II
VIGTOR HtJGO ET LES JEUX FLORAUX 1819-1820
Victor Hugo n'eut pas que des mots aimables pour l'Académie française, qui de son côté se montra certainement sévère à l'égard du poète : il méritait mieux que de simples mentions. Les Jeux Floraux furent plus gracieux. N'est-ce pas ce fait que constatait Victor Hugo dans une lettre à Rességuier : « L'Institut livré aux mé- « diocrités laisse entière à l'Académie des Jeux Floraux «In noble tâche d'encourager les jeunes talents... ( 1 ). »
(1) Lettre de Victor Hugo à .1. de Rességuier, 25 lévrier 1822, citée par E. BiRÉ dans Victor Hugo avant i830, pp. 137-138.
Emile Deschamps, rendant compte de la séance académique du 25 Août 1823, exprimait les mêmes idées: « On croirait que c'est la fête qui commence (à l'Ins- « titut) : ce n'est qu'une séance qui s'ouvre... il y a quelque « chose d'officiel dans l'air... je ne sais quoi d'académi- « que... A Toulouse il y a fête,., le jour de la moisson « des amaranthes d'or et des beaux lys d'argent... J'en « reviens encore aux Jeux Floraux où la lyre peut va- « rier ses airs à volonté et chanter sur tous les modes « sans se mettre en discordance avec le programme ( 1 ) . » Cette critique de Victor Hugo et d'Emile Deschamps est quelque peu subjective. S'ils avaient récolté à l'Institut des couronnes abondantes, peutnêtre auraient-ils trouvé qu'il y avait « de la douceur dans leur gloire » sous la vieille coupole. Il est plus vrai qu'à Toulouse les sujets étaient libres mais cet avantage en soi est discutable. Ensuite on peut vraiment se demander si le talent de Victor Hugo excité par l'Académie des Jeux Floraux s'est trouvé influencé par cette Académie. Si l'on met de côté l'essor donné à son talent par ses triomphes, on ne voit pas que ses rapports avec Toulouse aient eu, au commencement du moins, une action sur la formation de ses idées littéraires et surtout de ses idées religieuses.
D'abord voyons quels furent les correspondants de Victor Hugo à Toulouse. Il a écrit une douzaine de lettres à M. Pinaud, secrétaire perpétuel de l'Académie des Jeux Floraux ( 2 ) . Le ton des premières lettres est affecté, d'une politesse un peu exagérée, puis il se fait plus libre, moins embarrassé. Le mot Monsieur un peu cérémonieux qui commence les premières lettres devient cher Confrère et enfin bien cher Confrère. Sans man-
(1) Muse française, t. I, liv. 3, pp. 207-221.
(2) On les trouve à la fin du t. I de la Correspondance (1815-1835). Il est assez probable que nous n'avons pas là toutes les lettres que Victor Hugo écrivit à M. Pinaud. Il n"y en a que treize pour un espace de quatre ans. Il serait aussi intéressant de lire les réponses de M. Pinaud pour bien juger de la nature de leurs relations.
VICTOR HU(iO ET LES ACADÉMIES 177
quer au respect qu'il doit à l'âge, Victor Hugo traite presque son correspondant sur un pied d'égalité.
Mais de quoi s'entretiennent-ils ? De la part de Victor Hugo ce sont des remerciements qui souvent n'en finissent plus, des effusions de reconnaissance pour les encouragements que lui prodigue M. Pinaud. La route pour les jeunes auteurs est hérissée d'obstacles, heureusement qu'il est soutenu par le glorieux suffrage de la plus ancienne Académie du royaume. On le voit, Victor Hugo est prodigue d'éloges pour les Jeux Floraux : il ne les marchande pas davantage pour le bon M. Pinaud, que ^{me Hugo « dès longtemps connaissait de réputation ( 1 ) . »
Victor Hugo donne des explications techniques sur les poésies qu'il envoie, intéressé qu'il est à la forme poétique, au mouvement, au choix du rythme qui par sa terminaison féminine, dans l'ode de Moïse sur le Nil par exemple, « est incapable de rendre avec quelque éclat « les images imposantes et les grandes pensées qu'aurait « dû faire éclore un pareil sujet ( 2) . » Docile aux conseils il indique les changements, les corrections possibles mais parfois aussi il défend la facture de ses vers.
Les questions politiques ne sont point négligées : l'occasion de les traiter lui est fournie par l'envoi de ses odes sur la Vendée et sur « l'exécrable crime du Î3 février. » Il y joint deux exemplaires de son Télégraphe, « sa- « tire considérée sinon comme une preuve de talent du « moins comme une marque de courage » et le premier volume du Conservateur Littéraire, dont les rédacteurs cherchent à prouver « leur amour des lettres et leur « dévouement à la monarchie. » Ce jeune homme de dixhuit ans félicite même la Cour Royale qui, « pénétrée de « sentiments monarchiques », a envoyé une adresse au roi « relativement à Thorrible assassinat de Mgr le duc de « Berry ( 3 ) . >
(1) Correspondance 1815-1835, p. 358, leUre du 16 juin 4819.
(2) Correspondance 1815-1835. p. 359, leUre du IB avril 1820.
(3) Correspondance 1815-1835, pp. 360-361, leUre du 18 avril 1820.
La correspondance peu à peu se fait plus intime : ce sont des nouvelles des amis communs, Guiraud, Soumet, Rességuier que Victor Hugo transmet à M. Pinaud, Ce sont les bons offices de celui-ci qu'il invoque pour éviter le service militaire, ce sont toujours des hommages de ses brochures ou de ses livres nouveaux.
Remerciements, questions de prosodie, politique, menus services, nouvelles des amis, la correspondance de Victor Hugo avec M. Pinaud ne nous livre rien autre chose ; on n'y voit aucune influence exercée par l'Académie, les académiciens ou leur secrétaire général. Toulouse accepte avec plaisir les travaux de Victor Hugo, elle les couronne ; peut-être, dès l'abord, lui donne-t-on quelques conseils de facture poétique mais bientôt l'élève devient maître et regimberait facilement si l'on voulait, là-bas, en province, le tenir en lisière. Peut-être un jour s'est-on permis de lui dire qu'il faisait trop de politique, on le supposerait en lisant une lettre de Victor Hugo à Rességuier à propos du Dévouement dans la Peste, « au moins ne renfermera - « t-elle (cette ode), aucun sentiment politique (1). »
Mais jamais entre M. Pinaud et Victor Hugo, la moindre allusion à des questions ou à des sentiments religieux. A peine Victor Hugo parlant de Moïse sar le Nil fait-il mention des grandes pensées qu'aurait dû « faire éclore un pareil sujet. » Que conclure de ce silence ? C'est que les deux correspondants n'ont pas voulu ou pas osé aborder ce sujet, peut-être aussi l'occasion ne s'en est pas présentée. En tout cas nous ne pouvons pas dire que M. Pinaud ait exercé quelque influence religieuse sur Victor Hugo.
Il n'en va pas autrement des autres correspondants de Victor Hugo à Toulouse. Dès 1819, il est en relation avec Soumet, puis avec Jules de Rességuier, qui Tun et 1 autre présentent ses vers à l'Académie des Jeux Floraux (2), avec Guiraud leur ami commun. Cette corres-
(1) Lettre à Rességuier, 17 janvier 1822, citée par E. Biré, Victor Hugo avant 1830, pp. 131-132.
(2) M. Séché a cru devoir dire {Le Cénacle de la Muse française, pp. 10 et
pondance ressemble fort à celle qu'il entretient avec M. Pinaiid. Nous y lisons des félicitations, des remerciements ; puis Tamitié nouée change et transforme un peu ces lettres banales. A Toulouse, comme à Paris, se manifeste chez ces jeunes gens un vif désir de se connaître, désir qui sera satisfait en 1820 et 1822. Les causeries intimes à Paris, les relations presque quotidiennes, des collaborations amèneront alors, comme nous le verrons, des échanges de vues sur la poésie, la politique, la religion, mais nous n'en sommes pas encore là. Victor Hugo, en 1819. apparaît aux Toulousains comme un jeune homme bien doué, qui « sent du ciel l'influence secrète. > Ils lisent ses vers non sans admiration. De son côté le jeune parisien, content de leurs éloges, éprouve une sorte de respect pour ses frères aînés qui ont déjà' beaucoup produit et ont récolté maintes couronnes. Mais leur action sur lui n'est pas grande, elle est nulle plutôt, ils sont trop loin. Leurs œuvres qu'il a dû lire n'ont pas plus de puissance, même la poésie de Soumet sur l'Incrédulité n'a pas mis un atome de foi dans l'âme de Victor Hugo.
Victor Hugo a-t-il puisé quelques idées religieuses dans les poésies couronnées à Toulouse ? En parcourant le Recueil des Jeux Floraux de 1817 à 1822 on est étonné d'en trouver bien peu d'inspiration religieuse. En 1817, il n'y en a pas. En 1818 et 1819, nous n'en rencontrons que trois : Jeanne d'Arc : Hymne à la Vierge, par Lapène, l'Inspiration au désert, ode sacrée non signée, Vépître à un athée, de Dieulafoi. En 1820, à côté de Moïse sur le Nil, de Victor Hugo, M™^ Tastu nous présente La Veille de Noël, hymne à la Vierge assez pieux et d'une grâce légère. En 1821, Rocher avec F Immortalité de l'âme est le seul qui nous parle religion. Les années 1822 et 1823
11), que Rességuier mit Victor Hugo en rapport avec Soumet en 1820. Je ne sais si le fait en lui-même est vrai, j'en doute fort, en tous cas la date est fausse puisque en 1819 (entre le 15 février et le 3 mai). Soumet écrivit à Victor Hugo. (Cf. Biré : Victor^ Hugo avant 1830. pp. 129-130, et G. SijiON : L'enfance de Victor Hugo, p. 193. Tous les deux citent la même lettre).
au contraire sont marquées par une véritalDle efflorescence de poésies religieuses ( 1 ) .
Avec les années, rinspiration des poètes qui concourent aux Jeux Floraux se fait donc plus religieuse et à côté de Victor Hugo viennent se ranger ses amis Rocher, Durangel, Saint-Valry. Qu'en déduire ? Une remarque est à faire d'abord. Toutes ces poésies sont postérieures à 1820, elles n'ont donc eu aucun effet sur ce qu'on peut appeler la formation des idées religieuses de Victor Hugo, elles ont pu leur donner de l'intensité, mais elles n'ont pu les lui donner.
Victor Hugo, par son Moïse sur le Nil, a-t-il été un initiateur ? Pas davantage. Ses amis expriment, comme nous le verrons, des senti menls personnels ou suggérés par l'entraînement du milieu ambiant. Si Victor Hugo recommande leurs œuvres pour des couronnes ce n'est pas en tant que religieuses puisqu'il recommande tout ce que produisent ceux à qui il porte de l'intérêt et de l'affection.
Il nous reste à examiner les ouvrages qu'il a lui-même envoyés à Toulouse pour voir si eux, du moins^ renferment des idées religieuses. Nous en avons déjà étudié
(1) En 1822, signalons le Détachement de la Terre de Durand de Vrandaulmon (Durangel), la Révélation et YHymne à la Vierge de Lelranc et la Prière d'un jeune poète à la Vierge de Saint-Valry. En 1823, Mme Tastu obtient deux couronnes, dont l'une, un lis réservé, pour le Retour à la Chapelle, Hymne à la Vierge. d"une douce piété féminine. Mme Félicie d'Ayzac chante Y Enthousiasme du poète à l'aspect des grands tableaux de la nature. Ce poème très religieux contient des réminiscences des Méditations de Lamartine. Sur trois morceaux que M. Belmontet envoie au concours, deux, une ode sur Pierre l'Ermite et un hymne à la Vierge, le Pèlerin, sont inspirés par la religion mais manquent absolument de poésie. A. Bignan remporte un prix pour un poème biblique, Judith. Nous trouvons la même note religieuse chez les amis intimes de Victor Hugo : Saint-Valry et Durangel ; le premier envoya une ode sur La Pérouse, le second une ode à son père, La Gloire, et une ode à Victor Hugo. Dans La G/ozVe certains vers bien frappés ne manquent pas de .mérite, h'ode à Victor Hugo n'a pas la même allure: la poésie en est presque absente et l'hyperbole y règne : Hugo, c'est Isaïe montant avec majesté aux pieds du Très Haut et revenant plein d'effroi chanter ses vers empreints d'une sainte harmonie et d'un parfum d'éternité. De Jérusalem il console les pleurs, pour l'Hébreu captif il fait entendre sa voix... il raconte les temps à naître, etc.. Durangel se faisait un peu illusion mais ne nous étonnons pas si, plus tard, Victor Hugo se soit pris pour un mage et un prophète.
quelques-uns, nous y reviendrons brièvement pour rappeler la conclusion que pour chacun d'eux nous avons cru devoir tirer.
En 1819, il envoie quatre pièces: les Vierges de Verdun, le Rétablissement de la Statue de Henri IV, la Canadienne el les Derniers Bardes. Il n'y a aucune idée religieuse dans le Rétablissement de la Statue de Henri IV où la politique règne en maîtresse. La même conclusion s'impose pour les Vierges de Verdun. Les additions, les transformations ont rendu un peu religieuse cette ode qui, dans sa forme primitive, était presque païenne. La Canadienne est une œuvre purement poétique alors que, sous la plume de Chateaubriand et des poètes précurseurs de Victor Hugo, cet épisode a une tournure vraiment apologétique. Les Derniers Bardes, récit légendaire de la lutte d'Edouard, roi d'x\ngleterre, contre les Calédoniens, ne peut évidemment renfermer aucune idée religieuse chrétienne. Il est bien question des cieux entr'ouverts, de la voûte céleste, de Dieu qui maudit, des forfaits heureux que l'enfer a permis, des célestes colères qu'Edouard porte sur son front (1), mais toutes ces expressions sont plus x^aïennes que chrétiennes car la céleste voûte du palais de Fingal, au sein des nuages, n'a rien de commun avec le ciel.
En 1820, M. Pinaud reçut de Victor Hugo trois pièces dont deux certainement lui avaient été inspirées par l'amour qu'il portait à Adèle Foucher. « C'aurait été pour « lui, affirme-t-il, une grande joie et un grand honneur « si l'idylle des Deux âges avait pu être couronnée. » Mais « un respectable motif » que nous ignorons l'a empêché d'obtenir cet honneur ( 2 ) . Cette idylle fut cependant
(1) Victor Hugo raconté, t. I. pp. 272-279, etc. On pourrait peut-être voir dans ces deux vers une influence du Génie du Christianisme et de Chateaubriand, comme d'ailleurs dans le 2« vers quon lisait: « Sont-ce les \yiGES des tempêtes. » On a laïcisé ce vers pourl'mtroduire dans Victor Hugo raconté. Il est devenu : « Sont-ce les esprits des tempêtes » (p. 271 ). D'autres d'ailleurs ont subi le même sort : « Le temps .mit punir remplace le ciel sait punir » (p. 277). Dieu qui punit le coupable a perdu sa majuscule (p. 278).
(2) Correspondance 1815-1835. lettre du 18 avril 1820, p. 359.
imprimée dans le Recueil des Jeux floraux. On y trouve toute la mythologie de l'amour et de la poésie, les bosquets de Gnide, Vénus, la ceinture de Cythérée, Técharpe de Pallas, le Pinde et ses sentiers, Apollon, Amphytrion, Omphale, Géiyon, Endymion, Ilippolyte, Anacréon. Dans moins de cinquante vers, pour chanter la vierge aimable et timide qu'il ose suivre en secret, il accumule les souvenirs dont sa mémoire d'écolier est encore remplie et dont il se moquera bientôt ( 1 ) . Victor Hugo a cependant un mérite, il n'a pas commis la faute de mêler à tout cela des idées chrétiennes.
A cette idylle, l'élégie Raymond d'AscoIi ou Le Jeune Banni faisait un pendant gracieux. Tirée des Chroniques de Lambert, moine du xve siècle, elle reproduisait, sous une autre forme, l'épisode d'Atala. Atala et Raymond d'Ascoli sont tous deux victimes d'un vœu qu'ils n'ont point formé et qui contrarie leur amour. Ils ont recours tous deux à une mort volontaire qui les débarrasse de toute difficulté.
Chronique du passé, Le Jeune Banni est aussi une histoire du présent. Raymond d'Ascoli c'est Victor Hugo, avec son amour ardent que la jalousie rend parfois violent el tyrannique, avec ses effusions sentimentales ; Emma c'est Adèle, avec ses émois craintifs, sa volonté chancelante qu'il faut souvent raffermir.
Mais on y peut voir aussi, comme d'ailleurs dans Les Derniers Bardes le goût du poète pour un lointain passé où la légende et l'histoire se confondent, pour ce Moyen - Age que le Romantisme mettra à la mode et qui sera l'une des sources de la Légende des Siècles et du Rhin.
Si par ailleurs Raymond d'Ascoli est le frère d'Atala, Victor Hugo ne prouve-l-il pas que dans la religion il s'attache, avec Chateaubriand et aussi avec Lamartine et Vigny, à des situations extraordinaires souvent inventées par la fantaisie. Des parents ont pu vouer leurs enfants à l'étal ecclésiastique ou à la virginité, des poètes ont pu
(1) Musc françciise. t. II. liv. 2, pp. :27o-2T(i, \\i mai I8i4.
imaginer pareil fait pour obtenir des situations pathétiques, mais les uns et les autres ont montré leur ignorance religieuse et le manque d'équilibre de leur cerveau. La religion, la vi'aie, comme la saine raison, ne reconnaît aucune valeur à de tels vœux ( 1 ) .
Il nous reste à étudier la troisième pièce, Moïse sur le Nil. Ecrite pour l'Académie de Toulouse, elle a peutêtre été inspirée à Victor Hugo par un membre de l'Académie française. Le 24 Août 1819, Lemercier avait lu à l'Académie des fragments d'un poème intitulé Moïse^ sur la délivrance des Israélites ( 2 ) .
Que vaut Moïse sur le Nil ? Demandons -le d'abord à Soumet. En février 1820, écrivant à Victor Hugo, il lui parlait de la Vendée, dont il trouvait admirable la dernière strophe.
Souvent dans ses conseils, Dieu suit d'étranges voies.
Pour lui, elle était supérieure à l'ode de Moïse. « Cette « dernière renferme des vers pleins de grâce et de sim-
(1) 11 existe à propos de Raymond d'Ascoli une sorte de légende. Cette pièce est évidemment un message d'amour mais faut-il y voir une des ruses que Victor Hugo employa pour correspondre avec Adèle après la rupture de leurs familles. E. Biré l'a cru {Victor Hugo avant 1830, p. 249), et peutêtre aussi ceux qui ont fait le commentaire des Lettres à la fiancée (Cf. Lettres à la fiancée, p. 32). Il semble d'après ces auteurs qu'Adèle n"a connu le Jeune Banni que par le Conservateur Littéraire où il ne fut imprimé que fin de juin ou commencement de juillet 1820. La brouille entre les deux familles étant survenue le 26 avril 1820, Victor Hugo séparé complètement d'Adèle aurait composé le Jeune Banni, moyen détourné de correspondance qui lui aurait permis de chanter son amour et sa fidélité. Malheureusement la composition du morceau est antérieure à la brouille puisqu'il avait été expédié à Toulouse avant le 15 février 1820. Victor Hugo avait dû le montrer ou l'envoyer à Adèle puisqu'à cette époque ils se voyaient encore et s'écrivaient (Cf. Lettres à la fiancée, pp. 13-17). L'histoire de Raymond d'Ascoli par contre traduit exactement les sentiments de Victor, sa jalousie, ses désirs d'en finir avec la vie s'il ne peut obtenir la main d'Adèle, il y glisse avec art de gracieux souvenirs, il termine même ses vers comme ses lettres par le rappel des baisers qu'Adèle lui a promis. Mais il ne peut faire allusion ni à un autre prétendant, ni à une défense de leurs familles de se voir et de s'aimer puisque rien de ceci n'existe encore.
(2) Victor Hugo n'était pas sans les connaître. On a en effet imprimé ce morceau en même temps que le compte-rendu de V Institution du Jury et de V Enseignement mutuel. 11 a employé un certain nombre de noms qu'il a pu trouver autre part mais qui sont dans l'œuvre de Népomucène Lemercier : Isis, Hermès, Gessen.
« plicité, mais le grand nom de Moïse demandait d'autres « images et j'aurais voulu voir derrière les roseaux du « fleuve les hauteurs brûlantes du Sinaï ( 1 ) . »
Victor Hugo a fait sienne cette appréciation de ^Soumet dans une lettre à M. Pinaud. « Le rythme par sa termi- « naison féminine est incapable de rendre avec quelque « éclat les images imposantes et les grandes pensées «qu'aurait dû faire éclore un pareil sujet (2). >>
Soumet avait raison de comparer Moïse sur le Nil à la Vendée, car ces deux odes sont sœurs : elles se ressemblent par la méthode qui a présidé à leur composition. On y trouve un long discours en forme de récit, des descriptions fleuries, des épithètes genre xviii^ siècle, et des prophéties. Il y a dans les deux une tentative d'adaptation de la Bible mais celle-ci fait défaut à la Vendée comme elle est absente de Moïse sur le Nil (3), ainsi d'ailleurs que l'Egypte et le Nil ( 4 ) . « Les premiers feux du jour » éclairent le Nil comme ils pourraient éclairer tout autre fleuve, le joli portrait d'Iphis s'appliquerait tout aussi bien à une française qu'à une égyptienne.
A la fin de son ode, Victor Hugo sort des généralités pour tenter d'exprimer quelques idées religieuses inspirées par son sujet. Il essaie de décrire le ciel et les anges, il y reviendra dans La morl de Louis XVII et dans les deux cas Chateaubriand sera son inspirateur. Il compose ensuite un chant d'espérance, sorte d'hymne biblique sur la fuite prochaine des Israélites de la terre de Gessen. Il garde pour la dernière strophe une autre prophétie sur Moïse, figure de Jésus-Christ.
...un berceau doit sauver Israël Un berceau doit sauver le monde.
(1) G. Simon, L'Enfance de Victor Hugo, pp. 195-197.
(2) Correspondance 1815-1835, p. 3.59. lettre du 18 avril 1820.
(3) On peut lire sur ce point M. Glaudius Grillet dans son ouvrage La Bible dans Victor Huyo, p. 38.
. (4) Victor Hugo avait déjà chanté l'Egypte, les Pharaons, les Pyramides, le Nil dans le Rétablissement de la statue de Henri /F mais c'était là comme ici pure rhétorique.
Victor Hugo connaît donc les faits généraux de l'histoire d'Israël, prisonnier en Egypte, fuyant la terre d'exil, franchissant le Jourdain et s'établissant dans « les champs promis avec ses douze Irilnis. Lemercier, le 24 Août 1819, avait chanté les plaies d'Eg>'pte, aussi Moïse est-il pour Victor Hugo « le roi des fléaux » et « l'élu du Sinaï. » Mais notons que par deux fois Victor Hugo intervertit l'ordre des faits historiques. Ne l'accusons pas pour cela d'ignorance car les poètes peuvent se permettre ces licences. Ne retenons que la note vraiment religieuse qui termine le morceau ; a-t-il la foi, nous n'en savons rien, en tous cas il n'ignore point et il publie dans ses vers que le berceau de Jésus doit sauver le monde.
Victor Hugo, afin de remercier l'Académie de Toulouse de l'avoir distingué, a écrit deux autres morceaux pour les Jeux floraux : l'ode sur la Peste de Barcelone ou Le Dévouement^ composée en Décembre 1821 et Iode à V Académie des Jeux floraux, mais ces deux morceaux, bien postérieurs à ce que nous venons d'étudier, trouveront place avec les autres écrits de la même époque.
Des relations établies en 1819-1820, entre Victor Hugo et les Jeux floraux, la conclusion qui s'impose est facile à établir. Entre lui et les amis qu'il s'est gagnés il semble n'avoir jamais été question de religion à l'époque oIj leur commerce épistolaire et amical a commencé. Toulouse ne l'a jamais engagé sur le chemin de la religion. Les pièces de vers, qu'il envoie aux concours, lui sont inspirées par son amour pour Adèle, par son goût pour la légende moyennageuse ou pour Chateaubriand. Moïse sur le Nil seul montre une tendance vers la Bible et le Christianisme. Mais cette tendance nous la rencontrons aussi chez les autres poètes de Tépoque et en particulier chez ses amis qui cherchent comme lui à Toulouse des couronnes et des prix. Victor Hugo subit donc l'influence du milieu ambiant comme nous le verrons plus amplement par la suite.
Les Premières Œuvres 1818-1819
Les années 1818 et 1819 nous montrent que Victor Hugo écrit sous une double influence, l'influence politique et l'influence académique.
La politique, qui a déjà tenu une grande place dans les œuvres poétiques de sa première jeunesse et l'a inspiré à maintes reprises, agit encore sur lui avec plus de force même et Victor Hugo nous apparaît souvent non pas seulement comme un royaliste mais comme un disciple des ultras. C'est à elle que nous devons les Vierges de Verdun, le Rétablissement de la Statue de Henri /V, les Destins de la Vendée, le Télégraphe et lEnrôleur politique.
Pour ces pièces, sauf pour le Rétablissement de la Statue de Henri /V, imposé par l'Académie des Jeux floraux, Victor Hugo fut parfaitement libre dans le choix de son sujet. Il fit donc de la politique parce qu'il le voulut bien.
L'influence académique est double car elle vient de Paris et de Toulouse. Le succès du Bonheur que procure l'Etude dans toutes les situations de la vie nous vaut son travail sur Gil Blas, que lui demande François de Neufchâteau, puis l'Institution du Jury en France, VEnseignement mutuel, le Dévouement de Malesherbes que Victor Hugo compose pour les concours académiques.
Toulouse l'attire aussi mais son action n'a pas la
même valeur, elle n'est que secondaire puisque Victor Hugo envoie pour concourir aux Jeux Floraux des pièces composées d'avance ou faites sous une inspiration qui n'est pas celle de Toulouse, sauf pour le Rétablissement de la Statue de Henri IV, comme nous venons de le dire.
(]es deux influences, politique et académiciue, suffisent à nous expliquer toutes les œuvres de ces deux années. En dehors des morceaux que nous avons nommés, il n'en reste en effet que deux : les Derniers Bardes et la Canadienne. Ces deux pièces semblent appartenir à la poésie pure et pourtant nous rangerions volontiers la première parmi celles qui ont subi l'influence académique. Nous discuterons ce point plus tard. La seconde, inspirée par Chateaubriand, peut par conséquent prendre place à la suite des pièces politiques.
La religion n'a donc été pour rien dans toutes ces œuvres. Il faut dire plus :. Victor Hugo a écarté volontairement ou involontairement tout ce qui était religieux et quand il a été forcé de parler religion, il a prouvé qu'il était bien ignorant dans cette matière.
Pour nous en convaincre il n'y a qu'à étudier ces œuvres une à une : commençons par celles où la politique règne en maîtresse.
Le Rétablissement de la Statue de Henri IV permet à Victor Hugo de nous montrer sa science de l'antiquité grecque ou romaine : il cite avec plaisir Alexandre, le Pirée, le Panthéon, la Statue de Memnon, le Capitole, Sj'lla, Marius, Théodose, Démétrius, Trajan, Tibère. Il n'y a pas longtemps qu'il a fréquenté chez Horace et volontiers il modèle le début de son ode sur ceux du poète latin. Nous retrouvons donc ici les mêmes caractères d'érudition que dans les ouvrages de la première jeunesse, entre autres dans le Bonheur que procure F Etude. L'ode est au fond toute politique, sans être cependant une œuvre de combat, mais la religion n'y entre pour rien.
Il en va de môme, pour les sentiments religieux s'entend, du Télégraphe et de VEnrôleur politique. Quant à la politique il s'y lance à corps perdu.
Il célèbre dans le Télégraphe {\) les soldats de l'Empire qu'il appelle « nobles guerriers », « nos braves », — ceci est d'un bon fils, — mais leur chef est un « despote hardi », un « conquérant farouche », un « corse », un « Attila ;. Menteur, d'un revers il faisait une victoire, grâce au télégraphe, et commandait un pompeux Te Deum pour célébrer une défaite.
Les libéraux, les doctrinaires, tous les adversaires des ultras reçoivent des coups : Royer-Collard qu'il voudrait à Charenton, Guizot à Ste-Hélène, le baron Louis qu'il envoie prendre sa retraite en Angleterre, Tissot, contre lequel il a gardé, semble-t-il, une rancune d'écolier, de Pradt, à qui il reprochera toujours son français.
Deux journaux, le Courrier et la Renommée n'ont-ils pas eu le malheur de critiquer son ode sur la Vendée : les vers ne suffisent pas pour leur répondre, il leur consacre en prose une longue note et il leur montre qu'il a bec et ongles pour se défendre.
Victor Hugo a ramassé toutes les petites histoires qui traînaient dans les journaux de l'époque, tous les potins, tous les complots et il entasse tout cela dans son œuvre. On ne voit pas toujours comment le fameux Télégraphe « de ses grands bras » ou de ses longues ailes peut couvrir tout ce fatras un peu disparate, mais Victor Hugo veut se venger, il cherche par ailleurs à prouver un royalisme ardent, s'il réussit, le reste est, du moins à ses yeux, de peu d'importance.
Une seule allusion pourrait peut-être avoir une apparence religieuse. « Je veux, dit Victor Hugo,
Adorer la vertu, rendre hommage au génie Car le temps d'Azaïs a vu naître BonaJd. (2).
Est-ce le philosophe chrétien qu'il veut honorer, peutêtre, car à cette époque il a lu ou il lisait les ouvrages et les articles de Bonald, mais avec autant de raison ou
(1) Le Télégraphe dans Victor Hugo raconté, t. I, pp. 287-293 et la plaqueUe : Le Télégraphe, 1819, imprimerie Gillé. |2) Victor Hugo raconté, t. I, p. 294.
LES PREMIKRKS (EUVRES 189
pourrait dire qu'il exalte le royaliste ultra. L'exergue par coutre nous rappelle qu'il esl un philosophe peu chrétien dont il a toujours fait ses délices : Texcrgue est emprunté à X Ingénu de Voltaire : « Ici des machines qui parlent, « là des bêtes qu'on adore ( 1 ) . »
A quel moment Victor 'Hugo a-t-il hi cet ouvrage? Nous n'en savons rien, mais en tous cas à l'époque où nous sommes il a dû au moins le relire pour y prendre cette sentence et ce n'est pas là certes qu'il a pu puiser des idées religieuses. Il y a trouvé au contraire des attaques injustes contre les Jésuites et leur morale, jointes à des moqueries plus ou moins spirituelles contre l'Eglise catholique, le Pape, les Sacrements.
UEnrûlcur Politique, qui fut imprimé dans le Conservateur Littéraire (2), paraît au premier abord moins agressif : il se rapproche plus du Rétablissement de la Statue de Henri IV que du Télégraphe.
Aux souvenirs de Tantiquilé classique, le Pinde, Clio, les Thermopyles, Victor Hugo mêle des éloges pour les gloires militaires du siècle de Louis XIV, Vendôme, Villars, Luxembourg, Catinat, Turenne, et aussi pour les gloires littéraires. Racine, Molière, Boileau, peut-être autant par politique que par amour de la littérature. Ne veut -on pas proscrire le xvif siècle, dit Victor Hugo, ne blasphème-t-on pas le temps où ces grands poètes ont chanté ( 3 ) .
Disciple des ultras, il veut imiter leur zèle, et il ne manque pas, pour prouver le sien, de citer leurs noms, Filz-James, Villèle, Chateaubriand. II n'oublie pas de parler, comme il Ta déjà fait dans le Télégraphe, de la
(1) Victor Hugo met en note que le copiste a substitué le mot machines au mot bétes. Le texte de Voltaire (œuvres complètes, édition Garnier, t. XXI, p. -11). porte en effet : « Ici des bêtes qui parlent, là des bêtes qu'on adore », mais le copiste n'est autre que lui-même. La phrase de Voltaire n'aurait pu servir d'exergue au Télérjraphe ; tout allait pour le mieux en transformant les bêtes en machines. Pour les besoins de sa cause il faut savoir adapter les teiies. Le fait ici n'est pas d'importance, mais pourquoi accuser un copiste ?
(2) Conservateur Littéraire, t. I, livrais. 1", décembre 1819, pp. 'Ô-'J. '6} Victor Hugo raconté, t. I, p. SÛJ.
Vendée et des Vendéens et de leurs fameux adversaires, Rossignol et Santerre.
L'Enrôleur politique, a donc, on le voit, une tournure d'apologie, mais cependant Victor Hugo ne peut s'exempter d'attaquer assez violemment les libéraux,
Les innocents bannis qui n'ont tué quun roi (i).
la Minerve, ÏHomme Gris, les Lettres Normandes qui n'omettront pas de relever le gant et de se moquer du Conservateur littéraire, VAlmanach des braves, etc.. Les libéraux, mais c'est l'anarchie aux têtes renaissantes qui s'éveille et fait chanceler le trône ! Pour lui, il est prêt, s'il le faut, à suivre son roi dans l'exil, il est prêt à dire au roi en parlant de son sang
Sire, il est tout à vous, vous pouvez le verser (2).
Quand on a imprimé VEnrôleur politique dans Victor Hugo raconté on a négligé toutes les notes que l'on trouve au bas des pages du Conservateur Littéraire. Elles sont pourtant curieuses et mettent un tempérament aux ardeurs juvéniles du poète : elles lui sont inspirées par un opportunisme qui est bien de circonstance.
Un des vers de VEnrôleur politique contenait une critique de l'enseignement mutuel. Dans une note (3) Victor Hugo la rend plus évidente mais par contre il en diminue la vigueur. « Cette méthode, écrit-il, peut être utile, «il y a du ridicule à la trouver admirable... le temps ju- « géra et il jugera bien: cai' c'est lui qui nous a fait con- « naître l'excellence des écoles chrétiennes. » C'est là l'opinion d'un sage qui ne veut ni approuver ni condamner à priori, mais l'on comprend encore mieux les hésitations de Victor Hugo en se rappelant que d'une part les écoles chrétiennes avaient les ultras pour ardents défenseurs et que d'autre part il concourait à l'Académie sur
(1) Victor Hugo raconté, t. 1, p. 300.
(2) Victor Hugo raconté, t. I, p. 304.
(3) Conservateur Littéraire, t. I, livrais. 1", p. 5.
r Enseignement Mutuel. Il savait ménager la chèvre et le chou.
Dans un autre endroit sans nommer le Spectateur il se moquait
De ce journal sans sel où l'on singe Adisson (1).
Le Spectateur ou plutôt le Spectateur politique et littéraire était ministériel : pour plaire aux ultras il fallait bien l'attaquer mais plusieurs de ses rédacteurs appartenaient à l'Académie, il était donc utile de ne pas trop les blesser pour obtenir leurs suffrages. Une note aimable corrigeait l'apreté de la critique et flattait, comme il convenait, M. Campenon, « poète aimable » et M. Laya, « poète courageux ( 2). »
UEnrôleur politique nous fournit encore d'autres anomalies. Victor Hugo aime toujours à parler de Voltaire, de Rousseau que les indépendants citent sans les avoir lus. Il veut d'autre part
Penser avec Pascal et rire avec Voltaire (3).
Le rire de Voltaire n'est guère chrétien et le sombre Pascal, s'il avait vécu, aurait vu avec déplaisir son nom accolé à celui du grand ennemi de la religion. Un autre rapprochement nous semble presque injurieux mais Victor Hugo n'a pas compris toute l'inconvenance que nous y voyons. L'épigraphe mise en tête de sa satire est une parole empruntée à saint Jean : « Et la lumière a lui
(il Victor Hugo raconté, t. I, p. 301, Victor Hugo, qui voulait montrer ses connaissances en littérature anglaise, aurait pu orthographier convenablement !e nom du fondateur du Spectator et écrire Addison.
(2) Voici la note complète du Conservateur Littéraire : « On a pu s"aper- « cevoir que depuis l'époque où cette satire a été faite, si les noms ont chan- « gés, les choses sont restées les mênjes. Cependant la justice exige une « exception en faveur du Spectateur. La plupart de ses rédacteurs étaient des « hommes fort estimables qui se sont arrêtés sitôt qu'ils se sont aperçus « qu'ils suivaient la fausse route. M. Campenon. poète aimable, M. Laya, « poète courageux, honoraient trop le ministérialisme. » (Conserv. Litt., t. l, livrais. 1", pp. 6 et 7).
i'armi les rédacteurs on peut citer encore Auger, Després, Droz, Lacretelle, Lourdoueix, Loyson, Pariset.
(3) Victor Hugo raconté, t. I, p. 298.
192 CHAPiTiu-: VI
dans les ténèbres et les ténèbres ne Font pas comprise. »
Le sens que lui donne Victor Hugo est évidemment accommodatice mais peut-on comparer le Verbe de Dieu et la lumière politique, fut-elle même celle que les ultras offraient aux libéraux pour les éclairer !
Bien minime, on le voit, est la part de la religion dans les œuvres que nous venons d'étudier ; elle est plus importante, semble-t-il, dans les Vierges de Verdun, la Vendée, la Canadienne qui sont plus ou moins inspirées par des sentiments politiques.
L'ode, les Vierges de Verdun ( 1 ) est un hommage à de nobles jeunes filles restées fidèles à la royauté ou au malheur, Victor Hugo é\ademment ne peut que maudire l'accusateur public, Fouquier-Tainville et son « rire infernal » ; le « sombre tribunal » n'est qu'une « horde d'assassins (2) ; » les émigrés, « nos bannis, » affrontent la mort et l'indigence et combattent les tyrans pour sauver la France. Les vierges de Verdun étaient aA'ant tout martyres de leur foi politique, peut-être ont-elles été aussi les tnartyres de leur honneur virginal, mais leur religion ne fut pas, à ce qu'il me semble, une cause même secondaire de leur mort.
Une preuve que, pour Victor Hugo du moins, l'affaire est avant tout politique, c'est qu'il place dans son ciel au milieu des chœurs d'innocence
Charlotte, au cœur d'airain, qui nous vengea d'avance ;
(1) Composée en septembre ou octobre 1818, cette ode ne l'ut imprimée qu'en juin 1819 dans le Recueil de l' Académie des Jeux Floraux, puis en décembre 1819, dans le second numéro du Conservateur Littéraiy^e.
(2) Ces expressions et certains vers de la 2« et de la 3" strophe sont très curieux si l'on se rappelle que le Général Hugo pendant plusieurs années combattit en Vendée les Royalistes et que M'= Lenormand-Dubuisson. arrière grand-père de Victor Hugo, était juge au tribunal révolutionnaire de Nantes. Nous citons ces vers, laissant le lecteur tirer lui-même la conclusion.
J'ai vu couler du sang... Est-il vrai, parlez Qu'il ait rejailli sur ma tète ?
Ce sang, je n'en suis point coupable !
Lorsque vous n'étiez plus, je n'étais pas encor ! Qu'exigez-vous de moi ? J'ai pleuré vos misères ! Dois-je expier les crimes de mes pères ?
Elisabeth, cet ange de nos bords
Et Sombreuil...
Et Cazotte, enviant le prix de ses efforts.
La politique seule, appuyée sur la poésie, pouvait donner un billet d'entrée au Paradis à ces vierges dont évidemment nous ne voulons ni critiquer la vie, ni juger la conduite.
Peut-être est-ce à cause de cette allusion au ciel, à cause des anges qui là -haut ont couronné de fleurs les têtes des martj^res qu'on a toujours classé cette ode parmi ce qu'on est convenu d'appeler les odes religieuses de Victor Hugo et M. Biré lui-même est heureux de citer un vers où dit-il, « le poète a trouvé des accents dignes de ces vierges innocentes ( 1 ) . »
Martyres dont l'encens plaît au martyr divin.
Malheureusement ce vers ne fait pas partie de l'ode couronnée aux Jeux Floraux et reproduite dans le Conservateur Littéraire.
Victor Hugo n'a-t-il pas mis aussi dans son volume des Odes et Ballades une épigraphe empruntée à Guiraud que l'on cherche vainement dans le Conservateur Littéraire ?
Le prêtre portera l'étole blanche et noire
Lorsque les saints flambeaux pour vous s'allumeront.
Un autre vers, que nous avons cité tout à l'heure, a pris de son côté une tournure biblique par une toute petite transformation. « Charlotte au cœur d'airain » qui dans le premier manuscrit était « Charlotte au front d'airain » est devenue «Charlotte, autre Judith. » Ce sont là des changements qui trompent facilement le lecteur peu averti
(1) Edmond Biré : Victor Hugo avant 1830, p. 1:24. Peut-être M. Biré a-t-il agi ici dans un but tendacieux en churchanî à prouver qu'à cette époque Victor Hugo était religieux. Il ne pouvait ignorer en eCfet que ce vers n'a jaruais appartenu à la première rédaction des Vierges de Verdun.
et lui font voir une note religieuse là où jadis elle était absente.
Car, si on enlève toutes ces additions faites après coup, on est forcé d'avouer que Victor Hugo n'est pas très versé en religion ni très fixé sur le ciel, sur l'autre vie.
Les vierges de Verdun habitent plutôt les Champs- Elysées qu'un ciel chrétien. Dès la première strophe Victor Hugo nous les peint comme « des spectres légers, > de « fantastiques beautés au lugubre sourire ». Elles ont des « écharpes éclatantes > sur lesquelles cependant flotte un « crêpe menaçant. » Victor Hugo est tout effrayé, disons poétiquement effrayé, en les apercevant ; il leur crie
Retirez-vous, rentrez dans les sombres abîmes.
Nous sommes, dirait-on, au Tartare et la dernière strophe est bien faite pour fortifier en nous cette croyance. Le poète voit « des spectres qui effraient ses yeux épou- « vantés : ils balancent sur lui, au milieu d'affreux pres- « tiges, des linceuls ensanglantés. » C'est là une vision toute païenne qui rentre dans « la nuit des siècles ré- « volus, pendant que les Vierges fuient vers la naissante « aurore. » Dans tout cet appareil nous n'apercevons que des effets poétiques un peu forcés, trop cherchés, mais l'esprit chrétien ou religieux qui pourrait animer ces vers est absent : lui seul aurait donné à cette ode presque païenne un tout autre caractère.
Dans les Destins de la Vendée {1), nous trouvons peutêtre plus d'idées religieuses car Victor Hugo a moins pris dans son propre fonds que chez autrui, malheureusement il n'a pas toujours su utiliser ses emprunts et ce nous est une preuve de plus de ses faibles connaissances en la matière.
Cette ode fut inspirée, au dire même de Victor Hugo, par un article fameux de Chateaubriand sur la Vendée pu-
(1) Ils furent d'abord publiés en brochure : Les Destins de la Vendée, Ode. Imp. Boucher, in-8 ; B, F., 25 septembre 4819, n» 3.361 ; puis dans le Conservateur Littéî'aire, t. I, livrais. 5«, pp. 161-164.
blié dans le Conservateur ^ 1 ) . Victor Hugo a puisé abondamment à cette source. On peut en effet reconnaître dans le Conservateur les idées et parfois les expressions qui ont servi à composer au moins 60 vers sur les 130 que compte la pièce. Mais Victor Hugo a rais à contribution d'autres ouvrages de Chateaubriand, les Martyrs, le Génie du Christianisme et sans aucun doute des mémoires publiés à cette époque, entre autres les Mémoires de Mme de la Rocîiejacciuclcin (2).
Chateaubriand, en publiant son article, était dominé par une idée politique. Il voulait reprocher au gouvernement de la Restauration d'oublier les Vendéens, les vaillants lutteurs qui avaient tenu tête, comme de vieux sangliers, au fond de leurs forêts, aux soldats de Mayence. Les bleus recevaient des faveurs, des places, des récompenses pour leur ralliement à la monarchie, les blancs au contraire étaient délaissés : quelques vagues décorations, celle du lys entre autres, des épées d'honneur, étaient distribuées à quelques chefs et à quelques soldats, mais pour la masse, mais pour le peuple rien, disait-on, ne remplaçait les champs dévastés, les maisons brûlées, les églises rasées.
Chateaubriand, en bon ultra, qui voulait renverser le ministère libéral, se servait peut-être de la Vendée comme d'une pierre d'achoppement : son attaque par un point
(1) Conservateur, t. IV, livrais. 44^ 7 août 1819, pp. 193-254.
(2) Victor Hugo n'a dû consulter ni les Amans Vendéens de Gosse (4 vol. in-12, F'aris, Corbet, 1799-1800), ni Thérèse Aubert, de Gh. Nodier, qui avait eu cependant deux éditions en 1819. Mais il a dû lire deux odes publiées dans \e Drapeau blanc, l'une, le Cri des Royalistes, par un officier (t, I, liv. 6, pp. 276-278, lévrier 1819), l'autre par Sophie de B., sur la Vendée (le Drapeau blanc, 23 août 1819). Il semble qu'il a utilisé le Cri des Royalistes dans ses attaques contre les libéraux. Du moins certaines expressions à propos des héros oubliés, calomniés, à propos des impies heureux et prospères malgré leurs crimes affreux, le l'eraient croire : il y a sur ce point dans les deux odes une frappante ressemblance. Les mêmes idées, il est vrai, se retrouvent dans l'article de Chateaubriand. Peut être pourrait-on affirmer aussi que Victor Hugo a l'ait des emprunts au Vieillard d'Ancenis de Marie-Joseph Chénier (lu à l'Institut, le 15 nivôse, an VI, 4 janvier 1798, publié dans les Mémoires de l'Institut, 1801). Auprès de Marie-Joseph Ghénier, Victor Hugo n'est point allé chercher des idées politiques ou religieuses mais bien des tournures poétiques, des rimes : il sait prendre son bien partout où il le trouve, même chez un régicide.
n'était donc pas complètement désintéressée, mais par ailleurs elle était justifiée et le terrain était excellent pour la lutte. Victor Hugo n'.avait point les mêmes vues que Chateaubriand : il a trouvé certainement le sujet poétique et comme d'autre part il cherchait à plaire au parti des ultras et à Chateaubriand en particulier, il a composé une ode modelée sur l'article du Conservateur, une ode où la politique tient la première place.
Victor Hugo partage avec Chateaubriand et avec bien d'autres depuis celte conviction difficile à déraciner que les Vendéens se sont levés pour défendre Louis XVI et la royauté. Nous la retrouverons chez lui toutes les fois qu'il parlera de la Vendée. Il ignore, et c'est chose bien pardonnable, que la Vendée a pris les armes pour défendre sa foi d'abord, puis ses intérêts matériels. La politique n'est venue que plus tard et ne fut qu'une cause tout à fait secondaire dans la levée en masse.
Il n'est donc pas étonnant que Victor Hugo ayant dans l'esprit cette erreur n'ait fait de la politique l'élément principal de son ode. Les Vendéens sont par conséquent pour lui des martyrs politiques : ils sont « les vengeurs des rois. » Ils pleurent d'abord « sur le trône » et ensuite « sur la croix ( 1 ) . » Chacun d'eux préfère « les lys aux lauriers » et, pour faire croître « la fleur chérie », les Vendéens deux fois verseront leur sang : ce sera payer bien cher, dit-il lui-même, le retour des rois (2).
Cet éloge des Vendéens a une contre-partie nécessaire, dans des attaques, renouvelées du Télégraphe, contre « les « favoris puissants, » « les traîtres enrichis » qui après avoir condamné Louis XVI, calomnient, lorsqu'ils sont à la Chambre, le zèle de la Vendée, « les magistrats in- « justes » qui, abusant d'un insolent pouvoir, lui enlèvent des armes qui jadis furent sa première conquête ( 3 ) . N'oublions pas que ces éloges et ces attaques sont mises
(1) Odes et Ballades, p. 47.
(2) Odes et Ballades, p. 49.
(3) Odes et Ballades, p. 30.
dans la bouche d'un prêtre dont tout le discours, à part deux strophes, est entièrement politique.
Les journaux royalistes qui signalèrent cette ode, deux journaux libéraux, le Courrier ( l^r octobre 1819), et la Renommée ( 3 octobre ) qui en parlèrent longuement, ne virent dans cette poésie qu'un morceau politique. Ils eurent la même impression que nous et l'intervention de ce vieux prêtre ne dût leur paraître comme à nous qu'une machine poétique très commode.
Il ne faut pas cependant écarter à priori l'intervention de la religion, il ne faut pas nier que la Vendée ne contienne quelques pensées ou idées religieuses. Mais d'abord nous devons laisser de côté au moins un Vers qui a subi un remaniement notable. Dans la Vendée actuelle nous lisons
Loin de leur temple en deuil et de leur chaume en cendre
Les premières éditions portaient
Loin de leurs champs détruits et de leur chaume en cendre
La transformation a son importance. A-t-elle été faite pour accentuer l'allure religieuse du morceau ? Est-ce une correction littéraire rendue nécessaire par la fausseté de l'image ? La question est difficile à trancher. Il reste malgré cela des expressions, des allusions qu'il faut étudier.
La première strophe nous met en présence de la Muse sacrée gémissant sur les malheurs de la France éplorée. Mais quelle est donc cette muse sacrée ? Est^e celle que Chateaubriand invoquait au commencement du livre premier des Martyrs ( 1 ) . Il n'en est rien. Cette muse que Victor Hugo invoque n'est point céleste puisqu'elle est toute humaine, c'est Chateaubriand lui-miême à qui Victor
(1) Martyrs, t. I, liv. 1, pp. 19-20, édition Pourrai. « Muse céleste, vous qui « inspirâtes le poète de Sorrenle et l'aveugle d'Albion, vous qui placez votre « trône solitaire sur le Thabor... Enseignez-nioi sui' la harpe de David les « chants que je dois faire entendre ; donnez surtout à mes yeux quelques- « unes de ces larmes que Jérémie versait sur les malheurs de l'Eglise : je vais « dire les douleurs de l'Eglise persécutée. »
Hugo a dédié son ode. Nous sommes évidemment déçus en faisant cette découverte car nous attendions un autre personnage pour symboliser « la muse sacrée. » Reconnaissons cependant que Chateaubriand n'a pas manqué à son devoir, il a écouté la prière du poète, il l'a inspiré, ou pour parler plus simplement et plus justement Victor Hugo a emprunté à la muse qu'il invoque ses chants les plus beaux.
Toute la première strophe de son ode est en effet une simple transposition en vers d'une phrase des Martyrs, comme le poète le reconnaît d'ailleurs lui-même dans une note en appendice des Odes et Ballades (1) . N'est-ce pas aussi Chateaubriand qui avait montré le ciel ouvert, qui avait plané sur Rome et sur Palmyre, annonçant les douceurs du martyre et l'humhle bonheur du désert. Un chapitre du Génie du Christianisme est en effet intitulé : Ruines de Palntyre, d'Egypte. De plus dans les Martyrs Chateaubriand est revenu sur ce sujet: « Là (dans l'in- « visible Jérusalem) s'enchaînent des portiques de soleils, « prolongés sans fin à travers les espaces du firmament « comme les colonnes de Palmyre dans les sables du désert (2). »
Victor Hugo fait des allusions, un peu vagues, il est vrai, aux temps héroïques de l'histoire de France.
Montre-moi quels palais ont reniplacé le chaume De tes rustiques chevaliers.
L'idée appartient encore à Chateaubriand, qui le pre-
(1) Odes et Ballades, p. 333. Nous citons les deux textes, le lecteur pourra comparer.
Qui de nous en posant une urne cinéraire N'a trouvé son ami pleurant sur un cercueil ? Autour du i'roid tombeau d'une épouse ou d'un frère Qui de nous n'a mené le deuil ?
Odes et Ballades, p. 45.
Chateaubriand avait écrit : « Quel français ignore aujourd'hui les cantiques « funèbres ? Qui de nous n'a mené le deuil autour d'un tombeau, n'a fait « retentir le cri des funérailles? » Les Martyrs, édition Pourrai. 1836, t. III. liv. 24, p. 109.
(2) Odes et Ballades, pp. 45-40. Génie du Christianisme, 3« partie, liv. 5, chapitre IV. Les Martyrs, édition l'ourrat, t. I, liv. 3, p. 68. Nous reviendrons sur l'utilisation faite par Victor Hufïo des ruines de Palmyre.
LES PREMIÈRES ŒUVRES 1 9î)
mier dans les soldats de la Vendée avait reconnu les preux du Moyen-Age. « En retrouvant ces capitaines, « on croit voir revivre d'antiques personnages dont on « aurait déjà lu l'histoire dans les chroniques de Frois- « sart ou dans celles de St-Denis ( 1 ) . » Ailleurs il avait cité des paroles du général Turreau qui rappellent la même idée : « les défenseurs de l'autel et du trône sem- « blaienl avoir pris nos anciens preux pour modèles. « Leurs bannières étaient ornées de devises qui rappe- « laient les hauts faits de la chevalerie (2). »
Le « délire divin » qui saisit le vieux prêtre, le voyage des Hébreux dans le désert ( 3 ) , font aussi partie de l'article du Conservateur ( 4 ) .
Dans les Martyrs enfin, Victor Hugo a puisé l'idée et même une partie des expressions qui ont servi à composer r avant-dernière stropbe de sa pièce
Qu'il se résigne alors ! Par ses crimes prospères
La pensée que développe Victor Hugo est celle-ci: l'impie est souvent heureux sur la terre ; il insulte même au fidèle souffrant. Quelle doit être la conduite du juste en présence des étranges voies que Dieu suit dans ses desseins, en présence des pleurs de l'innocent et des triomphes du vice. W doit penser d'une part aux forfaits de ses pères, d'autre part au Christ mourant et cependant innocent, à Marie livrée aux saintes douleurs. On ne peut le nier, ici la pensée est très chrétienne et l'exprès-
(1) Conservateur t. IV, liv. 44, p. 218.
(2) Conservateur, t. IV, liv. 44, pp. 225-226.
(3) Odes et Ballades, pp. 47-48.
(4) « Ce l'ut celte espèce de délire et d"enthousiasinc qui, dans les temps de « ténèbres et d'ignorance, emporta nos premiers croisés dans les plaines « brùlautefi de l'Afrique. » (Conservateur, l. IV, liv. 44, p. 22.S, citation du général Turreau). « Un drapeau blanc en lambi'aux guidait les tribus de saint « Louis comme jadis l'arche sainte conduisait dans le désert le peuple « fidèle. » (Conservateur, t. IV. liv. 44, p. 209). « Le drapeau blanc en lam- « beaux » est devenu « sa bannière en lambeaux. » (Odes et Ballades p. 51). Victor Hugo a négligé la comparaison avec les croisés, avec les tribus de saint l.,ouis : il aurait pourtant trouvé là. il me semble, un effet poétique que son talent aurait admirablement bien utdisé.
sion qui la rend ne l'est pas moins. Aussi Soumet trouvait-il cette strophe « admirable •- comme il le déclare à Victor Hugo dans une lettre de février 1820(1). C'est à Chateaubriand que Victor Hugo est en partie redevable de cette strophe : en dix vers il n'a fait que traduire les Martyrs^ dont toute la trame repose sur les persécutions endurées par le juste et sur le triomphe de l'impiété. La justice de Dieu, d'après Victor Hugo, veut que l'innocent verse des pleurs pour effacer les forfaits de ses pères. Nous ne voyons pas autre chose dans les Martyrs : Eudore, par sa mort, lave les souillures qu'il a lui-même contractées, Cymodocée, par le sang qu'elle répand, sauve l'âme de son père et tous deux préparent le triomphe de l'Eglise. Nous pouvons prolonger encore plus loin la comparaison, car Victor Hugo a emprunté à Chateaubriand des expressions qu'il nous est facile de reconnaître. Notons-en seulement quelques-unes : « Il signala la fausse prospérité de l'impie et préféra le juste mort au méchant qui lui survit ( 2 ) . » « Serviteurs du Christ que le monde persécute, ne vous troublez point à cause du bonheur des méchants(3). » « 0\i sont-ils les enfants des impies ? Sept générations se sont écoulées depuis 1 iniquité des pères et Dieu vient visiter les enfants dans sa fureur (4). » « Il m'a parlé de son Dieu. C'est un Dieu qui aime ceux qui pleurent et qui bénit les infortunés ( 5 ) . » Dans maints endroits, Chateaubriand ne parle-t-il pas des joies de Satan et de l'Enfer, et n'oppose-t-il pas à ce bonheur infernal les douleurs de l'Eglise qui monte sur l'échafaud ou se cache dans les catacombes (6). Ailleurs ne voyons-nous pas Marie descendre au Purgatoire et Chateaubriand l'appeler « la mère des sept douleurs ( 7 ) . »
(1) G. Simon. L'Enfance de V. Hugo, pp. 195-196.
