme célèbre, née Delphine Gay, qui, dès l’àge de quinze ans, avait, comme Hugo, publié ses premières poésies, et que l’Académie avait laurée elle aussi, à dix-huit ans, avait été aussitôt comparée à Corinne chantant ses odes au bord du Cap Mi séné, et surnommée « la dixième Muse ». C’était en ce temps une beauté à la mode, sentimentale et pensive, à la taille élevée et souple, et tous les plus grands écrivains du siècle, tous les poètes, la traitèrent en reine. Lamartine raconte qu’il la rencontra en Italie, effeuillant des pervenches dans les cascades et laissant flotter au souffle de la brise ses longs cheveux dénoués ; il la retrouva à Paris chez Victor Hugo, dans son salon de la Place Royale, oit elle venait souvent. Elle avait épousé, en i83i, le publiciste Emile de Girardin, l’ingénieux et révolutionnaire inventeur de la presse à bon marché,
girouette falote aux convictions flottantes, plaidant le bon comme le mauvais, et qui tantôt se rapprochait de l’Empire, tantôt s’en éloignait, au gré de l’influence qu’il en pouvait tirer. Lorsque sa femme fit le voyage de Jersey, ce fut, sans nul doute, chargée par l’Empereur de sonder Hugo, de pressentir le proscrit sur une rentrée possible, sur un pardon accepté par lui.
C’était à la fin de i853, raconte Vacquerie. Elle était dans la plénitude de sa réputation ; elle venait de faire jouer Lady Tartuffe et d’achever la Joie fait peur. Etait-ce sa mort prochaine (elle devait mourir l’année d’après) qui l’avait tournée vers la vie extra-terrestre ? Toujours est-il qu’elle était très préoccupée des Tables parlantes, auxquelles elle croyait fermement, passant ses soirées à évoquer les morts. Elle voulait absolument qu’on crût avec elle, et, le jour même de son arrivée à Marine-Terrace, on eut toutes les peines du monde à lui faire attendre la fin du dîner ; elle se leva dès le dessert, et entraîna un des convives pour tourmenter une table qui resta muette. Elle rejeta la faute sur la table, dont la forme carrée contrariait le fluide, et, le lendemain, elle acheta elle-même, dans un bazar de Saint-Hélier, une petite table ronde, à un seul pied terminé par trois griffes, qu elle mit sur la grande, et qui ne s’anima pas davantage. Elle ne se découragea encore pas, et, les jours suivants, la même expérience eut lieu, avec mêmes résultats. Chacun la raillait discrètement, mais tous ces insuccès répétés ne réussirent pas à l’ébranler, et elle resta calme, confiante, souriante, indulgente à l’incrédulité. L’avant-veille de son départ, elle pria ses hôtes de lui accorder pour son adieu, une dernière tentative. Pendant un quart d’heure, rien ; mais l’on avait promis d’être patient. Après cinq autres minutes on entendit un petit craquement du bois. Ce pouvait être l’effet d’une pression involontaire des mains fatiguées ; mais bientôt ce craquement se répéta, grandit, puis ce fut une sorte de tressaillement électrique, une agitation fébrile. Tout à coup un des pieds se souleva; Madame de Girardin demanda : « Y a-t-il quelqu’un? Si oui, et qu’il veuille nous parler, qu’il frappe un coup ! ». La griffe retomba, en un bruit sec. Ce furent d’abord les vagues conversations ordinaires avec toutes les tables tournantes, la divination du mot qu’on pense, questions et réponses un peu imprécises que la foi peut interpréter à son gré. Mais soudain une « àme » évoquée répondit ; c’était celle de Léopoldine Hugo, l’infortunée victime engloutie avec Charles Vacquerie, il y avait dix ans, dans l’affreux tourbillon des flots. Charles Hugo questionna sa sœur « qui sortait de la mort pour consoler l’exil » ; Madame Hugo pleurait, Vacquerie était bien près d’en faire autant, et une inexprimable émotion étreignait toutes les poitrines.
Marine-Terrace.
" Lu maison i lu //orlr s' éclair?
il’ une socle il? halo céleste... »
( l*AUK II.)
elle-même.
La serre de Marine - Terrace , A J ERSEY.
