‹ Victor HugoChapitre 7 sur 30 · L INFLUENCE MATERNELLE · texte numérisé non relu

L INFLUENCE MATERNELLE

teur de V. Hugo raconté nous en donne une preuve. « Mme Hugo lisait beaucoup et avait un abonnement à

< l'année chez un loueur de livres... Mme Hugo faisait « essayer ses livres par ses enfants. Elle les envoyait chez

< un loueur nommé Royol... Les deux frères allaient chez « ce bonhomme, fourrageaient dans sa bibliothèque et « emportaient ce qu'ils voulaient. Avec ces deux pour- « voyeurs qui ne manquaient jamais à sa faim de livres, « Mme Plugo en consomma effroyablement, et eut bientôt « épuisé le rez de chaussée du bonhomme Royol ( 1 ) . . . »

Peut-être Sophie avait-elle emprunté aussi à sa tante Robin cette théorie que lui prête V. Hugo : « Les livres n'ont jamais fait de mal (2). »

L'influence de Mme Robin sur la formation religieuse de Sophie Trébuchet fut donc plutôt néfaste. Si celle-ci fit sa première communion, si quelques principes religieux s'imprimèrent dans son âme d'enfant, si ses sœurs lui furent d'un excellent exemple par leur piété, tout cela disparut de bonne heure et son âme de jeune fille se forma à l'école de Voltaire, à l'école du théâtre de Nantes, et à l'école de Mme Robin.

Sophie avait d'ailleurs d'autres exemples mauvais sous les yeux. Elle atteignait ses dix-sept ans quand survint la tourmente révolutionnaire et son grand-père, M^ Lenormand-Dubuisson, prit une part active au mouvement. Sophie allait souvent, à n'en point douter, chez son grandpère : elle y trouvait sa tante, Mme Trébuchet, sa sœur Madeleine-Françoise, avant son entrée chez les Ursulines et après la fermeture du couvent ; elle y trouvait aussi son frère, Marie-Joseph, que son grand-père avait gardé près de lui, ses deux autres frères, Jean -Louis et Auguste, lorsqu'ils venaient à terre, car ils avaient embrassé tous deux la carrière de leur père. Si Sophie n'habita pas chez son grand -père, ce qui n'est point certain, elle lui faisait du moins des visites nombreuses quand

(1) V. Hugo raconté, t. I, ch. XXI. p. 160. 161.

(2) V. Hugo raconté, t. I. ch. XXI, p. 160.

elle était à Nantes avec sa tante Robin. La politesse, les convenances, mais surtout l'affection qu'elle portait à toute sa famille, lui en faisaient un devoir. Ce commerce fréquent ne fut point sans influence sur ses idées politiques et plus encore sur ses idées religieuses.

René-Pierre Lenormand naquit vers 1724, à la Garnache (Vendée), paroisse qui appartenait alors à la province du Poitou (1). En 1746, il est établi à St-Fiacre, petit bourg à 14 kilomètres de Nantes: il est procureur fiscal du marquisat de Goulaine. En Juin 1747 il épouse Renée-Pélagie Brevet (2) qui mourut en 1751 après lui avoir donné trois enfants; Renée-Louise (née le 25 Août 1748), épouse de Jean-François Trébuchet, et grand'mère de V. Hugo, René-Pierre, qui deviendra procureur au Parlement de Rennes et Louise-Pélagie, mariée à Maurice Trébuchet, frère de Jean-François. Pendant ces quelques années, M^ Lenormand fait de nombreux achats qu'il ne peut solder entièrement ; sa charge de procureur fiscal n'est pas non plus complètement libérée.

En 1753 il se remarie avec Rose-Elisabeth Marion(3).

L'année suivante il achète une charge de procureur au présidial de Nantes ( 4 ) ; quatre enfants que lui donne Rose Marion viennent augmenter sa famille. II a d'abord trois garçons : Charles -Marie, Louis, François et une fille, Rose.

Bientôt il va commencer à établir les enfants de son premier mariage, mais pour ce faire il est encore parfois obligé d'emprunter. En 1767 (22 Septembre), Re-

(1) Il était d'une famille originaire de Normandie, de là peut-être son nom de Lenormand, et il posséda lui-même dans ce pays et en Poitou des biens qu'il vendit plus tard (Inventaire inédit de M" Lenormand du 9 Novembre 1778).

(2) Celle-ci lui apporta 6.000' de dot. La moitié est consacrée à l'achat de biens-fonds, le reste est employé aux besoins du ménage (Lettres de Sophie Hugo à Marie-Joseph Trébuchet, 12 avril 1809, et de Marie Joseph Trébuchet à Sophie Hugo, 20 Avril 1809 : Inédites).

(3) Les quelques biens que celle-ci lui apporte, situés en la paroisse de Monnières, produisent environ 230' de rente (Lettre inédite de Marie-Joseph Trébuchet à Sophie Hugo, 20 Avril 1809).

(4) Sur les 12.200' qu'elle lui coiite il ne verse que 200', s'engage à payer 6.000' pendant les deux années suivantes. Pour les 6.000' (]ui restent dues, il paie les intérêts au denier vingt.

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née-Louise épouse Jean-François Trébuchet. En 1774, René-Pierre devient procureur au Parlement de Bretagne(l). La seconde fille, Louise-Pélagie, épousera bientôt Maurice Trébuche!, procureur au présidial de Nantes (2). Charles-Marie suit bientôt l'exemple de ses aînés. En 1781, Charles-Marie, sieur de la Noë (Lenormand-Delanoë) est conseiller du roi, notaire à Nantes et demeure rue Dos-d'Ane, paroisse St-Sébaslicn ( 3 ) . Ses frères, avant même leur majorité, ont pris des titres de noblesse, Louis est devenu sieur du Buisson, comme son père, François est sieur du Pasty (Lenormand-Dupasty ), Rose, leur jeune sœur, dit adieu au monde pour entrer chez les Ursulines ( 4 ) .

La révolution approche et nous pouvons nous demander quelle est à ce moment la situation de M" Lenormand- Dubuisson. Au premier abord le procureur au présidial est, semble-t-il, un personnage d'importance, A Nantes et dans les environs il a de belles relations, et au soleil sur les bords de la Sèvre Nantaise et de la Maine un superbe vignoble que des fermiers cultivent à moitié et qui devrait lui rapporter 1.200 à 1.500 francs de revenu (5). Mais si on examine les choses de près, on s'aperçoit facilement qu'il y a plus d'apparence que de réalité. Ses charges de procureur fiscal et de procureur au présidial, les biens qu'il a achetés ne sont point libres entièrement. Une grosse part de ses revenus

(1) Pour payer la charge de son fils, M« Lenormand emprunte 2.000' au sieur Clément Launay (9 Décembre 177o).

(2) M" Lenormand garde le jeune ménage avec lui : il est probablement impossible aux nouveaux époux de prendre la charge d'une maison.

(3) Il est peu probable qu'il fit de brillantes afTaires car il donna sa démission en 1791 ou 1792 et est remplacé par M" Sauvager.

(4) L'absence de documents ne nous permet pas de dire bien exactement ce que devinrent les trois derniers fils de M" Lenormand-Dubuisson, L'un d'entre eux habitait certainement Nantes après la Révolution comme le prouve la correspondance entre Sophie Hugo et Marie-,Ioseph Trébuchet (lettre inédite de Marie-Joseph à sa sœur du 20 avril 1809). Peut-être fut-il le père de l'abbé Lonoruiand, curé de la Boissière (diocèse de Nantes). — Un autre, marié contre le gré de son père, eut des infortunes conjugales. H quitta Nantes pour aller dans le Nord de la France où il se remaria. Sa première femme ne serait-elle pas la fameuse Lenormand, maîtresse de Carrier?

(5) Lettre inédite de Marie-Joseph Trébuchet à Sophie Hugo, 20 Avril 1809.

est employée à payer l'intérêt de ses dettes. Il est veu/ depuis quelques années puisque Rose Marion était morte avant 1784. Il doit pouiToir aux besoins des enfants de sa fille aînée Renée-Louise, restés orphelins (1783). Louise-Pélagie est devenue veuve avec deux enfants. René-Pierre, qui a épousé le 19 Novembre 1779 Marie-Thérèse Rousseau, meurt sans enfants en 1788. Son père hérite de lui, vend sa charge à Gandon mais il ne tire pas grand profit de cette succession car il lui faut payer de grosses dettes arriérées et il a beaucoup de peine à faire rentrer les sommes que l'on doit à son fils.

La situation de Lenormand est donc loin d'être brillante et l'on devine qu'il soupire après un état nouveau des choses. N'oublions pas qu'il fait partie du Tiers- Etat enclin aux réformes ; il est syndic des procureurs au présidial qui fournit à Nantes tant d'éléments au parti révolutionnaire. D'ailleurs plusieurs de ses amis sont pour les idées nouvelles alors en germe dans bien des têtes ; elles ont trouvé chez lui un accueil favorable. Malgré son âge avancé, peut-être rêve-t-il de jouer un rôle moins effacé et de trouver une occasion qui le mette à même de faire honneur à ses affaires. Pour sortir de sa condition plutôt modeste, il a travaillé toute sa vie avec acharnement sans pouvoir réussir et toujours il a eu la lourde charge d'une nombreuse famille et le pesant fardeau de ses dettes.

Mais voici la Révolution et ses désirs vont se réaliser en partie. Il réussit d'abord à payer toutes ses dettes ou à peu près, des dettes vieilles de vingt, trente et quarante ans ( 1 ) .

(1) Sa charge de procureur au présidial est supprimée en 1790 et comme dédommagement il reçoit en 1791, 1.100' en assignats qu'il emploie immédiatement à payer une de ses acquisitions. Mais déjà il a pu l'aire des versements importants. En 1788 (26 Novembre) il a payé 173' à Guilbaud de Kerstanguy. — L'année suivante (lo Novembre 1789) le même Guilbaud reçoit 944i pour des biens Mignault de Saint-Fiacre que M= Lenormand lui avait achetés jadis. En 1791 M^ Lenormand peut payer tout ce qu'il doit sur sa charge de procureur au présidial. Il verse dune part (10 août) 3.106' à l'abbé Clemenceau, prêtre du diocèse de Rennes et chanoine de Nîmes et

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La Révolution lui permet aussi de s'occuper activement des affaires publiques. En 1788, le Tiers-Etat de Bretagne promet sept millions pour venir en aide au Roi. Le texte de cette souscription patriotique fut rédigé et signé à Nantes. Au milieu des nombreuses signatures se trouve celle de Lenormand : aux fins de la délibéraiion des procureurs au présidinU Lenormand, syndic ( 1 ) . Le 6 Novembre 1788, au nom de la communauté des procureurs au présidial de Nantes, il signe une requête au bureau communal, requête des notables, bourgeois habitants de Nantes, qui représente les vœux du Tiers- Etal (2). Mais bientôt un fait plus grave se passe. Un conseil communal se forme à Nantes en dehors du seul légalement constitué. Il réclame la grande salle de l'Hôtel de Ville.

Le maire et les échevins l'accordent mais le parlement refuse. La nouvelle commune en réfère au souverain et charge douze citoyens d'agir en son nom et Lenormand est un d'entre eux ( l^r Décembre 1788) (3). Quelques mois plus tard nous le trouvons avec son ami Me Burguerie, faisant partie d'une députation qui proteste contre le mode des élections municipales ( 30 Août

d'autre part 3.000' aux enfants et à la veuve du sieur des Besnardières (11 Août). — Les deux dettes dataient du 31 mai 1754. — Le 16 Février

1792 il remet 932' à Pauie Marianne de Kersalio pour solder l'achat des biens Braud fait à Saint-Fiacre, le 27 octobre 1752. Le 19 mars 1792 il franchit une rente de 1.000' sur 2.000' de principal qu'il devait à la veuve Guerché. Il s'agit ici d'un billet fait en faveur de sa soeur Louise-Françoise Lenormand, femme de M« Pouponneau, le 7 mai 1746. Enfin, le 10 février

1793 il donne 1.000' d'acompte sur 2.000' dues à Clément Launay. Tous ces détails nous les avons trouvés dans les papiers même de M' Lenormand, mais nous avons vainement cherché la source où il a puisé pour payer ses dettes. Peut-être a-t-il été aidé par l'héritage de son fils, le procureur au parlement de Rennes, quoique la chose soit peu probable. Peut-être a-t-il gagné beaucoup d'argent comme avoué au tribunal civil, au commencement de la Révolution. Les archives du tribunal civil nous le montrent en eCFet, s'occupant de nombreux procès en 1792 (lo février, 18 avril, 30 mai, 29 août). Mais cette charge d'avoué fut-elle suffisante pour lui permettre de payer ses dettes et de subvenir aux charges de sa famille ?

(1) Mellinet. La commune et la milice de Nantes, 12 vol. in-8, 1840-1844,1. 5, p. 385-386.

(2) Mellinet, t. 5, p. 362.

(3) Mellinet. t. 5. p. 369-372.

1789) (1). Les assemblées primaires de la Loire-Inférieure vont le mettre encore plus en lumière. Le 29 Mars 1790, il n'est point choisi comme électeur, peutêtre ses idées semblent-elles trop avancées, mais le 19 Juin 1791, il est un des sept électeurs nommés dans la section de Saint-Pierre avec 27 voix sur 53 votants. Il vient troisième, après l'évèque constitutionnel Minée ( 43 voix ) et le vicaire général Soulastre ( 33 voix ) ( 2 ) . Le procès-verbal des élections du 26 Août 1792, pour la Convention, fait défaut, mais nous savons qu'il fut encore un des électeurs. Ceux-ci, en effet, se réunirent à Ancenis, le 2 Septembre, dans la maison des ci-devant Cordeliers. Le bureau provisoire se compose d'un président et de trois scrutateurs au nombre desquels nous trouvons René Lenormand ( 3 ) .

L'étude des historiens de la Révolution à Nantes nous fournit ainsi quelques détails sur la conduite de M^ Lenormand, mais lui-même s'est chargé de nous renseigner. La bibliothèque de Nantes (fonds Dugast-Matifeux ) renferme un manuscrit, un mémoire justificatif très curieux où il a retracé lui-même tout ce qu'il a fait pour la Révolution. Avant d'entrer plus aVant dans notre récit, il est utile de citer en entier cette pièce inédite.

« Aujourd'hui tous les habitants de la cité de Nantes se qualifient de bons patriotes, mais quand on leur demande en quoi consiste leur civisme et où en est la preuve, ils répondent avoir payé leurs impositions, avoir fait leur service dans la garde nationale, avoir été en détachement lorsqu'ils ont été commandé et c'est tout, mais ce serait acquérir à bien peu de frais le titre glorieux de Républicains et le droit d'injurier impunément ceux qui ont tout sacrifié pour la Révolution, car ce sont ces prétendus nouveaux convertis qui se permettent d'élever du doute sur les premiers et les plus zélés républicains ?

(1) Mellinet, t. 6. p. 39.

(2) Lallié : Les Ansemblées primaires de la Loire-Inférieu7'e en 1790, 1791, 1792. In-8, Vannes, Lafolye. 1902, p. 34.

(3) Lallié, p. 63.

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Lenormand père est du nombre de ceux que l'on calomnie publiquement, cependant il ne s'est pas borné à paj'er ses impositions et à faire son service militaire, il a encore fait tout ce qu'un bon citoyen a dû fapire pour se rendre digne de la confiance et de l'estime de ses concitoyens, on va le voir par le détail de la conduite qu'il a tenu depuis le commencement de la révolution, que ses calomniateurs le forcent dé donner pour sa justification.

« C'est à la fin de l'année 1788 qu'un certain nombre de citoyens de cette ville et des compagnies unies de la Liberté et de l'Egalité formèrent le projet (de secouer) le joue de l 'indépendance (sic) et des vexations que plusieurs siècles les prêtres et les nobles faisaient éprouver à ce qu'on appelait le Tiers-Etat et pour obliger ces tyrans à partager avec ces malheureux opprimés les taxes et les charges publiques, ce but qui nous a conduit à l'heureuse révolution que nous chérissons aujourd'hui, nécessitait des assemblées particulières et secrettcs jusqu'à un certain point et c'est chez Lenormand c[ue se tenaient ces assemblées où fut arrêté le plan des doléances à faire à cette occasion, d'abord aux Etats de la ci-devant province de Bretagne, et d'après cet arrêté tous les corps, communautés, compagnies, tribunaux et habitants de la ville furent mis en mouvement : tous parurent satisfaits du plan proposé et il a été suivi avec succès malgré tous les obstacles qu'on rencontrait à chaque instant et les menaces effrayantes pour des âmes basses et timides, du Parlement et des Corps constitués et de tous ceux cpii étaient alors despotes et qui avaient de Tautorité ? Rien n'arrêta l'activité de Lenormand, toujours et partout il s'est montré pour l'exécution de l'entreprise projettéc, il ne manquait pas une seule assemblée générale ou particulière, il a de môme été exacte à se trouver aux assemblées primaires de la section et comme elkîcteur nommé en 1791 et 1792 il s'est encore fait un devoir de se trouver à toutes les assemblées électorales qui ont eu lieu dans le courant de ces deux années.

« Il a été un des premiers à entrer dans le bataillon des vétérans ( 1 ) où il a toujours fait avec la plus grande exactitude son sei^vice et il le fait même actuellement toutes les décades quoique ce soit le seul jour qu'il puisse prendre du repos et quoiqu'âgé de soixante onze ans ; quant à l'attaque de Nantes le jour de la St-Pierre, on ne doit pas douter qu'il fut sous les armes et il y resta depuis 5 heures du matin jusqu'au lendemain 8 heures du soir, faisant des patrouilles nuit et jour.

« Il a été membre de la société populaire séante aux ci-devant capucins peu de temps après son établissement et assistait autant qu'il le pouvait aux assemblées et encore plus souvent à celle des Cordelliers, St-Denis et St- Vincent, sous le bon plaisir des membres de cette dernière société qui souvent lui ont permis de monter à la tribune et il en devient membre au mois de Juillet ou Août 1792, depuis cette époque il a eu différents employs et commissions dont il s'est acquitté avec zèle et exactitude.

« Il n'a cessé de s'opposer avec force à la réunion de la Société St-Vincent à celle de la halle et cette réunion l^jii a tellement déplu qu'il n'a pas d'après cela assisté aux assemblées et toujours suivait St-Vincent quelque petit nombre que l'on fut.

« Dans une séance publique de la municipalité, au mois de Juin ou Juillet dernier, il s'éleva seul avec vigueur contre le maire Baco et Dorvo, procureur de la Commune, qui prétendaient avoir le droit de faire fermer la porte du local des séances de la Société St-Vincent et de dissoudre cette société, cependant il y avait à cette séance beaucoup d'autres membres de la société bien en état de se montrer.

« Il s'est exactement inscrit sur le livre de juré et lorsqu'il a été appelé au jury il s'y est assidûment rendu,

« Il a cessé toutes liaisons et correspondances avec ses

(1) Un almanach Malassis 1791, indique en effet Lenormand-Dubuisson comme représentant de la Compagnie des Vétérans de la ville. Bibl. Nantes, H' 49.684.

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anciennes connaissances qui n'avaient pas la même opinion que lui au sujet de la Révolution.

« Il a tellement été ennemi de ceux qui se sont refusé de se soumettre aux lois de la République qu'il a chassé de sa maison deux de ses fille et petite-fille, ex-Religieuses, et leur refusant tout esjièces de secours ne voulant pas faire le serment qui leur est prescrit.

« Il a supporté sans murmurer toutes les pertes qu'il a éprouvé par la Révolution qui sont considérables, d'abord son état et ensuite toutes ses propriétés qui se trouvent en pays insurgé il n'en a rien retiré depuis 1792 et il ne peut rien en retirer n'y ayant plus de bras au pays pour la culture ; cependant il a acquis en 1791 pour plus de 12.000 francs de biens nationaux qu'il a payé à peu de chose près et au mois de Décembre dernier il donna un acompte de 1500 fr. qiioiqu'il n'ait profité en rien en 1793 de ces acquisitions ni de ses autres biens comme on vient de le dire: de sorte que Lenormand reste sans ressource pour vivre et soutenir onze enfants et petits-enfants qui sont à sa charge.

'; On ne présumera pas d'après cela qu'il se soit refusé à l'acceptation de la Constitution. Oui, il l'a accepté avec tout le zèle et la sensibilité qu'un pareil bienfait devait produire dans les âmes de tous ceux qui sont les vrais amis de la Patrie. '

« Il ne rappellera point ici sa souscription volontaire pour les grains ni tous les dons qu'il a fait en différentes circonstances en argent, habillements, linge pour les soldats et les hôpitaux, souliers, etc., etc., etc.. Les sociétés populaires, le bataillon des vétérans et les commissaires de son quartier sont témoins de tous ces sacrifices vraiment satisfaisant pour Lenormand.

< Il a également eu la satisfaction de procurer depuis un an et continuellement des secours à des familles malheureuses chassées de leurs demeures par les brigands de la Vendée, il en a actuellement de réfugié chez lui un très grand nombre, mais Lenormand ne doit pas oublier de dire (étant une preuve, non équivoque, de son amour

sincère pour la Révolution) que tous les militaires, en grand nombre, qui ont logé chez lui, y ont bu et mangé, ont été traité, blanchi et soigné comme ses propres enfants et lorsqu'à raison de la rareté du pain et de la viande ces militaires apportaient leur étape, il la leur payait même sur un pied plus haut que ne l'eut fait l'étapier.

« Il a eu la plus grande attention de propager la Révolution dans la paroisse de St-Fiacre où est sa campagne et où il a établi un club et pour entretenir les habitants dans l'opinion qu'il leur suggérait il leur faisait continuellement passer les papiers, nouvelles à ses frais et se trouvait à toutes leurs assemblées primaires pour les aider de ses conseils, assistait également à leurs fêtes civiques contribuant à la dépense qu'elles entraînaient et à travaillé avec eux pour la répartition des impôts fonciers et mobiliers.

« Si d'après toutes ces vérités on ose encore dire et méchamment avancer qu'il y a du doute sur le patriotisme de Lenormand père il pourra à son tour hardiment soutenir qu'il n'existe pas à Nantes un seul patriote, personne ne pouvant en donner plus de preuves que lui et toujours il se fera un devoir de se rappeler le serment sacré qu'il a fait et répété plusieurs fois de vivre libre et de soutenir la république jusqu'à la dernière goutte de son sang. »

Comment ce mémoire se trouve-t-il dans la collection Dugast Matifeux ? D'où vient-il? A-t-il une histoire? autant de questions que nous nous sommes posées et qui sont restées sans réponse.

Il n'est pas de la main de Lenormand, il ne porte point non plus sa signature, mais cependant il n'est pas l'œuvre d'un étranger à la famille ni à plus forte raison d'un ennemi, ceci est de toute évidence. L'étude de l'écriture nous porte à croire — nous n'osons cependant l'affirmer d'une manière bien positive — qu'il a été fait sous la dictée de M^ Lenormand par Marie-Joseph Trébuchet, son petit -fils. Les faits qui y sont allégués ne pouvaient être bien connus que par M^ Lenormand ou par quelqu'un de

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sa famille. De plus, à part deux ou trois qui semblent grossis dans une intention facile à deviner, ils sont l'expression exacte de la vérité.

La date de la composition nous est assez clairement indiquée par l'allusion que fait Lenormand à certains événements historiques. « Dans une séance publique de la « municipalité, dit-il, au mois de juin ou juillet dernier « Lenormand s'éleva seul avec vigueur contre le maire « Baco et DoI'^"o procureur de la Commune... » Or, c'est le 28 mai 1793 qu'un député des sociétés populaires, dans une séance municipale, protesta contre les agissements du conseil. Mellinet(l) qui raconte l'incident ne donne pas le nom du membre qui fit la réclamation mais les deux faits me semblent assez concordants. — En tous cas le mémoire est postérieur à la première attaque de Nantes par les Vendéens, le 29 juin 1793, puisqu'il en fait mention. Il parle même de la récolte de 1793, on pourrait donc en reporter la composition jusqu'en Octobre, mais il doit être antérieur au 30 Octobre, date de l'arrêté de Carrier et de Francastel qui nomme les membres du tribunal révolutionnaire, car Lenormand ne pouvait oublier cette nomination qui est la meilleure preuve de son républicanisme ; nous verrons du reste par la suite que cette date pour d'autres motifs est la plus probable.

Quelles raisons poussèrent Lenormand à écrire ce mémoire justificatif ? 11 voulait, nous n'en doutons pas, sauver peut-être sa tête, en tous cas gagner les faveurs de ceux qui à ce moment même (octobre 1793) allaient s'emparer du pouvoir. Il avait en effet d'un côté à se faire pardonner certains actes. S'il passait aux yeux de plusieurs pour un vrai, un pur républicain, si depuis des années déjà il se montrait attaché aux idées nouvelles, il pouvait craindre cependant qu'on ne lui fit quelques reproches. Homme d'affaires cherchant avant tout à gagner de l'argent, il s'est occupé de tous les intérêts qu'on a bien voulu lui confier. Il a défendu en 1786 les intérêts

(1) Mellinet, t. 1, page 256.

iÔ CHAPITRE PREMIER

des religieuses de la Regrippière (diocèse de Nantes) contre le sieur Dumortié et il a obtenu gain de cause comme le prouve une lettre de la prieure, la sœur Durondier (13 mars 1786). Ses ennemis n'ont pas oublié peutêtre (ju'en 1790 il était procureur d'office du prieuré de Ste-Croix pour les registres dudit prieuré (1), ils se souviennent du rôle qu'il a joué au moment de la fermeture du couvent des Ursulines où se trouvaient sa fille et sa petite-fille. Quand le 15 Décembre 1792 on a levé les scellés, il y assistait comme représentant officieux des religieuses et il a été mis en possession des livres de comptabilité ( 2 ) . — Ce sont là des notes plutôt défavorables et l'on comprend les craintes de M^ Lenormand.

Philippeaux, Gilles et Ruelle viennent de nommer (29 septembre 1793) un comité de surveillance qui, reconstitué le 10 Octobre 1793, est composé de « sans-cu- « lottes, vigoureux révolutionnaires ». Lenormand veut se faire bien voir de ce fameux comité révolutionnaire, il cherche à éviter l'accusation de fédéralisme qui va coûter la vie à Coustard, représentant de la Loire-Inférieure (6 Novembre 1793) et à tant d'autres. N'est-ce pas dans cette intention qu'il parle de ses efforts pour propager la Révolution à Saint-Fiacre, où il a été secondé, il oublie de le dire, par son ami, l'abbé Orhont(3).

Le même but est évident dans le récit qu'il fait de sa

(1) Etrennes Nantaises, 1790, Biblioth. de Nantes, n» 49.675.

(2) A. Lallié. La Mère Berthelot et le Couvent des Ursulines de Nantes. Vannes, Lafolye, 1900.

(3) Vicaire de Saint-Fiacre avant la Révolution, l'abbé Orhont prêta le serment, fut élu curé de Mauves (20 février 1791). Il n'accepta point cette place et resta à Saint-Fiacre dont il fut bientôt nommé curé. Mais la présence du curé non jureur, l'abbé Charon, et l'animosité de ses paroissiens forcèrent l'abbé Orhont à quitter Saint-Fiacre et à s'établir à Nantes.. Là il fréquenta le Club Vincent-la-Montagne et il fît partie de la municipalité nommée sans élection sous la Terreur (10 octobre 1793, 19 Vendémiaire an II). Le 17 Novembre 1793 il présida dans l'église Sainte-Croix la fameuse séance à laquelle assista Carrier peu après son arrivée à Nantes. L'assemblée crut entrevoir dans les paroles et l'espèce de confession de son président peu de franchise et de sincérité et témoigna son improbation par des murmures. Dans cette séance l'évoque Minée abjura la prêtrise et brûla ses lettres d'ordination. — Orhont et trois ou quatre autre jureurs l'imitèrent (cf. Lallié ; Minée et son épiscopat, p. 31, 65 et passim).

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conduite par rapport aux sociétés populaires. « Il s'est toujours opposé, dit-il, à la réunion de la société de St- « Vincent à celle de la Halle... et il a toujours suivi St- « Vincent... ». « Le club St-Vincent avait professé ouver- « tement les idées de la Montagne... Le club des capucins, « transféré dans le local de la Halle, avait conservé les « anciennes opinions du parti girondin ( 1 ) . » Le club de la Halle renfermait donc des patriotes plutôt tièdes, des fédéralistes et Lenormand voulait nettement affirmer qu'il n'y avait rien de commun entre lui et ces gens qui conspiraient, disait-on, contre la Constitution ( 2) .

Le mémoire justificatif de Lenormand eut un plein succès. Il avait déjà réussi à placer son petit-fils, Marie-. Joseph Trébuchet, comme employé aux écritures, à l'hôpital des Ursules. Mais cette nomination était contraire à la loi et le directeur général des hôpitaux militaires fut obligé de le remplacer- par un père de famille. Il en prévint Lenormand (3) en l'avertissant qu'il chercherait pour Trébuchet un autre emploi et Trébuchet fut nommé à l'hôpital militaire de Port-Brieuc (St-Brieuc). Lenormand de son côté n'est pas oublié. Le nouveau comité Révolutionnaire a jeté les yeux sur lui pour la formation du tribunal révolutionnaire ( 4 ) .

Le 30 Octobre 1793 (3 brumaire an II) un arrêté des représentants du peuple près de l'armée de l'Ouest si-

(1) A. Lallié, J.-B. Carrier. Paris, Perrin, in-8. 1901, p. 58.

(2) Lenormand aurait pu ajouter en parlant des clubs qu'un de ses fils avait été secrétaire de la Société des amis de la Liberté et de l'Egalité et que le 13 Mars 1793 il avait approuvé et signé avec Hérault, ex-président. Grandmaison, secrétaire, Bachelier (futur président du Comité révolutionnaire), Orhont (l'ex-curé de Saint-Fiacre), une pélilion de la citoyenne Suzanne Delaville demandant les mesures les plus énergiques et les plus rigoureuses contre les nobles (Cf. Bibliothèque de Nantes, fonds Dugast-Matifeux).

(3) Lettre inédite du 4« jour de la décade du 2'= mois, an H.

(4) Le 4 septembre 1794 (19 fructidor an II), Chaux rédige et signe avectous les membres du Comité révolutionnaire en prison une adresse aux représentants du peuple français, aux sociétés populaires, au peuple français luimême. On y lit cette phrase significative : « Le comité fut presque toujours « consulté par les représentants pour la nomination des fonctionnaires pu- « blics. Eh bien, quels furent les hommes qu'ils indiquèrent ! Ce furent les « Goudet, Davers, Le Normand, Lecoq pour le tribunal révolutionnaire » (Cf. Melunbt, t. 9, p. 98).

gné Carrier et Francastel nomme les membres de ce tribunal. Phelippes-Tronjolly est président, les juges sont Le Peley, Davert, Lecoq fils et Le Normand père. Goudet est accusateur public, Coiquaud est greffier. Le 1^^ Novembre (11 brumaire an II) le conseil général du département après avoir délibéré donne acte aux citoyens de la présentation dudit arrêté ( 1 ) .

Carrier, arrivé à Nantes le 8 octobre 1793, avait fait un court voyage à Rennes du 10 au 21 ; il était de retour et la Terreur allait régner. Le tribunal révolutionnaire commence aussitôt ses travaux et il ne cessera ses fonctions que le 13 mai 1794 (24 floréal an II). Il tient ses séances dans la prison même du Bouffay pour être plus près de ses victimes et de l'échafaud. Pendant 6 mois il envoie au supplice 160 prisonniers. Ce sont la plupart, des rebelles pris isolément les armes à la main ou des contre-révolutionnaires avérés de la ville et des environs. Parmi les condamnés il faut noter 51 Vendéens que Carrier força le tribunal à guillotiner sans jugement ( 27 et 29 frimaire). Il y eut une centaine d'acquittements.

Lenormand n'a pas cessé un instant de faire partie du tribunal : sa signature se trouve sur tous les jugements sauf sur ceux des 8 et 11 Ventôse (26 février et l^"" mars 1794), mais il n'assiste pas aux condamnations que le tribunal prononce ces deux jours. Il ne voulut pas — et c'est une justice à lui rendre — condamner une femme de St- Fiacre, pays qu'il avait habité si longtemps, et peut-être une parente. Devant le tribunal comparut en effet une femme Brevet de St-Fiacre (n'oublions pas que sa première femme s'appelait Brevet), qtii fut condamnée à mort pour avoir balayé l'église après le passage de l'intrus pour faire disparaître la souillure apportée par cette présence.

La signature de Lenormand manque aussi le 21 floréal, mais malheureusement nous la trouvons le 11 ventôse an II (l'^i- mars 1794) et le 23 floréal (12 mai). Le 11 Ventôse le tribunal condamna à mort une Ursuline, la mère Ber-

(1) Lallié. — La justice révolutionnaire à Nantes et dans la Loire-Inférieure, p. 76.

l'influence maternelle 21

thelot, religieuse de la même congrégation, du même couvent que la fille et la pclite-fille de Lenormand et le lendemain elle allait à l'échafaud. Le tribunal reconnut qu'Angélique Berthelot était une ennemie prononcée de la République, qu'elle avait tenté et provoqué le rétablissement de la royauté et le retour de l'ancien régime ; qu'elle avait toujours conservé son costume religieux..., qu'elle avait fait partie d'un conciliabule... où assistaient des prêtres réfractaires et des contre-révolutionnaires ( 1 ) . Le 20 avril 1794 (1 floréal an II) onze autres ursulines furent arrêtées et le 12 mai (23 floréal) elles comparaissaient devant le tribunal.

Mais une réaction, qu'avaient provoquée les ctimes de Carrier et du comité révolutionnaire, s'opérait déjà dans les idées, de plus, le tribunal révolutionnaire allait disparaître ; pour ces deux motifs probablement les juges montrèrent quelque clémence et n'osèrent prononcer la peine capitale. Les onze Ursulines qui avaient refusé constamment de prêter le serment furent condamnées à rester jusqu'à la paix en état d'arrestation.

Ce fut le dernier jugement que prononça le tribunal révolutionnaire et le lendemain 13 mai 1794 (24 floréal an IIj un arrêté de la Convention le supprimait.

Quelle fut au sein du tribunal la conduite de Lenormand, nous l'ignorons. Résista -t-il comme Phelippes-Tronjolly aux ordres arbitraires de Carrier, nous n'en savons rien, mais c'est peu probable car il aurait dans ce cas démissionné ou donné quelqu'autre preuve de son indépendance. Peut-être dans les séances du tribunal sa voix fut-elle humaine et connut-il la pitié, mais la signature qu'il apposa à tous les actes, entraîne pour lui une lourde responsabilité d'autant qu'il fut toujours l'ami des membres du comité révolutionnaire ( 2 ) .

(1) A. Lallié. — La mère Berthelot et le Couvent des Ursulines de Nantes. Vannes, Lafolye, 1900, p. .o4.

(2) Une lettre inédite de la collection Dugast-Matifeux (Bibliothèque de Nantes) signée par Lenormand et adressée le 13 Nivôse an II (2 janvier 1794)

Le rôle politique de Lenormand ne finit point avec le tribunal révolutionnaire. Il continua à faire partie de différents tribunaux, tribunal de paix et de conciliation, tribunal civil, tribunal criminel. Il se déplace pour aller présider le jui-y à Clisson et à Ancenis. Nous le trouvons remplissant ses fonctions de juge avec son ami Dinot, avec Gandon à qui jadis il vendit la charge de son fils à Rennes, avec son ami Savariau qui sera tué à la seconde attaque de Nantes, avec Boulay-Paty, gui devenu membre des Cinq-Cents restera toujours en relation soit à Paris soit à Nantes avec la famille Lenormand et rendra souvent service à M. et à Mme Hugo.

Les sentiments politiques de Lenormand n'ont point changé et il reste toujours attaché aux idées pour lesquelles il a lutté. Une lettre de M^ Delair, son commensal, adressée à Marie-Joseph Trébuchet (1), nous prouve qu'il s'est réjoui des succès des Républicains à Quiberon et qu'il est impatient de voir disparaître une bonne fois ce chancre politique qu'est la Vendée avec ses Chouans.

Mais ses fonctions et son zèle républicain ne lui ont point donné la richesse. Il n'a pu pendant trois ou quatre ans faire sa récolte à St-Fiacre, pays insurgé ; une de ses maisons a été brûlée en 1791, peut-être par les Vendéens, peut-être par les bandes incendiaires du général Turreau. Pour grossir les 3.000 francs que lui rapporte sa charge, il ne craint pas, lui républicain, de se faire

au citoyen Bachelier, président du comité révolutionnaire, nous permet de juger de ses sentiments. Voici cette lettre :

Camarade, l'ami. Dinot, [un des 12 électeurs de Clisson en 1791 — membre du .conseil du département en 1792 — homme de loi en 1793 — employé au bureau des émigrés en 1794 (étvennes Nantaises}.] demande nos signatures pour son certificat de civisme, je lui ai répondu que nous ne pouvions à raison de nos places, mais je lui ai indiqué quelques amis qui pourront lui donner leur signature et l'ai flatté que tu en ferais de u.ème de ton côté parce qu'il a toujours été vrai et zélé ami de la Révolution^ je te prie donc camarade de lui rendre ce service ainsi que de l'appuyer lorsqu'il passera à votre tribunal redoutable. C'est le moyen de prouver au public que vous êtes justes pour ceux qui sont amis de la liberté et de l'égalité, mais inexorables pour les ennemis déclarés des braves sans-culottes. Salut et fraternité. Lenormand.

(1) Lettre inédite de Delair à Marie-Joseph Trébuchet, 10 août 1795, à Port- Brieuc.

l'influence maternelle 23

au moment même de la Terreur et plus tard sous le Directoire, le procureur de la famille Boux de Casson, qui forcée de s'exiler à Bourges, conformément à la loi du 27 germinal, lui a donné un blanc-seing pour s'occuper de ses intérêts.

En 1800, Lenormand eut une grave maladie, et l'on en profita probablement pour lui donner un successeur. Mais, malgré son âge, il voulait travailler encore : « il « préférait le tracas des tribunaux à une vie douce et paisible(l). » Il chercha à entrer comme juge dans les tribunaux sj>éciaux et pour cela, il demanda l'appui de son p<?tits-fils Hugo (2), mais celui-ci ne put rien obtenir. Son intelligence commençait d'ailleurs, à s'obscurcir, les infirmités vinrent aVec, de nouveau, les soucis d'argent.

Il tomba presqu'en enfance. Ses enfants de Nantes, heureusement, ne l'abandonnèrent point et il termina sa longue carrière le 15 Septembre 1710, à Nantes, rue Mauperluis n° 9(3). C'est- en vain qu'il avait imploré l'aide de Sophie, sa petite-fille : elle avait fait la sourde oreille.

Nous avons laissé celle-ci à l'époque où ayant perdu sa mère puis son père elle avait été confiée à sa tante Robin dont l'action sur elle fut plutôt pernicieuse et nous disions que son grand-père Lenormand-Dubuisson avait nui tout autant sinon davantage à sa formation religieuse. L'étude attentive des documents que nous venons de faire est, je crois, une preuve convaincante de cette affirmation, aussi la conclusion s'impose : quand Sophie Trébuchet quittait sa tante Robin pour rendre visite à son grand -père, elle ne trouvait point en celui-ci un guide meilleur.

Victor Hugo a prétendu que sa famille maternelle avait été royaliste et catholique ( 4 ) et que Sophie avait, sur

(1) LeUrc inédile de Hugo à Marie-Joseph Trébuchet, 9 avril 1800.

(2) Lettre inédite de Hugo à Lenormand-Dubuisson, 25 mars 1802,

(3) Etat-civil de Nantes.

(4) V. H. raconté, t. l,fp. 10.

ce dernier point au moins, des idées opposées à celles de ses proches. Nous avons vu que M^ Lenormand-Dubuisson fut un admirateur du mouvement révolutionnaire, qu'il l 'appuya de toutes ses forces ; ami des membres du tribunal révolutionnaire, juge au tribunal révolutionnaire, il signe sans compter les condamnations à mort. Sophie trouva donc en lui non pas un adversaire politique mais plutôt un maître et ;un éducateur. Il n'y a donc point lieu de s'étonner si Sophie s'éprit d'un soldat de la Convention.

Pas plus que Mme Robin, Lenormand-Dubuisson n'a pu donner des idées religieuses à Sophie. Son mémoire justificatif nous prouve qu'en paroles du moins il n'aime pas les prêtres puisqu'il les appelle tyrans et leur reproche le joug que de concert avec les nobles, ils ont fait peser pendant plusieurs siècles sur le Tiers-Etat. Dans le même écrit il se vante d'avoir chassé de chez lui sa fille et sa petite-fille ex-religieuses et de leur avoir refusé toute espèce de secours parce qu'elles ne voulaient pas faire le serment prescrit ( 1 ) .

En tous cas, au moment où Sophie Trébuchet était sous la tutelle de son girand-père, toute pratique religieuse devait lui être formellement interdite pour ne pas compromettre sa famille. Sophie, alors que la femme se formait en elle, n'eut donc aucun exemple de religion sous les yeux. Si elle fut en relation avec quelques prêtres, il suffit de les nommer pour les juger et deviner quelles impressions fâcheuses ils ont produites dans celte âme de jeune fille. Son grand-père devait connaître assez

(1) Nous n'avons pu contrôler ses dires pour l'année 1793, peut-être a-t-il exalté outre mesure à ce moment ses sentiments anti-religieux aux dépens de son amour paternel. Celui-ci en tout cas triomphe en 1794 et c'est lui qui, à n'en pas douter, éloigne de la prison et du tribunal révolutionnaire. Mère Rose Lenormand et Madeleine-Françoise Trébuchet. Elles ne font point partie en effet du groupe des onze religieuses condamnées le 12 mai 1794. Il eût été par trop odieux de voir M« Lenormand juger et condamner sa fille et sa petite fille. Il est même as.sez probable que Madeleine-Françoise en 1797 et dans les années suivantes alla habiter chez son grand-père, comme nous sommes porté à le croire d'après les lettres qu'envoya à Nantes en ces temps-là le jeune ménage Hugo.

l'influence maternelle 25

intimement Minée, l'évèque constitutionnel de la Loire-Inférieure et président du déparlement. Il était en relations suivies avec l'ex-abbé Orhont, curé de St-Fiacre, président de la Société Vincent la Montagne. Sophie les vit continuellement l'un ou l'autre chez son grand-père ; elle ne put ignorer la valeur de leurs convictions religieuses le jour où ils immolèrent leur sacerdoce sur l'autel de la patrie et y brûlèrent leurs lettres de prêtrise. Ce n'étaient point là des prêtres réfractaires prêts à donner leur vie pour affirmer leurs croyances. Sophie ne fut donc pas plus une brigande qu'une catholique.

Pendant la Révolution elle resta tranquillement à Nantes chez Mme Robin et chez M^ Lenormand ; elle n'y fut point inquiétée, protégée qu'elle était par la place qu'occupait son grand-père et les idées qu'il professait. Elle put continuer à lire les écrits des philosophes, des romans, à fréquenter le théâtre avec sa tante. A chaque représentation, avant le lever de la toile, elle pouvait entendre l'orchestre jouer les airs chéris des républicains, tels que le Ça ira, Veillons au saluî de l'Empire et le Chant du Départ, plus l'hymne de la Marseillaise entre deux pièces (1). Le 15 germinal an IV (4 Avril 1796), elle put assister au théâtre des Variétés à une pièce intitulée : Charefte, chef de brigands ( 2 ) . Quand Sophie quittait Nantes c'était pour aller à Châteaubriant et à Auverné. Si alors elle pouvait craindre quelque chose, c'était de tomber entre les mains des chouans qui auraient pu venger sur elle la mort de tant de victimes condamnées à l'échafaud par son grand-père. Mais elle avait pour sauvegarde les armées républicaines et probablement l'épée du capitaine Hugo dont elle fit la connaissance, comme nous le verrons, non pas à Nantes, mais dans les environs de Châteaubriant.

(i) Mellinet, t. X, p. !).

(2) Mellinet, t. X, p. 93. Fait prisonnier le 3 germinal (24 mars). Charette avait été lusillé le 9 germinal (29 mars).

l'Influence Paternelle

Victor Hugo a consacré la première page de son autobiographie à nous dire le nom de tous les Hugo de Lorraine qui aux xyi^, xyii^ et xviiie siècles ont laissé trace dans l'histoire et tout naturellement il rattache, par son père, sa famille à cette illustre lignée de conseillers privés, de chanoinesses, d'évêques ou d'officiers supérieurs ( 1 ) . Mais il existait malheureusement une lacune entre son père Sigisbert Hugo et Charles-Hyacinthe, Conseiller-Maître en la Chambre des Comptes de Lorraine. M. Barbou aimablement s'est chargté de la combler (2). M. Ed. Biré, dans le premier chapitre de son ouvrage Victor Hugo avant 1830, avec un peu de méchanceté, beaucoup de finesse et des preuves abondantes, a ruiné de fond en comble cette généalogie fantaisiste. Un peu plus tard M. Macé de Challes (3) a essayé de prouver que si Victor Hugo avait prétendu quil descendait des Hugo de Lorraine, il n'attachait aucune importance à cette légende el que c'était un ami, nommé Méry, qui, le premier, avait eu l'idée de donner comme souche à une famille de soldats Georges Hugo, Capitaine des Gardes du Duc de Lorraine.

(1) Nous trouvons la même généalogie, inspirée par Victor Hugo, sous la signature de Sainte-Beuve, dans la Biographie des Contemporains (t. i,, 2* partie, p. 331).

(2) Victor Hugo et son temps, 1882, p. H.