(2) Martyrs, t. I, liv. 2, p. 64.
(3) Martyrs, t. I, liv. 3, p. 82.
(4) Martyrs, t. I, liv. 3, p. 83.
(5) Martyrs, t. II, liv. 13, p. 92.
(6) Martyrs, t. II, liv. 18, pp. 217-218.
(7) Martyrs, t. III, liv. 21, p. 64. v
LES PREMIÈRES CEUVRES 201
Ces textes que nous groupons ici sont épars dans les Martyrs et n'apparaissent pas au lecteur avec le relief qu'un rapprochement leur donne, mais cependant ne peut -on pas affirmer que Victor Hugo, qui certainement les connaissait et les avait emmagasinés dans sa prodigieuse mémoire s'en est souvenu en raison même de la ressemblance qu'il n'a pas manqué de voir entre l'Eglise persécutée et la Vendée écrasée par la Convention. Voir dans cette strophe que uous étudions la pensée môme de Chateaubriand mise en vers pai- Victor Hugo ne semble pas dépasser les bornes de la vraisemblance.
Mais Victor Hugo, nous l'avons dit, est allé puiser à d'autres sources : c'est en vain en effet que dans le Conservateur nous avons cherché mention de ce vieux prêtre dont le discours prophétique permet à Victor Hugo de peindre l'avenir. Tous les faits qui composent ce long discours, Victor Hugo les a trouvés dans le Conservateur, mais le prêtre est-il une invention poétique de Victor Hugo?
On pourrait le croire car il a mis une certaine recherche dans la strophe qui présente au lecteur « ce saint chargé d'ans ( 1 ) . » Nous rencontrons d'abord une sorte d'expression biblique dont l'application aux soldats vendéens nous paraît plus ou moins déplacée. Le vieux prêtre parle du martyre aux nobles anges des combats. Ce nom ne peut convenir qu'à la milice céleste : l'appliquer, comme Victor Hugo, non pas seulement à des vieillards, à des enfants, à des femmes, mais à des soldats est un
(1) Voici la strophe elle-même :
On dit qu'en ce moment, dans un divin délire. Un vieux prêtre parut parmi ces fiers soldats. Comme un saint chargé d'ans qui parle du martyre
Aux nobles anges des combats ; Tranquille, en proclamant de sinistres présages.
Les souvenirs des anciens âges
S'éveillaient dans son cœur glacé ; Et racontant le sort qu'ils devaient tous attendre, La voix de l'avenir semblait se faire entendre
Dans ses discours pleins du passé.
manque d'à-propos el une hardiesse un peu forte ( 1 ) . De plus la phrase est brisée par une double anacoluthe et cette construction voulue n'est pas exempte d'affectation. Victor Hugo s'est donc appliqué avec un soin tout particulier à cette mise en scène et volontiers' l'on penserait que le personnage est de son invention. Il n'en est rien: là encore il a emprunté à autrui.
Victor Hugo a placé la scène, qu'il nous raconte et qu'il poétise, quelques jours après la défaite des vendéens à Cholet, à l'époque même où repoussés ils passent la Loire à St-Florent-le-Vieil. Or si l'on étudie les Histoires ou les Mémoires qui ont rapport à la guerre de Vendée nous trouvons que réellement des discours ont été prononcés par des prêtres au moment indiqué par Victor Hugo. Boutilier de St -André, dans les Mémoires dun père à ses enfants reproduit ou invente l'exhortation d'un prêtre encourageant les soldats au combat de Cholet. Ce discours très énergique est, dirait-on, une traduction du discours que Tacite prête à Galgacus dans la Vie (TAgricola (2). Victor Hugo ne l'a cerlainement pas connu mais il est d'autres mémoires que Chateaubriand a luimême indiqués dans sa bibliographie du Consemateur et
(1) Remarquons, sans y aUacher trop d'importance, que les deux mots dont se composent cette expression sont par ailleurs très familiers à Victor Hugo. Se mère est prescjue toujours sa noble mère et quand il s'adresse à sa fiancée, c'est à un ange qu'il écrit. (Lettres à la fiancée, pp. 161, 213, 242, 261, 263, 288, etc..)
(2) « Allons, mes amis, c'est aujourd'hui qu'il faut montrer votre courage. « Ce jour, ce combat est décisif. Songez que vous défendez la cause sacrée de « votre religion et de votre Roi. Et contre qui allez-vous combattre ? Contre « des misérables souillés du meurtre de Louis XVI et couverts de tous les « crimes. Le pillage, le viol, l'incendie, les forfaits les plus inouïs signalent « leur présence en tous lieux ? N'en doutez pas, braves Vendéens, Dieu qui « vous voit du haut de son trône, vous accordera la victoire. Si vous <c repoussez l'ennemi, c'en est fait: isolé au centre de votre pays, il est perdu « pour jamais. Si au contraire, il est vainqueur... ah! j'en frémis!... que « deviendriez-vous, cernés de toutes parts, sans retraite, sans asile ? Vos « champs, vos familles et vous-mêmes, vos temples, vos autels, tout devient « la proie des barbares. Combattez donc vaillamment pour tous, pour vos « femmes, pour vos enfants. Et si des objets si chers n'étaient pas capables « d'enflammer vos courages, combatlez du moins pour votre Dieu, voire foi « et vos autels. » (Abbé Bossard, Mémoires de Boutilier de St-Ândré, 1896, p. 189. On retrouve ce discours dans l'Histoire de la Vendée , par I'Abbé Demat, Angers, l.arh.'.se, in-S, l. Ili. p. 19).
qui avant 1819 avaient eu quatre ou cinq éditions. Ce sont les Mémoires de Mme de Laroche jacquelin^ rédigés et arrangés par de Barante. Nous ne douions nullement que Victor Hugo n'ait pris là son « vieux prêtre » : il n'est autre que le curé de Beausse, près de St-Florent. Dans les jours qui précédèrent le passage de la Loire, le 17 octobre 1793, il célébra la grand'messe et dans son prône s'adressa aux vendéens. Laissons la parole à Mme de Larochejacquelein : « Le prêtre, qui était un « bon vieillard, une figure respectable, exhorta les sol- « dats de la manière la plus touchante. Il les engagea K à aller courageusement défendre leur Dieu, leur roi, ♦; leurs femmes et leurs enfants qu'on massacrait. » Parlant d'elle-même elle ajoute: Ce vieil ecclésiastique... « me dit... que je ne devais pas me contenter de remplir K les obligations dune simple chrétienne ; que Mme de « Lescure était appelée à une plus grande sainteté ; que « Dieu me ferait sans doute la grâce de m'éprouver par <; de grands malheurs ; que je devais me résigner, et ne < songer qu'au ciel et à la récompense qui m'y attendait. <; Sa voix s'élevait et devenait comme prophétique... ( 1 ). » Qui ne voit les nombreux traits de ressemblance qu'évoquent ces quelques lignes et tout le parti que Victor Hugo a tiré du récit de Mme de Larochejacquelein. Le vieillard à figure respectable... le vieil ecclésiastique » est « un vieux prêtre ». Ces deux vers
La voix de l'avenir semblait se faire entendre
L'esprit qui voyait Tavenir
nous rappellent « la voix qui devient comme prophétique. " L'idée de la résignation qui domine la dernière strophe du discours du vieux prêtre chez Victor Hugo, empruntée en partie, croyons-nous, aux Martyrs, a pu
(1) Mme de Larochejaquelein était alors Mme de Lesoure et le curé de Beausse avait été chargé de lui annoncer la inoit de M. d/> Lescure qui n'était que blessé. Mémoires de Mme de Larochejaquelein (Collection des Mémoires relatifs à la Révolution). Paris, Beaudoin, in-8, 1823, pp. 232-233,
être suggérée aussi, au moins dans son expression, par la lecture des Mémoires de Mme de Larochejaquelein. « Je devais me résigner », dit Mme de Larochejaquelein — « qu'il (le citoyen fidèle) se résigne » traduit Victor Hugo.
Ce mot de « citoyen fidèle » que nous venons d'écrire après lui nous montre immédiatement la différence essentielle entre les deux discours. Celui du curé de Beausse est sacerdotal, plein d'une chrétienne résignation, c'est une excitation au combat mais il faut défendre Dieu d'abord, puis le Roi, les femmes et les enfants. Le vieux prêtre de Victor Hugo est un élève de Chateaubriand, il se plaint de ne pas voir son zèle royaliste assez récompensé ; malgré la dernière strophe, malgré certaines allusions à l'Ecriture Sainte ( 1 ) , on sent trop que cet homme a dans l'âme des sentiments politiques plutôt que des sentiments religieux.
Mais, dira-t-on, Victor Hugo ne pouvait pas prêcher comme un prêtre et il faut lui accorder des circonstances atténuantes. Evidemment, mais son ami, Saint- Valry, n'était pas prêtre non plus : comme Victor Hugo il a chanté les gloires de la Vendée, dans une ode sur la mort de Bonchamp(2). Peut-être n'a-t-elle pas l'ampleur de celle de Victor Hugo, peut-être le ton manquet-il d'élévation et peut-on reprocher à l'auteur plus d'un vers prosaïque mais cependant on est forcé de recon-
(1) Victor Hugo a-t-il bien compris la Bible, il est permis d'en douter. Quand les enfants d'Israël quittèrent l'Egypte, Dieu leur promit une terre au delà du Jourdain, terre dont ils auraient pu entrer immédiatement en possession ; s'ils attendirent quarante ans la réalisation de la promesse divine, ils le durent uniquement à leurs fautes. Est-ce cela qu'a dit Victor Hugo quand il a écrit :
Au delà du Jourdain, après quarante années Dieu promit une terre aux enfants d'Israël. Nous croirions volontiers qu'il a commis là un contre sens historique. Il a été plus heureux en parlant de Samson et des Philistins. Nous pourrions dans la 1" strophe de l'ode relever une autre erreur historique. Victor Hugo semble nous dire qu'à Palmyre jadis les solitaires ont goûté « l'humble bonheur du désert. » Il avait mal lu ou mal compris, ou il se rappelait vaguement ce que Chateaubriand avait écrit et des ruines de Palmyre et des déserts habités par les solitaires.
(2) Elle a été lue à la Société des Bonnes Lettres le 12 mars 1822 et imprimée le 16 dans les Annales de la Littérature et des Arts (t. VI, liv. 76, pp. 346-349).
naître qu'un souffle poétique souvent se fait sentir en elle et quelle contient de beaux vers. Mais où la comparaison est intéressante, c'est à propos du christianisme qu'elle renferme. Saint-Valry n'invoque pas une froide muse, mais une « muse sacrée » comme Chateaubriand.
Sa prière monte vers l'invisible gardien qu'un Dieu bon lui a donné dès son berceau pour protéger et éclairer sa jeune âme. Il ne fait pas parler un prêtre mais cependant combien le discours qu'il prête à Bonchamp est plus noble, plus digne, plus chrétien que celui inventé par Victor Hugo.
La véritable gloire est à ceux qui pardonnent
Et les plus beaux succès ne sont beaux qu'à ce prix
ne ternissez pas le nom de Vendéens !
Ces Français égarés en sont-ils moins vos frères ? N'êtes-vous pas Français? N etes-vous pas Chrétiens?
Saint-Valry cite lui aussi la Bible : Bonchamp calme la multitude comme jadis le Divin Maître en étendant la main rendait le calme à la mer courroucée. Le vieux prêtre de Victor Hugo oublie, dans son délire prophétique, de prier Dieu qui accorde la victoire et c'est à peine s'il a une parole de foi chrétienne pour encourager « ces fiers soldats », « ces restes de héros ». Saint- Valry nous représente au contraire la multitude entourant le lit de douleur de Bonchamp et passant la nuit en prières.
Victor Hugo l'emporte évidemment sur son ami par la beauté et la grandeur de l'image, l'énergie de la pensée, la sonorité de la phrase et du mot, mais à l'étudier de près, à scruter jusqu'au fond on sent que le souffle religieux qui semble animer son ode est trop convenu, il n'est pas vécu : le poète emprunte entièrement ses idées religieuses, il les traduit, pour ainsi dire, d'une langue étrangère, aussi sa plume fait-elle parfois des contre-sens, Saint-Valry est plus à l'aise, il est chez lui, il est de
la maison : sa lyre n'a pas le son vainquenr, la note éclatante de celle de Victor Hugo. Il le dit lui-même
Sa voix tremble et ne sutïit pas.
Si parfois il a comme Victor Hugo « ses martyrs » et son « reste de héros », ses martyrs et ses héros n'ont pas le vague christianisme qu'ils ont chez Victor Hugo : à la foi qui donne le courage de sacrifier leur vie, ils joignent la prière qui fortifie et ils ne cherchent point ù mériter des palais pour remplacer leur chaume rustique. Ils sont vraiment des vendéens, chrétiens d'abord et royalistes ensuite.
La Canadienne ( 1 ) n'est pas une œuvre politique, mais Victor Hugo l'a certainement écrite non pas seulement pour faire de la poésie pure mais aussi pour plaire à Chateaubriand qu'il imitait et c'est pour cela que nous la plaçons à la suite des pièces inspirées par la politique.
La Canadienne n'est pas non plus une œuvre religieuse et c'est là un fait intéressant quand on étudie le récit de Chateaubriand, c'est-à-dire, l'Epilogue d'Atala{2) et les œuvres de ceux qui, comme Delille, Millevoye, Soumet, Saint-Victor, ont, avant Victor Hugo, traité le même sujet.
Chateaubriand avait écrit Atala dans un but certainement apologétique. Voltaire à maintes reprises s'était moqué du dogme catholique de l'immortalité de l'âme, cherchant surtout à prouver que tous les peuples ne l'avaient pas admis et que les Juifs en particulier n'y avaient jamais cru.
Marmontel, dans son livre des Incas, avait mis tout son fanatisme philosophique à lutter contre le prétendu fanatisme du catholicisme. Entraîné par son imagination il
(1) La Canadienne fut imprimée d'abord dans le Lycée français, t. I, fasc. 8. pp. 337-339, 18 septembre 1819, puis dans les Annales Rotnantiques de 1825 et enfin dans Victor Hugo raconté, t.. I. pp. 2.^1-253. On a ajouté dans Victor Hugo raconté, d'après le manuscrit lui-même, une épigraphe religieuse : Stabat mater dolorosa.
(2) Chateaubriand, Œuvres complètes, in-8, Pourrai, 1836 ; t. XVIII, Atala, épilogue, pp. 88-98.
LES PRE mm": m: S œuvres 207
avait créé et mis en scène des prêtres ignobles, dignes du plus profond mépris. II leur avait opposé des Incas parés de toutes les vertus qui ne croj-aient, scmble-t-il, ni à l'existence de l'âme ni à une vie future dont ils ne paraissaient pas avoir la moindre idée ( l ) .
Dans son Histoire pihilosophique des Deux Indes (2) Raynal avait lui aussi attaqué la religion en faussant l'histoire (3). De plus, la nature, l'état de nature étaient pour lui la perfection : « le sauvage de la nature, efface tous vos miracles », s'était-il écrié (1). Forcé de reconnaître que les Canadiens avaient foi en une autre vie, en une vie éternelle, continuation de celle-ci (5), il avait décrit ailleurs un trait de mœurs dont il n'avait point tiré la conclusion. « Si les enfants viennent à mourir, les pa- <: rents les pleurent amèrement. On voit quelquefois deux < époux aller, après six mois, verser des larmes sur le tombeau d'un enfant et la mère y fait couler du lait de ses mamelles (6).» Peut-être a-t-il cru inutile de conclure, peut-être aussi n'a-t-il pas voulu donner une preuve de plus en faveur de la doctrine qu'il combattait.
C'est sur leur propre terrain que Chateaubriand lutta contre les philosophes et c'est le récit même de Raynal qu'à plusieurs reprises il a utilisé, développé. Au cours de son roman dAtala il a parlé de la douleur des mères qui vont pleurer sur la tombe de l'enfant qu'elles ont perdu et y laisser couler aussi le lait de leurs mamelles. Mais il alla plus loin et longuement parla d'une croyance des Indiens à propos de l'âme de ces enfants. Elle erre, pensent-ils, autour du tombeau, elle se pose sur les fleurs
(1) Marmontel, Œuvres complètes, in-8, 1787. Au tome XI. pp. 2.36-238, nous assistons à la mort d'un vieux cacirjue martyrisé par les Espagnols et pas un instant nous n'entendons parler de la vie future.
(2) Raynal, Ilistoii'e Philosophique des Deux-Indes, 4 vol. in-4'', Genève, Pallet. 1780.
(3) T. IV, pp. 460-469 et pp. 37-38.
(,ij T. IV, p. 36.
(5) T. IV. p. 27.
(6) T. IV, p. 23.
et les épouses nouvelles viennent la recueillir dans leur sein ( 1 ) .
Enfin dans VEpilogue il nous raconte l'histoire de deux Indiens qui ont perdu un jeune enfant. Nous sommes non pas sur les rives du Meschacebé, mais non loin de la cataracte du Niagara, Chateaubriand aperçoit une femme assise sous un arbre tenant son fils mort sur ses genoux. Elle chante d'une voix tremblante les exploits que ce fils aurait accomplis s'il avait vécu, puis elle exprime ses regrets. « Blanche hermine du rocher si « jeune être allé dans le pays des âmes ! Comment fe- « ras-tu pour y vivre. Ton père n'y est point pour t'y « nourrir de sa chasse. Tu auras froid et aucun esprit « ne te donnera des peaux pour te couvrir. Oh ! il faut « que je me hâte pour t'aller rejoindre, pour te chan- « ter des chansons et te présenter mon sein. »
Elle dépouille le nouveau -né afin de faire sécher le corps sur les branches d'un arbre, elle respire quelques instants sur sa bouche et elle lui dit : « Ame de mon fils, « âme cTiarmante, ton père t'a créée jadis sur mes lè- « vres par un baiser, hélas, les miens n'ont pas le pou- « voir de te donner une seconde naissance. »
Evidemment la jeune Indienne, la Canadienne, croit à une autre vie : les idées qu'elle se forme de cette existence nouvelle ne sont pas très relevées. Mais Chateaubriand leur aurait ôté toute force probante s'il leur avait enlevé ce qu'elles ont de vulgaire et de terre à terre pour
(1) « Nous passâmes auprès du tombeau d'un enfant, qui servait de limites « à deux nations. On l'avait placé au bord du chemin, selon l'usage, afin que « les jeunes l'emmeSj en allant à la fontaine, pussent attirer dans leur sein « l'âme de l'innocente créature et la rendre à la patrie. On y voyait dans ce « moment des épouses nouvelles qui, désirant les douceurs de la maternité, « cherchaient, en entr'ouvrant leurs lèvres, à recueillir l'âme du petit enfant « qu'elles croyaient voir errer sur les fleurs. La véritable mère vint ensuite « déposer une gerbe de ma'ïs et des fleurs de lis blanc sur le tombeau. Elle « arrosa la terre de son lait, s'assit sur le gazon humide... » Atala, pp. 22-23.
« J'allai cueillir une rose de magnolia et je la déposai... sur la tête d'Atala « endormie. J'espérais, selon la religion de mon pays, que l'âme de quelque « enfant mort à la mamelle serait descendue sur cette fleur dans une goutte « de rosée, et qu'un heureux songe la porterait au sein de ma future « épouse. » Atala, pp. 52-53.
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les adapter à notre mentalité. Son récit, dans sa naïveté et sa simplicité poétique, montre que la croyance à l'existence de l'âme et à son immortalité dans une autre vie étaient un dogme non pas seulement pour les peuples civilisés mais aussi pour les peuplades sauvages de l'Amérique avant qu'elles ne connaissent le christianisme. Il faisait œuvre apologétique et répondait par un argument direct à Marmontel et à Raynal.
La poésie de Thistoire narrée par Chateaubriand devait attirer les poètes et les exciter à rivaliser avec lui et ils sont nombreux ceux qui ont tenté l'entreprise.
Millevoye ( 1 ) pour chanter l'amour maternel s'est servi du récit de Chateaubriand mais il n'en a gardé avec raison que la partie ayant trait à son sujet. Il parle du soin donné à la tombe aérienne, du lait répandu par la mère. Son but, on le voit, n'est point de prouver l'immortalité de l'âme mais plutôt l'affection de l'Indienne pour son enfant. Il ne faut donc point chercher chez lui une intention apologétique,
Delille ( 2 ) , dans son poème de V Imagination, à propos des pompes funèbres des différents peuples, raconte les coutumes des sauvages de l'Amérique.
L'époux morne et pensif pleure un fils qu'il adore La mère en gémissant vient le nourrir encore ; Et sur la tombe où gît l'objet de sa douleur, Elle verse en silence et son lait et ses pleurs.
Il nous peint encore la mère, à des rameaux suspendant le cercueil de son fils « qui, mort, des vivants attire les yeux. » Le père sous son fils vient se reposer, les sœurs accompagnent leur mère,
L'oiseau vient y chanter, l'arbre y verse des fleurs. Et sur sa tombe riante est encore un berceau.
(1) Millevoye. Poème de l'amour maternel, in-16, Lel'ebvre, 1805, pp. 29-30.
(2) Delille, Imagination, poème, in-8. Paris, Giguet et Michaud, 1806, chap. VII, p. 146.
On dira peut-être que Delille n'a pas tiré de conclusion immédiate. C'est vrai, mais il l'a l'ait quelques pages plus loin quand, après avoir résumé les coutumes de tous les peuples, il s'écrie :
Ainsi le dogme saint de l'Immortalité Recommande notre ombre à la postérité (1),
Plus loin il célèbre la religion qui, au jour des morts, alors que les élus s'enivrent à longs traits des célestes plaisirs,
...Elève vers Dieu sa voix compatissante
Dieu reçoit de ses mains l'holocauste d'un Dieu (2).
La conclusion est donc plus nette, plus précise même que celle de Chateaubriand ; elle est appuyée d'ailleurs non pas sur un seul fait mais sur toute une série de documents.
Saint-Victor, dans son Voyage du poète ( 3 ) , a emprunté lui aussi les traits principaux du récit de Chateaubriand. Il parle longuement de la Floride qu'il décrit, du grand Meschacébé ; il fait l'éloge du sauvage américain qu'il trouve, grand, noble, digne des chants d'Homère. Plus tard, en 1822, il se moquera un peu de son enthousiasme de 1806 : il l'appellera jeu de l'imagination, mensonge poétique, delicta juventutis. Avec Chateaubriand, il nous peindra la mère inconsolable qui
...revient chaque jour Pleurer la tendre fleur ravie à son amour, La fleur qui fit sa joie et fut son espérance.
Elle arrose la tombe de son lait. Après son départ vient l'épouse nouvelle
...qui croit recueillir, en respirant les fleurs, La jeune âme mêlée à leurs douces odeurs.
(1) Delille, Imagination, p. 150.
(2) Delille, Imagination, p. 151.
(3) Saint-Victor, Voyage du poète, 1806, 2» édit. 1814. On le trouve dans ses Œuvres poétiques, in-18, Gosselin, 1822, pp. 73-79.
Saint-Victor n'a pas pensé, en écrivant ces coutumes du nouveau monde, à en tirer des preuves de l'immortalité de l'âme, mais du moins dans son récit il a gardé une partie essentielle : les sauvages, chez lui comme chez Chateaubriand, croient à l'existence de l'âme, à sa survivance. Créée, elle ne périt pas ensuite et même elle va animer un autre corps quand son passage sur cette terre a été trop court.
Soumet à son tour, dans son poème de V Incrédulité ( 1 ) , a repris le même récit. Il a fait de toute évidence une œuvre d'apologiste : il a voulu prouver l'immortalité de l'âme après avoir montré l'existence de Dieu.
Si nous n'étions, dit-il,
...qu'une cendre aux vents abandonnée L'homme connaîtrait-il cette chaîne de deuil Qui. par un nœud sacré, joint la vie au cercueil. L'objet que nous aimons survit à lui-même dans le fond De nos cœurs, notre amour l'accompagne au delà de la vie. C'est vous que j'en atteste, ô vous, mères sensibles ! De l'humble Floride habitantes paisibles.
Le poète se suppose à la suite de Chateaubriand errant sur les plages fécondes du Mescliacébé. Sous un palmier, près d'une humble chaumière, il voit la demeure dernière d'un jeune enfant entourée de fleurs. La mère se traîne près du cercueil de son fils infortuné
Et bientôt un lait pur, se mêlant à ses pleurs, En filets argentés glisse parmi les fleurs.
La fille des déserts s'épanche en accents plaintifs : pauvre enfant, il ne comprenait pas encore l'amour de sa mère, ses baisers, ses caresses. Il eut dompté le chevreuil et le daim, il eût confié son jeune âge au fleuve prochain.
Que je puisse du moins trouver la fleur vermeille Oii, parmi les parfums, ton âme en paix sommeille ;
(1) Soumet, L'Incrédulité, poème en 3 chants, in-lG, 2« édit., Michaud, 1810, pp. 93-98.
Qu'une seconde fois, je recueille en mon sein Ce feu d'amour plus pur qu'un souffle du matin.
Le poète termine par un cri de foi et d'espérance en l'immortalité de l'âme.
...quel peuple au tombeau n'a rendu des hommages. Ce culte vénéré naquit avec les âges Le ciel nous a prescrit d'honorer le cercueil.
Ce culte, ces tributs, ces pieuses douleurs Révèlent noblement au roi de la nature Et son âme immortelle et sa grandeur future. Homme, rayon voilé de la divinité, Salut ! Viens te saisir de l'Immortalité.
Nous nous sommes attardés un peu longuement peutêtre à étudier les œuvres de tous ces poètes. Millevoye, Delille, Saint-Victor, Soumet qui ont imité VEpilogue d'Atala, mais nous avons tenu à indiquer l'état exact de la question au moment où Victor Hugo à son tour entre en lice. Tous à la suite de Chateaubriand ont eu en vue l'apologie de la religion, tous dans les coutumes des Indiens à propos de la mort ont trouvé la croyance à l'immortalité de l'âme.
Victor Hugo n'était pas sans connaître ces différentes œuvres, en tous cas il avait lu Atala et il n'ignorait point le but poursuivi par Chateaubriand. Le 18 septembre, il publie dans le Lycée français, revue à tendances libérales et doctrinaires, La Canadienne suspendant au palmier le tombeau de son nouveau-né {\) .
Victor Hugo imite évidemment Chateaubriand. Le ber-
(1) Lycée français, t. I, fasc. 8, pp. 337-339, 18 septembre 1819. Comment Victor Hugo a-t-il pu porter ses vers au Lycée que dirige Loyson, si souvent attaqué par los Ultr^as ? D'une part, à cette époque, Victor Hugo n'a encore rien publié qui soit une preuve bien évidente de ses sentiments politiques. Les Destins de la Vendée paraîtront quelques jours plus tard (25 septembre 1819). Le Lycée fî'ançais a déjà fait l'éloge des frères Hugo (10 juillet). D'autre part, quand on est jeune et que l'on a des vers à placer, on les glisse facilement sous toutes les portes et l'on ne regarde pas à la couleur du recueil qui les imprime. D'ailleurs, sur ce point, Victor Hugo, dès sa jeunesse, a fait preuve d'une large indépendance : il recherche assez facilement, nous le savons, les ouanges de tous les partis et même de ses adversaires politiques.
ceau -tombeau de l'enfant est suspendu à Ictrbre de mort. La mère pleure et gémit : elle chante les exploits que vivant il aurait accomplis. Mais le poète a voulu se montrer personnel et il a prouve que ses connaissances sur les Indiens et leurs coutumes n'étaient ni sûres ni bien fondées ( 1 ) .
L'œuvre de Victor Hugo, malgré cela, a bien des ressemblances avec celles de ses devanciers, elle en diffère pourtant par un point qui nous intéresse. On cherche vainement dans La Canadienne une allusion religieuse. Pourquoi Victor Hugo qui avait lu Chateaubriand dont il savait les tendances apologétiques, qui avait dû lire au moins Soumet, avec qui déjà il était en relation, a-t-il laissé de côté tout ce qui avait trait dans cet épisode à la religion ? Puisqu'il envoyait ses vers au Lycée français, peut-être a-t-il préféré ne pas traiter un point qui aurait pu déplaire aux lecteurs de cette revue. Nous ne le pensons pas, car Loyson ne craignait pas d'y montrer ses sentiments catholiques. Peut-être Victor Hugo n'a-t-il pas compris toute l'importance que nous attribuons à son oubli volontaire, dominé qu'il était par la pensée de créer avant tout une œuvre purement poétique, de peindre après Chateaubriand un tableau intéressant, de transporter sur ce fond lointain ses dispositions, ses propres sentiments ? Peut-être encore — et ceci correspond assez bien à certaines phrases que nous lisons sous sa plume vers cette époque — Victor Hugo se jugeant luimême trop ignorant de la religion et de ses dogmes a-t-il eu peur de s'égarer, de commettre quelques bévues gros-
(1) La mère parle du jeune duvet qui plus tard aurait embelli le visage de rindien et des tresses d'ébène qu'il aurait demandées à son amante craintive. Au pied de l'arbre funéraire, elle veut conduire son père aux cheveux blancs pour lui montrer que son fils à elle repose sur le palmier que le vieillard a planté. Ce sont là. usages, coutumes des nations civilisées et Victor Hugo les transporte chez des sauvages. Le jeune duvet, souvenir peut-être de Virgile, [Enéide, liv. IX, 181) est une mauvaise invention car la barbe n'est guère la parure des Indiens, mais Victor Hugo se peignait peut-être lui-même et pensait-il aux tresses d'ébène d'Adèle, son amanti' craintive. La lance des combats et le calumet de la guerre sont contraires à la couleur locale ; les Indiens ne connaissent que le tomawak (casse-tète) et la hache de guerre, ils fument le calumet de la paix et non celui de la guerre.
sières et alors par une louable timidité s'est-il volontairement abstenu d'en parler? En tous cas La Canadiene n'est pas, malgré l'épigraphe imprimée plus tard dans Victor Hugo raconté^ Stabat mater dolorosa, une œuvre religieuse alors qu'on pouvait espérer, vu les sources oii Victor Hug-o avait puisé, y trouver au moins des allusions aux idées que les Indiens, les Canadiens se faisaient de l'autre vie.
Si l'on étudie les œuvres composées par Victor Hugo en 1818-1819, il apparaît évident que les unes sont entièrement politiques, telles le Rétablissement de la statue de Henri /y, le Télégraphe et VEnrôleur politique^ et que les autres, comme les Vierges de Verdun, les Destins de la Vendée, tout en ayant une apparence religieuse, sont elles aussi politiques. En les examinant de près on s'aperçoit en effet qu'elles ont subi des remaniements qui les ont transformées. D'habiles corrections leur ont donné une couleur religieuse qu'elles n'avaient point dans le texte primitif. Les Vierges de Verdun, victimes politiques, nous semblent bien païennes et le poète n'a pas su ou n'a pas voulu en faire des martyres chrétiennes. Le prêtre qu'il met en scène dans La Vendée est avant tout un orateur ou un prophète royaliste qui ne montre qu'accidentellement ses sentiments religieux ou son zèle sacerdotal.
Traducteur de Chateaubriand dans La Vendée, Victor Hugo emprunte encore à son maître le sujet de La Canadienne, mais d'une œuvre apologétique il se contente de faire une œuvre poétique et il se sépare ainsi de tous les autres poètes qui avaient traité le même sujet. C'est donc une influence poétique ou politique que Victor Hugo subit de la part de Chateaubriand en 1818-1819. Il n'ose aborder les questions religieuses et, s'il le fait, il ne peut s'empêcher de commettre quelques erreurs. Il est impossible encore de découvrir dans son âme de jeune homme des croyances que personne ne lui a communiquées.
Le Conservateur Littéraire 1819-1821
Nous n'étudierons point le Conservateur Littéraire du même point de vue que MM. Biré et Souriau. Leurs travaux consciencieux et bien documentés ont révélé au public cette revue un peu oubliée. Ils n'ont pas cependant épuisé la matière et après eux on pourrait encore trouver à glaner. Mais notre sujet est tout autre que le leur qui fut avant tout littéraire. Dans cette revue où Victor Hugo a fait ses premières armes nous ne chercherons que ce qui a trait à la religion ou aux questions religieuses. A la vérité tout y a un rapport plus ou moins direct, critiques littéraires, poésies, roman.
Victor Hugo, dans ses critiques littéraires du Conservateur Littéraire, n'a pas voulu, semble-t-il, s'occuper des livres qui de près ou de loin Louchaient aux questions religieuses. Ces sujets d'ailleurs sont abordés très rarement par les autres rédacteurs qui ne peuvent cependant négliger ce côté de la littérature. Victor Hugo, au commencement tout au moins, en 1819 et 1820, laisse ce soin à ses amis.
C'est Abel qui s'occupe du Témoignage de Lalande en faveur des Jésuites (1) . Ajoutons que dans deux articles (2) Abel traite de VOrléanide, poème national
(1) Conservateur Littéraire, t. III. liv. 23«, p. 113, 21 octobre 1820. Cet article est signé J., une des initiales d'Abel Hugo.
(2) Conservateur Littéraire, t. I, liv. 7', pp. 247-255, 4 mars 1820 et liv. 10», pp. 365-373, 15 avril 1820.
de Lebrun des Charmettes. Peut-être Victor n'a-t-il pas osé parler de l'humble fille appelée par Dieu à sauver la France ou ne s'est-il pas senti le courage de faire comme son frère et de critiquer un autre poème fameux dont l'auteur lui était cher. N'a-t-il pas dit quelque part que tout enfant il avait pleuré en lisant la Pucelle(l) . Victor Hugo d'ailleurs semble n'avoir jamais été attiré par la douce et pure figure de la Vierge de Domrémy qu'il n'a jamais, croyons-nous, chantée. Mais passons. C'est un inconnu, A. D., qui étudie un Essai sur F état de la société religieuse en France de M. de Bengy-Puy vallée (2). A. D. est heureux d'applaudir ces hommes dévoués à la monarchie et au christianisme qui travaillent à éclairer et à instruire la génération naissante et à la rendre religieuse.
Mais, dira-t-on, Victor Hugo a rendu compte par deux fois de l Essai sur l indifférence de Lamennais. M. Christian Maréchal, plein pour Lamennais d'une affection dont nous ne lui ferons pas reproche, cherche avec beaucoup de talent à montrer que l'influence de l'auteur de VEssai sur Vlndifférence fut grande sur les j.eunes poètes qui l'approchaient. Dans son livre Lamennais et Victor Hugo, il a prétendu, afin justement d'appuyer son affirmation, que deux articles parus dans le Conservateur Littéraire et rendant compte de l'Essai sur l'Indifférence étaient de Victor Hugo.
Le premier parut au mois de décembre 1819 (3). M. Christian Maréchal expose par une habile comparaison (4) tout ce que celui-ci doit à VEssai sur Vlndifférence. Mais M. Maréchal aurait dû commencer, il me semble, par établir que cet article est bien de Victor Hugo.
(1) « J'ai vu des enfants pleurer en lisant la Pucelle. » [Conservateut^ Littéraire, t. I, liv. 9=, p. 353. {" avril 1820. article sur Marie Stuart, de Lebrun, signé E.). Ce passage n'a pas été reproduit dans les œuvres de la preinière jeunesse. [Victor Hugo raconté, t. I, pp. 447-458).
(2) Consei'vateur Littéraire, t. III, liv. 22», pp. 76-78, 7 octobre 1820.
(3) Conservateur Littéraire, t. I, liv. 1". pp. 9-14, 11 décembre 1819.
(4) Christi.vn M.\réchal. Lamennais et Victor Hugo. pp. 18 et 19.
On devine sans peine l'importance de cette question. Or l'article est signé D. B. et nous n'avons aucune preuve qu'il appartienne à Victor Hugo. Quel auteur cachent ces initiales qui ne reparaîtront plus dans le Conservateur Littéraire, nous n'en savons rien, mais il est probable que si Victor Hugo l'avait composé, il en aurait reproduit quelques fragments dans Littérature et Philosophie mêlées. Il ne l'a point fait. La critique intime de l'article ne nous renseigne guère mieux car si certaines phrases aimables pour J.-J. Rousseau sont bien dans les idées de Victor Hugo, presque tout le reste, le style particulièrement, ne sont guère dans sa manière ordinaire. En tout cas, il est impossible de faire état de ce morceau pour conclure à l'influence de Lamennais ou pour connaître les idées religieuses de Victor Hugo.
Le second article parut au mois d'Août 1821(1). A son sujet M. Christian Maréchal n'est pas moins affirmatif(2). Ici encore nous nous permettons de le contredire et avec plus de fermeté, s'il se peut. Il est d'Abel Hugo dont il porte rinitiale A. Victor Hugo ne s'est jamais attribué un seul des articles parus sous cette signature. Il nous est donc impossible de nous en servir et nous n'avons qu'à en tirer cette conclusion, que nous énoncions plus haut: Victor Hugo laisse les autres rédacteurs du Conservateur Littéraine s'occuper des ouvrages religieux. Disons plus, dans ses critiques littéraires il évite de toucher aux questions qui ont un rapport direct avec la religion.
Une preuve nous en est fournie daps l'une des premières livraisons du Conservateur Littéraire où Victor Hugo a consacré un long travail au Clovis de Népomucène Lemercier (3) ; celui-ci avait fait précéder sa pièOe de Considérations historiques et littéraires où l'Eglise et la reli-
(1) Conservateur Littéraire, t. II. liv. 19', pp. 348-351, 19 août 1821, atticle signé A.
(2) Lamennais et Victor Hugo, pp. 22-23.
(3) Conservateur Littéraire, t. I, liv. 6«, pp. 217-228. 12 fOvrii'r 182n.
gion étaient assez malmenées. Victor Hugo ne veut pas s'arrêter à discuter cette préface. Il ne trouve à dire que cette phrase : < c'est une petite philippique contre « les Leudes et les Aristocrates, qui nous a rappelé le poète « qui est pan^enu à mettre une apostrophe à la liberté « jusque dans la bouche de Moïse ( 1 ) . »
Dans les Lettres Champenoises, Feletz, qui quelques jours plus tard avait rendu compte de Clovis, avait vtu autre chose dans cette préface. « M. Lemercier, disait- « il, se pique d'être un très bon chrétien, d'aimer beau- « coup le christianisme ; mais il déteste le catholicisme. « Il sera arien, socinien, pélagien tant que vous voudrez ; « mais pour catholique, jamais. Dans sa haine contre le « catholicisme, il a longtemps cherché un héros bien ca- « tholique pour l'immoler à plaisir sur le théâtre ; il « avait d'abord pensé à Constantin ; mais il a cru de- « voir donner la préférence à un roi de France, à un « sujet national et il a choisi Clovis (2).»
Népomucène Lemercier, dans sa préface, présentait en effet Constantin comme un « prince inique, sanguinaire, « et dévot... ne s'entourant pas moins de prélats que de « satellites, il avait trop habilement fait sanctifier ses « crimes pour ne pas se bien distinguer entre tous les « oppresseurs apothéoses ou bénis (p. xv) . » Clovis était « un monstre, convertisseur homicide... édificateur de rui- « neuses abbayes (p. xvii). » Les prêtres de son époque sont « avides et rusés (p. xix). » Clotilde est une sainte canonisée pour avoir excité son époux à venger son père assassiné par son oncle. C'est là l'unique cause de son zèle évangélique. Pour affirmer tout cela Lemercier prétend s'appuyer sur l'histoire et les mémoires, mais il ne cite que Montesquieu. Pourquoi Victor Hugo, qui aimait à fouiller les vieilles chroniques, n'a-t-il pas tenu à lui donner une leçon d'histoire de France ?
La conception que se fait Népomucène Lemercier de
(1) Conservateur Littéraire, t. I, pp. 218-219.
(2) Lettres Champenoises, 2« lettre, 26 février 1820, pp. 46-47, Nous retrouvons la même idée dans le Journal des Débats, 2i lévrier (Z).
l'Eglise naissante el des premiers chrétiens est tout aussi fantaisiste. Philosophe imbu des idées du xviif siècle, il prétend critiquer seulement les violences du catholicisme romain, car il ne veut pas que son ouvrage soit < une sinistre satire de la religion. > Pour cela il tient à séparer la pureté des préceptes d'avec leur cruelle application et à montrer, à c^té des attentats commis au nom de l'Eglise, les services quelle a pu rendre aux barbares admis par elle (p. xxxiv). En vain nous cherchons ce tableau promis des bienfaits de l'Eglise ; car si parfois Lemercier semble dire quelque bien de l'Evangile dont la morale est « douce et toute philanthropique », il lui oppose aussitôt, sans que nous puissions en voir les raisons, le fanatisme, l'intolérance du catholicisme romain. Et ainsi pendant quarante-six pages Népomucène Lemercier poursuit ses attaques.
Victor Hugo a certainement mal lu ces Considérations historiques et littéraires à moins qu'il n'é\ite d'en parler pour ne pas aborder les graves problèmes historiques ou religieux soulevés par Népomucène Lemercier. S'il a reculé devant une pareille entreprise c'est qu'il avait conscience de son ignorance en la matière, ou que le sujet ne l'intéressait qu'à moitié, ou bien encore parce qu'il partageait les idées de Lemercier. Ces trois raisons ont peut-être agi sur lui : la dernière surtout nous frappe après une lecture attentive de la critique qiie Victor Hugo fait de la pièce elle-même.
Voici en effet le jugement qu'il porte sur elle : « Dans « les circonstances présentes la pièce nous a paru au « moins intempestive non pas tant par les principes « qu'elle renferme que par les opinions auxquelles elle « pouvait donner l'éveil.
« S'il n'est point rare d'y trouver des vers tels que « ceux-ci :
L'homme parjure aux dieux, est parjure aux humains, Qui brise les autels sait renverser les trônes.
« Il en est d'autres qui pour être placés dans la bouche
« des païens et n'avoir qu'une vérité locale, pourraient « fort bien être considérés comme des vérités absolues « et être applaudis comme tels par une certaine classe « de chrétiens de nos jours. Est-il d'ailleurs si moral de « présenter sans cesse les abus que les hommes ont faits « de la religion à un peuple qui n'est déjà que trop « disposé à n'y voir que des abus.
« Ces réflexions ne s'adressent pas à M. Lemercier, sa « pièce n'est pas plus impie que bien des pièces de « St-Genest qui ne causaient pas le moindre scandale « chez nos aïeux. Ce n'est pas la faute de l'auteur, mais « celle du temps ; et l'époque à laquelle M. Lemercier « a commencé Clouis le met à l'abri de tout repro- « che ( 1 ) . »
Ce ne sont donc pas les principes eux-mêmes de l'auteur que Victor Hugo attaque mais il trouve que ce n'est pas le moment de les énoncer et que des gens audacieux pourraient s'en servir pour étayer leurs opinions. En réalité il accepte toutes les accusations portées par Népomucène Lemercier et il s'incline sans les contrôler devant ses affirmations. Il fait plus. Si Népomucène Lemercier a eu tort de dévoiler les abus que les hommes ont fait de la religion, Victor Hugo ne veut pas cependant le condamner, au contraire il prend sa défense et lui cherche des excuses : d'autres en ont dit autant et plus et l'époque à laquelle Lemercier a commencé Clovis le met à l'abri de tout reproche.
Un mois après cet article, Victor Hugo consacre un entrefilet (2) à un libelle contre le duc de Berry. L'auteur par dérision avait intitulé son œuvre Oraison funèbre de S. A. R. Mgr le Duc de Berry\ fils de France^ par un jeune séminariste, avec celte épigraphe : Madame se meurt ! Madame est morte ! D'un mot, d'une allusion même discrète, Victor Hugo aurait pu montrer l'inconvenance du titre et de l'épigraphe. Il se contente de
(1) Conservateur Littéraire, t. I, liv. 6«, pp. 217-218, 12 février 1820.
(2) Conservateur Littéraire, t. I, liv. 7s pp. 277-278, 4 mars 1820, article signé M.
LE COXSERVATKIR LITTÉRAIRE 221
souligner les fautes contre la grammaire, les fautes contre le bon sens et la bonne foi, c'est-à-dire conti'e la politique ulb^a et la royauté. Je sais bien que le Conservateur est avant tout littéraire, mais puisqu'il ne se gêne pas pour faire de la politique, pourquoi hésite-t-il à rappeler le jeune séminariste au respect de la religion, de la chaire et des minisires sacrés. La chose évidemment est ici de peu d'importance mais il y a cependant un parti pris évident qu'il faut signaler.
Nous pourrions trouver pas mal d'oublis du même genre chez Victor Hugo. Nous n'en noterons qu'un autre au passage. Victor Hugo ne manque aucune occasion d'attaquer l'abbé de Pradt, ancien archevêque de Matines, de critiquer Tissot, son ancien professeur. Que leur reproche-t-il ? Tout simplement des fautes de grammaire (1), des contre-sens matériels, des non-sens ingénieux. Nous comprenons très bien son respect pour le prêtre, si respect il y a chez lui, mais pour Tissot son silence n'a pas la même excuse. Il nous dit bien que M. Tissot « s'est constitué le panégyriste des orateurs sacrés les- « quels présentent quelquefois des beautés parce qu'ils « avaient derrière eux non la Bible, non l'Evangile, mais « toute une école antique oîi ils ont été abreuver leur « génie (2).» Victor Hugo, qui s'amuse à relever avec esprit ce que cette image a de « délicieux >, ne s'occupe pas de ce qu'elle a de mensonger.
Tout autre en cette occasion était la manière d'agir des Lettres Champenoises. Elles critiquaient elles aussi Tissot et même Andrieux, mais elles ne visaient pas simplement les fautes de grammaire de MM. les professeurs du collège de France. Elles reprochaient à Tissot d'attaquer Bossuet parce qu'il était prêtre, à Andrieux de préférer la morale des orateurs de l'antiquité païenne
(1) « Il n'y a plus rien d'original à pécher contre la grammaire. M. de Pradt « ::ous a lassés de cette originalité là. » (Conservateur Littéraire, t. I, liv. 5«, p. 187. 5 lévrier 1820, à propos de La famille Lillers de Saint-Prosper (M.).
(2) Conservateur Littéraire, t. II, liv. 18», pp. 321-325, o août 1820^ Clôture du Cours de poésie latine de M. Tissot (V.).
à celle des orateurs chrétiens ( 1 ) , Elles ne voyaient pas seulement en eux des libéraux, comme le faisait Victor Hugo, mais aussi des adversaires du catholicisme et elles les combattaient pour l'une et l'autre raison.
Dans la première partie du Conservateur Littéraire^ nous voyons donc chez Victor Hugo sinon une indifférence pour la question religieuse, du moins une volonté arrêtée, semble -t -il, de la laisser de côté. Victor Hugo est toujours plus politique que religieux et à côté de son royalisme il y a même de-ci de-là du libéralisme, comme l'a parfaitement montré M. Souriau dans son étude très fouillée du Conservateur Littéraire ( 2 ) . Mais il ignorait les origines républicaines de Sophie Trébuchet et alors on comprend l'erreur dans laquelle il est tombé et d'autres avec lui, non pas sur le fait que nous signalons, mais sur les causes qui l'ont produit. Il y a évidemment dans le Consenmteur Littéraire, comme dans les autres œuvres de cette époque, une évolution mais qui n'est pas telle qu'on la suppose. Avant d'être royaliste, Sophie a été certainement très libérale, pour ne pas dire plus, elle est toujours restée voltairienne. Victor Hugo, à la suite de sa mère, est devenu très royaliste mais il garde au fond de lui-même un ferment lil>éral qui de temps à autre manifeste sa présence. Il ne s'est point encore débarrassé du voltairianisme de sa mère. S'en débarrassera-t-il complètement ? Je ne le crois pas ; en tous cas nous en trouvons des traces profondes dans les premières livraisons du Conservateur Littéraire.
On a souvent fait remarquer son fameux article sur la vie privée de Voltaire et de M"^^ du Chatelet ( 3 ) , mais a-t-on montré suffisamment que Victor Hugo emporté par son admiration pour Voltaire n'a plus cette rectitude de jugement que l'on admire dans ses autres articles. La raison n'en est-elle pas justement dans son
{i) Lettres Champenoises, t. II, lettre H», pp. 68-72, mai 1820. (B. F. 3 juin 1820).
(2) Souriau, La Préface de Cromwell, pp. 55, 56, 57.
(3) Conservateur Littéraire, t. I, liv. 9% pp. 328-337, 1" avril 1820 (V.).
libéralisme religieux qui va de pair ici avec son libéralisme politique.
Dans les rangs des apologistes de Voltaire, « qui l'ont exalté avec mauvaise foi », il voit « des hommes chargés de crimes et d'ignominies », ; « ses défenseurs ont défendu « les atrocités et les infamies d'une foule de monstres tout « fiers de supposer Voltaire leur complice. » Peut-être n'avaient-ils pas tort, comme semble le croire Victor Hugo. Les adversaires de Voltaire « qui l'ont décrié avec aveuglement » sont « des hommes honorables qui ne se sont « faits les antagonistes de Voltaire que par de respectables « motifs. Les apologistes évidemment ne sont autres que les révolutionnaires et même les libéraux de 1820 ; les antagonistes, ce sont les royalistes, « dont il a le regret de se séparer pour un moment. » Victor Hugo a le désir de tenir entre les deux partis un juste milieu. Alors il va excuser Voltaire et en même temps pour se rapprocher des ultras il accable de ses sarcasmes les libéraux, « cette collection de niais, d'ignorants et de demi-savants, » il cherche à prouver que Voltaire n'était nullement partisan de la démocratie qu'il appelait « gouvernement de la canaille, » qu'il détestait le régicide, qu'il n'aurait jamais été partisan du crime de Louvel.
Victor Hugo se porte ainsi garant des opinions de Voltaire s'il eût vécu au xix^ siècle : il me semble que c'est prendre sur ses épaules un lourd fardeau et ne pas compter assez avec la versatilité humaine, l'influence des circonstances et du milieu. Avec tout autant de raisons que Victor Hugo et autant de chances de se tromper, on pouvait affirmer qu'en 1820 Voltaire aurait été républicain.
Mais tout cela n'est que politique. Abordons le côté religieux. Parmi les adversaires de Voltaire, Victor Hugo a oublié de mettre les catholiques qui Justement voient en lui un ennemi acharné. Peut-on nier la haine de Voltaire contre la religion ? H est beau de dire avec Victor Hugo que Voltaire ne fut que léger, imprudent et cependant noble et généreux, que son grand malheur fut de naître dans un temps corrompu où l'on attaquait
« les cultes et les trônes, » où l'on se moquait « des nobles, des prêtres et bientôt des prêtres et de Dieu. » A entendre Victor Hugo, Voltaire, au lieu de donner l'exemple, ne fit qu'imiter ses contemporains. Il a en sa faveur des excuses toutes trouvées. « Les sarcasmes lui « furent dictés plutôt par un esprit de vengeance que « par un esprit de révolte et crirréligion ». « Dans ses « ouvrages sérieux il respecta la vérité, ne se permit de « mentir qu'en plaisantant. » Il méritait même le nom de cagot dont le gratifiait Diderot et pour le montrer Victor Hugo apporte quatre vers où il est question de la superstition, du sanglant fanatisme et de l'athéisme horrible enchaînés sous les pieds de la religion. La preuve n'est pas forte et ne vaut pas mieux que cette autre affirmation de Victor Hugo: Voltaire n'aurait pas approuvé la loi athée. Qu'en sait -il ?
Victor Hugo a-t-il cru persuader ses lecteurs catholiques de la bonne foi et de l'esprit religieux de Voltaire ? En était -il convaincu lui-même ? J'en doute fort à la lecture de la fin de son article. Il le terminait en demandant qu'on imprimât les inédits de Voltaire, mais il ajoutait : « Il se trouverait certainement dans cette mul- « titude d'ouvrages des productions qui ne pourraient que « faire un grand mal dans ce temps d'impiété et de cor- « ruption ; mais... on se contenterait de publier ceux des « écrits inédits du philosophe de Ferney qui pourraient « servir les intérêts de la littérature sans blesser ceux « de la morale. »
Cet article, on le voit, est assez suggestif. Victor Hugo admirateur de Voltaire, avec les libéraux, s'acharne à prouver que Voltaire est royaliste, pour plaire aux royalistes. Comme ceux-ci sont en même temps catholiques, il voudrait établir que Voltaire fut un cagot. C'était difficile. Il a dû s'apercevoir, je viens de le dire, qu'il n'avait pas atteint son but. Si par hasard il avait cru au succès de sa démonstration, il nous serait évident qu'il ignorait et Voltaire et la religion.
La lecture des œuvres de Voltaire avait été une des
LE CONSERVATEUR JJTTÉRAIRE 225
occupations de son enfance et de sa première jeunesse, est-il étonnant après cela qu'à tous moments dans le Conservateur Liltcraire il nous parle de lui, citant ses bons mots, apportant ses jugements à l'appui d'une thèse, comparant ses œuvres qu'il connaît parfaitement avec l'œuvre qu'il juge. On n'en finirait point de noter tous les articles de Victor Hugo oii il est question de Voltaire, toutes les allusions au patriarche de Ferney. Victor Hugo s'est fait pour ainsi dire le champion de sa gloire. H est mécontent que « sur la balustrade du balcon de l'O- « déon où sont figurés les plus distingués de nos tragiques « et de nos comiques, Crébillon soit placé avant Voltaire. « Ce contre-sens absurde doit-il être imputé à la chro- « nologie ou au goût exquis des décorateurs ? Voltaire au- « rait-il encore le droit de dire de nos jours :
On m'ose préférer Crébillon le barbare !
« Hélas ! on fait plus : on lui préfère Campistron... ( 1 ) » Evidemment ce contre-sens absurde l'empêche de goûter à son aise la comédie qui se joue devant lui.