La chatte d’Auguste
V ACQUERIE.
» J'ni /nu /Durs Mouche , mu r/iut/r blanche et noire, ni/ant nu Jront son louji de retours mur t/tn laisse unir son menton blanc... »
La nuit se passa de la sorte à interroger la disparue, à lui demander si elle était heureuse là où elle se trouvait. Les plus incrédules s’avouèrent vaincus, et ce ne fut pas sans un frisson d’épouvante de ce surnaturel apparu qu’avec le jour levant, qui chasse les fantômes, chacun s’en alla coucher. Les Esprits avaient fini par céder à l’appel ; Victor Hugo fut plus obstiné et ne céda point devant les efforts de son ancienne amie. Par contre, quand elle fut partie, il se mit comme elle à faire parler les Tables, et à interroger «l'horizon mystérieux» quelles lui ouvraient.
Madame de Girardin avait dû passer devant l’objectif. Ce n’était plus Corinne. L’image qui nous en reste, et que nous donnons, correspond bien à ce que maintenant Vacquerie écrivait d’elle : « Sa grande
réputation, son grand talent, ses vers politiques, ses tragédies, l'ampleur de sa beauté, tout, jusqu’à la colonnade de son hôtel des Champs- Elysées, lui donnait quelque chose de pompeux et de solennel ; on la trouvait très belle, et il ne venait pas à l’idée d’en être amoureux. » Il est à remarquer toutefois que, par suite de l’insuffisance orthochromatique des plaques, les « jaunes », comme les « verts », devenaient du noir sur les clichés, et Madame de Girardin nous apparaît avec de magnifiques cheveux d’ébène. Elle dût être navrée en recevant ce portrait, elle qui était si fière de ses cheveux blonds, et qui prétendait qu’une femme brune est un garçon manqué.
Paul Meurice, Madame de Girardin et quelques autres, comme le médecin de Victor Hugo, le docteur Allix, comme la sœur de ce dernier, élégante jeune femme à la main aristocratique, au visage d’un pur ovale, au corsage de gaze noire transparente, comme la sœur de Madame Hugo, la mignonne et affectueuse Madame Chenay, étaient les heureux ; ils venaient et s’en retournaient ! Mais il y avait à Jersey une véritable petite colonie de proscrits, au nombre d’une centaine environ, réunis d’un peu partout, et qui, pas plus que Hugo, n’avaient le droit de fouler désormais le soi de leur patrie.
C’était Ribeyrolles, qui, destiné jadis par sa famille à l’état ecclésiastique, était devenu démocrate ; défenseur ardent de la République, il avait été condamné à la déportation pour avoir, en 1849, avec Ledru-Rollin, fait publiquement appel aux armes contre l’Assemblée Législative, à la suite du vote de l’expédition de Rome, qu’il considérait comme une violation de l’article de la Constitution défendant d’attenter à la liberté des peuples. Réfugié d’abord à Londres, il vint à Jersey publier le journal L’HOMME, qui fut en quelque sorte l’organe officiel des exilés, et qui, comme nous le verrons tout à l’heure, faillit causer leur perte: « 'Effrayant au premier abord, nous dit de lui Charles Hugo,
séduisant au second; inculte d'aspect et de visage, chevelu, barbu, noir, ayant l’œil terne et le regard loyal, le sourcil froncé et le regard bon, dur avec lui-même, brutal avec la détresse et acceptant tout du drapeau, même la mort. » Véritable calque physique et moral de cette espèce de Socrate farouche, son admirable portrait nous le représente, la main sur son bâton, comme un philosophe antique.
C’était Guérin, un autre journaliste, sorte de tribun enthousiaste, grand admirateur des héroïsmes civiques, et que sa photographie nous montre, la poitrine gonflée et les yeux levés, comme s’il haranguait la foule sur une barricade ; c’étaient Xavier Durieu, Kesler, et le Général Le Flô, le même qui devait devenir ministre de la guerre après Sedan.
