‹ Victor Hugo, photographeChapitre 4 sur 14 · INGRES, ELVXDRIX, ROBERT FLEURY, HEXRTOUEL DUPONT, ETC · texte numérisé non relu

INGRES, ELVXDRIX, ROBERT FLEURY, HEXRTOUEL DUPONT, ETC

Avec la même sérénité que l’Académie avait mise jadis à condamner Le Cid, l’Institut pictural prononçait son arrêt.

« II es/ le front île i/riinil sons lei/nel Iniiu/lonne In Inné... »

lîlOCilVAPHli; Haisisk.

« Tou! son être se lord sons le feu plutonlen du r/énie... »

Biographie Haisiie.

Lamartine devait, à l’occasion, fulminer à son tour :

« 'Est-ce un art que la réverbération d’un verre sur un papier? Té on ! C’est un coup de soleil pris sur le fait par un manœuvre. Mais où est la conception de l’homme ? Où est l’âme ? Où est l’enthousiasme créateur du beau ? Dans le cristal peut-être ; mais , à coup sur, pas dans l’homme. Ea preuve c’est que Titien, ou Raphaël, ou Y an Dyck , ou T(ubens, n’obtiendraient pas de / instrument du photographe une plus belle épreuve que le manipulateur de la rue. »

Ainsi s’exprimait le poète irrité, dans son Cours de Littérature, en phrases sonores dont chacune était un non-sens énorme. Mais les poètes sont bons garçons ; quand ils se trompent ils l’avouent, et le proclament même. Aussi Lamartine ne tarda-t-il pas à écrire le contraire de ce qu’il avait dit :

« Ea photographie contre laquelle j'ai lancé un anathème inspiré par le charlatanisme qui la déshonore, la photographie C’est le photographe Depuis que nous avons admiré les merveilleux portraits saisis à un éclat de soleil par Adam Salomon, nous ne disons plus : c 'est un métier. C’est un art. C'est mieux qu’un art : c’est un phénomène solaire où l'artiste collabore avec le soleil! »

Une double série d’œuvres lui avait donné tort en même temps : d’une part, ces photographies d’Adam Salomon, qu’il connaissait et que nous avons le regret de ne pas connaître ; d’autre part, le présent album que nous possédons au contraire, et qu’il dût ignorer, les auteurs en étant alors retranchés du monde par l’exil.

Il s’était rétracté de bonne grâce, on le voit, et avec tout le zèle désirable.

D’OU EST NÉ LE PRÉSENT ALBUM. — UN LABORATOIRE PHOTOGRA- PHIQUE EN 1 853.

tiques » comme on

C’était un tort, comme toujours, de protester a priori, et de dire d’avance : « en aucun cas » ; ceux qui protestaient étaient du reste les « classiques », ou prétendus tels, ceux qui ne voyaient dans l’art que le dessin, et qui supprimaient euxmèmes de leur peinture la lumière. D’avance ils étaient aveugles.

Mais il y en avait d’autres, « les remanies appelait, ceux qui, les maîtres du moins, sans

nier la forme, la voyaient enveloppée dans l’atmosphère de la nature ambiante, dans le soleil des midis, dans la lueur des crépuscules, dans le rayonnement lunaire des nuits. Que pensaient-ils, ceux-là, de l’invention nouvelle? Le contraire des « classiques », bien entendu. Et c’est pourquoi lorsque Hugo exilé aborda à Jersey, son fils Charles, qui l’accompagnait, apportait dans ses bagages cet instrument encore quelque peu insolite : un appareil de photographie.

On était alors en i85i. Sans être, de très loin, ce qu’ils sont aujourd’hui, les procédés matériels s’étaient améliorés et entraient dans l’usage pratique ; aussitôt l’invention de Daguerre achetée par l’État et mise dans le domaine public, une foule de gens s’étaient attelés à l’œuvre. Deux grands progrès venaient de s’accomplir notamment : l’un, en 1847, était l’obtention sur verre d’un premier cliché, qui permettait ensuite le tirage de la photographie sur un papier ; le second, en i85o, était l’emploi de l’albumine et du collodion dont la remarquable sensibilité diminuait suffisamment le temps de pose pour l’usage courant. Tout cela était de la pleine nouveauté qui dut tenter l’esprit chercheur de Charles Hugo.