(3) Figaro. Ib juillet 188b.

l'influence paternelle 27

Mais cette dispute a pour nous peu d'intérêt ; le résultat seul demeure établi j>éremptoirenient par Edmond Biré et Macé de Challes : Joseph -Léopold -S igisbert Hugo, né le 15 Novembre 1773, était le troisième fils de Joseph Hugo, menuisier à Nancy et de Jeanne-Marguerite Michaud.

Né à Baudricourt, le 24 Octobre 1737, Joseph Hugo descendait de Jean-Philippe Hugo, cultivateur, et de Catherine Grandmaire. Ce dernier, marié le l*^"" Janvier 1707, avait eu pour père Jean Hugo établi dès 1699 en la paroisse de Domvallier. Jean Hugo descend-il de Claude Hugo dit le Hollandais, enterreur de morts, dont les archives de Mirecourt font mention en 1631 et par conséquent appartient-il, comme semble le croire Macé de Challes, à une famille originaire de Hollande, nous n'avons de ce fait aucune preuve concluante ; contentonsnous d'affirmer que la famille Hugo, famille de laboureurs, de cultivateurs et d'artisans, est établie, dès le commencement du xyii^ siècle, à Domvallier, puis à Mirecourt.

Nous n'avons aucune donnée sur le menuisier Joseph Hugo de Nanc3\ Léopold écrivant à Marie-Joseph Trébuchet (17 floréal an VII, 6 Mai 1799), quelque temps temps après la mort de son père survenue le 23 germinal an VII, lui dira qu'il vient de perdre « un père aussi chéri de sa famille qu'estimé des bons citoyens ». Il est allé < porter s'il était possible des consolations à sa bonne mère » ( 1 ) . Au commencement de ses mémoires, en 1823, il se répétera presque dans les mêmes termes : « il doit « le jour à d'honnêtes gens dont rien n'égala les vertus « que l'excellente réputation qu'elles leur méritèrent » ( 2) . Léopold fait à peine mention de sa mère. En 1799, après la mort de son père, il parle de lui confier ses affaires domcslicpies, encore hésite-t-il à les laisser entre les mains d'un fondé de pouvoirs ( 3 ) .

(1) Figaro, 4 août 1888.

(•2) Mémoires, t. I. p. d.

(3) LtiUre de Hugo à Marie-Joseph Trébuchet, 6 mai 1799, partie inédite.

Quelles étaient les opinions politiques de la famille ? Ed. Biré a cité quelques lignes de l'histoire de Nancy de M. Jean Caj-on qui nous rendent passibles certaines conjectures. « Parmi les citoyens couronnés à la fête des « époux nous remarquons, le 10 floréal an V (23 Avril « 1797), Joseph Hugo, menuisier « très excellent répu- « blicain » et père de neuf enfants dont plusieurs étaient « à la frontière. II est l'aïeul de notre célèbre Victor « Hugo, pair de France ( 1 ) . »

Les idées religieuses de la famille ne nous sont guère mieux connues. Un seul acte nous permet d'en juger. En 1800, le 20 Juillet (1 thermidor an VII), Abel Hugo, frère aîné de Victor, fut baptisé dans la paroisse Saint- Epvre de Nancy, probablement sur le désir de la marraine, Marguerite Michaud, grand'mère de l'enfant. Ce n'est point un prêtre resté fidèle mais un jureur, un constitutionnel, qui lui administra le sacrement.

De ces deux documents on ne peut évidemment pas tirer une conclusion sérieuse. Tout au plus sont-ils une indication mais pourtant il n'est pas possible d'affirmer que Joseph Hugo fut un républicain et Marguerite Michaud une adepte fidèle des prêtres jureurs. On ne peut nier cependant qu'elle n'eut des sentiments religieux puisqu'elle tînt à faire baptiser son petit-fils, mais quelle éducation Joseph Hugo et Marguerite Michaud donnèrentils à leurs enfants, nous l'ignorons presque. Nous allons cependant chercher à le savoir en étudiant l'âme de Sigisbert Hugo.

L'homme a subi chez lui bien des influences diverses : influences des amis et des chefs qu'il a fréquentés pendant sa carrière militaire ; influences des idées, n'a-t-il pas traversé la Révolution, fait la guerre en Vendée aux Chouans et aux prêtres ; influences des lieux, il a parcouru la France plusieurs fois de l'Est à l'Ouest, du Nord au Sud, il a visité l'Allemagne, habité la Corse, l'Italie. l'Espagne ; influences des régimes, il a connu

(1) Histoire de Nancy, par M. Jean Cayon. Nancy. 1846.

l'influence paternelle 29

la Monarchie de Louis XVI, la République, le Consulat, l'Empire, la Restauration ; toutes ces influences sont venues, comme les eaux d'un fleuve, déposer sur son âme leurs sédiments, mais le sol primitif n'a pas dû entièrement disparaître, et dans l'homme, nous retrouverons l'enfant. Cette étude du caractère de Sigisbert Hugo, ce portrait que nous allons essayer de tracer nous révéleront l'influence ancestrale qu'il a subie, ils nous diront ce qu'il fut, et quelle influence il a pu exercer sur son fils, Victor Hugo.

Pour connaître Sigisbert Hugo nous avons sa correspondance avec son beau -frère Marie -Joseph Trébuchet, — il nous manque malheureusement sa correspondance avec sa femme et avec sa famille, — nous avons ses Mémoires, parus en 1823, et quelques autres œuvres qu'il a publiées pendant sa retraite. Sa correspondance a pour nous une grande valeur, car elle nous livre l'homme parlant sans contrainte, exprimant sa pensée sans détour devant des témoins intimes avec un laisser-aller tout militaire. Ses Mémoires sont écrits au contraire pour le public à une époque où, comme le fait si justement remarquer M. Ernest Dupuy (1), à propos de son roman L Aventure tijrolienne, certaines circonstances ont dû influer nécessairement sur les idées du général Hugo. Il y a donc ici quelques réserves à faire, réserves bien légères, car la lecture des Mémoires nous prouve que Sigisbert Hugo ne craint jamais de dire toute sa pensée, même quand elle est opposée au régime régnant, il a tout au plus par ci par là quelques légères flatteries pour le gouvernement du moment.

Le général Hugo fit ses premières études à Nancy, sa ville natale. 11 n'a pas voulu nous en parler car « les « Mémoires d'un homme public ne doivent se composer « que de ce qui peut intéresser l'histoire ou servir à « l'instruction de la classe à laquelle ils s'appliquent « plus spécialement ; tous les autres détails, comme ceux

(1) E. Dlply, la Jeunesse des Romantiques, p. 393.

« de la naissance, de l'éducation, des premiers actes de « l'enfance, y doivent figurer rarement (1). Cepen- « dant il pourrait rapporter comme marques indicatrices « de caractère, quelque combat de collège ou quelques « traits de fermcté(2). » Nous devons regretter ce silence voulu : peut-être en lisant ces combats y eussionsnous trouvé un pendant aux luttes que dans la pension Cordier le peuple des veaux soutenait contre le peuple des chiens ( 3 ) . Ce qui nous intéresserait encore davantage serait de savoir exactement quelles études il lui fut loisible de faire. Nous l'avons déjà entendu parler du collège, il employera encore cette expression dans ses Mémoires : « le Général Hugo, dira-t-il, militaire au sortir « du collège, n'avait jamais connu les douceurs du re- « pos(4). » Il nous est donc, scmble-t-il, permis de conclure qu'il fit des études secondaires.

A Nancy ( 5 ) , avant la Révolution, les frères de la Doctrine chrétienne, au nombre d'une douzaine, donnaient une instruction primaire. En 1791, personne parmi eux ne voulut quitter la Congrégation et prêter le serment : on fut obligé de les remplacer. Il y avait aussi, comme dans presque toutes les villes de France, un collège où même les fils d'ouvriers aisés pouvaient suivre un enseignement secondaire. Les professeurs étaient des chanoines réguliers et c'est leurs leçons que très probablement suivit Sigisbert Hugo.

Le 15 Janvier 1791, ils étaient au nombre de treize et quatre à ce moment indiquèrent leur volonté de sortir du couvent, en vertu de la loi ; tous les autres prêtèrent le serment civique et ils furent insultés dans l'église même par plusieurs de leurs élèves. Ceux-ci, en l'an II, étaient au nombre de 59. Depuis trois ans déjà, Sigisbert Hugo avait

(1) Mémoires, t. I, p. 1.

(2) Mémoires, t. I, p. 2.

(3) V. H. raconté, t. I, p. 197-199.

(4) Mémoires, t. 3, p. 304.

(5) Tout ce qui va suivre sur les études à Nancy avant la Révolution ou à celte époque, nous l'avons emprunté à l'Histoire de Nancy de M. Jean Gayon, pp. 316, 329, 347.

l'influence I'ATERNELLK 'il

quitté le collège ft il ne vit pas la défection de ses maîtres. Mais les sentiments, qu'à cette occasion ils manifestèrent au grand jour, nous sont une preuve que dans Tintime de ji'àme plus d'une brèche existait déjà depuis longtemps .Les idées nouvelles avaient dû pénétrer dans le collège : quelques élèves avaient résisté au courant puisque plusieurs se montrèrent vivement indignés de la conduite de leurs maîtres, mais d'autres n'en furent pas étonnés, l'approuvèrent de loin : parmi eux se trouvait probablement Sigisbert Hugo. Ce qu'il dira plus lard dans ses Mémoires ( 1 ) des moines et des couvents nous permet de l'affirmer. Notons en passant un singulier rapprochement. Sophie Trébuchet est par son grandpère l'amie des prêtres oublieux de leurs devoirs : l'évêque Minée et l'ex-abbé Orhont ; Sigisbert Hugo est élevé par des chanoines réguliers qui tous prêtent le serment ou quittent le couvent. Plus tard, à Paris, c'est à d'anciens religieux ou à des prêtres défroqués qu'ils confieront l'éducation de leurs enfants. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner si les idées religieuses du père et de la mère presqucs nulles, vagues ou faussées, se retrouvent chez les fils avec les mêmes caractères.

Sigisbert Hugo termina hâtivement ses études puisqu'il s'engagea à peine âgé de 15 ans, le 16 Septembre 1788. n fut congédié à deux reprises et le troisième enrôlement seulement, le 23 Avril 1791, lui permit de suivre la carrière militaire vers laquelle son goût l'entraînait (2). Il ne dût pas cependant quitter sans regret le collège, mais décharger ses parents du souci pécuniaire de ses études, permettre peut-être à ses jeunes frères de les entreprendre à leur tour, et surtout faire une rapide et brillante carrière, tels furent probablement les motifs qui le portèrent à prendre cette décision. Le service militaire ne lui enleva point le goût du travail, car il ne cessa jamais de parfaire son éducation quand

(1) Mémoires, t. II, pp. 132. 134 et t. III, pp. 153-156.

(2) E. DupLY. La Jeunesse des Romantiques, p. 380.

sa vie nouvelle lui laissait quelques loisirs. Son zèle pour l'étude le porte à la recommander aux autres, en parti culier à son beau-frère Marie-Joseph Trébuchet et à son jeune frère, à < leur communiquer son goût pour les « mathématiques ». « Vous devriez bien, mon ami, écrit- « il à Trébuchet, vous livrer aux mathématiques : par « la suite elles pourraient vous procurer de grands avan- « tages et à votre âge il est temps encore de commencer. « Mon jeune frère qui est à Nancj', et qui s'est livré « depuis quelque temps à cette étude brillante sera au « premier moment reçu second lieutenant ( 1 ) . » Quelques mois plus tard, il le félicitera de ses progrès, tout en regrettant de ne pouv^oir consacrer conune lui de longs moments aux sciences. « Vous avez tant gagné depuis « que vous vous occupez de votre éducation que cela « me fait un plaisir inexprimable. Continuez, continuez « les mathématiques, pour moi depuis quelque temps mes « devoirs m'ont fait abandonner les sciences, délaisser « les Muses et ne plus rien donner aux plaisirs ( 2 ) . » Pai'lant de son frère Louis dont la jeunesse s'est passée dans les camps et qui n'a point soigné son éducation dans son enfance parce qu'il préférait le jeu à l'instruction, il en exprime tout son regret. Il voudrait le voir réparer le temps perdu, se dresser un nouveau plan de vie, travailler les sciences et se faire un peu à la société ( 3 ) . Ne dirait-on pas Victor Hugo dans sa mansarde de la rue du Dragon ou de la rue de Mézières s'excitant au travail et encourageant les autres, passant ses jours et ses nuits dans un labeur acharné. Adèle Foucher et Marie-Joseph Trébuchet étaient à vingt ans de distance les confidents des luttes du père et du fils. C'était aussi un héritage paternel cette énergie que Victor dépensait sans compter et Sigisbert avait donné à son fils un exemple que celui-ci imitait sans le connaître très probablement. Peut-être faudrait-il voir en-

(1) Lettre de S.Hugo à Marie-Joseph Trébuchet, 12 septembre 1798. Figaro, i" août 1888.

(2) Lettre inédite de S. Hugo à M.-J. Trébuchet, 29 décembre 1798.

(3) Lettre inédite de S. Hugo à M.-J. Trébuchet, 12 mai 1800.

l'influence paternelle 33

core de l'atavisme dans cet accessit de physique que Victor Hugo remporta au concours général de 1818.

Les chanoines réguliers de Nancy avaient donné à leur élève l'amour de l'élude. Ils lui avaient enseigné à apprécier grandement les malhématiqucs et les sciences abstraites mais Sigisbert n'avait point pour cela négligé les autres branches des connaissances humaines. La lecture de ses Mémoires, les titres des (500 volumes que contenait sa bibliothèque ( 1 ) nous portent à croire que son esprit, comme celui de son fils, à un degré moindre évidemment, renfermait des talents universels. Soit au collège, soit pendant ses campagnes, il a étudié les auteurs grecs — il possède une Iliade — mais surtout les auteurs latins. César, Cicéron, Horace, Lucain, Tacite. Il connaît l'histoire romaine. Tout en pourchassant Fra Diavolo, il admire, à Bénévent, l'arc de triomphe élevé par Trajan. Il traverse les Fourches Caudines(2j, il examine avec attention l'escarpement des montagnes et s'étonne de la facilité qu'ont mise les Romains à déposer les armes. Volontiers, il leur donne des conseils et indique quelle marche ils auraient dû faire pour éviter Pontius et ses volontés humiliantes et impolitiques. Près d'Ariano(3), on lui montre une large mare froide et sulfureuse, appelée Bouches de Tx^chéron. Cette source, dit-il, n'a aucun rapport avec l'Achéron de la Mythologie. Il parle comme un homme expert en la matière puisque sa bibliothèque possède un volume sur l'enfer des peuples anciens. Il n'ignore rien de l'histoire de Pompéies et d'Herculanum ( 4) et il tient dans des notes même un peu savantes à nous montrer sa science, comme Victor le fera plus tard, et à nous donner l'heure exacte, en l'an 79, de l'éruption du Vésuve. Il a lu César, et à l'occasion il aime à rapprocher sa conduite de

(1) M. Bellon nous en a donné un catalogue sommaire dans les Mémoires de la Société des Sciences et Lettres du Loir-et-Cher, 16" volume, 1" livraison, 31 mars 1902.

(2) Mémoires, t. I, p. 154.

(3) Mémoires, t. I, pp. 156, 157.

(4) Mémoires, t. I, pp. 161, 162.

celle du grand capitaine, lors d'une sédition qui avait éclaté, à Naples, dans une caserne ( 1 ) .

Pour former en lui-même les vertus qui font les bons et vaillants soldats, il a lu la vie des grands capitaines. Ses modèles sont, chez les anciens, César et Pompée, dont il possède la vie. Chez les modernes, il s'attache à Charles XII, au grand Frédéric, au maréchal Maurice de Saxe. Dès sa jeunesse, il a fait de l'histoire de ce dernier son livre de chevet, puisque dans ses Considérations sur lescorie, Vattaque et la défense des Convois, écrites en 1796, — il avait 23 ans — il le cite à plusieurs reprises (2). Les hommes d'Etat l'attirent : il lit volontiers les vies de Cromwell, de Joseph II, de Richelieu, du Cardinal de Retz, de Louis XIV. Grand voyageur, il cherche à connaître l'histoire des peuples qu'il visite ou qu'il combat, les impressions de ceux qui, avant lui, ont parcouru les pays qu'il traverse. L'histoire des Celtes, l'histoire de France, l'histoire de Russie, l'histoire de l'Espagne, des récits de voyage en Hanovre, en Italie, en Corse, tels sont les livres qu'il fréquente. Peut-être quelques-uns de ces volumes ont-ils été achetés pour charmer les loisirs de sa retraite ou bien pour aider à la composition de ses Mémoires, c'est possible, mais ils nous sont une indication précieuse sur ses goûts un peu universels et sur la tournure de son esprit.

Sigisbert Hugo s'applique volontiers à des sciences plus abstraites : sa bibliothèque contient une astronomie en 22 leçons et l'histoire naturelle de Jorot. Ce ne sont pas des études spéculatives qu'il fait : en Corse, il se renseigne sur la pêche et les poissons qui enrichissent les golfes de l'île. Il cherche des délassements dans la culture des belles-lettres, il fait partie d'une société d'émulation qui se livre à l'étude de la nature et au bas des pages de ses Mémoires (jui concernent cette époque les notes abondent

(1) Mémoires, t. I, p. 168.

(2) Mémoires, t. I, pp. 214, 254.

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sur ramiante, le granit orbiculaire, les pierres d'aimant, le moufflon, les mines d'antimoine ( 1 ) .

Mais, il faut le reconnaîti'c avec lui, ses études ont été incomplètes. La carrière des armes qu'il a embrassée, trop tôt pour ses goûts, l'a forcé de négliger certains côtés de son éducation, aussi le regrette-t-il amèrement. S'il connaît la langue italienne dès 1798, — nos conquêtes, dit -il, rendent cette étude indispensable et elle offre beaucoup d'agréments, — s'il la trouve facile, par contre, quoique né à Nancy, il ignore la langue allemande. Au collège, il a commencé la musique mais il n'a pu s'adonner au dessin (2). Plus tard il a dû se perfectionner dans la langue italienne et apprendre l'Espagnol pendant les années qu'il a passées en Espagne.

Ardent au travail, excitant même les autres par son exemple et ses conseils, complétant par des études personnelles une éducation ébauchée au collège chez les chanoines réguliers de Nancy, dispersant volontiers son effort sur toutes les connaissances humaines et par conséquent n'en approfondissant aucune, tel nous apparaît Sigisbert Hugo. Par là, il est bien un de ces fils de la Révolution, incomplets par certains côtés, qui néanmoins avaient le désir de tout entreprendre, de se signaler dans le métier des armes et dans la culture des belles-lettres.

Son style et ses œuvres se ressentent aussi des défauts et des qualités de cette époque. Sa phrase souvent ne va pas sans sécheresse, sans une rigidité qui s'allie, dans ses lettres, à une franchise et à une rondeur toute militaire. « Je ne m'amuse jamais, mon cher Trébuchet ;, écrit-il à son beau-frère( 3), « à faire des phrases pour le bon « plaisir de dire ce que je nç pense pas, pour donner des « éloges à qui n'en mérite pas, pour mentir avec élégance « quand j'écris à mes amis, ou à des parents que j'aime, « la source de mon stile (sic) part de mon cœur et d'elle « ne découlent que des expressions pleines de franchise.

(1) Mémoires, t. I, pp. 103, 104, 103, lOG.

(2) LeUre de Hugo à M.-J. Trébuchet. 22 octobre 1798. Figaro, 8 août 1888.

(3) Lettre de Hugo à M.-J. Trébuchet, 22 octobre 1798. partie inédite.

« A quoi servent ces beaux discours qu'on ne pense pas, « ces périodes brillantes cjue le sentiment repousse lors- « qu'il ne s'y sent pas porté, à nulle autre chose qu'à « prouver que leur auteur ment quand il le faut et sou- « vent sans nécessité. »

Dans les Mémoires de Sigisbert Hugo, le lecteur cherchera inutilement les digressions oiseuses, les pages brillantes, les scènes amusantes qui parfois délassent l'esprit tendu ou rompent la monotonie du récit des expéditions militaires. Victor Hugo, plus tard, dans ses romans, perdra, pour ainsi dire, le fil de son récit : des chapitres entiers nous sembleront des hors-d'œuvre. L'auteur apparaît avec ses tendances, ses opinions philosophiques, religieuses, politiques, qu'il développe longuement. Sigisbert Hugo tout au contraire disparaît complètement, on n'aperçoit que l'officier qui prépare une expédition, commande ses soldats, ne parle de lui-même, comme homme privé, et de sa famille, que forcé par les circonstances. Ses Mémoires ne nous montrent même plus un défaut de jeunesse qu'il est bon de signaler et que l'on trouve dans certaines lettres à son beau -frère Trébuchet. Il cherchait alors à imiter des révolutionnaires la phrase poétique et fleurie, la mièvrerie prétentieuse et la sentimentalité affectée. Voici en effet une page curieuse qu'il lui envoie : « Eh bien, mon frère, eh bien ! Le silence est-il le « dieu que vous avés choisi ? Est-ce avec moi que vous « désirés célébrer son culte, je vous préviens que je n'y « suis nullement disposé et qu'aj^ant depuis près de cinq « lustres contracté l'habitude de parler, qu'ayant aussi « depuis moins de temps à la vérité contracté celle d'é- « crire. je veux rester enraciné dans toutes les deux j'écris « donc et c'est à vous, à vous qui vous taises envers « moi, envers votre sœur, envers votre futur neveu ou

« nièce (Abel) Notre bon papa (Lenormand) est-il

« de retour à Nantes ? A-t-il fait une heureuse vacance, « est -il rendu à votre amitié, à vos soins affectionnés, « si, comme je le désire, il est au milieu de vous, je vous « charge, et vous fais à cet effet mon plénipotentiaire, de

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€ l'embrasser autant de fois que vous espérés sous trois « mois compter de parents à Paris... dites -lui tout ce

que vous trouvères de joli, d'aimable et de sentimen- « tal... à quoi passés -vous vos moments précieus( 1 ) ... »

Parfois au contraire Sigisbcrt, tout en cherchant à mettre de la poésie dans son style, trouve le mot juste, la note qui convient, et si la phrase était plus polie, plus travaillée et aussi la tournure plus élégante, ce serait charmant. Il fait à Trébuchet une description des Vosges nous révélant en lui un poète qui sait voir « le sommet des « monts couverts de neiges, de glaces et de sapins tou- « jours verts, les rocs aigus et détachés qui dépouillés de « terre s'élèvent par degrés et quelques uns jusqu'aux « nues... les collines dont les vallées sont remplies de > tourbe recouverte d'herbes aromatiques ( 2 ) . » La verve poétique un instant l'a emporté : Sigisbert a oublié qu'il était militaire mais immédiatement les préoccupations du métier le ramènent à la réalité. < Si elles (les vallées) « offrent des pâturages délicieux elles offrent aussi des « dangers après les pluies qui détrempent cette tourbe, « la rendent aussi molle que les marais et exposent les « hommes et les chevaux à se noyer sans espoir d'être « secourus. » Un dernier mot nous montre le poète pour la seconde fois. « Le paysage y est brillant (3). »

La phrase tout en restant poétique est empreinte d'une humeur charmante, d'une douce gaieté qui nous révèlent lun des côtés de son caractère. En 1799, il est avec Sophie à Nancy. Celle-ci ne connaissait pas encore le pays de son mari, aussi court-elle les bois où elle trouve des « sites charmants et elle compare tout ce qu'elle voit « aux rivages de la Chaire (4) et du fameux Château - " briant. » Sigisbert se moque agréablement de sa femme : ils font, tous les deux, des comparaisons entre la Bretagne

(1) LeUre de S. Hugo à M.-J. Trébuchet, 26 août 1798, en partie inédite. Figaro, 1" août 1888.

(2) Lettre de S. Hugo à M.-J. Trébuchet, 9 avril 1800. Figaro, 8 août 1888.

(3) Ibidem.

(4) La Chpre. petite rivière, afifluent de la Vilaine, arrose Chàteaubriant.

et la Lorraine, il oublie volontairement la Loire et ses superbes coteaux qu'il a parcourus à Bouguenais, au château d'Aux et dans son voyage de Nantes à Ancenis et à Montrelais, il aime mieux parler de la « Chère marécageuse et dormante » qu'il place évidemment au-dessous de « la Meurthe rapide et tortueuse ». — « Nous « rions tous les deux de ses comparaisons et je finis par « convenir qu'excepté Nantes la Bretagne est un pays qui « n'est pas trop agréable malgré toutes ses richesses qui « ne valent pas la tranquillité de ce pays où l'on dort « sans inquiétude excepté Sophie qui pendant vingt-qua- « trc heures a eu peur du prince Charles ( 1 ) . Cette lettre à son beau -frère Trébuchet renferme aussi une peinture curieuse des Autrichiens, prisonniers de guerre, qu'il trouve « sales » et des Russes qui sont "^ horribles ». — « Les premiers sont on ne peut plus mal vêtus, une « mauvaise capote les couvre et la misère s'en sert pour « se couvrir avec eux ; les autres sont couverts de hail- « Ions, ont des bonnets pointus comme les habitants de « l'île Verte... ce sont de vilaines gens... race maudite, « pouilleuse et pillarde. » Le tableau n'est pas flatteur mais combien naturel et vécu. Un dernier trait, emprunté à la même époque, nous donnera une idée de l'esprit d'observation, de l'aimable gaieté de Sigisbert Hugo. « C'est mon Abel, écrit-il, qui porte mes lettres à la poste, il les tient à la main et dit aux personnes qu'il connaît qu'il va mettre une lettre dans le trou pour son papa (2). »

Mais la nature de l'homme est pleine de contrastes, de contradictions même. Aussi à côté de Sigisbert Hugo gai, charmant et charmeur, qui cherche à faire passer dans son style toute la poésie de son âme, il y en a un autre tout différent, qui se laisse aller volontiers à des idées de vengeance, a parfois des idées noires, voit partout des ennemis qui en veulent à son avancement et dont les

(1) LeUre de S. Hugo à M.-J. Trébuchi't. 9 avril 1800. inéditr. (â) Lettre de S. Hugo à M.-J. Trébuche!, 2 juin 1800. inédile.

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intrigues lui barrent le chemin des grades et des honneurs. Son âme reflète, dirait-on, quelque chose des paysages de Lorraine fleuris au printemps mais cependant d'un aspect toujours austère et grave, mélancolique et triste.

Dans les Mémoires du Général Hugo, des faits nombreux pourraient nous fournir des preuves abondantes de son caractère vindicatif ; nous nous contenterons d'emprunter à la correspondance de M.-J. Trébuchet et de Sigisbert Hugo un trait qui suffira à justifier notre affirmation.

Marie -Joseph était venu en Novembre 1797 conduire sa sœur à Paris et était reparti le 1^^ Janvier 1798, mais entre Paris et Orléans sa malle lui fut volée. De Blois, il écrivit à son beau-frère pour l'engager à faire des démarches auprès de l'entreprise Fadatte (ou Fadat) qu'il jugeait responsable. Sigisbert prit aussitôt l'affaire en mains et il employa même, à l'égard de Fadatte, des moyens peu recommandables. La correspondance échangée à ce sujet entre les deux beaux-frères est très instruciive(l). L'un, le militaire, habitué à cette époque surtout à des manières expédilives, ne rêve que plaies et bosses. Il en appelle aux tribunaux, demande 600 fr. de dédommagement, mais comme le préjudice ne lui semble pas assez considérable pour la Compagnie des Messageries, il la menace, si elle n'obtempère pas à ses désirs, de faire afficher des placards à Paris, à Orléans, à Nantes et partout où besoin sera, pour lui enlever toute la confiance du public. Il trouve cette façon d'agir, cette espèce de chantage, très légitime. L'autre est plus raisonnable. Guidé d'ailleurs par son aïeul, M^ Lenormand-Dubuisson, très versé dans la science juridique, il penche plutôt pour la conciliation et finalement se contente de 150 fr. comme d(jmmages-intérêts. Sigisbert ne fut pas content d'une solution aussi prosaïque, il aurait voulu faire, condamner Fadatte comme escroc et il ne se gêna point pour

(1) LeUre.s inédites du f» janvier, 13 février, 20 avril. 21 avril 1798.

dire son ressentiment à qui voulut l'entendre afin de faire le plus de tort possible à Fadatte.

II y avait donc dans l'âme de Sigisbert un i>eu de cette méchanceté qui parfois emporte au-delà des bornes et nous fait oublier qu'un adversaire n'est pas fatalement un ennemi.

Cet esprit vindicatif, Sigisbert le transmit en héritage à Victor. Celui-ci aura plus que son père maille à partir soit pour des questions d'argent, soit pour des querelles littéraires et jamais il n'épargnera ses adversaires. Il cherchera à leur faire tout le mal qu'il pourra et son vocabulaire à leur égard, à certaines périodes de sa vie, surtout lorsqu'il prendra en main le fouet de la satire, sera d'une richesse à faire envie aux forts de la Halle ou aux crocheteurs du Port au foin. Sigisbert n'est qu'une ébauche et encore combien pâle de Victor.

Tous les deux sont aussi dominés par l'idée qu'ils sont entourés d'ennemis cherchant à leur faire tort ou qu'ils sont calomniés par des jaloux. Dès l'année 1799, le rapporteur auprès du l^r conseil de guerre se considère déjà comme la victime de méchantes langues. Il préfère aller à Courbevoie reprendre le poste d'adjudant-major car, là du moins, « la calomnie ne l'atteindi^a pas avec sa patte aux cent griffes ». Il a d'ailleurs « pour s'en préserver le bouclier de l'opinion publique », écrit-il dans ce même style imagé qu'il emprunte, nous l'avons déjà vu, aux orateurs ou écrivains révolutionnaires. Avec les meilleures intentions il ne s'est pas tiré, comme il aurait voulu, des fonctions délicates qu'il a remplies ( 1 ) . Il n'est pas plus" heureux dans sa nouvelle situation. Il espérait se concilier l'estime de ses chefs mais il était sans le savoir, nous dit-il, l'objet de la haine de l'un d'eux et il fut étrangement trompé. Bientôt un commencement de tracasseries sur les moindres choses lui fit sentir îe besoin de faire des démarches pour quitter un corps qu'il aimait mais où, pour le moment, il ne pouvait plus ser-

(1) LeUre de S. Hugo à M.-J. Trébuchet. 3 lévrier 1799, partie inédite.

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vir sans éprouver toutes sortes de dégoûts ( 1 ) . Après le traité de Lunéville, malgré les bonnes intentions de Moreau et de Bonaparte, il n'obtient aucun avantage de la campagne qu'il vient de faire en Allemagne. < Les nuages élevés entre le premier Consul et Moreau s'étendirent sur les officiers qui avaient eu part à la confiance particulière de ce dernier ». Il retourna à la 20^ demibrigade où « s'ouvrit pour lui un nouveau cours de chagrins et de dégoûts (2). » Le séjour, qu'il fit à Besançon, au moment de la naissance de Victor, est en effet marqué par les tracas qu'il eut avec son chef de brigade. Quelle fut au juste la conduite de Sigisbert Hugo dans le procès de celui-ci, puis dans les démêlés entre Moreau et Bonaparte, nous n'avons pour la connaître que les Mémoires du Général Hugo, il nous manque la contre-partie. Peutêtre porté par cette tendance à voir des ennemis partout a-t-il grossi sans malice la haine, qu'il suppose à son égard chez le premier Consul, ou peut-être a-t-il diminué ses torts. En tout cas, l'intervention de sa femme auprès de Joseph Bonaparte, son protecteur, fut-elle sans efficacité et le voyage, qu'elle fit. de Marseille à Paris, sans résultat.

Dans les années qui suivent il est comme emporté par les événements : ses expéditions à la poursuite de Fra Diavolo, puis dans la Pouille et la province d'Avellino, enfin son voyage en Espagne, lui font oublier ses idées noires ou du moins ne lui permettent pas de nous les communiquer. Mais le moindre insuccès, la moindre aventure, les ramènent. Volontiers il attribuerait au parti pris, à une haine tenace de Napoléon contre lui, la récompense plutôt inattendue dont l'Empereur gratifia le moine Coucha envoyé par Plugo pour dénoncer un complot formé par les Espagnols ( 3 ; . En effet mettre en prison un homme, qui a fait des centaines de lieues pour vous si-

(1) Mémoires, i, I, pp. 64, 65.

(2) Mémoires, t. I, pp. 94-95.

(3) Mémoires, t. II, pp. 135-140.

gnaler un danger, n'est pas une manière aimable de reconnaître le service rendu.

Mais ce n'est pas seulement à Paris, c'est en Espagne qu'on en veut au Général Hugo et l'accomplissement de son devoir lui attire des ennemis dont il nous dévoile les menées, tout en faisant son propre éloge. « Quand, « dit-il, pour les intérêts du prince que l'on sert, on ne « voit que le devoir, lorsqu'on en suit les règles avec zèle « et désintéressement, souvent on se crée des ennemis se- « crets, et ces ennemis qui, en raison des travaux que le « dévouement au souverain impose à tout sujet fidèle, « sont plus libres de diriger leurs manœuvres perfides, « ont aussi le pouvoir de nuire avec plus de facilité et « de succès(l). » Il s'agit dans l'occurence d'une compagnie de spéculateurs français, associés à quelques Espagnols, adjudicataires de toutes les cloches des monastères supprimés. Hugo fit casser le marché scandaleux qu'on leur avait consenti, mais, ajoute-t-il, « c'est en vain que « depuis lors je cherchai à soumissionner des biens na- « tionaux dans le royaume, les intrigues de quelques su- « balternes, à moi jusqu'à ce jour inconnus, rendirent inu- « tiles mes démarches, la volonté du ministre et ce qu'il « y a de plus fort les ordres précis du souverain.( 2) . » Dans l'entourage même du roi Joseph il est desservi. « Je crus m'apercevoir, dit-il à propos d'un voyage à « Madrid, que des personnes, pour lesquelles les ser- « vices des autres sont des causes de malaise, d'humeur « et de jalousie, avaient cherché à l'inquiéter sur la « solidité de mon attachement ( 3 ) . »

Mais si le Général Hugo a des ennemis, s'il y pense souvent pour s'en tourmenter, il a aussi des amis, il a une famille pour lesquels son dévouement est grand. Le premier objet de son affection est évidemment sa femme. Assez jeune au moment de son mariage, celle-ci n'avait

(1) Mémoires, t. II, p. 149.

(2) Mémoires, t. II, p. 151.

(3) Mémoires, t. II, p. 155.

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plus cependant ni père ni mère : son grand -père Lenormand, sa tante Robin, son jeune frère, sa sœur, n'étaient pas un aimant assez fort pour la retenir au sein de sa famille, attirée qu'elle était par le jeune et brillant officier qui l'avait distinguée et lui avait demandé de lui consacrer sa vie. Ils se connaissaient peu tous deux avant leur mariage, comme nous le verrons, et n'avaient guère eu d'occasion de se dire leur amour. Sophie l'avouait elle-même à son grand-père, quelques jours après son mariage, en parlant de l'attachement que son mari ressentait déjà pour elle ( 1 ) . Mais cette affection n'avait pu manquer de se développer ainsi que nous le montre la correspondance entre Marie-Joseph Trébuchet et Sigisbert Hugo. L'idéal de Sigisbert, comme il l'explique lui-même à son beau -frère, est de rendre la vie bien douce à sa femme en lui donnant chaque jour malgré ses occupations nombreuses des preuves des sentiments qu'il éprouve (2). Il est plein de prévenances pour elle, il lui cherche des délassements dans cette grande ville où la petite provinciale doit se sentir toute égarée. A Nantes, le théâtre était le plaisir favori de Sophie, Sigisbert le sait et, quand il peut, il la conduit à quelque pièce intéressante. Il lui procure aussi une aimable société en la personne de quelques Nantais habitant Paris et qui, à Nantes, étaient en relation avec la famille Lenormand et la famille Trébuchet, les Delair, les Boulay-Paty, et, plus tard, la famille Foucher(3). Quand il emmène Sophie en Lorraine, Sigisbert est heureux de lui montrer les collines abruptes de son pays, les bords charmants de la Meuse, et tous les deux s'égaient, comme des enfants, aux souvenirs du passé, au rappel de leurs promenades dans les emirons de Châteaubriant (4). Sigisbert veille avec soin sur la santé de Sophie qu'il entoure de prévenances quasi-maternelles.

(1) Lettre de Sophie Hugo à Lenormand, 19 novembre 1797. Figaro, 15 août 1888.

(2) Lettre de Hugo à Trébuchet, 3 février 1799.

(3) Lettre de Hugo à Trébuchet, 26 août 1798.

(4) Lettres de Hugo à Trébuchet. 30 septembre 1799. 9 avril 1800.

D'autres soucis bientôt vont l'occuper. La famille, qu'il a fondée, s'augmente, et, pour lui faire un sort honorable, il se dévoue, il travaille afin d'obtenir de l'avancement, et par là, d'avoir sous la main les moyens d'élever et d'établir ses enfants ( 1 ) .

L'affection que Sigisbert éprouva pour sa femme ne nous est manifestée que par sa correspondance, pendant les premières années de son mariage ; les Mémoires ne nous diront rien pour les années qui vont suivre. Ils sont en effet presque muets, nous en connaissons déjà la raison, sur toutes les affaires de famille. Que nous raconteraientils d'ailleurs ? des choses difficiles à exprimer, des histoires pénibles à raconter et que Sigisbert a bien fait de voiler aux yeux du public. Les deux époux sont souvent séparés, car les expéditions lointaines entraînent Sigisbert loin de son foyer. Sophie voyage elle aussi, d'abord de Marseille à Paris, pour les intérêts de son mari, puis elle le suit de loin en Italie, elle le rejoint en Espagne. Déjà peut-être entre les deux caractères des heurts, des chocs, ont dû se produire, car déjà est venue la désunion. Sophie, ses voyages pour rejoindre, pour accompagner son mari nous le prouvent, Sophie s'est accrochée désespérément aux ruines de son bonheur, elle a lutté pour retenir un cœur qui chaque jour se détache de plus en plus, mais Sigisbert, qui l'aima si fortement aux premiers jours, ne pense plus à elle, il oublie même ses enfants. Une phrase des Mémoires du général Hugo nous explique tout. « Que le roi Joseph ait senti la douce in- « fluence du beau sexe espagnol, c'est un reproche dont « tous les guerriers français se chargeront avec lui ( 2 ) . » Cette phrase, qui est un outrage pour la compagne de ses jeunes années, était, il est vrai, un éloge de celle qui l'avait remplacée. Sophie ne connut pas ce dernier affront, mais elle avait dû en subir bien d'autres. Son caractère, qui, dans sa correspondance avec son frère Marie-Joseph, nous apparaît très entier, sa volonté faite

(1) LeUi-o de Hugo à Trébucliel. 12 mai 1800.

(2) Mémoires, t. IH, p. 176.

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de force et d'énergie, après avoir lutté courageusement, avaient enfin tout brisé. La Bretonne ou la Vendéenne, dont nous parle son fils Victor, avait montré qu'elle possédait la ténacité mais aussi la fierté qui sont les qualités propres de son pays d'origine, elle s'était noblement retirée d'un foyer où elle n'avait plus la place qui, de droit, lui revenait. Une séparation définitive s'était donc faite, des actes légaux étaient intervenus et avaient réglé la situation des deux époux. Sophie avait gardé ses enfants, et, avec la maigre pension qu'on lui allouait, avait réussi, par son économie, à les élever et à les mettre à même de gagner leur vie. Le père, pris ailleurs par d'autres soucis et la tendresse d'une autre, s'en était presque totalement désintéressé. Si par certains côtés la conduite de Sigisbert rappelle malheureusement celle que tiendra plus tard Victor, si cet oubli de ses enfants est impardonnable, il faut se rappeler que son affection pour Sophie, comme celle de Victor pour Adèle, avait été très vive au commencement et que pendant longtemps la mère et les enfants avaient tenu une grande place dans le cœur du père.

Nous en avons en effet pour garants sa correspondance et ses Mémoires. 11 veille avec soin sur sa jeune famille, intéressé qu'il est par les premiers ébats d'Abel ( 1 ) . Il suit les premiers pas de son fils, exprimant à tout propos d'excellentes théories sur l'éducation ; malheureusement les loisirs lui font défaut pour les mettre en pratique. En Corse, pendant le séjour de sa femme à Paris, il a gardé près de lui ses enfants, il leur donne tous les soins que leur âge exige, mais à son grand regret il ne peut être une mère pour eux parce que les devoirs de son état et le commandement d'un corps réclament la majeure partie de son temps (2). La santé, l'éducation corporelle de ses enfants l'occupent uniquement : il nous racontera volontiers que Victor a été vacciné ( 3 ) , qu'il

(1) LeUres île Hugo à Trébuclicl. 13 mars. 6 août 1799, 2 juin 1800.

(2) Mémoires, t. I, p. 107.

(3) Lettre de Hugo à. Lenorraand-Dubuisson, '!"> niar.s 1802.

fait ses dents avec beaucoup de difficultés et ne s'acclimate pas en Corse aussi bien que ses frères ( 1 ) mais pensc-t-il à leur âme, à leur éducation morale? La question reste sans réponse, car Sigisbert est avant tout un soldat, dont l'esprit est atliré par les choses extérieures et n'est guère préoccupé, probablement, de pénétrer dans l'âme des enfants pour en connaître les besoins.

Tout extérieur est aussi le dévouement que Sigisbert manifeste à sa famille, à ses autres parents. Pour ses frères, il les excite au travail, les encourage, il veille sans cesse à pc qu'ils deviennent comme lui des hommes, des soldats ne fréquentant que de bonnes compagnie comme il l'écrit à Trébuchet ( 2 ) . Il veut leur procurer des protections et des places, et il réussit assez bien, il est vrai, après des démarches souvent répétées. A Trébuchet, il donne le titre de frère et il lui porte vraiment une affection fraternelle. Sitôt son mariage, Sigisbert lui cherche un emploi à Paris et, dans toutes ses lettres, il lui parle du zèle qu'il déploie à son endroit (3). Mais, hélas 1 les résultats ne correspondent pas à ses désirs. Le pauvre Marie-Joseph Trébuchet languit à Nantes, à la préfecture, dans un poste tout à fait secondaire ; il porte envie à tant d'hommes qu'il voit gravir rapidement le chemin des honneurs, il est jaloux de leurs succès. Végéter obscurément lui est à chai'ge, il voudrait une place qui Jui permit de gagner davantage. Pendant son séjour en Espagne, Sigisbert lui obtint, dit-on, une place de préfet, il le prétendit du moins, et la Biographie des Contemporains de Michaud se fit l'écho de cette affirmation, mais jamais ^e brevet ne parvint au destinataire, et il ignora même, jusqu'au retour en France de Sigisbert, l'honneur que le roi Joseph lui avait fait. Marie-Joseph Trébuchet ne profita donc point du zèle de Sigisbert Hugo, mais celui-ci prouva du moins que, si

(1) Lettre de Hugo à. Trébuchet. S juillet 1803.

(2) Lettre de Hugo à Trébuchet, 12 mai 1800.

(3) Lettre de Hugo à Trébuchet, 13 juin 1799. Lettre à Lenormand, 25 mars 1802.

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jarfois il oubliait ses devoirs de père et d'époux, il gariait au fond de son cœur un tendre souvenir pour son rère Trébuchet. Leurs relations, interrompues par la irouille entre Sophie et Sigisbert, se renouèrent plus tard, )ar l'intermédiaire de leurs enfants, et, sous la Restauation, le Général Hugo donna de fréquentes preuves l'attachement à ^larie-Joseph Trébuchet. Victor Hugo deait hériter de son père ce dévouement à la famille, un )eu extérieur, qui aime à se montrer, à se prodiguer. H ut toujours prêt, au moins en paroles, à rendre serice. H le fit parfois au péril de sa liberté et de sa vie, omme pour son ami Edouard Delon, condamné à nort ( 1 ) . Plus tard, il sera, dit-on, plus prodigue de )elles paroles que d'actes généreux, mail il eut souvent lu moins le mot qui réconforte, qui relève, et vaut parois plus que le secours pécuniaire.

Nous avons vu en Sigisbert l'homme intime, avec son laractère nuancé, fait de gaieté, de bonne humeur et aussi le tristesse, de mélancolie, avec son affection familiale ;ouvenl prête au dévouement mais il nous est apparu trop ongtemps oublieux de ses devoirs les plus sacrés. L'homme îxtérieur, l'homme politique, eut aussi ses variations.

Sigisbert prétend n'être << le partisan d'aucun homme. ; Ma doctrine a été et sera d'être l'esclave des lois et : de servir, comme le doit un homme d'honneur, quelle

que soit la forme du gouvernement qui ait reçu mes ; serments : mon devoir étant de n'en faire aucun sans in- '■ îention de les remplir (2). » Nous le croyons sincère lans son affirmation. Il est en effet l'homme de tous es partis comme il le prouva au moment du siège de riiionville. H est le soldat qui aime tous ceux qui servent e pays, quelle que soit leur opinion, quel que soit leur passé. Il défend aussi bien ceux dont la conduite a été plus ou moins blâmable pendant la Révolution pourvu îu'« ils servent utilement le prince et la patrie » que

(1) Letti'es à la fiancée, 1" fôvrier 1822, p. 138.

(2) Mémoires, t. I. p. 100.

les officiers émigrés prêts à « exposer bravement leur « vie pour le roi Joseph ( 1 ) . »

Pour lui, il a connu tous les régimes et successivement il les a servis toujours aussi dévoué. Soldat, il ne s'inquiète guère des idées du gouvernement qui l'emploie, il les partage cependant quitte à en épouser d'autres le lendemain.