Six mois plus tard (2), Victor Hugo recommence l'éloge de Voltaire non plus comme poète tragique mais comme historien. « Sous ce rapport, nous dit-il, Voltaire est ad- « mirable, il laisse crier les faits. » Là encore tout en montrant son affection pour son maîti'e, il ne veut pas se faire condamner par ses amis, les royalistes. H suppose Voltaire écrivant après la Révolution : « Le roi de « France et 300.000 citoyens furent égorgés, fusillés, « no3''és... >, puis soulignant un pareil tableau de mots énergiques, Victor Hugo cependant reconnaît que « le beau « génie qui écrivit l'histoire pour lancer un long sarcasme « contre l'humanité » mérite par ce fait « un reproche « grave ( 3 ) . » Si Victor Hugo avait été à cette époque
(1) Conservateur Littéraire, t. II, liv. 18=, p. 314, ,S août 1820, Une promenade dans Paris, comédie en 5 actes (H.).
(2) Conservateur Littéraire, t. III, liv. 28% pp. 310-311, 20 janvier 1821.
(3) Victor Hugo, en 1834, reproduira dans Littérature et Philosophie mêlées (pp. 54 o5), cet éloge qu'il transformera un peu et qu'il complétera en y ajoutant cinq lignes (p. 50).
vraiment chrétien, vraiment catholique et non pas seulement royaliste, il aurait pu, à notre avis, trouver des reproches plus graves à l'adresse de Vollairc. Certainement notre intention n'est pas de blâmer Victor Hugo de son silence sur ce point, nous constatons simplement le fait pour en tirer une conclusion qui nous paraît logique.
Victor Hugo ne se contente pas de lire et d'admirer Voltaire, il le pille, il le copie sans prévenir son lecteur et il adopte sans les contrôler les jugements de son maître. On trouve en effet dans le Conservateur Littéraire et dans Littérature et Philosophie mêlées ( 1 ) ces affirmations à propos de la Première Croisade : « Dans « la première expédition de Pierre l'Ermite, des Croisés, « emportés par un zèle barbare, firent le vœu d'égorger « tous les Juifs qui se trouveraient sur leur route et ils « le remplirent. Celte exécution était une représaille san- « glante des massacres commis par les Juifs. Suarez ob- « serve seulement que les Hébreux avoient souvent égorgé « leurs voisins par une piété bien entendue et que les « Croisés les massacraient par une piété mal entendue. » Voltaire avait dit à peu près dans les mêmes termes (2) : « Une horde de Croisés, dans la première expédition de « Pierre l'Ermite ayant pris son chemin par l'AUema- « gne, fit vœu d'égorger tous les Juifs qu'ils rencontre- « raient sur leur route... Les Juifs furent alors traités « comme ils se vantent d'avoir traité autrefois des nations « entières ; mais, selon la remarque de Suarez ( Voltaire ajoute en note: célèbre casuiste).^ «ils avaient égorgé « leurs voisins par une piété bien entendue, et les Croi- « ses les massacrèrent par une piété mal entendue. »
A côté de ses articles oii Victor Hugo é\Tite toute question religieuse trop épineuse, à côté de ses éloges de Voltaire, nous pourrions placer bon nombre de réflexions.
(1) Conservateur Lîtté?'aire,t- II, livrais. XII, pp. 49^,20 mai 1829 el Littérature et Philosophie mêlées, t, I, p. 51.
(2) Voltaire. Des Conspirations contre les peuples ou des Prosci'iptions, édit. Garnier, Mélanges, t. I. p. 51.
LE CONSKRVATKUR LITTÉHAIHE 227
de moindre importance, que lui suggèrent le même souci de se tenir à l'écart de la religion ou bien ses idées plus ou moins voltairiennes.
A la première représentation de Conradin et Frédéric^ de Liadières, on avait applaudi quelques vers sur les papes, Victor Hugo les cite :
De la pourpre des rois ces prêtres revêtus Pour être détrônés, ne sont pas abattus ; Tel est sur les mortels leur redoutable empire, Que le malheur l'accroît au lieu de le détruire : La foudre encore s'allume ou s'éteint à leur voix, Et du fond des cachots ils font trembler les rois.
Puis il ajoute : « Une certaine portion du parterre admire leur « couleur philosophique. Nous les croyons bien « tournés ( 1 ) . » Il nous semble que Victor Hugo aurait pu donner ici son opinion sur l'idée qu'ils exprimaient. Plus tard, dans Hernani, son enthousiasme chantera la puissance et la grandeur des papes « cette moitié de Dieu. ;> Aujourd'hui Victor Hugo se tait et son silence voulu ne peut être causé que par les raisons que nous avons déjà alléguées.
Libéral, il l'est évidemment quand il parle de la déplorable révocation de l'édit de Nantes ( 2 ) . Un ultra et un
(1) Conservateur Littéraire, t. II. liv. 12% p. 78, 20 mai 1820, Conradin et Frédéric, par Liadières (H.).
(2) Conservateur Littéraire, t. II, liv. 20«, p. 376. 2 septembre 1820. Examen critique des dictionnaires historiques... par Barbier (V.). Dans la même page, il blâme Barbier « d'avoir apporté un esprit de philosophisme et « presque de libéralisme dans un ouvrage où l'impartialité semblait indi.s- « pensable.» Les exemples que Victor Hugo apporte nous font comprendre « cet esprit de philosophisme et de libéralisme » ; il s'agit tout simplement « d'une attaque contre les innombrables admirateurs de l'illustre vicomte de « Chateaubriand », et d'une phrase « mal sonnante » où trois fois le mot « national » est répété. Ce pauvre mot n'avait point alors droit de cité auprès des ultras. Philosophisme et politique sont donc synonymes aux yeux de Victor Hugo comme d'ailleurs scepticisme et politique. N'a-t-il pas critiqué des vers de Lebrun « empreints d'un vernis de scepticisme laissé dans les « jeunes tètes par une révolution qui a ébranlé toutes les croyances tant « politiques que religieuses. » {Conservateur Littéraire, t. I, liv. 3«. p. 99, 13 janvier 1820). Lebrun était-il sceptique :' Nous n'en savons rien, mais les vers que Victor Hugo apporte à l'appui de son assertion renferment tout au plus une satire de la légèreté et de l'inconstance du peuple grec ou du peuple français.
catholique intransigeant de 1820 n'auraient point employé pareille expression.
Ne dépasse-t-il pas le libéralisme quand il prétend que la conduite de Tartufe n'a rien d'avilissant. « Comme « dans le Tartufe, dit-il à propos du Flatteur de M. Gos- « se, c'est un homme qui trompe les principaux mem- « bres d'une famille, seulement dans Molière, il ne les « trompe que par de faux dehors de piété, motif qui n'a « rien d'avilissant, au lieu que dans M. Gosse, c'est par « de basses flatteries ( 1 ) . » On serait tenté de croire qu'il chercherait à excuser sa propre conduite, si cette supposition à son égard pouvait se faire, disons plutôt qu'il ne comprend pas combien est laid le masque d'une fausse piété.
Ceci nous est une preuve que l'éducation de son sens moral laisse à désirer. La note que nous trouvons sur le Conservateur de François de Neufchâteau( 2) viendrait appuyer fortement notre assertion. Victor Hugo vante l'heureux choix de morceaux inédits que contient ce recueil. Nous avons déjà vu ce qu'il faut penser de ces morceaux dont beaucoup sont franchement irréligieux et quelques-uns immoraux. L'affection qu'il avait pour Neufchâteau n'aurait pas dû le porter à vanter pareil recueil : en tous cas ce ne peut être une excuse.
Ajoutons encore ce qu'il nous raconte des mœurs des Grecs et des Romains, de leurs bons mots plus ou moins malpropres ( 3 ) . Il est vrai que par respect poui' les dames, affirme-t-il, il ne les cite pas toujours, après les avoir annoncés, ou bien il cite l'expression latine qui brave plus facilement l'honnêteté. On se croirait, à le lire, en présence d'un jeune étudiant qui a collectionné, avec un plaisir que nous n'apprécions pas, toutes les pe-
(1) Conservateur Littéraire, t. II, liv. H^ p. 32. 6 mai 1820.
(2) Conservateur Littéraire, t. II, liv. 20s p. 398, 2 septembre 1820. Variétés et nouvelles littéraires, etc.. L'article n'est point signe mais Victor Hugo en a réimprimé une partie dans Littérature et Philosophie mêlées, p. 60 : il a donc dû le composer en entier ; d'ailleurs il n'a pas pu laisser à d'autres le soin de faire l'éloge de François de Neufchâteau.
(3) Conservateur Littéraire, t. I. liv. 3', pp. 105-106, 15 janvier 1820.
tites immoralités de son dictionnaire ou de ses auteurs classiques et les répéterait à qui ne les connaîtrait pas.
De tout ce que nous venons d'étudier la conclusion est facile à tirer : Victor Hugo n'aime pas, dans ses débuts au Conservateur Littéraire, traiter les questions religieuses ( 1 ) , tout en professant des idées royalistes ultras il ne craint pas de se montrer assez souvent libéral en politique : il l'est toujours en religion.
Volontiers nous dirions que la critique littéraire de Victor Hugo reflète les doctrines des hommes dont il parle. Libéral avec Lemercier, il est plus ou moins voltairien avec Voltaire. Volontiers nous dirions aussi que les préfaces du Conservateur Littéraire nous donnent la note des opinions de Victor Hugo. Nous n'avons pas de préface au premier volume, c'est l'époque où Victor Hugo ignore la religion ou n'en parle point. Au second volume, les rédacteurs vantent leur attachement pour les Bourbons. « Hs renouvellent,disent-ils, leur profession de foi (ils « devraient ajouter politique) . Hs veulent propager le « royalisme et convertir aux saines doctrines ( politiques, « évidemment) de généreux caractères. > Ils promettent de « conserver intact l'héritage des sains principes (politi- « ques, toujours) qu'il (le Conservateur) leur a légué avec « son titre(2). » Ou\Tons le tome troisième(3) : « Les ré- « dacteurs n'ont pu s'empêcher de manifester un esprit « général de conservation qui a donné à leur ouvrage « une couleur monarchique et religieuse... Nous expo- « serons notre croyance religieuse avec tolérance, notre
{[) Nous n'avons point parlé jusqu'ici d'un article de Victor Hugo Du Génie (Conservateur Littéraire, t. liv. 4% pp. 123-126. 29 janvier 1820 (E.), reproduit dans Littérature et Philosophie mêlées, pp. 160-1H3). Nous pourrions cependant le ranger parmi les arti(;lps de critique littéraire. Mais nous n'y trouvons rien de religieux. Tout ce que nous en pourrions déduire c'est que cette absence elle-même est une confirmation de notre conclusion. Plus tard Victor Hugo mettra facilement la religion comme source et comme inspiratrice du Génie ; dans cet article, il ne lui a pas fait la place la plus humble. W y montre bien qu'il a gardé souvenir des leçons reçues en Sorbonne, qu'il est encore le disciple de Platon, de Condiilac, de Lecke. H est vrai qu'en Sorbonne on ne lui a peut-être pas parlé religion !
(2) Conservatevr Littéraire, t, II, pp. 1 et 2, Préface.
(3| Conservateur Littéraire, t. III, p. e 6, Préface.
230 CHAPITRE vri
« foi politique avec modération et nos opinions littéraires « avec mesure. »
N'est-ce pas ainsi que Victor Hugo se présente lui aussi à nous : il se lait presque toujours sur la question religieuse an premier et au second volume du Conservateur Littéraire tout en ne négligeant aucune occasion de traiter des questions politiques, comme l'ont suffisamment démontré M^I. E. Biré et Souriau. Au troisième volume, c'est-à-dire du mois de septembre 1820 au mois de mars 1821, son ardeur politique s'accroît encore, mais à ce moment à la couleur monarchique » vient s'ajouter « la couleur religieuse. >
Evidemment on ne trouve pas dans ses idées une démarcation nette et franche, on ne peut pas dire tel jour, tel mois il rompt le silence qu'il gardait sur la religion. Il n'en va jamais ainsi dans l'évolution de nos idées. Avant septembre 1820, il y a dans les articles de Victor Hugo publiés par le Conserimteur Littéraire des ébauches de sentiments religieux. On a souvent fait remarquer à ce sujet son article sur r Esprit du Grand Corneille(l). «Nous ne pouvons résister, écrit -il, au plai- « sir de citer des vers où Corneille se montre, comme « nous, puérilement attaché à cette légitimité qui n'est « plus rien aujourd'hui, comme on sait, que pour les « têtes faibles... » « Poussons le courage jusqu'au bout, « ajoute-t-il plus loin, et après avoir montré dans notre « poète l'homme monarchique, rendons-le tout à fait ridi- « cule en citant quelque chose de ses poésies religieuses. »
Victor Hugo ne craint pas ici de faire allusion à la religion mais franchement je ne sais quelle conclusion nous pourrions tirer de ce fait. Corneille certainement était monarchiste : l'idée contraire ne viendrait à l'esprit de personne, pas même des libéraux de 1820 ou des révolutionnaires de 1793 ; il était chrétien pratiquant, il a traduit V Imitation et personne, à l'époque oiî Victor Hugo écrivait, ne l'en trouvait ridicule. Les ré-
(1) Conservateur Littéraire, t. I. liv. o^ pii. 99-100, l.S janvier ISiîO.
flexions de Victor Hugo nous semblent donc enfantines. ,Son désir de montrer ses opinions monarchiques le pousse à une forfanterie puérile qui en tous cas ne nous renseigne nullement sur ses propres idées par rapport à la religion.
Trois mois plus tard il écrit son fameux article sur les Méditations poétiques de Lamartine ( 1 ) . Tous les jiournaux de l'époque, en rendant compte du livre nouveau, avaient des allusions aux sentiments religieux de Lamartine.
« L'auteur avait reconnu qu'il fallait chercher la « véritable inspiration dans des idées religieuses, » avouait luimême le Journal de Paris (13 mars 1820). Victor Hugo n'a pas même le courage ou l'audace dont fait preuve un journal ministériel et libéral. Le jugement qu'il porte sur les Méditations ne manque point certes de rectitude quand il s'agit de reconnaître le génie du nouveau poète, mais, sans l'ignorer, il ne sait pas dire à quelle source ce génie s'est abreuvé. Il donne de nombreuses citations qu'il emprunte évidemment aux meilleurs morceaux, à la Semaine-Sainte, à l'Invocation, au Souvenir, à la Poésie sacrée, à Dieu, à L'Homme, morceaux que citaient presque tous les journaux. 11 est peut-être guidé dans le Choix des passages par le désir de ne pas paraître copier ses voisins, mais sans attacher une importance extrême à ce choix, ne peut-on pas y voir un indice de ses goûts et de ses tendances. L'Invocation n'a rien de religieux : dans le Souvenir, Victor Hugo, amoureux d'Adèle, a trouvé des idées qui cadraient avec les siennes ; de la Poésie sacrée il ne donne que les derniers vers qui ne sont ni les plus beaux, ni surtout les plus religieux ; il cite le commencement et la fin de la Semaine Sainte, mais il néglige cinq strophes, les plus religieuses, celles justement où il est question des dogmes catholiques. A-t-il bien compris les vers qu il cite de Dieu : on pourrait se le demander : Lamartine ne traite pas précisément des
(l) Conservateur Littéraire. L l, liv. 10% pp. 374-381, 13 avril 1820.
athées el de la cause de leur déplorable aveuglement, mais bien plutôt de ceux qui sans nier Dieu l'oublient. Chateaubriand, Frayssinous, Lamennais, les poètes, les journalistes, les philosophes parlèrent si souvent des athées que Victor Hugo a confondu négation et oubli, il a lu dans son propre esprit au lieu de lire les Méditations.
Mais bientôt Victor Hugo montre plus d'audace ou ses sentiments religieux s'affermissent. Au mois de mai 1820(1), il rend compte des Œuvres posthumes de Jacques Delille. Il est amené par son sujet lui-même à s'occuper du poème sur le Départ clEden et il ne craint pas de faire un assez grave reproche à Delille, car, après avoir cité quelques vers, il ajoute : < Il nous semble que ces pa- « rôles inexorables ne sont conformes ni au texte ni à « l'esprit des livides saints. Le Dieu miséricordieux est « ici représenté comme un maître impitoyable. Nous pen- « sons que le discours de Tarchange aurait été plus en « harmonie avec le ton général du poème et les tradi- « lions sacrées si après avoir annoncé en peu de mots au « couple pécheur l'irrévocable volonté du Très-Haut, il « leur eût présenté quelques consolations s'étendant sur « sur les félicités de l'auti'e vie et surtout en rappelant « les promesses de l'Eternel et le Messie qui rachètera les « hommes. »
Au mois de juin, il est heureux de faire l'éloge de l'ouvrage de Chateaubriand sur le duc de Berry (2). C'est une œuvre toute politique, or, sous la plume de Victor Hugo, les expressions religieuses se présentent comme d'elles-mêmes. A l'exemple des autres royalistes de l'époque, il nous entretient du « dogme sacré de la légitimité », « de la protection céleste si évidemment étendue sur la maison royale de France. » A propos de la correspondance du duc de Berry avec sa future épouse, il devient dithyrambique, admirant la pureté de ces deux belles âmes, de ces deux nobles cœurs si tôt et si cruellement séparés.
(1) Conservateur Littéraire, t. II. liv. lie, pp. 13-20, 6 mai 1820. (V.).
(2) Conservateur Littéraire, t. II, liv. 14', pp. 123-145. 10 juin 1820.
<; On lit ces lettres charmantes avec une sorte de plaisir « religieux et ce n'est pas sans une crainte respectueuse « que Ton viole, pour ainsi dire, le secret de tant de
< vertus... aux siècles antiques, dans les temps de cala-
< mités publiques, on déchirait dans les temples le voile a qui cachait le sanctuaire afin que le peuple pût voir de « plus près ses dieux ( 1 ) . »
On sent évidemment que le néophyte chrétien est encore ici un disciple des philosophes du xviii^ siècle. L'expression gu'il emploie est empruntée à la religion mais son idée n'est pas encore catholique. Il ne manquait pas en effet de coutumes chrétiennes que Victor Hugo aurait pu citer en exemple et qui auraient mieux convenu à son sujet au lieu de parler d'habitudes païennes plus ou moins historiques.
Pourrait-on dire qu'il est plus catholique dans le début de sa critique sur Lalla Roukh (2) ? Il se montre, il est vrai, adversaire de l'athée dont « la doctrine, si elle ne : peut tuer l'âme immortelle, tue du moins l'imagination ; « toutes les religions, au contraire, sont essentiellement •: poétiques. Sous ce rapport comme sous tous les au- <■' très, le christianisme l'emporte de beaucoup sur les
divers cultes de la terre et nous sommes loin d'établir « le moindre parallèle entre la religion éternelle et les
< idolâtries éphémères qui passent tour à tour sur la : face du monde ; nous parlons généralement. » Victor Hugo pense, en vrai disciple de Chateaubriand, que la religion chrétienne, il ne dit pas le catholicisme, est le plus poétique des cultes de la terre. Toute son argumentation porte sur ce point et accidentellement il avoue que le christianisme, la religion éternelle, l'emporte sous tous les rapports sur les divers cultes, les idolâtries éphémères. Il ne faudrait donc pas tirer une conclusion trop large de cette simple affirmation.
A propos des Psaumes et des Elégies vendéennes de
(1) Conservateur Littéraire, t. II, liv. 14', p. 137, 10 juin 1820.
(2) Conservateur Littéraire, t. II. liv. lo'. p. 180 et Victor Hugo raconté, t. I, p. 423.
Sapinaud de Boishuguet ( 1), il se sent plus à l'aise. Avec l'auteur il peut mêler la religion et la politique. N'a-t-il pas eu le bonheur de trouver aussi dans l'un des psaïUnes traduits par Boishuguet (le ps. lxxxvii, Domine, Deus &alutis meac) une reproduction assez fidèle de son état d'âme, aussi il est heureux de le transcrire quasi en entier. Victor Hugo félicite Sapinaud de traduire presque textuellement, de rendre exactement le texte sacré. Il semble qu'il n'a point pris la peine de comparer l'original et la traduction car il aurait vu que Sapinaud y allait largement, ajoutant, retranchant, transposant avec une facilité étonnante. Mais Viclor Hugo rencontrait dans ces vers quelques-unes de ses propres idées sur la calomnie, l'abandon, la détresse, le désespoir, et cela peut-être lui suffisait. Avec plaisir encore il nous donne un de ces jugements, qui n'a rien de nouveau, sur la poésie hébraïque < si continuellement sublime mais toujours grave, simple, nue en quelque sorte » et sur certains passag'es « qui ne pourront jamais être transportés dans notre litté- « rature et déconcerteront tous les traducteurs.
Les progrès vont aller s'accentuant et pour un peu Victor Hugo renierait ses anciens dieux, les philosophes du xviiie siècle. Au mois de septembre, dans un compterendu de la séance publique de l'Académie, il remarque que le Marquis de Pastoret et M. Laya, tout en rendant justice au beau talent du feu comte de Volney, ont évité toute allusion à ses opinions politiques. « Ce silence est « beaucoup sans doute ; cependant nous aurions aimé « dans M. de Pastoret une répudiation franche, quoique «circonspecte, des principes de son prédécesseur (2).» Un peu plus loinp à propos du sujet du prix d'éloquence: Déterminer et comparer les qualités propres à l'orateur du barreau et à l'orateur de la tribune, il regrette que
(1) Conservateur LiUéraire, t. II, liv. 19, pp. 331-358, 19 août 1820.
(2) Conservateur Littéraire, t. Ill, liv^. 21«, p. 33, 9 septembre 1820. Institut royal de France. Académie française. Séance publique annuelle de la Saint- Louis, 14 août 1820 (M.).
l'éloquence de la chaire eût été oubliée. Tout cela n'est pas seulement une question de littérature ou de politique, la religion elle aussi, il me semble, y a sa part.
Quelques articles de Tannée 1821 nous fourniront des indications encore plus précises sur l'état d'âme de "Victor Hugo et sur ce qui nous semble chez lui ascension religieuse. Au commencement de janvier, il rend compte de la pièce de Don Carlos, par feu M. Lcfebvre (1). Il en profite pour se moquer « des Aristarques du lustre qui ont « couvert de bravos d'assez mauvaises tirades sur les (^ prêtres, les inquisiteurs, etc., etc. > Il attaque les poètes qui comme Lebrun, Lemercier, Lefebvre traduisent sur la scène le délirant reges. Avec joie, il applaudira bientôt « grâce à M. Picliat, Enée, roi fondateur, Léonidas, roi « libérateur ; grâce à M. Guiraud, Pelage, roi libérateur « et fondateur tout ensemble. » Il termine son article par cette phrase curieuse : « Abandonnons, s'il le faut, les « prêtres d'autrefois. l'Inquisition aujourd'hui si vieille. « Dans quelques siècles, nos jacobins, nos radicaux, nos « teutoniens, nos carbonari seront aussi du domaine de « l'histoire ancienne ; soyons sûrs qu'alors les auteurs « n'auront plus besoin d'aller chercher des crimes pour « leurs tragédies dans les annales des trônes, dans les « archives du Saint-Office. »
11 faut reconnaître, ici comme dans bien d'autres endroits, que la politique et l'amitié ont fait parler Victor Hugo, mais on ne peut pas ne pas noter sa petite diatribe contre les Aristarques du lustre applaudissant des tirades contre les prêtres et l'inquisition. Cependant quelle est au fond la pensée de Victor Hugo ? Il leur en veut de leurs critiques, car elles sont dirigées d'abord contre la religion et par ricochet contre la royauté. Mais est-il prêt à soutenir sérieusement la religion, emploie-t-il pour cela la meilleure manière? Ce n'est pas notre avis. Pourquoi veut-il abandonner les prêtres d'autrefois, Finquisition si vieille ? Si quelques clercs dans le passé n'ont pas
1| Consei'fateur Littéraire, t. III, liv. 2T«, pp. 279-284, h janvier 1821.
fait tout leur devoir, s'i,l y a eu des erreurs et des fautes individuelles, si des inquisiteurs, obéissant aux mœurs et aux usages de leur époque, nous semblent avoir dépassé les bornes, on ne doit pas pour cela jeter par dessus bord tous les religieux d'autrefois et Tinquisition. Victor Hugo ne l'a pas compris, tout en étant animé, dans cet article, d'intentions que nous croyons favorables à la religion. Peut-être aussi l'ignorance où il est de l'histoire de l'Eglise fausse-t-clle son argumentation.
Chose curieuse, lui qui volontiers condamnerait l'inquisition se fait presque le défenseur des Jésuites. Ne trouvons-nous pas en effet sous sa plume cette phrase qui nous paraît extraordinaire. « Il faut savoir gré pour- « tant à M. Dufau de ses réflexions sages et modérées sur « un ordre célèbre, dans un moment où il vient de narrer « l'attentat de Jean Châtel, et dans un siècle où le mot de « Jésuites fait pousser des cris de rage ( 1 ) . » Deux mois plus tard il publie une page sur les Odes d'Antoine- Charles, odes « qui défendaient la religion et la monarchie, « à une époque où il y avait quelque courage à le faire (2).» Victor Hugo avait-il raison de féliciter Antoine- Charles ? Si ce dernier n'a défendu la religion que par ses vers, il fut pour elle d'un médiocre secours car ses œuvres sont nulles et sans aucune valeur poétique. H était royaliste et c'est l'unique raison pour laquelle tous les journaux de l'époque, et Victor Hugo avec eux, l'ont comblé d'éloges. Notons cependant l'article de Victor Hugo justement pour la pihrase que nous avons citée et qui nous montre sa tendance à applaudir ceux qui, croit-il, luttent pour la religion.
Notons enfin un compte-rendu, l'un des derniers qu'il ait publiés dans le Conservateur Littéraire, dans lequel il ne félicite pas un auteur religieux, il ne soutient pas la religion mais dans lequel il regrette que lauteur n'ait pas fait preuve de sentiments religieux. Il termine en effet sa
{l) Conse?'vateur Littéraire, l. III. liv. 28^ p. 307, 20 janvier 1821, article sur l'Histoire Générale de France de M. Dufau. (2) Conservateur Littéraire, t. III, liv. 30% pp. 385-388, 31 mars 1821.
critique des Poésies de M^^ Desbordes -Valmore par cette observation inaccoutumée chez lui : « La muse de M'"'^ Des- (c bordcs-Valmore est triste, et, chose singulière ! ce n'est « presque jamais au ciel qu'elle va chercher ses conso- « lations ; elle ne songe en quelque sorte à Dieu que dans « trois ou quatre élégies touchantes sur la mort de son « enfant. Sa douleur est toute terrestre à moins qu'elle nie « devienne maternelle. Il me semble que M""^ Desbordes- « Valmore n'a encore obtenu que la moitié du triomphe ré- « serve à un talent tel que le sien : ses vœux passionnés « vont au cœur : qu'elle leur imprime un caractère reli- « gieux, ils iront à râme(l). »
Pourquoi Victor Hugo demande-t-il à M^^^ Desbordes- Valmore ce qu'il n'a jamais osé encore réclamer à d'autres ? Peut-être est-ce parce qu'elle est femme ? Peut-être aussi la progression que nous avons indiquée dans les idées religieuses de Victor Hugo le porte-t-elle à cette audace plus grande. Nous le croirions volontiers (2). Mais on ne peut s'empêcher de faire une curieuse remarque sur la réclamation faite par Victor Hugo. Est-ce en sentiment personnel, convaincu, disons vécu, qu'il recherche ? La chose est loin d'être certaine. Mme Desbordes-Valmore doit imprimer à ses vers un caractère religieux, ils iront à l'âme comme les vers passionnés vont au cœur et elle obtiendra un triomphe complet. Il ne lui est point nécessaire, semble-t-il, de croire, il lui suffit de paraître croire, de donner, à l'exemple des rédacteurs du Conservateur Littéraire, « une couleur religieuse (3) » à ses ouvrages.
Nous avons passé en re\nie tous les articles de critique littéraire donnés par Victor Hugo au Conservateur Littéraire et touchant par quelques points à des idées
(1) Conservateur Littéi'aire, t. III, liv. 29«. p. 345, 17 février 1821.
(2) Quelques mois auparavant (29 mai 1820), il écrivait à son cousin Adolphe Trébuchel qui avait perdu sa mère et il ne trouvait aucune consolation rel .pieuse à lui otfrir. Il demande justement à Mme Desbordes-Valmore ce qu'il n'avait pas su exprimer à son cousin. Ceci est bien une preuve de la progression que nous essayons de prouver.
(3) Conservateur Litlvraire, t. III, Préface, p. d.
238 CHAPITRE vri
ou à des faits religieux. Au commencement Victor Hugo évite tous ces sujets, il laisse ses amis les traiter, soit qu'il reconnaisse son incompélence, soit qu'il n'y trouve aucun intérêt. Il se fait même à plusieurs reprises le défenseur de Voltaire auquel il emprunte souvent sans indiquer toujours la source où il puise. Avec raison on a donc pu signaler son libéralisme politique, religieux et moral. Puis une évolution très discrète se dessine dont nous avons essayé de marquer la courbe. Quand le Conservateur Littéraire termine son existence, Victor Hugo ne craint plus d'aborder les sujets chrétiens, il aime même à parler de la religion dont à ses yeux il est nécessaire de faire montre pour réussir. Nous ne pouvons rien affirmer de plus et nous ignorons complètement ses sentiments intimes.
Victor Hugo a imprimé dans le Conservateur Littéraire de nombreuses pièces de vers, nous en comptons 23, mais bien peu ont été écrites à cette époque et nous en avons déjà étudié beaucoup.
Toutes les traductions, Cacus, Achéménide, l'Antre des Cydopes, César passe le Rubicon, A Lydie, le Vieillard du Galèse sont antérieures par leur composition à la fondation du Conservateur Littéraire. Parfois Victor Hugo glisse, en belle place, des œuvres qui d'une manière ou de l'autre avaient déjà vu le jour : Les Vierges de Verdun^ les Destins de la Vendée, les Derniers Bardes, le Rétablissement de la statue de Henri IV appartiennent à cette catégorie. C'est la satire qui pousse Victor Hugo à écrire VEnrôleur politique, lEpître à Brutus, Les Vous et les Tu ; à son amour pour Adèle nous devons Le Jeune Banni, les Deux Ages ; c'est la fantaisie qui le guide dans V Avarice et V Envie, Imitation d'Owen et Ce que faime.
Inutile évidemment de Chercher dans ces différents morceaux ou une inspiration ou un sentiment religieux. Ceuxci écartés, il ne nous en reste plus que quatre ou cinq où il nous sera possible d'examiner les idées religieuses du poète : la Mort du duc de Berry, Moïse sur le Nil, Le
Génie, la Naissance du duc de Bordeaux, le 4 novembre 1820: Saint -Charles. Trois d'enlre elles, par leur titre, semblent être avant tout politiques, nous allons voir que Victor Hugo a su y donner une petite place à la religion comme dans les autres d'ailleurs.
Victor Hugo est déjà « l'écho sonore» de son siècle: aucun événement extraordinaire ne se présente dont il ne sache tirer parti, calamités, dévouement, morts, fêtes joyeuses, sa Ij^e utilise tout avec à propos. Le duc de Berry est assassiné par Louvel et quelques jours après Victor Hugo imprime une ode dans le Conseruateur Littéraire, il en donne un tirage à part et n'oublie pas la réclame dans les journaux. Le duc de Bordeaux vient au monde, Victor Hugo immédiatement chante le nouveau-né. La Saint-Charles lui est une occasion nouvelle de faire preuve de royalisme. Mais ces trois chants, ne sont pas uniquement consacrés à la politique, ils renfennent une toute petite note religieuse. Car pour les trois, Victor Hugo a employé le même procédé de composition, que nous retrouverons d'ailleurs dans Moïse sur le Nil et dans le Génie.
Nous apercevons déjà l'influence d'une idée que nous étudierons bientôt et dont l'action sur Victor Hugo nous paraît puissante : nous voulons parler de l'union nécessaire de la royauté et du calliolicisme, union que vantent sans cesse, comme nous le verrons, les journaux et les revues de l'époque et que le Conseruateur Littéraire luimême Iprône non sans enthousiasme. Victor Hugo, le graïud poète du Conservateur Littéraire.^ joint donc à ses chants pour le Roi, un couplet pour Dieu.
Une constatation s'impose en effet : la politique occupe la première place. Il semble que le poète, dans son premier jet, ait oublié la religion, soudain il s'est rappelé qu'il fallait ne pas la négliger, alors il ajoute après coup, dirait-on, une dernière strophe toute chrétienne, à m^ins qu'en agissant ainsi il n'ait voulu appuyer davantage ; de la sorte son lecteur est surtout frappé par la note finale.
Prenons d'ailleurs pour nous en convaincre mieux chacune de ces odes. Dans la Mort du duc de Berrg nous trouvons çà et là quelques allusions à des faits religieux où l'on devine sans conteste l'influence de Chateaubriand. Victor Hugo entend un prêtre saint dont la voix murmurante
Dit la prière des tombeaux. (1)
Le xviu*' siècle a mis lui aussi son empreinte et parfois les deux influences se mêlent et se confondent comme dans cette sti'ophe où le poète nous parle du réveil du dragon endormi, de r Anarchie qui relève la tête, de l'enfer qui frémit, de Clément qui pousse des cris funèbres et de Ravaillac qui agite ses fers.
Et le monstre, étendant ses ailes livides Aux applaudissements des ombres régicides S'envola du fond des enfers.
Nous rencontrons quelques autres allusions religieuses, par exemple ce rappel du pardon accordé par Jésus- Christ à ses bourreaux,
Son dernier soupir digne du Dieu qu'il prie Est encore un cri de pardon
ou cet autre des lamentations des femmes de Bethléem quand Hérode immole leurs premiers-nés : Et notait consolari quia non sunt.
Et tu seras semblable à la mère accablée Qui s'assied sur sa couche et pleure inconsolée Parce que son enfant n'est plus !
La dernière sti^ophe est un cri d'espérance royaliste. Si Dieu veut signaler son pouvoir, un enfant peut sauver la France et une femme peut écraser de son talon
(1) Odes et Ballades, p. 8i2. L'idée ne brille pas par sa justesse car le duc de Berry n'est pas mort encore et la prière des tombeaux vient mal dans la circonstance. Victor Hugo a dû copier, sans comprendre toute la valeur du terme employé, mais il l'ait bien opposition avec Yhymne des saturnales.
LE CONSERVATEUR IJTTÉHAIRE 241
l'hydre infernale. Naturellement Victor Hugo compare la Duchesse de Berry à la Vierge Mère qui nous apporta le salut.
Ainsi quand le Drayon, auteur de tous les crimes
Vouait d'avance aux noirs abîmes
L'honune que son forfait perdit, Le seigneur abaissa sa farouche arrogance ; Une femme apparut, qui, faible et sans défense,
Brisa du pied son front maudit!
Le dogme chrétien du péché originel et de la chute de riiomme est nettement affirmé ici mais la science de Victor Hugo est loin de nous apparaître sans ombre et sans lacune. La farouche arrogance ne convient guère au Seigneur. La Bible de plus ne nous parle point du dragon mais du serpent qui dans l'Eden entraîna au mal nos premiers parents. Victor Hugo a corrigé plus tard son erreur sur ce point mais la correction ellemême nous est une preuve de l'ignorance du jeune poète, en février 1820,
Nous avons déjà étudié Moïse sur le Nil, si nous y revenons un instant c'est pour montrer que les trois dernières strophes seules sont religieuses et bibliques et que les deux derniers vers répètent sous une autre forme la finale de la mort du duc de Berry.
Un berceau va sauver Israël
Un berceau doit sauver le monde !
Les deux pièces ont été composées à la même époque, il n'est pas étonnant d'y rencontrer les mêmes idées.
Le Génie était consacré à la louange de Chateaubriand. On s'attendait évidemment à voir Victor Hugo célébrer le Génie du Christianisme qu'il aimait à lire alors qu'il était encore en pension. On voit bien des allusions aux voyages de Chateaubriand en Amérique (Victor Hugo n'oubliait pas la Canadienne), à V Itinéraire de Paris à Jérusalem et peut-être aux Martyrs mais rien autre et
pourtant c'est la religion qui dans l'âme de Chateaubriand avaient éveillé
la céleste flamme Que le temps ne saurait ternir.
Mais Victor Hugo pensait surtout à lui-même. N'étaitil pas, lui aussi, à ses yeux du moins,
l'enfant de la terre Qui, dans ce monde injuste et vain, Porte en son âme solitaire Un rayon de l'esprit divin !
Sur sa vie, croyait-il, comme sur la vie de Chateaubriand, rimpure envie s'acharnait. De son éclat magique, et céleste, la gloire fascinait ses yeux. Il était prêt à accepter le talent au prix du malheur. Après avoir fait son propre portrait en dessinant celui de l'homme de génie il racontait la vie de Chateaubriand : il opposait poétiquement la Grèce ancienne et le monde païen au monde chrétien, au tombeau du Sauveur, mais l'expression de sa pensée a été transformée à travers les années et l'édition ne narietur est loin de reproduire le Conservateur Littéraire. Ainsi on ne retrouve plus les trois vers suivants :
Eleusis de ses théories N'entend plus les pieux concerts.
Délos cherche ses chœurs fidèles. (1)
La strophe qui termine la p. 277 {Odes et Ballades., édition ne uarietur) a été entièrement remaniée. La voici dans sa pureté primitive :
A l'ombre de la Pyramide Tente immobile de la mort.
(4) Ils ont été remplacés au milieu de la p. 277 des Odes et Ballades par ces vers :
Adieu les blanches théories !
Plus de jeux, plus de saints concerts !
Adieu les fêtes fraternelles !
Le camp voyageur du Numide T'accueillit, errant sur ce bord.
Tu vis encor le Mont Auguste Où, maudit par son peuple injuste, Mourut le Sauveur des humains ; Sur le tombeau qui nous rachète, La Muse sainte du Prophète T'enseigna ses secrets divins.
Nous la transcrivons pour qu'on voit bien les idées d'alors de Victor Hugo. Il ne chantait pas comme nous lisons maintenant dans les Odes et Ballades
Une tombe pleine de vie
mais il consacrait la moitié d'une strophe au Sauveur des humains et à son tombeau qui nous rachète. Au dogme de la chute (Mort du duc de Berry) succédait le dogme de la rédemption qui en est la conséquence. Dans Moïse sur le Nil, Victor Hugo montrait le berceau du rédempteur et ici son tombeau. Le Génie renfermait donc, lui aussi, alors qu'on aurait pu espérer davantage, une toute petite note bien chrétienne.
La naissance du duc de Bordeaux ne contient point cette strophe finale chrétienne mais le morceau entier semble imprégné de christianisme ou du moins il est comme parsemé d'expression chrétiennes et bibliques. Le duc de Bordeaux avait été appelé par la voix publique Dieudonné et Victor Hugo ne manqua pas d'utiliser ce nom pour composer toute une strophe.
C'est Dieu qui l'a donné, le Dieu de la pri' re, La cloche, balancée aux tours du sanctuaire. Comme aux jours de repos, y rappelle vos pas. C'est Dieu qui l'a donné ; le Dieu de la victoire !...
Un peu plus loin on rencontre comme une ébauche de Booz endormi.
Une race longue et sublime Sort de l'immortelle victime ;
Booz en songe voyait un chêne
Qui sorti de son ventre allait jusqu'au ciel bleu ;
Une race y montait comme une longue chaîne ;
Un roi chantait en bas, en haut mourait un Dieu. (1)
N'est-ce pas la lige de Jessé sur laquelle un rejeton vient de pousser.
Honneur au rejeton qui deviendra la tige ! Henri, nouveau Joas, sauvé par un prodige A l'ombre de l'autel croîtra vainqueur du sort:
Victor Hugo demande que le bras divin environne l'orphelin dont le berceau est un gage de la clémence éternelle.
Mais à côté de ces souvenirs chrétiens ou bibliques nous relevons une note païenne. Victor Hugo ne peut manquer de parler politique, aussi fait-il allusion aux désordres, aux révolutions dont la Sicile était alors le théâtre. 11 la compare, il est vrai, au Paradis Terrestre : sous sa plume elle devient un « funèbre Eden ( 2 ) ; » mais immédiatement vient à sa mémoire un souvenir antique. Les deux volcans sont la demeure des Titans.
Des monstres géants qui sommeillent.
et c'est le souffle d'un Dieu jaloux qui rallume leur courroux ardent. Le Dieu des chrétiens n'est point ici en cause évidemment mais bien plutôt le Vulcain de la fable dont les ateliers fumants font jaillir les flots brûlants des laves. Peut-être ce mélange des deux merveilleux est-il une imitation de Chateaubriand, admettons-le ; plus simplement on pourrait reconnaître ici chez Victor Hugo un souvenir de ses études classiques.
Nous ressentons la même impression à la lecture des
(1) La légende des siècles, t. I, p. 67.
(2) L'expression ne manque pas de pittoresque par cette antithèse que Victor Hugo aimera plus tard à employer si souvent.
vers consacrés à célébrer la Saint Charles de 1820(1). La dernière strophe contient une allusion religieuse. Victor Hugo, se rappelant le poème qu'il avait ébauché dans sa jeunesse sur le Déluge, parle de l'arc du salut qui brille au milieu des orages. Il se représente son pays échappé aux naufrages puisque le ciel ne s'arme plus de présages d'effroi et il termine par ces vers qui sont une sorte de variante des deux derniers de Moïse sur le Nil.
De l'héroïque mère exauçant l'espérance, Le Dieu qui fut enfant avait à notre France Donné l'enfant qui sera roi.
Victor Hugo a aussi écrit pour le Conservateur Littéraire un roman qui fut, a-t-il dit, composé en quelques jours. Plus tard il n'a pas voulu laisser perdre cette œu^'Te de sa jeunesse, « il a revu et en quelque sorte refait son travail ( 2 ) . »
L'affirmation ne manque pas de justesse car les deux Bug-Jargal sont tout différents : ils sont l'œuvre de deux périodes bien distinctes dans la vie du poète.
Le roman de 1826 a des ressemblances nombreuses avec H an d'Islande. Dans les deux ouvrages apparaît le romantisme frénétique à côté de pages d'un amour vécu. Léopold d'Auverney et Ordener sont frères, Marie et Ethel sont sœurs et les deux couples ?ious rappellent Victor et Adèle(3). Bug-Jargal, comme Han dislande, nous présente des ébauches de personnages ou de scènes auxquelles plus tard Victor Hugo mettra la dernière main. L'Obi Habibrah deviendra Quasimodo ou Triboulet. Léopold, tel Hernani, se trouve placé dans l'alternative de sacrifier sa vie ou de forfaire aux lois de l'honneur.
(1) Conservateur Littéraire, t. III. livrais. 26^ pp. 209-210, 9 décembre 1820. Littérature et Philosophie mêlées, t. I, pp. 151-152.
{2) Préface de Buy-Jargal, janvier 1826. édition ne varietur. p. .5.
(3) Léopold d'.\uverney est un nom trop bien composé pour ne pas nous faire penser à Victor. Léopold est l'un des prénoms de Sigisbert Hugo, .\uverney ou Auverné est, nous l'avons vu, le pays qu'habita Sophie Trébuche! dans sa jeunesse.
Coliime Hernani, c'est au soir de ses noces qu'il est séparé de sa jeune épouse mais plus heureux il la retrouvera après de longues et dures épreuves. Bug-Jargal est dans l'esclavage le premier de ces types surhumains dont Victor Hugo dessinera si souvent le portrait et qui sont psychologiquement faux.
Dans Bug-Jargal^ Victor Hugo étale moins souvent que dans Han d'Islande son amour de l'érudition, du merveilleux fantaisiste, mais nous assistons, dans les deux romans, à des cérémonies religieuses oii brillent llgnorance de l'auteur (1) et la faiblesse de sa foi. Léopold, au moment oii il se croit sur le point de mourir ne pense guère plus qu'Ordener à l'éternité. Il est lui aussi tout occupé de Vange qu'il va quitter, de sa Marie que cependant il espère revoir au ciel (2).
Dans la note qui suit la seconde édition de Bug-Jargal Victor Hugo s'amuse à nous représenter le capitaine d'Auverney « accusé d'avoir raconté... une prétendue his- « toire... tendant... à exalter les anciennes superstitions « connues sous le nom de royauté et de religion ( 3 ) . »
Franchement Victor Hugo voyait les choses avec une loupe grossissante. Peut-être pourrait-on dire qu'il avait mis une couche bien mince de couleur roj^aliste et religieuse, si peu épaisse même qu'on a peine à la voir. Cette couche est complètement absente du premier Bug- Jargal. Nous avons vu que, dans le Conservateur 'Littéraire, à certains moments, Victor Hugo évite de traiter les questions religieuses. Le premier Bug-Jargal semble appartenir à cette époque. Nous y avons cherché attentivement les moindres allusions que Victor Hugo aurait pu faire à la religion et nous n'avons trouvé qu'une moquerie plus ou moins spirituelle sur les dévotes de Célavas qui baissent la tête quand le prédicateur prononce le nom de Jésus. Elles font le contraire du chien
(1) N'appelle-t-il pas diacre et sous-diacre les deux enfants de chœur qui assistent YObi. L'élévation ne devient-elle pas pour lui Y exaltation (p. 124).
(2) Bug-Jargal, pp. 126-127.
(3) Bug-Jargal, pp. 269-270.
Rask qui lève la tèle en entendant le nom de Biig- Jargal ( 1 ) .
Victor Hugo a tenu à conserver sa réflexion dans la 2^ édition de Bug-Jargal. Evidemment il avait observe le fait à St-Sulpice ou à St-Germain-des-Prés, mais le rapprochement qu'il se permettait était-il à propos ? Nous pensons que c'était un manque de respect et une preuve qu'en 1820, comme d'ailleurs en 1826, il n'avait pas le sens religieux.
Nous ne trouvons donc point dans Bug-Jargal cette évolution que nous avons constatée dans les articles de critique du Conservateur Littéraire et qui est plus apparente encore dans les odes et poésies que Victor Hugo a insérées dans cette revue. Dans ces dernières œuvres la politique tient encore une grande place, disons la première, mais Victor Hugo a su mettre çà et là des notes religieuses. Elles ne sont pas sans quelques erreurs, preuve d'une ignorance que rien n'est venu encore corriger. Certains dogmes chrétiens, disons des dogmes fondamentaux, la Chute originelle et la Rédemption, sont nettement affirmés mais à côté se rencontrent des allusions au merveilleux païen. Elève de Chateaubriand, Victor Hugo oppose l'un à l'autre, comme son maître, les deux merveilleux ; il a appris d'autre part à l'école des ultras qu'il faut être royaliste et chrétien et il commence à mettre en pratique cette théorie dont nous verrons plus tard le développement.
(1) Victor Hugo raconté, t. I, p. 41a.
Les Lettres a la Fiancée 1820-1822
Nous sommes arrivés à l'un des points culminants de la vie de Victor Hugo, et, avant de nous engager plus avant, il serait bon de jeter un coup d'œil en arrière et de voir exactement où nous en sommes.
Le père, la mère de Victor Hugo ont vécu en dehors de la religion. Ils ont élevé leurs fils dans les mêmes sentiments : ignorance des dogmes et indifférence pour toute pratique cultuelle, pour tout acte religieux.
Les premiers essais littéraires de Victor Hugo, comme ses premières odes, nous prouvent que son éducation, formée à l'école de Voltaire et des philosophes du xyiif siècle, a produit les fruits qu'on en devait attendre. H évite les questions religieuses, et, quand le sujet qu'il traite y touche par quelque côté, il néglige justement ce point ou bien en parle en homme que la foi n'a pas pénétré. Ni ses relations avec l'Académie française, ni sa correspondance avec les membres des Jeux Floraux ne l'ont orienté vers Dieu. Et pourtant, en 1820-1821, nous sommes au seuil d'une période de sa vie où ses œuvres vont nous révéler que la religion ne lui est plus aussi étrangère: lui-même nous affirme qu'en 1822 au plus tard il s'est confessé ; d'ailleurs, il a réclamé pour son mariage les bénédictions de l'Eglise.
Nous essaierons de voir si une conviction profonde et sincère animait les sentiments qu'il exprimait ; mais auparavant nous pourrions nous demander quelles in-
fluences l'onl porté dans cette direction, et si vraiment elles lui ont donné des croyances, qu'extérieurement du moins, il a professées.
L'une de ces influences est, au dire de ceux qui ont étudié sa vie, celle d'Adèle Foucher. Avant de parcourir les Lettres à la fiancée et les Lettres de la fiancée, où nous en chercherons les traces, il nous faut connaître celle qui devait devenir un jour Mme Hugo. Nous n'avons pas la prétention de refaire, après tant d'autres, l'histoire de la famille l'^oucher et des premières relations d'Adèle et de Victor. Nous apporterons seulement quelques documents nouveaux qui mettront en lumière certains détails obscurs.
Foucher était Nantais comme Sophie Trébuchet, on l'a bien dit, mais sans donner de preuves à l'appui. Nous avons retrouvé son acte de baptême nous attestant que Pierre-François Foucher naquit à Nantes, le 23 septembre 1772, et qu'il fut baptisé le lendemain dans l'église St-Nicolas, sa paroisse ( 1 ) . Son père, René Foucher, était maître cordonnier. Ce fait ne nous expliquerait-il pas l'aversion de Sophie Trébuchet pour le mariage d'Adèle et de Victor ? Fille d'un capitaine au long cours, petite-fille et parente de procureurs, elle ne pouvait concevoir que son fils épousât la petite-fille d'un cordonnier. Pierre Foucher reçut-il, malgré son origine plébéienne, une éducation libérale ? On le croirait, d'après ce que nous affirme de lui Alfred Asseline : ' C'était « un lettré : il avait beaucoup lu, beaucoup retenu et « il s'exprimait bien. Observateur intelligent, homme de « précieux jugement, il avait à sa disposition une ma- « nière à lui d'écrire, un stjie net. précis, rendant bien « sa pensée, et, quand il le fallait, coloré (2). »
(1) Le 24 Septembre 1772 a été baptisé par moi vicaire, soussigné, Pierre François, né hier, flls iJo René Foucher, maître cordonnier et de Franr-oise David, sa leiiimo, demeurant rue «lu Bignon Testard : ont été parrain, Pierre Simon, cousin, et maraine, Anne Viau, épouse de Gabriel Lehyec, marin, cousin de l'enfant, lesquels ont signé avec nous ainsi rjuc le père présent. — Millier, vicaire.
(2) Alfred Asseline. Victor Huffo intimp. p ■'.
Peut-être avait-iï acquis ces qualités à l'Oratoire de Nantes, où il avait été élève et où il avait pu connaître son homon3'^me, Fouché, le futur duc d'Otrante ( 1) . A Nantes, affirme-t-il lui-même dans ses Mémoires, il avait eu pour ami l'abbé Demaure chez qui il avait souvent rencontré le grand-père de Sophie Trébuchet ( 2 ) .
Venu à Paris chercher fortune, il entra à 21 ans au 8e bataillon du Temple ( t5 octobre 1793) puis au 104e d'infanterie (3). Le 26 février 1794 il était caporal et fourrier au mois de mai suivant. Il ne monta pas vite en grade, car on le retrouve encore caporal fourrier le 15 décembre 1796. En l'an II, il assiste au siège d'Ypres. Réformé pour raison de santé, il quitte la 40e demi-brigade et est détaché aux fonctions de secrétaire-greffier près le conseil de guerre permanent de la 17^ division militaire. Le 22 septembre 1801 il reçoit son congé, mais continue comme civil ses fonctions de secrétaire -greffier. Il disparaît des rôles le 1" juillet 1806, et s'y fait inscrire à nouveau le 1er mai 1808. Quelles furent ses occupations durant cet intervalle ? On le lui demandera plus tard, quand il s'agira de rectifier sa pension de retraite. Il prétendit alors que pendant cette période de presque deux ans il fut agent des subsistances à l'armée de Naples. Peut-être a-t-il été entraîné dans ces pa5^s lointains par le général Hugo, son ami, qu'il avait connu au conseil de guerre et qui, à la même époque, était lui-même au service de Naples (28 septembre 1806- 1er juillet 1808) (4). Le 1er mai 1808, il devient greffier titulaire près le 1er conseil de guerre, plus tard commis titulaire, sous -chef de bureau, chef de bureau. A différentes reprises, il reçoit des félicitations pour son zèle et son intelligence dans le service. Chevalier de la Légion
(1) Victor Hugo raconté, t. I, p. H.
(2) Alfred Asseline, Victor Hugo intime, p. 20. Il s'agit ici évidemment de M'' Lenormand-Dubuisson, mais nous ignorons quel est cet abbé Demaure.
(3) Voici son signalement militaire : « Taille l'°628. cheveux et sourcils « noirs, front bombé, nez long, bouche grande, menton rond, visage ovale, « teint plombé. »
(4) E. DupuY, la Jeunesse des Romantiques, p. 381.
d'honneur le 25 avril 1820, il est admis à la pension de retraite (4.000 fr.), le 1er avril 1829.
Dans les Lettres à la fiancée, Victor Hugo ne nous fait pas toujours de son futur beau-père un portrait sympathique. M. Foucher cédait volontiers à un premier mouvement d'humeur. Au lieu de donner des avis, il adressait des reproches ; il n'était « ni cordial, ni affectueux », selon l'expression de Victor qui pourtant aurait bien voulu Taimer, puisqu'il était le père d'Adèle ( 1 ) .
Quand Victor Hugo parlait ainsi, ne voyait-il pas seulement en M. Foucher le donneur de conseils, personnage utile, mais, disons-le. souvent ennuyeux. Si Adèle se substitue à son père et présente à Victor les idées de M. Foucher, Victor les trouve excellentes. Ne seraitce pas parce qu'elles sont venues jusqu'à lui par le canal d'Adèle ?
Au moment de l'équipée de Dreux, elle insiste, poussée par son père, pour que Victor s'assure une position fixe, ce qui lui donnerait plus de sécurité pour s'occuper de ses travaux littéraires. Victor se range facilement à son opinion (2). M. Foucher prêchera donc un converti, quand à son tour il traitera le même sujet. n se révèle alors à nous homme prudent et avisé. H a vu tant de révolutions, assisté à tant de changements de régimes, qu'il n'a pas une confiance absolue dans les événements, n demande lui aussi une base large et solide à l'édifice que Victor Hugo veut construire. La littérature doit être « la principale ressource et comme la principale occupation » de Victor, mais il faut avant tout assurer l'avenir « dans un siècle où tout semble conduire à de nouveaux malheurs ( 3 ) . »
Pour M. G. Simon, M. Foucher est « prud'homme, bonhomme, sentencieux », il écrit « avec une solennelle
(1) Lettre/! à la fiancée, pp. 158-159, lettre du 1" février 1822.
(2) Lettre de Victor Hugo à. M. Foucher, 27 juillet 1821, Annales politiques ^t littéraires, 18 février 1912, p. 159.
(3) Lettre de M. Foucher à Victor Hugo, 28 juillet 1821. Annales politiques et littéraires, 18 février 1912, p. 159,
emphase ( 1 ) . » Nous ne sommes pas tout à fait de son avis. M. Foucher jette un peu deau froide sur l'enthousiasme enflammé de Victor Hugo. Parvenu à la maturité, il parle avec son expérience à un adolescent qui ignore tout de la vie. C'est sagesse de lui montrer qu'il n'est pas « le défenseur d'une doctrine, mais l'instrument « des hommes d'un parti. » A-t-il tort de le mettre en garde, non pas contre ce parti, mais contre < ceux qui « y marquent et ne sont ni aussi sages, ni peut-être aussi « mesurés qu'il conviendrait » 1 II a au contraire grandement raison de l'inviter à calculer les fautes déjà commises et celles que ses amis politiques auront à se reprocher (2). Il me paraît quelque peu prophète, quand il signalait à Victor Hugo 1 accaparement dont il serait l'objet un jour et les critiques que soulèveraient certains chants consacrés à d'autres gloires, à d'autres infortunes que les gloires et les infortunes royalistes. Ce conseil ne doit pas nous étonner : c'est à son père en effet qu'Adèle emprunte le souci de la dignité et du respect d'elle-même, dont nous parle si souvent Victor dans les Lettres à la fiancée.