Ce dernier, ancien adversaire politique des proscrits, s’était rapproché d’eux dans l’infortune commune; il était à Jersey avec ses jeunes enfants, choyés de tous, et qui nous ont valu trois beaux portraits. L’un d’eux reproduit un des garçons, en un joli éclairage, et dans une attitude qui rappelle celle du petit mendiant de Murillo ; sur un autre, la petite fille est charmante de simplicité et de naturel, de timidité enfantine. Le troisième est plus remarquable encore. Il nous présente une sorte d’ Enfant d’Edouard, aux yeux de rêve, infiniment douloureux et mélancoliques, un peu hagards même, aux longs cheveux tristes, à la gorgerette blanche, seul triangle lumineux ouvert dans son vêtement noir. On le dirait descendu d’une page de La Legende des Siècles; l’on croirait voir cet enfant tragique de l'Aigle du Casque, ce petit lord Angus « qui semble presque femme », et qui, pour venger une vieille rancune de famille, doit venir en champ-clos se mesurer avec le belluaire Tiphaine et se faire égorger par lui. Le visage est pétri d’une chair transparente, semblable à celle que peignait Prud’hon, pâle ivoire vivant. Il y a là de l’art tiré entièrement de soi-même, de l’art dans la pleine et complète acception du mot. C’est peut-être la plus belle photographie que nous connaissions, et certes il s’abrite au Louvre bien des oeuvres qui ne valent pas celle-là. Est-ce Charles Hugo, ou Vacquerie, qui en est l’auteur ? Rien de certain là-dessus, et ceux qui pourraient le dire d’une façon précise sont morts. Mais qu’importe le nom ? L’œuvre a vécu, et c’est le principal, même pour son auteur inconnu.
11 y avait encore, en fait d’exilés illustres, Sandor Téléki, un des héros de la Hongrie. Lorsqu’éclata la guerre de son pays contre l’Autriche, il vint à Paris, s’efforça de remuer l’opinion publique et d’obtenir du secours, mais ne put y parvenir. Condamné à mort par contumace, et pendu en effigie après l’écrasement de l’insurrection hongroise, il demeura en France, ou à Jersey, jusqu’en 1860; étant alors allé à Dresde, il fut
Ribeyrolles.
« b'itjnre < l'andln ? t‘l direcleur du Journal : « L’HOMME »...
( Page 21 .)
Le General Meszaros.
« Sun nnrlrnil nous le représente seni- Idnltle /'/ tinel/jne lielninnn f/es t'.osn- // n es , t) (/ ne/// ne iloi/e tlv l en/se //eiiil /t/ir Di’lneein.r, nnee s// /tel île en/nlle rotule, su pelisse île fourrure, et le Inni/ Ini/ntt de son elitlnmU' ... »
arrêté par le gouvernement saxon et livré à l’Autriche qui , sous la pression de l’indignation publique, dût le gracier. Elu député protestataire, on devait, un matin, le trouver chez lui, la tète fracassée, s’étant tué, comme il sembla prouvé, ayant été assassiné, comme ses partisans le proclamèrent. Nous le voyons ici, crâne énorme et dénudé dont les cheveux semblent descendus dans la barbe, une barbe de croquemitaine ou de loup, qui engloutit la moitié du visage.
D autres Hongrois étaient avec lui, parmi lesquels le violoniste Réminiy , barde inspiré qui suivait les batailles en chantant des vers enflammés, en faisant résonner son archet parmi la fumée de la poudre et le sifflement des balles, et le général Meszaros, le principal organisateur de l’armée insurrectionnelle. Après la défaite, ce dernier avait été, comme Sandor Téléki, pendu en effigie, puis s’était réfugié en Turquie, et, poursuivi par l’Autriche, avait rejoint à Jersey ses anciens compagnons d’armes. 11 nous apparaît, sur son portrait, semblable à quelque hetmann des Cosaques, à quelque doge de Venise peint par Delacroix, avec sa petite calotte ronde, sa barbe blanche en collier, sa pelisse de fourrure, et le long tuyau de son chibouk.