Quand il entre au service, il étudie avec un soin que nous admirons ce qui se passe autour de lui. Il trouve, justement, assez im politique certaine ordonnance qui transforme les peines de discipline « en des corrections « aussi flétrissantes par leur nature que par l'odieuse pu- « blicité de leur application ( 2) . » Il blâme les excès, les sourdes menées qui forcèrent les officiers nobles à émigrer. Il félicite ceux qui eurent « assez de souplesse, « de patriotisme ou de fermeté pour se maintenir à leurs « postes(3). » Ses vues sur l'émigration en elle-même sont très justes et il ne craint pas de les exprimer à une époque oii les émigrés sous la Restauration occupaient les premières places de l'Etat. Le blâme, qu'il adresse aux émigrés volontaires, modéré dans la forme, ne manque cependant ni d'énergie ni de courage. « Personne, dit-il, « n'eut songé à chasser de leur propriétés et de la France « les Français qui eussent montré la ferme résolution de « s'y maintenir... L'émigration sera une des plus grandes « fautes politiques de la noblesse française en ce que « lui faisant abandonner tous ses emplois chez le peuple « le plus apte du monde à tout par son éducation et son « caractère, loin de le jeter dans la désorganisation, elle « lui enlèvera au contraire toutes les sources d'opposition « et lui laissera créer une administration nouvelle dont la « jeunesse doublera rénergie(4). »

Ce jugement, que Sigisbert porte sur l'émigration, ne manque pas de justesse, et l'histoire, depuis plus de

(1) Mémoires, t. 3, pp. 391-392.

(2) Mémoires, t. I, p. 2.

(3) Mémoires, t. I, p. 3.

(4) Mémoires, t. I, pp. 4 et 5.

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trente ans, en prouvait la rectitude, au moment où il écrivait SCS Mémoires. Mais il n'a plus la même sûreté d'appréciation quand il parle des Vendéens et des Chouans. Faut-il s'en étonner et même le blâmer quand des historiens, mieux avertis que lui, ont fait la même confusion ?

Comparant la guerre, soutenue par les Vendéens contre la Révolution, aux luttes des Espagnols contre les Français, il a su en préciser les causes et dans une page d'une grande lucidité, il démêle avec netteté les différents motifs qui ont poussé les Vendéens aux armes : se débarrasser de la domination de la Convention et venger la mort de Louis XVI, échapper à la Conscription et à la levée de 300.000 hommes, servir la cause qu'ils regardaient comme sacrée, celle de la religion et de la royauté, telles sont les raisons qui portèrent les Poitevins (il devrait dire les Angevins et les Poitevins) à s'insurger. Il a compris que ce fut avant tout une guerre de paj^sans et que les nobles furent entraînés par le mouvement plutôt qu'ils ne le dirigèrent. Ils furent les généraux dont les paysans avaient besoin, mais ils eurent à côté d'eux et souvent audessus d'eux « d'obscurs plébéiens, dont le talent, le cou- « rage et la fidélité prouvèrent que ces vertus et ces « qualités ne sont pas l'apanage exclusif des classes pri- « vilégiées ( 1 ) . »

S'il sait rendre justice jusqu'à un certain point à la bonté de la cause des Vendéens, Sigisbert ne pouvait, simple officier, entraîné par le mouvement, ne pas suivre l'exemple de ses chefs et ne pas parler du « fanatisme » vendéen. « J'ai beaucoup fait la guerre, dit-il, j'ai par- « couru de vastes champs de bataille, jamais rien ne « m'a tant frappé que le massacre de ces victimes de

Topinion et du fanatisme ( 2 ) . » L'adjudant Hugo parle, à propos de la guerre de Vendée et des condamnations faites par la Commission militaire au château d'Aux, de ses sentiments d'humanité et de ceux du Commandant

{):) Mémoires, t. II, pp. i63-264.

(2) Mémoires, t. I, p. 39.

Muscar. M. Ed. Biré a réuni un faisceau de documents qui nous portent à croire que Sigisbert Hugo, écrivant ses Mémoires sous la Restauration, a volontairement jeté un voile sur les atrocités commises au château d'Aux. Il a cherché pour le moins à cacher ses sentiments et ceux de Muscar, témoignant alors pour les victimes un intérêt, qu'à cette époque de sang, il ne leur a point montré. Les jugements où figure son nom nous sont une preuve que, si à ce moment il avait un cœur, il ne battait point en faveur des pauvres habitants de Bouguenais. M. Biré ( 1 ) cite, d'après M. Lallié, deux jugements dans lesquels Hugo aurait fait fonction de greffier et dans les deux circonstances il ne semble pas que Sigisbert fut un partisan de la clémence à l'égard d'une pauvre femme et d'une jeune fille qui n'avaient point certes commis de grands crimes. La Bibliothèque de Nantes possède une lettre (2) que n'a point connue M. Biré et qu'il aurait pu ajouter à celles qu'il a publiées sur Muscar. Elle nous édifie grandement sur l'ami intime de Sigisbert Hugo. Il écrit à Phelippes, président du tribunal révolutionnaire de Nantes. Il est étrangement surpris d'apprendre que le tribunal a élargi 17 brigands pris à Bouguenais et désignés par les officiers municipaux. « Cette clémence, ajoute-t-il, peut « devenir fatale à notre liberté et un vieux patriote ne « peut qu'en être affligé. » Les 17 brigands d'après le certificat des officiers municipaux avaient suivi Charette et fait le service contre la République mais il s'agit évidemment d'une vengeance personnelle car Bouchaux, l'un des officiers municipaux, prétend que son père a été tué par Pelletier, un de ceux que le tribunal vient de nenvoyer. Le tribunal révolutionnaire de Nantes n'a jamais péché par excès de clémence et s'il a relâché les 17 brigands de Bouguenais c'est probablement que le cas lui paraissait peu grave et Muscar en l'occasion ne fit pas preuve « d'humanité » pour employer rexpression de Hugo.

(1) E. Biré, Victor Hugo avant 1830, pp. 3o et 36.

(2) LeUre inédite, l'onds Dugast-Matifeux.

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Malgré soi, on est influencé par le milieu dans lequel on vit : aussi Muscar et Hugo, plongés dans la fournaise révolutionnaire, voyaient rouge ; s'ils avaient au fond du cœur, ce qui semble peu probable pour Muscar au moins, des sentiments de pitié pour < les victimes du fanatisme , ils n'en faisaient guère étalage et ils hurlaient volontiers avec les loups ( 1 ) . Si Hugo n'avait pas été môle chaque jour à ces luttes sanglantes et fratricides, peut-être aurait-il eu une plus juste compréhension des choses, et la bonté naturelle, qui était, je crois, en lui, l'eût porté à accomplir ce qu'en 1830 il croyait avoir fait pendant la guerre.

Victor Hugo aura plus tard comme son père des opinions successives: il subira, semble-t-il, une évolution complète. Il chantera les Vierges de Verdun et les Martyrs de Quiberon que son père aura contribué à immoler et il écrira pour célébrer la Révolution et les Jacobins son roman de Quatre-vingt-treize^ fruit peut-être d'un ata\isme inconscient.

Il faut attribuer aussi à l'air ambiant les erreurs que Sigisbert a commises dans ses Mémoires à propos des Chouans et les idées erronées qu'il a émises à leur sujet dans ses lettres. Quand la Grande Guerre fut terminée en Vendée, en Anjou, en Bretagne et dans le Maine, quand les armées vendéennes furent définitivement anéanties à Savenay, après la campagne d'Outre-Loire, la pacification ne fut pas pour cela un fait accompli, mais la lutte recommença sous une autre forme. Les Vendéens, par petits groupes, firent à la Révolution une guerre de guérillas

(1) C'est évidemment au milieu fréquenté par lui qu'il faut attribuer les arme.s si curieuses de Sigisbert Hugo. On y retrouve la mièvrerie prétentieuse et la S(!ntinientalité affectée que nous avons signalées dans son style et des sentiments parfaitement révolutionnaires. Comme ses contemporains il avait emprunté à la Rome républicaine un prénom sonore et Sigisbert Hugo était devenu le citoyen BrutusHugo. Nous trouvons ses armes en tête d'une lettre qu'il adresse de Paris, le 'J fructidor an VI (26 août 1798). à Marie-Joseph Trébuchet. Ses initiales B. H. sont au centre d'un cartouche, accolées de deus branches de lierre et posées sur une levrette couchée sur le flanc et relevant d'un mouvement gracieux sa fine tête. Deux colombes se donnant un baiser les surmontent. Un bonnet phrygien domine le tout avec la devise : a Je meurs où je m'attache ».

52 CHAPITRE n

tout à fait semblable à celle que Sigisbert fit quelques années après en Espagne: ce fut la guerre des Chouans.

Ecoutons Hugo en parler : « Des misérables habitués au « pillage se joignirent aux étrangers désertés des rangs « vendéens... ils arrêtaient des chaînes de forçats qu'ils « incorporèrent dans leurs bandes avec tous les détenus « qu'ils purent arracher aux arrêts de la justice. Ils « osèrent alors enlever les jeunes gens et commencèrent « sous le nom de Chouans et pour leur propre compte une « guerre nouvelle. Les intérêts respectables du trône et « de la religion leur servaient de prétexte ( 1 ) . . . »

Il écrira dans le même sens à Trébuchet : « Vous êtes « donc toujours entourés de vos vilains Chouans, quand « donc finiront-ils leurs brigandages ? ( 2 ) . »

Sigisbert n'a jamais saisi exactement la nature de la guerre faite par les Chouans. Il y a eu évidemment parmi eux quelques pillards qui voulaient profiter des circonstances pour satisfaire des vengeances personnelles ou faire une facile fortune. D'autres ont pu répondre par des « brigandages » aux brigandages de la troupe ; ils avaient tort ; mais englober tous les Chouans dans la réprobation méritée par ces brigands est une erreur que Sigisbert n'aurait pas dû commettre. Les Chouans ont peut-être brisé les chaînes des forçats. C'est chose assez probable, mais ces forçats qu'ils incorporaient dans leurs bandes, ces détenus qu'ils arrachaient aux arrêts de la justice, n'élaient point de vulgaires malfaiteurs, c'étaient plutôt des partisans faits prisonniers et condamnés par la justice révolutionnaire. « Les intérêts respectables du trône et de la religion » ne leur servaient point de prétexte mais étaient bien une des causes qui les poussaient à lutter contre les soldats qui continuaient à chasser les prêtres, à brûler les églises et à répandre la terreur.

Sigisbert Hugo n'a donc point compris la guerre des

(1) Mémoires, l. I, pp. 42-43.

(2) Lettre de Hugo à Trébuchet, Nancy. 30 septembre 1799, inédite.

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Chouans, bien que pendant plusieurs années il eut en face de lui ces adversaires qu'il a calomniés. Victor a voulu, après lui, dans son roman de Quatrc-uingl-treize, écrire l'histoire que son père avait ébauchée. L'amour qu'il avait de l'antithèse et des hautes spéculations philosophiques et humanitaires lui a fait produire un ouvrage un peu abracadabrant. Il a emprunté certains épisodes aux Mémoires de son père mais parfois ce qui, sous la plume du père, avait été l'œuvre infâme des révolutionnaires, devint, sous la plume du fils, l'œuvre des Vendéens. A Bouguenais, les Républicains s'étaient emparé de plusieurs centaines de paysans inoffensifs qu'ils avaient condamnés à mort. On leur avait fait, dit-on dans le pays, creuser leur tombe et on les avait fusillés « à côté des fosses ouvertes pour les recevoir ( 1 ) . » Victor transforme les \'ictimes en bourreaux. Gaston le Merlan « arquebuse « gentiment trois cents bleus après leur avoir fait creu- « ser leurs fosses par eux-mêmes ( 2 ) . > Ce ne sont plus les colonnes infernales de la Révolution qui portent partout le fer et le feu. C'est au Marquis de Lantenac que l'on peut reprocher « cent actions criminelles », « les « villages incendiés, les champs ravagés, les prison- « niers massacrés, les blessés achevés, les femmes fusillées (3). » Mais par opposition, par antithèse aux « vilains Chouans » de Sigisbert, nous pourrions citer ces paroles qui se rapprochent bien plus de la vérité et que Victor met dans la bouche de l'Imanus. « N'oubliez ( pas que la guerre que vous nous faites n'est point juste. « Nous sommes des gens qui habitons notre pays, et « nous combattons honnêtement, et nous sommes simples « et purs sous la volonté de Dieu comme l'herbe sous la « rosée ? C'est la République qui nous a attaqués ; elle est « venue nous troubler dans nos campagnes, et elle a brûlé « nos maisons et nos récoltes et mitraillé nos métairies, « et nos femmes et nos enfants ont été obligés de s'enfuir

il) Mémoire'', t. I. p. 37, 38, .39.

(2) Victor Hugo, Quatre-vingltreize, p. 31.

(3) Victor Hugo, Quatre-vingt-treize, p. 538.

« pieds nus dans les bois pendant que la fauvette d'hi- « ver chantait encore ( 1 ) . »

Si l'homme intime fut si varié, si l'homme politique a eu des jugements successifs sur les personnes et sur les événements, le soldat est toujours resté le même dans les manifestations de son amour pour la France, de son courage, de sa vaillance.

Il ne fait point, il est vrai, étalage de son patriotisme, ni dans ses Mémoires, ni dans sa correspondance. Nous comprenons qu'il en soit ainsi pour ses Mémoires, puisqu'il est convenu qu'ils ne sont point faits pour exprimer les sentiments intimes du narrateur, mais dans ses lettres, peut-être pourrait-il parler un peu plus souvent de l'amour qu'il éprouvait pour son pays. Soldat toujours en guerre, en expéditions lointaines, il n'avait probablement pas le temps de s'analyser lui-même. Il regardait autour de lui les événements, il les étudiait, les notait au passage quand ils le méritaient, mais c'est d'un philosophe de se replier sur soi-même pour s'étudier et ce travail est plutôt pénible pour un homme d'action. Peut-être aussi Sigisbert n'éprouvait-il pas le besoin de dire tout haut ce que tous, à cette époque, éprouvaient avec la ni^me intensité et craignait-il lui-même de paraître peu original en exprimant un état d'âme qui lui semblait banal parce que trop commun.

Il a su pourtant communiquer à Sophie l'orgueil du nom français et la confiance qu'il avait dans la valeur de nos soldats. Le 21 mai 1798, moins d'un an après son mariage, elle écrivait à propos d'Ostende que Muscar défendait contre les Anglais: « 2.000 français valent bien 6,000 Anglais (2). »

(1) Victor Hugo. Quatre-vingt-treize, pp. 333, 3b4.

(2) Lettre inédite de Sigisbert Hugo à Marie-Joseph Trébuchet avec 2 posl scriptum de Sophie. Voici le 2= qui peut intéresser les historiens : v On « publie officiellement la nouvelle suivante, l'Anglais a commencé le bom- « bardement d'Ostende et a fait descendre 4.000 hommes sur nos Côtes entre « cette Ville et Dunkerque, 4.600 hommes ri'publicains les ont attaqués, ont « lait 2.000 prisonniers et tué 100 hommes, les républicains n'en ont perdu « (jiie 16. La flotte anglaise continuait le bombardement d'Ostende sur les

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Sigisbert lui-même a tenu dans quelques circonstances plus importantes de sa vie à montrer à son lecteur qu'il avait l'âme pénétrée de patriotisme.

Après avoir passé plusieurs années en Espagne avec le Roi Joseph, il est forcé avec lui, après la défaite de Vittoria, de rentrer en France. Quelles pensées assailliront cette âme de soldat, quels sentiments feront battre ce cœur de Français ? Va-t-il nous parler du bonheur qu'il éprouve en revoyajit sa patrie et posera-t-il avec émotion, avec un respect filial son pied sur ce sol de France que ne fouleront plus jamais beaucoup de ses compagnons ? Nous dira-t-il son bonheur de se trouver bientôt au milieu de sa famille, de ses amis ? Il y a bien quelque chose de tout cela dans la longue phrase qui se déroule sous sa plume, comme le paysage grandiose qu'il aperçoit du sommet des Pyrénées. « Quand nous fûmes au sommet « de ces monts, écrit-il, nous saluâmes, les larmes aux « yeux, la terre sacrée de la patrie, que depuis plus de « cinq ans, la plupart d'entre nous n'avaient pas revue ; « nous promenâmes nos regards émerveillés sur un vaste « horizon, borné à l'est par l'océan, et couvert au nord et « à l'ouest de toutes les richesses de l'été, d'habitations « éparses, de villages paisibles, de cités commerçantes ; « nous admirâmes cette immense nappe de verdure, for- « mée par les forêts de châtaigniers et par les clôtures < boisées de chaque héritage, sillonnée par les eaux fugi- « tives de la Nive et de l'Adour, et se terminant dans un « lointain brumeux aux départements des Landes, du « Gers et des Basses-Pyrénées( 1 ) . » On s'attendait, à vrai dire, à quelque chose de plus personnel, de plus senti, à la place de ces périodes harmonieuses mais trop recherchées, trop travaillées par lesquelles le poète, qui

« 8 heures du matin (le 2 prairial). Muscar lui a fait signifier que si elle ne « cessait le feu il allait faire fusiller les prisonniers et le feu a cessé. Cette « nouvelle doit réjouir tous les Nantais, surtout ceux qui ont des enfants « prisonniers en Angleterre, car dans l'état d'activité avec lequel se font les « échanges c'est toujours 2.000 hommes de plus qui nous seront rendus et « 2.000 français valent bien 6.000 anglais. » (1) Mémoires, t. III, pp. 1.^0, loi.

est toujours en lui, prend plaisir à rendre sa pensée, à traduire son patriotisme.

Le soldat nous apparaît davanlage dans l'épisode bien connu de la défense de Thionville. L'écrivain, dans le récit qu'il nous a fait, se dérobe et laisse au premier plan le général, qui, après avoir pris en main la défense d'une forteresse, ne veut pas la livrer, le Lorrain qui, sentinelle à la frontière, refuse de déposer les armes avant d'en avoir reçu l'ordre formel de ses chefs légitimes. M. de Haynau lui envoie des parlementaires, il lui dépêche même la mère de l'un de ses officiers, il lui « of- « fre des grades, des honneurs et les biens qu'il pourrait « désirer(l). » Attaché aux glacis de la place, Sigisbert rappelle que « la plus belle fortune d'un français est « dans l'estime des braves et dans celle de ses conci- « toyens(2). > Aussi sa réponse est-elle pleine d'une noble fierté : « Dites au baron de Haynau que je n'ai be- « soin de rien ; que ma seule ambition est de bien i"em- « plir mon devoir,,., je sais *ce que je dois à mon pays « et je désobéirais même à tout ordre qui m'enjoindrait « de remettre la forteresse à ses ennemis ( 3 ) . » Enfermé pendant 98 jours dans Thionville, il reste fidèle à l'honneur et dans une lettre au Comte de Damas, Gouverneur de Nancy, il exprime, avec une vigueur toute militaire et sur un ton emphatique, son patriotisme : « En combat- « tant, nous n'avons pas attendu les éloges des hommes ; « l'amour sacré de la patrie nous animait(4). »

Cette phrase, quelque peu lapidaire, semble sortie de la plume de Victor plutôt que de celle de Sigisbert, car le fils sera patriote lui aussi. Peut-être n'aura-t-il pas la vaillance paternelle pour défendre le sol natal, peut-être sa haine pour l'empire et l'empereur l'égarera-t-elle au point de confondre parfois la France avec le prince qui la gouvernait, cependant au fond il aimera sa patrie,

(1) Itièmoires. t. III, p. 3o6.

(2) Mémoires, \. III, p. 389.

(3) Mémoires. {. III, pp. 357, 3.o8.

(4) Mémoires, I. III. Notes et pièces justificatives, p. 167.

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moins profondément que son père, il est vrai, mais il aura comme lui et plus que lui des phrases ronflantes cl sonores pour clamer son patriotisme.

Si le général Hugo fut un patriote, le guerrier, chez lui, domina entièrement, et il est presque inutile de parler de son courage militaire, tant il est évident. Le portrait que nous traçons ne serait point complet cependant si nous n'indiquions l'élément le plus caractéristique de sa figure. Son amour de l'armée se manifeste dès sa jeunesse. Nous avons vu qu'il n'a pas l'âge requis quand il s'enrôle au régiment de Beauvais, et son ardeur est grande puisque, congédié deux fois, deux fois encore il s'enrôle afin de pouvoir suivre son attrait. La rapidité de son avancement, les blessures qu'il reçoit au combat d'Hochkeim (6 Janvier 1793), à la bataille de Vihiers (18 Juillet 1793), à l'affaire de la forêt de Prince (24 Nov. 1793), montrent bien qu'il ne se ménage pas et que son mâle courage ne recule jamais devant le péril.

Plus tard en Italie, il se signale à la bataille de Caldiero par la sagesse de ses mouvements, la vigueur de son attaque, un sang-froid mêlé à une intrépide opiniâtreté qui lui valent les félicitations du Maréchal Masséna ( 1 ) . Dans la poursuite acharnée de Fra Diavolo, il se dépense sans compter et s'il demande à ses soldats des efforts presque surhumains, il sait les entraîner en partageant toutes leurs fatigues et tous leurs dangers. Accablé de sommeil, il ne veut pas prendre un instant de repos avant d'avoir mis la main sur Fra Diavolo(2).

Quand enfin ses hommes épuisés refusent de le suivre plus longtemps dans sa course effrénée « la vigueur de son caractère », « sa réputation d'homme ferme », « sa conduite sur le champ de bataille », « l'estime qu'on a pour lui > suffisent plutôt que la crainte à déterminer ses hommes à écouter la voix de l'honneur et à marcher sur les traces du chef inti*épide dont la vi-

(1) Mémoires, t. I, pp. 113, 119.

(2) Mémoires, t. I, p. 140.

gueur et la persévérance devaient avoir raison du célèbre brigand ( 1 ) .

En Espagne, il déploie la même énergie contre l'Empecinado, aussi deux blessures nouvelles viennent-elles s'ajouter aux trois que comptent déjà ses états de service. Il les reçoit au combat de Bajano(24 Novembre 1806^ et à celui de Siguenza (Juillet 1811) (2).

Le Général Hugo montra enfin son courage et sa valeur militaire dans les deux sièges de Thionville qui couronnèrent dignement sa carrière.

S'il ne fut pas un de ces généraux qui brillèrent aviec éclat dans les guerres du premier empire, si son nom n'est point inscrit sur l'arc de triomphe de TEtoile, peutêtre faut-il l'attribuer, comme il le prétend, à la rancune que le premier Consul, devenu Empereur, a gardé contre lui, peut-être aussi n'a-t-il pas accompli de ces actions d'éclat par lesquelles ses compagnons d'armes étonnaient le monde. Il n'a aucune des qualités brillantes de ces entraîneurs, de ces conducteurs d'armée. Ses Mémoires nous prouvent par l'abondance des détails, le souci des menus faits, qu'il n'avait point ces vues d'ensemble que l'on remarque chez tant d'autres. Son regard n'est point fait pour contempler les larges horizons, les grandes perspectives où les armées impériales se déploient avec tant de majesté, mais bien plutôt pour ces plaines sans étendue oii quelques bataillons, des régiments tout au plus, manœuvrent et luttent sans connaîb'e l'œuvTe à laquelle ils collaborent. Il fut en effet un soldat valeureux, intrépide, menant à bien les expéditions qui ne demandent aucun talent exceptionnel, mais de la ténacité avec de la bravoure.

Si Victor Hugo avait embrassé la carrière militaire, peut-être aurait-il eu plus que son père la science des

• (1) Mémoires, t. I, p. 141. A propos de Fra Diavolo, on a prouvé récemment que le général Hugo n'avait jamais capturé ce chef de brigands. Il a donné par là un exemple de vantardise que son fils ne manquera pas d'imiter.

(2) La brillante conduite du Général Hugo dans la défense de cette dernière place lui valut du Roi Joseph le titre de comte de Siguenza.

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grandes opérations, car son œil est plus perspicace. Parfois comme Sigisbert il se perd dans les hors-d'œuvre, il est comme lui amoureux d'une science de second ordre et de seconde main et souvent à son exemple il en fait un vain étalage mais plus souvent son regard, que ses admirateurs comparent volontiers à celui de l'aigle, néglige les petits détails pour embrasser les grands tableaux. Il est bien fils de militaire car il semble à chaque instant livrer bataille pour conquérir son lecteur. Son génie clairvoyant amène au moment voulu sur le terrain de la lutte des mots piquants, des phrases mises en réserve, des tournures nouvelles, des images superbes qui ressemblent aux grenadiers de la vieille garde, des comparaisons inattendues, une rime toute fraîche qui lui aideront à remporter la victoire.

Les qualités et les défauts du père se retrouvent donc chez le fils mais accentués, agrandis souvent d'une manière démesurée. La mièvrerie sentimentale, que nous avons signalée chez Sigisbert, s'est transformée. Peutêtre faut-il la voir dans cet amour extraordinaire que Victor professe pour les galériens, les condamnés à mort, les réA'olutionnaircs, les gens en marge de la société. Le caractère inquiet et soupçonneux est devenu vindicatif. L'énergie tenace, la volonté d'arriver, se sont doublées d'une souplesse qui, plus que l'opiniâtreté, est une force.

Sigisbert n'a pu faire sa trouée dans la masse de ses compagnons d'armes, il est resté toujours au second ou au troisième rang, avec, dans l'âme, un regret qui met sur son visage une teinte de mélancolie. Victor a reçu de son père en héritage le désir de briller et de paraître, et, plus heureux que lui, il a réalisé son rêve au delà même de toute espérance.

Le caractère de Victor Hugo a donc beaucoup emprunté au caractère de Sigisbert, mais les idées religieuses de ce dernier ont-elles influé sur son fils ? Avant de répondre à cette question, il est nécessaire de jeter un rapide coup d'œil sur l'état des esprits pendant la Révolution et l'Empire.

Tournée en dérision par les philosophes du xviii* siècle, mal soutenue par ceux qui avaient mission de la défendre, persécutée ensuite sous la Révolution avec la rage que l'on sait, la Religion est pratiquée en cachette par un petit nombre d'adorateurs zélés. Napoléon par le Concordat restaure le culte qui sous l'Empire est considéré comme nécessaire. Par la force même des choses, le clergé séculier jouit d'une certaine considération. Il est l'un des rouages de la machine impériale : on doit le respecter, l'honorer sinon l'estimer ; il a sa place marquée dans les cérémonies auxquelles l'étiquette force les fonctionnaires à assister. La Cour, tous les agents du pouvoir, supérieurs ou inférieurs, font, à l'exemple du maître, preuve extérieure de religion, dans certaines circonstances.

La masse du peuple dans bien des contrées est restée religieuse, malgré la persécution, et, quand la liberté est accordée au cuite, les campagnes reprennent avec assez de ferveur les exercices que, sous les menaces, elles avaient dû abandonner. Mais la noblesse, la bourgeoisie laissent les pratiques religieuses « aux étages subalternes de la « société ». Le monde officiel, avec une apparence extérieure de respect, est hostile : savants, militaires, hommes politiques affectent toujours cette irréligion méprisante qui avait animé les armées républicaines. Les classes élevées de la Nation, voltairiennes avant la Révolution, voltairiennes même en présence du couperet de la guillotine, sont encore voltairiennes quand une mort violente ne les menace plus. Les femmes, quelques hommes aussi, ont admiré peut-être la beauté des idées exprimées avec tant de poésie par Chateaubriand, un sentiment religieux, une vague religiosité a pu imprégner quelques âmes mais en réalité le prêtre ne peut compter ni sur la noblesse, ni sur la bourgeoisie pour trouver beaucoup de fidèles fervents.

Comme le clergé, les congrégations d'hommes et de femmes ont presque complètement disparu, emportées au loin ou détruites par la tourmente. Elles travaillent de tous côtés à se reformer mais elles rencontrent un obsta-

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cle dans l'aiilipathic de Napoléon. Il ne comprend pas la nécessité des ordres contemplatifs et il n'admet que les congrégations dont l'utilité lui semble évidente. Il partage les préventions des philosophes et des économistes du wiiif" siècle contre les vœux perpétuels qui, disait-on, entravaient le développement de la race. Pour lui, au dire de Mme de Campan, dans son journal anecdotique, les couvents faisaient plus de tort à la race que la guerre elle-même.

C'est à la lumièVe de ces faits qu'il faut étudier les idées religieuses de Sigisbert Hugo pour les bien comprendre.

Il a été élevé probablement, nous l'avons vu, par des chanoines réguliers dont le zèle et la ferveur religieuse n'étaient pas très grands puisqu'à l'aurore de la Révolution ils n'eurent rien de plus pressé que de quitter le couvent ou de prêter le serment constitutionnel.

II s'engage à quinze ans. Peut-être jusqu'à ce moment pratiqua-t-il la religion, dont ^a mère lui avait inculqué les éléments et que ses maîtres lui avaient enseignée, malgré les sentiments intimes qui pouvaient les animer ; mais dès son arrivée à l'armée il a dû cesser, s'il ne l'avait point déjà fait, de suivre des exercices religieux qu'autour de lui on devait sûrement tourner en dérision.

Le voilà bientôt employé à détruire la Religion et à poursuivre les prêtres réfractaires et ce n'est certes pas le moment de faire montre de piété, il n'en a pas d'ailleurs la pensée, loin de là. Il emprunte au contraire à ceux qui l'entourent des idées erronées que trente ans plus tard il conservera encore. Le chapitre troisième de ses Mémoires, où commence le récit qu'il fait de la guerre de Vendée, débute en effet par une calomnie contre les prêtres. « Quelques insurrections partielles, écrit -t-il, « excitées dès l'aurore de la Révolution par des prêtres « et des nobles sous le prétexte spécieux de venger la « cause sacrée de la religion et du trône prirent au prin-

« temps de 1793, c'est-à-dire après la mort de l'infortuné « Louis XVI, un caractère... grave ( 1 ). »

Le Roi, quand Sigisbert publie ses Mémoires, a remplacé la République, aussi la cause de la religion et du trône est « sacrée, » mais l'idée fausse demeure. Le clergé, Sigisbert l'ignore ou feint de l'ignorer, ne se mit pas plus que les nobles à la tête des « insurrections partielles », du mouvement irrésistible, devrait-il dire, qui fit se lever la Vendée, l'Anjou et tout l'Ouest de la France contre la Révolution. Les prêtres furent plutôt entraînés par les paysans, en tous cas ils ne furent pas conduits par des « prétextes spécieux ». Le trône était renversé, Louis XVI venait de périr sur l'échafaud, Sigisbert est forcé de l'avouer. N'avaient-ils pas d'ailleurs à défendre leur vie menacée et plus encore la religion que la révolution voulait faire disparaître ?

En 1799, il est à la frontière, sur les bords du Rhin, qu'il défend contre le prince Charles. Il rend compte à son beau-frère Trébuchet de tous les mouvements des armées, mais il n'oublie pas de lui indiquer les opérations que l'on exécute contre les prêtres. < Nos départements « sont tranquilles, très tranquilles. On y acquitte bien les « contributions, on y fournit à toutes les réquisitions « mais il faut y veiller sur les prêtres. Ils avaient déjà « formé des rassemiblements à des fontaines miraculeuses, « ils en avaient formé sur la chaîne des Vosges, les « premiers ont été dissipés par la persuasion, les der- « niers par des détachements de troupes qui les ont « battus et dispersés, de sorte qu'à présent il n'en est « plus du tout question (2). » Il s'agit ici évidemment des dernières persécutions religieuses du Directoire, et le ton, qu'emploie Sigisbert dans sa narration, montre que ses sympathies ne vont point au clergé réfractaire, car si le mot superstition n'est point exprimé, l'idée s'y trouve à peine voilée ( 3 ) .

(1) Mémoires, t. I, ch. III, p. 10.

(2) LeUre de S. Hugo à Marie-Joseph Trébuchet, 30 septembre 1799, inédite.

(3) Il faut voir tout au plus, il me semble, un trait d'humanité dans l'his-

L'iNFLtJENCE PATERNELLE 63

Ses éloges, il les réserve pour le clergé constitutionnel, et c'est avec un plaisir évident qu'il raconte l'histoire de la confédération d'Ercé et du curé consLilulionnel de ce village que volontiers, semble-t-il, il donne comme modèle aux autres prêtres. « Il retenait, nous dit Sigisbert, le cul- « tivateur à sa charrue, le propriétaire à son domaine " et le marchand à son négoce. » On ne peut évidemment qu'approuver de tels conseils, mais Sigisbert ajoute : « c'était un homme sage et vertueux qui prêchait sans ( crainte et constamment la soumission aux lois. » Ici, l'approbation n'est plus de mise, car les lois de la République étaient en opposition formelle avec les ordres de l'Eglise. « L'heureux résultat de la conduite évangé- « lique de ce vertueux pasteur » nous laisse sceptique. D'ailleurs Sigisbert, deux pages plus loin, va confirmer lui-même nos doutes. Républicains et Chouans en vinrent un jour aux mains à Martigné, tout près d'Ercé. Les premiers faiblissaient et, malgré le secours apporté par un détachement venu de Châteaubriant, la victoire serait restée aux Chouans si le curé d'Ercé, à la tête d'une masse énorme de paysans armés, ne leur fut arrivé en aide. Il accourt à cheval, embrasse le capitaine Schmit, chef du détachement : il demande qu'on le laisse agir seul avec ses hommes. Il achèvera l'ouvrage si bien commencé et poursuivra l'ennemi C 1 ) . Franchement, nous ne comprenons pas bien « la conduite évangéîique » de ce curé à cheval, embrassant un capitaine républicain, faisant le coup de feu à la tête des paysans contre d'autres paysans. Sigisbert aurait employé certainement

toire que nous trouvons dans Victor Hugo raconté (t. I, p. 12), à propos de l'abbé Briant qui fut tué au moment où monté sur un arbre il prêchait des paysans. Le capitaine Hugo blâma le lieutenant qui avait comiiuuidé le feu car il pensait qu"on aurait pu cerner le rassemblement sans tuer personne. Il aurait même arraché le corps du prédicateur à des gardes nationaux qui l'insultaient et l'aurait fait enterrer. Nous n'avons pu vérifier l'exactitude de cette anecdote qui n'a point trouvé place dans les Mémoires du Général Hugo.

(1) Mémoires, t. I, ch. VIII, pp. 30, 54. Faut-il ajouter foi à toute cette histoire du curé d'Ercé ? Pendant la Révolution il y a bien eu à Ercé un curé constitutionnel mais dans le pays on ignore les aventures que lui prête Sigisbert Hugo.

des expressions bien différentes s'il avait vu un curé chouan agir de la sorte et combattre, le fusil à la main, pour défendre sa foi.

Faut-il à ce propos voir en Sigisbert un adepte fervent du culte constitutionnel ? Evidemment non, il préfère les prêtres qui en politique ont les mêmes principes que lui et cherchent comme lui à les faire triompher. Peut-être dans le cas présent il y a chez le soldat qu'est Sigisbert une certaine admiration pour la crânerie et la vaillance militaire du curé soldat, mais la sympathie de Hugo pour le clergé constitutionnel ne va pas, il s'en faut, jusqu'à la pratique religieuse.

La preuve n'en est plus à faire puisqu'en 1797 il se marie civilement. « Les deux jeunes gens se marièrent « civiilement à l'Hôtel de Ville même. Il n'y eut pas de « mariage religieux. Les églises étaient fermées dans ce « moment, les prêtres enfuis ou cachés, les jeunes gens « ne se donnèrent pas la peine d'en trouver un. La ma- « riée tenait médiocrement à la bénédiction du curé et « le marié n'y tenait pas du tout ( 1 ) . »

C'est dans Victor Hugo raconté que nous trouvons ces affirmations qui sont ici l'expression exacte de la vérité. Victor a raison, son père et sa mère n'ont point cherché à faire consacrer leur union par l'Eglise, pas même par un prêtre constitutionnel. Sophie n'avait-elle pas vu à l'œuvre l'évêque Minée et l'abbé Orhont, l'ex-curé de Saint-Fiacre. L'éducation qu'elle avait reçue de sa tante Robin, les exemples qu'avait sous les yeux depuis longtemps la petite-fille de M^ Lenormand-Dubuisson, juge au Tribunal révolutionnaire, n'avaient point fait d'elle une chrétienne fers^ente, tant s'en faut, et ce n'est pas elle qui aurait poussé Sigisbert à réclamer de l'Eglise un sacrement qu'elle jugeait probablement inutile. Sigisbert ne pouvait d'ailleurs qu'imiter les exemples de ses camarades qui se contentaient d'une union civile et ne se demandaient même pas s'ils pouvaient agir autre-

\'i) Victor Hugo raconté, t. I, p. 14.

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ment. Ces soldats, qui se mariaient à la hâte entre deux expéditions ou deux batailles, n'avaient pas le temps de chercher un prêtre réfractaire ; un prêtre constitutionnel répugnait peut-être à leur honnêteté naturelle et Sigisbert fit comme les autres.

Les circonstances vont sinon transformer ses sentiments, du moins leur donner, par moment, une tournui'e extérieure toute différente. Il était de bon ton en France de ne pratiquer aucune religion et de faire parade d'une hostilité déclarée au clergé. En Italie et en Espagne, les généraux français avaient pu se convaincre qu'une telle manière d'agir, loin de plaire aux populations, créait des difficultés tellement grandes que pour gouverner il fallait extérieurement au moins montrer de la sympathie pour le culte catholique.

Sigisbert, en sage politique, fit preuve de tolérance et même sut utiliser les convictions religieuses des populations qu'il gouvernait.

En Italie, à Avellino (1808), il se concerte avec le préfet et les évèques de la province, il fait célébrer une fête de la réconciliation: on brise avant la bénédiction du Saint-Sacrement tous les stylets et les poignards qui existaient encore dans les communes ( 1 ) .

Toute semblable est sa conduite en Espagne, inspirée là aussi par les circonstances et non par des sentiments intimes. Il arrive à Brihuega (Juin 1810) le jour de l'octave de la Fête-Dieu. Le Clergé n'osait faire la procession dans la crainte d'une opposition de sa part. Le Général Hugo s'empresse d'annoncer qu'il y assistera avec toutes ses troupes. Il donne des ordres en conséquence, fait escorter le Saint-Sacrement et rendre les honneurs militaires au moment des bénédictions. Cette fête superbe causa une grande joie aux habitants qui reçurent les soldats à bras ouverts et prépara beaucoup les esprits en faveur des Français ( 2 ) .

(1) Mémoires, t. I, p. 179.

(2) Mémoires, t. I, pp. 190, 191.

Quelques mois plus lard (28 Septembre 1810) il ordonne de dresser un autel sur la place publique, il fait célébrer l'office divin devant ses troupes et tout le peuple rassemblé pour voir la cérémonie. Le prêtre bénit les décorations de l'ordre d'Espagne que le Général distribue ensuite au Royal-Irlandais.

Quand il entre dans une ville ou traverse un village il a toujours soin de faire placer des gardes ou des sentinelles aux églises afin de les garantir de toute insulte. Un hussard hollandais, pendant un incendie, ayant pénétré dans l'église de Cogollado et tout dévasté (29 Septembre 1810) il le fait punir d'une manière exemplaire. « Cette sévérité, ajoute-t-il, était importante et « utile dans un pays dont tous les habitants sont reli- « gieux jusqu'à la superstition ( 1 ) . »

Cette réflexion finale nous montre d'une manière évidente que Sigisbert Hugo est guidé par des convictions toutes politiques. Ce sont elles qui le poussent lorsqu'il fait rendre au curé de Carasevra les vases trouvés et enlevés par un soldat (2), qui lui font rechercher l'amitié de l'évêque d'Avila et utiliser les services du moine Concha ( 3 ) . Peut-^être sont-ce les mêmes raisons qui, en 1815, lui ont fait célébrer à Thionville, le jour du 15 Août, la fête dé l'Assomption et l'anniversaire du vœu de Louis XIII. L'ordre en avait été donné par le gouvernement mais le général Hugo mit un certain luxe dans l'exécution de cet ordre. La jeune compagnie d'artillerie formée d'enfants de 12 à 15 ans prit part à la cérémonie. « Ces petits braves purent saluer la Vierge « à la sortie de l'église, à ses reposoirs et à sa rentrée au « temple saint ; et mêler, au chant harmonieux des prê- « très, le bruit des foudres guerriers ( 4 ) . » On sent ici dans l'expression une pointe d'émotion ou plutôt un peu de ce lyrisme qui parfois se rencontrait sous la

(i) Mémoires, t. II, p. 261.

(2) Mémoires, t. III, pp. 22, 23.

(3) Mémoires, t. II, ch. XIV et XXII.

(4) Mémoires, l. III, pp. 424,422.

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plume du général Hugo mais de conviction il n'en faut point chercher.

S'il avait eu l'âme un tant soit peu éprise d'un sentiment religieux, il aurait pu lui donner libre cours dans la peinture qu'il fit d'Avila. Cette ville est remarquable, dit-il, par sa cathédrale, mais il n'a vu dans cette église que « les hautes tours élevées qui peuvent servir d'ob- « servatoire pour explorer au loin la campagne. » « C'est, « ajoute-t-il, la patrie de Sainte Thérèse de Jésus et de « Don Sanche. On lui a donné le titre d'Avila de Los Ca- « valleros ( 1 ) . » Puisqu'il parlait de Sainte Thérèse et des nombreux couvents que renferme Avila, il aurait pu, si le christianisme avait parlé en lui, lui donner le nom d'Avila des Saints, nom dont la fière cité s'enorgueillit encore davantage. Mais il n'a point pénétré dans l'intérieur de la cathédrale, il n'a point compris le cœur et la foi de ce peuple au milieu duquel il a vécu.

Pourtant par moments il semble avoir emprunté l'esprit vindicatif des Espagnols. Il fait fusiller sans leur permettre de se confesser, malgré les prières du Chapitre et de l'évoque d'Avila « homme respectable et son ami », trois prisonniers parce que des brigands de leur bande avaient tué deux de ses domestiques et un soldat convalescent qui avaient demandé en vain avant de mourir les secours de la religion ( 2 ) .

S'il agit ainsi, ce n'est pas par irréligion mais pour terroriser les guérillas ; peut-être aussi faut-il reconnaître, comme nous venons de le dire, une influence du milieu ambiant ( 3 ) .

Celui-ci semble agir sur lui par intermittence. Il y a

(1) Mémoires, t. II, p. 38.

(2) Mémoires, t. II, pp. 121, 122.

(3) Il avoue par ailleurs (Mémoires, t. II, pp. 01, CP>). que la confession a <! un objet sacré et dont la révélation est interdite », mais il critique à tort un prêtre qui selon lui aurait trahi le secret qu'on lui avait confié. Cette action qui lui semble répréhensible peut s'expliquer sans violer les règles d'une saine théologie. La révélation a dû se faire d'après les ordres du pénitent qui voulait par cette honte publique expier un forfait caché. Sigisbert ne l'a peut-être pas compris, et d'un autre côté son ignorance serait facilement compréhensible.

dans son âme des réactions violentes, des reprises. Ainsi il n'a jamais pu comprendre l'Inquisition, encore moins la superstition espagnole. On ne trouve point chez lui la pénétration, la largeur d'esprit dont fait preuve son fils Abel dans le chapitre additionnel que celui-ci a consacré au caractère espagnol ( 1 ) . La cathédrale de Siguenza mérite d'être vue, affirme Sigisbert, mais il n'en donne point la raison car il n'a \ni, dirait-on, dans cette église qu'un grand tableau où sont représentés dans les flammes les portraits de quelques malheureuses condamnées par l'inquisition du pays et il ajoute aussitôt cette phrase d'une rhétorique toute révolutionnaire : « Odieux monu- « ments de la barbarie de quelques prêtres aussi fana- « tiques qu'ambitieux, ces tableaux étaient là comme la « preuve de leurs célestes attributions ( 2 ) . »

Ce que nous avons dit de l'état religieux des esprits à la fin de la Révolution et sous l'Empire, du respect et de la considération extérieure dont jouissait le clergé séculier, du dédain au contraire à l'égard du clergé régulier professé par l'Empereur et les classes élevées, tout cela nous pourrions l'affirmer rien qu'en lisant les Mémoires du général Hugo.

Il fait le plus grand éloge de M. Guerra, évêque de Siguenza, dont il raconte les fondations utiles et les grandes largesses (3) ; l'évêque d'Avila, avons-nous dit, est son ami ; les curés d'Espagne sont très respectables, ils ont des mœurs pastorales, une instruction solide, une piété éclairée. « Ils se mêlaient rarement des affaires publi- « ques ; leurs soins s'appliquaient plus spécialement à

(1) « C'est dans les Provinces, dit Abel. qui ont si longtemps combattu pour « la loi des chrétiens, que les sentiments religieux sont plus profondément « enracinés. Le siège principal de l'inquisition fut longtemps placé à Valla- « dolid. capitale de la Vieille Gaslille ; la piété fervente dégénérait souvent « alors en superstition, mais depuis que les doctrines inquisitoriales se sont « adoucies, et que le Conseil de la Suprema a attiré à Madrid le plus impor- « tant tribunal des inquisiteurs, la superstition disparaît par degré pour faire « place à une foi vive mais suffisamment éclairée » {Mémoires, t. III, pp. 188, 189).

(2| Mémoires, t. II, p. 198.

(3) Mémoires, t. II, p. 197.

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« entretenir les bonnes mœurs dont ils donnaient l'exem- « pie et à servir de prolecteurs à leurs paroissiens dans « toutes les occasions ( 1 ) . » Il les a vus à l'œuvre évidemment, il les connaît et c'est pour cela qu'il les admire. Loin de lui créer des embarras ils l'ont plutôt aidé dans son œuvre politique et ses éloges lui sont certainement dictés par la reconnaissance.