Mme Foucher, sur qui nous avons peu de renseignements, était, du moins d'après Victor Hugo, une femme excellente, simple, ouverte, avec des instincts de bonté : on s'attachait à elle facilement et dune manière sincère et profonde ( 3) . Elle aimait peut-être un peu trop l'ordre et la propreté: aussi certaines de ses recommandations opiniâtres ne manquaient pas de singularité mais d'à-propos, car, disait Victor Hugo, « la pudeur est plus précieuse qu'une robe ( 4 ) . : Si parfois Victor Hugo adressait des éloges à Mme P'oucher, il ne craignait pas de critiquer énergiquement ses faits et gestes : il lui pardonnait de grand cœur ses petits travers
(1) Annales politiques et littéraires, 18 février 1912, p. 159.
(2) Lettre de M. Foucher à Victor Hugo, -i août 1821, Annales politiques et littéraires, 18 février 1912, p. 160.
(3) Letti'es à la fiancée, p. 159. lettre du 1" février 1822.
(4) Lettres à la fiancée, p. 186, lettre du 4 mars 1822.
parce qu'elle était bonne, mais il ne pouvait excuser sa médiocrité d'esprit ( 1 ) .
Ces quelques délails nous donnent du père et de la mère d'Adèle une connaissance imparfaite, mais du moins ils nous permettent de voir un peu le milieu dans lequel Adèle fut élevée. Nous devons ajouter que ses parents, royalistes et ctirétiens, cherchèrent à lui communiquer les sentiments qu'ils professaient, sentiments qui pour la religion du moins, contrastaient avec ceux des parents de Victor.
Adèle, élevée chrétiennement, éprise de Victor, a-t-elle cherché, comme beaucoup de jeunes filles, à communiquer ses idées à son fiancé, sinon incrédule, du moins très indifférent ? D'après les Lettres à la fiancée et les Lettres de la Fiancée elle se montre à l'égard de Victor comme une jeune fille bien élevée qui se respecte et ne veut pas permettre ce que sa conscience très délicate, semble-t-il, lui reprocherait comme un mal. Mais at-ellc élé plus loin, a-t-elle eu un zèle d'apôtre ? Nous ne trouvons qu'une réponse indirecte dans la correspondance que Victor et Adèle ont échangée.
Les Lettres à la fiancée sont toutes pénétrées de l'amour de Victor qui donne le ton et entraîne à sa suite Adèle réservée et timide. Mais cet amour se révèle à nous avec des phases successives, que les circonstances seules semblent produire. Pendant deux ans, de mars 1820 à mars 1822, Victor désespérant d'obtenir celle qu'il aime, lui exprime la violence de sa passion, la jalousie qui souvent déchire son cœur, les idées de suicide qui le hantent. Il est prêt à se marier aujourd'hui et à mourir demain (2). Si Adèle désire sa mort, son obéissance sera prompte (3). Un jour qu'il a tenu en ses bras Adèle malade, il aurait béni Dieu de mourir ainsi ( 4 ) , car c'est dans ses bras qu'il veut vivre, dans ses bras
(1) Lettres à la fiancée, p. 192, leUre du 10 mars 1822. [^} Lettres à la fiancée, p. 20, leUre du 28 mars 1820.
(3) Lettres à la fiancée, p. 24, lettre du 18 avril 1820.
(4) Lettres à la fiancée, p. 143, leUre du 19 janvier 1822.
254 CHAPITRE viir
qu'il veut mourir pour parcourir ainsi l'éternité ( 1 ) . Tout ce que Victor Hugo a éprouvé à cette époque, il l'a transporté plus tard dans les caractères d'Hcrnani et de Dona Sol. Comme Hernani, il est jaloux et extravagant ( 2 ) . Comme lui, il craint d'entraîner son épouse dans un avenir de tristesse et de malheur ( 3 ) . Son esprit est terrestre et ténébreux, tel Hernani, mais celui d'Adèle, comme celui de Dona Sol, est céleste et lumineux (4). C'est bien un amour d'exception qu'il éprouve et veut communiquer ( 5 ) .
Nous n'entendons pas nier la sincérité de ses sentiments. ; mais Victor Hugo éprouve-t-il, croit-il tout Ce qu'il écrit et que nous venons de raconter brièvement ? Il semble qu'il se grise lui-même à la magie de ses paroles et que, parfois, leur source est dans l'imagination plutôt que dans le cœur.
A cette période d'exaltation outrée, pendant laquelle l'influence d'Adèle est nulle, succède, dans les premiers mois de 1822, une période plus calme. L'amour de Victor nous apparaît moins violent, plus raisonnable. Adèle, ou peut-être les circonstances — Victor voit ses espérances devenir chaque jour plus certaines — sont cause évidemment de cette évolution. Victor Hugo parle de l'amour « dans son acception divine et véritable ». Cet amour « suppose dans l'être qui l'éprouve toutes « les vertus comme chez toi ou le désir de les avoir
(1) Lettres à la fiancée, p. 113, lettre du 24 décembre 1821.
(2) Lettres à la fiancée, p. 139, lettre du 13 Janvier 1822.
(3) Lettres à la fiancée, p. 43, lettre du 19 mars 1821.
(4) Lettres à la fiancée, p. 124, lettre du 4 janvier 1822.
(5) Lettres à la fiancée^, p. 134, lettre du 8 Janvier 1822.
Certains passages de ces lettres nous rappellent presque mot à mot ce que cinquante ans auparavant son grand-père Trébuchet, séparé de sa femme, lui écrivait. On lui demandait à chaque instant ce qui occasionnait sa tristesse, il avait pour réponse qu'il n'était pas des mieux portant et que c'était sa coutume (1). Victor Hugo ne s'exprime pas autrement : « Tous mes amis, « qui me demandent si souvent d'où vient que je parais triste et soucieux, « sont loin d'attribuer cette tristesse à sa véritable cause (2). »
(1) Revue d'histoire littéraire de la France, janvier-mars 1908 : La famille maternelle de Victor Hugo.
(2) Lettres à la fiancée, p. 114, lettre du 27 décembre 1821.
« toutes comme chez moi ( 1 ) . > Il va plus loin : ce sont des esprits faibles et des cœurs étroits qui doutent de l'éternité de l'amour. Il y a au tond de l'âme qui aime, une voix qui lui dit qu'elle aimera toujours. « L'a- « mour est la vie de l'âme : pour qui médite un peu, « c'est une preuve puissante de notre immortalité imma- « térielle. Ne prends pas ceci pour de vaines paroles. « Ce sont les plus grandes vérités qu'il y ait au delà ^ de la vie que je t'expose ici et il doit y avoir chez toi « comme chez moi quelque chose qui te les révèle. Ce « sont ces vastes et magnifiques espérances qui font « du mariage le ciel anticipé ( 2 ) . »
Cette longue citation nous éclaire sur l'état d'esprit de Victor. Tout ici-bas et au delà se réduit pour lui à l'amour « preuve puissante de notre immortalité maté- « rielle.» Que pour quelques-uns ce soit une preuve d'immortalité, soit, mais il y en a d'autres et plus convaincantes.
Entre ces deux périodes y a-t-il eu ascension ? Peutêtre ? Pour faire plaisir à Adèle, Victor a varié un peu le ton de ses lettres. Son esprit apaisé est moins terre à terre, il s'élève d'un amour passager à un amour éternel, et alors des expressions empruntées à la religion se glissent sous sa plume. « Je voudrais quelquefois t'ado- <■■ rer d'un culte d'idolâtrie. » — « Je vois Dieu en toi, je « l'aime en toi, parce que je ne puis voir et aimer autre « chose que toi. Ce sont peut-être là des blasphèmes ; « mais pardonne-moi. Ce n'est pas offenser Dieu que «d'adorer un ange (3).» On se demande si vraiment Victor Hugo comprend le sens exact des expressions plus ou moins panthéistiques qu'il emploie à la mode des romantiques. Il parle en poète et non en théologien, c'est évident et il est inutile d'insister.
Ces mêmes sentiments, nous les retrouvons dans ce
(1) Lettres à la fiancée, p. 161, lettre du 9 février 1822.
(2) Lettres à la fiancée, p. 176, lettre du 21 février 1822.
(3) Lettres à la fiancée, p. 241, lettre du 5 juin 1822, et p. 263, leUre du 13 août 1822.
256 CHAPITRE Mil
que nous appellerions la troisième période qui ne comprend que quelques mois (juin à octobre 1822). Victor Hugo parle encore de culte pur et profond, d'humble et aveugle adoration. Ces mots amour, adoration, idolâtrie, sont trop faibles pour exprimer la réalité et c'est à Adèle d'y suppléer. Mais certaines lettres ou plutôt presque toutes sont très ardentes, pleines d'une pas.sion qui trop- longtemps contenue va pouvoir se satisfaire (1) et qui compte les mois cl les jours. Victor Hugo n'a plus les idées extravagantes de la période de début ; il ne parle plus, comme au commencement de 1820, d'amour dans sa conception divine ; il est tout entier dans la réalité terrestre. C'est donc de recul, à notre avis, qu'il faut parler et non de progrès.
Si dans les Lettres à la fiancée, nous étudions seulement l'amour, Adèle, nous venons de le voir, n'a guère eu d'action sur son fiancé ; que si à un moment elle a semblé le conduire vers un idéal moins réaliste, elle a vite perdu le terrain gagné, et, en fin de compte, Victor est toujours resté son maître et son guide. C'est donc ailleurs qu'il faut chercher l'influence d'x\dèle.
Victor, se rappelant l'éducation que lui a donnée sa mère, donne parfois à sa fiancée des conseils de dignité ( 2 ) , mais il lui en demande aussi ; il les implore même avec instance, car la main d'Adèle le soutient, son regard l'encourage, sa voix peut le sauver dans son aveuglement : il se considère comme un insensé et un malheureux, qui pourtant s'efforce de devenir meilleur pour être plus digne d'elle f 3 ) . Quand il a passé un instant près d'elle, il est bien meilleur ; il y a dans le regard d'Adèle quelque chose de noble, de généreux qui
(1) Lettres à la fiancée, pp. 287-288, lettres du 9 septembre et 1" octobre 1822. Voir en particulier la lettre du 26 août 1822^ pp. 270-271.
(2) « Maintenant, tu es la fille du général Hugo. Ne fais rieu d'indigne de « toi, ne soufïre pas que l'on te manque d'égards : maman tient beaucoup à « ces choses-là. Je crois que cette excellente mère a raison. » Lettres à la fiancée, p. 21, lettre du 28 mars 1820.
(3) Lettres d la fiancée, pp. 136-1.37, lettre du 13 janvier 1822 etp. 21. lettre du 28 mars 1820.
l'exalte , il lui semble, quand les yeux d'Adèle se fixent sur les siens, que l'âme d'Adèle passe dans la sienne ( 1 ) .
Mais sur quels points précis porte cette influence que Victor Hugo reconnaît et dont il implore les effets excellents ? Elle s'exerce avant tout sur les défauts extérieurs. Adèle absente est son juge. S'il n'a plus de mère, il a du moins une femme qui lui restera toujours ; il est sûr de ne pas manquer d'un modèle dans la vie. Ce qui l'afflige, c'est d'avoir tant de défauts : outre ceux qu'il voit, il y en a sans doute encore beaucoup qui lui échappent, il voudrait qu'Adèle les lui signale ; il essaierait de les corriger. « Aie de l'indulgence pour mes « fautes, car elles ne viennent pas de mon cœur, mais « sois sévère pour mes défauts ( 2 ) . »
Victor Hugo ne se contente pas de la correction de ses défauts, il veut quelque chose de plus positif. « En- « seigne-moi, toi qui es la plus noble des créatures sem- « blables à Dieu, enseigne-moi tes angéliques vertus, car « je ne vaux que par toi. Si je peux jusqu'ici dérouler « toute ma vie sans rougir, n'est-ce pas à toi. Adèle, « que je le dois ? Si aujourd'hui, je ne trouve aucun « remords parmi tous mes chagrins, ne le dois-je pas « à l'influence protectrice de ton être sur le mien (3) ?»
Sans cesse il revient sur cette idée que si son âme et sa conduite ont toujours été pures, c'est le souvenir d'Adèle, c'est la volonté ferme de rester digne d'elle qui l'ont constamment protégé ( 4 ) . « C'est parce que « j'ai voulu en tout temps te rendre un culte aussi « pur que toi que je suis resté inaccessible à ces tenta- « lions, à ces séductions auxquelles l'immorale indul- « gence du monde permet à mon sexe et à mon âge «de succomber (5).> L'observation de ces devoirs rigoureux qu'il s'est imposés lui a coûté, il a éprouvé
(1) Lettres à la fiancée, p. 67^ leUre du "i octobre 1821.
(2) Lettres à la fiancée, pp. 156-157, lettre du 31 Janvier 1822.
(3) Lettres à la fiancée, p. 114, lettre du 27 décembre 1821.
(4) Lettres à la fiancée, p. 39, lettre du commencement de mars 1821,
(5) Lettres à la fiancée, p. 70, lettre du 15 octobre 1821.
258 CHAPITRE Vin
les émotions extraordinaires de la jeunesse et de l'imagination. Parfois il s'est senti faiblir, les saintes leçons de sa mère s'effaçaient de son esprit ; mais le souvenir d'Adèle accourait et il était sauvé ( 1 ) .
Il nous parle des saintes leçons de sa mère, et pourtant il est une page qui jure avec une pareille expression. N'avoue-t-il pas un jour qu'elle a fait tout ce qu'elle a pu loyalement pour bannir Adèle de son souvenir : elle a cherché à le « livrer aux dissipations du monde », ; elle aurait voulu le voir s'enivrer des jouissances de l'amour-propre. Elle a vu que tout échouait sur lui, parce qu'il avait placé sa vie ailleurs que dans les joies qui passent et les plaisirs qui s'évanouissent (2) . Que faut -il entendre par ces dissipations du monde et ces plaisirs qui s'évanouissent ; sont-ils l'équivalent des jouissances de Vamour-propre et des joies qui passent ? On se le demande avec une certaine angoisse et l'on désire une réponse affirmative ; autrement la conduite de Mme Hugo serait inexplicable et impardonnable.
Adèle est donc pour Victor Hugo un ange qui le protège. « On est lié à un ange qui nous soulève sans cesse « vers le ciel ». — « Que serais-je devenu, grand Dieu, « si le regard de cet ange n'avait pas daigné tomber sur « moi (3) ? » Il y a des instants où il se sentirait capable de descendre à tout pour atteindre plus vite au but tant souhaité, mais il se réveille, révolté contre lui-même et se demandant si ce serait en effet y arriver qu'y arriver indigne d'elle ( 4 ) .
Il semble donc qu'Adèle est toute puissante sur Victor Hugo, qu'elle corrige ses défauts, soutient sa moralité. Ne dirait-on pas même qu'elle le mène à la messe. A cinq ou six reprises, ils ont des entrevues à, Saint- Sulpice ; ou plutôt Victor Hugo va à Saint-Sulpice pour
(1) Lettres à la fiancée, p. 177, lettre du 23 février 1822 et p. 164, lettre du 9 février.
(2) Lettt^es à la fiancée, p. 223, lettre du 6 avril 1822.
(3) Lettres à la fiancée, p. 161, lettre du 9 février 1822, et p. 288, 1" octobre 1822.
(4) Lettres à la fiancée, p. 162, lettre du 9 février 1822.
chercher à voir Adèle. « Je l'ai vue aujourd'hui à Saint- « Sulpice, lui écrit-il, le dimanche 25 mars ( 1 ) . — « Que te dirai-je de plus ? que je t'ai vue deux fois à « Saint-Sulpice seule et que deux fois tu m'as refusé « la permission que le Bon Dieu semblait nous donner « de passer une heure ensemble ( 2 ) ? « J'espère te « voir aujourd'hui à la messe » — « Je vais sortir afin « de te voir de loin à l'église (3). » Le Jeudi-Saint, 4 avril 1822, Victor va deux fois à l'église : « J'espérais « te voir ce matin à Féglise, je l'ai attendue bien long- « temps et bien inutilement. J'y retournerai à trois heu- « res et si je ne t'y vois pas, j'aurai du moins la conso- « lation d'avoir fait pour toi ce que tu ne ferais certai- « nement pas pour moi. » A la fin de la lettre il écrit encore: «Adieu pour aujourd'hui. Je vais à Saint-Sul- <: pice. Y seras-tu (4) ? »
Il ne faudrait pas attacher une importance trop grande à ces visites à Saint-Sulpice. D'une part, elles ont lieu toutes, sauf une peut-être, pendant le Carême. Victor Hugo peut donc aller tout aussi bien pour écouter le prédicateur que pour prier. De plus, les amis qu'il fréquente à cette époque sont religieux, comme nous le verrons ; rien d'étonnant à ce qu'il les accompagne à l'église ; d'autre part enfin il semble bien qu'il se rend à Saint-Sulpice autant et plus par amour pour Adèle que par religion. Nous ne voulons pas dire que quand il assiste à la messe, il oublie complètement les augustes cérémonies qui se déroulent devant lui ; mais nous croyons que son regard est davantage encore attiré par Adèle, et, pour employer les mots chers à Victor Hugo lui-même, ce n'est pas le Dieu présent sur l'autel, mais Adèle que ses yeux cherchent dans la foule.
Cependant ne nions pas qu'en 1821 et 1822 une cer-
(1) Lettres à la fiancée, p. 48, lettre du 25 mars 1821.
(2) Lettres à la fiancée, p. 53, lettre du 27 avril 1821.
(3) Lettres à la fiancée, p. 165, lettre du 10 février 1822 et p. 193, lettre du
10 mars 1822.
(4) Lettres à la fiancée, pp. 219-221, lettre du 4 avril 1822,
taine influence d'Adèle sur Victor nous est révélée par ce que nous venons de dire, influence qui donne à l'âme de Victor de la moralité et peut-être des sentiments religieux. Mais tout en la reconnaissant, on peut en contester l'importance, car ces mêmes lettres nous donnent aussi certains détails en contradiction avec les faits qui précèdent.
Mais, nous l'avons déjà vu, il semble que par moments, ce n'est plus Adèle qui agit sur Victor ; Victor déteint plutôt sur Adèle.
A force de lire dans les Lettres de son fiancé certaines phrases, certaines expressions, Adèle les fait siennes. Aussi Victor, pour versifier plus tard les couplets romantiques d'Hernani, n'aura qu'à relire les lettres qu'il composait avec tant d'amour, à sa vingtième année, et celles qu'après avoir reçues, lues et relues il conservait précieusement. Il trouvera dans cette correspondance des idées et des matériaux qu'il saura utiliser avec art, mettant la magie de sa poésie ou de ses vers sur la prose un peu plate, un peu lourde de sa fiancée. « Je ne sais pourquoi, écrit celle-ci, mais je « ne suis pas née pour être heureuse ( 1 ) . > Une autre fois elle lui envoie cette déclaration enflammée : « Se- « rais-tu en prison, dans un cachot, dans tous les en- « droits les plus horribles, que je te suivrais partout. « Tous les obstacles ne seraient rien pour moi et ton « Adèle s'attacherait à toi quand bien même tu t'y op- « poserais. Et que crois-tu que soit la vie ? Elle n'est « quelque chose qu'autant qu'on la parcourt avec quel- « qu'un qui sait vous la faire aimer, vous y faire at- « tacher quelque prix, et pour moi un tombeau où je « serais avec toi serait le ciel pour moi ( 2 ) . » Dona Sol ne parlera pas autrement à Hernani.
(1) Lettre du 11 novembre 1821. Annales politiques et littéraires, 2a février 1912, p. 180.
(2) Lettre du 5 janvier 1822, Annales politiques et littéraires, 3 mars 1912,
Allez où vous voudrez, j'irai. Restez, partez,
Je suis à vous. Pourquoi fais-je ainsi? Je l'ignore.
J'ai besoin de vous voir et de vous voir encore.
Non, je te suis ! Je veux ma part de ton linceul ! Je m'attache à tes pas... (4)
C'est l'amour ardent du fiancé qui a pénétré la fiancée et obnubilé son sens moral. Au commencement, elle se reprochait d'agir à l'insu de sa mère (2). C'est « un - abus de confiance qu'elle commet », elle se sent « coupable >. Elle veut bien que Victor Taime, « mais la pas- <; sion est de trop, ce n'est pas durable (3). » Victor s'applique à la rassurer et à lui définir Vamour. Il prétend ne pas l'entendre comme tout le monde ; il ne veut point parler de l'amour charnel et passager, mais bien de l'amour immatériel, éternel, de « cet amour qui <; est une religion qui divinise l'être aimé... (4) »
Victor se leurrait de grands mots évidemment, comme le fait si bien remarquer M. G. Simon (5) ; ceux-ci produisent leur effet ; Adèle confiante, un peu crédule, se laisse facilement persuader. N'est-elle pas toute admiration pour son Victor, « cet être auquel elle peut « tout confier et qui ressemble si peu aux autres ( 6 ) . » Ses scrupules s'apaisent peu à peu. <; Je crois, cher « ami, que Je deviens mauvaise ; sais -tu que je ne me « fais presque plus de scrupule et que je t'écris sans < remords ( 7 ) . » Quelques jours plus tard, la même pensée revient sous sa plume : < Doit-on oublier son
(1) Heî'nani, acte 1, scène 2 et acte 2, scène 4.
(2) Lettre du 7 octobre 1821. Annales politiques et littéraires, 18 février 1912.
(o) Lettre des 19-20 octobre. Annales politiques et littéraires, 18 février 1912.
(4) Lettres d la fiancée, lettre du 20 octobre, p. 73,
(5; Annales politiques et littéraires, 18 février 1912, pp. 161-162.
(6) Lettre du 2 octobre 1821, Annales politiques et ittéraires, 18 février 1912, p. 162.
{") Lettre du 9 au 12 décenabre, Annales politiques et littéraires, 25 févri.r 1912, p. 182.
« sexe, doit-on oublier que la réputation d'une jeune per- « sonne tient à l'opinion que le monde a d'elle ? Et je « me mets au dessus de tout cela. Je dois avoir tort. « Une bonne conscience ne suffit pas. Je prends des « résolutions très sages, celles de dissimuler. Mais quand c tu es là, toutes mes belles résolutions se sauvent à « grands pas... tout l'univers n'est rien auprès de toi « et je demande tous les jours pardon à Dieu si je l'ou- « blie pour penser à toi... f 1) »
La mentalité religieuse d'Adèle se transforme ainsi chaque jour sous l'influence de cet amour qui grandit en elle constamment réchauffé, fortifié par une correspondance quotidienne. — Le 20 novembre (2), elle se confesse à Victor, tout en se demandant s'il ne va point sourire à sa naïveté. Elle est désolée de n'adresser à Dieu que des oraisons de bouche, car toute son âme est portée vers Victor. Elle ne sait plus remercier le Dieu qui l'a créée et qui d'un souffle pourrait l'enlever à son Victor, elle ne sait que lui demander la paix et le bonheur pour Victor, quand elle le voit malheureux. Victor n'a pas manque d'être touché de cette confidence, dont il devait être heureux et reconnaissant. Pouvaitil se moquer d'une jeune fille dont la pensée est tellement pleine de lui qu'elle en oublie Dieu même en faisant sa prière ? Le scrupule, qu'éprouve Adèle, part certainement d'une conscience disciplinée par la religion et d'une âme que d'aucuns jugeront peut-être un peu timorée.
Quelques mois passent et le ton change. Elle écrit à Victor le 23 février 1822 (3) : « Quel serait mon cha- « grin si, un jour, je m'apercevais que j'aurais dû être « autrement ! Mais une semblable idée ne peut m'être « inspirée que par Satan, car tu seras toujours le mê-
(1) Lettre de la fin de décembre 1821, Annales politiques et littéraires, 25 février, p. 182.
(2) Annales politiqiies et littéraires, 25 février 1912, p. 181.
(3) Annales politiques et littéraires, 10 mars 1912, p. 232,
« me, toujours mon Victor et tu es comme le Bon Dieu, « immuable. »
« Après avoir parlé de Dieu et du diable, je ne « parlerai pas des saints, mais bien de mon mari. C'est « le seul saint que je puisse honorer et servir, car je « suis persuadée que les habitants du Paradis n'avaient « pas ton âme ; pas même ton patron. L'on viendrait « me soutenir que je fais des sacrilèges en parlant ainsi « que je ne le croirais pas, car je n'ai pas connu ceux « qui jouissent de la béatitude éternelle ; mais je te con- « nais et jamais je ne pourrai m' absenter de mon bon « sens ni de ma tendresse. »
La timidité de jadis a fait place à un sans-gêne, à un manque de respect qui étonnent, à moins qu'il ne faille voir dans cette page un simple enfantillage d'amoureux. Victor appelle toujours Adèle un ange, Adèle peut bien regarder Victor comme un saint.
Malheureusement un fait de plus d'importance contrebalance cette explication et nous montre l'influence de Victor, l'emportement de l'amour et la faiblesse de la voix de la conscience chez cette jeune fille affolée par ses désirs et sa passion. Si le général Hugo avait refusé son consentement, Adèle aurait accepté d'être enlevée ; elle était prête à suivre Victor. Les Lettres à la fiancée nous l'avaient déjà révélé ( 1 ) et les Lettres de la fiancée sont venues apporter une confirmation presque inutile. « Tu as sans doute cru, écrit Adèle, que je par- « lais sans réflexion, lorsque je te disais que je te sui- « vrais partout. Mais c'est la résolution la plus méditée « et la plus réfléchie... Mais, cher ami, que ce ne soit « qu'aux dernières extrémités que nous nous trouvions « forcés de quitter ce que j'ai après toi de plus cher au « monde... Je suis ta femme, et Dieu qui lit dans mon « âme, sait quelles sont mes intentions, et me pardon- » nera une action qui a un but si légitime, et, sûre-
(1) Lettres à la fiancée, pp. -201, 203, 204.
« ment, ce grand Dieu n'a pas fait deux êtres qui ne « peuvent vivre l'un sans l'autre pour les séparer.
L'excuse romantique, qu'apporte ici Adèle, changet-elle la valeur morale de l'acte qu'empêchera le consentement du général Hugo, nous ne le croyons pas. Victor aurait respecté Adèle : « Le droit de te défendre et de « te protéger eût été de tous les droits de ton mari le- « seul que ton esclave eût réclamé jusqu'à ce qu'un prê- « tre lui eût donné tous les autres ( 1 ) . » L'imprudence eût été pour le moins bien grande et Victor, si ardent, si passionné, faisait après coup une promesse dont nous ne devons pas suspecter la sincérité, mais qui, vu la faiblesse humaine, était sujette à caution.
Adèle, de son côté, pourra bien dire plus tard qu'ils n'ont rien fait qui soit indigne, qu'ils ont préféré leur propre estime à leur bonheur (2) ; elle ne se souvient plus, sinon de ses actes, du moins de ses projets et même de ses résolutions.
Elle ajoute : « Il ne faut jamais oublier sa dignité. « Dieu nous a placés sur la terre pour parcourir l'es- « pace qu'il y a entre nous et l'éternité, de manière « que nous puissions, dans cette vie terrestre, nous ho- « norer du titre de créatures de Dieu. » A la veille d'un bonheur, « le plus grand que des hommes puissent atteindre , en face d'une passion qui chez son fiancé s'enhardit chaque jour, cette lettre est évidemment un rappel au devoir. Peut-être la conscience d'Adèle se réveille-t-elle du sommeil où l'amour l'a plongé. Nétaitil pas trop tard ? Si Adèle a cherché à conduire son fiancé vers Dieu, et la chose n'est pas sûre, elle n'a point réussi. Elle n'a pas su, ou elle n'a pas pu le dominer, car c'est Victor qui entraîne Adèle sur une route opposée à celle où elle voudrait marcher avec lui.
Une autre preuve nous est fournie par deux portraits que Victor Hugo a craj'onnés d'Adèle : l'un est du 8
(1) Lettres à la fiancée, pp. 203-204, lettre du 15 mars 1822.
(2) Lettre du 12 juillet 1822, Annales politiques et littéraires, 24 mars 1913,
février 1822 et l'autre du 4 mars (1). Le premier est assez largement tracé : Adèle a toutes les vertus. Son âme est noble, tendre, candide. Elle-même est charmante sans coquetterie, belle, par sa pudeur et ses grâces, pleine d'esprit et de simiilicité, vierge par ses pensées et ses actions, douce, généreuse, estimant les plaisirs à leur valeur, soumise à ses devoirs, prête à pardonner dans les autres les défauts et les fautes qui ne sont pas dans sa nature, n'ayant elle-même d'autres défauts qu'une modestie excessive dont les autres abusent. Le second n'est qu'ébauché : « Toi, mon Adèle, tu as en « toi un instinct exquis qui te révèle toutes les bien- « séances : il y a dans ton organisation morale quelque « chose de merveilleux que j'admire quand je considè- « rc combien ton âme est sortie grande et pure de toutes « les fausses idées dont elle a été entourée dès l'enfance. »
Le premier nous semble fait par Victor alors qu'il sent en lui l'influence d'Adèle et qu'il est inspiré par l'amour montrant toutes les qualités dans l'objet aimé. Le second nous prouve au contraire l'influence de 'Victor sur Adèle. Les fausses idées dont l'âme d'Adèle a été entourée dès l'enfance ne comprennent pas seulement les bienséances mondaines, les principes étroits de conduite dans lesquels son père et sa mère l'ont élevée, mais aussi les idées religieuses dont on l'a nourrie. Adèle ne s'en est pas débarrassée complètement : cependant les yeux de Victor voient un travail lent et continu de dégagement dans cette âme qull travaille à former à son image, qu'il voudrait plus libre des croyances et des convictions dont, comme nous Talions voir, il fait peu de cas. Il est difficile d'ailleurs à Adèle de se soustraire à cette séduction continue qui l'enserre et dont rien ne peut atténuer la force, puisqu'elle cache avec soin ses relations avec Victor et leur correspondance.
Les Lettres à la fiancée sont avant tout, nous le sa-
(1) Letlrex a la fiancée, p. KiO et pj). I.ST-ISS,
vons, des lettres d'amour ; aussi notre attention est-elle plus attirée, quand "Victor Hugo s'écartant de sa route ordinaire s'aventure sur un terrain qu'il s'est interdit de fréquenter.
C'est à peine s'il consent à parler un jour de ses travaux littéraires : il est vrai que dans cette sorte de confession nous trouvons des détails intéressants ( 1 ) . Une autre fois, à la suite de Lamartine, nous le voyons montrer l'harmonie de la nature avec ses pensées et avec l'ange qu'il aime (2). Se rappelant les leçons de ses professeurs de Sorbonne, disciples de Platon, il enseigne à son tour à Adèle que poésie et vertu sont synonymes ( 3 ) .
Il ne traite pas souvent non plus les questions religieuses. Parfois, sans doute, surtout en 1820, viennent sous sa plume les noms de Dieu, des Anges, des réprouvés, du ciel, de la vie immortelle. Il croit même à l'efficacité de la prière : « Prie le Bon Dieu de m'ac- « corder ces trois qualités (courage, prudence, patience) « ou plutôt les deux dernières seulement (4).» Dans plusieurs lettres, nous remarquons des expressions analogues qui deviennent plus rares au cours des années suivantes. Ne faut-il pas voir là une manière poétique de parler plutôt que la preuve de convictions sincères ?
Mais pourquoi ne trouvons-nous pas plus souvent un écho des préoccupations religieuses de Victor Hugo ? A cette époque en effet se placent d'après lui sa conversion et sa confession. En tous cas il est en relation avec Lamennais, avec le duc de Rohan, avec Rocher et d'autres. Il va écouter à Saint-Sulpice les sermons de Frayssinous. Certainement il ne manque pas avec ses amis de discuter un jour ou Tautre quelques points
(1) Lettres à la fiancée, pp. 169-173, lettre du 16 février 1822.
(2) Lettres à la fiancée, p. 213, lettre du 23 mars 1822.
(3) Lettres à la fiancée, p. 12b, lettre du 4 Janvier 1822.
(4) Lettres à la fiancée, p. 17 (28 avril 1820), pp. 13 ut 15 (janvier 1820), p. 22 (commencement d'avril 1820), p. 21 (28 mars 1820), p. 23 (18 avril 1820).
de dogme ou de morale. Pourquoi ne met-il pas Adèle au courant de ces faits qui auraient dû l'intéresser?
Une première réponse s'impose : rarement Victor Hugo entretient Adèle des mille petits événements de la vie que les amoureux aiment pourtant à se raconter. Il est bien probable de plus que la question religieuse lui tenait moins à cœur qu'on pourrait le croire. A deux reprises toutefois il n'a pas craint de donner à Adèle son sentiment sur ce sujet.
« Je fais peu de cas, je l'avoue, lui écrit-il, de l'es- « prit de convention, des croyances communes, des con- « viciions traditionnelles. C'est que je crois qu'un hom- « me prudent doit tout examiner avec sa raison, avant « de rien accueillir. S'il se trompe, ce ne sera pas sa « faute. Au reste, j'ai peut-être tort dans toutes mes « idées mais je crois du moins n'avoir pas celui de « déprécier tout le monde. » — « C'est une cruelle po- « sition que celle dun jeune homme indépendant par « ses principes, ses affections et ses désirs, et dépen- « dant par son âge et sa fortune... (1) »
Eclairons d'abord autant que nous le pouvons ces deux lettres. La première renferme une allusion évidente à des attaques que Victor Hugo a subies et dont il ressent encore quelque chagrin ; les derniers mots nous révèlent une sorte de rancune qui ne s'humilie point, ils sont un dernier trait lancé contre un adversaire qu'on devine dans la coulisse. Victor tient aussi à révéler toute son âme et ses pensées les plus intimes à Adèle et celleci plus tard cherchera à nous expliquer le sens de cette lettre. « On voit poindre son désir d'être à lui et de ne « pas s'en rapporter aveuglément aux idées et aux opi- « nions qu'enfant il a reçues des autres (2). » Que vaut ce commentaire, nous n'en savons rien, en tous cas il manque de clarté. Il ne s'agit pas d'opinions purement littéraires, car Victor Hugo ne se servirait pas de pa-
(>) Lettres à la fiancée, p. 104 (14 décembre 1821) et p. 162 (9 février 1822) cf. aussi Victor Hugo raconté, t. 2, pp. 125-126. (2) Victor Hugo raconté, t. 2, p. 12b.
reilles expressions : croyances communes, convictions traditionnelles. Veut-il parler de convenances mondaines, de préjugés sociaux ? C'est peu probable, car il ne partirait pas en guerre avec tant d'ardeur. Fait-il allusion à des divergences de vues politiques '? Il ne s'entendait pas toujours avec son futur beau-père qui volontiers lui reprochait de s'inféoder au parti des ultras. Mais au fond ils étaient royalistes l'un et l'autre, ils avaient une croyance commune qui leur semblait une tradition de famille. La discussion ne pouvait porter que sur des points de tactique, et non sur l'essence des choses. Ces lettres ne nous révèlent-elles pas plutôt le désir de ne pas se voir imposer par la famille Foucher, très catholique, des croyances qu'il ne voulait pas partager ? Son ennui vient alors de ce qu'il n'est pas libre par son âge et par sa fortune de penser à sa guise, de montrer à tous l'indépendance des principes qu'il professe. On cherche évidemment à l'entraîner vers une religion que tout le monde croit et pratique et à laquelle ont cru ses ancêtres. Ne sont-ce pas là les arguments qu'il entend développer par Adèle, M. Foucher et Lamennais? Il est parfois obligé de s'en servir lui-même dans le Conservateur Littéraire, de mettre sa conduite extérieure en harmonie avec ces principes ; mais à certaines heures il ne peut s'empêcher de les combattre et au fond il en fait peu de cas. A vingt ans, il se pose en juge souverain, il veut tout étudier avec sa seule raison, dont il ne redoute pas assez peut-être les errements possibles. Il connaît pourtant bien peu « ces croyances communes, ces convictions traditionnelles », car on se demande quand et où il a pu les étudier sérieusement. Si pour des raisons d'avenir, il se tait publiquement, si plus tard il fait profession publiquement de catholicisme, ne sommes-nous pas en droit de dire que dès ce moment il ne nous paraît pas avoir été un croyant convaincu ?
Qui d'ailleurs ne reconnaît dans l'auteur de ces deux lettres, d'une part l'élève des philosophes du xviif siècle, nourri abondamment de leurs principes, et d'autre
part le jeune rédacteur du Conservateur Littéraire, habitué depuis deux ans déjà à juger souverainement de tout, des liommes et des livres ? Son nom ou ses initiales accompagnent les poésies, les articles purement littéraires oiî il ne craint rien, mais d'autres initiales et des pseudonymes voilent les opinions trop libres qu'il n'ose avouer tout haut.
De cette étude des Lettres à la fiancée et des Lettres de la fiancée il nous reste une double impression. Nous constatons une influence certaine d'Adèle : à son école Victor corrige ses défauts, ou du moins y travaille, de plus grâce à elle il reste pur et chaste ( 1 ) . Mais Victor Hugo sur le chemin de l'amour entraîne Adèle ; et si le général Hugo n'avait pas donné son assentiment à leur union, nous aurions eu bel et bien un enlèvement consenti. D'un autre côté, Adèle, à n'en point douter, et sa famille ont tâché dinspirer à Victor Hugo des idées religieuses, sans que leurs efforts, semble-t-il, aient été couronnés de succès. Assurément Victor Hugo s'est livré à des pratiques extérieures du culte, il a employé des expressions religieuses dans sa correspondance, mais il est fort probable que son âme ne fut pas pénétrée par le christianisme de la famille Foucher, dont l'influence paraît avoir été purement superficielle, puisque Victor Hugo fait peu de cas <^ des croyances communes et des convictions traditionnelles ».
(1) Une lettre de Soulié à Edmond Géraud, écrite au lendemain du mariage de Victor Hugo, nous en donne une preuve de plus : « Victor Hugo est depuis (' hier dans les délices de l'hymen. Il vient de se marier selon son cœur : « quoique très jeune, sa raison a beaucoup de maturité ; c'est une àme très « chaste. Sa femme est, dit-on, digne d'apprécier tout cela. Ils seront heureux « bien longtemps ». Cette lettre est citée par Maurice Albert dans son ouvrage : Un homme de lettres sous l'E?npire et la Restawation. Edmond Géraud... In-12, Paris, Flammarion, s. d. La lettre est dans l'Introduction, p. XIX.
Han d'Islande 1821-1823
Victor Hugo, dans une des Lettres à la fiancée^ écrivait à Adèle : « Ethel, c'est toi ( 1 ) . » Ce jour là, il lui répétait en deux mots ce qu'il lui avait expliqué longuement six mois auparavant.
« Au mois de mai dernier, le besoin d'épancher cer- « taines idées qui me pesaient et que notre vers fran- « çais ne reçoit pas, me fit entreprendre une espèce de « roman en prose. J'avais une âme pleine d'amour, de « douleur et de jeunesse ; je ne t'avais plus, je n'osais « en confier les secrets à aucune créature vivante ; je choisi; sis un confident muet, le papier... »
« Je cherchais à déposer quelque part les agitations « tumultueuses de mon cœur neuf et brûlant, l'amer- « tume de mes regrets, l'incertitude de mes espérances. « Je voulais peindre une jeune fille qui réalisât l'idéal « de toutes les imaginations fraîches et poétiques, une « jeune fille telle que mon enfance l'avait rêvée, telle « que mon adolescence l'avait rencontrée, pure, fière, an- « gélique : C'est toi, mon Adèle bien aimée que je vou- « lais Ipeindre... je voulais placer près de cette jeune « fille, (Un jeune homme, non tel que je suis, mais tel « que je voudrais être ( 2 ) . »
Han d'Islande n'est donc, pour ainsi dire, qu'une réplique des Lettres à la fiancée. L'importance n'en échappera certes à personne pour cette raison, mais aussi par-
(1) Lettres à la fiancée, p. 279, lettre du 29 août 1822.
(2) Lettres à la fiancée, pp. 171-172, lettre du 16 février 1822.
ce que, suivant l'expression de Victor Hugo lui-même, cet ouvrage « représente assez bien l'époque de la vie « à laquelle il a été écrit et l'état particulier de l'âme, c de l'imagination et du cœur dans l'adolescence... quand « on est déjà un homme par deux ou trois côtés et en- « core un enfant par vingt autres ( 1 ) . >
Victor Hugo commença d'amasser des matériaux au mois de mai 1821 jusqu'à la fin de juin, au moment de la mort de sa mère. Il mûrit la conception de son ouvrage, disposa les masses, combina les détails et lorsqu'il écrivit la première ligne, il en savait déjà la dernière. La mort de sa mère inteti'rompit son travail qu'il ne reprit qu'à la fin de juillet, après son voyage à Dreux, et qu'il continua jusqu'en octobre. Quinze chapitres étaient alors achevés (2).
Le reste du roman ne fut terminé qu'un peu plus tard, et Victor Hugo ne dût y remettre la main qu'en 1823, mais, on l'a vu par sa confession à Adèle, la même idée a dominé tout l'ouvrage, et les changements qu'il a pu lui faire subir doivent être peu nombreux. En tous cas, si nous étudions Han dislande du point de vue qui nous occupe, nous ne trouvons pas de différence entre le commtencement et la fin, et pourtant nous verrons par ailleurs que la religion met une empreinte plus ^profonde dans les œuvres de 1823 que dans celles de
Nous savons, toujours par Victor Hugo, quel était son plan et son but. Ordener et Ethel (Victor et Adèle) dominaient le développement d'un événement moitié d'histoire, inoitié d'invention, qui faisait ressortir lui-même une grande conclusion morale, base de la composition. Cette grande vérité morale, que Victor Hugo n'avoue pas, est tout bonnement celle-ci : la vertu est récompensée, le vice est puni, et un mariage entre les deux héros couronne l'intrigue.
(1) Han d'Islande, préface de 1833, édit. nevarietur, p. 3.
(2) Lettres à la fiancée, p. 172, lettre du 16 février 1822.
Victor Hugo avait groupé autour d'Qrdener et d'Ethel « d'autres personnages pour varier les scènes et faire « mouvoir les rouages de la maciiine ^ : ils apparaissaient au lecteur, « groupés sur divers plans suivant leur «degré d'importance. >
« C'était un long drame dont les scènes étaient des « tableaux dans lesquels les descriptions suppléaient aux « décorations et aux costumes. Tous les personnages se « peignaient eux-mêmes » : il avait puisé cette idée dans les compositions de Walter Scott.
Nous ne voulons étudier dans H an d Islande, ni le plan, ni les personnages, ni les tableaux, ni les descriptions, ni les problèmes littéraires que ce roman soulève. Cependant, avant de parler des idées morales ou religieuses que Victor Hugo y a développées, nous ferons quelques excursions en dehors. Elles nous permettront de vérifier si Victor Hugo s'est mis vraiment dans son ç&avre et si, par conséquent, les doctrines énoncées lui appartiennent en propre.
Victor Hugo place d'abord dans son roman son amour pour Adèle. Nous y trouvons le premier baiser et l'émoi qui l'accompagne (1), la tristesse de Victor en face des exigences maternelles qui l' éloignent d'Adèle ( 2 ) , la douleur de la séparation ( 3 ) , la correspondance mystérieuse des âmes, malgré les barrières que le monde réel élève entre elles ( 4 ) , le souvenir d'Adèle qui domine toutes ses pensées pendant le jour et illumine ses rêves (5), la boucle de cheveux qu'il presse sur son cœur ( 6 ) . Victor y parle de ses stations prolongées du-
(1) Han d'Islande, p. 56.
(2) Ibid-, p. 43.
(3) Ibid., pp. 211-212.
(4) Ibid., p. 268. Nous rapprocherons volontiers du texte de Victor Hugo certaine phrase du Génie du Ckristianisme : « Ceux qui nient les pressentiments « ne connaîtront jamais les routes secrètes par où deux cœurs qui s'aiment « communiquent d'un bout du monde à l'autre. » (S*^ partie, liv. 5', ch. VI, Harmonies morales. Edit. Pourrai, t. III, p. 37).
(5) Ibid., p. 184.
(6) Ibid., p. 185.
rant les nuits pluvieuses, sous la fenêtre d'Adèle, de ses allées et venues devant la maison de sa fiancée (1), des excès de cette passion humaine ( 2 ) qui porterait facilement Victor au suicide (3) et peut-être Adèle ellemême ( 4 ) . Les expressions chères à Victor sont mises dans la bouche d'Ethel : « N'es-tu pas mon bien, mon orgueil, mon idolâtrie > ( 5 ) , et Ordener, comme Victor, baise avec respect la main de cet ange (6). On y découvre la joie enfantine d'Adèle, après son mariage, toute heureuse de s'appeler Adèle Hugo, comme Ethel est fière de porter le nom d' Ordener Guldeniew (7). Mais Ethel et Ordener n'ont pas suffi à Victor Hugo, il a certainement utilisé quelques-uns de ses souvenirs, pour décrire l'amour de Caroll et de Lucy. Caroll, enfant, après le jeu, s'endort sur le sein de Lucy, qui plus tard s'appuie sur le bras de Caroll ( 8 ) . Ou retrouverait là facilement quelques pages de Victor Hugo raconté.
Victor Hugo, en écrivant Han d'Islande, imitait, comme on l'a souvent démontré, Walter Scott, Maturin, Ch. Nodier ou les Romans de la Table Ronde, mais il puisait aussi, sinon plus, dans sa mémoire. Bien des descriptions ont été empruntées très probablement aux souvenirs qu'il avait gardés des Feuillantines ( 9 ) . Il les changeait, les adaptait, leur donnait un vernis de couleur locale, mais le fonds et maints détails avaient été vus !par lui aux Feuillantines. La marche du régiment de Munckholm à travers les défilés, côtoyant les torrents, rampant dans les ravines, tournant en spirale autour d'une montagne ne rappelle-t-elle pas ce que Victor Hugo a observé tout enfant dans son voyage en Espagne ? 1-a cantinière
(1) Han d'Islande, p. 268.
(2) Ibid., p. 502.
(3) Ibid., p. 25.
(4) Ibid., p. 463.
(5) Ibid.. p. 497.
(6) Ibid., p. 498.
(7) Ibid.. p. 566.
(8) Ibid., p. 200.
(9) Ibid., pp. 253, 255, 238. 266, 290.
qui se laisse tomber maladroitement du haut de son petit cheval barbe, la marmite de fer-blanc qui roule de rocher en rocher jusqu'au fond d'un précipice, le vieux soldat de fortune qui raconte ses campagnes à travers l'Europe, sont des visions d'Espagne transportées en Norvège ( 1 ) .
Les souvenirs empruntés à ses travaux, à ses lectures abondent. Dès la première page, il exprime en prose ce qu'il a chanté en vers dans la Canadienne. A deux reprises il parle d'un berceau non plus suspendu à un palmier mais aux poutres enfumées d'une chaumière. La veuve Stadt, comme la Canadienne, trouvera entre ses yeux et le ciel le berceau vide de son enfant ( 2 ) . Ailleurs il s'amuse à décrire les vieilles forêts druidiques ou ces grandes et mystérieuses constructions de Norvège qui rappellent les monuments de Lokmariaker et de Carnac (3). Cette allusion, dont on ne voit pas l'intérêt dans ce roman, lui a été suggérée évidemment par quelque lecture de Chateaubriand (4), ou par quelque conversation avec son cousin Adolphe Trébuchet, qui, comme son père Marie-Joseph, s'occupait volontiers des antiquités de la Bretagne. Tout ce qu'il dit du bourreau lui vient en droite ligne des Soirées de Saint-Pétersbourg. Il lisait de Maistre. La preuve en est dans une longue épigraphe qui a disparu de l'édition ne varietur mais qui se trouve dans la première édition de 1823 (ch. xii) sur le bourreau autour duquel on fait le vide.
Han d'Islande contient aussi en germe bien des œuvres futures de Victor Hugo, ou pour mieux dire Victor Hugo s'est servi plus tard abondamment de son premier roman : il en a tiré des idées, des scènes, des personnages qu'il a su utiliser avec art. Ed. Biré a
(1) Han d'Islande, pp. 352-355.
(2) Ibid., p. 20.
(3) Ibid., pp. 222 et 342.
(4) Il est probable que les livres IX et X des Martyrs lui ont servi sur ce point.
montré tout ce que Ilan dislande contenait de Notre- Dame de Paris ( 1 ) .
A bien chercher on y verrait beaucoup d'autres choses. Certaines pages sont la première ébauche d'Hernani. Ordener et Hernani voilent tous les deux leur personnalité, tous les deux ont un rival de haute naissance, ils rencontrent presque les mêmes difficultés pour visiter celles qu'ils aiment, tous les deux dans la montagne combattent avec des bandits ou des révoltés. Ils ont des litres à n'en plus finir qu'on apprend à l'improviste dans des circonstances presque identiques. Que ne trouve-t-on pas encore : une destinée fatale, un mariage à deux pas de la tombe. « Ce soir, dit Ethel, le cercueil sera notre lit nuptial ( 2 ) . » Hernani ne parle pas autrement. Le roman n'a pas le dénouement du drame, mais en 1823 Victor Hugo n'a pas les audaces qu'il se permettra plus tard: il lui faut une punition pour le vice et une récompense pour la vertu comme dans les romans moraux de Auguste Lafontaine.
Han d'Islande n'a-t-il pas servi aussi pour les Misérables. Ordener, quelques heures avant le moment fixé pour son exécution, entend Ethel solliciter sa bénédiction, puis il voit le vénérable Athanase Munder agenouillé devant lui. « Qu'attendez-vous, mon père », demanda-t-il surpris ? Le vieillard le regarda d'un air humble et doux : « Votre bénédiction, mon fils. » — Et Ordener lui donna sa bénédiction « d'un accent ému et solennel (3). » La scène est presque identique qui se passe entre le vieux conventionnel et Monseigneur Myriel. Le conventionnel parle: < Maintenanl, j'ai quatre- '■'■ vingt-six ans : je vais mourir. Qu'est-ce que vous ve- « nez me demander ? — Votre bénédiction, dit l'évêque. — Et il s'agenouilla. — Quand l'évêque releva la tête,
(1) Ed. Biré, Victor Hugo avant 1830. Benignus Spi:; ;!(]iy et Pierre Gringoire sont frères : le lieutenant d'Ahlefeld et le capitaine Phaebus ont grande ressemblance. Le gouverneur de Drontheim et Louis XI, pour se distraire, se font lire des placets ou des comptes de dépenses.
(2) Han d'Islande, pp. 503. 504, 525.
(3) Ibid., p. 505.
« la face du conventionnel était devenue auguste. Il ve- « nait d'expirer ( 1 ) . »
Nous n'étonnerons personne en disant que Victor Hugo a écrit le Dernier jour d'un condamné avec Han d'Islande sous les yeux. Non seulement dans l'espèce d'à propos qui préface son livre il a parlé de son premier roman mais plus loin il en a cité textuellement plusieurs phrases. « Les hommes, je me rappelle l'avoir « lu dans je ne sais quel livre où il n'y avait que cela « de bon, les hommes sont tous condamnés à mort avec « des sursis indéfinis ( 2 ) . » Quelques lignes plus loin, sans prévenir son lecteur cette fois, il en cite une autre en la transformant un peu : que d'autres rapprochements d'ailleurs on pourrait faire entre ces deux ouvrages ( 3 ) !
Mais pénétrons plus avant dans cette œuvre. Dans ces premiers écrits, avons -nous dit, Victor Hugo a mis toute son érudition d'écolier : ici encore il n'a pas perdu cette bonne habitude. H a ouvert le trésor de ses connaissances et confié à deux de ses personnages le soin de les distribuer. Benignus Spiagudry est chargé de l'antiquité. En bon grammairien, il sait que Jupiter fait Jovis au génitif, que Janua vient de Janus et a donné janissaires ( 4 ) . Il connaît la mythologie et l'histoire ancienne. Saturne dévorait ses enfants nouveau-nés, Moloch et Atrée se nourrissaient volontiers de chairs humaines. Il nous renseigne volontiers sur Jason et la Toison d'or, sur Phèdre, Esope et le docte Planude ou encore sur César à qui il compare Ordener ( 5 ) . Les vieux parchemins que l'on trouve sur son cadavre renferment des notes curieuses sur l'histoire de la Suède, de la Norvège, de l'Islande, sur Mercure et Cicéron, sur
(1) Les Misérables, t. I, p. 82.
<2) Han d'Islande, p. 526, et le Dernier jour d'un condamné, p. 331.
(3) La page oà Victor Hugo parle du retour des morts sur la place de Grève et de la nature de l'àme après la mort ne rappelle-t-elle pas certains passages de Han d'Islande [Dernier jour d'un condamné, p. 429).
(4) Han d'Islande, pp. 145 et 249.
(5) IbJd., pp. 183 et 245.
Mahomet et Sertorius ( 1 ) . Que ne sait-il pas ? Il a lu Aristote, étudié les lois de Philippe le Bel, connaît le droit de havadium qu'ont les bourreaux en France sur les malades de St-Ladre, sur les pourceaux et sur les gâteaux de la veille de l'Epiphanie, les générosités dont les mêmes bourreaux sont gratifiés par l'abbé de St- Germain-des-Prés ( 2 ) .
Le heutenant d'Ahlefeld ne s'occupe pas d'aussi savantes questions. Lecteur assidu des romans français du Moyen Age et du xvii^ siècle, il a nécessairement un faible pour les héros d'Honoré d'Urfé et de Mlle de Scudéry, Souvent sur les lèvres lui viennent les noms de Clélie, de Héro et de Léandrc, d'Astyage, de Cjtus, de Cambyse et de Mandane, de Danaé à qui Ethel ressemble (3). Le mariage illustre d'Ordener Guldenlevv avec Ulrique d'Ahlefeld, sa sœur, occupe Mèdes et Persans (4). L'histoire romaine ne lui est pas inconnue : il prend plaisir à parler de Mucius Scévole, d'Horatius Coclès, de Brennus ou des Dames Sabines ( 5 ) . Le Roman de la Rose va bien à son esprit amoureux de préciosité. Ecoutons-le s'adresser à Ethel et à Ordener : « Courage ! mon joli « couple!... il me semble qu'après avoir cheminé si peu « de temps dans le pays du Tendre, vous n'avez pas « suivi tous les détours du ruisseau du sentiment, et que « vous avez dû prendre un chemin de traverse pour ar- « river si vite au hameau du baiser ( 6 ) . » A l'odieux Musdoemon il tient le même langage : « Croyez -moi, le « fort est inexpugnable quand la Pudeur y tient garnit « son. » Et comme par miracle Musdoemon lui répond sur le même ton: « ... Ne forcerait-on pas la Pudeur à « capituler, en lui faisant donner l'assaut par l'amour « au lieu de se borner au blocus des Petits Soins ( 7 ) . »
(1) Han d'Islande, p. 519.
(2) Ibid., pp. lo8, 2.Ï9. lo9.
(3) Ibid., pp. 39. 41. 103, 125, 60, 197, 59, 102, 177.