Au bitume de Judée, primitivement employé, Daguerre avait substitué d’abord la résine provenant de l’essence de lavande distillée ; la pose nécessaire était alors de quinze minutes environ, ce qui rendait le portrait même impossible ; quant aux paysages, par suite d’un manque d’orthochromatisme complet, c’est-à-dire faute pour la plaque de s’impressionner à certaines couleurs, les verdures ne s’imprimaient pas et ne donnaient que des masses opaques dont les bords étaient à demi rongés par le blanc du ciel. En 1841 l’on avait découvert ce qu’on appela les «accélérateurs de sensibilité », le bromoforme, le chlorure de soufre, et le chlorure d’iode récemment employé à nouveau dans la fabrication de nos plaques au gélatino-bromure ; en même temps l’objectif se perfectionnait. Ce fut l’époque de ces « daguerréotypes » sur métal, aux reflets argentés, qui commencèrent à remplacer pour les portraits de famille les anciennes miniatures, et dont chacun de nous possède quelque spécimen, en son cadre ovale d’écaille vraie ou fausse , ornement ravissant de toutes les cheminées à franges du temps de Louis-Philippe.

Avec la photographie sur verre et sur papier tout se transforme et se simplifie ; simplification qui nous paraîtrait aujourd’hui fort compliquée encore. Albumine ou collodion:

« ...selon que ion préfère L'albumine de Charles à mon collodion », dit Vacquerie, il fallait préparer sa plaque soi-nième. On commençait au morceau de verre, que l’on taillait à la dimension désirable, puis que

Madame Victor Hugo.

« Son front élu il lan/e rt haut, comme celui de son mari ... »

(Pac;e i(>.)

Madame Victor Hugo.

« / il part rail qui semble une tir ces peintures à coups île buliii , i/ue faisait (loua... »

(l'un; i (» . )

l’on soumettait à un lavage soigneux, car, s’il n’était pas d’une propreté irréprochable, la couche sensible refusait d’y adhérer. On le laissait donc macérer dans de l’acide azotique ou chlorhydrique dilué, on lavait, on retrempait dans du carbonate de potasse, on relavait encore, et on séchait en frottant au tripoli et à la peau de chamois. Alors le morceau de verre était propre.

Cette besogne préliminaire une fois achevée, on étendait la couche d’albumine préparée la veille ; elle était faite en battant plusieurs blancs d’œufs avec un petit balai de chiendent, à la manière des crèmes fouettées, jusqu’à ce qu’ils fussent réduits en une mousse légère, laquelle était abandonnée alors pendant douze heures dans un endroit frais, filtrée et mêlée à de l’iodure de potassium. On l’étendait bien également, en remuant et en faisant tourner la plaque entre ses doigts, de façon à obtenir une couche d’épaisseur uniforme, et on mettait sécher dans une boite à coulisses horizontales contenant du chlorure de calcium, qui absorbe l’humidité. Il n’y avait plus ensuite qu à « sensibiliser » la plaque, en s’enfermant dans son laboratoire avec la lanterne rouge, et en la plongeant à l’aide de pinces dans une solution ci’azotate d’argent, à la laisser sécher une fois de plus dans l’obscurité, et à la mettre alors dans le châssis de l’appareil. La pose de la personne ou de l’objet était de dix secondes au soleil, de trente ou quarante secondes à l’ombre. Le développement du cliché avait lieu à l’acide pyrogallique ou au sulfate ferreux, on fixait comme aujourd’hui à l'hyposulfite, et finalement l’on vernissait, pour être sûr d’une adhérence complète au verre. Soit au total dix-neuf opérations, dont l’ensemble durait environ deux jours.