Connaît-il aussi bien les moines ? Il est permis d'en douter. En tout cas dans cette longue guerre ils se sont montrés très patriotes, luttant parfois avec une sauvage énergie contre l'envahisseur. Peut-être, cette opposition constante qu'ils firent aux Français, très probablement aussi, les idées préconçues empruntées aux philosophes et aux sociologues du XVI 11^ siècle, ont inspiré à Sigisbert Hugo les jugements assez durs qu'il a portés contre eux.

D'après lui (2), la plupart des moines espagnols n'ont choisi cet état que par oisiveté ; lors de la suppression des couvents, les vieux ont regretté de bonne foi ces retraites sacrées, parce qu'il leur fallait prendre de nouvelles habitudes, les jeunes ont été satisfaits de la liberté qu'ils recouvraient et après laquelle ils avaient soupiré à l'âge des passions.

Cette suppression des couvents est en parfaite harmonie avec les idées que professe Sigisbert. Dans un pays pauvre en hommes et en argent, c'était une excellente mesure politique dont il loue le roi Joseph. Elle donnait à l'Etat un domaine extraordinaire qui lui permettait d'anéantir la dette nationale ( 3) . Elle obligeait 40.000 hommes à devenir des cito^'ens utiles à la patrie. Quand il fera plus loin le portrait du roi Joseph il reviendra encore sur cette idée avec de nouveaux éloges pour le

(1) Mémoires, t. II, pp. 132, 134.

(2) Mémoires, t. II, pp. 132, 134.

(3) Ce ne fut point suffisant pourtant puisquà Siguenza le Général Hugo enleva à la cathédrale une grande caisse de croix, de calices, de ciboires, des coffres remplis d'objets précieux, un tabernacle d'argent, ouvrage des plus habiles artistes. Il envoya le tout à. Madrid, à la fonte {Mémoires, t. II, pp. 2fi8, 269, 277, 278). Le Général Hugo semble se féliciter de cette riche capture et de l'habileté qu'il déploya pour s'en emparer. Gela lui rappelait les exploits des aimées révolutionnaires pendant la guerre de Vendée.

monarque. « En réduisant et bientôt après en supprimant « les couvents d'hommes et ew ne permettant pas les « Vœux de nouvelles religieuses sans son autorisation, il « avait jeté les fondements d'une prompte repopula- « tion(l). »

En terminant son chapitre sur les moines, il nous présente comme un résumé de sa docti'ine. < Si les couvents, « dit-il, peuvent être tolérés par la politique des princes, « lors du cas particulier où ils les croient un appui pour « le trône auprès d'un peuple superstitieux, c'est lors- « qu'une population excessive franchit toute proportion « avec les ressources du commerce et de l'industrie. Mais « chez une nation obligée, comme la nation espagnole, de « prendre des étrangers à sa solde, il est plus politique « et plus utile de favoriser les mariages qui donnent des « soldats nationaux que de laisser les êtres nubiles peu- « pler les pieux asiles appelés couvents. Ceci est d'ail- « leurs aujourd'hui une question jugée(2). » La question ne se tranche pas aussi facilement. Que dans une nation il y ait pléthore ou disette de sujets, le prince pourra publier toutes les lois imaginables, il ne donnera jamais la vocation pour l'état religieux ou pour l'état du mariage, quand même ses édits feraient plier des volontés faibles.

Par ces longues théories qu'il développe à plaisir, le général Hugo nous prouve qu'il ne s'y connaît guère en fait de psychologie religieuse. Sa documentation sur le sujet est d'ailleurs assez pauvre, sa bibliothèque n'abonde point en ouvrages religieux, puisqu'elle n'en renferme qu'un seul qui traite de l'enfer des peuples anciens (3). Ses conversations avec ses camarades, les lois de Napoléon ou du roi Joseph contre les congrégations, les diatribes philosophiques du xviiie siècle contre les moines l'ont renseigné et lui ont permis de dire que la question est

(1) Mémoires, t. III, pp. 155. 156.

{■2) Mémoires, t. II. p. 134.

(3) Mémoires de la Société des Sciences et Lettres du Loir-et-Cher, t. XVI, livrais. 1", 31 mars lfl02. Blois.

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jugée. Jadis pourtant il avait écrit un mot charmant dont il n'a pas compris probablement toute la profondeur. Il faut y voir en effet une phrase de politesse plutôt qu'une idée mûrement réfléchie et étudiée. Dans une lettre adressée de l'Ile d'Elbe à son beau-frère Trébuchet, il le charge de commissions : « Dites à ma sœur la reli- « gieuse (il s'agit de sa belle-sœur, mère Madeleine Tré- « buchet) et à notre tante (Mère Rose Lenormand), que « quoique je ne reçoive jamais de leurs nouvelles, je ne « les aime pas moins, que tandis qu'elles prient pour moi « je me bats pour elles, qu'ainsi nous nous acquittons les « uns envers les autres, excepté d'amitié dont je ne les « tiens pas quittes ( 1 ) . »

Nous verrons plus tard, avec plus de détails, l'influence religieuse de Sigisbert sur Victor Hugo, mais dès maintenant certaines comparaisons s'imposent.

Qu'on lise attentivement dans les Misérables le livre 7^ de la 2^ partie(2), on y retrouvera parfois mot pour mot quelques-unes des conclusions du général Hugo à propos des couvents. Cette longue « Parenthèse » s'ouvre par une phrase et par une page que Victor semble avoir empruntées textuellement à son père. Il est politique parfois, disait ce dernier, de tolérer les .couvents, mais chez une nation pauvre en homtties, il vaut mieux favoriser les mariages que de laisser des êtres nubiles peupler les pieux asiles appelés couvents. « Ceci est d'ailleurs aujourd'hui une question jugée (3). » Ecoutons maintenant Victor : « Au point de vue de l'histoire, de « la raison et de la vérité le monachisme est con-

(1) Lettre de S. Hugo à Marie-Joseph Trébuchet, Porto Ferrajo. 5 juillet 1803, inédite. C'est la seule phrase, il me semble, qui dans la correspondance du Général Hugo contienne une idée religieuse. Sophie Hugo, dans une lettre k son grand'père, au lendemain de son mariage, exprime elle aussi un vague sentiment religieux « Vos trois enfants (son frère Marie-Joseph, son « mari et elle) qui vous chérissent égallement prie le Ciel qu'il vous conserve « longtems à leurs tendre et respectueux attachement » (Lettre du 19 novembre 1797, à M« Lenormand, inédite). Je n'ose dire que c'est là une de ces phrases de convention si habituelle dans toute correspondance et cependant les mots ne voilent malheureusement aucune réalité.

(2) Misérables, t. IL pp. 369, 397.

(3) Mémoires, t U, p. 134.

« damné. Les monastères quand ils abondent chez une « Nation sont... des centres de paresse là où il faut « des centres de travail( 1 ) ... » « Le monachisme tel qu'il « existait en Espagne arrête net la vie. Il dépeuple tout « simplement( 2) ... »

Tournons quelques pages, et à côté de ces expressions qui condamnent les couvents nous allons en trouver d'autres qui rappellent étonnamment le post-scriptum de la lettre de Sigisbert que nous signalions récemment. « Il n'y a pas d'œuvre plus sublime peut-être que celle « que font ces âmes. Et nous ajoutons : il n'y a peut- « être pas de travail plus utile. Il faut bien ceux qui « prient toujours pour ceux qui ne prient jamais(3). »

Certainement Victor Hugo avait lu les Mémoires de son père, il a pu y puiser lors de leur apparition des idées qui plus tard se sont retrouvées sous la plume de l'auteur des Misérables. Mais peut-être aussi faut-il voir quelque influence subie dès l'enfance ou quelque atavisme inconscient, dans ces rencontres de pensées, rencontres qui ne sont pas fortuites.

Avant de mettre en présence Sigisbert Hugo et Sophie Trébuchet il me semble utile de résumer ce qui vient d'être dit sur eux et de crayonner rapidement l'ébauche du portrait qui s'impose.

Sophie a été élevée par son grand-père Lenormand et sa tante Robin dans les idées philosophiques de la fin du xviiie siècle, par conséquent presque en dehors de la religion. La Révolution, qui survient à la fin de sa jeunesse, lui montre le triomphe de ces idées et la défaite extérieure du catholicisme. Les prêtres, avec qui elle a pu être en relation, sont loin d'être des modèles : l'évêque Minée, l'abbé Orhont foulent aux pieds sans répugnance les promesses de leur sacerdoce. Les événements de la vie de Sophie, son mariage lui-même, comme nous allons le voir, nous prouvent sa fermeté, son

{{) Misérables, t. II, p. 371.

(2) Misérables, t. II, p. 376.

(3) Misérables, t. II, p. 392.

l'influence paternelle 73

énergie, sa volonté. Elle nous apparaît donc déjà comme une indifférente en matière religieuse, peut-être pourrions-nous dire comme une athée pratique et l'intransigeance de son caractère nous la montre fermement attachée à la ligne de conduite qu'elle a prise ou qu'elle s'est tracée.

Sigisbert a été élevé plus chrétiennement, croyons-nous, mais il y a dans son caractère une certaine faiblesse, une mollesse qui permet à toutes les influences extérieures d'agir avec efficacité. Lancé jeune dans le tourbillon révolutionnaire, il emprunte aux théories en vogue un peu de mépris, en tous cas une large indifférence pour les dogmes de la religion et pour les prêtres. Il poursuit ceux-ci, les traque en Vendée comme en Lorraine. Si plus tard par politique, il recherche leur amitié en Italie et en Espagne, au fond il subit là encore l'influence du milieu. L'esprit religieux qui a effleuré son âme d'enfant ne l'a jamais pénétrée.

Les deux jeunes gens, au moment de leur mariage, sont donc pour le moins des incroyants. Sigisbert aurait pu sortir de cet état et retrouver plus tai'd la foi de son enfance si quelque autorité avait agi vigoureusement sur son âme assez malléable. Sophie, dont le caractère est plus rigide, moins flexible, était plus difficile à gagner. Des deux elle fut, semble -t-il, la moins chrétienne et la moins susceptible de subir un ascendant religieux.

Les enfants, qui naîtront de cette union, participeront nécessairement de ces deux caractères : leur éducation se ressentira de l'éducation de leurs parents. Victor et ses frères seront élevés en dehors de toute reliaion.

Comment Sigisbert Hugo et Sophie Trébuchet firentils connaissance ? S'étant connus, comment en vinrentils à s'aimer? Victor Hugo nous a laissé de cet épisode de la vie de ses parents un récit qui sous de grosses erreurs renferme peut-être quelques parcelles de vérité ( 1 ) . Le capitaine Trébuchet, étant mort, n'a pu s'opposer au mariage de sa fille ; les divergences d'opinions entre les deux familles ne furent pas non plus un obstacle. Lenormand-Dubuisson^ juge au tribunal révolutionnaire et au tribunal civil, tuteur naturel de Sophie Trébuchet, et Sigisbert Hugo, capitaine dans les armées de la République, étaient destinés à s'entendre. Nous verrons cependant plus loin que pour d'autres raisons Lenormand n'a peut être pas donné son consentement du premien coup. Victor Hugo l'a su probablement par sa mère et il a confondu ensemble son grand -père et son arrièregrand-père et il lui a plu aussi, pour des raisons faciles à comprendre, de mettre la politique là oii elle n'avait rien à voir. H a cru de plus que son père et sa mère s'étaient épris d'amour à Nantes : c'est peu probable comme nous allons essayer de le prouver.

M. Léon Séché a émis sur ce point une hypothèse (2) : ne serait-ce pas, dit-il, à St-Herblain, ou sur la route de St-Herblain à Nantes que Sigisbert Hugo par hasard ren-

M) Victov Hugo raconté. I. 14.

(2) Annales romanti(jues, t. I. lascic. ±. aoùt-seplembro 1904. pp. Io4-loo.

l'enfance de VICTOR HUGO 75

contra Sophie Trébuchet. Pour appuyer son dire, il parle d'une maison de campagne que le capitaine Trébuchet aurait achetée à St-Herblain, près de la Hérissière, non loin de Nantes. A ce raisonnement la base malheureusement fait défaut. Jamais le capitaine Trébuchet n'a eu de maison de campagne à St-Herblain. Il est mort à peu près dans la misère et n'eut jamais ni terres ni maisons ( 1) . Me Lenormand n'a jamais non plus possédé de propriété à St-Herblain : les actes passés au sujet de ses biens pendant sa vie, les actes concernant sa succession mentionnent ses biens de St-Fiacre et de Monnières mais il n'est jamais question de St-Herblain. Peut-être dans les renseignements que l'on a fournis à M. Séché s'agitil d'une autre branche de la famille Trébuchet, peutêtre le procureur Maurice Trébuchet, frère du capitaine François Trébuchet, a-t-il loué ou acheté une maison à St-Herblain, mais en tout cas les ascendants directs de Sophie Trébuchet n'y sont pour rien ( 2 ) . Ce n'est donc point à St-Herblain que Sigisbert et Sophie se sont connus.

Est-ce à Nantes ? Ce n'est guère probable si l'on s'en rapporte à la correspondance entre les Hugo et la famille Trébuchet.

Celle-ci est très instructive et par elle nous apprenons

(1) Voir à ce sujet l'article que nous avons publié dans la Revue d'Histoire littéraire de la France, janvier-mars 1908, pp. 1-19, La famille ?naternelle de . Victor Hugo.

{2) Je me permets à cette occasion de relever quelques autres erreurs de M. Léon Séché. Il parle incidemment dans le même article (p. 159) « des « heures charmantes que Victor Hugo passa dans sa jeunesse, au bord de la c Loire, dans la maison de campagne de son grand'père. à Saint-Herblain, et u de son cousin-germain, le poète Ad. Trébuchet à qui il ne manqua pour « arriver à la réputation que de vivre à Paris. » — Ad. Trébuchet passa presque toute sa vie à Paris et il y conquit, comme nous le verrons, une excellente réputation, mais par contre Victor Hugo, dans sa jeunesse, ne put passer des heures charmantes sur les bords de la Loire, car il ne vint jamais à Nantes avant son mariage et ce fut même longtemps après qu'il fit son premier voyage au pays de sa mère. Le poète Ad. Trébuchet pas plus que le capitaine Trébuchet n'a jamais rien possédé à Saint-Herblain. Marie-Joseph Trébuchet, son père, hérita, dans la succession Lenormand, de la propriété sise à Saint-Fiacre. Le paysage des coteaux de la Sévre et de la Maine, par son charme et son pittoresque, peut lutter avec celui de Saint-Herblain, mais Victor Hugo ne l'a jamais contemplé, du moins dans son enfance.

qu'après son mariage à Paris Sophie ne retourna jamais à Nantes et le capitaine Hugo non plus. A différentes reprises des projets de voyage furent ébauchés : des raisons d'économie, la crainte de fatigues pour Sophie, puis les lointaines absences de Sigisbert et de sa famille, la brouille survenue dans le ménage empêchèrent ces projets d'aboutir. Mais cette correspondance nous livre ce renseignement très curieux : Sigisbert Hugo ne connaît ni les parents de sa femme ni surtout son grand-père Lenormand et c'est pour lui une grosse peine. Citons quelques passages : « Si je pouvais connaître la famille à laquelle j'appartiens... » — « Sophie désire voir sa famille et je désire la connaître ( 1 ) . »

En 1804, il écrit encore : « Tout ce que vous me di- « tes sur notre grand-papa me fait infiniment de cha- « grin et augmente mes regrets de ne pas le connaî- « ti'e. Depuis que je lui appartiens la guerre m'a tou- « jours retenu loin de vous ( 2 ) . . . »

La phrase est très nette: Sigisbert Hugo en 1804 ne connaît pas, il n'a jamais vu M^ Lenormand-Dubuisson. Ce n'est donc point à Nantes, sous les yeux du grandpère, que se sont ébauchées les premières relations entre les deux époux et ce n'est point de vive voix que Sigisbert a demandé à M^ Lenormand la main de sa petitefille. Sigisbert et Sophie ont tout arrangé en dehors du grand-père et celui-ci n'a eu qu'à ratifier ensuite les promesses échangées. Peut-être même a-t-il mis une certaine difficulté à le faire, et ceci, comme nous l'avons dit, expliquerait ce qu'a raconté Victor Hugo des prétendues hésitations du capitaine Trébuchet à confier sa fille à un militaire. Une phrase de Sophie dans une lettre à son grand-père peut en effet donner corps à cette idée. « C'est « à vous, mon cher papa, que je dois mon bonheur, en

(1) Lettre de Sigisbert Hugo à M.-J. Trébuchet. Nancy, 30 septembre 1799, 8 vendémiaire an VIII (inédite) et lettre de Sigisbert Hugo à Marie-Joseph Trébuchet, datée de Memmingen, 22 floréal an VIII, 12 mai 1800. Inédite.

(2) Lettre de Sigisbert Hugo, datée de Porto-Ferrajo, 10 ventôse an XI ou XII, l"mars 1804, à Marie-Joseph Trébuchet. Inédite.

l'enfance de VICTOR HU(;0 77

« consentant à mon union avec mon cher Hugo vous « avez mis le comble à tous vos bienfaits, aussi en suis-je « extrêmement reconnaissante ( 1 ) . »

La formule de remerciement qu'emploie Sophie contient une pointe d'exagération et elle n'est point habituelle sous sa plume, on dirait donc, peut-être est-ce affaire d'impression, mais on dirait que le consentement fut difficile à obtenir et que la difficulté vaincue doubla la reconnaissance de Sophie.

Où donc Sigisbert et Sophie se sont-ils rencontrés? Mais tout simplement en présence de M™^ Robin, à Château brianl ou dans les environs.

^Ime Robin, nous le savons, eut la garde de Sophie et dirigea son éducation : elle possédait une maison à Châteaubriant qu'elle aimait à habiter et où elle mourut ; pendant la Révolution elle y vécut ordinairement. Quand après leur mariage Sigisbert et Sophie écriront à leur famille de Nantes, il y aura toujours dans leurs lettres un souvenir particulier pour « la tante de Chàteaubriant. pour « la tante Robin. » Ils s'adresseront à elle tout particulièrement, la tante répondra et la correspondance sera presque aussi fréquente entre les Hugo e'i M™'' Robin qu'entre les Hugo et Marie -Joseph Trébuchet. Ni le temps., ni la distance n'en diminueront la fréquence puisque de Corse même Sigisbert lui enverra de ses nouvelles ( 2 ) , La reconnaissance à l'égard de M'^^ Robin est l'une des raisons qui pousse Sophie à chérir celle qui remplaça sa mère, mais les deux époux n'y sontjls pas encouragés par le souvenir de leurs premières amours dont elle fut le témoin ? Ils pensent à Nantes, ils en parlent quelquefois mais combien plus souvent et plus volontiers de Châteaubriant et de ses environs. Quand Sigisbert et Sophie font des promenades autour de Nan-

'1) Lettre de Sophie Hugo à M" Lenormand-Dubuisson, Paris. 29 brumaire au VL dimanche 19 novembre 1797.

(±) Voir la li.'Ure inédite de Sigisbert Hugo à Marie-Joseph Trébuchet, datée de Porto-Ferrajo, jeudi 1" mars 1804. 10 ventôse an XIL Nous n'avons pas malheureusement la correspondance des Hugo avec la tante Robin mais nous en voyons la tiace continue dans les lettres de Sigisbert et de Sophie.

78 CHAPITRE iir

cy, tout ce qu'ils voient leur rappelle Châteaubriant ( 1 ) . Notre imagination représente avec plaisir les paysages qui ont encadré les événements mémorables de notre existence, nos yeux les cherchent partout et partout semblent les revoir et notre cœur qui près d'eux a vécu davantage leur prête ses sentiments et leur donne une âme.

C'est donc à Châteaubriant ou dans les environs, à Auvei'né peut-être, que Sigisbert et Sophie ont fait connaissance. A quelle époque exactement et dans quelles circonstances, nous n'en savons rien, car les Mémoires de Hugo, les documents de la famille sont muets sur ce point et nous en sommes réduits à des conjectures.

Essayons cependant, à l'aide des Mémoires du général Hugo, de préciser un peu l'époque. C'est en 1793 que Sigisbert vient en Vendée. Suivons-le rapidement dans ses marches à travers le pays insurgé. Le 14 Juillet 1793, il est à Martigné-Briant, le 17 et le 18 il assiste à la défaite de Vihiers ( 2 ) . Le 21 septembre il est de nouveau battu avec le général Beysser à Montaigu et à Aigrefeuille (3). Le long des bords du lac de Grand-Lieu, le bataillon qu'il commande gagne Port-Saint-Père et le château d'Aux où il passe l'hiver : Sigisbert instruit ses hommes et fait de petites expéditions dans les environs (4). Le 3 mai 1794 (14 floréal an II) il remplit les fonctions de greffier au camp de la Hibaudière dans un jugement concernant une femm'e et une toute jeu" ne fille qui sont renvoyées au tribunal révolutionnai -

(1) « Sophie court les bois où elle trouve des sites charmans et compare tout « ce qu'elle voit aux rivages de la Chaire (Chère) et du fameux Châteaubriant. « Là c'est une épaisse l'orêt qui ressemble à la petite trouppe (?) qui couvre « cette ville, ici c'est un superbe édifice qui imite la maison commune qu'on « y voit ; là c'est la Meurthe rapide et tortueuse qui ressemble en tout à la « Chaire marécageuse et dormante. Nous rions tous deux de ces compa « raisons... » (Lettre inédite de Sigisbert Hugo à Marie-Joseph Trébuchet, 30 septembre 1799).

(2) Mémoires, \, 13.

(3) Mémoires, \, 17.

(4) Mémoires, I, 18.

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re de Nantes (1). En juillet 1791, il prend part avec son ami Muscar à une expédition sur la ChcvroUière et Pont Saint-Martin (2), puis à des opérations sur la forêt de Prince, Vue, Rouans (qu'il écrit Rohan, Mémoires, I, 31), Bouguenais (qu'il orthographie Bouquenay) . Il dut pendant l'hiver 179 4-1795 traverser Nantes, remonter la Loire jusqn'à Ancenis, Ingrandes et Montrelais. A la fin du printemps de 1795 nous le trouvons à Nozay, travaillant à rétablir les communications entre Nantes et Rennes et protégeant les diligences qu'attaquent les Chouans.

Plus loin nous lisons, dans ses Mémoires, une petite ligne, la seule qu'il consacre à un fait qui méritait pourtant une plus longue narration. « Son bataillon, dit-il, « prit part au succès de Qujheron ( 3 ) . » C'est bien court : nous serions heureux de connaître son opinion sur cet événement et de la rapprocher des vers qu'écrira plus tard son fils Victor pour

« ... flétrir les boui'ieaux qu'on célèbre Et venger la cause de.s morts. » (4)

Nous sommes en Juillet 1795: les deux combats de Quibcron ont eu lieu en effet le 16 Juillet (25 messidor an III et le 27 Juillet (3 thermidor an III). De Quiberon il revient à Blain pour maintenir le pays entre l'Isac (qu'il écrit Isave), la Loire, la Vilaine et l'Océan (5), mais nous ne trouvons plus à cette époque de dates précises dans ses Mémoires. Sans indiquer ni le mois, ni l'année, il raconte qu'il alla à Châteaubriant (0), puis à Dervail, à Rennes ( 7 ) . Il est encore à Châteaubriant au ])rintemps de 1796 (8). Tout en voyageant il compose

(1) Lallié, Revue de Bretagne et de Vendée, mai 1882, pp. 341-342. [i] Mémoires, I, 22-29.

(3) Mémoires. I. 48.

(4) Odes et Ballades, I. ode IV, Quiberon. p. 62. (5j Mémoires, 1, 47-48.

(G) Mémoires, I, 49.

(7) Mémoires, I, 57-58.

(8) Le 28 germinal au IV. le dimanche 17 avril 1796, d'après son dossier au ministère de la guerre.

80 CHAPITRE m

en 1796, selon ses Mémoires (t. 1., p. 209) ou en 1797 selon M. E. Dupiij'^ (Jeunesse des Romantiques^ p. 390), Les Considérations sur rEscorte, Vattaque et la défense des Convois, insérées dans ses Mémoires (t. i., p. 211 à 255). Cet opuscule venait bien à son heure, il était le fruit de l'expérience et des observations personnelles de l'auteur. Sigisbert dût rentrer à Paris à la fin de 1796, puisqu'il est nommé le 14 septembre adjudant divisionnaire de l'infanterie dan\s la 17^ division de Paris (1).

La rencontre de Sopîiie et de Sigisbert n'a pas dû avoir lieu avant la fin de 1795. Ce dernier revint alorsi de l'expédition de Quiberon et parcourut les environs de Châteaubriant (2). Peut-être un jour escortant des voyageurs venant de Nantes protégea-t-il la petite fille de Lenormand-Dubuisson contre les attaques des chouans ou des royalistes. Peut-être aussi et plus probablement fit-il sa connaissance à Châteaubriant même, chez Mme Robin. Il dut séjourner plus souvent et plus longuement dans cette ville car il fit à cette époque une grosse maladie, suivie d'une courte convalescence (3). On peut même se demander si, par hasard, il n'aurait pas reçu l'hospitalité de Mme Robin et les soins de Sophie. Dans tous les cas, en septembre 1796, au départ de Sigisbert pour Paris, les deux jeunes gens s'aimaient : lui avait 23 ans au plus et elle 22. C'est l'âge où l'on croit à la foi des serments et à la perpétuité de l'amour, c'est l'âge où l'absence et l'éloignement, au lieu de refroidir les sentiments, les avivent.

(1) DupuY. Jeunesse des Romantiques, p. 380.

(2) Peut-être même laut-il reporter cet événement à une date postérieure. Le 2 thermidor an IV, 20 juillet 1796, le Directoire nomme Hoche pour commander l'expédition d'Irlande. Quelques jours après Hoche est à Rennes. Hugo, sur les pressantes sollicitations de Muscar, consente prendre part à cette expédition, mais quand ils apprennent tous les deux qu'ils seront sous les ordres du général Humbert, ils reportent leur nomination à Hoche (Hugo, Mémoires, t. I, pp. 58-59). H semble que si Hugo à cette époque avait eu une forte inclination pour Sophie Trébuchet, il n'aurait pas cédé aux sollicitations de Muscar : l'amour eut parlé plus haut que l'amitié. A ce moment Hugo ne connaissait donc pas Sophie ou du moins il ne ressentait pas pour elle un attachement profond.

(3) Mémoires, I, 54.

l'enfance de VICTOR HUGO 81

Mais comment avaient pris naissance ces sentiments entre Sigisbert et Sophie ?

Sigisbert n'avait pas été attiré vers Sophie par l'appât d'une grosse dot. Il n'a pu ignorer que Sophie était à la chaj'ge de Mme Robin donl elle n'était point l'héritière car cette dernière avait une fille ( 1 ; . Peut-être cependant a-t-il compté sur l'héritage du grand-père, M^ Lenormand Dubuisson, mais alors il se serait étrangement trompé ( 2 ) .

Il est plus probable que seuls les attraits et la volonté de Sophie agirent sur lui. Celle-ci malgré son visage marqué de la petite vérole ne manquait pas d'agréments avec sa petite taille et ses extrémités délicates. Son portrait en profil que possède la famille Colombe reproduit, dit-on, le portrait de son fils Victor en 1828 (3). Aussi n'est-il pas étonnant que Sigisbert se soit laissé prendre aux charmes physiques de Sophie. Homme d'impression et d'imagination il a dû facilement aimer la jeune et gracieuse bretonne.

Sophie d'ailleurs n'a pas manqué de travailler très ferme pour tourner la tête de ce solide lorrain « au visage rond, au nez gros, aux yeux à fleur de tête, aux lèvreis lippues, à la physionomie rabelaisienne ( 4 ) . » Elle le savait peu riche du côté de sa famille mais ce n'était guère un défaut à une époque où quelques années suffisaient pour faire d'un simple soldat un brillant général, oiî des fortunes extraordinaires se bâtissaient si rapidement.

Si elle ne rencontrait en Sigisbert ni la beauté ni présentement la richesse, elle voyait du moins dans un mariage avec lui un excellent moyen de sortir du trou où elle

(1) Mme Robin, très économe au dire de Sophie (Lettre do Sophie à son frère Marie-.Joseph Trébuchet, 12 avril 1809, inédite) n'était pas très à l'aise d'ailleurs et n'avait que 600 livres de rente.

(2) Sophie, qui devait mieux connaître la situation, a été, semble-t-il, trompée elle-même. On ne peut guère expliquer autrement, l'irritalion qu'elle montra quand au moment de la succession de son grand-père elle connut la faible somme qui lui revenait. Elle crut môme un moment ne recueillir ((ue des dettes (cf. sa correspondance avec son frère Marie-Joseph Trébuchet en 1809 et 1810).

(3) Ugaro, 22 août 1888.

(4) Figaro, 8 août 1888.

était condamnée à végéter toute sa vie. Son peu de fortune persionnelle n'était-il pas un obstacle à un établissement convenable : elle ne pouvait espérer trouver qu'un mari d'une condition égale à la sienne et les difficultés pécuniaires, au milieu desquelles son grand-père M° Lenormand se débattait, les attendaient tous les deux.

Ne pouvait -elle pas au contraire prétendre à la fortune en épousant ce tout jeune capitaine dont les galons devaient un peu l'éblouir et à qui les exploits et les blessures formaient déjà une auréole ( 1 ) .

Sophie fit-elle tous ces calculs, eut-elle la vision lointaine d'un brillant avenir ? C'est possible, disons plus, c'est probable. Sa correspondance avec son frère nous montre son esprit réfléchi pesant, examinant froidement une affaire, saisissant assez judicieusement le fort et le faible d'une combinaison. Par ailleurs, elle encourage son mari dans son désir d'arriver : elle n'est pas seulement pour lui une conseillère éclairée, elle ne compte pas avec la fatigue et le voyage de Marseille à Paris ne lui fait pas pem- quand il s'agit d'aller solliciter un appui, déjouer les manœuvres d'un adversaire, combattre les sourdes menées d'un ennemi.

L'ambition, le désir de la richesse furent-ils les seuls mobiles qui poussèrent Sophie vers Sigisbert ? L'amour n'a-t-il point pénétré son jeune cœur, n'a-t-elle pas eu comme tant d'autres des rêves printaniers sur les rives de la Chère dormante ou à l'ombre des remparts de Châteaubriant alors que non loin de là Sigisbert faisait manœuvrer son bataillon. Victor nous parlant de sa mère nous montrera en elle plutôt l'énergie de la volonté, la dureté, j'oserais dire, du caractère : on devinera plutôt

(1) Il avait reçu un coup de feu au combat d'Hochheim, le 6 janvier 1773, — un coup de feu au pied droit, à la bataille de Vihiers, le 18 juillet 1793, — un coup de feu à la jambe droite à l'affaire de la forêt de l'rincé, le 24 novembre 1793 (cf. DopuY, Jeunesse des Romantiques, p. 382). Le 12 vendémiaire an IV, '4 octobre 1795, les colonnes de Nozay et de Blain avaient livz'é aux Chouans un combat au Goudray^ prés de Plessé (Loire-Inférieure), et luimême avait tué le chef des chouans, Laperdrie, extrêmement redouté par ses assassinats {Archives du ministère de la guerre).

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qu'on ne sentira en clic l'affection qu'elle portait à ses fils : l'amour éleint ne jette plus aucune flamme. Mais le portrait qu'elle fail de son mari au lendemain de son mariage(l), la correspondance de Sigisbert nous prouvent que le cœur de Sophie avait jadis vibré (2), et qu'elle' avait aimé d'amour Sigisbert. La religion fut-elle pour quelque chose dans cette union ? Il n'y paraît pas et ni l'un ni l'autre probablement n'ont confié à Dieu les rêves d'amour de leur jeunesse pas plus qu'ils ne lui ont demandé de bénir et de protéger leur union.

Pendant un an, ou presque, ils ont dû correspondre puisque Sigisbert avait quitté la Bretagne pour Paris. Ils ont évidemment raconté tous deux à leur famille les serments qu'ils avaient échangés avant la séparation. Coonment les parents de Sigisbert, comment M^ Lenormand ont -ils reçu ces confidences, nous n'en savons rien. Peutêtre, et c'est une opinion que nous avons déjà émise, M^ Lenormand fit-il quelques objections dont la volonté tenace de Sophie eût facilement raison. Le vieux grandpère ne pouvait accompagner sa petite-fille à Paris : son âge, ses infirmités et ses fonctions de juge au tribunal civil le retenaient à Nantes. Il fallût pourtant à Sophie un protecteur, car on était en 1797 et les chemins n'é-

(1) « Il ne me reste plus qu'à vous parler du bonheur qu'il me promet qui « sera sans doute parfait puisque j'ai trouvé dans mon époux toutes les « qualités qui caractérisent l'honnête homme. Je suis persuadée que je serai « infiniment heureuse avec lui ; sa sensibilité, son attachement pour ses « parents, celui qu'il ressent déjà pour vous, tout me garantit la bonté de « son cœur et la durée de ses sentiments pour moi » (Lettre à M' Lenormand, 19 novembre 1797, 29 brumaire an VI).

(2) « Je vous engage à ne négliger aucun des moyens de la distraire des « noires idées dont elle se charge l'imagination ; elle aime bien, il l'aut donc « éloigner d'elle toute idée des dangers que je puis courir, la rassurer fjuand « le retard des postes serait dans le cas de lui faire croire à des événements « malheureux ; c'est je vous assure ainsi qu'il faut se conduire avec elle, depuis « que je l'ai quittée, elle s'est plusieurs lois rendue très malade et l'aurait été « davantage si ma grande exactitude, si mon attention scrupuleuse à lui « écrire souvent ne l'eut mise dans le cas de recevoir des lettres qui la rassu- « raient, mais elle ne se rassure qu'un peu et s'imagine toujours que dans « l'intervalle qui s'est écoulé, il peut mètre arrivé qutdque chose de fâcheux. « Je gémis je vous l'assure de la voir dans un paieil état de sensibilité dans « laquelle je suis de la rassurer assés tôt. Elle devrait se faire un peu à moins « d'inquiétudes... » (Lettre de Sigisbert Ilugo à Marie-Joseph Trébuchet, 2 juin 1800, 13 prairial an VIII, Memmingen, Souabe).

talent pas sûrs ( 1) . La guerre civile n'était pas complètement terminée et les voleurs de grand chemin pour exercer plus facilement leur métier empruntaient souvent le masque du chouan ou du bleu. Marie-Joseph Trébucliet, son jeune frère, fut donc chargé, malgré son jeune âge, de conduire Sophie à Paris (2).

« La future vint à Paris... nous dit Victor Hugo, sans ses « sœurs qui à force de dévotion venaient de se faire « ursulines (3). » E. Biré a remis un peu les choses au point ( 4 ) . Sophie n'avait qu'une sœur ursuline, Madeleine, et, il est vrai, une tante. Rose Lenormand-Dubuisson. Il y avait de plus assez longtemps qu'elles étaient entrées toutes les deux en religion, mais la Révolution les avait chassées de leur couvent. Sans asil^ sans gi*ands moyens d'existence, elles étaient incapables à cette époque de se payer un voyage aussi coûteux que celui de Paris. L'auraient-elles pu qu'elles ne l'auraient probablement pas fait. Elles savaient à n'en point douter que l'union projetée ne recevrait point les bénédictions de cette religion qu'elles continuaient à pratiquer dans leur retraite mais que dans leur famille on avait persécutée. Quelles étaient d'ailleurs leurs relations avec Sophie et Me Lenormand-Dubuisson ? Avaient -elles pu oublier, malgré leurs liens de pai'enté, la conduite qu'avait tenue les années précédentes M^ Lenormand-Dubuisson. Elles se rappelaient sans doute qu'il avait signé au tribunal révolutionnaire la condamnation à mort de la mère Berthclot, leur sœur en religion ( l^r mars 1794) et la con-

(1) Marie-Joseph Trébuchet en fît lui-même rexpérience puisqu'à son retour de Paris on lui vola sa malle et tout ce qu'elle contenait.

(2) Il était né à Nantes, le 1" décembre 1778. Son grand-père Lenorniand, après la mort de sa mère et le départ de son père pour le lointain voyage d'où il ne devait jamais revenir, l'avait pris chez lui et gardé près de lui. Pendant la Révolution il occupa un petit poste à l'hôpital des Ursules, comme le prouve une lettre inédite adressée à M' Lenormand par le Directeur générai des hôpitaux militaires (Brumaire 1793, 4» jour de la décade du 2" mois, an II de la république une et indivisible). Il ne put y rester car la loi s'y opposait et il fut remplacé par un père de famille. Plus tard il fut employé aux hôpitaux de Port-Brieuc (Saint-Brieuc).

(3) Victor Hugo raconté, I, 14.

(4) E. BiRÉ, Victor Hugo avant 1830, p. 37.

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damnation à une longue détention de onze ursulines (12 mai 1791). Peut-être avaient-elles été elles-mêmes en butte à ses persécutions ( 1 ) .

Aucun membre de la famille n'accompagna donc Sophie et M.-J. Trébuchet à Paris: il est vrai qu'ils étaient sûrs d'y trouver des amis, entre autres Boulay-Patj', membre des Cinq -cents (2). Sophie et son frère arrivèrent probablement dans la capitale au commencement de novembre 1797 puisque le mercredi 15 novembre (25 brumaire an VI) le contrat réglant les conditions civiles du mariage de Sigisbert et de Sophie fut passé devant M^ Cabal, notaire à Pai'is ( 3 ) .

Victor Hugo nous a raconté à sa manière le mariage de son père et de sa mère. « Les deux jeunes gens se ma- < rièrent civilement à l'hôtel -de-ville même. Il n'y eut « pas de mariage religieux. Les églises étaient fermées ' dans ce moment, les prêtres enfuis ou cachés, les « jeunes gens ne se donnèrent pas la peine d'en trouver « un. La mariée tenait médiocrement à la bénédiction « du curé, et le tnarié n'y tenait pas du tout (4). » Victor Hugo accumule les raisons qui pourraient expliquer le mariage civil de ses parents. Mais que nous importe la fermeture des églises, la fuite des prêtres, la difficulté d'en trouver un. Il n'avait qu'à nous dire tout simplement que son père et sa mère n'en avaient point cherché car ni l'un ni l'autre probablement n'y pensèrent. Ils

(1) Malgré rpxagération manifeste qu'elle renferme nous ne pouvons oublier certaine phrase du mémoire justificatif de Lenormand : « Il a tellement été « ennemi de ceux qui se sont refusé de se soumettre aux lois de la Répu- « blique qu'il a chassé de sa maison deux de ses fîlle et petite-fille ex-reli- « gieuses et leur refusant tout espèce de secours, ne voulant pas faire le « le serment qui leur est prescrit. »

(2) Il était lié avec Lenormand et il devint un ami et un protecteur pour Sigisbert Hugo. 11 ne faut pas oublier non plus la famille Deiair dont une partie habitait Nantes et l'autre Paris. Il existait entre les Trébuchet et les Deiair une intimité presque familiale comme nous le prouve la correspondance de Sigisbert Hugo.

(3) Louis Belton : Victor Hugo et son père le ginéral Hugo à Blois. Mémoires de la société des sciences et lettres de Loir-et-Cher, t. XVI, livre \, p. 19, 31 mars 1902, Blois, Migault, 1902.

(4) Victor Hugo raconté, l, 14.

vivaient à une époque où leurs amis, leurs connaissances, leurs parents, s'ils avaient jadis pratiqué la religion catliolique, ne la pratiquaient plus, où les époux souvent se contentaient de la bénédiction de l'officier municipal. Elevée par M"'<" Robin et son grand-père Lenormand, en contact avec des prêtres qui d'abord avaient prêté serment, puis renoncé à leur sacerdoce, Sophie devait avoir peu d'estime pour un sacrement sans grande valeur à ses yeux : Sigisbert de son côté avait appris à l'école de l'armée révolutionnaire en Vendée et en Bretagne à tnépriser les rites d'une religion à l'abolissement de laquelle il avait travaillé.

Le mariage civil accompli et les époux Hugo établis à Paris, Marie -Joseph qui avait accompagné sa sœur, repartit pour Nantes dans les premiers jours de l'année 1797. Notre intention n'est pas de raconter ici par le menu les incidents de la vie journalière de Sigisbert Hugo et de Sophie. Nous n'en voulons retenir que les pages principales, celles qui ont quelque intérêt pour l'objet qui nous occupe. En faisant d'ailleurs le portrait de Sigisbert et de Sophie nous en avons déjà marqué les points les plus importants.

Un an après leur mariage, le 15 novembre 1798, leur premier enfant Abel naquit à Paris, mais de baptême il ne fut point question. Il fallut un voyage de Sophie à Nancy, 18 mois plus tard, pour que sur les instances pix)bablement de la grand'mère de l'enfant, Marguerite Michaud, il fut baptisé par Pagnard, curé constitutionnel de Saint-Epvre (1), le 20 Juillet 1800. Deux mois après naissait Eugène (16 septembre 1800 . Fut-il baptisé? Nous n'en avons aucune preuve. Victor vint au monde à son tour, le 26 février 1802, à Besançon. M. Biré avait cru que Victor avait été baptisé ; ses recherches cependant avaient été infructueuses à Besançon. Depuis, d'autres recherches ont été faites : des

(l) E. BiRÉ, Victor Hufjo arant 1830, p. 43.

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articles ont été publiés pour élucider cette grave question ( 1 ) . Victor Hugo Ta tranchée dans sa Correspondance. Il n'a point été baptisé à Besançon ; l'at-il été ailleurs ? La réponse est moins facile à faire. Au moment de son mariage il .s'est adressé à .son père (2) et lui a réclamé son extrait de baptême nécessaire pour l'église. Ne connaissant personne à Besançon il ne sait comment s'y prendre pour obtenir ce papier et son acte de naissance. Nous n'avons malheureusement pas la réponse du général qui certainement éclairerait un peu la question. Nous pouvons cependant la supposer d'après la lettre que Victor lui écrivit le 13 septembre 1822(3). « Si je n'ai pas été baptisé à Besançon, dit Victor, je suis néanmoins sûr de l'avoir été ». L'affirmation n'est appuyée d'aucune preuve. Victor Hugo n'a point été baptisé à Besançon, le général a dû l'affirmer. De plus il a Tair d'ignorer l'existence du fait lui-même, puisque Victor est obligé de dire qu'il est sûr de l'avoir été. Est-ce à Marseille où ses parents l'avaient emmené peu de temps après sa naissance? est-ce à l'île d'Elbe? est-ce en Italie? Nous serions heureux que Victor nous donnât quelque raison pour étayer son affirmation. Est-il certain de son baptême, on n'ose le croire quand on le voit ajouter aussitôt : '; Tu sais combien il serait fâcheux de recommencer cette cérémonie à mon âge ». On peut se demander si vraiment il a été baptisé. Il est difficile évidemment de faire des recherches dans toute l'Italie alors qu'on ignore les lieux où il a résidé. M. de Lamennais, son illustre ami, lui a suggéré un moyen de se tirer d'affaire. Victor Hugo attesta qu'il avait été baptisé en pays étranger (en Italie), le général joignit son affirmation à la sienne, et cela fut suffisant pour les formalités religieuses. On n'était pas trop difficile alors, après la révolution, qui avait tout bouleversé, et Lamennais, confiant en la parole

{l) Le christianisme de Victor Hugo : articles de M. E. PEnRi.\. Revue du Clergé français. I. XXXI. p. .512-516, 1" août 19^2 et de M. E. Mangenot, Revue du Clergé français, t. XXXIII, p. 2\2--2\i. 15 décembre 1902.

(2) Correspondance 1815-1835, p. 171, lettre du 31 août 1822.

(3) Correspondance 1815-1835, p. 172.

de Victor, lui a donné un conseil que d'aucuns trouveraient peut-être amical, mais peu théologique.

L'absence de baptême chez Victor Hugo expliquerait, pour qui croit aux enseignements de l'Eglise et aux grâces que confère ce sacrement ( 1 ) , ce que l'on est convenu d'appeler ses évolutions religieuses et le peu de stabilité de sa foi s'il en a possédé quelque parcelle.

Nous ne suivrons pas Victor Hugo à Marseille, en Corse, à l'île d'Elbe. On a écrit sur son séjour dans cette île quelques pages qui nous semblent bien hasardées ( 2 ) . Victor Hugo avait à ce moment tout au plus trois ans, quelles impressions à cet âge a-t~il pu recueillir ! Après un court séjour de deux ans en France et une apparition à l'école de la rue du Mont-Blanc, où il a dû se contenter d'apprendre l'alphabet, il repart pour l'Italie en octobre 1807. Il y reste à peine un an puisqu'il en revient en juin 1808. Il n'a que six ans. Plus tard il racontera en poète son itinéraire, citera volontiers le nom des villes qu'il a traversées ou habitées, mais il était bien jeune pour avoir conservé quelque souvenir de ce voyage un peu précipité. C'est le moment où les mères chrétiennes s'attachent à déposer des germes religieux dans l'âme de leurs enfants ; elles sont tout heureuses de les voir, imitant leurs gestes pieux, ébaucher un signe de croix, joindre les mains, invoquer en balbutiant Dieu et la Vierge. Sophie n'a pas ce souci. Elle quitte l'île d'Elbe pour revenir en France solliciter des protections pour son mari. Plus tard, en Italie, elle a déjà comme épouse des inquiétudes sur la fidélité de son époux et elle doit mettre tous ses soins

(1) Parfois en pays de mission des enfants en danger de mort sont baptisés sans que la famille soit prévenue de cette cérémonie. S'ils reviennent à la vie, ils ignorent pendant toute leur existence qu'ils ont reçu le sacrement de Baptême. Les missionnaires ont toujours remarqué que ces enfants devenus hommes ont une vie morale bien supérieure à celle de leurs parents et amis. Alors que leurs voisins sont enclins par exemple à des vices contre nature, ces chrétiens inconscients s'abstiennt;nt complètement de ces pratiques dégradantes. Evidemment notre intention n'est point de comparer ici Victor Hugo à ces gauvages à peine civilisés, mais Victor Hugo non baptisé n'a point eu pour défendre sa foi les secours spirituels qu'aurait eus Victor Hugo baptisé.