(4) Ibid., p. 106.
(5) Ibid., pp. 63, 103, 106. 110.
(6) Ibid.. p. 58.
(7) Ibid., p. 121.
A* côté de cette érudition qui souvent s'étale mal à propos, qui n'amuse même pas le lecteur malgré tout le zèle déployé par l'auteur, Victor Hugo n'a pas manqué, voulant à son ouvrage une conclusion morale, d'y mettre beaucoup de religion et de merveilleux.
Chateaubriand, dans ses Marti/rs, avait mêlé le christianisme au paganisme, et ce dernier, par la beauté des peintures, l'emporte peut-être en poésie sur le premier. Dans Han d'Islande, Victor Hugo a fait un mélange encore plus disparate et ce n'est pas la religion qui fait la meilleure figure.
Parlant des Dévotions populaires, Chateaubriand avait dit : « Chaque fontaine, chaque croix dans un chemin, « chaque soupir du vent de la nuit, porte avec lui un « prodige... Les pas du vrai croyant ne sont jamais « solitaires ; un bon auge veille à ses côtés, il lui don- « ne des conseils dans ses songes, il le défend contre le « mauvais ange. Ce céleste ami lui est si dévoué qu'il « consent pour lui à s'exiler sur la terre ( 1 ) . »
Victor Hugo imite son modèle mais ce que ce dernier avait dit en cinq lignes, lui le déclare abondamment en deux longues pages : « Autrefois, à en croire les dis- « cours populaires, chaque isthme (sur les rivages de « Norvège) avait son démon qui le hantait, chaque anse « sa fée qui l'habitait, chaque promontoire son saint qui « le protégeait ; car la superstition mêle toutes les croyan- « ces pour se faire des terreurs... Un seul endroit était « libre de toute juridiction des esprits infernaux, inter- « médiaires ou célestes... car quelle fée, quel diable, ou « quel ange eût osé se faire l'hôte ou le patron du do- « maine autrefois occupé et protégé par Ralph le Géant ? « ... jamais un pêcheur... en amarrant sa barque dans « la crique de Ralph n'avait vu le follet rire et danser, « parmi les rmes, sur le haut d'un rocher, ni la fée « parcourir les bruyères dans son char de phosphore
(1) Génie du Christianisme. 3« partie, 5« livre, chap. VI, Harmonies morales. Edit. Pourrai, t. III, pp. 34-35.
« traîné par des vers luisants, ni le saint remonter vers « la lune après sa prière ( 1 ) . »
A la place des dévotions que Chateaubriand avait décrites avec sobriété, Victor Hugo s'appesantit longuement sur des croyances populaires, des superstitions : il les mêle, jusqu'à les confondre, avec la religion.
Ecoutons-le parler des fées et de tout oe qui fait partie de ce monde intermédiaire (2). Spiagudry, au dire de Michel Orugix, chevauche en l'air sur un balai, les jours de sabbat. C'est un sorcier que le diable a dû emporter (3). Une vieille voudrait bien voir Han d'Islande, mais « le monstre tout entier avec sa queue « de serpent, son pied fourchu et ses grandes ailes de « chauve-souris ( 4 ) . > Les farfadets du lac Sparbo attachent aux arbres voisins le nuage qui doit les remmener au lever du soleil. Un rayon qui brille dans un gouffre semble un feu magique allumé par les gnomes. La fée Ubfem a la forme d'une chouette ; la fée Mab passe par le trou des serrures (5). Le romantisme frénétique inspire à Victor Hugo des mystères plus effrayants. « Les têtes de ceux que Han... a assassinés, « reviennent chaque nuit danser autour de son lit de « feuilles sèches en entrechoquant leurs dents pour l'en- « dormir ( 6 ) . » Le manoir de Vermund le Proscrit est l'un de ceux auxquels la superstition rattachait le plus d'histoires surprenantes, et d'aventures miraculeuses: « C'est aux tresses formées par les rameaux des arbres
(1) Han d'Islande, pp. 213-214.
(2) A côté de l'inflaence de Chateaubriand ne pourrait-on pas voir encore ici l'influence de Voltaire et de la Henriade, où tient une grande place ce monde intermédiaire. La Henriade, au commencement du xix» siècle, était considérée comme la grande, la véritable épopée, le chef-d'œuvre du genre. Victor Hugo n'était pas seul à l'aimer et à y chercher des inspirations.
.En 1825. Parceval de Grandmaison publiait Philippe Auguste où une lée, une sorcière, Mélusine, envoûtée par Satan et tci'rible par ses maléfices, occupe une grande place.
(3) Han d'Islande, pp. 165 et 195.
(4) Ibid., p. 227.
(5) Ibid., pp. 255, 364, 403-404.
(6) Ibid., p. 206.
« que venaient souvent, dit-on, se balancer, au clair de « lune, des âmes bleuâtres, esprits coupables de ceux « qui s'étaient noyés dans le Sparbo ( 1 ) . » L'assemblée des mineurs lui rappelle « ces assemblées fabuleuses, « dont parlent les vieilles chroniques, de sorciers et de « démons qui portaient des étoiles pour flambeaux et « illuminaient la nuit les vieux bois et les châteaux écrou- « lés ( 2 ) . »
Victor Hugo cherche là comme ailleurs à utiliser ses lectures et il transporte en Norvège des légendes de France et d'Allemagne qu'il a lues dans les vieilles chroniques ou dans les romans de Ducroy-Duminil ou d'Auguste Lafontaine. Aussi sa science se trouve-t-elle parfois en défaut. Kennybol, d'après lui, a cueilli la mandragore qui s'est mise à saigner et à crier, ce qui faillit le rendre fou ( 3 ) . Si les légendes poussent dans tous les pays, la mandragore ne croît pas sur les côtes de Norvège mais dans les parties méridionales de l'Europe et le Midi de la France.
Victor Hugo prétend que son héros Ordener est au dessus des superstitions de son temps et de son pays. L'esprit grave et mûr de celui-ci ignore ces crédulités vaines, ces terreurs étranges qui tourmentent l'enfance des peuples de même que l'enfance des hommes (4). La suite du récit nous est une preuve que l'affirmation de Victor Hugo est trop catégorique. Victor Hugo ou Ordener se demande si les esprits des morts ne reviennent pas quelquefois sur la terre. Victor Hugo n'auraitil pas aussi quelque ressemblance avec Ahlefeld. « Je « ne suis pas comme vous, dit celui-ci à Musdoemon, « un être sans croyance et sans foi ; ce n'est pas sans « de justes raisons que j'ai toujours eu confiance dans « la science magique du vieux Cumbysulsum ( 5 ) . »
(1) Han d'Islande, p. 254.
(2) Ibid., p. 370.
(3) Ibid., p. 216,
(4) Ibid., p. 363.
(5) Ibid., p. 386.
A côté des sorciers, Victor Hugo ne pouvait manquer de placer Satan et de nous le donner comme eux plus ou moins ridicule. Nous ne sommes pas en effet en présence de Satan, l'ange déchu, mais ordinairement en face de Belzébuth, le roi des sorciers. Victor Hugo avait lu Milton et Chateaubriand mais îl n'est point allé auprès d'eux chercher des inspiratioons, îl a préféré suivre son imagination ou emprunter aux superstitions populaires les traits qui serviront au portrait qu'il nous fera de Satan. A-t-il voulu par là donner plus de couleur locale à son roman, il nous est difficile de savoir s'il a réussi et même s'il a eu cette intention.
En tous cas ses personnages ne sont point ignorants des pactes avec Satan, ou du rire du diable saisissant une âme au moment où le pacte expire ( 1 ) . Ils connaissent « le grimoire de Satan », le « Signe de croix du démon ». La Tour maudite est « l'oratoire du démon > ; pour y vivre il faut avoir « pour chapelet une des sept chaînes de Belzébuth (2).» Pauvre Belzébuth, Victor Hugo lui donne toutes les formes : c'est un saint par les mérites duquel jurent les soldats : Han d'Islande n'est qu'un Belzébuth incarné. Parfois, il redevient diable et son supplice est effroyable, s'il est condamné à entendre le chœur des femmes de Drontheim une fois par semaine ( 3 ) . Sous le nom de Satan il se souvient de sa chute, mais il n'est pas prouvé que pour le terrasser Saint Michel n'a pas usé de ruse. Il n'était pas difficile à vaincre d'ailleurs puisque le gendarme Thurer l'a battu avec le sabre et la langue. Depuis ce temps il est devenu l'ange des ténèbres, mais peut-être regagnera-t-il un jour le ciel puis Ethel est belle comme un ange qui remonte de Tenîer au ciel et qu'il y a, à en croire un soldat, de « bienheureux diables ( 4 ) . » Et pourtant dans l'enfer les damnés se lamentent éter-
(1) Han d'Islande, pp. 167 et 83.
(2) Ibid., pp. 453, 531, 139.
(3) Ibid.. pp. 28, 30, 33o, 27.
(4) Ibid., pp. 452, 232, 25, 153, 496, 507.
nellement, mais ils reviennent sur la terre, sous la forme de fantômes pour effrayer les vivants ( 1 ) .
Les esprits infernaux d'ailleurs apparaissaient parfois parmi les hommes pour y vivre des vies de crimes et de calamité. Han d'Islande avait cette effrayante renommée. La veuve Stadt, devenue par force son épouse, est condamnée à contempler cet étrange époux pendant toute l'éternité. Ce n'est pas seulement de son corps que le démon s'est emparé, mais son âme aussi appartient à l'enfer et elle devient irrévocablement sa compagne de damnation (2). C'est là, nous dit Victor Hugo, une croyance de ces contrées superstitieuses. Victor Hugo l'a empruntée à la Norvège, soit, mais il y a une grande ressemblance entre elle et certaines idées souvent exprimées dans les Lettres à la fiancée. « L'im- « m or; alité de mon âme ne me seiriblerait qu'un grand « et triste désert si je ne devais le traverser entre tes « bras. Oui, mon Adèle, c'est dans tes bras que je vi- « vrai, dans tes bras que je mourrai, dans tes bras que « je parcourrai l'éternité (3). » C'est évidemment dans un ciel quelconque et non dans l'enfer que Victor Hugo veut passer avec Adèle son éternité, mais l'idée n'est-elle pas au fond la même, Victor et Adèle, la veuve Stadt et Han d'Islande, unis sur la terre, le seront irrévocablement dans l'éternité.
Ne pourrait-on pas faire aussi un autre rapprochement entre le portrait qu'à cette époque Victor Hugo nous a donné de Satan et celui qu'il peindra plus tard dans plusieurs de ses œuvres et surtout dans la Fin de Satan. Les Romantiques ont toujours eu une estime particulière pour ce révolté, ce maudit, cet être fatal, fantastique, condamné à souffrir éternellement mais que l'on rencontrait à tous les carrefours des légendes du Moyen Age, que toutes les superstitions ont plus ou moins ré-
(1) Han d'Islande, pp. 552, i6o.
(2) Ibid., pp. 203-207.
(3) Lettres à la fiancée, p. 113, lettre du 2-i décembre 1821.
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habilité. Les Romantiques souvent se sont plu à en faire autant, et, dès Han d'Islande, il semble que Victor Hugo ait été hanté par cette idée. « Les bienheureux diables » et cet ange qui monte de Tenfer au ciel et à qui Ethel ressemble, ne sont-ce pas déjà comme des ébauches de Satan faisant sa paix avec Dieu et regagnant son trône dans les demeures éternelles.
En tous cas, la place de Satan dans Han d'Islande est bien plus importante que celle des anges restés fidèles. A peine Victor Hugo parle-t-il trois ou quatre fois de ces derniers. Dans les Lettres à la fiancée, Adèle était toujours un ange pour Victor, Ethel apparaît dans les destinées d'Ordener « pour ainsi dire comme ces an- < ges qui visitaient les premiers hommes et s'envelop- « paient à la fois de clartés et de mystères. Leur seule « présence révélait leur nature et Ion adorait ( 1 ) . » Fautil voir dans ce dernier mot un simple rappel des Lettres à la fiancée^ ne serait-ce pas plutôt une traduction httérale de certaines expressions de la Bible et une preuve que Victor Hugo à ce moment connaissait et lisait la Bible ? Pour fortifier cette dernière hypothèse, se présente l'allusion que fait Victor Hugo à « Theure inexorable où « l'ange exterminateur lancera les âmes pécheresses dans « les châtiments éternels ( 2 ) . »
Adèle n'était pas seulement pour Victor un ange par la beauté ou les vertus, elle le protégeait, l'encourageait, le guidait, c'était son ange gardien. H n'est donc pas étonnant de trouver chez plusieurs personnages de Han dislande, chez les paysans au moins, un culte particulier pour les esprits chargés par Dieu de veiller sur les hommes. « Vos esprits gardiens vous ont-ils aban- « bandonnés ? ■> dit la femme du bourreau. — « Vous êtes « donc né sans ange gardien ? » répète une autre femme. — « C'était mon bon ange qui le voulait », prétend Guidon. — Musdoemon-Turiaf n'a pas la même foi au même
(1) Han d' Islande, p. 273.
(2) Ibid., p. 120.
degré : « Saints anges du ciel, si vous existez, ayez pitié de moi», invoque-t-il sur le point de mourir (1).
A côté de l'ange gardien, Victor Hugo place le saint protecteur. Guidon, après son ange gardien, invoque « son patron béni ». — Spiagudry implore « les grands saints du Paradis ». Il parle à Ordener « de la sainte que sa mère invoquait en lui donnant le jour ». — Michel Orugix s'adressant à son frère Turiaf qu'il va envoyer dans l'autre monde lui recommande de « prier Dieu et les saints » et de ne songer « qu'au crédit que sans doute il a su se ménager près des saints. » — Wilfrid Kennybol, pour s'excuser d'avoir pris part à la révolte, en donne cette raison : « Un si petit service ne se refuse pas « entre frères qui récitent les mêmes oraisons et chô- « ment les mêmes saints ( 2 ) . »
Mais l'hagiographie et le martyrologe de Victor Hugo renferment de curieuses pages : à part saint Olaûs, roi de Norvège, qui a réellement existé, presque tous les autres saints, que ses personnages invoquent, sont de son invention. Pour s'en convaincre, il suffit de rappeler le nom de quelques-uns : saint Belphégor, saint Hospice, saint Ingolphe, qui est un réprouvé, saint Usbald, saint Usulph, saint Belzébuth, saint Edon. Ceux qui invoquent de pareils protecteurs sont ou des personnages de second ordre, ou des gens que Victor Hugo voue au ridicule ; malgré cela on ne peut nier que, probablement sans mauvais vouloir, il tourne en dérision les vrais saints à qui il donne d'aussi étranges compagnons.
Mais dira-t-on à côté de tout cela, au dessus de cet amour du merveilleux, des superstitions, de cette démonologie ou hagiographie, il y a cependant, semblet-il, un sentiment, une croyance rehgieuses dans Han d'Islande. Un ministre de la religion chrétienne promène à travers le drame sa figure austère, ses sages
(1) Han d'Islande, pp. 141, 335, 407,- 552.
(2) Ibid., pp. 407. 143, 91, 549, 551, 473.
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conseils, un évêque y lient un rôle important, plusieurs des personnages font des actes de piété.
Tout cela est vrai si on étudie ce livre à la surface, mais si l'on approfondit, l'appréciation n'est plus la même. Ce qui frappe le lecteur informé c'est l'élrangeté de la documentation religieuse. Chateaubriand, dans les Martyrs, avait mêlé le christianisme et le paganisme tout en les distinguant parfaitement. Victor Hugo, dans Han d'Islande, a mêlé le catholicisme et le protestantisme jusqu'à les confondre. A première vue, on n'aperçoit pas grand chose du catholicisme. On sait qu'il a été persécuté, mais que maintenant on n'égorge plus pour opinions religieuses ( 1 ) . Spiagudry se charge de nous apprendre que les cénobites catholiques ont souvent des règles singulières (2). L'un de ces bons ermites nous apparaît ou plutôt nous voyons celui qui l'ayant assassiné en a revêtu le froc pour voiler ses crimes, son corps de bête et ses instincts sanguinaires. Il n'y a pas là, semble-t-il, une moquerie intentionnelle chez l'auteur, mais on le dirait presque quand on voit que toutes ses sympathies vont au ministre protestant, Athanase Munder,
Nous sommes en 1699, dans la Norvège, pays que le protestantisme a gagné depuis plusieurs siècles. Or l'église de Drontheim « porte sur sa flèche principale la « croix épiscopale, signe distinctif de l'évêché luthérien «de Drontheim (3).» L'évêque a un palais épiscopal des habits épiscopaux, un trône pontifical ( 4 ) . Il parle, il agit comme parlerait et agirait un évêque catholique.
(1) Han d'Islande, p. 198.
(2) Ibid., p. 187.
(3) Ibid., p. 33. Nous ne croyons pas qu'une église^ même catholique, porte sur sa flèche la croix épiscopale. Drontheim, était d'ailleurs autrefois un siège archi-épiscopal catholique. Victor Hugo a beaucoup de sympathie pour les évoques. Nous entendons parler de l'évêque Isleif qui a fait l'histoire d'Islande (p. 25), de l'évêque Spollyson qui exerçait la charge d'inspecteur des Universités (p. 34), de l'évêque de Boglum, de celui de Scalholl en Islande (p. 515), de "Turmeryn, évêque de Maëstricht (p. 188). Il est vrai qu'ils sont plutôt tournés en dérision.
(4) Han d'Islande, pp. 520, 463, 464.
Avant d'ouvrir une cassette, il la bénit ( 1 ) . On pourra dire que les luthériens ont gardé en Norvège la hiérarchie catholique, mais cet évêque n'a rien d'un luthérien, il n'en a que le nom : tout son extérieur, ses gestes mêmç rappellent le catholicisme.
Il n'en va pas autrement d'Athanase Munder : il nous apparaît, dans la tour de Nychol Orugix, revêtu d'habits religieux, portant « l'habit noir et la chevelure ronde des ministres luthériens. > Sa croix cache la potence. Il exerce un ministère de charité en demandant et en obtenant la grâce de douze condamnés. Son humilité et son onction touchent Ordener : la patience et la prière, les seules armes de Dieu, sont ses seuls moyens de défense ( 2 ) . Nous le retrouvons plus tard venant offrir les derniers secours de la religion à Ordener. Il tire de son sein un crucifix noir qu'il pose sur une sorte d'autel, et, près du crucifix, il pose une bible ouverte. Tout ce qu'il sait dire à Ordener c'est que Dieu est bon, que Dieu est fort. Se prêtant volontiers au désir d'Ethel et d'Ordener, il accomplit « la douce et redoutable cérémonie » qui légitime leur amour. Avant de quitter Ordener, comme dernière parole de consolation, il ne trouve rien de mieux que de lui demander sa bénédiction ( 3 ) .
Habiller un évêque ou un prêtre n'est pas chose difficile, et pourtant Victor Hugo n'a pas réussi parfaitement ; mettre dans leur bouche les paroles qui conviennent, surtout lorsqu'il s'agit de mort et d'éternité, offre plus de difficulté. Athanase Munder se tait en face d'Ordener, et l'évêque de Drontheim récite les psaumes de la Pénitence ( 4 ) .
Ces deux ministres pratiquent évidemment les vertus de charité : le dévouement ne leur fait pas défaut, ni là croyance en Dieu, mais en dehors de là nous igno-
(1) Han d'Islande, pp. 464, 530.
(2) Ibid.. pp. 147, 152, 163, 190-191.
(3) Ibid., pp. 591 à 595,
(4) Ibid., p. 487.
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rons tout de leurs sentiments et de leurs idées religieuses. Ils ne sont ni pasteurs protestants, ni prêtres catholiques, malgré l'habit mi-catholique, mi-protestant, qui cache leur nullité religieuse.
Une preuve encore que Victor Hugo est ignorant de religion nous est fournie par Schumacker. Parlant d'Ordener, il dit: < Qu'il se marie jeune...; au moment de « sa disgrâce, on ne lui reprochera pas du moins d'avoir « ambitionné le chapeau de cardinal ( 1 ) . » L'allusion est évidente à une accusation portée contre lui, Schumacker, au moment de sa disgrâce. Si Victor Hugo avait eu la moindre idée de ce qu'est un cardinal, il n'aurait pas prêté au protestant Schumacker ce mot et cette allusion qui font au moins sourire de pitié tout protestant et tout catholique instruit.
Que penser des idées et de la science religieuses des personnages de Han d Islande ?
Prenons d'abord ceux de second ordre qui, nous l'avons vu, ont une si grande dévotion pour les saints, les anges ou le diable. Ils ne manquent aucune occasion de faire étalage de leurs connaissances bibliques ou évangéliques. Leur science est courte ou manque d'àpropos, mais ils n'en ont cure. Ils parlent volontiers de l'échelle de Jacob, d'Absalon, du gibet d'Aman, de la scie de saint Joseph, du calice de Jésus, du baiser d'Iscariote, de la croix du Bon Larron, de la Vraie Croix, de la vipère qui mordit saint Paul, de l'Apocalypse, d'Astaroth et de l'Antéchrist, de la Trompette du Jugement dernier (2). L'auteur veut-il faire étalage de sa science religieuse, on le dirait, mais on peut affirmer avec encore plus de raison que toutes ces allusions, qu'il s'est amusé à semer dans son livre, prouvent simplement son amour des événements ou des péril) Han d'Islande, p. 107.
(2) Han d'Islande, pp. 538.157, 151, 541, 157, 468, 547, 247, 92, 74, 137 et 145. A propos de la Vraie Croix, Victor Hugo raconte une histoire odieuse et plus qu'invraisemblable. Le roi Verniond, prétend Spiagudry, lit rôtir avec du bois de la Vraie Croix les mamelles de Iste Etheldera.
sonnages extraordinaires, et non la présence chez lui d'idées religieuses. Quand, a-t-on dit, la religion perd du terrain, on voit apparaître tout un fond de paganisme superstitieux, les rêveries de l'hypnotisme, de la magie, de la sorcellerie ( 1 ) . Les personnages de Han d'Islande, comme d'ailleurs celui qui les a créés, seraient certainement une preuve nouvelle de cette assertion.
Dans deux ou trois circonstances, ils font cependant des actes religieux. Les rebelles traversent les montagnes du Drontheimus portant pour enseigne une haute croix de bois. Ils marchent gravement et en cadence avec une régularité plus religieuse encore que militaire, sans autre chant de guerre que les psaumes et les cantiques de la Bible (2). La couleur locale est ici assez bien observée, il faut l'avouer pour une fois, et l'on croirait voir défiler, à une autre époque et sous un autre climat, les Camisards du midi de la France. Le tableau est franchement protestant. Mais nous sommes encore ici en présence d'une peinture toute extérieure : Victor Hugo n'a pas pénétré l'âme de ces personnages, il ne nous la montre pas parce qu'il ne la connaît pas.
Mais Victor Hugo, dira-t-on, n'a pas pris, pour exposer ses idées religieuses, de semblables personnages ; c'est ailleurs, c'est auprès des héros de son roman qu'il faut chercher. Soit, mais du premier coup nous sommes obligés de faire une sélection. Victor Hugo a voulu opposer le vice à la vertu ; tous ceux qui incarnent le vice n'ont qu'un but : satisfaire leurs passions et tout le reste leur importe peu. Il nous faut donc laisser de côté le comte d'Ahlefeld et la comtesse, sa femme, et Musdoemon, leur âme damnée. Inutile d'interroger le lieutenant d'Ahlefeld : sa préoccupation unique est de lire le nouveau roman de France ou de connaître la dernière mode. Han d'Islande est un monstre enfanté par un roman-
(1) Maurice Barrés, Discou7'S à la Chambre des députés, 16 janvier 1911.
(2) Han d'Islande, pp. 390-391.
tisme amoureux de l'extravagance. C'est à peine s'il a forme humaine, en tous cas il n'a aucune trace de culture religieuse. Une réflexion cependant s'impose : tous ces personnages voient à un moment donné leur rêve s'écrouler sous la poussée d'une main vengeresse ; en est-il un seul dont la tête s'incline pour reconnaître la puissance supérieure qui les châtie, je ne le crois pas. Ils bravent plutôt d'un air farouche le destin ou Dieu, et ils attendent impassibles presque, ou odieusement lâches, le châtiment qu'ils ont mérité.
Il ne nous reste donc plus que trois figures intéressantes qui symbolisent la vertu en lutte continuelle avec le malheur et le vice.
Schumacker, aigri par le malheur, est devenu misanthrope. Il hait les hommes parce qu'il leur a fait du bien et qu'ils lui ont fait du mal, il les exècre parce qu'ils sont fourbes, ingrats, cruels. Il n'a qu'un seul amour au cœur, celui de sa fille, de cette Ethel qui grandit, pauvre fleur étiolée, à l'ombre de son cachot. La vue de Han d'Islande et ses propos sanguinaires changent son cœur « noble et grand ». Il cesse d'être l'ennemi des hommes ( 1 ) . Une dernière transformation s'opère, produite, à ce qu'il semble, par la noble conduite d'Ordener. Schumacker a tant maudit dans sa vie qu'il saisit sans examen toutes les occasions de bénir. Ordener et le général Lévin qui lui apportent sa grâce font qu'il se prend à aimer les hommes. Mais le bonheur ébranla son âme qui bientôt « alla jouir d'un autre bonheur et d'une autre liberté (2). >^
Nous ne nous attarderons pas à montrer ici l'absence de psychologie. Le portrait de Schumacker, comme celui de presque tous les personnages de Victor Hugo, est dessiné d'un seul coup de pinceau et nous n'y trouvons pas ces nuances délicates qui pourraient en faire le charme. Mais si nous l'étudions du point de vue reli-
(1) Han d'Islande, pp. 521-523.
|i) Ibid., pp. 5G.^-o67.
gieux, nous n'apercevons dans Schumacker aucun de ces sentiments, aucune de ces pensées que nous serions en droit d'attendre. Abandonné des hommes, condamné par eux, il ne lève jamais son regard vers le ciel, il n'a aucun recours vers Celui qui guérit les plaies, soulage toutes les douleurs, récompense la vertu méconnue. Le regard de Schumacker ne vise pas au delà des murs de sa prison, il contemple une vision intérieure, celle de ses honneurs perdus. Pourquoi l'auteur ne lui a-t-il pas donné un horizon plus étendu, plus réconfortant ? Ne semblerait-il pas convenable aussi que de son cœur jaillisse un cri de reconnaissance vers Celui qui répare les injustices des hommes. Victor Hugo nous dit bien qu'après sa mort Schumacker alla jouir « d'un autre bonheur et d'une autre liberté », mais a-t-il fait quelque chose pour les obtenir, les a-t-il même désirés, nous n'en savons rien.
On serait tenté de croire que Victor Hugo partage le préjugé vulgaire : la religion est inutile aux hommes, elle est bonne seulement pour les femmes. Commue Schumacker, Ordener en effet à aucun instant n'est mû par un sentiment vraiment religieux.
Dans trois ou quatre circonstances, Victor Hugo le met et par le fait lui-même est en contact avec la religion, puisque Ordener c'est lui. Au commencement du roman, Ordener vient de quitter Schumacker, il est dans l'antichambre solitaire du prisonnier, la salle est obscure, il ouvre une porte, se trouve dans un immense corridor éclairé seulement par la lune. Les lueurs nébuleuses de celle-ci tombaient par intervalles sur les vitraux étroits et élevés et dessinaient sur la muraille opposée comme une longue procession de fantômes qui apparaissait et disparaissait simultanément dans les profondeurs de la galerie. Le jeune homme se signe lentement. Est-ce la religion qui le pousse à tracer le signe sacré de la Rédemption, nous n'osons le dire et nous serions plutôt porté à croire à un vague sentiment de frayeur ou de superstition en présence de ces fantômes
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que Victor Hugo aime souvent à faire défiler devant le lecteur.
La scène qui suit ne manque ni de fraîcheur ni de poésie. Ordener se trouve vis à vis d'Ethel en prières. Pour le moment ne regardons qu'Ordener. « Il tressaillit « et fut prêt à défaillir car il reconnut celle qui priait. « Il s'éloigna dans la galerie, il respecta cette vierge « qui s'entretenait avec le ciel ; la prière est un grand « mystère et son cœur était rempli malgré lui d'un ra- « vissement inconnu mais profane. >
La porte de l'oratoire se ferma... une lumière et une femme blanche dans les ténèbres vinrent de son côté. « Il s'arrêta, car il éprouvait une des plus violentes « émotions de la vie ; il s'adossa à l'obscure muraille ; « son cœur était faible et les os de ses membres s'en- « tre-choquaient dans leurs jointures, et, dans le silence « de tout son être, les battements de son cœur reten- « tissaient à son oreille ( 1 ) . »
Evidemment, comme l'a démontré M. Christian Maréchal (2), il y a là un souvenir vécu, probablement le rappel d'une scène entre Victor et Adèle, et ce fait donne à cette page encore plus de valeur. Victor-Ordener tressaille, il est prêt à défaillir, car il reconnaît celle qui prie, Adèle-Ethel. Qu'éprouve-t-il ? D'abord un sentiment de respect en présence de cette vierge qui s'entretient avec le ciel, car la prière est un grand mystère. Nous serions heureux de voir Victor Hugo nous expliquer ce mot un peu trop général et trop vague. Nous comprendrions très bien Ordener unissant sa prière à celle d'Ethel. Il n'en est rien : Victor Hugo, soit par timidité, soit par ignorance (3), ne nous dit point ce qu'il
(1) Ilan d'Islande, pp. 52-53.
(2) Lamennais et Victor Hugo, in 8, Savaote, pp. 30-31. Remarquons simplement en passant que nos conclusions seront à l'opposé ou presque de celles de M. Christian Maréchal. La raison en est simple : il n'a pas utilisé dans cette page de Han d'Islande certaines parties qui ont à nos yeux une grande importance, cette phrase par exemple, « il fut saisi d'un ravissement inconnu, mais profane ».
(3) Victor Hugo, à cette époque, en diverses circonstances, avoue lui-même son inconipéteDce en matière religieuse. Mais, suit en composant ce morceau.
entend par là, et chez Ordener le respect fait place à un autre sentiment, à un ravissement Inconnu, mais profane, car c'est un ravissement produit par l'amour, Victor Hugo sait admirablement bien revêtir une idée toute profane d'un vêtement religieux, c'est tout ce que cette page nous permet de conclure, en ne considérant du moins que la conduite d'Ordener ( 1 ) .
Ordener agit-il autrement en présence d'Athanase Munder ? Il ne lui manque certes pas de respect, mais il a peu de confiance dans la fameuse passe que lui remet le ministre protestant. C'est par un souvenir virgilien qu'il répond aux offres qu'on lui fait. « Dieu veuille « que votre désir soit exaucé ! Merci. Pourtant, ajoute- « t-il, mettant la main sur son sabre, je portais mon droit « de passe à mon côté ( 2 ) . » Il sera obligé plus tard de reconnaître son tort, mais là encore on attendrait une autre formule que cette phrase plus ou moins philosophique : « Je respectais trop peu l'avenir, il m'en a pu- « ni en me montrant sa puissance supérieure à la mien- « ne (3).> Quelle peut bien être cette puissance de l'avenir I
A la fin du roman, Ordener sacrifie sa vie à l'honneur du père de sa fiancée. Condamné à mort après son mensonge héroïque, il est seul dans sa prison, non plus
soit du moins avant de l'imprimer, il aurait pu aller chercher des inspirations auprès de Lamennais. Avec lui et après lui il nous aurait dit ce qu'est la prière et quels en sont les eflfets, il ne se serait pas contenté d'un mot vide de sens. Lamennais en effet a donné dans le Défenseur (t. m, liv.37, pp. 481- 48o, 9 décembre 1820) quelques pages excellentes sur la prière, pages qu'il a composées pour servir de préface au Paroissien de la bibliothèque des dames chrétiennes.
(1) Ne pourrait-on pas rapprocher du mot de Victor Hugo, « la prière est un grand mystère », ce que son frère Abel disait à peu près à la même époque dans le Conservateur Littéraire : « L'homme qui aime le genre romantique... « aime généralement la religion, non parce qu'elle est vraie et consolante, « mais parce qu'elle est mystérieuse'. Aussi toule religion incompréhensible « lui convient-elle ». {Conservateur Littéraire. 31 mars 1821. t. in, livrais. 30. p. 376, à propos du roman Le Petit Pierre de Jean Chrétien Spietz).
(2) Hati d'Islande, p. 191. Mézence avait dit avant lui :
Dextra mihi deus et telum, quod missile libre, Nunc adsint !
ViRG. Enéid. IX, 773-774.
(3) Han d'Islande, p. 501.
en face des rêves de son amour, mais en présence d'une réalité brutale, la mort, qui dans quelques instants va le séparer d'Ethel et le jeter sur un autre rivage. Songet-il à l'au-delà de la vie .' Il se pose, d'après Victor Hugo, une brève interrogation qui reste sans réponse. « Qui « sait d'ailleurs ce qui est derrière la mort ? » Est-ce bien la question de quelqu'un qui cherche la vérité, n'estce pas plutôt le souvenir d'un écolier qui a lu Montaigne et les philosophes. En tous cas, la pensée d'Ordener ne reste pas longtemps sur les hauteurs de la philosophie, elle revient immédiatement à Ethel. « Qui sait si les « âmes délivrées de leur prison matérielle ne peuvent « pas quelquefois revenir veiller sur les âmes qu'elles « aiment, commercer mystérieusement avec ces douces « compagnes encore captives, et leur apporter en secret « quelque vertu des anges et quelque joie du ciel ( 1) ? »
Victor Hugo cependant croit à l'existence d'un Dieu qui récompense et châtie. Parfois son affirmation est d'une netteté absolue : « La vertu serait une grande dé- « mence si derrière les hommes, il n'y avait Dieu. > — <^ Quelque secret que soit leur entrelien Hasfeld et Mus- <: doemon)... il y a toujours deux insupportables témoins, « Dieu qu'ils ne voient pas et la conscience qu'ils sen- « tent ( 2 ) . » D'autrefois il hésite et craint de donner un nom à l'être dont la main mystérieuse se révèle à nous dans ce que les hommes appellent le hasard, la fortune, le sort, la destinée ( 3 ) .
Ordener, au seuil de l'éternité, ne pense guère à ce Dieu ni à cette main mj'stérieuse. Victor Hugo, qui n'a pas su donner à Athanase Munder le langage qui convenait à son état, n'a pas su non plus donner à Ordener
(1) Han d Islande, p. 493.
(2) Ibid.. pp. 129 et IbO.
(3) Ibid., p. 314. « Oui, une raison profonde se dévoile souvent dans « ce que les hommes nommfnt hasard. Il y a dans les événements com- « me une main mystérieuse qui leur marque, en quelque sorte, la voie et le « but. On se récrie sur les caprices de la fortune, sur les bizarreries du sort, « et tout à coup il sort de ce chaos des éclairs effrayants ou des rayons mer- « veilleux. et la sagesse humaine s'humilie devant les hautes leçons de la « destinée. »
les idées qui convenaient à sa situation. On attendrait un retour sur sa vie passée de la part de celui qui va bientôt rendre ses comptes, non plus aux hommes qu'il a pu tromper, mais à Dieu qui connaît ses pensées les plus secrètes.
Victor Hugo, qui nous décrit minutieusement la prison et le prisonnier, ne peut nous dire qu'une chose de ce dernier : « il rêve délicieusement », « il se juge lui-même avec un saint ravissement. » La psychologie du romancier est, on le voit, bien primitive. Il y a pour lui deux classes d'êtres : les méchants, pour qui la mort est hideuse, « au dernier moment, Fenfer se révèle à l'âme perverse qui a rêvé le néant ( 1 ) », et les bons qui comme Ordener ont pratiqué la justice, la charité, le dévouement à l'égard de leurs semblables. Le ciel est pour eux. Ont-ils des devoirs envers leur créateur V Victor Hugo s'en désintéresse complètement, semble-l-il. Les ont-ils remplis? Victor Hugo n'en a souci. Dans son ciel, Dieu tient d'ailleurs bien peu de place et l'amour passe avant lui. Au moment où Ordener part pour l'échafaud nous savons qu'il a prié, mais qu'il a surtout rêvé dans sa prison : il se sent fort de la force que donnent Dieu et l'amour. Rien d'étonnant : quelques instants auparavant il avait serré son Ethel sur sa poitrine. Le senti- « ment de sa mort prochaine mêlait quelque chose de « solennel à son ravissement et il s'emparait de son « Ethel comme s'il en eût déjà pris possession pour « l'éternité ( 2 ) . » L'expression est évidemment plus réaliste que l'idée, car à ne prendre que la première, ne diraiton pas que le ciel de Victor Hugo emprunte quelquesuns de ses caractères au paradis de Mahomet.
En résumé, Ordener est-i) chrétien ? On n'oserait l'affirmer. Le portrait que Victor Hugo trace de lui, les réflexions personnelles que l'auteur ajoute çà et là de son propre fonds, nous le représentent tout au plus com-
(1) Han d'Islande, pp. o51-n?ii'.
[-2) Ibi.i.. p. 494.
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nie un déiste, croyant en un Dieu-Providence qu'il n'ose toujours nommer, en un Dieu qui châtie les méchants ici-bas et au-delà et donne aux bons, qui ne se sont guère occupés de lui, une récompense dont la nature n'est pas clairement définie et qui nous semble bien terrestre.
Ethel, peut-être parce qu'elle est femme, peut-être aussi parce qu'à côté d'Ordener-Victor, elle nous représente Adèle, est plus religieuse ou du moins a plus de sentimentalité religieuse. Elle n'a rien d'une protestante, c'est la catholique Adèle que Victor Hugo a peinte, empruntant çà et là quelques couleurs au Génie du Christianisme et aux Martyrs, couleurs dont par ignorance il ne connaît pas la valeur et qui par conséquent nous choquent. Ethel, comme Adèle, fait matin et soir sa prière, ou du moins elle prie matin et soir pour le roi sans le connaître ( 1 ) . Elle lit à son père TEvangile pour qu'il ne doute pas du ciel ( 2 ) . Une protestante, il nous semble, parlerait plutôt de la Bible.
Victor Hugo nous fait assister avec Ordener à sa prière et le spectacle, tout à fait romantique, manque absolument de vérité. N'oublions pas qu'avec son père elle est enfermée dans la prison d'un château fort. Pénétrons à la suite d'Ordener. Une porte est entr' ouverte : une jeune fille agenouillée dans un oratoire gothique récite à demi -voix les litanies de la Vierge : oraison simple et sublime où l'âme qui s'élève vers la Mère des Sept Douleurs ne la prie que de prier (3). Qu'Adèle récite les litanies de la Sainte Vierge, soit, nous le comprenons facilement, mais il n'en va pas de même avec Ethel protestante qui certainement ignore cette prière. Faut-il s'en étonner ? pas trop certes, car dans un autre endroit une vieille ne s'écrie-t-elle pas : « Gloire à la Sainte Mère de Dieu (4). > Cette vieille, si la couleur locale était respectée, ne devrait pas plus croire à
(1) Han d' Islande, p. So.t.
(2) Ibid., pp. 57 et 398.
(3) Ibid., p. 52.
(•4) Ibid., p. 227.
la maternité divine de la Vierge qu'Ethel ne devrait invoquer la Mère des Sept Douleurs.
Victor Hugo continue : à voir Ethel, on eût dit « une « vierge des rives de Chypre ou des campagnes de Tibur, « revêtue des voiles fantastiques d'Ossian et prosternée « devant la croix de bois et l'autel de pierre de Jésus. » Quel mélange de souvenirs païens, romantiques et chrétiens !
Ethel prie pour son père, puissant tombé, vieux captif abandonné, et elle récite à haute voix le psaume de la délivrance. Elle prie, sans le nommer, pour Ordener, et elle récite « le cantique de la sulamite, l'épouse qui « attend l'époux et le retour du bien-aimé ( 1 ) . »
Victor Hugo ne nous dit point ce qu'il entend par le psaume de la délivrance. Il l'ignore très probablement et nous l'ignorons à sa suite. Nous savons mieux ce qu'est le cantique de la sulamite: il s'agit évidemment ici du cantique des cantiques. Nous ne pensions pas que ce fut une prière, en tous cas elle serait un peu longue. Psaume de la délivrance, cantique de la sulamite, Victor Hugo a lu ces noms quelque part dans Chateaubriand ou ailleurs, il n'en a pas très bien compris le sens, mais ils allaient bien à la scène qu'il composait et il les a employés sans en demander davantage.
Cette prière, à laquelle nous venons d'assister, suppose évidemment des sentiments religieux chez Ethel, mais Victor Hugo s'est contenté de nous les faire entrevoir, car dans le reste du roman Ethel ne nous apparaît plus que comme une fille aimante et dévouée, une amante tantôt éplorée, tantôt ardente et courageuse Jusqu'à l'héroïsme. Ce n'est point en effet, comme on pourrait le supposer, une timide enfant. Sans transition, ce qui est peut-être un défaut d'observation psychologique, défaut que l'on rencontre dans les femmes crées par Victor Hugo, elle passe des faiblesses féminines aux résolutions viriles. Ethel, à la suite d'Ordener, gravit avec courage
(i) Uaii d'hlande, p. o2.
les âpres sommets du renoncement. Ordener, pour sauver le père de sa fiancée, est prêt à donner sa vie ; pour arracher Ordener au supplice, Ethel ne balance pas un instant, elle consent à extirper de son cœur un amour qui est tout pour elle : c'est elle qui va conseiller à son amant d'épouser la fille du grand chancelier, Ulrique d'Ahlefeld. Cette force de caractère ne l'abandonne pas un instant : c'est elle qui propose à Athanase Munder de bénir dans la prison son union avec Ordener Guldenlew, son seigneur.
Cette scène, cette union nous semblent comme une ébauche de la scène et de l'union qui terminent Hernanf. Ethel parle elle aussi « de la destinée fatale »,de la « contagion de son malheur. » — « Tu daigneras permet- « tre, Ordener, mon seigneur, à celle qui n'aurait pu « être la compagne de ta vie, d'être la compagne de ta « mort ; car tu m'aimes assez, n'est-il pas vrai, pour « n'avoir pas douté un instant que je n'expire en mê- « me temps que toi. » — « Tu ne sais, ami, ce que je « ferai. — je me placerai aux fenêtres du donjon de « manière à te voir monter sur l'échafaud, afin que
< nos âmes s'envolent ensemble vers le ciel. Si j'expire « avant que la hache ne tombe, je t'attendrai ; car nous
< sommes époux, mon Ordener adoré, et ce soir le cer- « cueil sera notre lit nuptial ( 1 ) . »
L'amour et la souffrance délivreront-ils l'âme d'Ethel de sa prison de chair, ou bien le poison leur viendra-t-il en aide ? Victor Hugo ne le dit point ; mais nous pencherions volontiers pour la seconde solution. Relisons maintenant quelques vers de la dernière scène d'Hernani, et les rapprochements vont s'imposer d'eux-mêmes. Dona Sol vient de boire une partie de la fiole empoisonnée ; elle s'adresse à Hernani, puis à ^son oncle.
Ne te plains pas de moi, je t'ai gardé ta part.
( I ) flan d' lalnnde, pp. nO:j-.ï(U.
Tu ne m'aurais pas ainsi laissé la mienne
Toi ? Tu n'as pas le cœur d'une épouse chrétienne.
... Vers des clartés nouvelles Nous allons tout y l'heure ensemble ouvrir nos ailes. Partons d'un vol égal vers un monde meilleur Un baiser seulement, un baiser !...
... Mort ! non pas ! nous dormons.
Il dort. C'est mon époux, vois-tu. Nous nous aimons. Nous sommes couchés là. C'est notre nuit de noce (1).
Le poète dramatique, en 1829, prête à l'épouse chrétienne des sentiments qui n'ont germé que dans son propre cerveau, mais ne trouvons-nous pas, dès 1821, chez le romancier, les mêmes idées qui ne s'expriment peut-être pas avec la même netteté, mais qu'il est possible cependant de deviner sous la magie des phrases.
Ethel, qui au début nous apparaît comme une chrétienne, n'est plus à la fin qu'une amoureuse qui, peu soucieuse des devoirs de la religion, ne songe qu'à son amant pour mourir en même temps que lui.
De cette étude sur Han dlslande, tirons une dernière conclusion. Victor Hugo, en 1833, nous dit que « ce livre, « œuvre naïve avant tout, représente avec quelque fidélité «l'âge qui l'a produit (2).» Nous souscrivons volontiers à cette affirmation.
Victor Hugo a mis dans cet ouvrage son amour pour Adèle, ses souvenirs d'enfance et de jeunesse, son érudition un peu écolière. Les personnages de ses pièces de théâtre ou de ses romans, qui s'ébauchaient dans son imagination de jeune homme, y apparaissent grossièrement dessinés, avec des contours vagues et imprécis, mais ils existent, quoiqu'ils n'aient pas encore cette vie abondante qu'il leur donnera plus tard. Han d'Islande renferme enfin comme un brouillon de certaines scènes, un essai un peu gauche de certaines situations.
(1) Hernani. acte \^ scène VI, pp. 1H6. loT. 138.
(2) Han d'Islande, préface de 1833. p. 3.
L'auteur évidemment s'y révèle aussi. Il a brodé son intrigue d'amour sur un fonds très moral, la récompense de la vertu et le châtiment du vice. Mais qui va châtier ou récompensera C'est une main mystérieuse, puissance que parfois il n'ose nommer : ailleurs c'est un Dieu dont il reconnaît l'existence.
Mais l'imagination de Victor Hugo l'entraîne fort loin quand il s'agit de peupler le monde que ce Dieu habite. Le merveilleux dont il entoure la divinité ne fait guère figure chrétienne : démonologie, angélologie, hagiographie sont parfaitement fantastiques. Les personnages qui, pour respecter la couleur locale, devraient être protestants, sont plutôt catholiques, mais d'un catholicisme de l'invention de Victor Hugo: preuve qu'en 1821, disons même en 1823, Victor Hugo était fort ignorant de la rehgion qu'il était censé pratiquer, qu'il ne connaissait ni les usages et coutumes, ni les dogmes chrétiens, et qu'il construisait catholicisme et protestantisme à sa guise, d'après les fantaisies de son imagination romantique.
Influence des Idées a la Mode et des Amis
§ Iinfluence des idées a la mode
Pour bien connaître Victor Hugo à cette époque, pour apprécier sainement l'état de son âme, nous avons besoin de savoir dans quelle atmosphère d'idées et de sentiments il s'est trouvé, ce que l'on pensait autour de lui, quelles théories ont pu faire impression sur lui et le pousser vers le catholicisme, et par conséquent quel fut le degré d'originalité et de personnalité de ses convictions. Pour cela il nous faut consulter les journaux, les revues qu'il lisait, les articles écrits par ses amis. Ceux-ci, plus modestes que lui, ont reflété plus fidèlement leur époque sans la troubler par des éléments personnels ; leurs convictions ont plus de sincérité car ni le désir de la gloire, ni le souci de leur réputation ne les ont portés à varier, à changer, à masquer leurs intimes pensées.
Nous avons parcouru la plupart des journaux ou des revues imprimées de 1819 à 1823 et que Victor Hugo pouvait lire ; partout nous avons trouvé, énoncée avec une force plus ou moins grande mais toujours avec une netteté saisissante, une idée, qui sous les diverses formes qu'elle prend, peut s'énoncer ainsi : Pour avoir du talent ou du génie, il faut être royaliste et religieux. Seuls ont une valeur les écrivains qui sont royalistes et
religieux, tous les autres sont nuls, ne comptent pas, et les journaux et les revues appuient leur assertion par des exemples nombreux.
Au commencemenl, on parle de l'union de la religion et de la monarchie. On célèbre la restauration du trône et de l'autel. La Quotidienne ( 1 ) est heureuse de rappeler une parole de Chateaubriand : « Personne plus que « moi n'admire la Sainte Alliance... mais il est une « alliance plus sainte, plus nécessaire, c'est l'alliance avec « Dieu. Elle seule peut nous sauver. » Le vicomte de la Rochefoucauld s'exprime à peu près dans les mêmes termes : « La religion de nos pères peut seule réparer <■<■ les maux causés par l'irréligion du temps. La reli- « gion et la monarchie sont plus que jamais devenues « inséparables en France où l'homme religieux est né- <; cessairement monarchique ( 2 ) . »
Abel Hugo, dans le Conservateur Littéraire, transportait la question sur le terrain des lettres. Il était d'avis évidemment d'unir la royauté et la religion. « Au reste, « disait-il, une chose nous a frappés dans notre âge de « lumières, c'est que tous nos hommes de talent sont « religieux ( 3 ) . ;>
Lamartine, par ses Méditations poétiques, en était une preuve, et Genoudc, l'ami de Lamennais, se chargeait de le montrer dans le Conservateur et de mettre bien en lumière l'idée ébauchée par Abel Hugo. H commençait par rappeler, pour appuyer sa thèse, une parole de Fénelon : « La poésie est plus sérieuse et plus utile que le <' vulgaire ne le croit. La religion l'a consacrée à son « usage dès l'origine du genre humain ». Puis il faisait le procès de lord Byron, '; incontestablement poète par « l'expression... mais qui a mis en vers l'âme d'un
athée. > La transition venait ensuite tout naturellement.
Plus heureuse que l'Angleterre, disait-il, la l'rance voit
(1 ) La quotidienne, 9 octobre 1819, article signé R. (J) Journal des Débats, 15 novembre 1819.
(3) Conservateur Littéraire, t. I, liv. 3. p. 392, 15 janvier 1820. Article sur la Panhypochrisiade de Népomucùne Lemercier.
« aujourd'hui s'élever dans son sein un poète qui puise « ses inspirations dans la religion, véritable source de « lumière et de vie. Ce poète est M. de Lamartine... « ISEpïtre à Lord Bijron... exprime en vers admira- « blés le système magnifique du christianisme, réponse « éternelle au désespoir de l'athée... C'est le plan de « l'Evangile que M. de Lamartine développe dans une « éclatante poésie... M. de Lamartine est une preuve « de plus à quel point se lient les saines doctrines en « religion, en politique, en littérature... - Genoude rendait en terminant ses hommages au génie, qui se transformait chez Lamartine en « ange de lumière ( 1 ) . »
Chateaubriand et La Rochefoucauld, occupés surtout de politique, voyaient d'abord la liaison entre les théories religieuses et les opinions monarchiques. Abel Hugo et Genoude, hommes de plume, réunissaient dans le même faisceau la religion, la politique et la littérature.
Saint-Victor, dans le Défenseur, quelques mois plus tard, va reprendre le même thème pour lui donner une ampleur plus grande. Il consacre au moins vingt pages et deux articles aux Méditations de Lamartine (2). Il s'inspirait, comme Genoude, de la pensée de Fénelon et il s'attachait à prouver longuement que « la poésie « fut, dans son principe, le langage religieux ; et les « poètes sublimes, qui chantèrent les louanges du vrai « Dieu la portèrent, dès les premiers temps, à sa plus « haute perfection. » — La poésie, en dehors du peuple hébreu, était païenne sans cesser toutefois d'être re- « ligieuse ». — « Les poésies les plus licencieuses con- « servaient un caractère religieux et la poésie, sacrée « dès son origine, n'avait point cessé de l'être pour s'être « abaissée jusqu'à célébrer les passions humaines les plus « honteuses, par la raison qu'il n'était point de passion « qui n'eut été déifiée. »
(1) Conservateur, t. VI, liv. 76, pp. 508-513, y luais 18l*u.
(2) Le Défenseur, t. I, liv. 7, avril-mai 1S20, pp. 344-354 et t. II, liv. 16, juillet 1820, pp. 106-119.
De l'antiquité il passait au Moyen-Age : « Ces siècles non lettrés eurent aussi leur littérature : ils curent des poètes, puisque la poésie est une langue qu'il est naturel à l'homme de parler ; et par une inspiration non moins naturelle, ce fut dans le Christianisme que ces poètes cherchèrent d'abord leurs sujets et qu'ils puisèrent leur merveilleux. » Il apportait alors ses preuves. Les poésies sacrées du Moyen-Age retentissent encore dans nos temples, affirmait-il ; quand ces poètes i,n'ossiers traitent des sujets profanes, ils font intervenir les saints du Paradis ; leurs fictions prennent leur source dans les croyances du christianisme. Leurs inventions dramatiques sont tirées des livres saints, des mystères les plus augustes de la religion.
Du Moyen-Age Saint-Victor passait à la Renaissance qui suivit un double courant. Quelques esprits supérieurs dans l'épopée transportèrent dans des chants inspirés par la religion les beautés de la poésie. La foule des rimeurs au contraire se prosterna devant les divinités riantes et fabuleuses de l'antiquité ; parfois même ils firent un mélange bizarre des divinités profanes avec les mystères les plus augustes de la religion du vrai Dieu, mais ces ouvrages monstrueux achevèrent de prouver « combien la poésie est essentiellement religieuse. » Au xviie siècle, les faux dieux triomphent et leur victoire fut fatale à la poésie car les chants des poètes « jadis sacrés ne parurent plus aux yeux des gens sen- « ses qu'un frivole amusement. > — « Boileau se fit l'a- « pôtre de cette hérésie littéraire », mais « sa raison su- ' périeure le préserva dans ses propres écrits du danger « des fausses doctrines qu'il venait de consacrer. ;
Saint-Victor commençait son second article en essayant de prouver que Boileau combattit lui-même ses propres doctrines et affirma que la poésie ne vit que de foi.
Une merveille absurde est pour moi sans appas ; L'esprit n'est point ému de ce qu'il ne croit pas.
Il s'efforçait aussi de montrer que la religion imprégnait les poésies païennes de Racine. Sa démonstration se faisait plus évidente alors qu'il parlait de J.-B. Rousseau.
Un court aperçu sur le xyiif siècle permettait à Saint- Victor de faire une excursion en pays étranger et d'étudier, chez les Allemands et les Anglais, la tentative « de « créer un merveilleux nouveau avec des contes de re- « venants et cette espèce de merveilleux que l'on doit « au génie des nourrices et des vieilles femmes. > Ils ne purent qu'exciter la pitié des gens raisonnables.
Il revenait en France avec le genre descriptif. Delille, dont l'un des meilleurs ouvrages est la traduction d'un poème religieux, fut entraîné comme malgré lui par le fatal esprit de son siècle, esprit éminemment anti-poétique. Rompant la chaîne qui unit le présent au passé, le xviiie siècle, s'enfermant stupidement dans le cercle aride de la raison humaine, a enfanté des erreurs monstrueuses dont il n'y avait point eu jusqu'alors d'exemple parmi les hommes.
Saint-Victor avait ainsi parcouru toute l'histoire de la littérature, pénétré de cette idée qu'elle doit être avant tout chrétienne si elle veut être vraiment poétique. Il arrive enfin au xixe siècle et il salue la génération croyante qui s'élève au milieu des ravages que fait encore l'athéisme ; elle est destinée à se fortifier dans le bien par le spectacle même du mal et de ses effets prodigieux. Il lui était réservé de renouer le fil des traditions. « Cette génération a paru : elle croît au milieu « de nous pour un meilleur avenir ; et déjà plusieurs « talents supérieurs sortis de son sein ont rendu plus « remarquable encore cette stérilité incurable, cette méi « diocrité sans ressources dont semble . frappé tout « ce qui combat maintenant contre la vérité. On pouvait « prédire que les poètes qui s'élèveraient au milieu de « cette société des enfants de Dieu rendraient à la poésie « son véritable caractère et augmenteraient le succès dû
« à leur talent de toute la Imajcstô el de tout le charme des « inspirations religieuses. »
Saint-Victor n'avait pas besoin de tirer la conclusion, elle s'imposait nette et précise : tous ceux qui n'étaient pas religieux étaient frappés d'une « stérilisé incurable », leur ^ médiocrité » était sans ressource. Athéisme et nullité allaient de pair, talent et religion s'unissaient nécessairement.