Les manipulations préparatoires, qui étaient à peu près les mêmes pour le collodion dont le séchage était seulement un peu plus rapide, devaient être exécutées très peu de temps avant i 'usage; aussi le commerce ne pouvait-il fabriquer et vendre des plaques qu’il fallait employer fraîches.

Tout ce travail de patience et, en outre, des plus délicats, était, on le conçoit sans peine, fort ennuyeux, impraticable presque pour les gens qui avaient autre chose à faire. Sans doute Charles Hugo, qui s’occupait de journalisme et de politique militante, et à qui il arrivait même d’aller faire un tour en prison, aurait reculé comme bien d’autres devant la longueur des opérations nécessaires, ou du moins n’aurait guère eu le loisir de s’y adonner bien sérieusement, sans les circonstances exceptionnellement favorables à cette distraction qui se présentèrent : l’exil et ses longs loisirs désœuvrés.

Chassé de France par le Coup d’Etat du 2 Décembre, Victor

Hugo s’était, comme l’on sait, réfugié d’abord à Bruxelles, où Charles l’avait rejoint, et où il avait retrouvé un grand nombre d’hommes politiques et d’amis. Mais la publication de Napoléon le Petit ayant fait peur au gouvernement belge qui craignait pour lui-même les effets du ressentiment impérial, le poète dût s’embarquer et demander asile aux îles anglo-normandes de la Manche. Le 5 août 1 85 2 , il aborda à Jersey, sur le quai de Saint-Hélier ; sa femme, et tous les siens, y étaient parvenus quelques jours avant lui, et c’est là que désormais l’on allait vivre.

Or, que faire dans une île, surtout pour des gens qui sortent à peine du brouhaha de la lutte quotidienne ? L’on ne peut ni regarder la mer, ni écrire, ni rêver, du matin au soir et du soir au matin : « Oh ! une masure sur le continent , s’écriait Vacquerie, plutôt qu’un palais dans une île ! Sur le continent on est libre , on circule, on part et on revient quand on veut, on peut aller devant soi, on est chez soi ! Dans une île on est chez la mer. 7/ vient un moment où la lame sur les galets a le bruit d’un trousseau de clefs. »

Ce sentiment de malaise à se sentir prisonnier de la mer, il n’y a personne de nous qui ne l’ait éprouvé en effet, au bout de vingt-quatre heures de séjour dans une île ; mais quand cela dure des années, toute la vie peut-être !

Il fallait donc tuer le temps, s’occuper, se distraire. La photographie se trouva là. Les amis de France envoyaient les produits nécessaires, ou les apportaient quand ils venaient ; Charles lui-même, qui n’était aux côtés de son père qu’un proscrit volontaire, se rendit à Caen, sur le continent, pour s’instruire chez un photographe professionnel, durant quinze jours, de tous les secrets du métier, et ne revint à Jersey que sachant manier à fond l’instrument qu’il avait entre les mains.

Ainsi naquit le bel album que nous publions aujourd’hui.

Les deux opérateurs furent Charles, puis Vacquerie, qui s’était éduqué à l’école de ce dernier. Hugo « posait ». 11 était l’Olympien qui, le poing sous le menton, interrogeait Dieu et le Destin, et ne trempait pas ses doigts de génie dans les bouillies de collodion et dans les cuvettes d’hyposulfite. 11 « posait » là, toutefois, non plus en indifférent, comme devant les professionnels qui sollicitaient l’honneur de reproduire ses traits, mais en se mêlant intimement à l’opération, en s’y mêlant comme il l’entendait, dans le sentiment d’art qu’il voulait représenter, dans l’état moral qu’il concevait de son « moi » : « Tout se fait en commun ici, disait-il, le père donne des conseils aux fis, et les fis au père. » Admirable en sa fidélité maniée par des gens dont la recherche

Page 1