{'2) FoREsi Mario : Vittore Hugo ail' isola d'Elba, Firenze, Salvalore Landi, 1889, in-i2.

à garder pour elle un cœur qu'une « aventurière > voulait

iéjà accaparer. Pouvait-elle d'ailleurs agir eu mère chrétienne celle qui en fondant un foyer avait oublié de demander la bénédiction du Christ? Son éducatiou chez Mme Robin et chez M^ Lenoi-mant-Dubuisson ne la portait point vers des pratiques religieuses qu'à l'époque on traitait volontiers de simagrées.

Quand en 1811 ou en 1812 elle emmène ses enfants en Espagne elle semble plus occupée de robes d'apparat (1), que de l'éducation religieuse de ses fils. Victor a conservé le souvenir d'une Vierge dont le cœur était percé de sept flèches, sj^mbole des sept douleurs ( 2 ) , mais cette Vierge avait été laissée, dans la chambre qu'il habitait, par le prince Masserano. Il la reverra plus tard « avec lincroj-able précision de mémoire qu'il a dans le^ yeux comme dans l'esprit ». Mais il reverra encore avec plus de précision peut-être, « les soies flambées, « les satins pailletés et toutes ces dentelles espagnoles « d'une épaisseur si souple... les robes à queue de sa « mère... et les habits brodés de son père... » Tout cela frappe son regard d'enfant mais rien, semble-t-il, n'a touché son cœur, rien des trésors religieux de l'Espagne, rien surtout de la foi démonstrative de ce peuple un peu exubérant. Il n'a souvenir à propos des prêtres que des prières faites par eux en chaire à la comète de 1811. Qu'il y eut à ce propos quelques superstitions chez le peuple espagnol, nous y consentons volontiers, mais le clergé espagnol n'avait pas l'ignorance et la bêtise que lui prête Victor Hugo. Il ne voyait point dans l'apparition de cette comète, il ne faisait point voir aux paysans la Vierge ramenant Ferdinand VII par la main (3).

Sigisbert, toujours amoureux de l'étude pour lui-même et pour les siens, mit ses deux fils au collège des Nobles. 11 ne voulait pas de cette « vie d'oiseaux » que Sophie

(1) Victoi' Hugo raconté, t. I, pp. 137, 138.

(2) Victor Iluyo raconté, t. I, p. 13o.

(3) Victor Hugo raconté, (. I, p. 140.

90 CHAPITRE m

leur aurait volontiers laissé mener. Quelle éducation reçut Victor Hugo dans ce grand et froid collège habité par deux moines et quelques élèves ? Nous n'avons pour nous renseigner que le récit de Victor Hugo lui-même et volontiers nous dirions qu'il est sujet à caution car l'époque où il a été composé, le ton plus ou moins moqueur nous portent à la défiance. Le général était trop occupé par ses fonctions pour veiller sur ses enfants : il les plaça au collège, laissant à Sophie le soin de régler les détails, et d'entrer en rapport avec les moines qui le dirigeaient. Sophie, au dire de Victor, continua à se montrer royaliste malgré son mari et voltairienne malgré son père. Nous savons déjà ce qu'il faut penser de cette affirmation. Nous inclinerions davantage à croire Victor quand il prétend « qu'elle avait sa croyance à elle, prise moitié dans la « religion, moitié dans la philosophie. Elle voulait que « ses fils eussent aussi leur religion, telle que la leur fe- « raient la vie et la pensée. Elle aimait mieux les con- « fier à la conscience qu'au catéchisme ( 1 ) . » Mais est-ce de sa part faire preuve d'une grande loyauté de conscience d'affirmer que ses fils étaient protestants afin de les empêcher de servir la messe. En agissant ainsi elle leur donnait plutôt l'exemple de la duplicité et du mensonge. Ne nous étonnons pas qu'elle leur défendit aussi tout acte de religion. Ils étaient passifs, assistant de corps à la messe, se levant quand les autres se levaient, mais ne faisant aucun simulacre et ne répondant pas aux prières. Ils n'allaient pas à confesse et ne communiaient pas. Il est vrai que seul Eugène avait alors l'âge de communier, et que Victor, il aurait pu ajouter ceci dans son récit, n'eut qu'à ce moment ses dix ans et qu'on ne songea pas puisqu'il était prolestant à lui faire faire sa première cofmmunion. Leur protestantisme leur interdisait aussi de dire leur Benedicite et d'imiter les espagnols en faisant de nombreux signes de croix.

Victor, par amour de l'antithèse, nous a donné deux

(1) Victor Hufjo raconté. I. \, p. 145.

portraits curieux des moines qui présidèrent alors à son éducation, Dom Bazile et Dom Manuel. Ne nous y attardons pas, car les souvenirs de Victor Hugo ont certainement subi l'influence de l'époque où Victor Hugo raconté a. été composé. Une simple réflexion cependant : Victor Hugo a vu surtout le côté extérieur, le portrait physique de ses maîtres, de ses condisciples ou des serviteurs du collège des nobles. H a mis en eux les sentiments qui lui convenaient pour donner à son lecteur une idée un peu noire de « cette sombre éducation cléricale ». H a cherché évidemment le côté qui prêtait à la moquerie, comme il a tourné en dérision la dévotion des madrilènes pour saint Isidore. La San Isidro lui permet de faire une lourde plaisanterie sur l'enfer où il y a du feu et sur le purgatoire où il y a de l'eau ( 1 ) .

Après avoir quitté l'Espagne, au commencement de 1812, ^jmc fiugo ramena ses fils à Paris aux Feuillantines où déjà de 1808 à 1811 elle avait séjourné. Pour simplifier létude que nous faisons de l'éducation de Victor Hugo et de la formation de ses idées religieuses, nous ne séparerons point ces deux séjours pour ne pas distraire l'attention du lecteur par des redites continuelles.

M. Dupuy nous parlant des Feuillantines s'exprime ainsi : « Certainement, les impressions reçues pendant « l'enfance dans ce séjour plein de charme et plein de « mystère ont contribué à former la nature poétique de « Victor Hugo(2). » Le poète l'avait reconnu lui-même: « Cette maison des Feuillantines est aujourd'hui son cher « et religieux souvenir. Elle lui apparaît couverte d'une « sorte d'ombre sauvage. C'est là qu'au milieu des rayons « et des roses se faisait en lui la mystérieuse ouverture « de resprit(3). » L'œuvre de Victor Hugo nous prouve en effet que les Feuillantines furent l'une des sources fé-

(1) Victor Ilufjo raconté, t. I. p. 153.

(2) Ernest Dupuy : La Jeunesse des Romantiques : I Souvenirs d'enfance, pp. 3-7.

r3) Victor Hugo: Actes et Paroles: Avant l'exil, pp. 11-12 (Le droit et la toi).

condes où son génie naissant a puisé. Mais la religion, dans ces lieux consacrés, a-t-elle parlé à son cœur, at-elle mis une empreinte sur cette âme encore vierge, on n'ose l'affirmer. Peut-être le goût que Victor Hugo a toujours montré pour les vieilles ruines, les antiques cathédrales, vient-il de cette époque reculée mais il n'a pas dû comprendre les souvenirs religieux qu'évoquaient ces vieux murs.

L'histoire de ce couvent aurait été pourtant intéressante à narrer et l'auteur de Quatre vingt treize aurait pu y trouver matière à quelques belles amplifications. Il semble que Victor Hugo ne s'est jamais demandé quelle vie de renoncement, d'immolation et de charité y avaient mené les religieuses, quelle tragédie s'était déroulée en 1793 dans cet enclos où il avait promené son enfance. Pendant un siècle et demi pourtant les fleurs du ciel avaient poussé entre ces vieilles murailles couvertes de lierre et la prière s'était élevée vers Dieu dans cette chapelle fréquentée maintenant par les oiseaux et les enfants.

Attirées par Anne d'Autriche, les Feuillantines s'étaient établies en 1622, rue du Faubourg St-Jacques. Leur enclos au moment de la révolution avait 146 toises sur 20 et la communauté dirigée par les Feuillants de la rue d'Enfer se composait de 40 religieuses ( 1 ) . Sœur Marie Barbe Lormier de St-Basile était, au 3 octobre 1791, leur supérieure ( 2 ) . La tourmente les dispersa, que devinrentelles ? Nul ne s'est occupé de leur sort, Victor Hugo moins que tout autre. Leur maison, propriété nationale, fut vendue, elle passa de mains en mains et, en 1808, M'"^ Hugo put la louer.

Dans les Odes et Ballades (3), Victor Hugo a raconté tous les événements qui ont marqué ses jeunes années, ses voyages avec sa mère à l'île d'Elbe, puis en Italie, en Espagne. Il n'a pas un mot pour les vieilles murailles qui

(1) ExpiLLY : Dictionnaire, t. V, p. 512.

(2) TuETEY : Répertoit^e général des sources manuscrites de l'Histoire de Paris pendant la /{évolution française, t. VII, p. 73.

(3) Odes et Ballades, Mon enfance, livre V, ode IX.

l'enfance de VICTOH HUGO 93

nprès sa course en Italie l'ont abrité quelque temps et l'ont reçu de nouveau à son retour d'Espagne.

Les souvenirs germaient dans son âme échauffée, mais il n'avait probablement que

... des rêves de guerre dans son âme inquiète.

En mars 1837(1), au moment de la mort de son frère Eugène, le passé aux Feuillantines se dresse soudain devant lui. Sa douleur pour le frère disparu s'épanche en des vers où se montre une véritable émotion. Il se rappelle aussi son enfance aux Feuillantines. Que va-l-il raconter ;' Nous dira-t-il les pensées qui se pressaient alors dans sa tête. A-t-il revu les anciens habitants de ce vieux couvent ? Ensemble les trois frères écoutaient-ils les voix du passé, les échos confiés jadis à ces murs qui auraient dû parler à leur âme. Il nous dit ses jeux, les gronderiez mais aussi les baisers de sa mère, son sommeil paisible dans le lit fraternel ; nous assistons même à son petit déjeuner, nous le suivons cueillant des gerbes de fleurs « le front épanoui... l'œil de joie enflammé... »

... le vieux monastère Pour nous voir rayonner ouvrait avec mystère Son doux regard dormant...

Le vieux monastère dormait, il n'a point parlé de religion à l'âme du poète ou plutôt, s'il a parlé, Victor Mugo n'a rien entendu.

Sa femme et lui écriront plus tard les souvenirs de leurs jeunes années(2). Avec eux nous revoyons le grand jardin un peu abandonné, l'allée de marronniers, la balançoire, le puisard à sec, la brouette où l'on mettait Mlle Adèle. On y voit aussi un reste de chapelle, un fragment d'autel et une pièce qui avait été jadis une sacristie,

{i) Les Voix Intérieures. A Eugène, Vicomte H.

(2) Victor Hugo raconté, VII. Aux Feuillantines, p. 43. Le Retour, pp. Id'MOI.

94 CHAPITRE m

mais en dehors de là nuls sont les souvenirs religieux.

Le volume Actes et Paroles est moins sobre de détails. Aussi la reconstitution des Feuillantines est-elle plus facile et en saisissons-nous toute la physionomie. « De « grands arbres cachaient une ancienne chapelle à demi- « ruinée. Il était défendu aux enfants d'aller jusqu'à cette « chapelle. Plus loin on voit sur les murs « des ves- « tiges de reposoir, des niches de madones, des restes de « croix », plus loin encore de vastes chambres d'ab- « baye, des décombres de monastère, des voûtes de cloî- « tre démantelé. » Victor Hugo, malgré la défense s'aventurait parfois jusqu'au bailler farouche du fond du jardin. « Rien n'y parlait que les nids, rien n'y vivait que les « arbres et je considérais à travers les branches la vieille « chapelle dont les vitres défoncées laissaient voir la « muraille intérieure bizarrement incrustée de coquillages « marins. Les oiseaux enti'aient et sortaient par les fenê- « très. Ils étaient là chez eux. Dieu et les oiseaux, cela « va ensemble ( 1 ) . »

Nous savons que dans cette chapelle il y avait un autel, et derrière cet autel La Horie avait un lit de camp.

Victor Hugo, on le voit, a parfaitement observé les lieux et sa mémoire fidèle lui représente après de longues années le décor charmant « de l'humble oasis » et il est heureux de le regarder avec « l'œil profond du souvenir. » En 1838, il visitera les bords du Rhin. Il contemplera le passé « dans les monuments qui meurent » avec « son instinct d'antiquaire et son instinct de songeur ». Sur son chemin il a rencontré les Romains, les César. Charlemagne, Napoléon, et parfois sa pensée en méditant sur les ruines s'est faite plus ou moins religieuse. Elle a

(i) Actes et paroles, l, pp. 11, 12, 14. 16. Pour connaître la véritable histoire du monastère des Feuillantines il faut lire le Journal d'une religieuse de ce monastère publié d'après le mariuscrit original par F. H. Mabille: Les Feuillantines, 1622-1792, Paris, H. Champion, 1902. in-8, 42 p. Ce volume renferme des pages curieuses : on y trouve une nomenclature dos reliques conservées dans ce monastère, entre autres un morceau du rocher sur lequel, à Patmos, S. Jean composa son Apocalypse (p. 40). Faut-il s"étonner après cela de l'amour de Victor Hugo pour le prophète de l'Apocalypse !

l'enfance de VICTOR HUGO 95

compris les grandes leçons données par la Providence. Les ombres du passé se sont dressées devant le poète et lui ont dit: Le doigt de Dieu est là. Aux Feuillantines, son imagination n'a pas été saisie : en fouillant son âme, en lisant du moins ce qu'il nous a permis d'y voir, nous chercherons en vain une trace religieuse déposée en lui par le vieux couvent. Il n'a point aperçu les blanches théories des Feuillanline^s se glissant dans la nuit le long des murs du cloître pour gagner la chapelle et y chanter les louanges de Dieu.

Il est cependant un fait curieux. Victor Hugo a toujours aimé les légendes, le merveilleux fantastique, où se meut et sagite une variété infinie de « figures surnaturelles et charmantes » ou « de formes hideuses et d'effrayants fantômes ( 1 ) . » Il s'est amusé à faire défiler devant nous tous ces êtres imaginaires qui jadis ont peuplé les bords du Rhin. Mais il semble ou plutôt il est certain que c'est aux Feuillantines, oii ne lui sont jamais apparues les ombres des religieuses, que le monde extranaturel s'est révélé à Victor Hugo. A la fin d'un long chapitre du Rhin « La Souris ( 2 ) il voit quelque chose d'étrange remuer près de lui, « un grand lézard d'une forme extraordinaire... ' noir comme de l'encre et traversé de la tête à la iqueue c par deux raies d'un jaune d'or... c'est l'habitant mysté- « rieux et solitaire de cette ruine, la bête-génie, l'animal -< à la fois réel et fabuleux — une salamandre — qui me <' regardait avec douceur en rentrant dans son trou. »

Cette salamandre, nous la connaissions déjà, c'est lej sourd du puisard des Feuillantines ( 3), « ce monstre fa- " buleux... noir, velu, visqueux, rampant, tantôt lent, tan- * tôt rapide, qui ne crie pas mais qui regarde, et < qui est si terrible que personne ne l'a jamais vu. » Les deux frères, Abel et Victor, au retour de l'école, couraient au puisard et « ils étaient désappointés lors-

(i) Le Rhin. t. I. p. iO.Ï.

(2) Le Rhin, t. I. ch. XV, p. 221-231.

(3) Victor Hugo raconté, t. I, p. 44.

9ft CHAPITRE III

« qu'après une heure de recherche acharnée ils n'a- « vaient pas trouvé cette bête qu'ils savaient ne pas « exister(l). »

A côté des animaux fantastiques il y a les fées. Elles fourmillent dans son œuvre. A côté de la petite fée de la Wisper qui met dans le sac du géant tous les barbiers de Bacharach( 2), il y a la fée Ave qui invente l'art de faire du drap pour vêtir son amant (3). Ce sont les fées qui lui racontent les histoires des bons paladins ( 4 ) , qui font mugir l'air sous les arceaux des manoirs sauvages, en lui apportant le son du cor au fond des bois. Longtemps auparavant il avait déjà dit :

Que ce soit Urgèle ou Morgane J'aime, en un rêve sans effroi, Qu'une fée au corps diaphane, Ainsi qu'une fleur qui se fane Vienne pencher son front snr moi, (5)

Mais dès son enfance il pensait aux fées ou du moins il nous raconte qu'elles venaient l'entretenir et lui inspirer ses premiers vers :

Mes souvenirs germaient dans mon âme échauffée ; J'allais, chantant des vers d'une voix étouffée; Et ma mère, en secret observant tous mes pas, Pleurait et souriait, disant : C'est une fée Qui lui parle et qu'on ne voit pas ! (6)

Les légendes avec les fées ont bercé son sommeil. Il nous

(1) Faut-il voir dans cette histoire du sourd des Feuillantines une influence de Sophie ? Nous serions porté à le croire. Dans tous les pays probablement on raconte des légendes sur ce « monstre fabuleux » mais les vieilles grand'mères du pays nantais ne tarissent pas quand elles sont lancées sur ce chapitre et elles effrayent très volontiers les petits enfants du récit des méfaits de cet animal. Elles cherchent ainsi à les éloigner des puits et des mares, danger continuel pour l'imprévoyance enfantine. Sophie à St-Fiacre, à Gouiaine, à Auverney ou à Chàteaubriant avait dû entendre souvent de semblables contes qu'aux Feuillantines elle avait répétés à ses enfants.

42) Rhin. I, p. 246-247.

(3) Rhin, 1. p. 267.

(4) Rhin, l, p. 436.

(5) Odes et Ballades, Une fée. (1824), p. 435-437.

(6) Odes et Ballades. Ode IX, Mon Enfance (1823). p. 370.

l'enfance de VICTOR HUGO 97

a raconté, et ses biographes après lui ( 1 ) la légende de la Mâuscthurm. Elle se rapporte à cette époque de sa vie. C'est aux Feuillantines qu'il a vu pour la première fois « cette vieille tour isolée, moisie, délabrée » que sa bonne allemande ne nommait qu'en se signant. La Mâusethurm a toujours été une vision familière à son esprit ; avant de s'endormir il regardait toujours ce tableau. La nuit, il le revoj'ait dans ses rêves. N'est-ce point de là qu'est venu chez lui cet attrait qu'il a toujours manifesté pour les légendes, pour tout ce qui touche l'histoire mais n'est point l'histoire, pour tout ce qui approche de la religion, mais n'est point la religion. Si au commencement des Misérables^ Mgr Bienvenu est un évêque charitable, la charité n'est point la vertu maîtresse des prêtres dont il nous a donné le portrait. Il semble que pour les peindre son pinceau est allé emprunter plus d'un trait à l'archevêque de Mayence, abbé de Fulde, dont la main s'ouvrait plutôt pour bénir que pour donner. « Il n'y a pas d'hom- « me, nous a-t-il dit ( 2 ) , qui n'ait ses fantômes, comme « il n'y a pas d'homme qui n'ait ses chimères. » L'âme d'Hatto revient souvent là-bas au milieu du fleuve dans la tour ruinée de Mâusethurm. « C'est une étrange vapeur rougeâtre qui ressemble à la fumée d'une fournaise ( 3 ) . » Lui aussi, il a eu comme la vieille tour son fantôme qui dès son enfance l'a hanté et qui, toute sa vie, lui dictait les pages qu'il écrivait contre les prêtres et la dureté de leur cœur.

Le manque de charité n'était pourtant ni le trait caractéristique ni le défaut principal des prêtres quMl avait connus. Le premier qu'il rencontra, à cette époque justement, d'après lui fut l'ex-abbé Larivière. En 1808, en effet, Victor Hugo commença ses études dans une école de la rue Saint -Jacques « où un brave homme et une brave femme enseignaient aux fils d'ouvriers la lecture, l'écriture

{l) Rhin, I, 318 et G. Simon, L'enfance de Victor Hugo, p. 18-22.

(2) Rhin, I, 322.

(3) Rhin, l, 320.

et un peu d'arithknétique ( 1 ) . » Le père Larivière était un ancien Oratorien, un défroqué ( 2 ) qui avait épousé sa servante. Quel fut l'enseignement du père Larivière et quelle influence exerça -t -il sur Victor Hugo? Le père Larivière pouvait-il enseigner à ses élèves la religion et la morale ? Nous n'en savons rien, car pendant la Terreur il avait peut être oublié plus d'un dogme. L'évangile servait parfois de thème pour des dictées faites par la mère Larivière, mais l'enfant qui l'écoutait cherchait surtout et il réussissait à éviter les fautes d'orthographe et il devait puiser bien peu aux sublimes vérités dont ce petit livre est la source abondante ( 3 ) . Le père Larivière « tout tremblant de 93 » avait courbé sa tête et sa conscience devant la persécution, « il était indulgent ». Si plus tard Victor Hugo lui montre de la reconnaissance, s'il l'appelle « digne vieillard », s'il prononce son nom avec respect, nous nous inclinons devant des sentiments que nous approuvons volontiers, mais le poète agit-il ainsi au souvenir des hautes leçons de morale ou de religion données par son précepteur. Victor Hugo nous fournit lui-même un argument péremptoire contre l'affirmative. Si Larivière avait été prêtre et si ses conseils avaient produit tous leurs fruits, Victor Hugo aurait eu une âme difforme comme Torquemada ou une intelligence inintelligente comme Joseph de Maistre(4).

Larivière fut-il l'ébauche qui servit à peindre Cimourdain de Quatre-vingt-treize et Victor Hugo fut-il Cauvain ?

(1) Victor Hugo raconté, I, p. 43.

(2) Larivière n'a jamais été prêtre. Il était un auxiliaire revêtu d'une soutane mais n'entra jamais dans les Ordres.

(3) Faut-il attacher une grande importance à la Bible que ses frères et lui trouvèrent aux Feuillantines sur le haut d'une armoire (Les Contemplations, t. II, Aux Feuillantines, p. 119-120). Nous ne pouvons croire à une influence quelconque de ce livre sur lui à ce moment du moins. 11 a écrit ces vers en août 1855, à Marine Terrace et il a, semble-t-il, antidaté ses sentiments et sa science. Le livre est noir, et il sent une odeur d'encensoir (la rime est bien pour quelque chose dans le choix de ces deux mots). La Bible, pleine d'estampes, qu'il feuillette avec ses frères, contient l'histoire de Joseph, celle de Ruth -et Booz, et celle aussi du bon Samaritain. Nous avions toujours cru que cette parabole appartenait à l'Evangile et non à la Bible !

(4) Actes et Paroles, I, 13.

l'enfance de VICTOR HUGO 99

Ce double parallèle a pu flatter le poète: Cimourdain, comme Larivièro, nous parlons ici d'après Victor Hugo, avait été prêtre, leurs élèves devenus Jacobins portaient tous deux des titres de noblesse — titres récents il est vrai chez Victor Hugo. — Mais à tout prendre Larivière fut un crayon bien pale de Cimourdain et le pauvre Oratorien qui faisait des vers ( 1 ) n'avait ni l'éloquence ni les apparences de vertu que le poète a donné au grand ré^'olutionnaire.

En résumé, quand Victor Hugo nous dépeint le cloître des Feuillantines, c'est la nature qu'avec J.-J. Rousseau et Bernardin de St-Pierre il décrit, qu'il chante et qu'il aime, c'est aussi la poésie des ruines qu'il recherche après Chateaubriand. H ne pense pas, comme Werther, à la grandeur et à la misère de l'homme, son âme ne se perd pas dans de tristes rêveries, comme René, au sein de la nature sauvage. Seul le côté pittoresque des choses lui apparaît, mais il n'en voit pas le côté profond, mélancolique et religieux ; il y a avant tout chez lui une préoccupation d'artiste qui nous voile ses impressions d'enfant s'il en a vraiment éprouvé. Le merveilleux extranaturel, les légendes, les histoires de fées sont empruntés au Mo3'en-Age, peut-être même à Voltaire et à la Henriade. Toutes les attaques contre la religion ne sont pas l'expression de sentiments qu'il ne pouvait encore avoir à cette époque. Elles n'appartiennent pas à son âme d'enfant mais sont le résultat d'une évolution qui se produira plus tard en lui.

Quand on parle des Feuillantines on ne doit pas oublier le général La Horie dont Victor Hugo a fait mention à plusieurs reprises. Nous savons qu'en 1802 La Horie accepta d'être son parrain, mais un parrain civil car à Besançon il n'y eut pas de baptême.

Victor Hugo devait apprendre à le connaître dans d'autres circonstances, puisque pendant 18 mois, de 1809 à la fin de 1810, Lahorie vécut aux Feuillantines et que

(1) Victor Hugo raconté, t. I, p. 207.

'Gruvorsifâs"

BIBUOTHECA

pendant ce temps il donna des leçons aux fils Hugo.

Victor Hugo nous le présente d'une manière dramatique dans Actes et Paroles (1). La Horie nous apparaît comme un fantôme caché dans le silence et l'ombre des arbres du jardin des Feuillantines alors qu'au dehors se fait entendre une rumeur de triomphe et que la clarté d'une fête commandée par Napoléon monte « superbe, vermeille et vaguement sanglante. »

Lucotte, Drouet, Tilly s'entretiennent avec lui (2). La Horie, face sévère, œil profond, cheveux grisonnants, parle de Bonaparte, de cet homme qui était grand avant Brumaire. La Horie, pour revoir la France libre, donnerait sa vie. Oubliant, semble-t-il, ses interlocuteurs, il se tourne vers son petit filleul de 7 à 8 ans, il le regarde fixement et lui dit: Enfant, souviens-toi de ceci: avant tout la liberté. L'enfant a-t-il compris? En 1875, quand il compose Actes et Paroles il prétend avoir gardé le tressaillement qu'il éprouva quand la main de La Horie se posa sur sa petite épaule.

La chose me paraît bien douteuse : il y a certainement pas mal de pose dans toute cette mise en scène à côté d'un fonds de vérité.

D'autres depuis Victor Hugo ont écrit sur La Horie : on a publié des documents sur lui qui éclairent sa figure plus vigoureusement que « le reflet de la fête, le flamboiement de Paris illuminé, » dont nous parle Victor Hugo. Ce dernier ne s'est point trompé cependant sur les traits caractéristiques de La Horie. Riche, bien né, instruit, c'était un patriote ardent, un vaillant soldat. Une injuste colère du premier Consul brisa sa vie à 36 ans. Il mourut à 47, victime d'un ensemble de circonstances incroyables. Dévoué à ses amis, enthousiaste des idées de liberté, il est mort pour avoir sauvé la vie d'un homme dont il avait eu beaucoup à se plaindre et qui l'avait trahi.

La Horie, dans le séjour de 18 mois qu'il fit aux Feuil-

(1) Actes et Paroles, t. I, Avant l'exil. Le Dî'oit et la Loi, p. 16.

(2) Biré a prouvé toute l'invraisemblance de cette entrevue. {Victor Hugo avant 1830, p. 64-65). Nous ne nous y attarderons pas.

l'enfance de VICTOR HUGO 101

lantines^ eut-il une influence quelconque sur l'âme de Victor Hugo ?

Il a pu célébrer déviant son filleul l'amour de la liberté et de la Révolution car il fut l'un des plus sincères partisans des grands principes de 1789(1).

Victor Hugo aura donc raison plus tard dans Actes et Paroles de parler de l'amour que La Horie professait pour la liberté, car la conduite de ce soldai:, suivant les notes de l'un de ses chefs, était celle d'un bon républicain (2).

Mais à ce moment -là, Victor Hugo, âgé seulement de 7 ou 8 ans, a-t-il bien pu comprendre toute l'importance, toute la valeur des faits qu'il racontera plus tard quand il prétendra avoir appris près de son parrain la haine de la tyrannie et l'amour de la liberté ?

Nous croj'ons qu'il est plus dans la réalité des faits quand il présente La Horie partageant les jeux des enfants, levant de terre à bras tendus Victor, le jetant en l'air très haut et le recevant dans ses bras à la grande joie de l'enfant, ou encore, le soir, à table, le dîner fini, racontant des histoires ( 3 ) .

Tout ceci est un tableau plus naturel, plus vécu que les grandes phrases à la Phocion des Actes et Paroles. Naturelle aussi est la conduite de La Horie se faisant montrer les devoirs, les examinant, les approuvant ou les redressant, expliquant Tacite à Victor qui n'avait que 8 ans ou lisant pour se distraire de sa réclusion forcée Tacite et Polybe ( 4 ) .

Victor Hugo se souviendra plus tard ( 5 ) du formât du Tacite de La Horie, un in-octavo relié en parchemin, édition Herhan, et de la première ligne des Annales : « Urbem Romani a principio reges habaere. »

(1) Locis LE Barbier. Le général La Horie. 1766-1812. In-12, Paris. Dujarric, 1904, p. 2.

(2) LoDis LE Barbier, p. o.

(3) Victor Hugo raconté, t. I, p. 48-49.

(4) Victor Hugo raconté, t. L p. 49.

(o) Actes et Paroles, t. I, p. 21 et 22.

Victor avait une belle mémoire, on le sait, mais ce jour-là il dut l'aider en consultant l'édition de Tacite qu'il avait sous la main et que probablement il prêta, sans crainte de démenti, à La Horie.

Ces histoires, que La Horie racontait, ces corrections de devoirs furent toute l'influence du parrain sur le filleul, et entre eux il ne fut guère question de religion. La Horie, comme les généraux de la Révolution et de l'Empire, n'en avait cure et certainement il n'a jamais pensé aux devoirs que son titre de parrain pouvait lui imposer.

Tournons une page de l'enfance de Victor Hugo : son éducation, commencée aux Feuillantines, continuée au collège des nobles, puis encore aux Feuillantines, se termine à la pension Cordier et au collège Louis le Grand.

Sur cette période de la vie du poète Victor Hugo raconté s'étend longuement. Il nous parle, avec force détails, du thécâtre que Victor Hugo et ses amis avaient monté, des deux peuples les chiens et les veaux aux destinées desquels Eugène et Victor présidaient, de M'^^ Rosalie, la lingère de la pension. Il narre avec des fragments de pages empruntées aux Mémoires de son père, les deux sièges de Thionville, puis, avec ses propres souvenirs, les Cent Jours et la Restauration ; il crayonne les portraits de ses camarades de pension. Mais quand il s'agit d'ouvrir son âme, il est moins abondant ; nous avons peine à saisir ça et là quelques impressions positives qui nous permettent de suivre le travail qui s'opère nécessairement dans son esprit.

Nous savons que ses lectures sont variées et qu'elles sont loin d'être choisies. Sa mère, pour ne pas s'ennuj'er, envoyait ses fils essayer les livres de la boutique du bonhomme Roj'Ol. « Ils lurent ainsi Rousseau, Voltaire, Di- « derot ; ils lurent Faublas et d'autres romans de même « nature (1)... » Tout cela certes n'était point fait pour donner de la religion à leur âme. Aussi quand Victor va à St-Germain-des-Prés à la messe avec les autres élèves de

(1) Victor Hugo raconté, t. 1, p. 160-161.

la pension « il passe tout son temps à mininer des vers, « souvent fort peu ortliodoxes( 1 ) ... » et les spécimens qu'il nous en fournit nous prouvent qu'il dit vrai. II s'ennu3'ait ferme à la messe,

Le saint onic(ï est donc très salutaire C'est déjà l'enfer sur la terre (2).

Pouvait -il en être autrement : à la maison, sa mère était loin de désapprouver ces sentiments. Les maîtres, au collège, n'étaient point d'un avis différent. Cordier, le directeur de la pension, était un ancien prêtre, Maugras, le professeur de philosophie, qui lui aussi avait été dans les ordres ( 3 ) , était un matérialiste, et d'autre part un fei'vent disciple de Condillac dont il expliquait le traité des Sensations aux banquettes souvent vides. Il n'est donc pas étonnant que Victor Hugo n'ait pu obtenir malgré son imagination im prix de philosophie au concours général. La démonstration de l'existence de Dieu lui était peut-être assez difficile vu son éducation et les enseignements de ses maîtres ( 4 ) .

Il y a cependant, à cette époque, dans l'existence de Victor Hugo, une influence bien différente de celles que nous avons dû noter jusqu'ici. Le 10 Juillet 1816, ilécri-

(1) Victor Hugo raconté, t. I, p. 216.

(2) Victor Hugo raconté, t. II, p. 5.

(3) Pour MM. Cordier et Maugras, nous n'avons rien trouvé ni pour, ni contre les allégations de Victor Hugo.

(4) Nous avons retrouvé le programme proposé aux candidats :

« Après avoir indiqué très sommairement les principales preuves de l'exis- « tence de Dieu, les élèves feront voir qu'elles reposent sur un seul et même « principe qui est le principe de causalité ; ils énonceront avec toute la « rigueur et toute la précision possibles, ce principe dans lequel réside toute « la force de la démonstration. Ils examineront ensuite quelle est son origine, « s'il a été donné à l'homme comme un élément primitif de sa raison, ou si, « n'étant qu'une acquisition de l'expérience, il emprunte d'elle seule toute <f son autorité. En traitant cette question, les élèves ne perdront pas de vue <' que Dieu étant l'être nécessaire, il ne peut être légitimement déduit que « d'un principe dont les conséquences sont des vérités nécessaires. Si donc ils « cherchaient le principe dont il s'agit dans l'expérience, ils auraient à « prouver que les résultats de l'expérience conduisent à des vérités de cette u nature. » Cf. Archives philosophiques, politiques et littéraires, t. I, liv. III. Sept. 1817, p. 381.

104 CHAPITRE ni

vait sur le cahier de ses notes journalières : Je ueux être Chateaubriand ou rien, et il aimait à lire le Génie du Christianisme. Nous trouverons les effets de cette lecture en étudiant Ses Premiers Essais et toutes ses autres œuvres. Dans tout ce que nous venons de dire sur l'enfance de Victor Hugo, c'est vraiment la seule influence tant soit peu religieuse qui se soit exercée sur lui. Ses parents, ses maîtres, son éducation par conséquent, tout l'éloignait de Dieu et de la religion.

Les Premiers Essais de Victor Hugo ( 1815-1817)

Victor Hugo a 13 ou 14 ans : il est encore sur les bancs du collège. Son éducation religieuse a été nulle ; sa mère qui a négligé de lui faire faire sa première communion et l'a élevé en dehors de tout culte, ses professeurs sans con\iclions religieuses n'ont pu conduire son âme vers une foi qu'ils ne possédaient pas.

Mais quel peut bien être l'état de cette âme à ce moment de la vie où l'adolescent dépouille pour ainsi dire l'enfant, hausse sa taille, pose et veut faire l'homme? La réponse à cette question soulignera les résultats momentanés de l'éducation sans Dieu qui fut celle de Victor Hugo et peut-être nous expliquera-t-elle les contradictions, les volte-face futures du poète. L'autobiographie de Victor Hugo nous fournit peu de renseignements sur ce point, et même il est nécessaire de les soumettre au contrôle des faits. Ses premiers essais poétiques seront moins avares d'indications et c'est par eux que nous pourrons pénétrer dans cette jeune âme, voir quels sentiments la font vibrer, quelles tendances plus ou moins fortes se manifestent en elle.

Les premiers travaux nous montrent Victor Hugo dévoré par une sorte de fièvre poétique très ardente. En 19 mois il écrit 110 pages et 2838 vers(l). Il dépense ses forces et son talent dans tous les genres : il parcourt

(1) G. Simon. L'Enfance de Victor Hugo, p. 174.

sans se lasser toutes les routes qui conduisent au Parnasse sans manifester, semble-t-il, de préférence pour celle-ci ou pour celle-là.

D'oii vient cette fièvre ? Elle trouve évidemment un aliment dans le goût personnel, intime de Victor Hugo pour la poésie. Nascuntur poeiae. On peut dire aussi que l'orgueil est déjà un stimulant puissant chez cet adolescent qui désire a;rriver. Ses cahiers d'écolier nous révèlent qu'il veut v être Chateaubriand ou rien » ( 10 Juillet 1816). Dès ce moment peut-être voit-il la littérature comme un marche-pied qui lui permettra de monter plus haut et de devenir pair de France. Quelques années plus tard n'a-t-il pas exprimé à Soumet l'ardent désir qu'il avait de cette dignité ( 1 ) .

Ses maîtres chercheront bien à calmer ses ardeurs, mais bientôt ils comprendront l'inutilité de leurs efforts et ils l'encourageront comme M. Larivière qui s'amuse à rivaliser avec son jeune élève et le félicite en vers de ses premiers succès ( 2 ) .

Ses condisciples ont dû avoir la primeur des compositions de Victor. Parmi ces auditeurs privilégiés se trouvaient le doux Vivien, qui, à la pension Gordier, partageait la chambre d'Eugène et de Victor, Jules Claye, qui travaillera plus tard aux éditions des Contemplations, de la Légende des siècles et des Misémbles, et Joly, que Victor savait si bien débarrasser de ses bonbons et de ses gâteaux. Quand le peuple des Chiens avait triomphé du peuple des Yeaux, Victor lisait peut-être quelques-unes de ses productions à ses meilleurs sujets qui ne pouvaient manquer d'applaudir leur roi. Faut-il faire état de ces encouragements ? Je ne le crois pas.

Victor Hugo tient-il beaucoup à l'approbation de ses camarades et n'a-t-il point de plus hautes visées ? Ses frères et quelques amis intimes lui semblent des critiques plus compétents. Abel, qui a quatre ans de plus que

(1) LeUre de Soumet à Rességuier, 1820, cf. Biré, Victor Hugo avant 1830, p. 133.

(2) G. Simon, p. 167, 168.

lui, fréquente de petits cercles littéraires et dès janvier 1817 il publie avec Armand MaIKournc et Jean-Josepih Ader, une facétie, le Traité du Mélodrame (1) . Les lauriers de son aîné excitent l'émulation de Victor : près de lui d'ailleurs il est sûr de trouver à l'occasion un bon conseil et un encouragement. Victor lui montre les vers qu'il écrit et il lui demande ce qu'il en pense : Abel, quand il les trouve convenables, n'est pas sans les lire aux jeunes gens avec qui il est en relations et Victor en est tout heureux : une preuve que ce petit cénacle littéraire connaît sa valeur et ses œuvres, c'est qu'il est jugé digne, le 25 janvier 1818, d'entrer dans une association pour la rédaction et la publication des Lettres Bretonnes, avec Abel, Louis-Auguste Marteau, Jean-Joseph Ader et Eugène ( 2 ) . Ce dernier rivalise avec Victor dans le culte des Muses et souvent ils s'exercent sur le même sujet. Ils font tous deux une réponse à M. Baour-Lormian, à propos de son épître au Roi, le jour de la Saint-Louis (25 août 1816) (3). La même année ils écrivent tous les deux un poème sur le Déluge ( 4 ) . Pour Victor, cette lutte fraternelle et les jugements d'Eugène l'excitent à remettre ses vers sur le métier, à les travailler de nouveau ou à les biffer.

Victor s'est créé aussi quelques amis intimes et personnels. Au premier rang, il faut placer Biscarrat, le maître d'études de la pension Cordier : c'est lui qui accompagnera Victor Hugo le jour où il ira porter au secrétariat de l'Académie le Bonheur que procure Vétude dans toutes les situations de la vie. A côté d'Alfred de Vigny il lui servira de témoin le jour de son mariage, mais dans les premiers essais fut-il à Victor un conseiller, un guide ? Malgré la situation plus élevée de Biscarrat puisqu'il est un peu le maître de Victor, nous voyons ici, semble-t-il, les rô-

(1) Traité du Mélodrame par MM. A ! A ! A ! in-8. Imp. Gillé, Paris, Pulis Delaunay, Pélicier, Plancher, Facétie. B. F.. 11 Janvier 1817, n» 60.

(2) G. Simon, p. 175-177.

(3) G. Simon, p. 103-104.

(4) G. Simon, p. 137.

les renversés : l'élève adresse des félicitations et il promet les lauriers de la gloire aux vers de Biscarrat. C'est encore Victor Hugo qui tend la main à L. Blondel et l'invite à gravir avec lui « ce double-mont où tendent leurs efforts. » Biscarrat et Blondel, par leurs essais poétiques qu'ils communiquent à leur ami, par le commerce littéraire qu'ils entretiennent avec lui, ont stimulé Victor Hugo qui devait être heureux de se voir par ce côté l'égal de Biscarrat et le maître de Blondel ( 1 ) . Par un orgueil et une vanité que l'on comprend, celui-ci devait chercher à les surpasser encore par des œuvres de jour en jour plus parfaites.

Mais l'influence la plus considérable que subit Victor Hugo fut sans contredit celle que sa mère exerça sur lui. L'instruction de Sophie Trébuchet, nous l'avons vu, n'avait pas été très soignée, car son grand-père, M^ Lenormand, et sa tante Bobinnelui avaient appris que le strict nécessaire. Cependant les occupations de Sophie chez M™^ Robin n'avaient pas dû être très absorbantes et lui avaient laissé bien des heures de loisir. C'est de cette époque certainement que date chez elle l'amour de la lecture et celui du théâtre et l'affection qu'elle ressentit toute sa vie pour Voltaire, son auteur préféré. Après son mariage, à Paris, elle recherchait, avec son mari, les petits théâtres. Elle a peu d'amies, peu de relations et pour chasser l'ennui elle continue à lire. Elle connaît le goût de Sigisbert pour les études. C'est lui qui encourage au travail ses frères, son beau -frère Trébuchet; il envoie à ce dernier des lettres, parfois charmantes, qu'agrémente encore un grain de poésie. Après des voyages nombreux, elle s'établit à Paris définitivement : nonchalante, elle passe ses journées à dévorer des romans de toute nature. Son intelligence s'affine à toutes ces lectures variées et ainsi So-

(1) Le Moniteur Universel (19 août 1818, p. 987), parmi les trois premiers accessits de Physique, nomme Blondel, élève du Collège Louis-le-Grand. Seraitce par hasard le même que L. Blondel, l'ami à qui Victor Hugo adressait ses vers et ses conseils et dont le nom se trouvait si souvent sous sa plume (cf. G. Simon, L'Enfance de Victor Hugo, p. 154). La chose paraît bien probable ; en tous cas le fait est curieux à noter.

phie acquiert des connaissances assez étendues qui la mettent au courant des faits littéraires et des tendances se manifestant dans la république des Lettres. Mais personne n'est là pour redresser les erreurs Inévitables de son jugement et de son goût. Nous ne pouvons donc pas dire que tout fut pondéré chez Sophie Trébuchet. Son éducation a commencé avec Voltaire et les philosophes du xviiie siècle pour maîtres, elle s'est achevée dans des études que personne ne dirige ; son intelligence ne s'est donc point normalement développée, son imagination, nourrie de romans, a eu sur les autres facultés un trop grand empire. Sophie ne put pas être pour ses fils un guide toujours sûr en littérature comme en morale.

Mais quelle fut l'influence de Sophie sur ses enfants et sur Victor en particulier à l'époque des premiers essais ?

F. Agier répondait dès 1820 à cette question. Au commer.'ceinent de janvier il écrivait un article en faveur du Conservateur littéraire imprimé seulement en mars dans le Conservateur ( 1 ) . Parlant des frères Hugo il disait : « L'éducation de ces intéressants jeunes gens a été diri- « géc par une mère distinguée qui a pensé de bonne « heure que de bons principes et des talents formaient « la seule fortune qui pût être à l'abri des révolutions... « Ils doivent à leur mère une seconde vie... Heureuix « jeunes gens d'avoir une mère qui ait senti le prix « de l'éducation ! Heureuse mère de voir ainsi couron- « lier ses soins ( 2 ) l »

Que vaut ce brevet d'éducation accordé à Sophie Trébuchet ? D'abord F. Agier avoue lui-même ne pas connaître les frères Hugo (3), à plus forte raison leur mère. 11 est donc é\àdent que cet article lui a été suggéré et que ses affirmations sont le fait d'un autre qui se cache

(1) Le Conservateur, t. VI, Livrais. 7o«, 3 mars 1820, p. 46o, 471. Pour la date de composition de l'article, voir la note de la page 465.

(2) Le Conservateur, t. VI, Livrais. 73», 3 mars 1820, p. 469, 470.

(3) Le Consevateur, t. VI, p. 469.

dans la coulisse et dont nous ignorons le nom. L'article par ailleurs sent trop la réclame pour que nous y attachions beaucoup d'importance.

Faut-il tenir plus de compte du récit de Lamartine racontant sa première entrevue avec Victor Hugo ( 1 ) ? C'est une page typique très curieuse, mais une page de roman. Le tableau qu'il nous peint n'a jamais existé en dehors de son imagination. Il serait allé rue du Pot de fer aviec le duc de Rohan, alors mousquetaire, voir Victor Hugo que Chateaubriand aurait déjà surnommé l'enfant sublime. Il entre dans une ruche bourdonnante, il voit « uaie « mère grave, triste, affairée, faisant réciter des devoirs « (sic) à des enfants de différents âges », et au fond d'une salle basse « un adolescent studieux, d'une belle « tête lourde et sérieuse, écrivant ou lisant loin du gai « tumulte de la maison. C'était Victor Plugo. »

Lamartine est-il allé avec le duc de Rohan encore mousquetaire chez Victor Hugo? C'est chose très discutable, en tout cas absolument en contradiction avec le récit de Victor Hugo sur ses premières relations avec le duc de Rohan. Mais nous ne savons pas bien quelles abeilles auraient pu composer la ruche. Abel avait fini ses études depuis longtemps et même n'habitait plus avec sa mère. Victor d'autre part était seul dans une salle basse loin du gai tumulte de la maison. Eugène aurait donc été un garçon bien bruyant en répétant ses leçons ou en récitant ses devoirs. Dans sa correspondance il nous apparaît plutôt froid, calme, cérémonieux. Les enfants de différents âges, nous les cherchons vainement autour de Sophie affairée. Si vraiment Lamartine et le duc de Rohan lui ont rendu visite, nous comprenons son empressement à les recevoir mais alors la cause en serait tout autre que celle indiquée par le poète.