Il abordait enfin les Méditations poétiques, mais il ne pouvait évidemment se débarrasser de l'idée qui l'avait guidé dans sa longue excursion à travers l'histoire de la littérature. A peine avait-il admiré chez Lamartine les qualités qui font le véritable poète, « les pensées no- « blés, les sentiments profonds, le style imagé, les cou- « leurs, l'éloquence, l'harmonie de la poésie », qu'il revenait à sa pensée. « Tous ces trésors de l'imagination, « de l'intelligence, et du langage, sa muse chaste et pas- « sionnée tout à la fois, semble ne s'en servir que pour « former un cantique d'adorations continuelles au vrai « Dieu, que pour célébrer la grandeur de ses bienfaits « et les merveilles de sa miséricorde. Dieu, la religion, « la foi, l'amour, les immortelles espérances se mêlent « sans cesse dans ses chants à la peinture des faibles- « ses de l'homme, purifient ses affections les plus mon- « daines, sanctifient en quelque sorte ce qu'il y a de € profane dans ses vœux et dans ses pensées. »
Les citations se pressaient abondantes, mais toujours la même idée reparaissait jusqu'à en être fatigante pour le lecteur. < Montrons maintenant, disait Sai^.t-Victor, le « poète livré aux faiblesses de son cœur, ^t admirons « ce que la religion peut répandre de charme sur l'ex- « pression d'un sentiment que les muses profanes ont « présenté sous raille formes et qu'elles ont su rendre « trivial pour l'avoir trop honoré et trop célébré. » Il reproduisait des vers de la xix^ méditation : La Foi et la xxviF presque entière : Le Temple, mais il choisissait avec art ce qui pouvait servir à édifier sa thèse.
Ce n'était pas suffisant de montrer. Lamartine poète
chrétien et, disons-le, poète parce que chrétien. Il fallait prouver qu'il n'était pas une exception et qu'il avait des émules dans les « talents supérieurs de la jeune génération » et que nombreuse était « la société des enfants de Dieu. » A la suite de Lamartine il mettait Edmond Géraud qui, disait-il, prendra bientôt sur le Parnasse français, la place honorable qui lui appartient légitimement, puis Sapinaud de Boishuguet avec ses Elégies Vendéennes et la Traduction des Psaumes, puis Victor Hugo et son Ode Moïse sur le Nil où le poète que l'on dit très jeune encore s'élève quelquefois à des beautés de premier ordre, enfin le Comte de Coëtlogon qui vient de publier un poème en seize chants intitulé David.
A la suite des poètes, Saint-Victor citait quelques prosateurs : il annonçait la traduction de la Bible de Genoude et le second volume de V Indifférence en matière de religion. L'amitié évidemment guidait le jugement du critique et quelques-uns des « talents supérieurs » qu'il prônait sont complètement oubhés ( 1 ) .
<t II est consolant, disait-il en terminant, de voir les « sciences et les lettres si noblement cultivées. ; et com- « me dans les plus beaux jours de la monarchie et du « christianisme, de pouvoir compter leurs plus dignes « favoris dans la société des chrétiens et des royalistes. « Cette supériorité décidée de talent et de lumières dans « le parti le plus juste est si manifeste que les libéraux « eux-mêmes n'osent point la contester ; et dût leur fu- « reur s'en accroître, le caractère de l'erreur est tel au- « jourd'hui, que l'intelligence de ceux qui s'y livrent «doit en être de jour en jour plus dégradée, et que « cette in,fériorité qui les humilie et qui les désespère « ne peut manquer de devenir de jour en jour plus frap-
(1) Notre intention n'est point évidemment de juger ici la critique de Saint- Victor. Il a adressé ses louanges aux poètes et aux ouvrages que ses amis admiraient. De plus il n'a regardé l'œuvre de Lamartine que sous un angle déterminé d'avance, il n'en a pas vu tous les côtés et il n'a cherché que les matériaux utiles à ses desseins. Le jugement qu'il a porté sur les Méditations poétiques gagnerait à être reformé et surtout complété par d'autres aperçus.
« pante, plus honteuse et jusqu'à leur dernière confu- « sion. »
L'article de Saint-Victor, tout littéraire au commencement, finissait presque en diatribe politique et le critique ultra frappait sans ménagement et sans distinction tous les libéraux, ses adversaires. C'était aller trop, loin que de leur dénier tout talent, de croire que l'erreur dégradait d'une manière honteuse leur intelligence stérile et médiocre. Attachés pour la plupart à des formules vieillies et à des sujets rebattus indéfiniment, les libéraux ne voulaient pas comprendre que la littérature évoluait et qu'une ère nouvelle s'ouvrait. Eux aussi mêlaient la politique à leurs querelles littéraires et ils rejetaient les genres nouveaux parce qu'ils étaient cultivés par d'ardents royalistes. Les Lettres Normandes exprimaient bien leur sentiment dans ce jugement que nous cueillons parmi d'autres. « Nous ne voyons « pas sans plaisir que la plupart des écrivains, qui s'ef- « forcent de corrompre le goût en France, appartien- « nent à une classe d'hommes dont nous nous honorons < de ne pas faire partie. L'Atala,^ le Jean Sbogar, les « Folies du Siècle ne sont pas nés parmi les libéraux. « On nous permettra donc de jeter à loisir le ridicule « sur les productions du même genre, sur les œuvres « romantiques qui fourmillent aujourd'hui parmi nous « avec une déplorable abondance ( 1 ) . »
Victor Hugo a certainement lu l'article de Saint-Victor et probablement les Lettres Normandes ( 2 ) . Il a été enchanté de voir son nom joint à des nom:i illustres, Lamartine, Lamennais, Ed. Géraud. On l'incorporait à leur suite dans la société des enfants de Dieu, on le séparait nettement des libéraux. A force de l'entendre répéter, il devait finir lui aussi par la partager cette
(1) Lettres Normandes, l. X. lettre 7s p. 265, 14 avril 1S2\
(2) Victor Hugo n'i^'norait ni le Défenseur, ni les Lettres Normandes puisque le Conservateur Litteraiî'e avait pris contre ces deux journaux la défense de Chateaubriand, contre le Défenseur qui ne regardait pas Chateaubriand comme le premier et le chef des royalistes et contre les Lettres Normandes qui niaient la sincérité de ses sentiments.
idée : pour être bon poète il fallait porter l'estampille roj^aliste et composer des poésies religieuses. Victor Hugo avait dix-huit ans, il cherchait avant tout la renommée, pouvait-il résister alors qu'on le poussait bon gré mal gré à la suite de gens qui avaient de la gloire et du talent et dont le voisinage n'était pas fait pour lui déplaire. On comprend facilement qu'il ait cherché à les imiter, soit par intérêt et politique, soit par une conviction ni très profonde ni très bien définie.
Saint-Victor n'était pas le seul à soutenir dans le ^Défenseur la thèse que nous venons d'étudier ; de Donald et Lamennais l'appuyaient de leur autorité.
De Donald rendant compte du second volume de VEssai sur l'Indifférence, trouvait que l'extinction « de la « foi était d'autant plus alarmante qu'elle était politique « et en quelque sorte nationale. » Il parlait des écrivains « qui avaient essayé de faire voir l'intime alliance des « vérités religieuses et des vérités politiques ( 1 ) . »
Lamennais de son côté publiait un article intitulé : 'Quelques analogies entre la religion et la politique (2).
L'athéisme, disait-il, est l'absence de tout pouvoir spirituel d'oii résulte l'anarchie de l'univers... La souveraineté individuelle ou l'absence d'un pouvoir général dans l'état correspond à cette erreur religieuse, c'est l'athéisme politique.
La démocratie établit dans l'état une multitude de pouvoirs égaux, mais néanmoins subordonnés dans leur exercice. C'est le polythéisme qui n'est au fond qu'une démocratie de dieux, comme la démocratie est le polythéisme politique...
Un dieu sans personnes divines, c'est le déisme ; un pouvoir sans personnes sociales, c'est le despotisme ; et
(1) Le Défenseur, t. III, livr. 28, p. 52. octobre ISfîO. Quelques mois plus tard, il reprenait la inùme idée sous une autre forme dans la Quotidienne du 2 février 1821 : « La religion et la royauté sont inséparables en France : C'est « ensemble qu'elles ont péri, ce nest qu'ensemble qu'elles peuvent se relever. « Si donc la religion ne se relevait pas encore, qu'en faudrait-il conclure ? »
(2) Le Défenseur, t. III, liv. 32, p. 241, 4 novembre 1820.
partout où le despotisme est établi, il existe dans la religion une disposition sensible à se rapprocher du déisme.
Un seul Dieu en trois personnes ou Dieu conçu sans la notion de trois personnes distinctes dans une nature unique offre le type de la monarchie pure, de cette monarchie chrétienne dont M. de Donald a développé d'une manière admirable la constitution et les lois : monarchie ou l'on retrouve partout la Trinité dans l'Unité... Ce gouvernement dans sa simplicité et sa grandeur, est une des plus magnifiques créations du christianisme.
Cette théorie de l'union de la politique, de la littérature et de la religion, nous la trouvons encore dans le Journal des Débats sous la plume de Hoffman ( 1 ) . Z = Hoffman avait écrit deux articles sur le Clovis de Viennet. Très classique, il devait nécessairement attaquer les romantiques, mais il soutenait la même thèse que tous les écrivains royalistes de l'époque. Il commence ainsi: «Une « observation qui n'a échappé à personne, c'est qu'il « existe entre les doctrines littéraires et les doctrines « politiques une concordance parfaite et une dépendan- « ce réciproque. L'époque où l'esprit philosophique a « voulu analj'ser le pacte social est celle où les petits « esprits ont voulu réformer le code littéraire et établir « des principes plus favorables à la médiocrité. Les rè- « gles du goût étaient aussi gênantes pour les mauvais '« écrivains que les lois de l'Etat pour les anarchistes ; « et dès que l'on osait attaquer l'autorité légitime, la re- « ligion et la morale, on n'était pas assez inconséquent « pour respecter Aristote et Horace qu'on ne lisait point « et Boileau qu'on ne lisait guère. »
Ce début met en évidence un point que l'on n'a peutêtre pas assez remarqué. Le romantisme, fils de Chateaubriand et par conséquent religieux, est fils aussi de la révolution, car il commence à l'époque où nous sommes (1820) à attaquer l'autorité. Hoffman a surtout remarqué
(4) Journal des Débats, 23 novembre 1820, Hoffman signait Z.
ce point, mais les jeunes écrivains qui deviendront bientôt les coryphées du romantisme n'ont point encore cette audace. Soumis à l'autorité jusqu'à nouvel ordre, ils comprennent comme Hoffman qu'il y a concordance parfaite et dépendance réciproque entre les doctrines politiques et les doctrines littéraires et religieuses.
Quelques mois plus tard, dans le Défenseur (1), Joseph Rocher, l'ami de Lamennais et de Victor Hugo, écrivait un article sur la Décadence des letïres. Il en voyait une des causes dans l'abandon des idées religieuses.
« La sublimité des doctrines religieuses garantissait sous « Louis le Grand l'excellence des doctrines littéraires, « et la pureté du goût fut inséparable de l'amour de c l'ordre... Si les auteurs présents ont perdu la trace « des grands hommes c'est parce que la religion n'a « point fécondé leur pensée ( 2 ) . »
Légitimité et talent sont inséparables, disent à leur tour les Lettres Champenoises : « C'est une chose digne « d'attention que les hommes qui dans ce siècle marquent « le plus par leurs talents sont tous invariablement att tachés à la cause de la légitimité. Je n'en citerai pour « exemple que MM. de Chateaubriand, de La Mennais, de
(1) Le Défenseur, t. III, liv. 39, pp. 596-603, 30 décembre 1820.
(2) Victor Hugo ne pouvait manquer de lire le Défenseur qui, le 3 mai 1821, citait avec éloges vingt-deux vers de son ode sur le Baptême du duc de Bordeaux (t. V, pp. 40-41 1. « De toutes les pièces de vers qui ont paru sur le « baptême de Mgr le Duc de Bordeaux, la plus remarquable sans contredit est « celle publiée par M. Victor Hugo qui à peine âgé de 19 ans compte déjà « parmi l'élite des écrivains royalistes. » Des citations habilement laites montraient justement cette union de la religion et de la royauté dont nous parlons.
Les trônes tombent ; l'autel croule ; Les factions naissent en foule.
Dieu n'épuise pas le pardon 11 mène au repentir l'impie.
Peuples ne doutez pas, chantez votre victoire. Un sauveur naît, vêtu de puissance et de gloire. Cette petite nute n'était pas signée, mais il est à remarquer que cette livraison du Défenseur et la suivante annoncent les Romances historiques d'Abel. Un mois plus tard (21 juin 1821) M. G. (de Courchamps ?) faisait un article sur les Poésiques Lyriques de Dorion, un nantais, et trouvait qu'on n'avait pas rendu assez de justice a.u talent de M. Victor Hugo.
« Donald, de Fontanes et de Maistre, Je ne veux point < d'autres garants de l'excellence de cette cause : tous « les arguments de nos grands publicistes tombent de- « vaut de telles autorités ( 1 ) . »
La Foudre (2) ne parlait pas autrement: « C'est une « chose digne de remarque, siu"lout en ce moment, que « la supériorité des poètes qui ont suivi le droit chemin « de l'honneur, sur ceux qui se sont faits les Tyrtées « de l'opposition. L'amour de la légitimité... élève la « pensée et nourrit la poésie... les prétendues idées 11- « bérales rétrécissent le cœur... C'est un fait reconnu « par tous les gens de goût : les idées libérales ne sont « pas poétiques. »
Les pauvres libéraux, à chaque instant, recevaient, et de tous côtés, des brevets de nullité. La Quotidienne (3), en annonçant l'ouverture des Bonnes Lettres, félicitait cette société d'avoir été, pendant sa première année, fidèle à son titre et d'avoir « constamment dé- « montré l'avantage des principes monarchiques sur ces « maximes pernicieuses que quelques écrivains cherchent c encore à répandre aujourd'hui... elle a prouvé l'in- « fluence nécessaire de la religion et de la morale sur « le développement des facultés de l'homme. »
V. Hugo n'a peut-être pas lu tous ces articles de revues ou de journaux que nous venons de parcourir. Si nous les avons accumulés ainsi, c'est pour bien montrer l'état des esprits de ceux qu'il fréquentait. Luimême nous a fourni la preuve qu'il partageait leurs Idées. Ouvrons la Préface des Odes et Poésies diverses. En juin 1822, il écrit : « Il y a deux intentions dans « la publication de ce livre, l'intention littéraire et l'in- « tention politique ; mais dans la pensée de l'auteur, la « dernière est la conséquence de la première, car l'his- « toire des hommes ne présente de poésie que jugée
(1) Lettres Champenoises, t. IV, lettre 30», pp. 86-87, 17 février 1821.
(2) La Foudre, n» 4, p. 4, 25 mai 1821, sou.s la signature L.
(3) La Quotidienne, 17 octobre 1821,
c du haut des idées monarchiques et des croyances re- « ligieuses. »
Victor Hugo, dans ces quelques lignes, n'a ni la nervosité, ni l'ardeur et la violence des journalistes toujours sur la brèche, attaquant sans cesse les libéraux qui d'ailleurs sont prompts à la riposte. Il pose plutôt en penseur et en philosophe, qui, placé au-dessus des vaines querelles, exprime sentencieusement sa pensée et semble croire qu'on ne peut y contredire.
Quittons-le un instant pour continuer notre enquête à travers la presse, nous le retrouverons d'ailleurs bientôt. Au moment où Victor Hugo publiait sa Préface, la Gazette de France (25 Juin 1822), en parlant des Macchabées de Guiraud, voyait un caractère de l'époque présente dans le retour complet aux idées religieuses. Moins calme, plus belliqueux, le Réveil ( 21 novembre 1822) gourmandait « les séides de la secte antisociale » qui prétendent avoir seuls défendu les Grecs. Affirmer que les Royalistes n'ont rien fait est un mensonge : A, de Vigny, A. Guiraud, Gaspard de Pons sont des muses royalistes dont la lyre a chanté les malheurs des Grecs. Le journal citait ensuite des vers de G. de Pons dont « l'enthousiasme a su mêler toutes les « inspirations, toutes les couleurs, toutes les théogo- «nies.» Il terminait par cette apostrophe un peu grotesque : « Maintenant, charlatans de tous les tréteaux et « de tous les carrefours, reprenez vos trompettes, et ré- « pétez que les poètes royalistes (les seuls vraiment chré- « tiens et vraiment français, entendez -vous) n'ont pas « eu un vers pour ces malheureux Grecs vos frères en « religion et en gloire ! » Voici les vers de G. de Pons :
- Fils des Grecs ! Alliez pour chanter leurs défaites Aux accords d'Apollon les accords des prophètes Invoquez à la fois dans l'ardeur des combats JéhovfPu Jupiter et Marie et Pallas.
La foi pour vous guider doit s'unir à la gloire Adorez tous les dieux qui donnent la victoire.
Mêler toutes les théogonies est peut-être poétique, en
tous cas ce n'est pas chrétien. Retenons cette affirmation du Réveil : les poètes royalistes sont les seuls vraiment chrétiens et vraiment français.
En juin 1823, Auger prononce le discours de clôture des Bonnes-Lettres. Le Journal des Débats du l^r jjuillel en rend compte. Auger, avec beaucoup de force, a montré tout ce que l'éloquence, la poésie, les beaux-arts trouvent de grand, de généreux, d'élevé et pour ainsi dire d'inspirateur dans les sources sacrées de l'Ecriture Sainte et de la religion. Il a prouvé d'autre part combien la royauté devait être chère aux enfants des Muses, combien les principes monarchiques étaient favorables au génie et la monarchie « un sol tutélaire » pour le talent.
On peut penser ce qu'on voudra de ces théories, mais elles n'étaient pas sans faire impression alors sur les jeunes esprits, elles les pénétraient et elles devenaient leur vie. Elles agissaient même sur les étrangers puisque les Lettres Champenoises ( 1 ) citèrent avec enthousiasme cette lettre d'un gentilhomme anglais converti : « En devenant catholique je me sentais en même temps « devenir royaliste tant il est vrai que la religion révélée, « en purifiant le cœur, donne aussi la rectitude de l'es- « prit. »
On voit facilement l'exagération où mènent de semblables théories. Elles conduisaient même à une certaine hypocrisie que Saint-'Valry dénonçait dans les Annales de la Littérature et des Arts ( 2 ) . Rendant compte des Tablettes romantiques il accusait des faiseurs de mélodrames, des romanciers spéculateurs, d'offrir sans pudeur la charge des meilleurs écrivains. Le public, qui confond tout facilement et qui porte ses jugements avec trop de légèreté, se laisse prendre « aux tromperies ridicules » de « ces charlatans écrivassiers » . « Ils portent « la tête penchée comme Alexandre, et ce sont des hé-
(1) Lettres Champenoises, 1823. lettre 135«, t. XV, p. 263.
(2) Annales de la Littérature et des Arts, janvier 1823, livr. 118, p. 2.
« ros ! Ils font des signes de croix et ce sont des saints. » Les conclusions qui découlent de tous ces articles sont d'une netteté absolue : soj^z royalistes, soyez catholiques, parce que seuls les royalistes et les catholiques ont du talent ; on ne peut être royaliste sans être catholique et réciproquement. De telles doctrines ne sont pas professées évidemment par les libéraux, républicains ou bonapartistes, mais d'un bout à l'autre du camp royaliste on peut lire le même refrain dans tous les journaux et dans toutes les revues. Les prédicateurs, du haut de la chaire de vérité, proclament^ des théories identiques. Victor Hugo a entendu à St-Sulpice Frayssinous les enseigner, et, à l'époque où nous sommes, les Missionnaires font chanter dans toutes les églises de France le fameux cantique Les Bourbons et la foi.
Qv.v pense Victor Hugo de tout cela? Est-il convaincu lui aussi qu'il faut être royaliste et catholique ? Il fournit lui-même une réponse à notre question dans la seconde préface des Odes (février 1824). «L'ordre re- < naît de toutes parts dans les institutions, il renaît « également dans les lettres. La religion consacre la li- « berté, nous avons des citoyens. La foi épure l'imagina- « tion, nous avons des poètes ( 1 ) . » Il ne parle pas autrement, on le voit, que tous ceux qui ont écrit avant lui sur le même sujet. Il n'ose pas prétendre que seuls les royalistes ont du talent, mais autour de lui tant de fois il a entendu soutenir cette thèse qu'il fallait être religieux et royaUste, il a lu si souvent cette doctrine dans les journaux et les revues qu'il l'a répète comme un écho fidèle. Après les grandes secousses politiques, les grandes catastrophes, il semble « que l'homme se « réveille comme en sursaut au bruit de toutes ces « voix merveilleuses qui l'avertissent de Dieu. L'esprit « des peuples en un religieux silence entend longtemps « retentir... la parole mystérieuse qui témoigne dans les « ténèbres. Quelques âmes choisies recueillent cette pa-
[i] Odes et Ballades, p. 15.
« rôle et s'en fortifient... elles la font éclater dans leurs «inspirations... Telle est la mission du génie; ses élus « sont ces sentinelles laissées par le [Seigneur sur les « tours de Jérusalem et qui ne se tairont ni jour ni nuit..^, « La littérature actuelle... est l'ex^pression anticipée de « la société religieuse et monarchique ( 1 ) . »
Qui ne voit que Victor Hugo a fait pour composer cette préface et énoncer ses idées de larges emprunts aux articles de Saint-Victor, dans le Défenseur, dont nous avons déjà parlé (2). Tous deux, mais de différente manière, font l'historique de la poésie et cherchent à la montrer religieuse. « Les poètes... des temps primi- « tifs sont des prêtres chantant les grandes choses de ( leur religion et de leur patrie (3) », nous dit Victor Hugo, répétant ainsi après Saint-Victor la parole de Fénelon : « la poésie fut dans son principe le langage religieux. » Il résumait, il abrégeait en une phrase vigoureuse le long paragraphe où Saint-Victor avait expliqué que : « la « poésie sacrée dès son origine n'avait point cessé de « l'être pour s'être abaissée jusqu'à célébrer les passions « humaines les plus honteuses par la raison qu'il n'é- « tait point de passion qui n'eut été déifiée. »
Tous deux accusent le xviie siècle d'avoir adoré des dieux païens et d'avoir ainsi préparé le triomphe, au xviiie siècle, de la philosophie. Le xviiie siècle a rompu la chaîne qui unit le présent au passé, il a enfanté des erreurs monstrueuses sans exemple jusqu'alors parmi les hommes. Ainsi parlait Saint-Victor. Après lui, Victor Hugo proclame que « le goût national, accoutumé « à ne point séparer les idées de religion et de poésie, eut « répudié tout essai de poésie irréligieuse et flétri cet- « te monstruosité non moins comme un sacrilège que « comme un crime social ( 4 ) . »
(1) Odes et Ballades, préface, pp. 16 et 17.
(2) Le Défenseur, t. I. livr. "', avril-mai 1820, pp. 344-354 et t. H. livr. 16«. juillet 1820, pp. 106-119.
(3) Odes et Ballades, préface, pp. 19 et 20,
(4) Ibid., p. 20.
Tous deux saluent la jeune génération et presque dans les mêmes termes, Saint -Victor parle de la société des enfants de Dieu : c'est un beau titre qu'il emprunte à la Genèse. C'est la Bible aussi qui fournit une image à son imitateur. « Les élus (du génie) sont ces sentinelles lais- « sées par le Seigneur sur les tours de Jérusalem, et « qui ne se tairont ni jour ni nuit ( 1 ) . » Ils assignent au poète la même mission. La cause de Dieu doit être défendue par la vertu et plaidée par le génie. Le poète s'attachera à réparer le mal causé par les sophistes. Il montrera le chemin aux peuples, les ramènera à tous les grands principes d'ordre, de morale et d'honneur. Sa parole sera l'écho de celle de Dieu. Ses chants célébreront sans cesse les gloires et les infortunes de son pays, les austérités et les ravissements de son culte ( 2 ) . Sain (-Victor avait été plus enthousiaste encore alors qu'il nous présentait la muse de Lamartine et celle de ses émules prodiguant des trésors d'imagination, d'intelligence et de langage pour former un cantique d'adoration continuelle au vrai Dieu, pour célébrer la grandeur de ses bienfaits, les merveilles de sa miséricorde. Dieu, la religion, la foi, l'amour, les immortelles espéi rances se mêlent sans cesse dans leurs chants.
Victor Hugo atténue donc quelque peu les couleurs du tableau qu'il imite. Cette seconde préface des Odes nous apparaît en effet comme une conséquence logique, un résumé de tous les articles de journaux ou de revues que nous avons étudiés. Préoccupé avant tout du procès littéraire qui se plaide entre classiques et romantiques, il prétend ne vouloir prendre parti ni pour les uns ni pour les autres, il préfère le rôle de conciliateur, et cependant, c'est en défenseur qu'il plaide la cause du « mouvement vaste et profond qui travaille intérieure- « ment la littérature. » Avant de terminer il ajoute une note chrétienne ainsi qu'il l'a fait pour plusieurs de
(1) Odes et Ballades, préface, p. 16.
(2) Ibidem, pp. 20-21.
ses odes. M. Christian Maréchal ( 1 ) prétend que toute cette partie de la préface a été écrite sous l'influence de Lamennais et de deux articles de Salinis dans le Mémorial catholique. Il se peut, car avec Victor Hugo on n'est jamais bien sûr de la source où il puise. Mais, si l'on met de côté ce qui a trait au principe d'autorité en littérature, j imagine qu'il faut aller chercher ailleurs l'inspiration de Victor Hugo. Les idées qu'il expose étaient le bien commun de toute la jeune littérature, elles étaient chaque jour développées dans les journaux. Victor Hugo, en les faisant siennes, empruntait à tout le monde et n'empruntait à personne. S'il a pillé quelqu'un, j'incline à croire que ce serait plutôt Saint-Victor, cet autre ami de Lamennais.
n est un point plus intéressant peut-être à noter ici. Que l'on étudie attentivement cette préface de 1824, l'on verra que Victor Hugo attaque l'irréligion et l'athéisme ; il préconise une société religieuse et monarchique, il regrette le temps où
L'Autel rayonnait près du trône prospère (2)
Plus tard il n'aura pas la même sentimentalité religieuse. H dira, s'appliquant, semble-t-il, son vers à luimême
L'homme aujourd'hui ne croit plus, il rêve (3).
et Montalembert lui écrira : « Là où vous venez admirer « et rêver, moi je viens adorer et prier. » De 1820 à Î824, Victor Hugo admire certainement la religion, il reconnaît l'existence de Dieu, il rêve dans la beauté de la littérature imprégnée de foi, mais va-t-il plus loin ? Entraîné par le courant royaliste et catholique, il parle tout simplement comme ceux qui l'entourent, quoi-
(1) Lamennais et Victor Hugo, p. 61-76.
(2) Rayons et Ombres, p. 422.
(3) Ibidem, p. 422.
que, dans cette préface des Odes et Ballades, on ne puisse pas dire qu'il y ait un mot vraiment catholique. Les Lettres Champenoises ( 1 ) ont publié, à la fin de 1823, deux articles très curieux « sur une certaine manière d'être religieux. >> Elles en avaient évidemment aux libéraux, à Benjamin Constant et à ses amis, mais l'attaque ne visait-elle pas quelques tenants de l'école romantique ? Certains traits, que l'auteur inconnu le voulût ou non, atteignaient Victor Hugo. Nous le reconnaissons dans ces « personnes qui parlent de la religion « avec respect, qui conviennent que sans elle la morale « est sans appui, les passions sans frein, la vertu sans « espérance. » N'était-il pas un « ami de la religion » dont il parlait avec « respect et amour. » Il plaignait ceux qui laissaient fermer leur âme au sentiment religieux qui répand tant de douceur sur la vie. Il avait de la religion, c'est certain, mais avait-il une religion pour emprunter les termes mêmes des Lettres Chanipenoises ? Cette religion n'était pas facile à expliquer car « comment définir l'impression d'une nuit obscure, d'u- « ne antique forêt, du vent qui gémit à travers des « ruines ou des tombeaux, de l'Océan qui se prolonge « au-delà des regards ? Comment définir l'émotion que « causent les chants d'Ossian, l'église de St-Pierre, la « méditation de la mort, l'harmonie des sons ou celle « des formes ? Comment définir la rêverie, ce frémis - « sèment intérieur de l'âme où viennent se rassembler « et comme se perdre dans une confusion mystérieu- « se toutes les puissances des sens ou de la pensée ? » Toutes ces belles phrases, dont les Lettres Champenoises se moquaient, étaient empruntées au jargon romantique et Victor Hugo s'en était plus ou moins servi. Les Lettres Champenoises critiquaient ensuite la religion de la pieuse Corinne qui pour retenir son infidèle amant s'écriait : « Laisse-nous donc tout confondre, amour, re- « ligion, génie.... et le soleil et les parfums de la mu-
(4) Lettres Champenoises, t. XI, lettre 91% pp. 3-9 et lettre 92», pp. 43-51, décembre 1823.
« sique et la poésie... Jésus-Christ a dit: Quand deux « ou trois seront rassemblés en mon nom, je serai « au milieu d'eux ; et qu'est-ce, mon Dieu, que d'être « rassemblés en votre nom, si ce n'est de jouir des « dons sublimes de votre belle nnture et vous en faire « hommage et vous remercier de la vie, surtout quand « un cœur aussi créé par vous répond tout entier au « vôtre. > Ce culte, Victor Hugo l'adressait lui aussi à Dieu et surtout à Adèle dans les Lettres à la fiancée ( 1 ) .
Les Lettres Champenoises terminaient par cette conclusion : « des phrases sur la religion et surtout sur « le sentiment religieux ne prouvent nullement qu'on ai- « me la religion. L'incrédulité cherche en vain à se ca- « cher sous des phrases, on la verra incessamment bril- «1er, disparaître, briller encore derrière des nuages d'é- « loquence comme ces figures qu'on fait passer pour « amuser l'enfance derrière un rideau transparent. »
Faut-il appliquer cette conclusion à Victor Hugo? Pas toute entière. Son oreille ne pouvait rester sourde aux bruits religieux qui se faisaient entendre autour de lui. Son regard ne pouvait pas ne pas lire tous ces articles composés par ses amis recommandant d'être catholique et royaliste. Tout cela devait faire germer en son âme des idées, mais se traduisent-elles par des actes ? Sans crainte de se tromper il est possible d'affirmer que le désir d'arriver fut le principal objet de ses efforts et que l'expression de sentiments rehgieux n'est qu'un moyen pour atteindre le but rêvé. H est attiré comme ses amis par la poésie des ruines du passé ou des douleurs du présent. H chante Louis XVII, le duc de Berry assassiné, le prince de Condé fusillé dans les fossés de Vincennes, les martyrs de la Révolution, la Vendée écrasée et enfin la Religion proscrite, presque abandonnée. Il pleure poétiquement les martyrs des premiers âges, les temples abattus par la Révolution.
(1) « CeUe union est l'amour, l'amour véritable, tel à la vérité que le con- « çoivent bien peu d'hommes, cet amour qui est une religion, qui divinise « l'être aimé... » [Lettres à la fiancée, lellre du 20 octobre 1821, p. 73).
Mais chante-t-il le Christ triomphant à travers les siècles, TEglise civilisant les nations ? Non, et c'est à peine si une fois ou deux il parle de Jésus et sa plume ne peut écrire le mot Eglise.
Il imite là encore ses contemporains. Ils ont à la bouche les mots de culte, de religion mais ils les détournent de leur vrai sens. A tout moment ils parlent du culte, de la religion du malheur ; rien n'est plus auguste qu'une glorieuse infortune, l'idée de grandeur alliée à Tidée de destruction inspire une vénération profonde ( 1 ) . Mais rien n'est plus rare que de voir ces écrivains aller jusqu'à la pratique religieuse ; il est même de bon ton de vanter les dogmes chrétiens et de violer chaque jour les préceptes de l'Eglise. Catholiques en théorie, les contemporains, les amis de Victor Hugo, à part quelques exceptions, sont irréligieux ou areligieux en pratique. Passons les rapidement en revue pour nous convaincre qu'ils ne lui ont guère donné d'idées chrétiennes ou catholiques.
Les idées, au milieu desquelles on vit, s'efforcent de pénétrer en nous et de s'y établir en maîtresses. Leur action est indéniable, mais les amis, qui nous entourent et dont nous avons constamment les exemples sous les yeux, ont une influence plus puissante. Parmi les amis de Victor Hugo les uns, loin de le guider vers Dieu, l'en éloignèrent plutôt ; les autres ont essayé, semble-t-il, de le conduire dans le chemin de la foi.
Au nombre des premiers nous rangeons Emile Deschamps, A. de Vigny, Charles Nodier. Dès 1820, Emile
(1) Charles Nodier, les Proscrits, cité par M. Doumic, Revue des deux Mondes, 15 décembre 1907^ p. 926.
Deschamps et Victor Hugo étaient intimes. Le petit salon d'Abel Hugo, rue de Mezièrcs, fut bientôt leur lieu de réunion : ils étaient moins à l'étroit que dans la mansarde de la rue du Dragon. Mais Victor Hugo allait souvent rendre visite chez lui à son ami, heureux d'entendre le père d'Emile parler du xviii<: siècle. Celui-ci avait connu les grands philosophes et le récit abondant de ses souvenirs plaisait au disciple de Voltaire ( 1 ) . Emile est une des colonnes du premier cénacle, aussi collabore-t-il au Conservateur Littéraire, aux Tablettes Romantiques, à la Muse Française. Mais sa jeunesse est paresseuse et c'est à de longs intervalles qu'il livre au pubhc un maigre échantillon « des importants « ouvrages auxquels il travaille dans le secret de la vie « privée ( 2) . » La traduction inédite d'Horace, dont il donnait parfois des fragments, devait faire sourire ses amis car, toujours annoncée, elle ne paraissait jamais ( 3 ) . Pendant tout le temps que dura la Muse française, il donna cependant régulièrement des articles qu'il signait Un jeune moraliste. Formé à l'école de son père, il fut un poète du xviiie siècle attardé dans le xixe : il sut mettre cependant à ses idées et à ses vers un vernis romantique. Il eut du respect pour la religion qui fournissait matière à de beaux effets littéraires et poétiques, mais il n'eut jamais envie, je crois, d'aller plus avant. Le christianisme ressemblait
(1) Nous sommes redevables de ce détail à Alexandre Soumet. Rendant compte, dans le Conservateur Littéraire (t. III, liv. XXVIII, pp. 2^3-297, janvier 1821), du poème de Schiller, la Cloche, traduit par Emile Deschainps, il parle longuement du père de son ami, lié jadis avec Marmontel et Thomas. Malgré ses quatre-vingts ansj il récite les vers di; Racine avec l'enthousiasme de Lekain. Archives de tout un siècle littéraire, ses inépuisables souvenirs font les délices des jeunes poètes admis à jouir de ses conseils et si Mnémosyne avait elle-même oublié quelques-uns de ses secrets, c'est dans la mémoire de ce philosophe qu'elle en retrouverait la trace.
(2) Le Réveil, 20 décembre 1822.
(3) Tous ces jeunes poètes se ressemblaient d'ailleur^. lis avaient les uns et les autres des ouvrages de longue haleine en préparation. Bug-Jargal est un extrait des Contes sous la tente. Abel Hugo, à plusieurs reprises, fît annoncer des œuvres qui n'ont jamais vu le jour. Un peu de poudre aux yeux ne nuit qu'aux badauds assez naïfs pour se laisser prendre.
pour lui à ces beaux paysages qu'on aperçoit à distance se détachant sur l'horizon. Le voyage, pour qui veut les contempler de près et en jouir, demande quon renonce à ses aises et qu'on se fatigue un peu : c'était trop pour lui, il se contenta d'admirer de loin. Son exemple ne pouvait qu'arrêter Victor Hugo sur le chemin de la foi.
11 n'en va pas autrement d'A. de Vigny. A quel moment Victor et Alfred entrèrent-ils en relations ? M. Séché croit qu'Emile Deschamps fut le trait d'union entre les deux poètes, l'anneau où fut soudée entre eux la chaîne d" amitié (1). Ce peut être, en tous cas, dès 1820, ils se connaissaient assez intimement. Les traits de ressemblance entre eux ne manquaient pas. Ils étaient tous deux fils de militaires ; il est vrai qu'à cette époque Victor ne parlait guère de son père le général, sinon ponr dire, dans l'intimité des Lettres à la fiancée, qu'il avait causé le malheur de sa mère et de toute sa famille. Mais Abel était là qui, malgré son âge, avait déjà fait campagne et racontait ses jeunes exploits en Espagne. Alfred était comte et Victor vicomte : chose amusante, leurs titres de noblesse étaient, à ce qu'il paraît, d'égale valeur (2). La mère d'A. de Vigny, qui dirigea son éducation, était une lectrice assidue de Rousseau, très éprise de V Emile. Son père, jadis abbé à Saint-Sulpice et condisciple du futur cardinal de la Luzerne, montrait, avec de la finesse desprit, des prétentions à loriginalité. Sa tante, une chanoinesse, pour amuser son neveu, lui brodait des histoires plus ou moins véridiques sur leur famille et le rôle qu'elle avait joué pendant la Révolution. Peut-être ressemblaient-elles à celles que Victor Hugo nous a laissées sur le rôle de Sophie Trébuchet en Vendée. Malgré des apparences religieuses, le milieu dans lequel A. de Vigny fut élevé, est tout à fait xviiie siècle et l'esprit philosophique y
(1) LÉON Séché, Alfred de Vigny et son temps, pp. 102-103.
(2) E. Dlpuy, Revue des Deux Mondes, 15 mars 1910, p. 349. Nous avons emprunté à M. Dupuy la plupart des détails qui vont suivre.
domine absolument. Mais, éclectique comme Victor Hugo, il ne dut qu'à lui-même ses idées en littérature et en religion. « Libre de suivre à bride abattue le vol rapi- « de de mon imagination insatiable, je dévorais un li- « vre, puis un autre ( 1 ) . » Victor Hugo agissait de même dans la cave du bonhomme Royol. Est-il étonnant après cela que A. de Vigny s'essayait lui aussi à écrire des comédies, des fragments de romans, des récits de tragédie.
Quels furent les résultats de cette éducation? A. de Vigny conserva toujours un culte fait de reconnaissance et d'amour pour la mère qui l'avait formé. « H lui « resta soumis plus qu'aucun fils ne l'a jamais été, elle « fut sa raison, sa volonté et sa lumière. » Elle avait cherché à lui donner deux principes religieux : l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme. Elle souhaitait ardemment qu'il ne perdît jamais la foi, qu'il restât un catholique fervent, attaché fermement à la morale chrétienne. Tout en étant une élève des philosophes du xviiF siècle, elle avait sur Sophie Trébuchet, « la sainte mère > de Victor Hugo, un avantage, elle était croyante, elle avait appris à son fils à lire la Bible et Vlmitation dont, à leur première séparation, elle avait donné . à Alfred un exemplaire. Quand plus tard son fils épousa une femme sans beauté, sans grâce, sans esprit, elle fut douloureusement affectée de le voir chercher ailleurs des consolations et son regard attristé sondait cette âme qui cherchait à se voiler, à cacher ses misères et ses hontes. Ces reproches muets n'étaient pas sans causer de la peine à Alfred de Vigny oublieux de la foi de son enfance et des lois de la morale chrétienne. 11 sembla revenir à Dieu au moment de la mort de sa mère (2), mais ce ne fut qu'un éclair incapable de rallumer la lumière éteinte dans son âme.
Louis Ratisbonne dans sa Préface au Journal d'un
(1) Journal d'un poète, p. 228.
(2) /bici., p. 114.
poète, a parfaitement défini A. de Vigny : c'était un enfant du xviiie siècle, fort sceptique en matière de religion... Le stoïcisme avec TincréduLté aux dogmes religieux fait le fond de sa pensée (1). Lui-même d'ailleurs dans son journal s'était révélé à nous : « Exempt « de tout fanatisme, je n'ai point d'idole. J'ai lu, j'ai vu, «je pense et j'écris seul, indépendant (2). » En 1821, Victor Hugo écrivait à x\dèle : « Je crois qu'un homme « prudent doit tout examiner avec sa raison... je fais peu « de cas., de l'esprit de convention, des croyances commu- « nés, des convictions traditionnelles ( 3 ) . » Inutile de montrer davantage que les deux amis avaient les mêmes aspirations : dans leurs âmes aussi, il y avait les mêmes anomalies. « A. de Vigny possédait la Bible plus que « Hugo... il savait l Imitation par cœur, il était invin- « ciblement attiré par la personne du Christ, compre- « nait, goûtait certains mystères particulièrement conso- « lants ; s'associait aux actes, aux sentiments religieux « de ses amis avec une intelligence admirable, une sim- « plicité d'âme, une sincérité touchante !... cependant la « foi ne lui apporta pas ses consolations suprêmes ( 4 ) . » La correspondance d'Alfred de Vigny nous révèle son amour profond de la Bible : « Ma Bible, écrivait-il à « Augustin Soullié, quelques gravures anglaises me sui- « vent comme mes pénates ( 5 ) . » Le Journal d'un Poète nous prouve que toute sa vie il fut tourmenté par l'étude du problème religieux. Des pages entières sont pleines de réflexions sur Dieu, sur les questions que soulève la pensée de l'éternité, sur les prêtres et la foi ( 6 ) . Le Calvaire lui semblait la plus belle des histoires humaines, un Dieu né sur la Crèche et mort sur la Croix dépassait
(1) Journal d'un poète, pp. 12 et 20.
(2) Jbid., p. 40 avec la date 1829.
(3) Lettres à la fiancée, p. 104, lettre du 14 décembre 1821.
(4) Gaillard de Champris. Sur quelques idéalistes. In-12, Bloud, 1908, pp. 23-24.
(5) Lettre du 28 août 1824 : Correspondance, p. 9.
(6) Journal d'un poète, pp. 163-169.
à ses yeux les bornes des plus grands sacrifices ( 1 ) . Victor Hugo chantait lui aussi :
Le Mont Auguste
Où maudit par son peuple injuste Mourut le Sauveur des humains.
Il était plein d'un respect poétique pour cette « tombe « pleine de vie » ou ce « tombeau qui nous rachète », pour le « berceau qui doit sauver le monde ( 2 ) . » Ces effusions de lyrisme religieux ont fait place parfois chez les deux amis à des sentiments bien différents. Nous connaissons les blasphèmes que Victor Hugo a semés dans son œuvre et qu'il a lancés contre le ciel à propos de la mort de sa fille Léopoldine. Il se rencontrait là encore avec A. de Vigny. L'incrédulité douloureuse de celui-ci ouvrait parfois la source de la poésie mais il en jaillissait des cris où l'on ne trouvait guère le ton de la prière. « Pourquoi m'avoir créé malheureux ? Et pourquoi avez- « vous créé le mal de lame, le péché, et le mal du corps, «la souffrance...?» Pourquoi avoir fondé «les peines <; éternelles qui ne sont qu'une éternelle vengeance ? ( 3 ) \ En face de Dieu, il ne se présentait pas avec au cœur l'humilité mais l'esprit rempli d'orgueil, des menaces, des provocations, des blasphèmes plein la bouche et de la haine, dirait-on, au plus intime de lui-même (4). Extérieurement, en homme bien élevé, qui à la place des croyances disparues n'a retenu que la religion de l'Honneur, il respectait le culte qu'il avait abandonné, parfois il en a pu accomplir les devoirs comme des formules mais au fond le christianisme était mort pour lui. On a dit « qu'il s'enveloppait, contre les bas contacts « des hommes, dune haute réserve qui ressemblait à une « armure d'acier poli (5) » ; contre le contact de Dieu
(1) Journal d'un poète, p. 44, 1829.
(2) Odes et Ballades : Moïse sur le Nil, le Génie.
(3) Journal d'un poète, 183a et 1836, pp. 103 et, 105.
(4) Jbid., pp. 26-27.
(.n) Locis R.\TisBo.NNE. Préface au Journal d'u7i poète, p. 22.
il s'est tenu aussi en garde, il a dressé vers le ciel ce bouclier qu'il fut impossible à la grâce divine de pénétrer sauf à l'heure de la mort, si nous en croyons le récit de M. Vidal, curé de N.-D. de Bercy, qui lui donna les derniers sacrements ( 1 ) .
Au moment où A. de Vigny fit connaissance de Victor Hugo, le portrait que nous venons d'esquisser n'avait pas des teintes aussi prononcées. Peut-être la foi catholique, que la mère de A. de Vigny avait déposé dans son berceau avec l'amour des philosophes du xviif siècle, n'avait-elle pas encore subi une défaite complète. Cependant une réponse négative semble plus probable quand on se rappelle que c'est au temple de Pau, en présence de M. Gabriac, pasteur protestant d'Orthez, qu'il épouse une protestante. Miss Lydia de Bunbury (2). Il est certain en tous cas que l'influence exercée par lui sur Victor Hugo fut loin de porter ce dernier vers le christianisme. Victor Hugo plus tard pourra le plaisanter malignement, l'attaquer injustement, il pourra oublier l'amitié qu'ils avaient eue l'un pour l'autre, mais quand à dix-huit ans il se faisait accompagner de son cher Alfred pour aller soupirer sous les murs du jardin d'Adèle, il ne manquait pas d'écouter les conseils poétiques et les réflexions plus ou moins sceptiques de son aîné. H ne pouvait que se laisser entraîner au dehors de la religion par celui qui, à ses propres yeux et à ce moment-là du moins, lui était supérieur. L'influence de Vignj^ fut plutôt néfaste sur la formation religieuse de Victor Hugo.
Nous pouvons en dire tout autant de Charles Nodier
(1) Abbé Saillard, Les Hommes célèbres du XIX' siècle, in-8, Tours, Cattier, 1883, pp. 229-231.
(2) LÉON SÉCHJ, A. de Vigny et son temps. In-8, Juven, p. 33. C'est chose amusante ou plutôt triste de voir comment en face du mariage se sont comportés les grands romantiques dont le berceau fut catholique ou qui dans leurs œuvres sf sont livrés aux effusions du lyrisme religieux. Victor Hugo ne peut présenter son acte de baptême qui peut-être n'a jamais existé. A. de Vigny se marie au temple. A. de Lamartine demande deux bénédictions, la première au prêtre catholique et la seconde au pasteur protestant. Soumet dédaigne l'une et l'autre et près de ses amis il trouve une facile absolution pour les péchés de sa jeunesse,
dont Victor Hugo fit la connaissance d'assez bonne heure, vers 1821 ou 1822 probablement (1). Il n'est point étonnant que ces deux hommes, malgré leur différence d'âge, Ch. Nodier avait vingt-deux ans de plus que Victor Hugo, se soient recherchés, rapprochés, si nombreux étaient les points de ressemblance que nous découvrons entre eux. Ils sont nés dans la même ville, à Besançon, Ch. Nodier le 29 avril 1780 et Victor Hugo le 2 février 1802. Leurs familles se signalent de la même manière pendant la Révolution. Nous connaissons le rôle de l'arrière grand-père de Victor Hugo, Me Lenormand-Dubuisson qui, juge au tribunal révolutionnaire de Nantes, signe sans trouble ni inquiétude les arrêts de mort. Le père de Ch. Nodier exerçait la profession d'avocat. « C'était^ « nous dit son fils, un homme sensible et doux dans la « vie intérieure mais rigide comme un Romain dans Fac- « complissement de ses devoirs ( 2 ) . » Président du tribunal révolutionnaire de Besançon, il montre, comme tant d'autres, sa sensibilité et sa douceur en envoyant probablement de nombreuses victimes à l'échafaud.
L'éducation des deux poètes est confiée à d'anciens religieux. Ch. Nodier a pour maître un ex-capucin. Euloge Schneider, rapporteur de la commission révolutionnaire extraordinaire (3). Victor Hugo fait ses premières classes avec un auxiliaire des oratoriens, le P. de la Rivière, il continue ses études classiques sous la direction d'un ancien moine aussi à la pension Cordier.
Ils ont été tous deux leurs propres biographes. Et d'abord dans la Biographie universelle et portative des Contemporains de Rabbe, Vielh de Boisgelin et Sainte- Preuve, Sainte-Beuve a écrit pour ainsi dire sous la dictée de Victor Hugo l'article qu'il lui a consacré. Pour Ch.
(1) Il ne paraît pas possible de fixer une dale exacte, mais celle qu'a rlonnée M. Biré, mars ou avril 182.3, est certainement fausse. Ch. Nodier, quand il écrivit dans la Quotidienne. 12 mars 1823, son article en faveur de Han d'Islande, n'aurait pas commis un compte-rendu si élogieux s'il n'avait pas connu depuis longtemps et intimement l'auteur.
(2) Biographie Michaud, t. XXX, p. G40.
(3) R. Doijiic, Revue des Deux Afondes, i.o décembre 1907, p. 92i.
Nodier la chose est encore plus curieuse : Quérard et J^acroix (1) affirment que c'est Ch. Nodier lui-même qui écrivit son article biographique. Mais tous les deux ont fait plus que se consacrer quelques lignes dans un dictionnaire, ils ont écrit leur vie ne se refusant pas le plaisir de la romancer: « Ch. Nodier aimait à rappeler « pour l'agrandir le rôle obscur qu'il a joué dans les petites « manœuvres hostiles sous le Consulat, son emprisonne- « ment à Paris, la persécution dont il fut l'objet à Be- « sançon (2). > Il était persuadé qu'il avait exercé une action personnelle dans les grandes scènes révolutionnaires ; c'est pour la mettre en évidence qu'en 1831, il publia son ouvrage : Souvenirs, épisodes et portraits pour servir à Ihistoire de la Révolution et de VEmpire. Il ne faut point demander à ce livre de nous raconter la vérité historique, Nodier a « souvent confondu le rêve « avec la réalité. » Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie est aussi une autobiographie où l'auteur n'a pas toujours eu le souci de la vérité et où il a suivi souvent les traces de Ch. Nodier.
Tous deux enfin ont beaucoup varié en politique et les opinions se succèdent en leur vie, mais, semble-t-il, dans un ordre inverse. Ch. Nodier « républicain par tempérament comme par conviction » dans sa jeunesse, obtient plus tard des lettres de noblesse de la Restauration et la place de bibliothécaire à l'Arsenal. Il meurt en royaliste. C'est en royaliste par contre que Victor Hugo commence sa vie littéraire et c'est en républicain qu'il la termine. Entre temps ils ont attaqué avec violence, l'un le premier empire, l'autre le second. La Napoleone, cette ode si fameuse contre Napoléon, fait jeter son auteur dans un cachot à Sainte-Pélagie, et le force à quitter la France pour s'exiler en Suisse et de là en Illyrie. Victor Hugo lutte contre 1 e Prince-Président, il cherche à
(1) France Littéraire, t. VI, p. 428 et Bulletin des Bibliophiles, 1864^ t. XXIX, p. 862.
(2) P. Lacroix, Ch. Nodier et Jean Dabry. Bulletin du bibliophile, t. XXIX, p. 861.
empêcher le coup d'Etat. Vaincu dans la lutte, il prend comme Nodier le chemin de l'exil et tant que Napoléon III gouverne la France il ne peut plus revenir dans sa patrie. Ce n'est pas une ode, c'est un livre entier qu'il consacre à Napoléon le Petit.
Victor Hugo et Ch. Nodier avaient, on le voit, bien des traits de ressemblance dans leur vie agitée, mais la religion fut-elle une des raisons qui poussèrent l'un vers l'autre ces deux hommes, Ch. Nodier eut-il quelque influence sur la formation religieuse de V. Hugo, était-il religieux ? Victor Pavie ( 1 ) nous raconte que Victor Hugo avait été attiré vers Tauteur de Jean Sbogar par un texte qu'il avait mis comme épigraphe de la Bande Noire : « Voyageur obscur mais religieux à tra- « vers les ruines de ma patrie... je priais. »
Cette phrase était déjà vieille de trois ans quand, en janvier 1824. Victor Hugo l'utilisa: elle avait paru dans le Défenseur, le 11 novembre 1820, et la lecture que Victor Hugo en fit alors marquerait peut-être le début de leurs relations. Victor Hugo avait retenu le mot bien longtemps puisqu'il en avait parlé à Victor Pavie. Ne nous éclaire-t-il pas singulièrement sur la nature de leurs premiers rapports. Ni par son éducation, ni par ses fréquentations sous la Révolution et sous l'empire, Nodier ne fut entraîné vers la religion. Mais il ne fut pas non plus un adversaire. Telle était la nature de sou caractère qu'elle le tenait à égale distance de la foi et de l'impiété. A. Dumas nous a tracé de lui un portrait plein de vérité et d'humour. « C'était un homme adorable, « prodigue, insouciant, flâneur, flâneur comme Figaro « était paresseux! avec délices... quand il ne savait pas, « il inventait et ce qu'il inventait était bien autrement « ingénieux, bien autrement coloré, bien autrement pro- « bable que la vérité... D'ailleurs le grand poète qu'il « était confondait toujours le rêve avec la réalité (2). »
(1) Victor Pavie, Œuvres choisies, t. II. p. 83.
(2) C'est P. Lacroix qui nous cite ce portrait dans le Bulletin du bibliophile, t. XXIX (1864), p. 104(1 : Charles Nodier à l'Arsenal.