Mais, de toutes ces figures singulières, la plus singulière de toutes était celle de Pierre Leroux. C’était comme Ribeyrolles, et plus encore, « un philosophe », un philosophe professionnel , au sens antique et pratiquant du mot, état social fort rare aujourd’hui. Né en 1797, il avait vu le Premier Empire et s’était d’abord, après avoir été admis à l’Ecole Polytechnique, fait maçon, pour subvenir aux besoins immédiats de sa pauvre famille, puis typographe, puis prote, et avait inventé une nouvelle machine à composer. Entré au journal LE GLOBE en compagnie de Cousin et de Guizot, il ne tarda pas à se convertir au Saint-Simonisme et entreprit, avec Jean Reynaud, la publication d’une Encyclopédie. En 1840 il avait donné son principal ouvrage, dédié à Béranger et intitulé L’ Humanité, c’est-à-dire l’humanité nouvelle et régénérée qui allait régner sur le monde, donner au travail la paix et le pain, et la joie à l’univers ; beau et glorieux rêve commun à tous les cœurs généreux de cette époque. Nommé représentant de la Seine aux élections de 1848, il fut peu compris à la Chambre ; philosophe, les petits journaux le plaisantaient ; politique, ses adversaires l’assaillaient de quolibets ; Proudhon lui-même, révolutionnaire individualiste, lui reprochait de vouloir faire de la société un couvent laïque.
C’était un honnête homme inflexible , qui vota la loi où était inscrite parmi les condamnations privant les citoyens de leurs droits politiques la condamnation pour cause d’adultère. 11 offrait à ses amis des « repas d’idées », disant que les idées « valent bien des alouettes ».
En dehors de toute croyance, il mêlait dans ses œuvres les grands esprits de tous les siècles, Horace, Virgile, Jésus, Molière, Goethe, Ezéchiel, et se mettait lui-même sous l’invocation de l’Etre-Suprême et d’Isaïe : « Je ne vois clair, disait-il, 'Etre-Suprême ! que quand tu m’illumines ! » Aussi, quand à Jersey il se promenait en songeant, une Bible à la main, les cinquante-deux sectes protestantes qui se partageaient le domaine religieux de 1 ’lle couraient - elles toutes après lui, espérant chacune le prêcher et le convaincre ; mais c’était lui qui les prêchait.
11 commençait à se faire vieux et las d’avoir si longtemps crié dans le désert, à se tourner, comme Madame de Girardin, vers l’éternité « dont l’existence d'ici - bas n’est qu’un phare » et « vers la vie future dans les étoiles. » Devançant le trouble de nos âmes modernes, ce réformateur social avait, alors déjà, osé déclarer la faillite spirituelle de la science et son impuissance à nous rendre heureux : « A la suite de l'astronomie, de la chimie, de la physique, de la géologie et de toutes les sciences qui ont pris aujourd'hui le premier pas, les hommes de notre temps, qui se croient si éclairés, sont arrivés à une nuit noire : la nuit, la grande nuit, comme disait Goethe en mourant. Ils ne connaissent plus que le carbone, l’hydrogène, l'oxygène et l'azote ; leurs oracles s’écrient : nous sommes de l’air condensé. Qu'ont-ils donc découvert au fond de toute leur science ? Ea nuit ! Et lorsque j’essaye de parler aux Erançais de toutes ces choses, de l’âme, de la Bible, de la vie future, tout cela pour eux c’est "de la politique ” et ils me tournent le dos. » Et se désespérant d’être inutilement ainsi arrivé au terme de sa vie : « 0 mes utopies! ô mes rêves! 7/ me semblait pourtant que j’aurais fait du monde une si belle chose ! fe voyais tant de bonheur, non pas pour moi seul, mais pour tous sur la terre ! »
Quel pouvait bien être l’aspect de ce rêveur-prophète, qui se complaisait à écouter « le doux chanteur de la nuit, le mélodieux rossignol », qui mania la truelle, écrivit un poème philosophique en prose, et épousa deux femmes dont il eut neuf enfants ? Extraordinaire comme lui, cet aspect, masque vraiment inoubliable que celui de ce Platon où il y a du Jean Valjean à face truculente et huileuse.
Tous ces proscrits étaient en somme les meilleurs gens du monde, mais il n’y a pas à se dissimuler que leur aspect était plutôt bizarre et rébarbatif. Avec leurs barbes, leurs chevelures et leurs toupets qui ne ressemblaient pas à ceux du commun des mortels, avec leurs tètes de diables sortis d’une boîte, leurs uniformes hongrois, leurs gilets à carreaux, leurs cravates monumentales, leurs longues redingotes à gros boutons, leurs robes de doges, leurs bâtons, leurs pipes et leurs chibouks, ils
Enfant Le Flô.