(1) Couj's de Littérature, in-8, 1862, t. XIV, p. 315-317, entretien 83». Lamartine prétend qu"à l'époque de sa visite, Victor Hugo avait déjà composé Louis XVIL Or cette ode parut en Décembre 1822 et Victor Hugo n'était plus un écolier. C'est là une nouvelle raison de mettre en doute l'exactitude des souvenirs de Lamartine.

Du récit de Lamartine et de l'article d'Agier nous pouvons retenir tout au plus un fait qui nous est d'ailleurs certifié à maintes reprises par Victor Hugo dans son autobiographie : Sophie, après s'être déchargée d'abord sur des maîtres salariés du soin de l'éducation de ses enfants, les a animés au travail et les a lancés ensuite vers la poésie.

C'est près d'elle que Victor Hugo cherche un appui contre son père qui le foixe à étudier les mathématiques et le destine aux études spéculatives et à l'école polytechnique. Sigisbert n'a point changé : il veut pousser ses fils comme jadis il excitait ses frères et son beau -frère Marie-Joseph Trébuchet. Il a toujours au cœur le regret de ses propres études tronquées et peut-être attribuet-il en partie les insuccès de sa carrière aux lacunes de son instruction. Il ne voudrait pas voir ses fils se débattre au milieu des mêmes ennuis. Cette préoccupation part évidemment d'un bon naturel, d'une affection paternelle bien entendue, mais dans la circonstance ce qui manque au général Hugo c'est une juste appréciation de son époque et une claine vue sur la route que doivent suivre ses fils.

L'empire est tombé, la paix est revenue, la carrière des armes, pour qui la suivra, ne conduira plus comme autrefois à des fortunes rapides, à des situations élevées. Les lettres, il est vrai, offrent bien de. l'aléa; mais après les bouleversements de la Révolution, après la vie fiévreuse et les guerres continuelles de l'empire, elles trouvent sous un régime pacifique une tranquillité qui leur est favorable.

De tous côtés se manifeste un renouveau, un printemps littéraire. Le gouvernement royal encourage, peut-être par un sentiment d'opposition au régime détruit, le mouvement des intelligences que favorise aussitôt la noblesse. Les salons s'ouvrent de tous côtés. Les jeunes poètes y pénètrent facilement, ils y sont entourés, écoutés avec bienveillance dans la lecture de leurs vers. Plus tard Chateaubriand et Lamartine se rappelleront avec bon-

heur, la délivrance de la pensée comprimée par Bonai-^ parte, le réveil de l'inspiralion après un long sommeil ( 1 ) . Chateaubriand n'avait-il pas été le précurseur de ce mouvement que l'empire avait étouffé mais qui repartait de plus belle pour ne plus s'arrêter. Chateaubriand avait semé au milieu des frimas de l'hiver ; le bon grain enseveli dans les sillons avait germé, il levait et promettait une récolte abondante.

Sophie a-t-elle eu cette perspicacité de s'apercevoir que la moisson serait plus riche dans le champ des lettres que dans celui des sciences ? Les lectures qu'elle a faites et les premiers essais poétiques de ses enfants ont-ils excité son imagination lui inspirant le désir de voir au moins l'un d'eux se rendre illustre dans la littérature ? Est-ce par ses soins que Victor a lu Chateaubriand, est-ce poussé par elle qu'il se le propose pour modèle ? Tout cela a quelque apparence de vérité : mais dans les difficultés qu'elle traversa au moment de sa séparation définitive avec Sigisbert, si elle eut « le désir « de sortir du cercle immédiat de l'existence journalière. « de s'en évader par le songe ou le livre », elle n'eut pas « ce dédain de la vie pratique » que l'on attribue « faussement à Bon âme de bretonne, elle ne fut pas cette « insouciante » qui « se désintéresse facilement de son « ménage et de ses enfants (2) » ; cette crise en tous cas lui fut salutaire ^si elle avait oublié à cette époque ses devoirs maternels ; abandonnée de son mari, remplacée par une autre au foyer conjugal, elle fut contente de contrecarrer les plans de celui qui la délaissait. Elle voulut être la maîtresse absolue de la pensée de ses fils. Il est nécessaire de constater ici la ferme volonté de Sophie et le triomphe de son influence sur l'influence

(1) Chateaubriand, Mémoires d'Outre-Tombe, édit. Biré, IV, 135. Lamartine, Discours sur les Destinées de la poésie, 1834. Ce discours, publié d'abord chez Gosselin, in-8, Paris, 1834, sert de seconde préface aux Méditations. L"idée à laquelle nous faisons allusion se trouve aux pages 28, 29, 30 et surtout 32, dans l'édition publiée chez l'auteur, 1862, in-8, t. 1.

(2) Victor Hugo. Leçons faites à l'école normale sous la direction de Brunetière, t. I, p. 6.

paternelle. C'est une revanche que son esprit un peu vindicatif est heureux de prendre(l). «L'autorité virile (2) >' de Sophie, qui n\\st pas toujours tempérée ni adoucie par l'affection, tient à se montrer sur ceux qui désormais seront sa seule consolation. Sa main, pour les diriger, sera parfois un peu ferme, un peu lourde, mais elle ne rencontrera pas de résistance ouverte, bien plutôt une docilité favorisée par le goût personnel que Victor et ses frères ont pour les lettres. Victor retiendra longtemps et répétera plus tard cette parole de sa mère : « Les hommes .valent par l'intelligence et non par l'habit (3). » Eugène et Victor, lorsqu'ils seront à la pension Cordier, lui enverront par Abel leurs premiers vers, lui soumettant ainsi les prémices de leurs travaux, tout joyeux de recevoir son approbation et ses félicitations. Sophie trouve aussi un plaisir et une vengeance à communiquer à ses fils son royalisme de fraîche date.

Victor nous parle sans cesse de sa mère royaliste, vendéenne et en même temps voltairienne. L'antithèse est charmante mais elle est fausse. Sophie fut certainement voltairienne et par son éducation et par ses fréquentations pendant la Révolution, mais la petite-fille de M*^ Lenormand-Dubuisson, juge au tribunal civil de Nantes pendant la Terreur, ne put pas être et ne fut pas une vendéenne, nous avons cru le prouver. Elle a épousé Sigisbert Hugo, pour sortir du trou où elle avait peur de végéter, par amour du panache peut-être, dans l'espoir de voir son mari occuper plus tard une brillante situation. Mais si elle avait été une vraie vendéenne aurait-elle consenti aussi facilement à donner sa main à un officier républicain ? En acceptant Sigisbert à un moment où la poli) Il ne faut pas oublier qu'à la même époque, en représailles de l'abandon où la laisse son mari, elle cherche à obtenir contre lui une séparation de corps. Le jugement, qui lui donne satisfaction, est du 3 février 1818. Cf. Louis Belton. Victor Hugo et son père, le général Hugo à Blois. Mémoires de la Société des Sciences et Lettres du Loir-et-Cher, XII« vol, 1" livraison, 31 Mars 1902, p. 19.

(2) Le mot est de Victor lui-même, cf. Victor Hugo raconté, t. I, p. 161.

(3) Victor Hugo raconté, t. II. p. 84.

litique mettait un fossé profond entre royalistes et républicains, elle s'est rangée à gauche avec les Bleus. Elle a montré de quel côté allaient ses sympathies. Eut-elle des opinions républicaines ardentes, fut-elle une « bleue » convaincue, ou bien se laissa-t-cUe conduire par le courant qui avait entraîné sa famille, nous n'avons pas de preuves pour trancher la question. Mais les convictions royalistes de Sophie, jeune fille ou jeune femme, n'ont existé que dans l'imagination de Victor Hugo.

Plus tard, Sophie a souffert de l'empire ou plutôt de l'empereur qui a empêché l'éclosion des rêves brillants qu'elle avait formés pour Sigisbert. Ce dernier n'a point pardonné à Napoléon, mais sa rancune, même sous la Restauration, ne fut pas bruyante, tandis que chez Sophie, qui était femme, la rancune devint de la haine. Pendant l'empire, elle la contint au fond de son cœur sans la manifester. Peut-être est-elle heureuse en 1809 de cacher chez elle le général Lahorie : évidemment la reconnaissance, l'amitié sont les mobiles principaux qui la guident en cette occasion, cependant il dut lui être très agréable de faire une niche à l'empereur. Quand celui-ci fut renversé, elle ne voila plus ses sentiments. « La haine de Napoléon, comprimée jusque-là par la crainte de compromettre son mari éclata librement ( 1 ) . » Victor nous raconte les enfantillages de sa mère arborant une robe de percale blanche, un chapeau de paille de riz garni de tubéreuses, chaussant des souliers verts pour mieux fouler aux pieds l'empire. « La royauté lui rappelait sa chère Bretagne ; c'était son adolescence qui recommençait ( 2 ) . »

La haine de Napoléon, voilà l'unique cause du royalisme de Sophie. Il a pris naissance le Jour de la chute de l'empereur : son éclosion a pu être favorisée par les souvenirs que Sophie gardait de son adolescence ( 3 ) , par les rêves d'ambition qu'elle caressait pour ses fils,

(1) Victor Hugo raconté, t. I, p, 189.

(2) Victor Hugo raconté, t. I, p. 189.

(3) Née en 4772, Sophie avait 17 ans en 1789.

mais ce fuL par rancune qu'elle arbora la cocarde blanche et qu'elle fit tous ses efforts pour inculquer à ses enfants, même par des mensonges ( 1 ) , des idées fausses sur Napoléon. Dans les premières pièces de Victor nous allons retrouver ce royalisme de commande, preuve de l'influence maternelle triomphant encore ici de l'influence paternelle. Sigisbert Hugo jugea en effet sa carrière finie avec rempire, il ne sera pas le détracteur systématique du régime écoulé ; dans les Mémoires qu'il publia plus tard, il ne sera pas non plus un flatteur du régime nouveau, il lui demandera volontiers des honneurs sans taire son zèle passé pour rempire. Il ne cherche pas à se venger d'une manière enfantine, comme Sophie et comme plus tard son fils Victor, de l'empereur qui ne l'a pas compris ou ne lui a pas pardonné son « attachement à Moreau ».

De l'étude des influences qui ont présidé aux premiers essais de Victor Hugo, une conclusion s'impose à notice esprit, dès maintenant évidente : elle nous apparaîtra plus nette encore quand nous aurons étudié ses premières œuvres. Aucun but n"a été montré au jeune poète, aucune direction morale ou religieuse ne l'a guidé, aucune autorité n'était auprès de lui assez puissante pour resserrer en un faisceau compact les énergies qui étaient en lui. Maîtres, condisciples, amis, frères, mère, personne ne lui a donné une méthode ou même un conseil sur la bonne route à sui\Te. Il s'est laissé conduire par sa nature qui le portait vers la poésie, enchanté d'entendre autour de lui des applaudissements flatteurs et il s'est hasardé sur tous les chemins.

Rien en effet de plus varié que les premiers travaux de Victor Hugo, car nous y rencontrons tous les genres. Il écrit ou du moins il commence deux tragédies, un mélo-drame, un opéra -comique, un poème. Il versifie des traductions nombreuses de Virgile, d'Horace, de Martial, de Juvénal, de Lucain. On le voit adresser en vers

(1) Victor Hugo raconté, t. I, p. 189.

des vœux de fête à sa mère, ses souhaits de bonne année à Mme Lucotte. C'est en vers aussi qu'il correspond avec sa mère, avec son frère Abel, avec M. Raynouard, avec Blondel, Biscarat, avec le père de la Rivière, qu'il exprime ses sentiments politiques sur Napoléon, sur la tragédie de Germanicus, sur le duc et la duchesse d'Angouléme : chansons, charades, contes, épigrammes, acrostiches, fables, dialogues, élégies, odes, impromptus, stances, couplets après boire, envois, adresses, dédicaces, tout chez lui se traduit en vers.

Malheureusement nous ne connaissons qu'une faible partie de ces premiers essais et nous ne pouvons porter sur eux qu'un jugement imparfait. Pour les uns nous avons le titre seulement, pour d'autres quelques vers, parfois on nous a donné toute la pièce ou du moins le plan général et de longs extraits. ( 1 ) .

Quelques-uns qui sont de circonstance ne nous révèlent rien de l'âme de Victor Hugo. Ils sont l'œuvre de tout bon écolier qui s'exerce à rimer, heureux d'envoyer à droite et à gauche, souvent à propos de rien, des preuves de son talent précoce. Dans cette catégorie rentrent évidemment les vers qu'il adresse à sa mère, à Mme Lucotte, à Abel, à Blondel, à Biscarat. Hommage filial, expression de sa reconnaissance, réponse d'ami, ces vers ne sont pas autre chose.

Il faut mettre au même rang les charades, les acrostiches, les fables et dialogues, épigrammes, élégies, stances, contes, odelettes dont la liste serait ici fastidieuse. Un fait semble à noter cependant. Dans ces pièces nous compterions facilement une demi -douzaine d'épigrammes. Il y a déjà chez Victor Hugo le penchant à la satire : il s'attaque à un méchant auteur méchant ( 2 ) , aux origiginaux ( 3 ) , à un maui/ais libelliste ( 4 ) à la manie des

(1) Nous renvoyons le lecteur pour ces premiers essais aux deux volumes de Victor Hugo raconté, et à G. Simon : l'Enfance de Victor Hugo.

(2) Victor Hugo raconté, t. I, p. 212.

(3) G. Simon, L'enfance de Victor Hugo, p. 105.

(4) G. Simon, p. 106.

grandeurs ( 1 ) . Dans l'un de ses cahiers il adresse une pièce au lecteur :

N'exerce pas sur moi ta satirique rage (2).

Se sentait-il coupable de cette rage qu'il suppose chez les autres ?

A la satire appartiennent aussi certains vers politiques, par exemple le dialogue politico-littéraire que nous trouvons dans Victor Hugo raconté ( 3 ) , les vers qu'il compose sur Napoléon, après la bataille de Waterloo( 4 ) , la; réponse à Baour-Lormian à propos de l'épître que celui-ci adressa au roi ( 5 ) , les vers sur la tragédie de Germanicus ( 6 ) , et enfin un conte en vers sur

Sir Jupin, d'homérique mémoire (7).

Satire et politique, on le voit, se mêlent volontiers, car si déjà Victor Hugo a un penchant pour la satire, malgré son jeune âge il s'occupe de politique et c'est dans les rangs royalistes, dans les rangs des ultras, qu'il prend part à la lutte des partis. Plus tard il répétera à satiété que toute la responsabilité de son attitude d'alors doit retomber sur sa mère ( 8 ) . Rien qu'à voir l'insistance du poète l'on se met en garde : cette insistance est trop voulue et le but visé est trop apparent. D'un autre côté les citations sont trop bien choisies, semble-t-il, par le témoin de la vie du poète. Au lieu de quelques vers, pourquoi ne pas nous donner tout le morceau, nous serions plus à même, de juger de la valeur de la conclusion qu'on en tire. L'influence des idées de Sophie et aussi du milieu oii vécut Victor à cette époque est cependant

(1) G. Simon, p. HO.

(2) Victor Hugo raconté, t. I, p. 210.

(3) Victor Hugo raconté, t. I, p. 218.

(4) Victor Hugo raconté, t. I, p. 214.

(5) G. SraoN, p. 103-104.

(6) G. Simon, p. 109.

(7) Victor Hugo raconté, t. I, p. 217-218.

(8) Victor Hugo raconté, t. I, p. 214.

indéniable. Quand celui-ci écrit des couplets qui seront chantés à un repas le jour de la fête du roi, il pense certainement à faire plaisir aux convives (1). Si au lendemain de Waterloo il nous montre Napoléon

Sombre, inquiet, en proie aux remords déchirants Aux remords qui toujours punissent les tyrans

son amour filial guide sa plume.

Mais le fils ne traduit pas toujours les opinions d;e sa mère, il les adopte, il les fait siennes — nous verrons plus tard quelles raisons ont pu le convaincre de la justesse des vues maternelles — et bientôt ce n'est plus par suggestion qu'il est royaliste mais par conviction personnelle. En marge de sa «première tragédie Irtamène, on trouve à plusieurs reprises « Vive le Roi ( 2 ) ! » on est bien forcé d'admettre qu'il exprime, en enfant peut-être, mais qu'il exprime son amour de la royauté. M. G. Simon remarque d'autre part et non sans raison les sentiments royalistes qui animent cette tragédie et qui sont pour ainsi dire résumés dans le dernier vers

Quand on hait les tyrans, on doit aimer les rois (3).

D'autres essais sont plus probants encore. Au mois d'août 1816, Eugène et Victor composent tous deux une réponse à l'épître que M. Baour-Lormian avait adressée au roi Louis XVIII (4). Nous ne connaissons pas par le détail la pièce de Victor, mais le ton, nous est-il affirmé, en est sarcastique et satirique, car Baour-Lormian s'était permis de donner des conseils au roi dans cette « épître semée de jeux de mots et de plaisanteries d'un goût douteux (5). » Nous avons lu les vers de Baour-Lormian.

(1) G. Simon, p. 103.

(2) G. Simon, p. 105.

(3) G. Simon, p. 125.

(4) Moniteur Universel, 25 Août, p. 960. Imprimée aussi dans Yalmanach des Dames pour 1822, (B, F„ 13 cet. 1821, n» 4135).

(5) G. Simon, p. 103 et 104.

Ils commencent par l'éloge obligatoire de Louis XVIII et des princes de la famille royale. Rien jusqu'à présent d'extraordinaire. Baour-Lormian montre ensuite l'allégresse universelle, le bonheur qui règne partout depuis la Restauration. Le sexe aimable

... Des lys abattus relevant la bannière

reçoit en passant les éloges flatteurs du poète, Victor aurait dû applaudir à ce compliment dont sa mère avec raison pouvait prendre sa part. Il préfère se moquer « des jeux de mots et des plaisanteries » qui peut-être existaient pour lui mais que nous n'apercevons plus. D'où vient donc son mécontentement ? Des conseils que Baour- Lormian a donnés à Louis XVIII car il en a donné. N'at-il pas osé, en bon libéral qu'il était, attaquer les ultras, « Don-quichottes nouveaux, » qui troublent la paix et veulent réformer la carte de l'Europe. Le roi ne doit pas écouter « ces Lycurgues nouveaux, ces Solons trans- « formés » qui prônent l'ignorance moyenâgeuse et regardent les libéraux comme les auteurs de toutes les catastrophes. L'union, la paix, la concorde sont les vertus qu'il faut pratiquer et dont le prince offre un si noble exemple. Venait ensuite un autre conseil. Le Pinde, dit -il, est en rumeur : il n'est point de rimeur qui ne s'escrime en dépit de Minerve pour arracher à son maigre cerveau une ode, une cantate, une épître ou un madrigal nouveau.

Tu les verras partout, un distique à la main Dans ton propre palais, te fermer le chemin

Mais on connait ton £;oût,..

Critiquer les ultras, critiquer les jeunes poètes qui s'essayaient dans tous les genres et soupiraient après l'heure oii ils pourraient approcher le roi et lui offrir les prémisses de leur talent, c'était commettre une faute impardonnable. Aussi Victor saisit sans tarder le fouet de la satire pour défendre ses amis les ultras et pourchasser

l'impudent qui ne voulait pas lui octroyer le droit de publier des vers. « Il eut même l'intention d'envoyer sa réponse au Journal des Débats ( 1 ) . » Une circonstance, indépendante de sa volonté, seule l'en empêcha.

En 1817, dans deux occasions, Victor manifesta ses sentiments royalistes. Le 22 mars (2), on joua au théâtre français devant une salle absolument pleine la tragédie de Gerntanicus d'Arnault. L'auteur, proscrit par la Restauration, habitait Bruxelles : il avait réussi cependant à faire accepter sa pièce. Les bonapartistes et les libéraux, qui remplissaient la salle, applaudirent bruyamment certains vers où ils voyaient des allusions aux événements contemporains ; à la fin de la représentation ils résolurent de manifester à propos du nom d'Arnault. Une rixe assez violente éclata au parterre et Talma annonça que l'auteur désirait garder l'anonymat. Ce dernier aurait préféré moins de bruit et un succès durable car il était dans le besoin. Sa pièce qui ne manquait pais de valeur n'eut qu'une seule représentation, et toute la presse royaliste approuva l'interdiction qui assurait la tranquillité. De la pièce que Victor Hugo composa dans les jours qui suivirent nous n'avons que le titre mais sans aucun doute il prit pai^ti contre la cabale bonapartiste : pour affirmer une fois de plus son royalisme il profitait, on le voit, des moindres incidents de la vie littéraire ou politique.

Le voyage du duc d'Angoulême en tournée dans les ports de France est encore une de ces circonstances favorables qui lui permet de faire l'éloge du duc d'Angoulême « le plus grand guerrier de France », de la duchesse d'Angoulême, son épouse, « vaillante Antigone, » et d'exprimer ses sentiments intimes et personnels ( 3 ) .

Dans les vers qu'il envoie à l' Académie sur le Bonheur

(1) G. Simon, p. 104.

(2) L'a pièce de Germanicus ne fut pas jouée le 22 mai comme l'indique M. G. Simon (p. 109)^ mais le 22 mars. Les vers de Victor Hugo doivent donc être du 29 mars et non du 29 mai.

(3) Victor Hugo raconté, t. I, p. 214 et 215 et G. Simon, p. 171.

que procure f Etude on peut relever de nombreux couplets royalistes. Ne célèbrc-1-il pas François I*^"", toujours roi même dans les fers, Henri IV, Louis XVI,

Victime des bourreaux que la France déteste

... entouré de cent monstres sinistres,

Des fureurs d'un vil peuple exécrables ministres.

Dans sa prison il passe ses loisirs à instruire son fils, le jeune Louis XVII, dont Victor Hugo chantera plus tard le martyre. Il ne faut point oublier une attaque assez violente contre Bonaparte, ce tyran qui ravage la terre, croit égaler les dieux, mais n^a que leur tonnerre.

J'aime les guerriers, mais je hais les bourreaux,

dit Victor Hugo en terminant le portrait de Napoléon.

Ici évidemment nous sommes en présence d'un royalisme de commande, dira-t-on. N'était-il pas d'un usage constant d'adresser dans ces morceaux un peu officiels un compliment flatteur au roi et à la royauté ( 1 ) ? Si Victor n'avait pas écrit d'autres vers royalistes, il ne faudrait pas tenir trop compte des sentiments qu'il exprime ici, mais Le Bonheur que procure VEtude confirme simplement ce que nous sa\ions déjà et par là même il garde toute sa force probante.

Victor Hugo fait, on le voit, de la satire et beaucoup de politique mais dans tous ces vers nous chercherons en vain une idée morale, encore moins une idée religieuse. Victor Hugo ne semble pas y penser le moins du monde et il n'en va pas autrement des nombreuses traductions qu'il rime à cette époque.

La muse de Victor Hugo n'est évidemment qu'une muse écolière. Comme tout élève de seconde ou de rhétorique il se plaît à mettre en vers français les meilleurs morceaux expliqués en classe.

(1) Parmi les autres concurrents deux au moins se sont montrés plus royalistes que Victor Hugo. Saintine et Loyson font l'éloge de Louis XVIII en exil et des émigrés. Loyson a de plus, comme Victor, aiguisé sa bonne plume contre Napoléon.

Il n'est point inutile cependant de noter qu'il suit aussi une tendance de son époque. Nombreuses sont en effet les versions poétiques des auteurs latins de 1814 à 1817. Tous les poètes latins que Victor Hugo a traduits, Virgile, TibuUe, Ovide, Juvénal, Horace, Martial, Lucain, l'avaient été par d'autres que lui et avant lui ( 1 ) .

Victor Hugo néglige absolument les auteurs grecs, suivant là encore une tendance de son époque. En effet, à part les traductions que M^e Dacier fait d'Homère (1815- 1817), à part une autre d'Anacréon écrite en vers languedociens par Aubanel (1815), les grecs semblent dédaignés par les poètes français. Victor Hugo, qui plus tard aura en si haute estime Homère et Eschyle, puisqu'il les mettra au nombre des génies ( 2 ) , n'a pas même tenté de les, reproduire. Les a-t-il ignorés alors qu'il était sur les bancs des écoles et plus tard seulement a-t-il connu et étudié leurs œuvres ? On serait porté à le croire et l'on aurait tort. Avait-il au contraire dès cette époque peur de se mesurer avec Homère? La chose paraît plus certaine.

En 1820 (3), il se moquait des « pygmées v innombrables « qui ont tour à tour essayé de soulever la mas- « sue d'Hercule... La simplicité d'Homère a de tout temps « été recueil de ses nombreux traducteurs », ajoutaitil en critiquant la platitude de M"ie Dacier et la sôch'e-

(1) Voici les principales traductions : Virgile, les Bucoliques par A. L. Baudin (1814). — Les Eglogues, par de la Rochefoucauld, sous-préfet des Andelys (1814). — L'Enéide, par Mollevaut (1814 et 1817). — Le Moucheron, par le Comte de Valori (1817). — Les Eglogues, par Théodore Boyer, capitaine de cuirassiers (1817).

TiBULLE, Elégies par le Comte Baderon Saint-Geniez, par Mollevaut, correspondant de l'Institut (1814) et par C. L. Mathieu (1814-1817). '

Ovide, une Elégie, par Monnier (1814) l'Art c^'ecrzre, par de Gournay (1817).

Horace, ses Œuvres, par Daru (1816). ses Odes par de Wailly, proviseur du collège Henri IV (1817).

Juvénal, Satires, par L.-V. Raoul (1815), par le baron de Méchin (1817).

En 1814, Bouriaud traduit les Epigr^ammes de Martial.

En 1816, Anior réédite la traduction de Lucain, par La Harpe.

(2) Littéral, et Philos, mêlées, t. II, p. 47, 50, et 83. 84.

(3) Conservateur Littéraire, t. I, liv. 7^ février 1820, p. 266 et Littérature et Philosophie mêlées, t. I, p. 130-131.

resse de Lamotte-Houdard ( 1 ) . En 1834 (2), il allait plus loin encore et trouvait « monstrueuse et insoutenable une traduction d'Homère en vers français » et même il déclarait « qu'une traduction en vers de n'im- « porte qui par n'importe qui lui semblait chose absur- « de. impossible, chimérique » et il parlait des 4 ou 5000 vers d'Horace, de Lucain, de Virgile qu'il avait luimême rimes en français.

Ces vers nombreux ne nous donneront évidemment rien de la personnalité de Victor Hugo et l'on serait mal venu d'y chercher quelque chose d'original, des idées morales et religieuses ; aussi bien il ne faudrait pas attacher à tous ces travaux une importance considérable quoique cependant certaines indications soient bonnes à retenir, certaines tendances utiles à noter. En 1816, Victor Hugo étudie Virgile plus spécialement et il semble suivre l'ordre adopté dans les livres classiques pour les œuvres du poète latin. H versifie la première égloque, Titijre et Mélibéc (3) ; la quatrième, Pollion (4). Aux Géorgiqucs il emprunte l'épisode du premier livre ( 5 ) et la description des côtes de Provence ( 6 ) . Il fait une excursion dans VEnéide, charmé probablement par les gracieuses figures de Nisus et de Euryale ( 7 ) . Ajoutons à cela quelques vers qui sont une adaptation de VArt poétique d'Horace (8), une épigramme de Martial (9), des vers à Glycère ( 10) .

(1) Ici encore il suit les idées de son époque : on lit en effet dans les Archives philosophiques, politiques et littéraires (t. II, liv. 6, p. 144, Décembre 1817) : « nul ne pourra nous offrir une seule page que l'on puisse « assortir avec la simplicité des vers d'Homère... »

(2) Littérature et Philosophie mêlées, t. I, p. 132. La moitié de cette page n'est pas dans le Conservateur Littéraire et a dû être composée au moment où Victor Hugo collectionnait ses premiers écrits pour les rééditer.

(3) G. Simon, p. 106.

(4) G. Simon, p. 108.

(5) G. Simon, p. 105.

(6) G. Simon, p. 103.

(7) G. Simon, p. 10.5.

(8) G. Simon, p. 105.

(9) G. Simon, p. 106.

(10) G. Simon, p. 106.

Les sujets sont, on le voit, plutôt pleins de charme et de grâce. Le poète, qui plus tard montrera pour l'enfance un amour singulier, chante l'âge d'or et l'enfant merveilleux qui doit amener le bonheur sur la terre. La juvénile ardeur et la vaillante audace de Nisus et d'Euryale attaquant le camp des Rutules se retrouvent dans le cœur d'Aymerillot (1), « le petit compagnon», qui seul s'empare de Narbonne.

Tout le grand ciel bleu n'emplirait pas son cœur.

N'est-ce pas là un lointain souvenir de la parole de Nisus.

Aut pugnam, aut aliquid jamdudum invadere magnum Mens agitai mihi nec placida contenta quiète est (2).

Toutes différentes sont les traductions de l'année 1817. Guidé par ses maîtres, il s'est attardé jusqu'alors aux passages qu'on lui a fait admirer, mais en 1817 il se laisse davantage diriger par son goût personnel. Virgile a toujours le premier rang dans ses préférences, mais à côté Horace, Juvénal, Lucain, Martial tiennent une large place. Son imagination, la bride sur le coup, le conduit là où il n'avait jamais fréquenté. Elle le porte à revoir encore une fois de petits coins frais et ravissants pour y cueillir la rose champêtre près du Vieillard du Galèse qui « cul- « tive le lys et la verveine » et se croit « l'égal des « rois dans son humble domaine ». Signalons encore dans le même ton l'épisode d'Aristée et le règne de Jupiter. Mais ce sont là, semble-t-il, des exceptions, des morceaux qui lui plaisent moins puisque sauf le Vieillard du Galèse, il ne les imprimera pas dans ses œuvres. Il lui faut en effet des paysages moins rustiques, des scènes plus violentes et plus sauvages : l'extraordinaire et le fantastique ont déjà pour lui des attraits et l'on comprend toute la

(1) Légende des Siècles, t. I, p. 285-298.

(2) Enéide. IX, 185, 186.

force de son attachement pwur les morceaux de ce genre quand on saura qu'il les a insérés dans trois ou qiiatre revues, dans le Conservateur littéraire, dans le Lycée armoricain, dans la France littéraire et ensuite dans ses œuvres complètes. Sa traduction de César franchit le Rubicon lui permet d'évoquer l'image de la patrie « les cheveux épars, triste, le regard sombre, » se dressant devant César prêt à franchir les limites de sa province (1).

E. Biré fait remarquer avec raison que « ces trois frag- « ments de VEnéide présentent tous les trois un carac- «^ tère commun : ils sont consacrés à peindre des mons- « très, ici Cacus, là Polyphième, ailleurs les Cyclopes... « N'y avait-il pas là comme un présage de l'étrangie « sympathie qui plus tard poussera le poète à choisir « ses héros parmi les êtres difformes faits pour exci- « ter l'horreur et le dégoût... (2). »

Cacus est bien en effet le modèle qui servira à Victor. Hugo pour tracer le portrait de Han d'Islande. Celui-ci ne ressemble -t-ii pas à

... l'affreux Cacus, noir géant, monstre horrible. A ses portes pendaient des crânes entr'ouverts Pâles, souillés de sang et de fange couverts (3).

Le Cyclope dont Achéménide fait aux Troyens la description lui fournira de nouveaux traits pour la figure de son personnage. Comme Han d'Islande il « s'enivre de carnage et regorge de sang ». Il « broie les entrailles fumantes. » On entend « crier les os sous ses dents dévorantes ( 4 ) . »

(1) Peut-être le monologue de César se demandant quelle conduite tenir à l'égard de Rome est-il une courte et lointaine ébauche de certains monologues que Victor Hugo mettra si souvent dans ses tragédies.

(2) E. Biré. Victor Hugo avant 1830, p. 87-88.

(3) Victor Hugo raconté, t. I, p. 235.

(4) Victor Hugo en reproduisant Achéménide dans les œuvres de la première jeunesse (Victor Hugo raconté, t. I, p. 223-228) lui a l'ait subir de nombreux changements, dont quelques-uns sont heureux mais d'autres l'ont disparaître des épithètes, des expressions qui nous manifestent davantage son goût

Chez Victor Hugo nous surprenons ainsi un de ces mouvements d'âme inconscients ;à l'origine pour celui chez qui ils se produisent mais que la critique littéraire aperçoit ensuite très apparents à travers les œuvres successives. Ce mouvement qui aura toute son ampleur dans Han d'Islande porte Victor Hugo vers certain romantisme qu'on appellera frénétique, vers « la peinture de scènes « sanguinaires et d'images monstrueuses, hideuses, pres- « que infernales ( 1 ) . » Faut-il avec Auger dans son rapport à l'Académie sur le Classicisme et le Romantisme douter de la bonté du cœur des romantiques et en particulier de celui de Victor Hugo. Je ne le crois pas, car la réponse des romantiques par la plume de E. Des-, champs n'est pas sans valeur. « Je ne sache point que « la peinture de Cacus, des Harpies ou de Polypitème « qui broie entre ses dents des membres palpitants et « des chairs encore vivantes ait jamais fait douter de « l'humanité d'Homère et de Virgile ni qu'il en soit « résulté un grand préjudice pour leur talent ( 2 ) . » Ce plaidoyer me semble une défense toute amicale, suggérée peut-être par Victor Hugo qui ne voulait point renier les premières œuvres de sa jeunesse et donnait aux tendances de sa muse d'illustres patrons très en faveur auprès des classiques.

Mais ces traductions, tout en nous révélant les penchants littéraires de Victor Hugo, ne nous disent ni son âme, ni ses idées religieuses ou morales. Admirateur des auteurs anciens, s'est-il contenté de voir en eux des poètes, at-il été indifférent aux doctrines qu'ils avaient enseignées et pratiquées? Nullement. Il est en effet une œuvre composée par lui en 1817 qui nous renseigne sur ce sujet. Ce n'est point une traduction d'auteurs grecs ou latins mais c'est un résumé assez complet des idées que Victor Hugo se

d'alors. Dans nos citations nous nous servons du texte du Conservateur Littéraire.

(1)' Ces expressions sont empruntées au rapport de Auger (15 mai 1824) et aux Lettrées Champenoises, t. XX, lett. 176, p. 65, 4 janvier 1825.

(2) Aiuse française, t. II, livrais. 11', p. 308, 15 mai 1824.

LES PREMIERS ESSAIS DE VICTOR IlUGO 127

faisait de l'antiquité, du moins à catte époque. Le Bonheur que procure l'Elude, présenté au concours de l'Académie, en 1817, nous éclairera surabondamment sur les résultats de son éducation libre, indépendante et irréligieuse ( 1 ) .

Je ne veux point étudier ici du point de vue littéraire cette composition d'un enfant dont la précocité, quoiqu'on ail pu dire, n'apparaîtrait guère s'il n'avait point plus lard donné d'autres preuves de son talent. L'Académie trouva qu'un plan bien net manquait chez tous les concurrents. Ce reproche, un peu dur pour quelquesuns, entre autres pour Loyson, était mérité par Victor Hugo. Ajoutez à cela un manque de clarté dans les allusions, des négligences dans la disposition des parties, des longueurs démesurées, des amplifications souvent banales,^ des défauts de style et de versification, des répétitions de la même rime. Comme les autres compétiteurs et comme Loyson en particulier, il fit parade de ses sentiments royalistes et antibonapartistes (2). Mais la question est toute autre ici. Victor Hugo se présente à nous tout pénétré des auteurs que nous l'avons vu traduire. L'histoire ancienne nous apparaît avec ses rois et ses généraux illustres, Léonidas, Darius, Marins, Agricola, ses historiens, Tacite et Plutarque, ses philosophes, Socrate, Platon, Zenon, Caton, Cicéron. L'histoire moderne est moins mise à contribution : François pr, Henri IV, Fénclon, Louis XVI sont seuls mentionnés, encore faut-il ajouter que la politique en est peut être Funique cause.

Ses poètes préférés sont souvent cités. Les Bucoliques de Virgile nous donnent « les lauriers épais et les myrtes odorants ( 3 ) . » Tibulle n'est point négligé non plus. Tous ces noms nous montrent que Victor Hugo a fait preuve d'é-

(1) Composé du 18 mars au 7 Avril (cf. G. Simon : Y Enfance de Victor Hugo, p. 161) lu Bonheur que procure l'Etude fut remis à l'Académie le lundi 12 mai. Le concours fermait le jeudi 15 mai. Ces dates permettent de voir la part de vérité et la part d'erreur que renferme le récit de Victor Hugo raconté, t. II, p. 1, 2, 3.

(2) Victor Hugo raconté, t. Il, p. 22, 23, 25.

(3) Victor Hugo raconté, t. II. p. 19.

rudition et d'amour pour l'antiquité. Mais a-t-il rempli le but que s'était proposé l'Académie. D'après le rapport Rayiiouard il était à la fois littéraire et moral. Franchement il me semble que le but moral a été singulièrement négligé.

Ch. Loyson, au commencement de son travail, a nettement indiqué la fin de l'étude.

Le monde et son auteur! Dieu, l'homme et l'univers (1).

Il passe ensuite en revue Thistoire des peuples et des empires, les sciences, et montant avec Newton jusqu'au firmament, il s'écrie

... J'aperçois partout Dieu qui soutient, dirige, enferme et borne tout (2),

Il revient avec insistance sur l'idée de Dieu : il découvre l'image du Créateur

Sous le voile sacré d'un éclatant nuage (3). Il voit la poésie

Sublime, s'élancer jusqu'au trône de Dieu (4).

Si l'on compare ces vers de Ch. Loyson à ceux de Victor Hugo, l'on est étrangement surpris, car Victor Hugo est tout simplement païen et même un païen, élève des poètes erotiques du xviii^ siècle. Lui, qui plus tard n'aura que des anathèmes pour le merveilleux païen des classiques, divinise l'Etude.

Oui c'est toi que je chante et c'est toi que j'implore Sage mère des Arts, déité que j'adore.

Etude!... (5)

Il ne manque pas à plusieurs reprises de lui adresser

(1) Œuvres choisies de Charles Loyson, Paris, in-8, Albanel. 1869, p. b.

(2) Ibid. p. 9.

(3) Ibid. p. 9.

(4) Ibid, p. 10.

(5) Victor Hugo raconté, 1. II, p. 17.

des invocations. Par deux fois il parle des champs de rimpitoyable Mars et de sa tonnante voix, de Bellone et de ses alarmes ( 1 ) . Mais il oublie ou ignore le Dieu des chrétiens. Il ne connaît, semble-t-il, que la vertu antique: Socrate, Platon, Caton sont ses seuls modèles. A part Fénelon, il ne nomme point les grands penseurs chrétiens, d'ailleurs il néglige absolument les auteurs français(2V Que demande-t-il aux anciens? non pas des conseils de v^ertu, mais des chants d'amour et de passion. Virgile est bien le poète heureux qui célébra Enée(3) mais auparavant Victor Hugo pleure Didon, il plaint son amour malheureux ( 4 ) . Il célèbre l'aimable Tihulle. mais celui-ci est avant tout pour lui le « chantre de l'amour >. A son nom il joint aussitôt le nom de son amie Délie, cette courtisane affranchie à qui Tihulle a adressé les six premières élégies du premier livre des Amours. Si le zéphir fait frémir les feuilles^j si le ruisseau gazouille, tous les deux répètent le nom chéri de Délie.

Je n'entends que Délie et mon cœur semble même Partager les amours du poète qui l'aime (5).

Plus loin, à propos des « malheureux mortels » qui dédaignent « les fortunés autels » de l'élude il représente

L'un, vieux de volupté, effronté sybarite Des faveurs de Laïs tirant tout son mérite.

Il est beau certes de connaître à fond la littérature du passé, mais n'est-ce pas étrange pour un enfant de quinze ans d'étaler une telle science de la corruption païenne et de citer avec complaisance les noms des courtisanes grecques et romaines.

(1) Victor Hugo raconté, t. II, p. 24 et 25.

(2) Ses concurrents au contraire les citent volontiers. Lebrun mentionne Montaigne, Corneille, Pascal, La Bruyère et Fénelon ; Saintine fait exception.

(3) V. Hugo raconté, t. II, p. 26.

(4) Ibid. p. 18.

(3) Victor Hugo raconté, t. II, p. 19.

Peut-être Victor Hugo n'a-t-il voulu que faire preuve d'érudition, peut-être aussi a-t-il voulu plaire à certains académiciens, vieux restes du xvme siècle. Il est au moins curieux de noter que Raynouard a justement cité les vers où le poète pleure sur Didon et plaint ses amours ( 1 ) . Le bon académicien n'a vu que la beauté des vers et n'a pas été choqué autant que nous par cette connaissance que Victor Hugo montrait de la corruption païenne, mais c'est peut-être un peu pour cela, et surtout pour d'autres raisons, qu'il a douté de l'âge du poète. Evidemment cette science précoce est toute livresque, elle montre surabondamment cependant qu'une saine morale n'a guère présidé à ses études et que son intelligence s'attache aux frivolités plutôt qu'aux graves problèmes de doctrine religieuse ou philosophique. Condamner les « effrontés sybarites » est chose excellente, mais il ne faudrait pas en même temps partager les amours de Tibulle pour Délie.

Victor Hugo a prouvé que son goût s'était moralisé et purifié avec l'âge et il a fait justice de ses tendances d'enfant dans une page pleine de sens sur les poètes grecs et latins et même sur certains petits poètes français. Sa parole elle-même nous sera une excellente conclusion : « L'expression de l'amour dans les poètes de l'école an- « tique... manque en général de chasteté et de pudeur... « Uabscnce de chasteté dans l'amour est peut-être le « signe caractéristique des civilisations et des littératures « que n'a point purifiées le christianisme. Sans parler « de ces poésies monstrueuses par lesquelles Anacréon, « Horace, Virgile lui-même ont immortalisé d'infâmes dé- « bauches et de honteuses habitudes, les chants amoureux « des poètes païens anciens et modernes, de Catulle, de

(1) Voici les huit vers cités par Raynouard :

Mon Virgile à la main, bocages verts et sombres. Que j'aime à m'égarer sous vos paisibles ombres ! Que j'aime en parcourant vos aimables détours, A pleurer sur Didon, à plaindre ses amours ! Là, mon âme tranquille et sans inquiétude, S'ouvre avec plus d'ivresse aux charmes de l'étude ; Là, mon cœur est plus tendre, et sait mieux compatir A des maux... que peut-être il doit un jour sentir.

.< Tibullc, de Berlin, de Bernis, de Parny ne nous offrent « rien de cette délicatesse, de cette modestie, de cette « retenue sans lesquelles l'amour n'est plus qu'un ins- « tinct animal et qu'un appétit charnel(l). »

Le bonheur que procure i étude est un ouvrage de longue haleine, mais ce n'est pas le seul que Victor Hugo composa pendant ces deux années (1816-1817) que nous étudions présentement. Il entreprit deux tragédies : Irtamènc (1er Juillet-14 Décembre 1816) et Athélie ou les Scandinaves (Septembre 1817), un mélodrame, Inez de Castro ( 1817), un opéra-comique, A quelque chose hasard est bon ( Novembre -Décembre 1817), enfin un long poème, le Déluge (1816).

Ce n'est point certainement dans son opéra-comique dont nous ne savons d'ailleurs pas grand chose qu'il faut aller chercher des idées morales ou religieuses. Inutile donc de s'y attarder. Ses tragédies, Irtamène et Afhélie, son mélodrame Inez de Castro seront une matière plus fertile pour nous en observations intéressantes.

Victor Hugo n'est pas encore très savant évidemment dans la technique de l'art dramatique, mais il a lu les meilleures pièces du répertoire classique français, il a étudié Racine et Voltaire, ses deux modèles préférés, « ces demi-dieux du théâtre français (2), » mais il. a jeté aussi un coup d'oeil non pas superficiel mais approfondi sur les mélodrames et les drames de la fin du xviiie siècle et du commencement du xix^. Nous allons donc voir deux influences rivales agir sur lui, car d'une part il veut construire ses tragédies sur le vieux mode classique, d'autre part s'il n'a pas une idée très nette du mouvement qui se fait dans la littérature, s'il est assez ignorant du romantisme, il ressent cependant les effets de la révolution qui lentement s'opère autour de lui. Ces premières œuvres tragiques sont en effet des ébauches oii

(1) Littér. et Philos, mêlées, t. I, p. 281-282.

(2) CeUe parole de Victor Hugo, citée par G. Simon, p. 113, est empruntée au\ vers qu'il composa en (:nvoya.ni Jrtamène à sa mère.

déjà nous trouvons les qualités et surtout les défauts des drames qu'il écrira plus tard.