Ch. Nodier a flâné en effet de tous côtés: comme Victor Hugo il a fait du roman, du théâtre, de la poésie; sa collaboration aux journaux, sous la Restauration, fut immense. En religion il a flâné aussi, d'abord adepte de sociétés secrètes, indifférent plus tard à toute religion, amoureux enfin des ruines du passé, épris comme les romantiques de la beauté poétique du christianisme, défenseur parfois de léglise parce que l'autel et le trône se soutiennent mutuellement, il était au fond insouciant pour toute pratique. Victor Hugo a pu voir grandir près de lui son amour pour Chateaubriand et la poésie du catholicisme. n a dû l'entendre dire, ce qu'il lisait par ailleurs dans les journaux sous la plume de Nodier et de bien d'autres, qu'il fallait être royaliste et religieux pour être poète. Ils ont admiré ensemble dans leurs voyages les beaux cloîtres, les cathédrales gothiques, les légendes qui en iieurissaient les murs et qui leur semblaient plus belles que la réalité. Dans les moments où l'enthousiasme poétique enflammait son âme, Nodier était vraiment éloquent et sa voix avait presque les accents d'un croyant. Le 4 octobre 1823, il publia, dans la Quotidienne, sur les Nouvelles Méditations de Lamartine, un article qui mérite d'être tiré de l'oubli parce que Ch. Nodier y révèle son âme et ses théories sur les relations de la nouvelle école et du christianisme. Il répète, sous une forme à peine nouvelle, les pages que dans le Défenseur Saint- Victor avait consacrées lui aussi à Lamartine. « Chez « les anciens, dît-il, ce sont les poètes qui ont fait la reli- « gion, chez les modernes^ c'est la religion qui crée enfin « des poètes. >> Tant que la poésie n'a pas été chrétienne, la religion, d'après lui, n'a pas accompli toute son œuvre. Il fait ensuite rapidement l'histoire du christianisme « tantôt proscrit, tantôt abandonné par le pou- « voir, tantôt combattu avec les armes de la dialecti- « tique, tantôt livré aux sarcasmes du mépris par ceux « qui s'appellent les sages... On dirait qu'il va périr... « quant tout à coup s'élève une école inspirée des plus i'- belles idées de l'homme et favorisée des dons les plus
« précieux du génie, une école qui exprime la pensée la « plus élevée, qui représente le perfectionnement le plus « accompli de la société dans un âge où le cercle en- « tier de la civilisation a été parcouru ; et cette école « est chrétienne et ne pouvait être autre chose... » Après une digression assez étendue sur le merveilleux antique, il revient au christianisme : « Il est arrivé accompagné « de trois muses immortelles qui régneront sur toutes « les générations poétiques de l'avenir, la religion, l'a- « mour, la liberté. > Lamartine doit son succès, affirme Nodier, à son talent prodigieux mais aussi aux circonstances. La Révolution avait produit « une grande se- « cousse, c'est alors que le christianisme se releva des rui- « nés sanglantes dans lesquelles il avait paru enseveli « et manifesta par la voix d'un de ses plus éloquents « interprètes qu'il était la religion immortelle. Alors re- « prirent leur ascendant ces sublimes théories religieu- « ses auxquelles se rattachent toutes les hautes pensées, « toutes les affections généreuses de l'homme et sans « lesquelles il n'y a point de poésie. >
Il est très évident que Nodier montre ici une profonde estime pour le christianisme mais enveloppée dans les replis dune phrase cadencée, harmonieuse, sa pensée n'a pas toujours toute la clarté désirable, peut-être estelle obscurcie à dessein, peut-être aussi Nodier ne saitil pas au juste pourquoi il aime la religion. II avoue qu'elle est « d'une indispensable nécessité pour la société probablement mais certainement pour la poésie. D'autre part la poésie me semble être, aux yeux de Nodier, non moins nécessaire, et sans elle, sans la nouvelle école, le christianisme, « les sublimes théories religieuses », pour emprunter son expression, manquerait d'un appui indispensable. Cet article est-il d'un croyant? Nous ne le pensons pas, il est d'un ami, d'un allié qui vante bien haut la force de son bras protecteur. Aussi nous ne croyons pas que Nodier ait pu donner à Victor Rugo la foi qui vivifie l'âme, qui se reflète dans les œuvres ; il ne pouvait avoir qu'une influence per-
nicieuse sur lui, en flattant son orgueil, en lui faisant croire que la poésie pouvait traiter de puissance à puissance avec la religion.
Après le groupe des incrédules ou des indifférents étudions les amis dont le christianisme se montre plus apparent. Inutile d'insister beaucoup sur Chateaubriand. Nous avons vu suffisamment au cours de notre travail comment Victor Hugo s'est assimilé par une lecture attentive le Génie du Christianisme et les Martyrs, comment aussi il les a utilisés dans ses premières œuvres. Il a cherché avant tout à y puiser des thèmes poétiques qu'il développe suivant l'inspiration du moment, suivant les idées qui hantent son esprit ou Tesprit des autres. Chateaubriand avait eu en vue la défense et Tillustration du Christianisme, Victor Hugo n'en a cure. Cependant peutêtre fp.udrait-il dire que Chateaubriand fut son maître en théologie, car nous ne voyons pas d'autre auteur, d'autre livre où il a étudié les dogmes chrétiens. Cette influence se fera sentir longtemps encore : elle est visible dans les Odes et Poésies diverses, dans les Nouvelles Odes et dans les articles de la Muse française. Mais cette fréquentation des œuvres de Chateaubriand, non plus que les relations de l'auteur des Martyrs avec Victor Hugo, n'a pu conduire ce dernier à un christianisme pratique. Peu à peu d'ailleurs Victor Hugo se détache de son maître, n'est-il pas son égal lui qui devient fondateur d'école et poète adulé autant et plus que Chateaubriand. A quoi bon chercher près de lui des idées, il sait les trouver ailleurs.
Lamartine n'agit pas davantage sur Victor Hugo. Nous avons parlé déjà de leur première entrevue et nous avons dit le peu de confiance que mérite le récit de Lamartine. Se connaissaient-ils quand Victor Hugo parla de Lamartine dans le Conservateur Littéraire ? La chose est douteuse. Victor Hugo porta un excellent jugement sur les Méditations mais il ne comprit pas que le christianisme était pour beaucoup dans leur succès puisqu'il négligea de citer les morceaux les plus religieux. Plus
tard évidemment il i)artagea l'avis de Nodier sans savoir plus que lui et plus que nous quelle était la pensée intime de Lamartine. Il n'est pas facile de définir exactement le christianisme du poète. On l'a essayé (1), a-t-on réussi ? « Sa politique, affirme-t-on, est profondé- « ment religieuse d'intention et de caractère. » « Jamais, « a-t-il déclaré, je n'ai perdu la foi ; et si mes paroles « ou mes actes ont parfois laissé à désirer sous ce rap- « port, il faut l'attribuer à mon ignorance. » Qu'il fut ignorant en religion le doute n'est guère permis, l'histoire de son mariage catholico-protcstant le prouverait. Qu'il ait toujours eu la foi, on se le demande quand on lit dans une de ses lettres à de Virieu : « Heureux Thom- « me qui croit !... je donnerais mon reste de jours pour « un grain de foi... je la demande aux livres, je la de- « mande à la raison, je la demande au ciel... j'obtiendrai «peut-être (2).» Si cette parole est sincère il a dû obtenir, car ce cri de l'âme qu'entendit de Virieu n'estil pas déjà une prière à Dieu, une ébauche de l'acte de foi, un de ces désirs qui ouvrent le ciel. Mais au moment où Victor Hugo et lui se fréquentaient, Lamartine n'avait pas de Dieu ce besoin ardent, il n'a pas pu le communiquer à son frère en poésie.
Nous avons déjà parlé de Soumet, de Guiraud, de Rességuier. Leur venue à Paris ne changea guère la nature de leurs relations avec Victor Hugo. Préoccupés de faire accepter leurs pièces, ils passent de longues heures à des retouches pénibles, à des visites fastidieuses, à des séances plus ou moins agréables sur les planches des théâtres. Leur foi est aussi exposée que leur vertu, et la mère de Guiraud n'aime guère ces séjours dans la capitale, car elle comprend tous les dangers que court son fils dans une société d'acteurs, d'actrices, de poètes. L'auteur de Victor Hugo raconté nous a parlé
(1) Revue pratique d'apologétique, i" décembre 1912, pp. 377-379 et i" janvier 1913, p. 542.
(2) Christian Maréchal, Lamennais et Lamartine, p. 61.
des agaceries de Mlles Duchesnois et Leverd et des tutoiements de Soumet ( 1 ) . Ce tableau est, je suppose, une faible esquisse de ceux qu'il lui fut donné de voir à maintes reprises quand il accompagnait ses amis. La religion n est pas le thème de leurs habituelles conversations : ils parlent volontiers du Moyen-Age, de la Chevalerie, de la Bible dont ils ont l'esprit rempli (2). Victor Hugo se sert de leur science sur tous ces sujets pour illustrer les Nouvelles Odes par des allusions fréquentes à l'Ancien Testament. C'est à quoi se résout probablement toute l'influence religieuse qu'il subit de la part de Soumet et de Guiraud.
D'autres amis, comme J. Lefèvre, A. Pichot, Holmodurand (Durangel), Rocher, Ulric Guttinguer, sont de faibles étoiles qui n'ont pas donné de lumière au soleil ; s'ils ont eu quelque éclat, ils l'ont emprunté à l'astre autour duquel ils gravitent. Victor Hugo ne les voit pas fréquemment, il leur rend service en les recommandant à l'Académie des Jeux Floraux. Ils reçoivent avec déférence les conseils poétiques que le maître leur donne mais ils n'ont jamais osé lui communiquer leur science religieuse.
Gaspard de Pons et de Saint-Valry l'ont approché plus souvent. Encore Gaspard de Pons est entraîné loin de Paris par le service militaire (3). En 1822, il fit cependant un séjour plus prolongé dans la capitale. Quels
(1) Victor Hugo raconté, t. II, pp. 132-135.
(2) Guiraud, donne à l'Odéon les Macchabées, le 14 juin 1822, qui lui méritent les félicitations de Bonald et de l'archevêque de Toulouse. Dans le Comte Julien, joué en 1823, il chante l'Espagne chrétienne et chevaleresque, ranimée au souffle de la foi et du patriotisme. Le Satil de Soumet, joué à l'Odéon le 9 novembre 1822, est lui aussi un sujet biblique.
(3) Né à Avallon, le 13 juillet 1798. le comte Gaspard de Pons (peut-être tout simplement Gaspard Depons) entre aux gardes du roi le 16 juin 1814, passe en 1815 dans un régiment de ligne ; séjourne ù Tours, à Bourbon- Vendée, à Versailles, à Rouen, à Evreux, à Paris, à Thionville. à Lonwy. En 1823, il prend part à la campagne d'Espagne, assiste à tous les combats sous les ordres de Bourcke et de la Rochejaquelin en Galice, en Estramadoure et sur les rives du Tage. En 1825, il demande inutilement la croix de la Légion d'honneur et le 20 juillet 1830 il est réformé sur sa demande. Il était parvenu au grade de capitaine.
étaient ses sentiments religieux ? Nous l'ignorons, et ses œuvres, sur ce point, ne nous fournissent aucune indication précise. Dans les vers que nous avons cités de lui à propos des Grecs, il met sur un pied d'égalité Jéhovah et Jupiter, Marie et Pallas. Sa foi poétique le porte à l'adoration de tous les dieux qui donnent la victoire. Nous sommes mieux renseignés sur Souillard de Saiiit- Valry. A la suite de Victor Hugo il a chanté la mort de Bonchamp ( 1 ) : il l'emporte sur son ami non par la poésie, mais par la pensée qui est profondément religieuse et vécue. Il prie en chrétien, il cite la Bible et l'Evangile avec la foi d'un croyant convaincu. Aussi ne sommesnous pas étonnés d'apprendre de Victor Hugo lui-même qu'il fait ses Pâques à Montfort-l'Amaury (2). Saint- Valry aurait pu, semble-t-il, avoir une action religieuse sur Victor Hugo, en raison de l'amitié intime qui les unissait et de la fréquence de leurs relations. Victor avait trouvé à Monlfort-l'Amaury, dans des circonstances difficiles, à plusieurs reprises, une cordiale hospitalité et un confident dévoué. Ce fut là probablement le seul rôle de Saint-Valry. Trop modeste, trop timide en face de son grand ami, il se contenta de prêcher d'exemple. Etait-ce suffisant? Si les deux articles signés S. V., dans la Foudre du 15 novembre 1823, sont son œuvre, si le premier surtout, qui est une attaque assez violente des théories de Lamennais, a été écrit par lui, on peut se demander s'il ne travaillât pas à séparer Victor Hugo du philosophe de la Chênaie. En combattant les idées politiques, sociales ou littéraires de Lamennais, ne ruinait-il pas du même coup les assises religieuses que celui-ci cherchait à poser dans l'âme de Victor Hugo ? Tel n'était point son but, mais peut-être qu'il l'atteignit sans le vouloir.
Le cercle des amitiés littéraires parcouru, nous voici rendu à celui plus intune de la famille, il nous reste à
(1) Annales de la Littérature et des Arts, t. VI, liv. 76, pp. 346-349.
(2) Correspondance 1815-1835, lettre à de Vigny, 21 avril 1821, p. 15.
parler des trois frères de Victor Hugo, Abel, Eugène et Adolphe Trébuchet ( 1 ) .
Pour Eugène et Abel, la matière nous paraît presque épuisée après ce que nous avons raconté de l'éducation des trois fils Hugo. Eugène d'ailleurs ne nous est guère connu que par quelques odes, des lettres cérémonieuses à ses cousins de Nantes. La plupart du temps, il est guindé et son frère Abel l'appelle par dérision Monsieur Eugène ; parfois il se déride et prouve que lui aussi il est de bonne race. Son esprit fut assez tôt, semble-t-il, atteint par la folie, et la crise, quand elle éclata, n'étonna point son entourage. Etait-il religieux par la pratique ou par le sentiment ? Nous n'avons aucune donnée sur ses idées à l'égard du Christianisme qu'on ne lui avait point enseigné.
Pour Abel, il est vraisemblable qu'il s'instruisit peu à peu de la religion, qu'il gravit lentement le chemin qui mène à Dieu et qu'il eut une fin chrétienne. A ce moment là, Victor et lui, sans être fâchés, n'avaient plus que des rapports assez éloignés. Ils avaient commencé pourtant par une collaboration intime au Conservateur Littéraire. Abel, entraîné par la politique, s'amusa à fonder, à diriger de petits journaux ; adversaire acharné des libéraux, il y exerça contre eux sa verve mordante, et sa plume acérée s'oublia souvent dans l'attaque. Ce côté de la vie d'Abel serait intéressant à étudier d'autant qu'on attribua parfois à Victor les coups que son frère distribuait sans compter. Peut-être même a-t-on exagéré les sentiments ultras de Victor en le confondant avec son aîné ? Sa barque vogua dans le sillage de celle d'x\bel pour s'en séparer plus tard. Si nous étudions leurs relations du point de vue religieux, la question est différente. Vers 1820, au moment de leur intimité, Abel ne nous paraît pas chrétien. A l'époque de la mort de sa tante. Madame Trébuchet, il écrit à son cousin Adolphe une lettre de consolation, pleine
(1) A la suite de Victor Hugo, nous donnons le nom de fi'ère à son cousingermain, Adolphe Trébuchet.
d'une froideur et d'une sécheresse qui font mal ( 1 ) . Elève des philosophes du xviiie siècle et des stoïciens antiques, il ne sait pas trouver le mot qui parle au cœur. Rien n'est senti, tout est convenu \ tout est païen, rien nest chrétien. A la fin cependant, il prouve sa croyance dans la survivance de l'âme. « Si ta mère n'est <' plus présente à tes yeux, elle n'en suit pas moins et « de plus près toutes tes actions, applaudissant à toutes « les bonnes et heureuse de la vertu de son fils.»
Plus tard, ses œuvres s'imprègnent d'un christianisme poétique et factice, et, comme Victor, il tombe, sans le vouloir, par une ignorance fruit de son éducation, dans des fautes grossières qu'un enfant de dix ans, ayant appris un peu de catéchisme, ne commettrait point. En 1822, il imprime dans la Foudre, journal dont il est l'un des directeurs, une nouvelle intitulée l'Heure de la Mort (2). Il se met en scène sous le nom d'Albert, officier en Castille. Pendant son sommeil, il se croit transporté dans une église sombre et humide. « Une hor- « loge sonna l'heure... douze coups tombèrent lentement « sur le timbre argentin. Alors la porte de la sacristie « s'ouvrit en criant sur ses gonds ; un prêtre, vêtu d'une « chasuble noire décorée d'une croix d'argent, s'avança « portant le saint ciboire et l'hostie consacrée... Après « avoir posé le caUce sur l'autel, il se tourna vers le « lieu où était Albert et sembla l'inviter à s'approcher... « Le souvenir des temps de sa jeunesse rappela sa piété ; « il répondit comme aurait fait le cortège des diacres « et des sous-diacres. » Qui ne voit à côté de certains souvenirs de Chateaubriand, une description tout à fait romantique, une histoire absolument dans le goût de l'époque. Mais quelle ignorance se révèle à nous ! Le prêtre sort de la sacristie avec un ciboire et c'est un calice qu'il dépose sur l'autel. Abel ne snit pas la différence entre ces deux vases sacrés. Chose plus extraor-
(1) Lettre inédite du 29 mai 1820.
(2) La Foudre, t. IV, n» 62, 15 mars 1822, pp. 341-345.
dinaire ; le prêtre sort de la sacristie portant déjà l'hostie consacrée. A quoi sert alors le sacrifice qu'il veut célébrer ! Victor Hugo, à plusieurs reprises, emprunta, dans les œuvres de ses frères, des thèmes qui lui ont servi soit pour Han dislande, soit pour Inès de Castro: s'il demanda jamais à Abel de Tinstruire de la religion chrétienne, celui-ci fut certainement cause de quelques unes des erreurs que l'on rencontre si abondantes dans ses œuvres.
Son cousin Adolphe Trébuchet aurait été plus apte à le renseigner. L'histoire des relations de la famille Hugo avec ses parents de Nantes serait intéressante à raconter, mais ce n'est ni le lieu, ni l'heure. Né à Nantes, le 11 décembre 1801, Adolphe suivit avec succès comme élève du Séminaire, les classes du lycée de sa ville natale. Lorsqu'il vint faire son droit à Paris, son père, Marie-Joseph Trébuchet, le confia à Sophie Hugo et il fit bonne figure au milieu du groupe littéraire qui se réunissait rue de Mezières ou rue du Dragon. H était abondamment pourvu des qualités du cœur et de l'intelligence. Sa correspondance avec son père, que nous publions, nous le montre comme un jeune homme d'ordre, profondément attaché à sa famille et à ses devoirs religieux. Chaque année, il tient à prouver à son père qu'il n'oublie pas les préceptes de l'Eglise. « J'ai fait mes « Pâques il y a eu dimanche dernier huit jours, le jour «de Pâques même. J'étais bien heureux (1).» — «J'ai « fait mes Pâques la même semaine où j'ai passé ma « thèse (2).» Adolphe est aussi en relations avec le chanoine Angebault, de Nantes, et souvent il lui demande conseil, il l'interroge sur la Congrégation. Le bon chanoine, enchanté de la piété de son jeune ami, de sa franchise un peu naïve, encourage ses bonnes dispositions. « H n'est « pas indispensable, lui répond-il, de s'associer à la Con- « grégation, mais on peut y gagner beaucoup sous tous
(1) Lettre inédite, à son père, du 10 avril 1823.
(2) Lettre inédite, au même, du 3 juin 1824.
«les rapports (1).» Il l'adresse au Père Ronsin, qui pendant quinze ans dirigea la Congrégation avec un dévouement inébranlable (2) et il l'engage à lui rendre visite tous les mois. « Prenez garde à l'air contagieux « que Ion respire à Paris et si vous vous trouviez in- « disposé, ayez soin de recourir au médecin que j'ai «indiqué (3).» Adolphe Trébuchet fit-il partie de la Congrégation ? Nous ne le pensons pas car les tables dressées par M. de Grandmaison ne contiennent pas son nom. Il est certain toutefois qu'il fut profondément chrétien.
Pendant plusieurs années il vit dans l'intimité la plus complète avec les Hugo qui le traitent en frère et So^ phie le considère comme le meilleur de ses enfants. Il partage les joies et les douleurs de ses cousins ; il les encourage dans leurs espérances de gloire, les défend quand ils sont injustement attaqués. Il écrit à son père: « Toutes ces ganaches littéraires sont effrayées de la « réputation que Victor doit avoir, et craignant d'en être « écrasés, ils feront tout ce qu'ils pourront pour em- « pêcher que l'on ne lui rende toute la justice qui lui « est due ( 4 ) . » Au moment de la maladie d'Eugène, au soir des noces joyeuses de Victor qui auraient pu devenir tragiques, il manqua, racontait sa fille Mlle Claire Trébuchet, d'être la victime des fureurs du pauvre fou et il fut d'un grand secours à ses frères désemparés. Toute sa vie il sut rendre service à Victor et à Adèle et l'on ne comprend pas les petites malices que l'on rencontre à son adresse dans Victor Hugo raconté. Si la renommée n'a pas crié son nom à tout l'univers, n'oublions pas que, pendant de longues années, il remplit d'importantes fonctions à la préfecture de police, qu'il écrivit des articles, des ouvrages utiles, qu'il mourut,
(1) LeUre inédile du 27 juin 1822.
(2) Geoffroy de Grandmaison, La Congrégation f 1801-1830). In-8, Paris, 1890, p. 138.
(3) Lettre inédite du 3 juin 1824.
(4) Lettre inédile du 14 juillet 1822.
en 1865, officier de la Légion d'honneur, membre libre de l'Académie de médecine et maire de Fontenay-aux- Roses.
Tous ceux qui ont étudié la jeunesse de Victor Hugo et qui se sont demandé comment s'étaient formé ses idées religieuses, n'ont peut-être pas attribué une importance assez grande à l'action d'Adolphe Trébuchet, ce bon et loyal Breton qui pratiquait sans forfanterie mais aussi sans défaillance la religion qu'il avait appris à aimer au sein de sa famille et près de ses maîtres du Séminaire de Nantes. Ne serait-ce pas lui qui parfois emmenait Victor pendant le Carême aux sermons de Frayssinous à Saint-Sulpice oii du reste il était aussi attiré par Adèle ? Près d'Adolphe enfin il pouvait apprendre l'amour de la religion autant et plus que dans la lecture des ouvrages de Chateaubriand ou dans ses conversations avec Lamennais. Les idées ambiantes ont donné, croyons-nous, pendant quelques années un vernis religieux aux œuvres de Victor Hugo, ne faudrait-il pas en imputer une partie aux conseils, aux bons exemples d'Adolphe Trébuchet.
Mais pourquoi celui-ci n'a-t-iV pas réussi à faire de son cousin un chrétien fervent ? Encourager les bonnes dispositions de Victor n'était pas suffisant, il fallait instruire cet ignorant, lui montrer que le catholicisme n'avait pas seulement une utilité sociale, une valeur poétique mais qu'il était la règle de la vie. Peut-être en face de cette tâche Adolphe a-t-il manqué d'audace ? Victor lui semblait un être tellement supérieur qu'il n'a pas osé joindre la parole au geste. Le zèle qui fait les apôtres lui a fait défaut. On comprend sa réserve ; dans ce tnilieu de poètes et d'artistes, ce chrétien pratiquant était une exception. Sa conduite, faite de soumission aux lois de l'Eglise et de foi en des dogmes qui surpassent la faison, ne pouvait choquer tant qu'elle ne s'affichait pas, mais le contraire se serait produit infailliblement, s'il avait cherché à sortir de l'ombre, à conseiller celui qui fier de ses succès se posait déjà en chef d'école. Il sem-
ble même que les petites railleries de Victor Hugo raconté proviennent de blessures involontaires faites par la sagesse et la régularité de vie d'Adolphe à l'orgueil de Victor qui voyait chaque jour s'élargir l'abîme séparant leurs idées politiques et religieuses. Une chaude affection unit pourtant toujours ces deux cousins qui s'étaient aimés comme deux frères.
Dans l'étude des influences subies par Victor Hugo, si l'on a oublié celle d'Adolphe Trébuchet, on a surfait croyons-nous, celle de Lamennais.
A quelle époque se sont-ils connus? E. Biré place en 1822, au mois d'octobre, leur première entrevue, ou du moins la première confession de Victor Hugo à Lamennais (1). M. Christian Maréchal, après une discussion serrée des faits, incline pour la fin d'octobre 1821 (2). Il me semble qu à cette époque Victor Hugo et Lamennais se connaissaient déjà.
Nous possédons deux récits de cet entretien, récits faits justement pas les deux interlocuteurs. Victor Hugo nous a dit qu'il eut lieu aux Feuillantines (3). Lamennais est aussi affirmatif que lui sur ce point : « Il m'a « rencontré pour la première fois dans la maison mê- « me où il a vécu ( 4 ) . »
Cette circonstance bien fixée nous peut servir de point de départ pour une solide discussion.
Lamennais quitta la Chênaie à la fin de janvier 1821 et il annonça son arrivée à Paris pour les derniers jours du mois ou les premiers jours de février. Il descendra chez M. de Saint-Victor, rue du Cherche-Midi, no 15(5), comme il l'affirme à Benoît d'Azy et à Mme Cottu ; il sera plus près d'elle qu'aux Feuillantines.
(1) E. Biré. Victor Hugo avant 1830, p. 263.
(2) Christia.v Maréchal. Lamennais et Victor Hugo, p. 149.
(3) Victor Hugo raconté, t. II, pp. 133-134.
(4) Lettre do Lamennais, dans le journal L'Eclair, 18 février 1902, publiée par M. J. (le Bonmlon.
(5> « Je serai probablement, à Paris, à la fin d':" janvier ». d"HArssoNviLLE, Lettres de Lamennais à la baronne Cottu. p. lOfi, lettre du 6 janvier 1821 : « J'arriverai le 3 ou 4 février n. Laveille. Un Lamennais inconnu. Lettres à Benoit d'Azy, p. 127, lettre du 18 janvier 1821.
Mais, le 15 mars, l'abbé Carron meurt. Lamennais a été appelé aux Feuillantines probablement dès le commencement de la maladie de son ami et il ne quitta pas un instant, pendant ces tristes circonstances, la maison située au cul de sac des Feuillantines, n" 12, rue St- Jacques ( 1 ) . Le 22 mars, il écrit des Feuillantines à Mme Cottu ; le 15 mai, nouvelle lettre où il lui parle du pensionnat et de la communion des enfants qui aura lieu le dimanche suivant (2).
A quelle époque Lamennais a-l-il quitté les Feuillantines ? Quelques lettres de lui vont nous renseigner. Il écrit à Biaise (3), le 17 avril, qu'il faudra quitter les Feuillantines à la mi-juillet ; le 17 juin, il prévient Mme Cottu que son départ se fera dans une quinzaine (4). Le 10 août, il lui écrit que depuis trois jours, il est installé, rue du faubourg St-Jacques, n» 28 (5). L'erreur n'est donc pas possible, Lamennais quitta les Feuillantines à la fin de juillet ou dans les premiers jours du mois d'août.
Si nous accordons confiance à Lamennais et à Victor Hugo, nous devons nécessairement placer la première visite de Victor Hugo aux Feuillantines entre le 15 mars et la fin de juillet.
Mais l'auteur de Victor Hugo raconté nous indique d'autres circonstances qui ont accompagné cette entrevue. Etudions-les pour voir si elles cadrent avec la date que nous venons de fixer.
« L'abbé Carron, chez qui logeait M. de Lamennais, « quittait les Feuillantines et M. de Lamennais s'en al-
(1) Lettre à M. Marion, 20 mars 1881 : Confidences de Lamennais par Arthur du Bois de Villarabel, p. 79.
(2) Lettres à la baronne Cottu, p, 112.
(3) Lamennais, Œuvres inédites, t. ï, pp. 396-398.
(4) ce 11 faut que nous quittions cette maison dans lo jours et celle que « nous devons habiter ne sera libre qu'à la mi-juillet. On ne pourra même « commencer le^ réparations indispensables qu'à cette époque. Heureusement « on nous cède quelques chambres, pour un mois, dans une maison, rue de « l'Arbalète. Nou= nous y arrangerons provisoirement. » Lettres à la baronne Cottu, p. 114.
(.5) Lettres à la baronne Cottu, p. 115.
« lait le soir. Il donna sa nouvelle adresse et prit ren- « dez-vous (1).» Il est possible d'admettre avec M. Christian Maréchal que Victor Hugo a mal compris l'expression figurée employée par Lamennais. « M. Carron nous a quittés », qui signifiait non pas son départ mais sa mort (2). Ne pourrait-on pas dire aussi que Lamennais a parlé à Victor Hugo non pas précisément de M. Carron, mais du départ de l'établissement de M. Carron, de ces chères filles qui étaient obligées de quitter les Feuillantines. Que l'on admette l'une ou l'autre explication, le récit de Victor Hugo ne nous présente aucune impossibilité.
La deuxième circonstance n'offre pas plus de difficulté ; c'était, nous dit Victor Hugo, au lendemain de la: première représentation du Maître de Chapelle, par conséquent le 30 mars 1821, puisque la première représentation est du 29 mars. Là aussi le récit de Victor Hugo est acceptable.
« L'abbé Fraj^ssinous était, cet hiver-là, le prédicateur « à la mode, lisons-nous encore dans Victor Hugo racon- « té, et alors l'église Saint-Sulpice était trop petite.» Rien de plus vrai. Le 25 mars, nous dit le Journal des Débats, Frayssinous a prêché à Saint-Sulpice et Victor Hugo est allé, ce jour-là, à l'église, probablement pour l'entendre (3). Le 8 avril, il a fait une nouvelle conférence à laquelle assista la duchesse de Berry. Tout le Carême 1821. il se fit entendre à Saint-Sulpice, mais pendant l'Avent il laissa la parole à un autre prédicateur de renom, l'abbé de Trevern (4). Frayssinous reprit ses conférences à Saint-Sulpice, le 3 mars 1822 (5). Le 14
(1) Victor Hugo raconté, t. II. p. 134.
(2) CunisTUN MAnÉcHAL, Lamennais et Victor flugo, p. 148.
(3) Journal des Débats, mars ^821 ; Lettres à la fiancée, p. 48.
(4) Journal des Débals, 5 novembre 1821. « On s'attendait, dit ce journal, à « entendre de nouveau M. de Frayssinous. il a voulu donner le temps à « M. de Trevern, licencié de la maison de Sorbonne et ancien grand vicaire « de Langres. de développer les preuves de la divinité du christianisme et de «t répondre aux objections des incrédules. Ces conférences commenceront le « dimanche 12 novembre, à 1 h. 1/2, à St-Thomas d'Aquin. »
(5) Journal des Débats, 27 février 1821,
avril, la duchesse de Berry alla de nouveau l'écouter ; le 28 avril, il donna sa dernière conférence.
Il reste encore une circonstance qui a paru invraisemblable à Ed. Biré et même à M. Christian Maréchal, il s'agit des répétitions de la Clytemnestre de Soumet. Cette pièce ne fut jouée en effet que le 7 novembre 1822, et cependant Victor Hugo avait raison de dire que Soumet faisait répéter, au Théâtre français, dans ce moment là, une Clytemnestre dont l'Oreste était Talma. Ouvrons les journaux de l'époque ; ils vont nous raconter toutes les péripéties de l'histoire de la Clytemnestre de Soumet. Elle fut reçue, au mois de mars 1821, à l'unanimité, aux Français. Le Conservateur Littéraire nous l'affirme et la nouvelle qu'il insérait n'a pas été inventée après coup ( 1 ) . La pièce ne dut pas tarder à entrer en répétition ; en tous cas c'était chose faite au mois de juin (2). Mais soudain, on ne sait pour quelles raisons. Soumet la retira du théâtre français pour lui faire traverser la Seine et la porter à l'Odéon (3). Elle franchit, une seconde fois, les ponts pour revenir au premier Théâtre français où enfin elle fut jiouée, le 7 novembre 1822. Victor Hugo avait donc raison de dire qu'au commencement de ses relations avec Lamennais on répétait Clytemnestre au Théâtre français.
Il nous semble donc bien établi que Victor Hugo est allé voir Lamennais aux Feuillantines entre le 15 mars et la fin de juillet 1821. Mais ne pourrait-on pas préciser davantage, ne pourrait-on pas accepter la date indiquée par Victor Hugo lui-même, c'est-à-dire le 30 mars 1821. Pourquoi pas?
Le récit de Lamennais ne s'y oppose nullement ; mais
(1) « La Clytemnestre de M. Soumet de l'Académie dés Jeux floraux vient
« d'être reçue, à l'unanimité, aux Français. Ce bel ouvrage sera joué in-
« cessamment. » {Conservateur Littéraire, t. III, liv. XXX, p. 411, Nouvelles et Variétés littéraires, 31 mars 1821.
(2) L'Etoile, du 6 juin, nous l'affirme. Le Journal de Paris, du 19 juillet, annonce la représentation pour les premiers jours de septembre, au bénéfice de Thénard.
(3) Etoile, 2 octobre 1821,
nous trouvons plus de difficultés avec celui de Victor Hugo. Ni les répétitions de Clytemneslre, ni les sermons de Fraj-^ssinous ne font pourtant obstacle. Le départ de Lamennais, qui devait avoir lieu le lendemain, fixerait plutôt la visite au mois de juillet puisque Lamennais donna sa nouvelle adresse. Victor Hugo n'a-t-il pas confondu ici sa première visite avec une autre, faite la veille du départ de Lamennais. D'ailleurs, puisque Lamennais, au lendemain de la mort de M. Carron, savait qu il quitterait bientôt les Feuillantines, il a dû parler de ce prochain départ à Victor Hugo qui l'a cru plus rapproché qu'il n'était en réalité. Tout ceci est possible et plausible.
Mais une objection plus sérieuse nous vient des relations de Victor Hugo avec le duc de Rohan. C'est ce dernier qui a conduit Victor Hugo chez Lamennais, or Victor Hugo et le duc de Rohan n'ont, dit-on, lié connaissance que dans les jours qui ont suivi la mort de Mme Hugo, par conséquent après le 27 juin, et Ion apporte une page de Victor Hugo raconté qui semblerait le prouver.
Est-ce concluant? Je ne le crois pas. Le duc de' Rohan assista à Tenterrement de Mme Hugo, Victor alla le remercier ensuite au Séminaire, mais rien dans le récit de Victor Hugo ne nous dit qu'ils ne se connaissaient point auparavant. H serait étonnant que le duc de Rohan prit part aux obsèques d'une personne complètement inconnue. Comment d'ailleurs placer entre le 27 ou le 30 juin et la mi-juillet tous les événements que nous raconte Victor Hugo : d'abord sa connaissance avec le duc de Rohan, sa visite à Frayssinous, puis enfin sa visite à Lamennais. En quelques jours l'influence de Rohan sur Victor Hugo serait devenue bien profonde et leur intimité bien grande puisque Victor Hugo aurait ouvert largement son cœur ( 1 ) , il aurait consenti à lune de ces démarches qui coûtent beaucoup
(1) Ce n'était pas son habitude puisqu'il ne parla à Larnennûi? de son amour pour Adèle qu'au moment môme de son mariage.
ordinairement et qu'un prêtre n'obtient qu'après de longs pourparlers. Comment, dès le mois d'août, aurait-il accepté Ihospitalité à la Rochc-Guyon, chez un grand seigneur dont il aurait fait connaissance un mois auparavant, qu'il aurait vu deux ou trois fois, car le duc de Rohan dût partir en vacances dans les premiers jours de juillet 1
Mais nous avons d'autres raisons de croire que Victor Hugo et le duc de Rohan étaient amis avant la mort de Mme Hugo. Ouvrons à cet effet Victor Hugo raconté. Nous y trouvons le récit de l'arrivée à Paris de Soumet, son portrait, sa première visite dans la mansarde de la rue du Dragon ( 1 ) . Or Soumet vint se fixer à Paris en juillet 1820. Victor Hugo habitait alors avec sa mère rue de Mezières, no 10. Continuons à lire: dans la semaine de l'arrivée de Soumet, Victor Hugo reçut la visite du duc de Rohan et il alla le voir dans sa cellule(2) : preuve qu'ils se connaissaient très bien au printemps de l'année 1821. Qui plus est, à cette époque il était déjà question d'un séjour à la Roche-Guyon. Le 21 avril 1821, Victor Hugo écrivait à Vigny : « Si je vais à la Ro- « che-Guyon, je n'y pourrai aller que dans le mois « d'août (3). »
On peut donc affirmer, sans trop de crainte de se tromper, que peu de jours après la mort de l'abbé Carron, le 30 mars très probablement, Victor Hugo fit la connaissance de l'abbé de Lamennais, aux Feuillantines.
Ce point établi, étudions maintenant leurs relations. Le récit en est fort court dans Victor Hugo raconté.
« M. de Lamennais donna sa nouvelle adresse et prit « rendez -vous.
« Victor se confessa fort sérieusement et avec tous
(i) Victor Hugo raconté, f. II, pp. 128-129.
(2) Victor Hugo raconté, t. II, p. 129.
(3) Correspondance i815-1835, p. 16,
« les scrupules des examens de conscience. Son gros pé- « ché fui les agaceries que lui avaient faites Mlles Du- « chesnois et Leverd. M. de Lamennais, voyant que c'étaient là ses grands crimes, remplaça désormais la « confession par une causerie ( 1 ) . »
Ces quelques lignes nous font supposer que Victor Hugo se confessa à ce moment pour remplir son devoir pascal (2). Il n'a point menti dans le récit qu'il nous à fait de la première entrevue, nous devons le croire sur parole à propos de cette confession. Mais d'après les explications qui l'accompagnent nous sommes porté à croire qu'elle fut suivie peut-être de quelques autres entre le mois d'avril et la fin de l'année, tout au moins de fréquentes et simples causeries. C'est en effet dans les derniers mois de 1821 qu'eut lieu le départ de Lamennais pour la Chênaie. Fin septembre (3), il est à Paris. Non seulement il ne part pas en octobre, mais le 6 novembre il écrit à Mme Cottu que depuis trois semaines il n'est sorti qu'une fois (4). C'est de Paris encore qu'il lui écrit le 16 novembre pour lui annoncer qu'il ne quittera la capitale que pour aller en Bretagne et qu'on s'occupe de dissoudre la maison (5). Du 16 nombre au 0 janvier la correspondance de Lamennais ne nous dit rien de sa vie mais ce jour-là deux lettres vont nous renseigner. Elles sont datées toutes deux de la Chênaie : l'une est adressée à la baronne Cottu : « Me voici donc « encore une fois à cent lieues de vous et pour combien «de temps je l'ignore (6). » L'autre a pour destinataire le baron de "VitroUes : « Me voici donc, mon bon « ami, au milieu de nos bois et de nos bruyères, dans « une saison et dans un temps où rien de tout cela
(1) Victor Hugo raconté, l. II, pp. 134-135.
(2) Pâques tomba en 1821 le 22 avril.
(3) Une lettre datée de Paris, un vendredi après le 9 septembre, est adressée à la baronne Cottu. (Lettres à la baronne Cottu, p. 116-117),
(4) Lettres à la baronne Cottu. p. 117,
(5) Jbid., pp. 118 et 119.
(6) Idid. ,lp. 120,
« n'est fort agréable ( 1 ) . » Ces deux lettres sont d'un homme qui, arrivé au terme de son voyage, jette un regard en arrière, voit la distance qui le sépare de ses amis, puis examinant le paysage qui l'entoure en saisit toute la tristesse au fort de l'hiver. Lamennais, après avoir quitté récemment Paris, se trouvait depuis quelques jours seulement, quelques heures peut-être, à la Chênaie (2).
Lamennais parti pour la Chênaie, les lettres remplacèrent les visites. Nous ne possédons pas évidemment toutes les lettres qu'ils se sont écrites et nous ne pouvons que regretter celles qui se sont égarées ou perdues définitivement, mais il n'est pas à supposer qu'elles furent très nombreuses. Nous nen connaissons que cinq ï)our l'année 1822 (3). Nous les utiliserons à propos de l'influence de Lamennais ; en ce moment nous ne voulons nous en servir que pour établir la chronologie des faits.
(1) Correspondance inédite entre Lamennais et le baron de Vitrolles, publiée par Eug. Forgues pp. 89-91.
(2) Il reste cependant à concilier cette date, avec celle attribuée à certaines lettres. M. Feugère (Lamennais avant l'Essai sur l' indifférence, p. 290) indique au 22 octobre une lettre datée de la Chênaie et adressée à Mlle de Tremereuc. Mais il fait certainement erreur, puisque M. Forgues, qui cite celte lettre (Correspondance, t. I, p. 160), marque Paris comme point de départ. Gomment le même M. Forgues (Correspondance inédite de Lamennais et du baron de Vitrolles, pp. 85-89) peut-il donner, au 21 octobre el au 4 novembre 1821, deux lettres datées de la Chênaie. Lamennais ne peut être en même temps dans les deux endroits. Pour ces deux dernières lettres évidemment il y a erreur ou sur le point de départ ou sur la date de l'année. Ne seraient-elles 'pas de 1822 par hasard ? Leur contenu me le fait croire.
Enfin M. de Bonnefon a donné dans VEclair (18 février 1902) comme adressée de la Chênaie un samedi d'octobre 1821, une lettre dont il n'indique pas le destinataire et qui au dire de M. Christian Maréchal est M. de Vitrolles. La lettre est certainement partie de la Chênaie mais non pas en octobre puisque à cette époque, d'après la correspondance avec la baronne Cottu, Lamennais était à Paris. Il serait important de bien fixer la date de cette lettre puisqu'elle parle justement de la première entrevue de Victor Hugo et de Lamennais.
(3) 26 mars, lettre de Lamennais (la Chênaie) à Victor Hugo (Amateur d'autographes, juin-juillet 18T(>. p. 99) ; 17 mai, lettre de Victor Hugo à Lamennais à la Chênaie (Correspondance 1815-1835, p. 26-28) ; 9 juin, lettre de Lamennais (la Chênaie) à Victor Hugo (Victor Hugo raconté t II, pp. 141- 142) ; 1" septembre, lettre d ■ Victor Hugo à Lamennais à la Chênaie (Co?'respondance 1815-1835, pp. 30-31) ; 6 octobre, lettre de Lamennais (La Chèpaie) à Victor Hugo (Victor Hugo i^aconté, t. II, pp. 146-147),
Lamennais passa presque toute l'année à la Chênaie : il ne la quitta que pour faire un court voyage à Paris en août et septembre. Le 15 août il écrit de St-Malo au baron de Vitrolles qu'il va partir incessamment pour Paris, qu'il veut revenir le mois prochain. « Il faut « dit-il, que je sois de retour dans cinq ou six semai- « nés ( 1 ) . » Il était en effet de nouveau à la Chênaie Je 17 septembre d'où il écrit à Mme Cottu. Le 23 septembre une lettre à Benoît d'Azy nous prouve qu'il est arrivé depuis quelques jours « mais tellement excédé « de fatigue qu'il n'a pu encore reprendre son tra- « vail ( 2 ) . » Ce voyage, entrepris pour des affaires d'intérêt, avait donc été très précipité.
Victor Hugo en avait-il été prévenu d'avance, on peut se le demander quand on le voit écrire à la Chênaie une lettre datée du 1er septembre. Peut-être aussi la date de cette lettre est-elle fausse ? En tous cas, ce n'est point en apprenant le mariage de 'Victor Hugo que Lamennais lui écrivit de la Chênaie la lettre du 6 octobre que nous trouvons dans Victor Hugo raconté ( 3 ) , mais il répondait bien plutôt à une lettre lui annonçant la date exacte de la cérémonie. A son passage à Paris, Lamennais avait vu Victor Hugo : pour remplacer l'acte de baptême que celui-ci ne pouvait présenter, il lui avait donné un conseil que nous trouvons dans une lettre de Victor Hugo à son père (4), il avait obtenu la promesse qu'il irait le voir l'année suivante en Bretagne (5). Ajoutons enfin qu'il avait dû lui délivrer le billet de confession nécessaire pour son mariage : Victor Hugo l'affirme et nous n'avons aucune raison de ne pas le croire sur parole.
Maintenant que nous avons fait l'historique des pre-
(1) Correspondance inédite entt^e Lamennais et le baron de Vitrolles publiée par Eugène Forgues, pp. 107-108.
(2) Auguste L.weille. Un Lamennais inconnu. Lettres à Benoit d'Azy,
(3) Victor Hugo raconté, t. II, pp. 14Ç-147.
(4) Lettre du 13 septembre ; Correspondance 1815-1835, pp. 172-173.
(5) Lettre de Victor Hugo à A. Trôbuchet, 23 septembre. Correspondance 1815-1835. pp. 31-32.
mières relations de Lamennais et de Victor Hugo, essayons de tirer quelques conclusions de ces relations et de la correspondance échangée à cette époque.
Notre intention n'est point de rechercher au jour le jour dans l'œuvre de Victor Hugo une influence très problématique, car qui peut nous prouver que telle page a été inspirée directement ou indirectement par Lamennais, qu'à telle date Victor Hugo a lu tel ouvrage et s'est laissé influencer par tel point de la doctrine menaisienne. Ce procédé à notre avis n'est guère scientifique et l'on risque à chaque instant de se fourvoyer : il suffit pour cela de se tromper sur une date, d'attribuer un article à qui n'en est pas l'auteur, de prendre comme particulière à Lamennais une idée tellement répandue dans l'air ambiant qu'elle n'appartient plus à personne.
Arrivons à la première entrevue et tâchons d'analyser les impressions de Victor. Il est évident que ses souvenirs, quand il les a vécus à nouveau pour les traduire à sa femme qui allait les raconter, se sont nécessairement imprégnés de l'état de son esprit au moment où il narrait lui-même. Le souci de l'effet et de la forme a fait recherché des contrastes, des oppositions qui probablement n'ont jamais existé du moins ainsi qu'on nous les présente. La visite à Lamennais est précédée de la vision d'un vieux prêtre dans la chambre de l'abbé de Rohan, vieux prêtre dont le renoncement est certainement admirable, mais dont le portrait est un peu forcé au physique et probablement aussi au moral. A deux pas de la mort, le vicaire de St-Nicolas du Chardonnet accepte radieux les suprêmes épreuves : son vêtement est misérable, son corps est usé par les privations mais son âme est illuminée par la flamme du sacrifice.
n est bien l'antithèse du prédicateur à la mode, l'abbé de Frayssinous, nullement détaché des intérêts terrestres, qui ne veut pas que l'on enfouisse son talent mais qu'on l'emploie au triomphe de la vérité et à la propagation des bonnes doctrines. H faut d'après lui répan-
dre la piété par la parole et par l'exemple, il faut d'autre part réussir pour avoir à sa disposition une force puissante, le succès. Pour aider au triomphe de la religion il ne suffit pas de s'en tenir à la littérature, il convient d'aspirer à l'autorité directe de la politique. Le clergé, affirmait enfin Frayssinous, comptait sur Victor Hugo et l'aiderait.
Celui-ci trouva cette religion mondaine et commode, mais Frayssinous l'éloigna surtout en disant du bien des Jésuites et du mal de Chateaubriand, jacobin déguisé et très dangereux sous son masque.
Pourquoi Frayssinous ne plût-il pas à Victor Hugo ? Il ne lui apparut pourtant pas comme un abbé mondain et jouisseur. Lui-même nous avoue qu'à l'Abbaye aux Bois, Frayssinous n'avait qu'une pièce servant à la fois de chambre à coucher, de salle à manger et de salon. Le déjeuner qu'il servit à ses hôtes était frugal puisqu'il ne fut guère différent de celui que Victor Hugo aurait pris chez lui : deux œufs à la coque et un verre d'eau.
Est-ce le conférencier de Saint-Suipice qui ne lui allait pas ? Ce serait curieux car Victor Hugo était un auditeur assez fidèle de Frayssinous, peut-être un peu à cause d'Adèle, peut-être un peu par snobisme, mais il ne pouvait pas ne pas entendre les idées exprimées par l'orateur. La religion dont Frayssinous fit le tableau à Victor Hugo n'était point différente de celle qu'il enseignait du haut de la chaire de Saint-Sulpice. Il était, pensa-t-il, en présence d'un jeune homme qui voulait travailler au triomphe de sa foi tout en restant dans le monde. Tous en effet ne sont pas appelés à la claustration et au détachement des intérêts terrestres. Frayssinous ne crut pas que Victor Hugo était destiné au cloître. Il est vrai qu'il l'a entretenu de politique, mais la chose déplaisait-elle beaucoup à Victor Hugo ? Ne venait-il pas de mener dans le Conservateur Littéraire une campagne ardente pour le triomphe de la cause ultra-royaliste. L'aide que le clergé lui offrait pour arriver lui répugnait-elle ? Nous savons
que Victor Hugo dès cette époque, s'il n'employait pas tous les moyens, cherchait tous les appuis capables de l'aider à se hausser au-dessus du vulgaire. Lamennais agira-t-il différemment sur ce point ? Evidemment non et Victor Hugo ne s'en formalisera pas, loin de là puisqu'il le remerciera de ses démarches auprès de la maison du Roi ( 1 ) .
Nous avons dit que Frayssinous du haut de la chaire de Saint-Sulpice ne donnait pas des conseils différents de ceux qu'entendit ce jour-là Victor Hugo. Nous avons recherché en effet les conférences prêchées à ce momentlà par Frayssinous (2) et nous avons été frappé justement par les rapprochements que l'on peut faire entre les idées que lui prête Victor Hugo et celles qu'il développait en chaire. Ce ne peut être pure coïncidence, il y a plutôt chez Victor Hugo un souvenir précis soit du discours en chambre, soit du sermon entendu à l'église. S'il y a rappel des avis qu'il a reçus personnellement il faut conclure que plein des sujets qu'il traitait, Frayssinous les répétait plus ou moins dans l'intimité de la direction. H est vrai que dans l'un et l'autre cas il s'adressait au même auditoire, aux jeunes gens de la classe aisée.
Les conseils religieux donnés par Frayssinous ne nous
(1) Correspondance 1815-1835. pp. 27-28, lettre Victor Hugo à Lamennais, 17 mai 18i2.
(2) Il n'est point facile de donner une date aux conférences que contiennent les 3 vol. in-8 publiés en 1825 chez Le Clerc par Frayssinous sous le titre de Défense du Christianisme ; seuls les journaux de l'tpoque nous permettent de le faire. Ainsi le H mars, à St-Suli)ice, d'après la Quotidienne du 12 mars, Frayssinous parla de V Union nécessaire de la religion et de la société (cf. Défense du Christianisme, t. II, pp. 473-507) ; le 25 mars, à Sl-Sulpice. d'après le Journal des Débats du 26, il parla de {'Education des enfants (cf. Défense du Christianisme, i. III, pp. 517-547) ; le 4 avril, à St-Roch, d'après la Quotidienne du 6 avril, il montra Ce que nous avons à craindre et ce que nous avons à espérer pour la religion en France (Cf. Défense du Christianisme, t. III, pp. 436-473) ; le 29 avril, à St-Sulpice. d'après La Quotidienne du i" mai. le sujet de la conférence était: Nos devoirs comme chrétiens, nos devoirs comme Français. Nous n'avons pu la retrouver dans la Défense du Christianisme. On le voit, les questions religieuses et les questions politiques se mêlaient intimement. La Quotidienne du 12 mars le reconnaissait en citant cette phrase du sermon de Frayssinous : « L'alliance inévitable de la politi- « que et de la religion dans la chaire chrétienne est une conséquence de « l'état actuel de la société. »
semblent donc pas être la raison qui écarta Victor Hugo. Faut-il la chercher dans les éloges donnés par Frayssinous aux Jésuites? Je ne le crois pas, non plus. Victor Hugo n'était pas, du moins à cette époque, leur adversaire, comme le prouve le Conservateur Littéraire. Au mois de janvier 1821, nous y trouvons exprimée l'opinion de Victor Hugo; il sait gré à M. Dufau de ses réflexions sages et modérées sur un ordre célèbre, dans un moment où il vient de narrer l'attentat de Jean Châtel et dans un siècle oiî le mot de Jésuites fait pousser des cris de rage ( 1 ) .
Peut-être les attaques de Frayssinous contre Chateaubriand contribuèrent-elles davantage à éloigner Victor Hugo. Chateaubriand à cette époque n'avait pas d'admirateur plus enthousiaste : tous ses faits et gestes sont soulignés par Victor Hugo qui ne laisse échapper aucune occasion de parler du noble pair, du noble vicomte, de l'historien admirable, du chef des royalistes. Victor Hugo rend compte de ses œuvres, soulient sa cause contre le Défenseur quand celui-ci succède au Conservateur et ne rend pas justice suffisante à Chateaubriand (2). Il lui adresse ses vers sur le Génie : Le Conservateur Littéraire combat vaillamment dans le sillage du Conservateur et garde haut levés le même drapeau et le même fanion quand ce dernier s'est retiré de la lutte. Or Frayssinous est loin d'être un ultra, c'est un modéré, un centre droit qui voit en Chateaubriand « un jacobin très dangereux sous son masque ». Attaquer ainsi celui pour qui Victor Hugo avait un véritable culte était de la part de Frayssinous, qui probablement ignorait ce détail, une faute, un manque de tact que Victor Hugo ne pouvait lui pardonner.
De plus n a-f-il pas voulu prendre trop au sérieux
(1) Conservateur Littéraire, t. III, liv. 28.. p. 307, 20 janvier 1821, à propos (le l'Histoire de M. Dufau.
(2) Conservateur Littéraire, t. II, liv. 16, 1" juillet 1820, pp. 246-248. Victor Hugo a sûrement collaboré à ces deux pages, s'il ne les a pas composées entièrement.
son rôle de directeur ? Victor Hugo consentait bien à tnar-' cher à côté d'un grand homme, de Chateaubriand, peutêtre de Frayssinous, mais il voulait être, il voulait rester lui-même comme nous le prouvent les Lettres à la fiancée. D'autre part il manifeste dans le Conservateur Littéraire son esprit d'indépendance jusqu'à se séparer par moment des ultras pour offrir son encens à Voltaire, son autre maître. Or dans le petit discours que Frayssinous adresse à Victor Hugo on sent que le prêtre veut réellement remplir son office de directeur, être son ange gardien, le surveiller, le guider, en un mot mettre la main sur lui. Cette emprise ne fut pas du goût de Victor Hugo : il voulait garder intactes sa liberté et son activité ; le rôle de disciple, que semblait lui assigner Frayssinous, ne pouvait lui convenir.
A notre avis ces deux raisons, énoncées dans le récit de Victor Hugo raconté, furent, plus que celles qui sont complaisamment détaillées, les vraies causes de l'éloignement que Victor Hugo ressentit pour Frayssinous et d'autre part nous allons trouver dans les mêmes faits deux motifs qui rattachèrent à Lamennais. Celui-ci à cette époque était un ultra, un ami de Chateaubriand avec qui il collaborait dans maints journaux, et il correspondait mieux à Tidéal que se faisait Victor Hugo d'un directeur.
Victor Hugo raconté nous fait un long récit de la première entrevue ( 1 ) , mais qu'y trouvons-nous ? Un portrait détaillé de l'extérieur de Lamennais, ce petit homme chétif, bilieux de visage, aux grands beaux yeux inquiets, dont le nez dissimulait presque le menton, avec sa bouche à l'expression presque enfantine, avec ses traits tourmentés et nerveux. L'accoutrement dans lequel nous le dépeint Victor Hugo nous semblerait ridicule si par ailleurs nous ne savions que Lamennais n'avait pas le moindre souci de son habillement. Victor Hugo a bien étudié physiquement Lamennais. Mais pourquoi ne nous
(1) Victor Hugo raconté, t. II, p. 134.
donne-t-il point l'impression qu'il ressentit en face de cet homme dont le nom était dans toutes les bouches, pourquoi ne nous révèle-l-il rien de leur entretien intime ? Ce n'est pas par pudeur d'âme, puisqu'il nous parle de ses péchés. Nous aurions pourtant plaisir nous aussi à opposer aux conseils de Frayssinous ceux de Lamennais, à voir s'ils furent vraiment pratiques.
Pour qu'un prêtre, pour qu'un directeur fasse besogne utile auprès de son dirigé, il faut que celui-ci ouvre d'abord son àme, se montre avec toutes ses qualités, ses défauts, ses faiblesses, ses tendances, il faut que le directeur connaisse le passé de son dirigé, qu'il sache les points vulnérables pour les fortifier, les côtés excellents pour les rendre meilleurs encore.
