V. II
un frère de Vacquerie, et se noyer entre ses bras, à Villequier, dans un dramatique accident ; le sort de l’autre, Adèle, devait être plus triste encore. Nature fragile et romanesque , jolie , avec quelque chose de vague dans le regard, de vaporeux dans tout son être, elle était guettée par la folie ; elle vit encore aujourd’hui, dans une maison paisible près de Paris, d’une existence assez douce, et sa pauvre àme s’est un peu calmée. Quel charmant portrait d’elle ! pâle et à demi-perdu, semblable à un lavis léger. Chose digne de remarque, un frère du poète, Eugène Hugo, était également devenu fou. Frère et père d’aliénés! Avait-il donc pris pour lui toute la force de cerveau de la famille, et l’éternelle balance de la nature rétablissait-elle ainsi son équilibre ? Ou bien est-il vrai que, comme le proclamaient les poètes antiques, génie et folie soient si proches l’un de l’autre, si près de se confondre !
Charles et François- Victor étaient les fils : Charles né en 1826, et François deux ans après.
Le père lui-même nous a parlé d’eux et nous les a dépeints l’un et l’autre : « L'un , le premier né, est un esprit alerte et vigoureux ; l'autre, le second, est un esprit aimable et grave ; le premier ressemble plus à l'athlète, le second plus à l'apôtre ; l’aîné est le rayonnant, le plus jeune est l’austère. » Et le poète qui distribuait l’éloge à ceux qu’il aimait, avec la même prodigalité exubérante que ceux-ci le faisaient pour lui, n’hésite pas à déclarer que la moindre production de leur esprit était géniale, à les comparer l’un à Voltaire, l’autre à Dante.
L’on peut déduire cependant de ces hyperboles — sous la phraséologie de Hugo il y a toujours une idée — le caractère divers des deux frères; Charles devait être physiquement plus agissant, et François plus rêveur. Leurs photographies nous les montrent bien de la sorte, différents d’aspect et de moral. Voyez Charles, les cheveux vastes et un peu ébouriffés, imberbe et la moustache forte, le regard ferme ; François au contraire, la raie régulière, les cheveux et la barbe peignés avec symétrie, les yeux plus fins, l’attitude un peu nonchalante.
L’un et l’autre cependant ils avaient lutté ensemble dans L'ÉVÉNE- MENT, ensemble ils étaient enfermés à la Conciergerie , pour délit de presse, lors du Coup d’Etat; ensemble ils vinrent rejoindre leur père et leur mère dans l’exil. François y traduisit Shakespeare et Charles joignit à ses travaux littéraires ses essais photographiques de précurseur. Ils devaient mourir, jeunes encore, Charles en Mars 1871, d’une congestion cérébrale, et François le 26 Décembre 1873.
Voici enfin Vacquerie, le satellite le plus fidèle, le vrai Pylade du poète, et que l’on dénommait le « dernier des romantiques ».
Celui que les railleurs appelaient malicieusement « le reflet de l’astre » était bien apte entre tous à faire de la photographie qui fût du Victor Hugo. De cœur et d’esprit il vivait en lui et par lui: « J'ai une bibliothèque unique , écrivait-il à son neveu, Ernest Lefèvre, resté en France. Sais-tu ce que j'ai lu cette année ? En fait de roman : Les Misérables ; en fait de poèmes : Dieu, La Fin de Satan ; en lyrisme : Les Contemplations et Les Chansons des Rues et des Bois. J'ai pour bibliothèque les manuscrits de Victor Hugo, je vais et viens dans ces chefsd' oeuvres, dans la virginité de ces aurores ! Joie effarée d’ Adam aux premiers jours de l'Hden ! »
L’on conçoit sans peine que, dans ces conditions, l’identification des deux pensées était complète.
Aussi, après les leçons de Charles, quelle joie de reproduire les traits de son idole ! 11 se l’assimile autant qu’il peut, et, lorsque lui-même pose devant l’objectif, il se plaît à le faire dans la copie des gestes et des profils du maître. L’album contient un Hugo dormant et un Vacquerie qui sommeille, des Hugo dans des éclats de soleil et des Vacquerie dans des rayons... C’étaient là des amusements un peu innocents, curieux encore par les états d’âme qu’ils traduisent. Sur l’un des portraits que nous donnons de lui, une auréole lumineuse semble tournoyer derrière la tête du disciple endormi ; sur un autre, fort beau, il est enveloppé, à l’instar de J(uy-Blas ou de Didier, dans un grand manteau noir d’où émerge seul son masque blafard, et il semble plongé dans une profonde méditation supra-terrestre. C’est enfin un grand profil sur fond obscur, d’un large et puissant modelé, avec un habile rappel de lumière sur l’épaule, et dans lequel il y a du tableau de maître.
11 est quelqu’un également que Vacquerie n'eut garde d’oublier, c’est son chat. Dans Profils et Grimaces, on trouve cinq pages sur Phedre, neuf sur Pascal, dix sur Molière, six sur Sophocle et, tant dans ce livre que dans les Miettes de l H istoire, une douzaine sur cet animal aimé. On voit par là quelle place il occupait dans son esprit.
« Mouche », c’était son nom, avait succédé à « Grise », une autre chatte connue à la Conciergerie et venue à Jersey dans un panier: « J’ai toujours Mouche, écrit-il, ma chatte noire et blanche, habillée pour le bal masqué, ayant au front son loup de velours noir qui laisse voir son menton blanc, ses dents fines et le bout de son nez rose, et, sur les épaules, son manteau, de velours noir aussi, garni par devant de larges bandes d'hermine. Tille ne joue jamais et semble savoir qu elle est née en exil d'une mère rencontrée en prison. C’est bien la chatte de la prison et de l’exil, solitaire et belle, notre et lustrée, sombre lumière. Je l'aime d'être fière, de ne pas