Dans Irtamène, la scène se déroule en Eg^'pte : un usurpateur, Actor, est prêt à tout pour conserver le trône qu'il a volé à Zobéir. Irtamène veut au contraire rétablir dans ses droits le roi légitime : il est chevaleresque, généreux, dévoué, fidèle au monarque déchu. Il nous attire à lui par ces qualités et aussi par la tendresse qu'il montre à son épouse, Phalérie, que convoite Actor. A côté d' Irtamène et de Phalérie, un autre personnage nous est sympathique, c'est Zobéir, pauvre roi détrôné, qui nous apparaît plein de grandeur, de noblesse et de désintéressement. Le dénouement est évidemment heureux : Zobéir remonte sur le trône de ses ancêtres, Actor périt,

... Les dieux, vengeurs de la vertu La feront triompher sur le crime abattu (1).

Irtamène et Phalérie, pour qui nous avons craint un instant, sont sauvés tous les deux.

Irtamène est une tragédie à peu près classique, mais M. G. Simon lui-même est obligé d'avouer qu'elle offre quelques étrangetés et que parfois nous touchons à l'invraisemblance (2). Pendant qu'Irtamène est en prison dans le palais même du roi Actor, une porte masquée s'ouvre et Zobéir, le détrôné, le proscrit, paraît. Comment a-t-il pu pénétrer, comment a-t-il échappé à la vigilance des gardes, quel souterrain l'a conduit à cette porte masquée ? C'est un mystère que l'auteur ne s'est pas donné la peine de dévoiler. La tragédie, on le voit, se mue en tragi-comédie, en mélodrame. Victor Hugo n'a pu jusqu'au bout imiter Racine et Voltaire, il s'est fait l'élève de Pixérécourt.

Les sentiments que renferme Irtamène sont nobles et élevés, la morale naturelle qu'on y enseigne est conve-

(1) G. Simon, p. 124.

(2) G. Simon, p. H8-H9.

nable. Phalérie parle bien de se donner la mort, disons le mot, de se suicider, si son mari monte sur l'échafaud, mais on ne peut lui demander d'avoir des sentiments chrétiens, ce ne serait guère couleur locale. Certains vers au contraire sur l'éternel repos ( 1 ) rappellent trop vaguement, s'ils le rappellent même, le dogme de l'immortalité de l'âme qui appartient pourtant, il nous semble, aux croyances des Egyptiens. On pleure les héros, nous dit Irtamène, on chérit leur mémoire ; par contre on maudit les tyrans, leur gloire est flétrie.

L'échafaud n'est honteux que pour le criminel. Il semble que le regard de Victor Hugo, comme celui d'irtamène, n'est tourné que du côté de la terre et qu'il ne s'élève pas jusqu'au ciel pour y chercher et le souverain juge et l'éternelle récompense.

L'auteur n'a pu dissimuler sa personnalité et ses sentiments. Son royalisme se révèle en bien des endroits et particulièrement dans le dernier vers si souvent cité :

Quand on hait les tyrans on doit aimer les rois (2).

Notons aussi dans l'envoi à sa mère des attaques contre la rage impuissante des Zoïles. Dès sa jeunesse, il parle de ses ennemis, il en a comme une peur instinctive, une sorte de divination. C'est un trait caractéristique de sa nature, un sentiment personnel mais combien héréditaire aussi, si nous nous rappelons la même inquiétude chez son père, la même souffrance en présence d'ennemis réels ou. souvent imaginaires.

Avec Athélie ou les Scandinaves, sa seconde tragédie, Victor Hugo fait un pas de plus vers le drame ou plutôt vers le mélodrame. Il n'a jamais terminé cette pièce qui nous transporte dans un tout autre milieu et sous un autre climat : nous ne la connaissons que par le résumé amplement détaillé de M. G. Simon (3).

(1) G. Simon, p. 116.

(2) G. Simon, p. 125.

(3) G. Simon, p. 142-150.

Athélie, après six mois de mariage, voit son mari assassiné à l'instigation d'un chef puissant, Morler, par un jeune seigneur, Altliur, qu'elle avait jadis aimé d'un amour partagé. Livrera-t-elle son amant à la mort pour venger son mari ou bien l'épousera -t-elle malgré le crime dont il s'est rendu coupable ? Toute la crise d'âme est là mais il faut à Victor Hugo un dénouement terrifiant. Au moment de l'hymen, Athélie saisit et boit la coupe empoisonnée qu'elle a fait préparer pour Althur et celui-ci se perce de son épée sur le corps de son amante. Ce simple scénario nous montre que si Athélie commence à la façon d'une tragédie cornélienne par une lutte entre la passion et le devoir, elle se termine par un dénouement 011 triomphent les idées chères aux poètes dramatiques de la Révolution et de l'Empire et plus tard à Victor Hugo luimême. Nous avons des meurtres, un duel, de grands coups de théâtre, un tombeau de marbre noir, le temple d'une divinité sauvage et cruelle, Odin, temple rempli de prêtres et de bardes, une litière couverte d'un drap noir pour cacher un cadavre, une coupe de poison. Le rideau en se baissant voile une amante empoisonnée et son amant qui s'est suicidé sur son cadavi-e. Qui ne reconnaît dans cette scène finale une ébauche de la dernière scène d'Hernani et certains passages de Lucrèce Borffia.

Déjà, on le sent, le but de Victor Hugo n'est point de peindre des caractères ni de résumer les mœurs ou l'esprit d'un siècle, d'un pays ; il cherche avant tout, en développant une passion ou plutôt un état d'âme, à étonner, à émouvoir son spectateur par une succession rapide d'aventures et par l'imprévu des péripéties.

Nous avons évidemment pour Athélie les mêmes observations morales à formuler que pour Irtamène. Ces meurtres, ces suicides n'ont rien de bien religieux, tant s'en faut : cette tragédie, il est vrai, empruntée aux vieilles, légendes Scandinaves se déroule dans des temps très anciens et dans un pays que le christianisme n'a point encore civilisé.

Est-ce de lui-mlême que Victor Hugo est allé puiser à cet-

te source lointaine des pays du Nord qu'il retournera visiter avec Ilnn d'Islande^ ne suit -il pas plutôt une teai'dance de l'époque et, j'oserais dire, une tendance familiale ? Abel et Eugène l'ont en effet accompagné ou devancé. Eugène donnera au Conservateur Littéraire une nouvelle en prose, le Duel du précipice^ et Abel racontera, comme nous le verrons, des légendes qui ont une parenté très étroite avec Han d'Islande.

Linfluence d'Abel, à cette époque, est évidente aussi sur un autre point. Assez versé dans la langue espagnole, quil avait apprise pendant son assez long séjooir en Espagne, il préparait déjà les travaux qu'il écrira quelques années plus tard sur la littérature de ce pays. Peut-être est-ce dans les vieilles chroniques étudiées par Abel que Victor a puisé le sujet d'Inez de Castro (1).

Très certaine au moins est l'influence sur cette pièce écrite en 1817 du Traité du Mélodrame publié la même année, en janvier, par Ader, Armand Malitourne et Abel Hugo ( 2 ) . Victor a-t-il voulu mettre sérieusement en pratique les règles tracées par son frère et ses amis, a-t-il voulu par passe-temps d'écolier tourner lui aussi en dérision le mélodrame et les auteurs qui le cultivaient ? Peu importe. Nous serions cependant porté à croire que Victor Hugo n'a pas cherché à faire un travail de satirique. Inez de Castro est une suite logique à Irtamène et à Athélie et Victor Hugo était trop près du mélodrame pour ne pas y choir complètement.

(1) Abel traitera dailW'urs lui-même la môme question aux Bonnes Lettres. Le vendredi 26 Avril 1822. il examinera la tragédie à'Ines de Castro par Maxias de Lacerda, la comparera à celle do Lamothe et montrera que cette pièce est tirée d'un épisode de la Lusiade (Annales de la litlérature et des Arts, t. 7, livrais. 82°. p. 136, 27 Avril 1822). De Bourniseaus avait fait, en 1788, une héroïde intitulée : Don Pedro à Inès de Castro, in-8, 15 p. Madrid et Paris, Debrai, 1778.

(2) Voici le titre exact de l'ouvrage : Traité du Mélodrame par MM. A ! A ! A ! Stupete. Gentes ! In-8, vni-79 p. Imp. Gillé. — Paris, chez Delaunay, Pélicier, Plancher, 1817 (B. F. 11 janvier 1817). AIM. Paul et Victor Glachant, dans leur Essai critique sur le théâtre de Victor Hugo, in-12. Hachette, 1903, ont étudié, p. 11-34, /nez de Castro et le Traité du Mélodr-ame, mais peut-être n'ont-ils pas montré toute la connexilé qui existe entre les deux œuvres et tout ce que Victor a emprunté à Abel.

D'après les auteurs du Traité du Mélodrame il faut une femme innocente et persécutée : Inez, comtesse de Castro, remplit parfaitement ce rôle : elle est, comme le seront plus tard plusieurs des héroïnes de Victor Hugo, malheureuse, coupable au moins aux yeux de la loi, rachetée aussi par le sentiment et l'amour maternel. Il n'y a pas à proprement parler de niais à moins que cet office ne soit tenu par Alphonse le Justicier, roi de Portugal, qui, malgré certaines qualités, prête souvent à rire par les principes qu'il énonce mais oublie de mettre en pratique. Par contre, il y a deux tyrans, ce bon Alphonse qui veut faire juger et condamner Inez et surtout sa femme, qui empoisonne Inez. Enfin le chevalier, c'est don Pedro, infant, puis roi de Portugal ( 1 ) .

« Pour couper les scènes, dit le Traité du Mélodrame, il « suffira de les séparer par des accords de musiqup « qui servent en même temps à les lier entre elles (2). » Victor Hugo a mis non pas entre les scènes mais entre les actes des intermèdes qui les lient en les séparant. Dans le premier intermède, entre le premier acte et k second, « un « chœur de jeunes filles maures et de chevaliers ara- « bes s'avance en chantant au son des harpes, des « tambours, des guitares et des clairons. » Après deux très courtes scènes, « les clairons et les cymbales exé- « cutent une marche militaire et les Maures sortent en « ordre de bataille ( 3 ) . » Le deuxième intermède, entre l'acte second et l'acte troisième, est plutôt un tableau lointain, un panorama de bataille, une scène de cinématographe révélant aux spectateurs les événements qui dans une tragédie ordinaire se passent dans la coulisse. Ici l'intermède est tout à la fois et parfaitement une liaison et une séparation.

Pour la marche et le développement de l'action, pour le lieu de la scène et les décors, Victor Hugo ne s'écarte

(1) V On fera paraître, pour principaux personnages, un niais, un tyran, une femme innocente et persécutée, un chevalier... (Traité du Mélodrame, p. 9).

(2) Traité du Mélodrame, p. 10.

(3) Victor Hugo raconté, t. I, Inez de Castro, p. 331-333.

guère des règles fixées par son frère et ses amis (1). Il a, dans son premier acte, convenablement exposé les faits. On sait qai'Inez de Castro, fille d'honneur de la reine, mariée secrètement à l'infant don Pedro dont elle a eu deux enfants, est accusée de l'avoir séduit et que pour ce crime elle va être jugée. Au second acte, nous assistons au jugement et nous pénétrons dans la prison oii elle attend sa sentence et où don Pedro vient la rejoindre. Il y a évidemment ici des serments d'amour, mais c'est Inez qui est cha^rgée d'exposer « les bons principes de philosophie ». Elle ne veut pas devoir la vie à la révolte et à la guerre civile. Le tyran arrive : les deux amants font assaut d'héroïsme et finissent par triompher, leur mariage est reconnu, il semble que la vertu va recevoir sa récompense. « Mais si la vertu « triomphait, la pièce serait finie et il faut encore rem- « plir un acte: ergo donc le crime l'emporte ». Victor suit ce bon conseil : Inez meurt empoisonnée par un breuvage que dans la prison lui envoie la reine. Le mélodrame en ce momient se transforme en drame et là encore Victor suit les conseils de son frère : « rendez « votre tyran habile à faire des meilleurs vins les p'oi- « sons les plus subtils : cachez la mort au fond d'une « coupe ( 2 ) . »

Au troisième acte, le mélodrame reparaît dans toute sa

(1) « On placera un ballet et un tableau général dans le 1" acte, une prison, « une romance et des chaînes dans le 2« ; combats, chanson, incendie dans « le 3=. Le tyran sera tué à la fin de la pièce, la vertu triomphera et le che- « valier devra épouser la femme innocente, malheureuse, etc. (Traité du Mélo- « drame, p. 9-10).

« Au 2« acte, une prison : les 2 amants dans cette prison ; ensemble, on ne « sait pas trop pourquoi... ensemble dans une prison ! quel bonheur pour « eux ! nouveaux sermens d'amour, bons principes de philosophie voilà ce « qui les occupe... ils se sauvent : changement de décoration ! le tyran les « poursuit : combats !... mais si la vertu triomphait, la pièce serait finie et il « faut encore remplir un acte : ergo, donc le crime l'emporte.

« En vain le tyran menace l'innocente du plus cruel des supplices, l'inno- « cente préfère le trépas à l'infidélité, l'amour en fait une héroïne ! Elle va « périr... mais fort heureusement arrive tout à coup un secours impi^omptu... « le tyran est tué sans trop savoir comment... les amants sont délivrés, ils « s'épousent et la pièce est finie... » (Traité du Mélodrame, p. 12-13),

(2) Traité du Mélodrame, p. 38.

pureté. « Nos plaisirs réclament une ]>ataille.... une ba- « taille !... mais voici les deux armées en présence; elles « s'avancent, se mesunent, se déploient, ,se resserrent, « le tout en bon ordre et discipline : on doit au moins « 5 houimes à la ressemblance ( 1 ) . » Victor n'a point négligé cette fameuse bataille : elle se livre, nous l'avons vu, dans le deuxième intermède. Un combat singulier entre le chef des Maures^ Albaracin, et le roi Alphonse, ajoute encore à l'intérêt. Elle se termine par la défaite des Maures et la mort d'Alphonse : trois officiers, puis des officiers et des soldats, <; on doit au moins 5 hommes à la ressemblance, » nous racontent en de brèves paroles ^tous ces événements.

Au mélodrame il faut encore une caverne, un sou»terrain, des ossements ( 2 ) . Victor Hugo nous a servi tout cela. A l'acte second déjà « te théâtre représente une « vaste salle tendue de draperies noires semées de têtes « de mort et de larmes blanches, éclairées par des cier- « ges et des pots à feu. Au fond est un tribunal égalei- « ment tendu de noir, à droite un trône pour le roi, à « gauche un échaîaud noir surmonté d'un catafalque « et sur lequel on voit briller une hache, etc.. (3) » Au troisième acte, le théâtre représente l'intérieur d'un caveau sépulcral et bientôt on apporte sous un drap noir le cercueil qui renferme les restes d'Inez.

Enfin pour .terminer la pièce une morale est nécessaire : Victor ne l'a point négligée. Nous la trouvons dans la bouche d'Inez qui arrache don Pèdre au suicide, l'encourage à vivre, lui montre son devoir. Don Pèdre finit par comprendre la parole de son amante : « le bonheur des peuples a quelquefois besoin du malheur des

(1) Traité du Mélodrame, p. 39-40.

(2) « Une caverne est également indispensable... montrez-nous aussi un « souterrain... qu'avons-nous aperçu à ces lueurs palissantes qui s'étendent « lugubrement comme des draps mortuaires ? C'est un autel mystérieux où « les" squelettes embrasés de trois cierges n'ayant plus que le dernier souffle « de l'agonie entrecoupent les ténèbres ! » (Traité du Mélodrame, p. 37 et 38).

(3) Victor Hugo raconté, t. I, Inès de Castro, p. 334.

rois. » Nous sentons encore ici l'inspiration du Traité du Mélodrame car Victor se sert d'une machine dramati,que dont la lecture de oe petit volume a pu lui suggéré la pensée. Incz — ou son ombre — descend du ciel, radieuse, entourée d'anges, enveloppée d'une lumière miraculeuse ; une musique douce et lointaine se fait entendre. C'est la mise en pratique de ces lignes : « quel- « quefois des auteurs inspirés s'élançant vers le ciel, « en ont descendu les anges jusque sur la scène... Har- « diesse de génie, aussi bonne que difficile àimiter( 1) ! »

Un mot encore. Cette apparition d'Inez, pas plus d'ailleurs que le mode de son trépas ne sont de la légende ou de l'histoire. D'après celles-ci en effet, Inez meurt poignardée par des courtisans barbares. Si la coupe de poison est une invention de Victor Hugo dont l'idée lui a été suggérée par le Traité du Mélodrame, il n'a pas eu absolument parlant la primeur de l'apparition d'Inez. Berthre de Bourniseaux, dans son Heroïde, y avait pensé avant lui. Suivant ce dernier, dans une espèce de vision, don Pèdre, pai' une soudaine et heureuse illusion, croit voir son amante lui parler: il la touche, croit -il, il lui dit tout l'amour qu'il a pour elle. On peut donc se demander si Victor Hugo n'avait pas lu VHéroïde de Berthre de Bourniseaux.

Cette étude sur Inez de Castro et le Traité du Mélodrame nous montre l'influence que les travaux faits par Abel ont pu avoir sur les études de son jeune frère, influence toute littéraire, car il n'y a guère d'idées morales intéressantes dans Inez de Castro. La vertu y est plus ou moins récompensée, le crime ne reçoit pas tout le châtiment qu'il mérite.

(1) Traité du Mélodrame, p. 30. Victor Hugo utilisera plus tard dans ffernani une autre page de ce traité. Nous y lisons en effet (p. 27-28) : « quel « personnau'C plus capable d'attirer l'attention... que cet être mystérieux qui « n'est connu de personne... fantôme effrayant... on lui demande : qui es-tu'i « Il semble l'ignorer lui-même... et longtemps après il rugit du fond de son « estomac : Tu le sauras bientôt ! » Il est inutile de montrer toute la ressemblance qu'il y a entre ce fantôme et don Ruy Gomez au 5» acte à' Hernani- N'est-il pas un être mystérieux, connu de personne, interrogé par tous, dont l'apparition fait frémir.

Si le manuscrit est conforme à la reproduction donnée dans Victor Hugo raconlé, il semble que Victor appuie beaucoup sur certaines théories sociales, sur celle-ci entre autres qu'il ne faut pas attacher d'importance aux avantages de la naissance. Le roi don Alphonse, pour marier Alix et Gomez énonce ce principe par deux fois : « Ma- « riez-les, dit-il à Romero, il ne faut pas tenir à ces « préjugés de la naissance » — « Vous, mon brave « homme, n'attachez plus désormais d'importance aux « avantages de votre naissance. Ce sont des préjugés, « Voyez -Vous ( 1 ) . » Quand plus tard il s'agit de l'union d'Inez et de don Pèdre, Romero rappelle au roi ces paroles : « Seigneur, que votre majesté se souvienne de « ce qu'elle m'a dit quand je me refusais au mariage « de mes enfants. » On dirait vraiment que ce simple mot est pour le roi l'argument décisif, puisque immédiatement il s'écrie : « Mon fils, ma fille Inez. Oui, don « Pèdrc, elle est à toi, elle est noble et grande comme « une reine ( 2 ) . »

Il y a évidemment plus de christianisme dans Inez de Castro que dans Irtamène et Athélie. Ainsi d'abord le voulait la couleur locale. Inez et don Pèdre ont fait bénir leur union secrète par le frère très révérend Urbano de Vélasquez, religieux de Saint-François. Don Pèdre se venge en chrétien de la reine puisqu'il lui laisse la vie. S'il a le désir, l'intention de se percer de son épée, il accepte de vivre à la demande d'Inez pour n'être pas criminel et n'être pas séparé d'elle pendant l'éternité. Mais pourquoi cette périphrase « le séjour des âmes (3). » Victor Hugo, semble-t-il, n'ose pas nommer le ciel.

D'autre part on sent déjà chez lui une tendance vers les à côté de la religion. Il parle de la très sainte inquisition qui interroge les hérétiques ( 1 ) , du nécroman Zulco qui

(1) Victor Hugo raconté, t. I. p. 326.

(2) Victor Hugo raconté, t. I, p. 350.

(3) Victor Hugo raconté, t. I, p. 364.

(4) Victor Hugo raconté, t. I, p. 321.

jette des sorts sur les moutons. Gomez a cédé à Romero un morceau des sainls vêlements du bienheureux Jean- Baptiste que lui a légué sa grand'mère. Tout cela serait sans grande valeur si nous ne trouvions la même inclination, le même penchant dans une espèce de conte qu'il a rimé, affirme-t-il, en écoutant la messe à St-Germaindes-Prés.

Là, sans rigueur, des moines, bonnes âmes, Brûlaient en chœur, pour le sauver des flammes Un homme alteint d"avoir mangé du gras. Hurlant plus loin, maints furieux apôtres, En bonnets noirs, en soutane, en rabats. Se déchaînaient pour le grand saint Thomas Et glapissant d'obscures patenôtres Ennuyaient tout du bruit de leurs combats. Jupin leur dit : Je ne suis pas des vôtres (d).

Signalons le même esprit dans quatre vers sur l'Inquisition ( 2 ) et dans une explication burlesque des noces de Cana.

La nymphe de ces eaux aperçut Jésus-Christ Et son pudique front de rougeur se couvrit (3).

Il ne faut pas nous attarder plus que de raison sur ces vers que Victor Hugo nous a précieusement conservés dans le but évident de prouver que, s'il allait à la messe avec la pension Gordier, il était présent de corps seulement et que pendant ce temps son esprit vagabondait. Mais, il faut le reconnaître, il nous signale un état d'âme qui en réalité fut le sien à cette époque. S'il ne fut pas toujours aussi satirique, aussi caustique, nous pouvons soutenir par l'étude de ses premières œuvres qu'il vit

(1) Victor Hugo raconté, t. I, p. 217.

(2) Victor Hugo raconté, t. II, p. 5.

Si l'on quitte l'enfer, c'est pour monter aux cieux. L'on ne sort pas des feux pour rentrer dans les feux.

Le saint office est donc très salutaire ;

C'est déjà l'enfer sur la terre.

(3) Victor Hugo raconté, t. I, p. 212.

à cette époque en dehors de la religion qu'il ne connaît guère, à côté de l'église qu'il ne fréquente pas. Le poème du Déluge qu'il écrivit en 1816 nous en est encore une preuve.

Une influence religieuse puissante devrait, il semble, pénétrer et vivifier cette œuvre et pourtant l'on serait tenté de prétendre tout le contraire.

On dira bien que Victor Hugo n'a pas négligé l'emploi du merveilleux chrétien. Au premier tableau l'ange Gabriel reçoit de l'Eternel des instructions, puis au second il accomplit sa mission. C'est encore lui qui à la fin du poème dissipe l'orage, fait reculer la mer, impose silence à la foudre, apaise les flots, fait luire le soleil ( 1 ) . Victor Hugo évidemment a dû lire les épopées chrétiennes de Milton, de Klopstock. Il a sûrement imité le merveilleux chrétien dont Chateaubriand s'est servi dans les Martyrs (2), mais ce sont là des machines poétiques qui ne nécessitent ni la foi, ni la pratique religieuse chez celui qui les emploie.

Le merveilleux écarté, on peut se demander en étudiant attentivement les vers du Déluge transcrits par M. G. Simon si vraiment la religion a marqué son empreinte sur ce poème.

Victor Hugo compose une très longue amplification sur le Déluge lui-même. Parfois on voit apparaître des réminiscences classiques.

l'onde... dans une journée Anéantit hélas ! le travail de l'année.

Mais en lisant les longs développements sur la fureur des éléments, les souffrances des pauvres humains qui luttent en vain contre la mort, on ne trouve que le souci de tracer des tableaux plus ou moins effrayants, d'al-

(1) G. Simon, p. 133.

(2) La mère de Dieu, dans les Martyrs, envoie Gabriel à l'Ange des Mers. Celui-ci habite aux sources de l'Océan « ce fut lui qui^ par ordre de Dieu, « ouvrit au Déluge les cataractes du ciel » (Chateaubriand, les Martyrs, édition Pourrai, 1836, 3 vol. in-8, t. II, liv. XV, p. 145-146).

ligner des descriptions poétiques. Victor Hugo parle vaguement d'impiété, de châtiment teiTible et mérité, mais quand le ciel se fond en des ruisseaux de pluie, quand l'océan inonde les campagnes, voit-on la main vengeresse du Créateur? Nullement. Comme il serait plus dranuitiquc et même plus poétique de montrer le doigt de Dieu écrivant dans les nuées la sentence qui condamne le genre humain. Il n'est pas à croire que M. G. Simon ait négligé justement de nous citer les vers qui nous l'auraient montrée.

Victor Hugo aurait pu sur ce point faire des emprunts religieux à Chateaubriand qui a consacré de nombreuses pages lui aussi à nous décrire le Déluge. Dieu soulève le bassin des mers, verse sur les continents l'océan troublé ; '< l'océan franchit ses rivages en entraînant l'eau « des gouffres... Hommes présomptueux, connaissez -vous « les réservoirs de cet abîme où le Seigneur a puisé la « mort au jour de ses vengeances ( 1 ) . »

Les deux procédés, comme d'ailleurs les deux buts, sont bien différents. Victor Hugo décrit pour décrire, Chateaubriand est avant tout un apologiste qui veut prouver l'authenticité du Déluge. L'apologiste est doublé d'un poète et l'un ne fait pas tort à l'autre.

Victor Hugo n'est pas plus religieux quand il s'agit de montrer la conduite des hommes en présence du cataclysme. Il n'a pas pénétré dans les cœurs pour y chercher le remords, la désespérance ou l'impiété finale. A peine deux vers nous disent-ils que

... la vertu de ses divines flammes Des coupables humains touchait encor les âmes.

Il n'a vu, semble-t-il, que l'extérieur, que les corps luttant contre le fléau avec toute l'énergie du désespoir. Le fils aide le père, le frère secourt la sœur, la fille guide les pas de sa mère et c'est tout.

(1) Génie du Christianisme, édilion Pourrai. 183G. t. I, p. 133 (Première partie, livr. 4, cli. IV).

Plus imprégnée de religion, plus dramatique et par conséquent plus intéressante nous apparaît la page de Chateaubriand. Après avoir raconté la fin des querelles et des révolutions, la mortelle frayeur qui saisit les nations, il nous montre les efforts vains d'une mère se sauvant avec ses enfants sur le sommet des montagnes, d'un amant qui « croit trouver un abri pour sa maîtresse « dans la même grotte où il avait trouvé un asile pour « ses plaisirs ( 1 ) . » Il ajoute : « les temples se rem- « plirent de suppliants qui avaient peut-être renié la « Divinité toute leur vie, mais la Divinité les renia à « son tour et bientôt on annonça que l'océan tout entier « était aussi à la porte des temples ( 2 ) . »

Victor Hugo nous a cependant parlé des sentiments des hommes à l'égard de la Divinité, sinon pendant, du moins après le Déluge. Nous ne pouvons lire dans l'ouvrage de M. G. Simon les vers du 3^ chant, mais du moins nous savons par lui la suite des idées. Noé d'abord remercie Dieu de l'avoir sauvé, puis il blasphème en voyant les désastres causés par le Déluge, il comprend bientôt son ingratitude et implore son pardon. Ces blasphèmes de Noé sont une invention de Victor pour relever un peu ce qu'il y avait de terne et de fade dans une simple action de grâces. C'est donc un procédé littéraire mais on pardonne volontiers à un jeune homme ce qu'il a de peu naturel. Eugène Hugo qui, comme Victor, avait composé un poème sur le Déluge, avait mieux compris la réalité des faits dans son dénouement et chez lui Noé n'avait pas ces sentiments successifs et ce mouvement de révolte un peu choquant qu'avait imaginés son frère.

Il faut croire que ce procédé littéraire plaisait beaucoup à Victor car plus tard nous le retrouvons dans son œuvre à un moment où. il n'exprime plus les idées d'autrui, mais oiî il nous livre les mouvements de son pro-

(1) Génie du Chinstianisme, édit. Pourrai, 1836, t. I, p. 133.

(2) Ibidem.

pre cœur. Nous voulons parler des vers qu'il composa après la mort de sa fille Léopoldine.

Dans la douleur de Victor Hugo, qui fut profonde et réelle, il y a cependant une part de convenu et d'artificiel, une part où le père semble disparaître pour laisser la place au poète romantique. M. Louis Perrolaz a mis le fait en évidence dans le volume qu'il a composé sur ce point de la vie de Victor Hugo ( 1 ) .

Il y a trois phases bien distinctes dans la douleur du père : une période de calme, une période de révolte et enfin une période de résignation. Qui ne voit là sinon une ressemblance du moins une coïncidence curieuse entre Noé et Victor Hugo. Dans la période de calme ( 1844-1846) qui suit la mort de sa fille, la douleur de Victor Hugo est toute extérieure, elle se plaît dans les descriptions : ce n'est pas vraiment Léopoldine qu'il chante mais bien les prés, les bois, l'habitation, la toilette, les allures, les dialogues, les promenades, les retours, la veillée (2). Dans le Déluge il notait jadis, comme il le fait encore, l'amour filial, le dévouement fraternel. Dans les deux circonstances ce sont des tableaux, des images rapides mais rien d'intime : on ne sent ni Tâme du père ni l'àme de la fille. Il semble que Victor Hugo, comme Noé, n'a pas compris tout d'abord toute l'étendue de son malheur, mais bientôt, devant le vide de son foyer, Victor Hugo blasphème, tel Noé alors qu'il aperçoit les conséquences terribles du déluge et la terre vide de l'homme. Victor Hugo s'en prend au « Dieu jaloux », au « maître fatal » dont les « lois moroses » l'ont privé de son enfant ( 3 ) .

Mais bientôt à l'exemple de Noé, il demande pardon de ses fautes et jette vers le ciel le cri sublime de sou repentir.

Il) Louis Perrolaz. Victor Hugo pleurant la mort de sa fille. Etude historique et psychologique sur les pauca meae. In-8. 141 p. avec portraits. Besançon, Bossanne, 1902.

(2) Perrolaz, p 41 .

(3) Contemplations, t. 2, p. 15-16, 10 novembre 1846.

Je viens à vous, Seigneur, père auquel il faut croire

Je vous porte apaisé Les morceaux de ce cœur tout plein de votre gloire

Que vous avez brisé (1).

Poète romantique, Victor Hugo le fut dans l'expression de cette douleur que nous analysons car il aima à contempler sa souffrance et à la donner en contemplation aux autres. Il étala son cœur et il ressentit une jouissance à le frapper pour qu'il en jaillît un cri de douleur et d'agonie. Etait-il romantique déjà quand il écrivait son Déluge et nous peignait Noé blasphémant le Seigneur ? On oserait presque l'affirmer tant il y a de traits de ressemblance entre les deux états.

Quelle conclusion donner à ce chapitre que nous finissons sur les premières œuvres de Victor Hugo ? Elles sont d'un enfant, d'un écolier, très curieux de tout ce qui l'entoure, mais qui, ne pouvant tout lire, tout connaître, manque par conséquent d'une certaine largeur de vue. Excité au travail par sa mère, encouragé par ses frères et ses amis, il vagabonde dans le champ de la littérature, cueillant à droite et à gauche des fleurs de toute espèce sans trop s'inquiéter de la forme du bouquet qu'il compose. Son goût n'est pas encore formé, il cherche sa voie et sa méthode.

On devine dans son travail des lectures variées et abondantes, des études classiques assez approfondies mais le sentiment religieux en est presque partout absent. Il lisait pourtant dès cette époque Chateaubriand mais l'influence de ce commerce ne se manifeste guère. Très apparente au contraire nous apparaît l'action exercée sur lui par les auteurs latins, par le xviiie siècle et Voltaire que sa mère lui a fait admirer. Irréligieux, Victor Hugo ne l'est pas malgré certaines attaques plutôt irrévérencieuses ; immoral, il ne l'est pas malgré son amour pour les poètes erotiques latins, mais on ne peut pas dire d'après les œuvres que nous venons de parcourir qu'il a des sentiments chrétiens.

(1) Contemplations, t. II, p. 54, A Villequier, 4 seotembre 1847.

VICTOR HUGO ET l'ACADÉMIE FRANÇAISE ( 1817-1820)

Le Bonheur que procure lEtude fut pour Victor Hugo comme une lettre d'Introduction à l'Académie française ou du moins auprès de certains académiciens. Dès 1817 s'établit entre Victor Hugo, François de Neufchâteau et Raynouard un commerce épistolaire et poétique et ces derniers ne crurent pas s'abaisser en recevant le jeune homme. Neufchâteau même l'invita à sa table. Victor Hugo nous a conservé de ses visites à l'Académie et de son déjeuner chez Neufchâteau des récits qu'il a cherché ù rendre amusants et humoristiques ( 1 ) . Il y eût même entre Neufchâteau et Victor Hugo un échange de vers et Victor Hugo fut tout heureux de publier dans le Conserucdeur Littéraire quelques-uns de ceux qu'on lui adressait (2).

Avant d'étudier les œuvres que Victor Hugo écrivit pour l'Académie ou à propos de ses relations académiques, nous pouvons nous demander si le commerce presque amical qu'il eût avec François de Neufchâteau, a eu quelque influence sur sa mentalité religieuse.

En parcourant la vie de M. François (de Neufchâteau), devenu le citoyen François, puis le Comte François de Neufchâteau, on est étonné des points de contact ou de

il) Victor Hugo raconté, t. II, pp. 8-13.

(2) Conserv. Littér., t. I, livrais. 10. p. 363, 15 avril 1820.

ressemblance qu'il y a entre lui et Victor Hugo. François de Neufchâteau, fils d'un instituteur, était né à Saffrais, dans la Meurthe, le 17 Avril 1750, il était donc Lorrain comme le père de Victor Hugo. Très jeune il avait adressé ses hommages aux Muses puisque ses premiers vers avaient été imprimés en 1755 et 1756 et avaient été remarqués par Voltaire. En 1783, il avait été nommé par le maréchal de Castries procureur général du Cap à St-Domingue qu'il ne quitta qu'en 1787 ( 1 ) .

N'oublions pas que, quelques années auparavant, le capitaine Trébuchet, grand -père maternel de Victor Hugo, avait fait plusieurs voyages dans ces pays lointains. Sous le Directoire, François de Neufchâteau avait été ministre de l'Intérieur, les circulaires qu'il avait alors ^dressées aux administrations centrales des départements sont curieuses à consulter. On y trouve de fréquentes attaques contre les royalistes qui dans leur rage ont voulu détruire la constitution, contre les prêtres et leurs atrocités dont le tissu compose l'histoire de l'Eglise. Le 30 frimaire an VII (jeudi, 9 décembre 1798), il in\ite à célébrer l'anniversaire de la juste punition du dernier roi des Français.

Pour remplacer les cérémonies de la religion catho-

(1) Il continua là-bas à faire des vers, s'il faut en croire YAlmanach des Muses de 1822. Ce recueil imprima de lui des vers « sur un crucifix » avec cette note : « Ces vers sont de 1783. L'auteur, alors procureur général dans les « colonies, avait mis ces vers sous un Christ placé dans le cabinet où il « donnait audience à des hommes de toutes les couleurs et de toutes les « religions » (pp. 57-58). Malgré cette note nous ne pouvons croire que cette pièce a été composée tout entière en 1783 : elle contient en effet une allusion trop directe à la Révolution. Par ailleurs ces vers seraient un anachronisme en 1783, si on les examine un peu de près : ils seraient très bien à leur place si on les suppose écrits sous la Restauration. Victor Hugo avait donc trouvé en Neufchâteau un bon maître dans l'art d'antidater ses œuvres et dans l'art de s'adapter aux circonstances. Voici les derniers vers de la pièce :

Blanc, ou noir, ou bronzé ; Turc, Chinois ou Brachmane Four toi, mortel, qui que tu sois.

Des sublimes leçons la plus sublime émane Du signe auguste que tu vois !

Ah ! pour l'apprécier, souviens-toi qu'il proclame

Au dessus de tous les héros Le Juste, périssant par un supplice infâme

En priant Dieu pour ses bourreaux.

lique, il préconise « la série philosophique et touchante des fêtes nationales » et les circulaires qui les annoncent sont très amusantes. C'est bien le style ordinaire des philosophes et des révolutionnaii-es ( 1 ) .

La Révolution finie, François de Neufchâteau évolua doucement et tranquillement en politique et en littérature sans oublier cependant qu'il appartenait au xviii« siècle par son éducation, ses goûts et ses principes. Il publia en l'an VIII un recueil de morceaux inédits (2), tous empreints de l'esprit philosophique : dans ce recueil Turgot, Bailly, Vauban voisinent avec J.-J. Rousseau, Kant, Helvétius, Voltaire, d'Aguesseau. Il contient même une ode anonyme, signée D..., sur le mariage des prêtres oii la religion est fort maltraitée, où Bossuet, Fénclon et plusieurs papes sont calomniés sans vergogne.

La même année, le 15 Messidor (26 Juillet 1800), il lut à l'Institut un discours en vers sur la mort. Il y emploie toute la phraséologie dont il était alors coutumier, les grands mots, les expressions chères aux philosophes. Il parle de l'Hymen, de l'Euménide jalouse qui lui a ravi sa jeune et tendre épouse, de la Nature et de ses Autels, des Dieux domestiques, du Ténare et de l'Inexorable Mort. Toute la mythologie y passe mais l'on se demande en vain s'il croit à l'Immortalité de l'âme. Pour calmer sa douleur il compose un tableau idyllique du bonheur des champs, des charmes de l'étude. Il ne faut donc pas s'étonner si plus tard il goûta fort l'œuvre de Victor Hugo sur le Bonheur que procure Fétude, œuvre qui se rapproche évidemment des vers de Neuf-

(1) Cf. Recueil des lettres, circulaires, instructions, dicours... pendant son ministère de l'Intérieur, 2 vol. in-4. Paris. Imprimerie de la République, an VII. Voir entre autres la circulaire pour la Fête de la Reconnaissance, 21 floréal an VII. (vendredi. 29 avril 1799). t. II. pp. 211-216. « Les bénédic- « lions des malheureux, voilà sa pompe ; les cris du cœur, les larmes de « l'attendrisseraent, voilà son intérêt ; la sensibilité, voilà son charme. . »

(2) Le Conservateur ou recueil des morceaux inédits d'histoire, de politique, de littérature et de philosophie, tirés des portefeuilles de M. François (de Neufchâteau) de l'Institut National. Paris, Imprimerie Grapelet, an VIII. Paris, Barrois. Maradan, Déterville, Desray, Renouard, 2 vol. in-8.

château. Ce dernier, comme Victor Hugo, montrait un grand amour de l'antiquité, mais, parmi les anciens, il avait surtout pour maîtres les poètes du plaisir, Anacréon, Epicure, Horace qu'il traduisait. Son évolution politique se manifestait dans les dernières lignes de son discours qu'il consacrait à célébrer la gloire des armes et des gueiTiers, Desaix et Bonaparte. Le futur président du Sénat Impérial préludait ainsi aux louanges qu'il adresserait plus tard à l'empereur ( 1 ) .

Sous la Restauration il abandonna la politique pour se consacrer entièrement au culte des Belles -Lettres : il se plut dans la compagnie de Corneille, de Pascal et de Lesage, tout en s'amusant à composer des fables, des contes et des travaux de métrique. Disons en passant que plusieurs des pièces qu'il écrit alors sont passablement erotiques. Il ne fut pas cependant un adversaire du régime nouveau, puisque en 1820, il se charge d'envoyer au duc de Richelieu, président du conseil des ministres, l'ode de Victor Hugo sur la mort du duc de Berry. Le duc de Richelieu, pour lui plaire, met aussitôt cette ode sous les yeux du roi et obtient pour l'auteur une gratification de 500 francs (2).

Ce court résumé de la vie de François de Neufchâteau nous le montre variant dans ses opinions politiques mais restant toujours fidèle aux idées philosophiques dans lesquelles il avait été élevé. Après le Concordat, sous l'Empire et la Restauration, nous trouverons évidemment chez lui quelques pratiques extérieures du culte imposées par le milieu et les circonstances (3), mais il fut tou-

(1) Il est inutile d'insister sur ce point : signalons cependant au passage qu'à propos de l'avènement de Bonaparte au trône impérial il proposa un prix au lycée de Dijon. Lors de la prestation du serment il fit à l'empereur un discours très loyaliste et sa muse jadis révolutionnaire chanta la victoire d'Austerlitz.

(2) G. Simon, L'Enfance de Victor Hugo, pp. 220-221.

(3) François de Neufchâteau se maria quatre fois ; il perdit une de ses épouses en 1812. La fit-il enterrer religieusement, c'est probable; en tous cas, en 1813, il lui fit célébrer un service anniversaire dans l'église Saint-Vincent de Paul. Celle qui la remplaça mourut le 10 novembre 1818 ; elle eut un convoi religieux et un service du bout de l'an, le 10 novembre 1819. On peut voir à la

jours un élève de Voltaire et des philosophes, vaguement déiste, préoccupé avant tout de littérature, d'agriculture et d'économie politique plutôt que de questions religieuses.

Quelle a pu être l'influence de François de Neufchâteau sur la formation des idées religieuses de Victor Hugo ? Dans les entretiens qu'ils eurent ensemble songèrent-ils à aborder et à traiter les graves problèmes de la religion. C'est bien douteux, car jamais, semble-t-il, François de Neufchâteau n'en eût grand souci ( 1 ) . Ils n'en ont pas eu l'idée si l'on en juge par les vers, les lettres, les récits qui nous sont restés comme témoins de leurs entretiens et de leurs relations. Ils ne pensent qu'à chanter Apollon et les Muses, à célébrer Voltaire qui « daigna faire grâce aux premiers essais » de Neufchâteau. Victor Hugo le regarde comme « un Dieu » que Neufchâteau < reproduit dignement ( 2 ) . » Quand ils déjeunent ensemble, ils s'entretiennent des « parmentières, » ils causent littérature ( 3 ) . Par politesse Victor Hugo

bibliothèque de l'Institut de France les lettres que François de Neufchâteau envova dans ces diverses circonstances (Cf. Mémoires de l'Institut, Supplément, HR5-. t. XXXVIII, n» 31: t. XL, n» 14; t. XLVIII, n» 40; t. L. n» 45).

(Il Le mardi, 2 décembre 1823, il lut à l'Académie un discours en vers sur le Corps et l'Ame, imprimé plus tard dans le Mercure du XIX^ siècle, t. VII, pp. 385-400, livr. 87« (novembre ou décembre 1824). Le titre nous fait espérer une discussion religieuse qui nous éclairerait sur les sentiments intimes de François de Neufchâteau. Mais nous sommes malheureusement déçus. Nous voyons bien ce que les anciens ont pensé du procès entre le corps et l'âme. François de Neufchâteau étudie plutôt le côté plaisant de la question, mettant surtout les poètes à contribution. Il termine par un acte de foi en l'existence d'un Dieu créateur qu'il est impossible de connaître, mais qui un jour récompensera et punira.

L'aspect du monde atteste un ouvrier suprême

Je le trouve encore mieux quand je rentre en moi-même

Je l'ai dans mes écrits professé soixante ans.

A qui emprunte-t-il l'idée de ces vers? A la pièce des Captifs de Plaute, comme il le dit lui-même. Mais il passe le christianisme sous silence ; on dirait que celui-ci n'a jamais existé et jamais donné de solution à la question. Malgré l'affirmation du dernier vers, c'est le seul document où se manifeste une préoccupation religieuse et là encore Neufchâleau nous apparaît bien comme le disciple et le successeur de Voltaire.

(2) Victor Hugo raconté, t. 11^ pp. 10-11.

(3) Victor Hugo raconté, t. II, pp. 12-13.

écoute le vieillard tout heureux d'avoir un convive aimable pour entendre ses théories agricoles et littéraires. Victor Hugo, d'un autre côté, ressent un grand bonheur ,à collaborer, avec un académicien, à l'édition de Gil Blas de Lesage. Plus tard il se plaindra des ennuyeux discours de Neufchâteau sur « les parmenticres » ou de son sans-gêne à signer une traduction qui n'est pas de Neufchâteau mais de Victor Hugo. En attendant il est tout yeux et tout oreilles mais il n'entend point parler religion.

Bientôt l'amitié se noue plus étroitement, l'échange de vers continue ( 1 ) et Victor Hugo est content d'imprimer les poésies de Neufchâteau dans le Conservateur Littéraire ( 2 ) . Sa joie n'est pas moins grande de Voir, par l'intermédiaire de son vieil ami, ses poésies reçues et lues à la Cour, et d'obtenir, grâce à lui, une gratification de 500 francs.

Pour exprimer sa reconnaissance il profite de toutes les occasions gui se présentent. A peine a-t-il commencé la publication du Conservateur Littéraire qu'il donne un compte rendu de l'étude de Neufchâteau sur Corneille. Les éloges que Victor Hugo adresse à Neufchâteau sont parfois exagérés. L'étaient-ils pour Tépoque, il ne semble pas, en tout cas, ils ne devaient pas le paraître à ce

(1) Il est probable que nous n'avons ni tous les envois de Victor Hugo ni toutes les réponses de Neufchâteau. Nous avons trouvé, par hasard (Nouvelle encyclopédie poétique ou choix de poésies par P. Gapelle, Paris, Ferra, 1819, in-32, t. X, pp. 183-185), une pièce de vers dont le destinataire doit être Victor Hugo. Elle est adressée à un jeune homme qui demandait des vers à l'auteur alors malade. Cette pièce est très convenable mais elle voisine avec de nombreux morceaux plus ou moins erotiques signés par Neufchâteau. En voici quelques strophes qui semblent bien confirmer notre opinion. Les successeurs de Galien En mourant Timmortel Voltaire

M'ont mis par régime à la prose Ne m'a point transmis ses pinceaux,

Encore me défendent-ils bien Son génie eât sans légataire;

D'en prendre une trop forte dose. Je n'hérite que de ses maux.

Un Apollon de dix-sept ans. Mais pour vous qui m'avez chanté

Veut pourtant que je m'évertue Sachez du moins par mes disgrâces

Hélas quand la fièvre me tue Qu'il faut aux Muses comme aux Grâces

Apollon prend bien mal son temps. Des amants en bonne santé.