Or Victor Hugo a-t-il raconté son enfance sans éducation religieuse, sans pratiques chrétiennes ? S'était-il en effet jamais confessé, avait-il jamais communié? Nous n'en savons rien et Lamennais n'en fut pas plus informé que nous probablement. Victor Hugo s'est confessé à Lamennais une ou peut-être plusieurs fois, il lui a raconté les agaceries de Mlles Duchesnois et Leverd, Lamennais dut avoir la conviction, partagée d'ailleurs par tous ceux qui à Fépoque approchaient Victor Hugo, que c'était un jeune homme chaste et réservé. Mais a-t-il connu les secrets les plus intimes de cette âme ? Non, certainement, car Victor Hugo lui a caché son amour pour Adèle, il a jeté un voile sur son cœur pour que Lamennais n'en vit pas même les battements et c'est presque à la dernière heure, quand il ne peut plus sans impolitesse cacher « sa passion indomptable mais pure et innocente i>, quand, disons-le aussi, il a besoin de Lamennais, qu'il lui révèle son mariage prochain.
Lamennais pensa-t-il à instruire son pénitent des vérités religieuses les plus simples, les plus essentielles ? Il est assez probable qu il n'y songea même pas. Comment aurait-il pu supposer que le jeune homme qui se présentait à lui avait eu une éducation religieuse absolu-
ment nulle ? On lui parlait de confession, de direction, il n'a pas cherché si l'édifice religieux qu'il s'agissait d'orner et de couronner avait des bases solides et bien d'autres probablement auraient fait comm'e lui.
Cependant dans leurs conversations il fut question de la religion. Tout incomplète qu'elle nous paraisse la lettre publiée dans l Eclair (1) par M. J. de Bonnefon nous montre tout de même une certaine étude de Victor Hugo par Lamennais. Celui-ci est doucement ému : « M. « Victor Hugo a l'âme la plus pure et la plus calme que « j'ai rencontrée dans le cloaque de Paris. » Pure, soit, mais calme, non : Lamennais justement n'a pas vu toute la partie de cette âme qui nous est révélée par les Lettres à la fiancée. « Il est confiant et simple. » Tel il ne nous apparaît point aujourd'hui si tel il apparut à Lamennais. « H comprend la religion ou plutôt « il y entre de plain-pied par l'arc divin de la poésie. « Je souhaite qu'il soit toujours dans les sentiments qu'il « a sur les choses spirituelles. Il donnera des ailes à la « pensée catholique que nos écrivains pieux traînent sou- « vent sur les pavés et même dans le ruisseau de la « rue... »
Cette phrase ne change nullement notre appréciation, elle la confirme plutôt. Lamennais a-t-il trouvé chez Victor Hugo des convictions religieuses, il n'en paraît rien : « Victor Hugo comprend la religion ou plutôt il y entre « de plain-pied par Tai'c divin de la poésie. » L'image ne manque pas de grandeur, semblable à l'arc de triomphe de l'Etoile alors en construction, mais que nous révèle-t-elle ?
Lamennais a vu, par ci par là, dans les poésies composées par Victor Hugo et dont celui-ci lui a certainement fait hommage, des allusions à des faits d'ordre religieux, une sentimentalité religieuse. Quelques-uns de ses vers se revêtent de pensées chrétiennes qu'il a empruntées
(1) Eclair, 18 lévrier 1902.
surtout au Génie du Christianisme ou aux Martyrs, mais dans ces formes qui habitent son esprit, comme certains vers de Virgile tiantent son imagination, une conviction sincère, une foi chrétienne se cachent-elles ? Nous ne pouvons Taffirmcr. On peut comprendre la religion, en voir la poésie, la beauté sans y croire, sans la pratiquer. Nous admettons volontiers que Victor Hugo ajoute foi à l'existence d'un Dieu personnel, comme les œuvres que nous avons étudiées jusqu'ici paraissent le prouver. Cette croyance en Dieu, à une vie future heureuse ou malheureuse, à l'immortalité de l'âme, malgré certaines éclipses, semble être demeurée en lui toute sa vie, mais, au moment où nous sommes, nous ne pouvons pas dire que nous avons trouvé des convictions chrétiennes ou catholiques qui lui appartiennent en propre, qui jaillissent spontanément de son cœur. Comme beaucoup d" autres poètes ou d'autres penseurs de cette époque il a mis sur sa poésie un vernis, « une couleur monarchique et religieuse (1) », mais grattez ce vernis, effacez cette couleur et vous ne trouvez plus rien de religieux.
Sous la Restauration il y avait, comme le dit Lamennais, « des écrivains pieux qui traînaient souvent sur les pa- « vés et même dans le ruisseau de la rue. » D'autres l'avaient vu et r avaient dit avant lui. « Que peut se pro- < mettre, écrivait Charles Loyson, la religion de paix et de « majesté de ces écrits dévotement scandaleux, où la pié- « té sans doctrine et le zèle sans discrétion semblent « prendre à tâche de corrompre la foi par la petitesse « d'une mj'^sticité extravagante, et de contrister la charité « par la violence de leurs emportements ? ( 2 ) »
Mais à l'opposé de ces écrivains, il s'en rencontrait
(1) Le mot est, nous l'avons vu. du Conaeroateur Littéraire lui-même : t. III, Préface, pp. b et 6. On pourrait dire qu"il est de tous les journaux. La Gasette de France (11 novembre 1822) employait la même exprrssion à propos du Saûl de Soumet. Elle se félicitait de voir « des ouvrages empreints d'une « couleur religieuse réussir ».
(2) Le Spectateur politique, t. I, liv. 12. 30 mai 1818, à propos de la 2« édition de VEsseii sur l'Indifférence, de Lamennais, pp. 547-556.
qui comme Victor Hugo, liant la monarchie; à la religion, trouvaient en cette dernière, à la suite de Chateaubriand, un thème fécond pour leur poésie, et, à l'occasion, croyaient peut-être sincèrement faire de l'apologétique chrétienne. Que valaient cette apologétique et cette poésie? Loysou (1), dans l'article que nous venons de citer, les avait appréciées quelques années auparavant. Il se mettait au nombre « des âmes vraiment religieuses et chrétiennes qui gémissent de voir le christianisme engagé dans ces malheureux démêlés, où chaque secours est pour lui une blessure, et dont l'issue, qu'elle qu'elle soit, ne peut lui apporter ni gloire ni avantage. De quoi pourrait en effet profiter à la religion sainte et vraie que tout le monde fut convaincu des ressources merveilleuses qu'elle offre au génie de l'orateur et du poète et des facilités qu'elle donne pour composer « de belles tragédies et de magnifiques épopées ? >'
Loyson était, on le voit, plus perspicace que Lamennais, qui dans l'enivrement du combat livré pour la cause catholique, se méprenait, comme bien d'autres, sur la valeur de certains combattants qui l'approchaient. Il s'est fait illusion certainement à propos de la jeune recrue que lui amenait de Rohan. Victor Hugo, pensait-il, entrait de plain-pied dans la religion par l'arc divin de la poésie, il devait donner des ailes à la pensée catholique. Pendant un temps assez court on a pu croire à la réalisation de cette prophétie mais le jeune poète a vite démenti les espérances fondées sur lui.
Faut-il faire grief à Lamennais de son erreur ? Je ne voudrais pas le dire. Il y a eu certainement chez lui un peu de naïveté, il s'est laissé prendre aux apparences mais n'est-ce pas une faute que l'on commet facilement dans un parti soit politique soit religieux ou
(1) Loyson, catholique par son éducation et par des convictions fortement assises, était libéral en politique et pratiquait le juste milieu avec sagesse et modération, ce qui lui valait d'être critique à droite et à gauche, mais pour nous qui maintenant sommes loin des événements nous pouvons, dans bien des circonstances, admirer la rectitude parfaite de ses Jugements. Poète à ses heures il mourut trop jeune pour donner la juste mesure de sa valeur.
philosophique quand par exemple semble se lever une nouvelle étoile à l'horizon, ou quand du parti opposé un transfuge arrive ayant une certaine valeur ou du moins de la réputation. Cette valeur et cette réputation sont vues à travers des lentilles grossissantes qui trompent étrangement sur les services que le nouveau venu peut rendre à la cause et sur ses dispositions intimes. On le regarde comme un champion fidèle, convaincu, alors qu'il n'y a chez lui que des tendances à peine précisées, des velléités plus ou moins affermies. Le mettre au pinacle immédiatement est une faute à laquelle on se laisse entraîner par un manque de réflexion : l'erreur apparaîtra plus tard alors qu'il ne sera plus temps, alors que des éloges indiscrets, des louanges exagérées, feront que son départ, si par hasard il se produit, aura toute r apparence d'une évasion, d'une fuite, et cependant celui qui passera pour un renégat n'en sera pas un car il n'a jamais fait précisément partie de la maison : il était sur le seuil et au lieu d'entrer, il s'est éloigné.
Tel nous apparaît Victor Hugo, quand il fit la connaissance de Lamennais, il avait depuis quelque temps commencé à écrire des vers d'une religiosité plus ou moins vague qu'il avait empruntée à Chateaubriand. Ses amis, par leurs exemples et leurs conseils, le poussaient vers cette religion qu'il commençait à chanter et dont la poésie l'attirait. Mettons aussi qu'il désirait avec une ardeur très grande réussir en ce bas monde et ne s'inquiétait guère pour le moment de l'autre vie, comme d'ailleurs la plupart des ultras qu'il fréquentait. Car, si pour faire partie de ce clan, il était nécessaire d'être royaliste, il suffisait d'être catholique en théorie seulement et même la pratique de la religion était mal notée aux regards de plus d'un. Pour toutes ces raisons Victor Hugo chantait le Roi et Dieu mais le premier d'abord parce qu'il était plus près et les récompenses qu'il accordait étaient plus palpables.
C'est justement à ce moment que le duc de Rohan et
Lamennais lui parlèrent de pratique religieuse ( 1 ) . Ce mot n'avait pas pour lui toute l'importance qu'il revêt aux yeux d'un chrétien vraiment fervent ou même d'un homme instruit de la religion. Victor Hugo n'avait ni la piété du premier ni la science du second, aussi n'éprouvait-il aucune répugnance pour la chose, il était plutôt indifférent, mais par amitié et aussi par intérêt il tenait à faire plaisir à Rohan et à Lamennais. C'est pourquoi il accepta.
Que Victor Hugo, si la religion ne le poussait pas vers Lamennais, pouvait-il chercher auprès de celui-ci et qu'j^ a-t-il trouvé ? Lamennais avait le cœur large : il y donnait volontiers asile à ceux qui l'approchaient et lui témoignaient de l'admiration et de l'affection. Nous savons qu'il en arrivait facilement avec ses amis à une chaude intimité, qu'il leur prodiguait « une impétueuse tendresse (2).> Victor Hugo a-t-il connu, comme Henry Moorman, Benoît d'Azy et Mme de Lacan (Mme Cottu) les « effusions de sympathie », parfois un peu passionnées de cette âme ardente. Ce n'est pas à croire car si Victor Hugo fut aimé lui aussi, la correspondance qu'il échangea avec Lamennais le place cependant assez loin derrière les intimes que nous venons de nommer.
H était content de son sort cependant et c'est avec un plaisir parfois enfantin qu'il parle de son ami, de son illustre ami (3), M. de Lamennais. L'amitié d'un grand homme est un don du ciel et Victor Hugo, dans
(1) N'oublions pas que l'idée première en appartient a de Rohan. lait qui a son importance pour juger la résolution de Victor Hugo. De Rohan, tout en étant au Séminaire, s'occupait de la jeunesse et faisait son apprentissage d'apôtre. La Quotidienne des 15 et 16 février 1821 nous en donne la preuve : « MM. les abbés de Rohan-Chabot, de la Bourdonnaye et de Bonald se pro- (t posent de donner des conférences à St-Sulpice, dans la chapelle des Alle- « mands. Le but de ces ecclésiastiques est d'instruire les jeunes gens sur les « devoirs et sur les vérités de la religion. » Il s'agit tout simplement de ce qu'on a toujours appelé le catéchisme de St-Sulpice. Ne serait-ce pas là que Victor Hugo, présenté par son ami Rocher, aurait fait la connaissance du duc de Rohan.
(2) Laveille. Un Lamennais inconnu. Lettres à Benoit d'Asy. Introductionp. IX.
(3) Lettre de Victor Hugo à son père, 13 septembre 1822, Correxpondanre 1815-1835. t. \. p. 172.
sa jeunesse, n'a jamais dédaigné ce présent, il l'a plutôt recherché. N'y trouvait-il pas son intérêt ? Lamennais savait se dévouer et rendre service.
Ainsi agit-il à l'égard de Victor Hugo. Il lui indique des corrections pour ses Odes et Victor Hugo docilement suit ses conseils tout en regrettant que Lamennais ne se montre pas plus sévère et n'écoute pas davantage « son goût excellent ( 1 ) . » Lamennais s'intéresse aux démarches que Victor Hugo fait auprès de la maison du Roi et celui-ci en est vivement touché.
Pour facihter la route de Victor Hugo il s'entremet auprès des journaux. H écrit pour le Journal des Débats un article tellement élogieux que le journal en refusait l'insertion (2). L'article de Lamennais parut-il, nous n'en savons rien. Nous n'avons trouvé qu'un entrefilet de quelques lignes. « Un jeune poète, déjà connu « par quelques ouvrages, M. Victor Hugo, vient de pu- « blier un recueil d'Odes. De l'enthousiasme, mais d'un « enthousiasme toujours réglé par le goût, des inspira- « tions nobles et hardies, un style plein de chaleur, les « meilleurs sentiments exprimés en beaux vers, voilà ce « que nous avons remarqué en lisant ces Odes, voilà ce « qui doit attirer l'attention publique sur un jeune hom- « me d'une si haute espérance ( 3 ) . Cet entrefilet est-
(1) Correspondance 1815-1835, pp. 27-28. Lettre do Victor Hugo à Lamennais, 17 mai 1822.
(2) C'est Adolphe Trébuchet qui nous renseigne sur ce point dans une lettre à son père. « Ce qui retarde l'impression de l'article de M. Delamennais c'est « qu'il est trop tlaiteur ; M. Duvicquet. un des rédacteurs en (i\wî des Débats, V a répondu à M. Soumet qui lui parlait de cet article : « Comment voulez- « vous que je fasse. M. Delamennais aussi nous envoie un article où il ti'aite f< ce jeune homme de vingt ans comme un grand écrivain. » Ainsi, mon cher « papa, ce n'est pas d'après ses œuvres mais d'après son âge que l'on doit « juger du mérite d'un écrivain. Toutes ces ganaches littéraires sont effrayées « de la réputation que Victor doit avoir et craignant d'en être écrasés ils « feront tout ce qu'ils pourront, pour empêcher que l'on ne lui rende toute « la justice qui lui est due. Cependant je ne sais pas jusqu'à quel point un « misérable journaliste peut refuser un article qu'un des plus grands écri- « vains du siècle veut bien lui envoyer » (Lettre inédite d'Adolphe Trébuchet à son père, 14 juillet 1822). Le petit cousin de Bretagne, on le voit, défendait avec ardeur et conviction la cause de Victor.
(3) .lournal des Débats. 14 juillet 1822.
il de Lamennais, la chose paraît assez probable d'après la lettre d'Adolphe Trébuchet.
Si Lamennais admire le jeune talent de Victor Hugo, celui-ci lui rend la pareille. Suivant son habitude à l'égard de tous ceux qui s'intéressent à lui, le poète ne marchande pas les éloges. 11 éprouve un grand charme à voir l'âme de Lamennais si forte et si profonde dans ses ouvrages devenir si douce et si intime dans sa correspondance. Il lui semble en lisant une de ses lettres qu'elle lui apporte la consolation qu'il lui faut précisément à la souffrance qu'il ressent dans le moment même. Il ne peut s'empêcher de lui écrire une de ces phrases dont il deviendra coutumier : « Un homme su- « périeur aime avec son génie, comme il écrit avec son « âme ( 1 ) . Il craint de blesser « son austérité sublime » en lui avouant la passion indomptable quoique pure et innocente qu'il éprouve pour Adèle ( 2 ) . Victor Hugo est heureux de faire parler Lamennais sur ses ouvrages et de lui demander des nouvelles du troisième volume de \ Essai sur V Indifférence (3). Et Lamennais lui donne d'abondants détails sur sa manière de composer. Il apporte des résultats incontestables, il présente des preuves de tout ce qu'il avance et il donne ainsi « le tableau de la tradition du genre humain sur « les grandes vérités de la religion ( 4 ) . » Il lui fait confidence des autres travaux qu'il prépare.
Plus tard il lui dira toute la difficulté qu il rencontre à prêcher aux rois qui ont peur de Dieu ; les pauvres sont bien plus abordables. Lamennais l'entretiendra du rêve qu'il a caressé d'être humble curé de village (5) .
C'est donc en ami plutôt qu'en prêtre, que Lamennais
(1) Correspondance 1815-1835, p. 27. LeUre du 17 mai 1822.
(2) Correspondance 1815-1835, p. 30. Lettre du 1" septembre 1822.
(3) Correspondance 1815-1835, p. 28. Lettre du 17 mai 1822.
(4) Victor Hugo raconté, t. II, pp. 141-142. Lettre de Lamennais du 9 juin 1822.
(5) Amateur d'autographes, juin-juillet 1876, p. 99. Lettre du 26 mars 1822.
se montre à Victor Hugo. C'est l'ami aussi plutôt que le prêtre qui parle au moment du mariage de Victor. L'idée qu'il lui a suggérée de dire qu'il a été baptisé en Italie semble peu sérieuse. Si Victor Hugo n'était pas sûr d'avoir été baptisé, tout prêtre devait lui conseiller de recevoir le baptême au moins sous condition. En semblable occurence, c'est toujours le parti le plus sûr qu'il faut suivre et Lamennais a certainement ce jour-là oublié sa théologie, s'il l'a jamais sue. Les conseils qu'il lui donna en cette circonstance sont bien vagues, bien humains. Parfois dans certaine lettre de consolation (1), le prêtre se révèle davantage à nous. Il parle avec émotion de résignation et de conformité à la vie de Jésus souffrant.
On peut en lisant cette correspondance se demander si la doctrine de Lamennais a influé sur Victor Hugo. La négative nous paraît probable. Jamais Lamennais ne cherche à le convertir à ses idées, jamais Victor ne lui parle en disciple : il admire une doctrine qui est celle de son ami mais il ne semble pas la partager. Il en étudie le style, il approuve la solidité de l'argumentation mais son intelligence seule est en cause, son cœur n'est pas touché, son âme n'est pas convaincue. Lamennais n'a pas pu ou n'a pas su faire de Victor Hugo un chrétien, un catholique.
(i) Amateur d'autographes. 16 janvier 1867 p. 19. Lettre du 16 janvier 1823.
Les nouvelles Odes (1824) La Muse française (1823-1824). — Conclusion.
L'homme est formé, dit-on, aux environs de sa majorité. Il a recueilli autour de lui un trésor de connaissances générales, auquel il ajoutera de nouvelles acquisitions, mais dont le fonds ne s'accroîtra pas sensiblement. Victor Hugo, au moment de son mariage ou dans les deux ou trois années qui vont suivre, fait d'immenses progrès dans la technique de son art, il se pose bientôt en chef d'école : si de ce côté il travaille avec une ardeur que double le bonheur dont il jouit dans son foyer, il semble que pour les idées religieuses un arrêt se produit vers 1825. Le poète, le penseur continue d'évoluer, mais le chrétien imparfait a terminé sa formation, son éducation. Les influences, que nous avons signalées, continuent à s'exercer encore pendant cette période, mais elles vont diminuant et d'autres arrivent à les contrebalancer et bientôt à les annihiler.
Parmi les Odes et Poésies diverses, qu'il publie en 1822, la plupart sont antérieures à cette époque par leur composition et nous les avons déjà examinées.
Quelques-unes seulement méritent une étude plus spéciale : le Poète dans les Révolutions, le Baptême du duc de Bordeaux, Bonaparte, La Lyre et La Harpe, le Dévouement. Les Nouvelles Odes, sans nous présenter un idéal
nouveau, sont le développement et comme le couronnement des Odes et Poésies diverses. Nous avons déjà signalé comment, dans la Préface des Nouvelles Odes, Victor Hugo a su puiser dans les revues et les journaux cette idée de l'union nécessaire de la monarchie et de la religion avec la littérature. A qui l'a-t-il empruntée, à Saint-Victor, à Nodier, à Lamennais 1 Peutêtre à Tun ou à l'autre, peut-être l'a-t-il recueillie tout simplement dans l'air ambiant puisqu'elle y flottait. Il a su l'utiliser dans ses chants (1) : elle domine Vision, on la retrouve dans Bonaparte, le Dévouement ; il ne l'oublie pas quand il s'adresse A ses vers. Il stigmatise dans la Bande Noire << les braves, les vaillants » qui « ont « brisé des os, dispersé des poussières, proscrit des tom- « beaux ! » Si l'épigi-aphe de cette ode est empruntée à Nodier, Victor Hugo sait rapprocher, comme lui, et cela dans le même vers, « les maisons de Dieu » des « manoirs des rois ». La Liberté nous présente « le trône appuyé « sur les lois > et le vers suivant chante Dieu qui « du « joug du mal a délivré le monde et qui « parmi les « opprimés vient prendre son rang. > Dans la Guerre d'Espagne la Royauté nous apparaît « puissante et vé- « nérable
Consacrant siu^ l'autel le fer dont elle est ceinte Et naêlant les rayons de l'auréole sainte Aux fleurons du royal bandeau ;
Çà et là par ailleurs un mot, un vers nous font souvenir de cette idée qui le hante ainsi que tous ses amis. Après eux ne répète-t-il pas que
Les poètes ont fait les dieux ! (2)
(1) Les critiques do l'époque s'en sont aperçu avant nous, car la Gazette de France (7 mars 1824, article signé F. B.) salue le caractère religieux et politique des œuvres de Victor Hugo. 0. Mahony, dans la Foudre du 29 septembre 1822 imagine un compte-rendu de la séance de l'Acailémie du 27 septen:ljre 1842, Victor Hugo est couronné pour une pièce dont le sujet a été donné par le duc de Bordeaux : La religion considérée comme l'unique source des grandes pensées et des grandes actions.
(2) La Lyre et La Harpe : Odes et Ballades, p. lo.
Dans la seconde Préface des Odes n'a-t-il pas écrit : « La religion consacre la liberté, nous avons des citoyens. «La foi épure rimaginalion, nous avons des poètes.» Dans la Muse française (1), il attaque les classiques et leur merveilleux et il proclame qu'il veut être de son pays, de son siècle, de sa religion. Sans cesse il parle de la mission du poète, de sa fonction (2). Les élus du génie sont des sentinelles laissées par le Seigneur sur les tours de Jérusalem, leurs chants sont l'expression anticipée de la société religieuse et monarchique qui va sortir des ruines récentes causées par la Révolution.
Aux théories il joint la pratique : un souffle chrétien anime plusieurs des odes qu'il écrit à cette époque. Il n'oublie pas de chanter la muse qui vient de s'asseoir à son foyer ( 3 ) . Mais souvent sa pensée plane au dessus de la terre pour aller chercher des inspirations plus élevées. A cette époque, pour la deuxième édition de ses Odes, il fait des corrections et des additions qui accentuent la note religieuse de ses premiers chants, par exemple de la Vendée, et des Vierges de Verdun. Il choisit des sujets et des titres qui ramènent vers le christianisme l'esprit du lecteur : le Baptême du duc de Bordeaux, le Dévouement, Jéhovah, la Bande Noire, le Repas libre, lAme, le Chant de l'Arène, le Chant du Cirque, l Antéchrist, la Lifre et la Harpe. Nous n'osons pas dire que Victor Hugo cherche à nous tromper, il faut pourtant se défier, car dans la douzaine d'odes que nous venons de nommer, trois ou quatre seulement sont à retenir. On sent, à n'en point douter, que, élève de Chabriand et de Milton, ami de Soumet et de Guiraud, il étudie après eux la Bible. Il ne perd pas une occasion
(1) Muse française, 15 mai 1824.
(2) On peut sur ce point lire Le Poète datis les dévolutions, Quiberon, Vision, l'Histoii-e et bien d'autres odes.
(3) Citons en passant Le Poète dans les Révolutions, où il parle de sa mère et de ses amours. Regret dont l'épigraphe empruntée à A. de Vigny rappelle certaines pages des Lettres à la fiancée. Au Vallon de Cherizy, composé alors qu'il partait à la conquête d'Adèle, A Toi et Encore à Toi dont la dernière strophe est d'un sentiment très spirituaJiste.
de la citer. Le Baptême du duc de Bordeaux, Vision, La Mort de Mlle de Sombreuil, Encore à toi lui permettent de montrer sa science récente. Tout l'Ancien Testament y passe avec quelques allusions au Nouveau : le glaive de l'Eden, l'échelle de Jacob, Moïse, le Sinaï, le buisson ardent, la colonne qui éclairait la marche des Hébreux dans le désert, le Jourdain, Saùl à Endor, Tobie, le Chandelier à sept branches, la vision d'Ezéchiel, la mère des Macchabées, les harpes de Sion, le voile du Temple, l'étoile de Bethléem, le calice de Jésus. Tous ces noms, tous ces souvenirs nous rappellent l'érudition indigeste de Benignus Spiagudry dans Han d'Islande. L'esprit est aussi ramené à ce livre, composé à la même époque ; quelques odes, la Chauve Souris, le Sylphe, nous font penser aux superstitions si complaisamment décrites dans le roman. Les Odes par ailleurs, comme Han d'Islande, renferment des erreurs nombreuses dont quelques unes vraiment nous stupéfient. Nous ne parlerons pas de l'audace poétique de Victor Hugo qui, dans le Dévouement, le porte à se comparer à Jésus mourant sur la Croix. Son zèle pour ses frères, son amour de l'immolation l'égalent aux martyrs.
Oui, que brisant mon corps, la torture sanglante,
Sur la croix, à ma soif brûlante
Offre le breuvage de fiel, Fier et content, Seigneur, je dirai vos louanges ; Car l'ange du martyr est le plus beau des anges
(Jui portent les âmes au ciel (1).
Il a récidivé dans le Poète. La colombe du Christ, dit-il, et l'aigle des prophètes souvent visitent ses nuits. L'antithèse est poétique, mais le vers nous choque non pas seulement parce qu'il exprime une idée fausse, les prophètes ne voyaient point d'aigle dans leurs nuits, mais parce que le sans-gêne du poète blesse la foi des chrétiens. La colombe, qui descendit, au Jourdain, sur Jé-
(1) Odes et Ballades, [i. l'iiy.
SUS. au moment où Jean le baptisait, est pour eux la figure de l'Esprit Saint qui n'a jamais, croyons-nous, inspiré Victor Hugo. Dans Tode Actions de grâces, il se met au rang des Apôtres :
Et la langue de feu descendit sur mon front.
Mon esprit de Pathnios connut le saint délire, L'extase qui Vamène et l'efïroi qui le suit ;
En parlant de sa femme, il abuse d'un texte qu'on n'applique qu'à Dieu
Car son joug est aimable et son fardeau léger.
Quelle idée se fait Victor Hugo de ce Dieu dont il parle si souvent ? C'est dans la Bible et auprès de Chateaubriand qu'il puise ses données. L'Ame, qui a pour épigraphe des vers dorés de Pythagore, nous prouve, malgré quelques erreurs, qu'il conçoit et qu'il révère un Dieu Créateur. C'est une ébauclie des premières pages de la Légende des Siècles et une traduction souvent littérale de la Bible ( 1 ) . On y voit Dieu, tel que Moïse nous l'a dépeint dans la Genèse, s'applaudissant de son œuvre, l'Esprit Saint planant sur le chaos et le fécondant, Satan plongé dans le gouffre de l'enfer ; on y contemple « les champs d'azur » d'où l'homme fut chassé. Victor Hugo se peint à nous tout différent du
Fils banni, qui, traînant sa misère ignorée, Mendie et pleure, assis sur la borne sacrée De l'héritage paternel.
Son âme ne s'est pas assoupie durant la veille du Seigneur. Secouant sa poussière, elle retournera radieu-
(1) Le Sacre de la femme. On pourrait soulever, à propos de Y Ame, quelques questions théologiques ou philosophiques. Quel sens Victor Hugo attribue-t-il à cette expression : Dieu, centre commun des âmes ? Croit-il aussi que Dieu a créé toutes les àiiies aux premiers jours de l'univer-s "? Mais ce ne sont point là, des interrogations qu'on puisse poser à un poète.
Une recherche curieuse et intéressante serait de voir comment, au cours de sa vie. Victor Hugo a pillé ses œuvres de jeunesse et comment il a développé plus tard ce qu'alors il avait simplement énoncé.
se au radieux séjour. Mais tout cela est poétiquement dit : on serait heureux d'avoir des définitions précises du juste et de l'impie, on ignore à quelles conditions l'âme déchue pourra remonter « pure à la source première. »
Les Juifs et les écrivains sacrés se représentaient Jéhovah plein de bonté, puisqu'il les comblait de ses bienfaits, et quune Providence aimable et prévoyante les conduisait par la main, mais, comme ils prévariquaient souvent, l'image d'un Dieu vengeur hantait surtout leur imagination. Victor Hugo les imite. Bonaparte commence par un rappel de l'engloutissement de Sodome et de Gomorrhe. Les conquérants sont les élus maudits de la fureur céleste et ces envoyés apparaissent au monde comme s'ils venaient de l'enfer.
A Chateaubriand Victor Hugo emprunte la description du ciel et de la Trinité Sainte. Quand il a chanté son fils mort et qu'il lui a dédié l'ode A Vombre d'un enfant, c'est dans les Martyrs, au chapitre troisième, qu'il a puisé. Il voit son enfant « parmi les soleils, les sphères, « les étoiles, les portiques d'azur, les palais de saphir. » Comparons avec le ciel de Chateaubriand : « il est au « milieu des astres innombrables qui lui servent de rem- « parts, d'avenues, de chemins... là s'élèvent des arcs « de triomphe formés des plus brillantes étoiles, là s'en- « chaînent des portiques de soleils... » Les élus, dans les Martyrs, visitent les sphères célestes, la lune, Saturne, l'étoile du Matin, « tous les flambeaux errants de « la maison de l'homme. » Le jeune Hugo ne pouvait s'intéresser aux lois qui font rouler avec tant de légèreté ces mondes pesants, aussi son père nous le montre « d'un vieil astre, égaré dans les cieux, guidant les es- « sieux chancelants, avec de longs efforts et une voix « argentine. »
Dans l'ode Vision, Victor Hugo avait déjà mis à contribution le même chapitre des Martyrs : on reconnaît les mots, les expressions. « Au centre des mondes créés... flotte cette immense cité de Dieu », affirme Chateaubriand et l'élève répète
C'était dans la cité flottante, De joie et de gloire éclatante...
« Aucun soleil ne se lève, aucun soleil ne se couche dans « les lieux oii rien ne finit, où rien ne commence. » La pensée était diffuse : Victor Hugo l'a condensée en un vers :
Où le jour n'a pas de soleil.
Chateaubriand nous conduit de tabernacle en tabernacle, du Sanctuaire de Marie à celui du Verbe, pour nous introduire dans les abîmes de vie où habite le Père. « Un triangle de feu paraît alors à l'entrée du « Saints des Saints... Les essences primitives se sépa- « rent, le triangle de feu disparaît... » Ecoutons maintenant Victor Hugo :
Adorant l'essence inconnue, Les saints, les martyrs glorieux Contemplaient, sous l'ardente nue, Le triangle mystérieux.
Nous avions bien raison de dire que Chateaubriand est le théologien qui a donné des leçons à Victor Hugo mais le maître comme l'élève étaient surtout des poètes, et par conséquent dans la doctrine ils sont loin d'avoir le don de l'infaillibilité. Que vaut la foi dont ils font montre ? Nous n'avons point à discuter ici celle de Chateaubriand ; pour Hugo on peut se demander à bon droit s'il connaissait toujours la valeur des mots qu'il employait pour exprimer ses croyances. Les erreurs contenues dans les Nouvelles Odes, répétition de celles que nous avons trouvées ailleurs, nous prouvent que sa science religieuse est imparfaite. Remarquons d'autre part que ce qui lui plaît c'est le côté poétique de la religion : il y cherche avant tout des images, des comparaisons. Le merveilleux, qu'il emprunte aux Martyrs, s'oppose admirablement au merveilleux qu'il a étudié dans son enfance chez les poètes de Rome. Les
LES NOUVELLES ODKS 371
soupirs de la Lyre antique s'harmonisent parfaitement avec les chants plaintifs de la Harpe chrétienne ( 1 ) . Il écoute
Ces deux lointaines voix qui descendaient du ciel.
Le ciel, c'est alors l'Olympe, demeure des dieux qu'ont fait les poètes et que célèbre la Lyre ! Y croit-il ? Certainement non. Mais alors a-t-il foi en ce Dieu qu'il invoque avec la Harpe et qui voile sa majesté au fond du Saint des Saints ? Qui nous renseignera exactement ? Il a dit
Amis, dans ma douce retraite
J'ai des autels pour chaque dieu (2).
Il s'agit, comme le contexte le prouve, de littérature et nous ne voudrions pas détourner ce vers de son sens naturel. Cependant il nous laisse rêveur et nous trouvons qu'il exprime assez bien l'état d'âme de Victor Hugo.
En 1824, à la suite de Benjamin Constant, on discutait beaucoup sur le sentiment rehgieux. Les uns le regardaient comme une émotion, ccst-à-dire un mouvement du cœur, une affection, une passion. C'était un mélange de joie, d'amour, de désir, de douleur, de haine, de colère. Suivant l'idée qu'on se fait de Dieu, il est doux, tendre, confiant, ou triste, inquiet, malveillant. D'autres voyaient en lui un acte de l'intelligence et non de la sensibilité, une manière de voir, de juger, de com-
(1) La Lyre et la Harpe nous rappellent les Deux Ages, idylle parue en février 1820 Les deux voix, qui alors se faisaient entendre, parlent encore d'amour mais le ton n'est plus le même. Victor Hugo courait jadis vers les bosquets de Gnide, il osait en secret suivre les pas d'une Vierge aimable et timide. En avril 1822, c'est presque un hymne du Garmel qu'il dit à l'écho du Pinde
Cherche pour ton cœur pur une âme virginale ;
Chéris-la, Jéhovah chérissait Israël.
Deux êtres que dans lombre unit un saint mystère
Passent en s'aimant sur la terre
Comme deux exilés du ciel !
(2) A mes amis : Odes et Ballades, p. 388.
prendre ( 1 ) . Victor Hugo avait-il la passion ou la pensée religieuse, le cœur était-il pris ou l'intelligence conquise ? II ne paraît pas, c'est notre conviction, avoir senti, vécu, ou compris le christianisme dont certaines de ces Odes semblent imprégnées. Celui-ci ne semble pas être l'expression de son moi intime, c'est « une couleur >, un vêtement qu'au dernier moment il donne à ses œuvres pour plaire au lecteur. Son ami Sainte-Beuve n'est pas d'une opinion différente. N'a-t-il pas écrit en 1831 : « Le genre de monde qu'il fréquentait alors « et qui l'accueillait avec toutes sortes de caresses, en- « tretenait journellement l'espèce d'illusion qu'il se fai- « sait à lui-même sur ses croyances. Mais le fond de «sa doctrine politique était toujours l'indépendance per- « sonnelle ; et le philosophisme positif de sa première « éducation, quoique recouvert des symboles catholiques, « persistait obscurément dessous (2). » Si, en 1824, ceux de son parti se faisaient illusion, plus d'un parmi ses adversaires du moment, qui prochainement deviendraient ses amis, était déjà de l'avis de Sainte-Beuve. Le 26 février 1825, le Globe publiait un article sur la déclamation en matière de religion. Tout n'y est peut-être pas parfaitement juste mais Fauteur voyait cependant assez clair dans le mouvement religieux dont il était spectateur. Visait-il personnellement Victor Hugo ? Nous nen savons rien, mais les critiques malicieuses qui sortirent de sa plume nous semblent dirigées contre Lamennais, les écrivains du Mémorial catholique, les poètes de la Muse française, par conséquent contre Victor Hugo et ses amis.
L'écrivain du Globe parle de cette foule nombreuse de gens qui prennent une opinion parce qu'ils l'entendent retentir autour d'eux et qui réussissent bientôt à se persuader qu'ils la croient, sans toutefois être bien sûrs
(1) On peut lire sur ce sujet un article du Globe du 6 octobre 1824.
(2) Revue des Deux Mondes, 1831, t. 111, p. 249.
qu'elle soit vraie. Peu à peu, sans examen approfondi ni adhésion consciencieuse, ils deviennent des sectateurs zélés, même emportés, dune croyance superficielle, adoptée dabord par laisser-aller plus que par devoir. Ils ornent ce texte de phrases bruyantes et hyperboliques qu'ils empruntent aux écrivains originaux et ne s'aperçoivent pas que ce qui est éloquence et nouveauté dans Bossuet devient platitude et lieu commun dans un écrivain vulgaire. Au lieu de se livrer à de solides études, de creuser jusqu'au fondement de leur doctrine, ils nient sans comprendre, condamnent sans juger, déclament sans raisonner. Occupés uniquement de propager leur influence sur le commun des esprits, non pour les élever, mais pour les soumettre, où trouveraient-ils le temps de rechercher la vérité ? Le mouvement religieux dont nous sommes témoins, disait-il en finissant, est sans importance : il faut le considérer comme une chose du moment, comme l'effet de faveurs changeantes et d'exemples passagers. Ce n'est guère plus de la religion que l'agiotage n'est du commerce, c'est une vogue, un jeu, une manie ; il n'y a rien d'intérieur, ni de fort, il n'y a point d'avenir dans cette réaction de dévotion ; l'orthodoxie est devenue une bienséance ; la foi est convenable et rien de plus. Bizarrerie étrange, la religion, la chose éternelle, la religion est à la mode. La bonne compagnie l'a reprise depuis dix ans, comme elle a repris ses titres.
Le libéral, l'adversaire des ultras, n'a-t-il pas raison sur plus d'un point ? En parlant de la religion de 'Victor Hugo et de ses amis ne pourrait-on pas en effet emprunter, à leur exemple, à la Bible et au Psalmiste une image et dire que leur religion est < sicuf foenum « tectorum ; quod, priusquam evellatur, exaruit ; de quo v non implevit manum siiam qui metit, et sinum suum « qw' manipulos colligit. Leur christianisme a poussé sur les toits où. il n'a pas rencontré un sol fécond pour s'y développer. Quand vous voulez le cueillir, votre main
n'est point pleine et la gerbe que vous liez est si mince qu'elle s'échappe de vos bras.
Trouverons -nous dans la Muse française une plus abondante moisson ? Victor Hugo a collaboré à cette revue en vers et en prose. Ses vers n'ont rien de religieux. Serons-nous mieux renseigné par les articles de critique qu'il a consacrés à Voltaire et à Lamennais ? De prime abord il semble que l'ancien élève de Voltaire se révolte contre son maître et que le disciple de Lamennais s'attache à lui de plus en plus. N'attaque-t-il pas les athées et n'emprunte-t-il pas à Saint Jean une parole qui prouve une âme chrétienne : Ad queni ibimus ? Verba vitae aeternae habcs ? Mais ne nous hâtons pas de conclure. Si Voltaire reçoit de sa main quelques flèches, les louanges ne font pas défaut. Cet article sur Voltaire n'est-il pas lui-même une preuve que toute affection pour le philosophe de Ferney n'est pas morte dans le cœur de Victor Hugo ? S'il avait été vraiment détaché de ses idées passées, il aurait pu choisir un autre sujet, il ne se serait pas fait l'éditeur de Voltaire en composant une préface au Choix moral de Lettres que Boulland donnait au public. Victor Hugo se tient d'ailleurs le plus qu'il peut sur le terrain de la critique littéraire et quand il loue Lamennais, c'est avant tout à l'écrivain qu'il adresse des éloges. Discute-t-il, approuve-t-il les idées du philosophe de la Chênaie ? Nullement. L'union de la royauté, de la poésie et de la religion trouve toujours en lui un approbateur. « Le trépied du poète a sa place près de l'autel. » Les vieilles monarchies ne sont pas vouées à la fatalité. On conserve quelque espoir de guérison en voyant « l'enthousiasme « avide qu'a éveillé dans notre siècle le Génie du Chris- « tianisme, l'empressement religieux qu'à excite VEssai « sur l'Indifférence. » Mais s'agit-il de la controverse soulevée à l'occasion du deuxième volume de VEssai, alors : « un sentiment d'impuissance purement personnel nous « interdit d'aborder ici ce sujet... Dans une discussion « où il s'agit d'autorité ce n'est pas à l'auteur de cet ar-
«ticle qu'il appartient d'élever la voix... Nous nous abs- « tenons de prononcer sur les doctrines ( 1 ) . »
Est-ce par timidité qu'il n'ose aborder la question religieuse, est-ce parce qu'il est convaincu de son ignorance en la matière ? Quand il s'est agi du Conservateur Littéraire nous avons expliqué ainsi son abstention. Ici nous n'osons pas être aussi affirmatif. Victor Hugo et ses amis, c'est-à-dire les romantiques sont-ils aussi attaches que le prétendent les journaux libéraux au principe d'autorité du Père Lamennais. Nous ne le cro3'^ons pas et nous pensons que, dès 1824, il y a sur ce point une scission entre le maître et les disciples. Charles Nodier et Victor Hugo ont déjà proclamé les droits de la liberté. Si aujourd'hui ce dernier ne parle pas des doctrines, c'est, nous le croyons, parce qu'il ne les partage pas et s'il n'ose pas publiquement se poser en adversaire, il laisse Saint-Valry attaquer Lamennais dans le dernier numéro de la Muse française (2). Cet article par son importance mérite plus qu'une simple mention.
' Les Romantiques, dit Saint-Valry, sont en présence de « deux espèces d'hommes qui ayant un langage tout dif- « férent et le même but, la domination, s'efforcent de « ...faire accroire que la religion et la liberté sont en- « nemies irréconciliables. » Ils sont aussi despotiques les uns que les autres et leur despotisme même éloigne d'eux les romantiques qui cependant se seraient laissé persuader si un illustre écrivain n'était venu à la traverse et n'avait fait manquer l'entreprise. Alors Saint-Valry nous trace le portrait de Sévère qui n'est autre que Lamennais.
« Sévère est un beau génie ; néanmoins il écrit sur la « politique au xixe siècle, et ne sort pas de la théo- " logie ; il les mêle, il les confond, il n'en fait qu'une
(1) l'our ces cilalions nous renvoyons à LiUeralure et Pkilosopkie mêlées mais surtout à la Muse française, car en rééditant ses articles, surtout celui sur Lamennais, il a retranché bien dos choses qui nous semblent à nous intéressantes.
(2) La Muse française, t. II, livrais. 12* pp. 366-374, Esquissses morales, juin 1824.
« seule et même chose ; la tiare ne lui semble pas assez « large, s'il n'y coud le manteau royal. Et ne croyez « pas qu'avant de ressusciter ce vieux système il n'ait « point examiné l'état de la nation, ses besoins, ses in- « térêts, ses passions, ses habitudes et les grands chan- « gements qu'ont éprouvés nos mœurs depuis un demi- « siècle. Sévère voit tous les obstacles et les méprise ; « ce qui eût effrayé tout autre le détermine ; il ne fait « aucune concession et ne s'abaisse point à chercher des « détours et un langage doux et flatteur qui vous attire « et vous persuade peu à peu ; il marche droit à son « ennemi et prend le siècle corps à corps ; enfin c'est « d'autorité les yeux levés au ciel, que plein d'enthousias- « me et de bonne foi, il nous rappelle, comme un autre « Moïse, sous le gouvernement de Dieu. Comment se i' ait-il « donc, qu'un homme de génie, je le répète, qui est en « même temps un homine de bien, puisse mêler ainsi « l'erreur et la vérité dans la même coupe ? »
On voit immédiatement quels reproches Saint-Valry fait à Lamennais. Son ultra-montanisme ne lui plaît pas et ne plaît pas aux romantiques qui ne voudraient pas voir la théologie se mêler et se confondre avec la politique et celle-ci dominée par celle-là. Le ton d'autorité qui les rappelle sous le gouvernement de Dieu semble leur être tout aussi à charge car ils veulent la liberté. Saint-Valry, après quelques éloges de politesse, affirme ses prétentions.
« Lorsque Sévère, avec une éloquence admirable nous « reproche notre indifférence pour la religion de nos pè- « res, notre orgueil, notre endurcissement, notre corrup- « tion, et qu'il nous fait souvenir des maux effroyables « qui en ont été le châtiment, sans doute nous baissons « tous la tête en signe de confusion, sans rien répondre, car « notre conscience nous crie que nous méritons sa sain- « te colère ; mais s'il nous fait un crime d'aimer la li- « berté, la liberté fille du ciel et revenue d'exil avec '< nos rois, s'il cherche à déconsidérer une forme de gou- « vernement consacrée et protectrice de tous nos inté-
« rets de famille, s'il veut qu'elle soit incompatible avec « une religion de paix qui s'accommode des républiques « comme des monarchies... si en appuyant un système « de politique dangereux et trop cher à des hommes « qui n'ont ni sa simplicité de cœur, ni son désintéres- « sèment, l'autorité de son grand talent et de ses ver- « tus ne sert qu'à entretenir le feu de nos discordes ci- « viles, déjà si lentes à s'éteindre ; je le demande, ne « nous sera-t-il point permis, je ne dis point de l'accuser, « mais au moins de nous plaindre à notre tour ? »
Saint-Valry continue en lui montrant la difficulté de la tâche qu'il entreprend. Est-il possible de lutter contre un fleuve grossi par un orage et de le faire remonter vers sa source. Que dire d'un homme qui voudrait abaisser une montagne ou comme Josué arrêter le soleil ?
« 0 Sévère... vous attaquez de front toute une généra- « tion ! Vous combattez le temps plus fort que tous les « fleuves pour lui faire rebrousser chemin i Vous en- « trez en lice avec l'esprit de liberté, la plus formidable, « la plus indomptable passion de l'homme... oh ! pour- « quoi donc puisque nous ne sommes pas et que nous « ne pouvons pas être ce qu'ont été nos pères, ne pas « déclarer seulement la guerre à nos vices, en nous par- « donnant notre tempérament, qu'il n'est au pouvoir de « personne de changer ? Au lieu de cette résistance inexo- « rable. de ces malédictions inutiles et de ces présages « sinistres, pourquoi plutôt ne pas nous guider, nous « encourager, nous redresser dans une route nouvelle et « difficile, où déjà nous nous sommes égarés tant de « fois? Parce qu'il y .a des fanatiques et des faux dé- « vots, faut-il donc renverser les autels du vrai Dieu ? « De même, la liberté doit-elle être responsable de nos « vices qui l'offensent ? »
Saint-Valry souffre, on le voit, du désaccord profond qui existe entre Lamennais et ses amis. Victor Hugo éprouve-t-il les mêmes impressions? Il ne semble pas. Admirateur de Lamennais comme écrivain, il néglige le philosophe, ressemblant sur ce point aux rédacteurs du
Globe ( 1 ) . Il est heureux d'une amitié qui lui est chère, mais il n'a pas souci de réclamer les conseils du prêtre. Les luttes ardentes du Mémorial Catholique et du Globe, qui déjà commencent, vont les séparer car Victor Hugo ira de plus en plus vers la liberté. Jusqu'en 1825, il a semblé évoluer vers le catholicisme, mais à partir de ce moment il s'en éloigne peu à peu. Il descend lentement la colline sur laquelle il avait fait quelques pas incertains.
Il ne nous reste plus maintenant qu'à résumer le travail que nous venons de terminer et à ramasser en un faisceau les conclusions que nous avons tirées au cours de notre ouvrage.
Nous avons commencé par étudier le père et la mère de Victor Hugo nous demandant quelle influence ils ont bien pu exercer l'un et l'autre sur la formation de ses idées religieuses. Sophie Trébuchet, suivant Victor Hugo, était une Vendéenne voltairienne. Les deux mots formaient sous sa plume une superbe antithèse. Les uns accordaient confiance au poète. D'autres n'ajoutaient aucune foi à cette parole trop souvent répétée. Nous avons apporté des documents qui, croyons-nous, détruisent d'une manière définitive cette légende créée par Victor Hugo sur sa mère. Sophie Trébuchet ne fut pas, ne put pas être une Vendéenne, mais elle fut une Voltairienne et par ce fait ne put avoir qu'une influence mauvaise sur la formation des idées religieuses de son fils.
Le général Sigisbert Hugo n'était pas plus catholique que la femme qu'il avait épousée civilement. Il fut un soldat de fortune, amoureux du travail, poète et littérateur à ses heures. Il fit maintes fois à la guerre preuve de courage et de talent. S'il eut une éducation chrétienne, il oublia vite les enseignements reçus : en Vendée, sur les Vosges, en Italie, en Espagne, il nous apparaît indifférent à toute idée religieuse et souvent hostile aux prêtres. Il n'a pas eu le temps de s'occuper beau-
it) Le Globe, 't octobre 1824, article sur la Religion de Benjamin Constant.
coup de ses fils, mais ni ses exemples, ni ses conseils ne portèrent Victor vers une religion que lui-même semblait ignorer.
Cette mère voltairienne, ce père pour le moins indifférent nont probablement pas fait baptiser leur fils Victor. Non seulement ils ne lui ont point parle de Dieu, mais ils ont voulu, en Espagne du moins, que ce sujet ne fut pas traité devant lui. Au collège des Nobles, Victor a assisté passivement aux exercices religieux. A Paris, aux Feuillantines, le père Larrivière, le général Lahorie n'ont point cherché à éveiller en lui le sentiment religieux. Plus tard, à la pension Cordier, Victor s'est conduit comme au collège des Nobles à Madrid. A cette époque cependant Chateaubriand lui est révélé et il commence à le goûter.
Ses Premiers Essais nous montrent en lui une fièvre très ardente de poésie. Il aborde tous les genres en écolier qui s'ignore mais cherche à faire l'apprentissage de ses forces. Sa mère qui en veut à l'Empereur et à l'Empire est devenue avec la Restauration une royaliste intransigeante et Victor suit l'exemple de sa mère. Il écrit des vers de circonstance, des traductions, il concourt à l'Académie, compose une tragédie, un mélodrame, un poème. L'érudition toute païenne qu'il a puisée sur les bancs de l'école se révèle dans le Bonheur que procure i étude. Sa tragédie et son mélodrame sont d'un royaliste. Dans son poème le Déluge apparaît l'élève de Chateaubriand ; il imite sans comprendre toujours la valeur de ce qu'il emprunte, aussi peut-on dire que dans ces premiers essais il n'y a rien de chrétien.
Il entre en relation avec l'Académie française et quelques académiciens, entre autres avec François de Neufchâteau, mais auprès d'eux il ne trouve que des encouragements à son voltairianisme. Les œuvres qu'il envoie au concours sont imprégnées de l'esprit de Voltaire sauf le Dévouement de Malesherbes où se montre l'influence de Chateaubriand et d'un christianisme littéraire ?
Il concourt aux Jeux Floraux mais ses correspondants de Toulouse ne traitent jamais avec lui la question religieuse ; les travaux qu'il compose pour cette Académie ne sont point inspirés par le christianisme, sauf Moïse sur le Nil d'une inspiration quelque peu biblique.
Toutes les œuvres de cette époque d" ailleurs sont politiques ou purement littéraires. Plus tard Victor Hugo a fait certaines additions qui les transforment et peuvent nous tromper, à première vue, sur les véritables sentiments de l'auteur. Quand il imite Chateaubriand, comme dans la Canadienne, il se garde de faire après son modèle une apologie de la religion.
C'est dans le Conservateur littéraire que nous observons pour la première fois une attitude nouvelle. Victor Hugo d'abord évite tout ce qui a trait aux faits religieux, puis peu à peu, avec une certaine hésitation, il essaie pour ainsi dire ses forces, puis enfin franchement il aborde ces questions. Les odes qu'il imprime dans cette revue se ressentent, elles aussi, de cet état d'esprit. On y trouve un mélange de christianisme et de paganisme, et quelques dogmes catholiques : la chute originelle et la rédemption.
Les Lettres à la fiancée qui sont de cette époque ne revêtent pas le même caractère. Malgré certaines expressions, elles ne sont pas chrétiennes, et il est bien peu probable qu'Adèle ait travaillé sur ce point à la formation de Victor.
Han dislande, sorte de réplique des Lettres à la fiancée, par son mélange de catholicisme et de protestantisme nous prouve l'ignorance de l'auteur. Tout au plus nous apparaît dans cette œuvre une sorte de christianisme littéraire.
L'évolution extérieure dont nous avons parlé se fait encore sentir dans les Odes et Poésies diverses, dans les articles de la Musc française, dans les Nouvelles Odes, et au moment où Victor Hugo atteint sa majorité, au moment où il devient un homme, il est regardé par
tous comme un poète religieux, comme le champion du catholicisme. Ses contemporains n'ont peut-être pas étudié ses œuvres avec assez d'attention et de critique. Ils ont été trompés par un appareil extérieur, et même, par un zèle inconsidéré, ils l'ont mis en avant, lui prêtant des dispositions et des sentiments qu'il était loin d'avoir.
Pendant plusieurs années il semble que Victor Hugo ait été hésitant. 11 entendait dire partout autour de lui, dans les revues et les journaux de 1819 à 1825, que les royalistes seuls avaient du talent, qu'on ne pouvait être royaliste sans être catholique, que royalisme et religion étaient les deux seules conditions du succès. Les amis qu'il connaissait faisaient montre de sentiments religieux : Guiraud, Soumet, Durangel, Rocher, Lamartine, Chateaubriand étaient les partisans de l'orthodoxie. Tout près de lui, Adèle était une croyante et son cousin Adolphe Trébuchet pratiquait avec une ferveur qui, à un moment, fit presque de lui un membre de la Congrégation.
Mais ces influences furent contrebalancées par des exemples d'indifférence qu'il voyait aussi autour de lui, par son état d'esprit, par les événements qui vont surgir. La foi qu'on cherchait à mettre dans son âme n'avait pas de base solide dans une éducation chrétienne. Victor Hugo par tempérament et par caractère était trop personnel pour se laisser guider à l'aveugle et imposer des dogmes qu'il n'avait pas étudiés et qu'au fond il ne connaissait pas. Bientôt dans le Cénacle dont il fait partie, il n'est plus seulement un membre dirigeant, il est le chef du mouvement littéraire et c'est lui qui impose ses idées et sa manière de voir.
Lamennais, qui pendant quelques années passe pour avoir été son directeur spirituel, n'a été tout au plus pour lui qu'un ami et un conseiller littéraire. A l'école de Lamennais, la somme des connaissances théologiques de Victor Hugo ne semble pas avoir augmenté. On peut dire qu'à vingt-trois ans il a tout à fait terminé sa formation religieuse.
Si parfois il a exprimé poétiquement certains dogmes, s'il a paru chrétien et même catholique aux yeux de la foule, lui qui se connaissait mieux que les autres a prétendu, avec raison croyons -nous, et Sainte-Beuve a répété après lui qu'il ne fut qu'un « chrétien littéraire ». Il a cru en Dieu, en l'immortalité de l'âme, en la vie future. S'il avait étudié sérieusement la religion, si les influences exercées sur lui avaient été puissantes, peutêtre serait-il devenu un disciple fidèle de l'Eglise. Mais à le voir tel que nous le révèlent les œuvres de sa jeunesse nous n'avons pas le droit d'affirmer qu'il fut un catholique mais bien tout simplement un déiste.
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