» En un joli édairntje et dans une a) h liu/t ‘ qui rappelle (‘elle du petit, men (liant (le Mûri! la... »
( P Ad ic 2a.)
Enfant Le Flô.
« Lu net i le fille est char munie de simplicité, de naturel, de timidité enfantine... »
(F agi: 2a.)
Enfant
Le Flô.
" (ï'i'sl imr surir il'/ù'f'iiril il' lùlatmnl , im.i i/ru.r r/nnii/rs , tn/.r In/lf/s c/ienrit.r Ins/rs, i ) lu i/nn/r/'pllr liliuirhe, seul Iniwij/r lilniniril.v dans son rrlrrnritl unir... »
(l*A(ili 22.)
formaient, pour les yeux mêmes les moins prévenus, l’assemblage le plus hétéroclite qui se puisse imaginer. Que veut-on que pût penser d’eux cette petite île féodale, toute vieillote de préjugés, pire que Londres pour le respect de la coutume et du décorum? Le Dimanche, ils n’allaient pas au temple entendre le prône des Révérends et, troublant la paix sépulcrale de ce saint jour, ils cognaient à la porte des boulangers en demandant qu’on leur vendît du pain dont ils avaient omis de faire provision durant la semaine, ils faisaient rôtir du rosbeef que la loi protestante ordonne de cuire la veille et travaillaient à leur jardin en manches de chemise, un méchant chapeau sur la tête, toutes choses abominables à Dieu et aux Jersiais. Enfin, depuis qu’il avait découvert dans les manuscrits du Maître la pièce de vers célèbre intitulée Le Crapaud, qui devait un jour faire partie de la Legende des Siècles, Vacquerie ne cessait, avec un zèle touchant, de chercher dans l’îîe tous les crapauds malheureux, les délivrant de leur mauvais sort, et distribuant des taloches aux petits garnements qu’il surprenait en train de tourmenter l’un de ces infortunés batraciens. Personne n’y comprenait rien.
La rumeur publique répétait vaguement que le moindre de ces déconcertants personnages avait fait six mois de prison, et que plus d’un avait été condamné à mort ou aux galères. Aussi les appelait-on « les buveurs de sang » et affirmait-on que Victor Hugo joignait à ses horreurs morales l’horreur physique d’être bossu ; lorsqu’il se baignait, toutes les lorgnettes de la bourgeoisie se braquaient vers lui, pour vérifier cette monstruosité. Un autre scandale causé encore par les proscrits était de se baigner obstinément avec des caleçons ; à Jersey la pudeur était de se baigner nu. Le caleçon était considéré comme une hypocrisie. « Vérité de ce côté des Pyrénées, erreur au delà », a dit Pascal.
Toutes ces différentes conceptions des menus détails de la vie, tous ces ragots et tous ces papotages demeuraient cependant à fleur de peau, et n’avaient d’abord altéré en rien les bonnes dispositions de Jersey à l’égard de la petite colonie. L’hospitalité envers les étrangers, et principalement envers les proscrits, a toujours été, on le sait, la vertu majeure des Jersiais; graves, froids et rigides en apparence, mais intérieurement bons et compatissants, pleins de charité pour les souffrants , de tendresse pour les affligés, ils ont, à toutes les époques de l’histoire, offert un refuge sacré à ceux que les tourmentes révolutionnaires arrachaient au sol de leur patrie. Accueillants, même pour des hommes dont ils ne partagent ni les idées ni les opinions, et les recevant tous, depuis les huguenots chassés de France par l’Édit de Nantes jusqu’aux prêtres catholiques pourchassés par la Terreur, républicains, monarchistes,
croyants fanatiques, sectaires illuminés, révolutionnaires, avec une égale bienveillance, ils n’ont jamais fermé leur porte qu’aux voleurs et aux criminels, impitoyables envers ceux-là seuls, car il leur importe, d’autant plus que leur hospitalité est plus large, de ne pas laisser leur île devenir un repaire de bandits. La police impériale, de son côté, tout en surveillant d’assez près les proscrits , ne leur demandait que de demeurer tranquilles ; elle laissait aller et venir, sans formalité aucune et avec une entière liberté, tous les amis de France qui leur rendaient visite et séjournaient quelque temps auprès d’eux, se contentant, au retour, de faire fouiller les malles par la douane, et explorer les corsets et les bas des dames afin de s’assurer si elles ne se fabriquaient pas de fausses poitrines et de faux mollets avec les exemplaires prohibés des Châtiments. Tout allait donc pour le mieux. Charles et Vacquerie recevaient régulièrement et sans dommage leurs ravitaillements photographiques, le théâtre de Saint-Hélier faisait représenter en l’honneur de Victor Hugo, par une troupe jargonnant tant bien que mal le français, Tfuy-Dlas alors interdit à Paris, et les exilés avaient même leur imprimerie et leur journal, comme nous l’avons vu, sous la direction de Ribeyrolles.
Mais nos gens, il faut bien l’avouer, ne furent pas raisonnables. Tandis que l’Empire commençait à s’irriter de leurs incessantes proclamations et de leurs véhémentes philippiques, ils firent son jeu en se mettant à dos les Jersiais. Au lieu de tenir compte des préjugés, innocents en somme, de la population qui leur donnait asile et qui était, à ce titre, doublement respectable, ils se faisaient un malin plaisir de la choquer en face, non par méchanceté certes, mais par amusement, pour se distraire de leur ennui, et, se considérant comme des êtres infiniment supérieurs au reste de l’humanité, ils allaient répétant partout que les Jersiais étaient des sots. On continua cependant à les laisser dire, à les laisser faire, jusqu’au jour où, par une maladresse impardonnable pour qui connaît le loyalisme anglais, ils s’attaquèrent à la Reine Victoria.
Cette dernière étant venue en France faire visite à Napoléon 111, Félix Pyat, un autre proscrit, avait publié à Londres, le 22 septembre 1 855 , une « lettre ouverte », à elle adressée, et où l’on pouvait lire entre autres aménités :
« Madame , pour prix de l’ hospitalité que nous tenons des lois de votre pays, permettez-nous de vous présenter quelques utiles réflexions sur votre voyage. 'Et d'abord nous vous félicitons d'être revenue saine et sauve ; ce n'est pas sans risque que vous étiez partie. Tout s'est bien passé, et vous en êtes sortie sans accident. Dieu soit loué !
« Donc vous avez visité Taris, déjeuné à Saint-Cloud , dîné aux Tutle-
Pierre Leroux.
« O mes utopies ! à mes rêves ! il me semblait pourtant t/ue j’aurais fait du monde une si Itel le chose... »
Une Amie.
i' / ne éléi/anle / eu ne femme . à la main aristocralii/ue, au r/sai/e d'un pur orale. un rorsat/v dr f/t/cc nn/rr /rnnsnu/’rnfi1. . . »»
( I ’ai.i y i . )
Quelques autres Visiteurs et Proscrits.
I. UN PROSCRIT HONGROIS. — 2. P Al L MEURICK. — 3. MADAME L»E GIR A h DI N. — f\ . GUÉRIN. f>. SA N DU h TÉLÉKI .
ries, et lunché partout ; vous avez mis Canrobert au bain — c’est de l’ordre anglais du Bain qu’il s’agissait — et embrassé Jérôme. Maintenant que la fête est finie, que vous avez repris votre sang-froid, votre thé, vos tartines de beurre, et votre raison, raisonnons, s’il vous plaît. Qu êtes-vous allé faire chez cet homme ?
« Assurément vous n'avez pas été voir le ruffian d’Jiay market, vous, honnête femme autant que reine peut l’être. Vous êtes allé voir un allié. Vous avez pour cette raison supérieure, surmonté votre horreur d’un tel drôle, mis votre main dans sa main, votre joue sur la sienne, échangé votre Jarretière contre sa Cravate. Vous avez tout sacrifié, dignité de reine, scrupules de femme, tout jusqu’à la pudeur, pour l’amour de lui... »
Et la lettre se continuait sur ce ton, plusieurs pages durant.
Elle avait déjà causé à Londres un certain scandale, quand Ribeyrolles, sans doute à court de copie, comme cela devait fréquemment arriver, eut la folie de l’insérer dans son journal de Jersey. Ce fut ici, comme on peut le penser, bien pis qu’à Londres. Les Jersiais, déjà mécontents sur bien des points, se fâchèrent cette fois pour tout de bon. Les murs de chaque maison furent couverts de la proclamation comique et indignée que l’on connaît:
« Habitants de Jersey !
« A QUELQUE NATION QUE VOUS APPARTENIEZ, NATIFS OU ETRANGERS, VOUS TOUS QUI RESPECTEZ LE SEXE AUQUEL VOUS DEVEZ LE JOUR ET DONT
LA REINE VICTORIA est l’ornement, accourez au meeting qui sera tenu
DEMAIN SOIR SAMEDI DANS LES QUEENs’ ASSEMBLY ROOMS SOUS LA PRÉSIDENCE
de M. le Connétable de Saint-Helier.
« Venez tous manifester votre mépris pour un infâme libelle,
VOTRE REPROBATION ENVERS DES HOMMES QUI TRAITENT VOTRE REINE CHERIE COMME ILS FERAIENT DE LA CREATURE LA PLUS ABJECTE. ))
Vainement Hugo et quelques autres, qui déploraient la bêtise commise, dont ils se trouvaient solidaires malgré eux, et qui désapprouvaient les plaisanteries d’un goût douteux contenues dans le malencontreux factum, essayèrent-ils d’en enrayer l’effet et, dans une contre-protestation , d’expliquer aux Jersiais qu’il n’y avait là que des « traits d’esprits » très anodins, et de simples allusions politiques, qui laissaient complètement en dehors la personne féminine de l’auguste Victoria Les Jersiais s’obstinèrent à ne pas comprendre ces subtiles distinctions. La police impériale ne perdit pas une si belle occasion de tirer parti contre les proscrits de la mauvaise posture où ils s’étaient mis. Le meeting annoncé fut imposant et tumultueux ; il y eut des chants ininterrompus du Good
Save the Queen ! et des cris de « à la potence ! » Finalement trentesix exilés, sur une soixantaine, furent sommés d’aller se loger ailleurs. Hugo était du nombre : « 7/ ventait dur. Les mats craquaient. La marée « souffletait le bateau de lames brutales, et les flots irrités emportèrent vers « l'inconnu ces exilés de l’exil. »
Les uns partaient à Londres, les autres en Espagne, d’autres plus loin encore, comme Ribeyrolles qui devait, après des années de misère et sans avoir jamais voulu accepter d’argent de personne , mourir au Brésil, de la fièvre jaune. Quant à Hugo, il se retira à Guernesey. L’y laisserait-on tranquille ? Comment y serait-il reçu ? Fort heureusement les deux îles s’entre-détestaient ; les Jersiais appelaient les Guernesiais : Anes ! et ceux-ci leur répondaient : Crapauds ! Guernesey fut heureuse d’avoir une occasion d’être désagréable à l’île-sœur.
Ainsi finit la photographie à Jersey. A Guernesey les communications avec la France devinrent plus rares, les approvisionnements photographiques plus difficiles. Le cercle d’amis de Marine-Terrace et de Saint- Hélier était d’ailleurs dispersé, et l’on n’avait plus guère le cœur de s’amuser. Hugo surtout, absorbé d’abord par un avenir plus inquiétant, et, peu à peu, par l’approche de nouveaux événements qui se préparaient lentement sur le continent et auxquels il pouvait être, d’un jour à l’autre, appelé à prendre part, ne livra plus que rarement son « moi » à l’objectif et passa les loisirs qui lui restaient à sculpter ses meubles avec son couteau ; Charles s’adonna à la peinture, fit, de même que Vacquerie, de longues absences, et le collodion se reposa ; l’on n’exécuta plus guère que, de temps à autre, quelques groupes banals et familiers. Le laboratoire, si soigneusement installé à Marine-Terrace et nécessaire pour les manipulations compliquées dont nous avons parlé, ne fut pas rétabli à Hauteville-House.
C’est donc de Jersey que proviennent presque tous les clichés de l’album.
Mais ce que nous mettons dans les murs de nos maisons, dans les
Après les hommes, les choses. L’on s’attache aux lieux où l’on vit, comme aux êtres qui nous entourent , et des uns comme des autres nous aimons à conserver l’image.