(2) Conserv. Littér., t. I. livrais. 10. p. 363. 15 avril 1820.

jeune homme qui regardait Neufchâteau comme un demi -dieu. « Neufchâteau, disait-il, est l'un de nos aca- « démiciens les plus distingués... presque tous ses ou- « vrages sont écrits dans l'intérêt de la jeunesse. Ren- « dons hommage au littérateur distingué qui rend lui- « même un tel hommage à Corneille (1), » Victor Hugo loue Tordre, la clarté, les savantes recherches, les judicieuses critiques « du littérateur utile et laborieux. » Il revient à trois reprises sur l'histoire de Gil Blas par Lesage ; il rend compte avec bonheur de la séance annuelle du 24 Avril 1820 où Neufchâteau a lu divers fragments d'un ouvrage sur le chantier, la Philosophie des Poètes. Victor Hugo avait eu la primeur de quelques fragments de cette œuvre, et il ne manquait pas de le dire avec un plaisir évident dans le Conservateur Littéraire. Victor Hugo continuera ainsi par des éloges discrets à prouver à Neufchâteau qu'il n'oubliait point le poète et Tacadémicien qui l'avait honoré, malgré son jeune âge, d'une véritable amitié. H agit de la même manière à l'égard de Raynouard et de Campenon qu'il a quelque peu fréquentés (2), mais rien, dans les relations de Victor Hugo avec Neufchâteau et les autres membres de l'Académie, ne nous prouve que ceux-ci ont abordé avec lui les graves problèmes de la religion et qu'ils ont eu une

(1) Les articles du Conservateur littéraire sur Neufchâteau sont assez nombreux^ en voici une indication assez exacte, croyons nous : t. I, liv. 3, pp. 92- 104 (Litt. et Phil. mêlées, pp. 119-i20), 15 janvier 1820, signé M..: L'Esprit du grand Corneille par François de Neufchâteau ; — t. I, liv. 10, pp. 361-362, 15 avril 1820 : Vers adressés le 25 mars 1820 à M. V.-M. Hugo, par le comte de Neufchâteau, avec une note ; — t. 11^ liv. 12, pp. 72-74, 20 mai 1820, signé M..: Institut royal de Finance. Séance publique annuelle des quatre Académies. 21 avril 1820 ; — t. Il, liv. 18, p. 327, 5 août 1820: Variétés, Nouvelles littéraires : L'affaire de Gil Blas. François de Neufchâteau et Llorente ; — t. H, liv. 20, p. 398, 2 septembre ii^(^:' Variétés, Nouvelles littéraires. Le Conservateur de Neufchâteau; — t. III, liv. 21, pp. 15-23, 9 septembre 1820. signé V. [Litt. et Phil. mêlées, pp. 108, 109, 110) : Histoire de Gil Blas par Lesage, notes par François de Neufchâteau. Ed. Biré cite (Victor Hugo avant 1830. \)\). 113-114) les éloges adressés à ce propos par Victor Hugo à François do Neufchâteau.

(2) Dans Victor Hugo raconté on trouve une légère critique des manières peu polies de Raynouard. mais en 1819-1820 Victor Hugo se montrait moins cavalier et le Conserv. Littér., à plusieurs reprises, parlait de lui en d'excellents termes (Cf. entre autres, t. il. liv. 20, pp. 399-400, 2 septembre 1820).

influence positive dans ces matières sur Victor Hugo. Ne semble-t-il pas plutôt que Victor Hugo, en les fréquentant, était entraîné loin du christianisme. Près d'eux il ne pouvait que voir grandir en lui l'amour de l'antiquité païenne, l'affection que tout enfant il portait à Voltaire, à J.-J. Rousseau et aux philosophes du xviiie siècle.

Pour le moment Victor Hugo ne cherche qu'à plaire à l'Académie et aux académiciens. Neuf château a évidemment toutes ses préférences: il préparait un travail contre Llorente qui prétendait que Lesage n'était pas le véritable auteur de Gil Blas de Santillane.

Victor Hugo nous affirme qu'il l'aida en mai et juin 1818 (1) ; le 7 juillet Neufchâteau lut à l'Académie française le travail que lui, Victor Hugo, avait composé et l'imprima ensuite dans VHistoire de Gil Blas de Santillane. D'autre part, il nous dit encore qu'en 1821, d'octobre à la fin de novembre, il coopéra au rapport que l'Académie avait demandé sur le même sujet à François de Neufchâteau (2). Le 8 janvier 1822, ce rapport fut discuté ^ l'Académie ( 3) .

E. Biré, sans nier complètement la collaboration du jeune auteur, a critiqué vigoureusement les différentes allégations de Victor Hugo à ce propos (4). D'après lui, Neufchâteau n'a pu pousser l'imprudence et la folie jusqu'à s'approprier le travail d'un enfant, le lire dans une séance publique de l'Académie et l'insérer sous son nom, livrant ainsi sa réputation et son honneur à la discrétion d'un collégien.

L'édition ne varietur de Victor 'Hugo raconté a tranché la question. On y a introduit tout simplement (5) la Revendication de Gil Blas en prenant le texte de l'examen lu, le 7 Juillet 1818, par Neufchâteau à l'A-

(1) Ed. Biré, Victor Hugo avant 1830, p. 109.

(2) Lettres à la fiancée, p. 173.

(3) Journal de Paris, 10 janvier 1822.

(4) Ed. Biré, Victor Hugo avant 1830, pp. 106-114. (d) t. II, pp. 63-80.

cadémie française et imprimé soit dans un tirage à part, soit dans l'édition Didot (1819), soit dans l'édition Lefèvre (1820) (1). Mais justement cette impression nous permet de voir quelle a été la part de travail de Victor Hugo, et en même temps elle nous explique la conduite de Neufchâteau. U examen, que Neufchâteau a mis au commencement de VHistoire de Gil Blas, comprend LXIV pages et c'est le tiers à peine que nous trouvons dans Victor Hugo raconté. De plus nous pouvons voir que c'est une simple traduction de la revendication de Gil Blas par les Espagnols, travail vulgaire, travail de bûcheron dont la plus grande partie dût revevir à Abel Hugo, car ce dernier savait parfaitement l'espagnol, tandis que Victor fut obligé d'avouer à Neufchâteau sa faiblesse dans la connaissance de cette langue. Pour éclairer le texte nous trouvons au bas des pages des notes peu nombreuses sur des coutumes espagnoles, sur de prétendues sociétés de gens de lettres, des critiques sur les infidélités de la traduction espagnole, des aperçus géographiques ou historiques. Le tout ferait peut-être une bonne page, c'est là ce qu'il y a d'original, de personnel dans le travail de Victor et de son frère.

Pour la collaboration que Victor donna à la fin de 1821 à Neufchâteau, nous ignorons ce qu'elle fût. Nous n'avons pu mettre la main sur ce nouveau travail de Neufchâteau lu à l'Académie, le 8 Janvier 1822, et nous savons encore moins la part de Victor Hugo ( 2 ) .

Quelle conclusion tirer de tout ceci ? Victor Hugo a certainement travaillé pour Neufchâteau en 1818 et en 1821 et sur ce point il n'a pas menti, comme on semble le prétendre. S'il n'a reçu en paiement, en 1818,

(1) On n'a pas dû retrouver le manuscrit de Victor Hugo, car celui-ci l'avait remis à Neufchâteau. Mais pourquoi le texte n'a-t-il pas été transcrit sans modification. Il y a en effet de nombreux changements : ils sont sans importance, je le veux bien, mais par là même ils sont inutiles.

(2) L'Institut, poussé peut-être par Neufchâteau, s'intéressait beaucoup à Lesage. Il avait proposé pour le concours d'éloquence, en 1821, l'éloge de Lesage et le prix, le 24 août 1822, fut partagé entre Patin et Malitourne, l'ami d'Âbel Hugo. Les deux lauréats n'avaient pas manqué de faire l'éloge des savantes études de Neufchâteau.

comme il le dit, que les deux volumes des Contes et fables de Neufchâteau, celui-ci n'a guère fait preuve de générosité. On a peine à croire à une telle ladrerie chez Neufchâteau ; d'ailleurs on ne trouve à ce sujet et à cette époque aucune plainte de Victor Hugo ; c'est tardivement, en 1840, qu'il montre son mécontentement. Victor Hugo confondait peut-être, à ce moment, comme Biré d'ailleurs, les deux collaborations et la seconde laisse supposer que la première fut largement récompensée. Entre les deux, il est vrai, Victor Hugo avait obtenu du roi une gratification de 500 fr. par l'entremise de Neufchâteau.

Autre question. Neufchâteau avait-il le droit de signer de son nom le travail de Victor Hugo ? Ce dernier a traduit simplement un texte espagnol et l'a rendu plus intelligible en y ajoutant quelques notes peu personnelles. Neufchâteau n'a donc pas agi autrement que tous les gens de lettres qui paient des copistes ou des traducteurs et signent de leur propre nom le travail qu'ils composent avec des matériaux ramassés par autrui.

Les relations personnelles de Victor Hugo avec Neufchâteau et l'Académie ne l'entraînèrent donc ni vers le romantisme ni vers la religion. H faut en dire autant des pièces qu'il a composées pour l'Académie, c'est-àdire L'Enseignement mutuel, L'Institution du Jury et Le Dévouement de Malesherbes ( 1 ) . A les étudier séparément nous verrons que notre assertion est fondée.

(1) Quelques notes d'histoire et quelques rectifications sont utiles ici à propos des trois concours auxquels Victor Hugo a pris part.

Le 27 août 1818, Raynouard, secrétaire perpétuel, mit au concours deux sujets, pour le 25 août 1819.

L'un a été choisi par l'Académie elle-même : L' Institution du Jury en France, une médaille de 1500 francs lui est attribuée. Le second a été proposé par un homme de lettres (M. Lemontey. qui fut nommé membre de l'Académie française avant l'attribution du prix). Il a choisi Les Avantages de l'Enseignement mutuel et offert un prix de 1200 francs. Les travaux pour les deux sujets devront être remis au plus tard le 1.d mai 1819.

Le 24 août 1819, Raynouard lut son rapport sur les deux concours. L'Institution du Jury avait été traitée par cinquante concurrents. Cinq pièces méritaient d'être distinguées, une était spécialement notée. Il n'y avait que dix-neuf pièces pour L'Enseignement mutuel dont six méritaient une mention. Mais l'Académie pour les deux concours ne distribua pas de prix.

C'est le 27 Août 1818 que U Institution du Juri; en France et L'Enseignement mutuel furent proposés par rAcadémic et les travaux durent être remis au plus tard le 15 mai 1819.

Dans le camp des Ultras on n'avait pas vu d'un bon œil le choix de pareils sujets. L' Enseignement mutuel surtoul fut violemment attaqué par eux et défendu par les libéraux avec une ardeur égale. Le Conservateur dénonça à plusieurs reprises les idées ténébreuses de ses adversaires. Il prétendit que le parti démocratique allait exiger l'instruction publique, c'est-à-dire l'établissement général de l'enseignement mutuel et le renvoi des frères de la doctrine chrétienne ( 1 ) . Dans le Drapeau blanc, Nodier avait mené de son côté la campagne ; il s'en prit surtout à Alex, de Laborde, de l'Institut, un des promoteurs de la nouvelle méthode ( 2 ) . Aux articles de

Le même jour,, 24 août 1819, l'Académie^ tout en laissant au concours les deux sujets précédents, en proposait un nouveau. Le Dévouement de Malesherbes. Un anonyme (M. de Laborde), qui avait indiqué le titre^ olfrait loOO francs.

Les travaux pour les trois concours devaient être remis au plus tard le 15 mai 1820.

Le 24 août 1820, Raynouard distribua les prix. Vingt-huit ouvrages seulement avaient concouru pour L' Institution du Jury. Le prix était décerné à M. Ed. Mennechet. M. Charles Saint-Maurice, obtenait une mention honorable. Dix-sept ouvrages étaient présentés pour L'Enseignement mutuel, Saintines recevait le prix. Le Dévouement de Malesherbes avait été traité par trente cinq concurrents. L'Académie décerna deux mentions honorables : la première au n» 17, portant pour épigraphe : L'échnfaud n'était qu'un degré vei's les cieux, Delille ; la seconde au n° 33. ayant pour épigraphe ces mots de Virgile : Sunt lacj^ymae rerum.

Le Dévouement de Malesherbes fut donc remis au concours et le lo mai 1821 fut le dernier jour pour la réception des ouvrages.

Le 25 août 1821, Raynouard annonça que parmi les quarante six pièces présentées, une seule avait fixé l'attention de l'Académie, c'était l'ode de M. A. Gaulmier, professeur de rhétorique, à Nevers.

(1) On peut voir à ce sujet un article de A. de Frenilly (Conservateur, t. I, liv. 9, novembre 1818, pp. 423-424, note). Il renvoie à la Minerve (t. IV, pp. 75-82, novembre 1818), mais la Minerve n'a pas des visées aussi ambitieuses dans l'article que de Frenilly attaque. Elle parle vaguement de l'Instruction publique.

(2) Le 27 février 1819, l'abbé B..., pour défendre les frères, avait fait un ari.cle contre les écoles à la Lancastre. Le 21 juillet, Nodier avait pris les armes à sa suite. 11 était revenu à la charge le 30 juillet, le 30 août, le 25 novembre. D'autres rédacteurs l'avaient aidé le 7, le 23 août (au moment de la séance académique) et le 2 octobre (Quatremére de Raissy).

journaux étaient venus se joindre de part et d'autre les brochures, les pamphlets ( 1 ) .

Evidemment au fond de cette dispute il y avait avant tout une affaire politique. Les ultras attaquaient V Enseignement mutuel parce que les libéraux le prônaient. La question religieuse existait certainement mais les libéraux avaient l'adresse de la reléguer au second plan. Ils ne voulaient pas se montrer adversaires trop déclarés des frères des écoles chrétiennes mais ils étaient heureux de défendre une méthode qui, venue d'Angleterre et d'Allemagne, avait, à leurs yeux, une teinte protestante. On oubliait dans les deux camps qu'elle n'avait rien de nouveau que son titre et qu'elle était employée depuis longtemps par les frères. Les libéraux obéissaient aussi à une vieille habitude française ; nous prodiguons nos éloges à tout ce qui nous arrive d'au-delà des frontières sans penser que l'étranger nous rend tout simplement, après y avoir mis son estampille, ce qu'il nous a emprunté.

Victor Hugo prit part au concours. On pourrait croire qu'il ne fut pas à l'aise dans la composition de son travail. Admirateur de Chateaubriand, lecteur du Conservateur, allait-il célébrer d'une manière élogieuse cette méthode que les ultras cherchaient à déprécier. D'autre

(1) Nous ne citerons que deux ouvrages favorables et un pamphlet très curieux imprimé à Lyon : ce dernier ouvrage, qui n'a aucune valeur ni pour le fond ni pour la forme, était cependant bien fait, vu le ton employé par l'auteur, pour exciter les esprits. — a) L'Enseignement mutuel ou Histoire de r Instruction et de la propagation de cette méthode par les soins du docteur Bell de Lancaster... traduit de l'allemand de Joseph Hamel. In-8, Imp. Fain, Paris, Colas, B. F. : 29 août 1818, n" 3074. — b) L'enseignement mutuel appliqué à l'/nstruction primaire des classes déviant faire suite au guide de l'Enseignement mutuel. In-12, Imp, Fain, Paris, Colas, B. F.: 17 avril 1819, n" 1441. — c) L'Enseignement mutuel dévoilé ainsi que ses jongleries et pretentailles révolutionnaires, ou l'art d'affranchir l'éducation de l'enfance de toute influence morale et religieuse ; dédiée à la jeunesse pensante, réfléchissante, agissante et surtout bien impressionnée (sic). Pour servir de réponse à M. Sainte-Marie, docteur en médecine, etc.. Accompagné d'aperçus neufs et de notices sur quelques-uns des professeurs de morale qui dogmatisèrent le peuple lyonnais et bestialisèrent la jeunesse jusqu'au retour de l'auguste maison des Bourbons, suivi de Remarques et d'Anecdotes. Le tout précédé dune table analytique de matières par Onuphre. In-8. Imp. de Boursy, Lyon, 120 pages. B. F. : 19 août 1820, n» 3017.

part voulant conquérir le laurier académique, ne lui fallait-il pas chanter L'Enseignement mutuel cher aux libéraux.

Je ne crois pas qu'il faille ainsi poser la question. Le discours sur les avantages de l'Enseignement mutuel fut composé entre le 27 Août 1818 et le 15 Mai 1819. Or à cette époque, Victor Hugo, tout en admirant Chateaubriand n'a pas pris part encore à la lutte des partis : certainement il est royaliste mais il n'a composé ni les Destins de la Vendée ni le Télégraphe. Il subit bien plus l'influence de Neufchâteau que celle de Chateaubriand. N'est-il pas encouragé à faire son discours par Neufchâteau, qui, après la révolution, a, l'un des premiers, recommandé la nouvelle méthode dans un petit volume adopté dans les écoles primaires, Méthode pratique de lecture ( 1 ) .

Quelques mois plus tard un changement évident va s'opérer en lui. L'évolution, qui n'était qu'en préparation, va se réaliser. Son échec, le 25 Août 1819, la position qu'il prend nettement en politique, vont faire varier ses idées. Dès le premier numéro du Conservateur Littéraire, à propos de VEnrôleur politique, une petite note nous montre la marche de sa pensée : cette note appuie sur l'utilité de L'Enseignement mutuel mais bien plus encore sur l'excellence des écoles chrétiennes ( 2 ) .

Plus tard il publiera dans le Conservateur Littéraire ses vers sur L'Enseignement mutuel ( 3 ) ; à cette époque, révolution que nous venons de signaler fera un pas de plus. On sent que cette publication, qu'il veut faire, ne le met pas à l'aise : d'abord il n'ose signer ses vers ni de son nom ni d'une des nombreuses initiales qui cachent

(1) Méthode pratique de lecture, in-8, Paris, Didot, 179y.

(2) « Nous ne prétendons pas condamner V Enseignement mutuel. Celte « méthode peut être utile ; il y a du ridicule â la croire admirable,

Et le malheur de ce qu'on vante

Est d'être ensuite rabaissé.

« Le temps jugera, et il jugera bien ; car c'est lui qui nous a fait connaître « l'excellence des écoles chrétiennes. » (Conserv. Littér., t. I, liv. 1, p. 5).

(3) Conserv. Littér., t. III, liv. 21, pp. 7-15. (Signé XXXX), 9 septembre 1820.

sa personnalité. Cela ne suffit pas : il fait précéder ses vers d'une longue note qui reproduit celle que nous venons de signaler en l'amplifiant. Celte note est censément l'œuvre des rédacteurs du Conservateur Littéraire à qui l'auteur de U Enseignement mutuel est, semble-t-il, complètement étranger. Nul autre pourtant que Victor Hugo ne l'a écrite et c'est ce qui la rend plus piquante encore. Ecoutons ces prétendus rédacteurs. Ils ne considèrent cette pièce que sous le rapport littéraire et c'est pourquoi ils l'admettent dans leur recueil sans partager tout à fait l'opinion de l'auteur. Puis ils tiennent à faire observer que « l'enseignement mutuel y est loué modérément, » que « l'auteur a su faire percer dans plusieurs endroits « son opinion royaliste et ses sentiments religieux, » ce dont ils lui savent gré dans un pareil sujet. Pour nous, remarquons bien cjue même à cette époque, en 1820, l'opinion royaliste accompagne et précède les sentiments religieux. Les prétendus rédacteurs ne se gênaient plus pour critiquer renseignement mutuel. « La nouvelle mé- « thode, sans même l'envisager sous le point de vue mo- « rai, présente le grand inconvénient de laisser vite ou- « blier ce qu'elle a promptement enseigné, ce qui com- « pense de reste l'avantage d'abréger et d'égayer les « études. » L'auteur approuvait pleinement cette critique puisque,, disaient-ils, « de mûres réflexions et une obser- « vation mieux entendue de la méthode mutuelle l'ont « déjà fait presque revenir à notre avis. >

Mais retournons à notre point de départ : Victor Hugo, en 1818 et en 1819, fit son travail n'ayant qu'une préoccupation, plaire d'abord à ses amis du moment, c'està-dire à ceux qui lui rendent service, sans froisser cependant ceux vers qui il se sent attiré et dont l'influence, espère-t-il, lui deviendra bientôt très utile. Une œuvre, plutôt neutre politiquement et religieusement parlant, voilà l'idéal qu'il s'est formé et qu'il a réalisé : il entrait par là. d'ailleurs dans les vues de l'Académie, vues qui nous sont révélées par le rapport de Raynouard. « H ne faut « pas accuser l'ancien mode, ni exagérer le nouveau mais

« célébrer une méthode d'instruction qui perfectionne et « facilite l'éducation populaire( 1 ). »

Victor Hugo n'eut cependant qu'une mention honorable en 1819 (2) et Saintine obtint le prix en 1820.

Tous deux avaient fait preuve d'habileté en évitant la politique. L'enseignement mutuel de Saintine n'est certes pas de la haute poésie, c'est tout à fait le genre du xviiie siècle : on y trouve la Licence, le Crime, l'Innocence, les Dieux, le Dieu des Beau^-Arts, mais il n'y a absolument rien de religieux. Il a préféré écrire en vers une page de l'histoire de l'Enseignement mutuel. Il revendique pour la France l'initiative des écoles à la Lancastre dont les inventeurs sont, au xviii^ siècle, Herbault, puis le chevalier Paulet, ensuite le chanoine Gherrier ; c'est grâce à la Révolution que rz\ngleterre les possède. Pour ce qui est de la lutte entre les deux enseignements nous n'en trouvons nulle trace dans l'œuvre de Saintine.

Victor Hugo a été non moins habile pour éviter les questions- irritantes. Ses vers ont même, semble-t-il, plus de grâce et de fraîcheur que ceux de Saintine.

Mais l'Enseignement mutuel — c'est peut-être la raison pour laquelle l'Académie ne lui accorda qu'une mention honorable, — n'est pour lui qu'un thème lui permettant de chanter tout ce qui l'intéresse dans le moment ; de plus le *lien qui unit les différents morceaux, qu'il a ainsi cousus ensemble, est plutôt lâche.

Il n'a garde d'oublier ses auteurs favoris : il mêle les souvenirs classiques de Virgile (3) à ceux d'Horace(4)

(1) Rapport Raynouard. Séance de l'Académie française du 24 août 1820.

(2) Conserv. Littér., t. III, liv. 21, 9 septembre 1820, note, pp. 7 et 8.

(3) Le sévère Mentor accompagne sur le seuil de l'école les enfants et leur demande de se hâter car leurs mères les attendent.

Inutiles clameurs que les vents seuls entendent. Ce vers ne rappelle-t-il pas les recommandations du bel Ascagne : Multa pafri portanda dabat mandata; sed aurae Omnia discerpunt, et nubibus invita donant.

Virg. Enéide. IX, 312-313.

(4) Victor Hugo raconté, t. II, p. 32.

sans négliger Montaigne ( 1 ) et Corneille (2). On retrouve toujours en lui l'admirateur de Voltaire dont il a lu V histoire de Charles XII et V histoire de Russie ( 3) . Dans le Conservateur littéraire il fera preujve d'une connaissance assez approfondie de l'histoire de l'Orient: le monde musulman et le monde chinois l'intéressaient par leurs légendes et leurs chroniques. Il est assez probable qu'au moment où il composait V Enseignement mutuel, il fit sur ces points d'abondantes lectures comme certains passages (semblent le prouver ( 4 ) .

On voit aussi dans ces pages des morceaux où se manifestent ses haines et ses amours futurs. Il dessine un curieux portrait du maître d'école qui est à ses yeux « un sévère mentor », un « magister jaloux », un

Pédant gonflé de morgue et bouffi de courroux,

un « vieux fou, despote triomphant » qui

Flétrit d'un souffle impur les roses de la vie (5).

Ne voilà -t -il pas déjà quelques-uns des anathèmes qu'il lancera plus tard contre les pédants et contre certains de ses maîtres dont il avait gardé mauvais souvenir.

Mais à côté ne trouve-t-on pas (6) comme des ébauches des tableaux charmants de l'enfance qu'il prendra plaisir à crayonner dans toutes ses œuvres et surtout dans VArt d'être grand-père.

Victor Hugo s'est amusé aussi à nous raconter que près d'une charmante Eglé, il a pris des leçons de botanique et de broderie. Près d'elle parfois il s'assied, compose des vers ; Eglé chante et lui admire un talent qui lui man-

(1) Victor Hugo raconté, t. II, p. 32. A ce propos il commet une erreur. Montaigne n'est pas né à Paris, mais au château de Montaigne, en Périgord, le 28 février 1533.

(2) Victor Hugo raconté, t. II, p. 41.

(3) Victor Hugo raconté, t. II. pp. 34-35.

(4) Victor Hugo raconté, t. II, pp. 33 et 36.

(5) Victor Hugo raconté, t, II, pp. 31 et 33.

(6) Victor Hugo raconté, t. II, pp. 31, 37, 38.

que ( 1 ) . Eglé, ne serait-ce pas Adèle qu'à cette époque il voyait chaque soir, et avec qui il passait souvent des heures charmantes dans les jardins de l'hôtel du conseil de guerre. La page qu'il a consacrée à Eglé n'a-t-elle pas été inspirée en partie par le premier aveu de leur amour, le 26 avril 1819, qui eut lieu par conséquent avant que Victor Hugo ne déposât ses vers à l'Académie. Enfin Victor Hugo aura plus tard un travers, une manie qui est un peu la manie du génie. Il se croira prophète : sur son rocher, dans la Manche, il se comparera volontiers à saint Jean dans l'île de Pathmos. Il aura comme lui un regard d'aigle pour percer les brouillards de l'avenir, se prêtant ainsi une puissance dont le Seigneur ne l'avait point gratifié. A dix-sept ans, il n'a point encore de telles prétentions et pourtant il s'est permis à cet âge des prophéties qui se sont réalisées et dont aujourd'hui encore nous voyons l'accomplissement. Parlant de l'invention nouvelle de la vapeur qui commençait à révolutionner le monde et changeait les vaisseaux « en chars mouvants » qui fuyaient les écueils et se jouaient des vents, il a écrit trois vers qui présageaient les futures conquêtes de la science ( 2 ) .

Et peut-être on verra dans les temps à venir Voguer dans l'air, courir sur les mers écumantes Nos bataillons volant et nos flottes'fumantes.

Il a pu voir les flottes fumantes s'il n'a pu contempler les bataillons volants mais nos yeux aperçoivent tous les jours le spectacle qu'il a décrit il n'y a pas cent ans. Il fut pour lui-même moins bon prophète car il voulait vivre dans un humble asile, à l'abri de l'orage et puis aller ensuite

de ses aïeux retrouver les cercueils Sans avoir fui le port ni tenté les écueils (3).

(1) Victor Hugo raconté, t. Il;, pp. 34-35.

(2) Victor Hugo raconté, t. II, p. 41.

(3) Victor Hugo raconté, t. II, p. 41.

Il a tenté les écueils sur sa barque voyageuse, il a fréquenté bien des ports et son cercueil n'est point auprès de ceux de ses aïeux.

Au milieu de tout cela que devient L'Enseiffnement mntuell Dans tous les morceaux que nous venons d'énumérer il est bien question d'enseignement mais non pas de celui que réclamait l'Académie et la place que Victor Hugo réserve à ce dernier n'est pas large, c'est à peine s'il lui a consacré une page, encore en profite-t-il pour célébrer la gloire de la France ou faire sur l'enfance une douloureuse méditation ( 1 ) .

Mais nous n'avons encore rien vu « des opinions royalistes et des sentiments religieux » que l'auteur, au dire des rédacteurs du Conservateur Littéraire, « avait su faire percer dans plusieurs endroits ». L'expression est parfaitement choisie : Victor Hugo ne laisse qu'à peine entrevoir ce que plus tard il tiendra tant à mettre en lumière. Dans deux endroits au plus il a parlé religion et il n'a eu qu'un mot bien vague pour prouver son royalisme. Voici les deux passages :

... Reviens, ma Muse, admirer mon école, Là, j'ai mis de Jésus le sublime symbole J'ai rempli ses désirs, car sa touchante loi Dit : « Laissez les enfants approcher jusqu'à moi. »

...Mais bientôt leur voix s'élève en chœur, Leur douce voix demande à ce Dieu protecteur, Qui parmi les vertus compte l'humble espérance De longs jours pour le roi, de beauxjours pour la France ! (2)

Nous ne pouvons nier que ces lignes ne renferment deux faits bien caractérisés : Victor Hugo dans l'école, qu'il imaginait, mettait un crucifix, de plus ses élèves

(1) Victoj' Hugo raconté, t. II, pp. 38-39.

Etres intéressants, meilleurs que nous sommes. Enfants pourquoi faut-il que vous deveniez hommes Pourquoi faut-il qu'un jour vous soyeZj comme nous. Esclaves ou tyrans, enviés ou jaloux?

(2) Victor Hugo raconté, i. II, p. 37.

au commencement de la classe auraient prié pour le roi cl pour la France. Quelles conclusions en pouvonsnous déduire V Nous avons noté pour le reste l'habileté de Victor Hugo évitant les questions irritantes divisant les partis en France. Nous avons vu que l'influence prédominante qu'il subissait à ce moment était celle de ce qu'on appelait le côté gauche, les libéraux de l'Académie. Mais d'autre part il était royaliste, ses premières œuvres l'ont prouvé, il aimait Chateaubriand qu'il lisait, il allait bientôt se ranger à la suite des ultras ; il était donc naturel [ju'il cherchât à leur plaire aussi. Ces vers, que nous ^'enons de citer, étaient faits pour leur être agréables. Dire qu'ils sont le fruit d'un froid calcul, dire qu'ils sont l'expression d'une conviction véritable, seraient, pensonsnous, deux affirmations aussi outrées l'une que l'autre ; ils sont plutôt une concession habile aux croyances d'hommes éminents. Dans l'esprit de Victor Hugo a déjà pénétré cette idée que, pour réussir, il faut être royaliste et catholique, et les quelques vers religieux, que contient L'Enseignement mutuel, en sont la première manifestation et pas autre chose.

L'Enseignement mtutuel avait déchaîné la g^uerre entre libéraux et ultras : L'Institution du Jury n'aVait pas soulevé une aussi violente tempête. On s'était contenté de se moquer du sujet et de l'Académie. « On ne peut traiter ce « sujet en vers, disaient les Lettres Champenoises, il faut « la gravité de la prose... l'xAcadémie dormait probable- « ment en masse le jour où elle l'a proposée ( 1 ) . »

Le sujet n'était pas nouveau puisque, en 1804, l'Institut l'avait déjà proposé et que MM. Canard et Bourguignon s'étaient partagé le prix ( 2 ) .

Le 27 août 1818, Raynouard le met à nouveau au concours et, le 24 août 1819, il lit son rapport: cinquante concurrents s'étaient mis sur les rangs mais le succès

(1) Corupte-rendu a. propos de VInslilution du Jury de E. Alletz. Lettres Champenoises, t. I, pp. 36-37. 12 février 1820.

(2i Mémoires de llnstitut, vol. 16. t. V, 3' classe, 1804. p. 96.

n'avait pas couronné leurs efforts car cinq pièces seulement avaient mérité une distinction et une était plus spécialement notée ( 1 ) .

L'Académie avait reconnu dans cet ouvrage « l'instinct « de la vraie poésie, le germé d'un beau talent, un style « parfois brillant et énergique et une sorte d'originalité « qui permet de beaucoup espérer... » mais l'Académie ne pouvait dissimuler « le défaut de composition, l'inco- « hérence des idées et des images, l'ignorance ou le mé- « pris de l'art des transitions », elle conseillait à l'auteur de s'imposer des études sévères, d'invoquer d'utiles conseils et de se placer dans la bonne route dont il paraissait écarté.

Cet auteur était-ce Victor Hugo? M. Biré le suppose (2) car la critique de Raynouard, dit-il, caractérisait « assez « bien dès cette époque quelques-unes des principales « qualités et quelques-uns des plus grands défauts qui « devaient éclater plus tard dans les œuvres du poète. » E. Biré ne pouvait juger que par conjectures puisqu'il ignorait la pièce de Victor Hugo. Celui-ci l'avait mentionnée dans son autobiographie ( 3 ) mais il ne l'avait jamais encore publiée. Nous pouvons porter un jugement

(1) Voici les passages les plus saillants du rapport Raynouard : « Quelques- « uns (des concurrents) se sont distingués par des pensées profondes, rendues « en beaux vers, par des détails poétiques, par des traits heureux, par des « images brillantes et tous par l'énergie et l'élévation des sentiments ; mais, « en général, les concurrents ne se sont pas suffisamment préservés des décla- « mations ou exagérées ou même injustes, dans lesquelles il n'était que trop « facile de se laisser entraîner.

« L'Académie ne demande ni la censure ni la satire des temps passés ; au « contraire, le sujet permettait de célébrer le progrès des lumières^, la marche « graduelle et constante de la raison, l'amélioration successive des insti- <i tutions politiques et sociales, les talents, les nobles efforts de tant de « magistrats philosophes, de tant d'écrivains courageux qui avaient si souvent « et si longtemps sollicité le perfectionnement de la législation et surtout de « la législation criminelle.

« L'abolition de la torture, l'assistance des notables aux dépositions des « témoins, le conseil accordé aux accusés, la communication et la publicité « de la procédure, etc.. étaient autant de degrés qui devaient conduire à « l'adoption du jury en France : institution qui elle-même attend de nouveaux « perfectionnements... »

(2) Ed. Biré, Victor Hugo avant 1830, p. 117.

(3) Victor Hugo 7'aconté, 1" édit.. t. l. p. 408.

mieux motivé maintenant que ce morceau se trouve dans les œuvi'es du poète ( 1 ) et il ne nous semble pas qu'il possède les qualilcs et les défauts signalés par Raynouard et Biré. Il doit être placé, plus probablement, soit parmi les cinq pièces qui avaient mérité seulement une distinction, soit parmi celles que l'Académie avait négligées.

Victor Hugo a représenté, prétend-il lui-même, Malesherbes glorifiant les parlements et Voltaire préférant le jury ( 2 ) . Sa mémoire est un peu en défaut, il suffit pour s'en convaincre de lire les attaques de Voltaire contre le jurs' et la défense qu'en fait Malesherbes ( 3 ) .

Ce point d'ailleurs n'a qu'une importance secondaire. Il nous intéresse davantage d'étudier les idées développées par le poète. Celui-ci nous apparaît avant tout comme un disciple et un admirateur de Voltaire. Pour plaire aux royalistes de l'Académie, il prend Malesherbes pour l'un de ses deux interlocuteurs, mais le second est Voltaire. A-t-il voulu être agréable, en agissant ainsi, aux académiciens qui se regardaient comme les successeurs du philosophe ? Peut-être, mais il l'a fait aussi par affection pour son premier maître.

Plus tard en 1823 et 1824 (4), ses éloges n'iront pas sans critique, mais à l'heure présente ses idées n'ont pas subi d'évolution et l'éloge de Voltaire semble sans restrictions. Victor Hugo, par la bouche de Malesherbes, parle des « travaux immortels » du « défenseur des Sirven, des Calas, des La Barre, »

...Sa gloire est pure, et rien ne peut souiller L'éclat dont ses vertus la font encor briller.

La louange continue ainsi pendant toute une grande page. Si par hasard les Révolutionnaires ont vanté les

(1) Victor Hugo raconté, édit. ne varietur. t. II, pp. 43-60.

(2) Victor Hugo raconté, 1" édit., t. I, p. 408.

(3) Victor Hugo raconté, édit. ne varietur, t. II, pp. 50-56.

(4) Voir à ce sujet la notice qui précède Le choix moral des lettres de Voltaire. Bouiland, 1824 et l'article de la Muse française, 6 décembre 1823. Les deux se trouvent réunies dans Littérature et Philosophie mêlées, t. I, pp. 231-243.

écrits de Voltaire, s'ils l'ont proclamé leur chef, si forts de ses doctrines ils ont commis les pires excès, Victor Hugo plaide les circonstances atténuantes avec toute l'ardeur d'une affection filiale.

Il va plus loin : il se montre royaliste à son ordinaire et il fait l'éloge de Louis XVI, mais c'est sur les lèvres de Voltaire qu'il le place ( 1 ) el c'est par le même canal que son érudition un peu écolière se répand sur les dernières pages de son œuvre ( 2 ) .

L'esprit satirique de Voltaire semble aussi avoir soufflé à son jeune disciple certains vers où la religion est plus ou moins tournée en dérision. Dès le début, Voltaire se moque des foudres dont Rome l'a frappé. Il « respire le frais » tranquillement dans les Champs-Elysées, vieux pécheur que l'on croit damné et que l'on brûle à Rome. Il est bien sauvé, il en est convaincu, malgré Rome où règne la crosse, Rome, l'égale de Byzance où règne le sabre.

C'est Voltaire encore que Victor Hugo charge d'attaquer l'Inquisition, Si Dominique et les moines bien nourris qui mènent cuire en cérémonie vingt damnés dont tout le forfait était d'attendre un Dieu déjà venu (3). On pourrait rapprocher de ces attaques contre l'Inquisition certain conte que nous avons déjà cité et que Victor Hugo avait rimé en écoutant la messe à St-Germain-des-Prés. Ce rapprochement nous permet de voir que le jeune homtne a gardé fidèlement les idées de l'adolescent.

C'est bien l'esprit de Voltaire qui anime Victor Hugo lorsqu'il parle des estrapades et des dragonnades, des

(1) Victor Hugo raconté, t. II, p. 46.

(2) Victor Hugo raconté, t. II, pp. 56-b7. Toute l'histoire antique ou moderne déroule en effet ses annales : l'Angleterre, Sparte, Esope, Luxembourg, le consul romain, les Scythes, les Indiens, les Gaulois, les Hurons défilent tour à tour. Cette érudition mal digérée nous rappelle le Bonheur que procure l'Etude et parfois nous retrouvons la même forme et les mêmes rimes. Son talent n'avait pas encore cette souplesse qui engendre la variété.

(3) Victor Hugo raconté, t. II, pp. 57-58.

censures, des bulles, des foudres ridicules de la Sorbonne et de

...cet appareil de pouvoir monacal Que Fénélon craignait et dont riait Pascal (1).

de ses auteurs, qui, brûlés pour un livre, obtinrent des autels (2).

Victor Hugo connaissait bien les idées de son maître, car pour défendre les Français il donne la parole à Malesherbes et pour les attaquer Voltaire était tout désigné. Le philosophe, ami de Catherine II et de Frédéric le Grand, qui méprisait ses compatriotes, pouvait librement exercer sa versée contre « ce peuple ingrat et vain... ce

peuple perv^ers... ces cœurs dépravés et bouillants... ; ces français turbulents... et vanter au contraire le flegme britannique ( 3 ) . A Voltaire il appartenait encore de célébrer la fraternité des peuples ou la bonté d'âme de Louis XVI qui

Voulait voir des enfants dans les fils de Calvin (4).

Dans certains vers, on trouve une note plus personnelle ( 5 ) : nous voyons peint par Malesherbes un tableau de la Révolution auquel Victor Hugo donnera la dernière main dans Le Dévouement de Malesherbes. On y aperçoit

Le prêtre à l'autel recevant le Martyre.

Il y est aussi question de Dieu, souverain juge des humains, qui réclame des comptes aux juges de la terre(6). Ce serait trop que de demander à Victor Hugo des pâli) Victor Hugo raconté, l. II, p. 58.

(2) Victor Hugo raconté, t. II, p. 60.

(3) Victos Hugo raconté, t. II. p. 50.

(4) Victor Hugo raconté, t. II. pp. 58 et 46.

(d| Un vers (Victor Hugo raconté, t. II, p. 51), qu'il a répété textuellement dans le Dévouement de Malesherbes (Revue de Paris, 15 février 1902, p. 861): Et ce fut dans les camps que la gloire s'enfuit, pourrait bien être inspiré par l'amour filial.

(6) Victor Hugo raconté, t. II, pp. 45, 52, 54.

ges chrétiennes. Mennechet, qui remporta le prix en 1820 et dont les sentiments étaient plus religieux, a fait une œuvre qui se rapproche beaucoup de celle de Victor Hugo. On y sent, comme chez Victor Hugo, l'influence du XVIII'' siècle et de la philosophie, cependant il n'a pas cherché autant ses insijirations près de Voltaire.

Malgré ses échecs à l'Académie, Victor Hugo voulut tenter une quatrième fois la fortune.

Le Dévouement de Malesherbes avait été mis au concours le 24 Août 1819. Le rapport de Raynouard est connu ainsi que son appel aux disciples d'Apollon. Trente cinq concurrents s'étaient mis à l'œuvre et Victor Hugo avait composé une élégie à l'automne de 1819 à laquelle il avait ajouté un épilogue après la mort du duc de Berry (13 février 1820). Cette élégie a été retrouvée à l'Académie par M. Ernest Dupuy, qui Ta publiée dans la Revue de Paris ( 1 ) .

Le Dévouement de Malesherbes fut composé un an seulement après L'Enseignement mutuel et L'Institution du Jury et pourtant il y a une grande différence dans les idées. Les premiers essais soumis à l'Académie sont d'un bon écolier qui, élève de Voltaire et du xviiie siècle, semble ignorer le xix^ et les idées nouvelles. Dans ce dernier travail, d'autres influences se font sentir et même deviennent prédominantes ( 2 ) .

(1) Revue de Paris, 15 février 1902. pp. 856-866. Il y a dans cet article quelques erreurs. L'Académie a mis Le Dévouement de Malesherbes au concours en 1819 pour 1820 et non pour 1821 (p. 836). Il a été remis au concours en 1820 pour 1821 et le prix a été décerné à M. Gaulmier, le 25 août J821. La mort du duc de Berry n'est pas du 13 janvier 1820 mais du 13 février. Enfin il est impossible que les annotations académiques qui sont reproduites (p. 857) l'aient été fidèlement ou bien alors il y a une erreur sur le manuscrit lui-même, car ces annotations seraient en contradiction avec le rapport Raynouard. Le numéro d'entrée est bien le n" 33, l'épigraphe est bien le vers de Virgile. Sunt lacrymae rerum, mais Victor Hugo n'a pu avoir la 2« mention^ le 10 avril 1821, puisque Raynouard la lui avait donnée dans son rapport le 24 aoîit 1820. D'ailleurs, en 1821, le prix fut décerné à M. Gaulmier et il n'y eut aucune mention.

(2) Par là, Victor Hugo se distingue de M. Gaulmier qui obtint le prix. Professeur de rhétorique, celui-ci traduit Horace, cite à tout propos les auteurs ■anciens, parle de Socrate, de Gaton. de César, il offre encore de l'encens aux dieux du paganisme. Son ode. nullement romantique, est très classique et

Peut-être pourrait-on encore découvrir çà et là quelques passages où Victor Hugo s'est inspiré de Voltaire : à Delille il emprunte certainement son amour de la description. Le début, malgré des traces de convenu, est un gracieux salut aux bosquets, aux doux gazons, aux bois respectés, aux jardins, aux hameaux, au parc, au chêne avec ses verts rameaux, aux prés fleuris du château de Malesherbes. Plus loin il s'entretient encore avec la nature et avec tous les arbres chers aux poètes

Cèdres, chênes, cyprès, ah ! parlez-moi de lui. Lieux chéris, dites-moi ses pensées soUtaires (1).

Mais Victor Hugo ,qui depuis longtemps étudiait et lisait Chateaubriand ne craint plus de le montrer. Nous l'avons vu hésitant, élaguant même les parties religieuses pour ne garder que ce qui était purement poésie. Grâce à une évolution que nous étudierons ailleurs, ses scrupules ont disparu et Victor Hugo ose maintenant donner à son œuvre une note religieuse empruntée à Chateaubriand.

Oh ! si j'avais la Lyre, aux accents éternels. Qui chante dans les cieux les vertus des mortels, Et qui lorsque de Dieu viendra le jour auguste Aux temps prêts à finir dira le nom du Juste ! (2)

Ainsi Chateaubriand parlait dans les Martyrs de la lyre d'Eudore. Les souvenii's des Martyrs viennent d'ail-

très païenne, comme le prouvent les deux dernières strophes. Il demande aux français de venger les mânes radieux de Malesherbes, de déposer leurs hommages sur son tombeau, de verser des dons religieux au pied de l'urne funéraire. L'ombre consolée de Malesherbes, tressaillera à ces honneurs nouveaux. Sa vertu consacrée, vénérée, respectable.

Pour temple a toute la terre

Tous les cœurs pour sanctuaire

Tous les trônes pour ses autels.

(1) Revue de Paris, pp. 857 et 858. A lire Victor Hugo on croirait qu'il décrit un paysage présent sous ses yeux. Peut-être l'a-t-il vu, mais quand on se rappelle que cette élégie a été composée à l'automne et à Paris, on comprend tout ce qu'il y a d'artificiel dans ce chêne aux verts rameaux, dcins ot's prés fleuris.

(2) Rei-ue de Paris, p. 850.

leurs fréquents sous la plume de Victor Hugo : citons seulement les portraits de l'athéisme et de l'anarchie et la joie des enfers à l'annonce de la persécution ( 1 ) .

Au bas de la page 862 de la Revue de Paris, nous lisons trois notes sur M. de Malesherbes, sur M. de Rosambo et sur M. de Chateaubriand (frère aîné du noble vicomte de ce nom, dit Victor Hugo ) qui sont une preuve nouvelle de l'influence de Chateaubriand sur Victor Hugo et de l'importance que celui-ci attache à l'amitié du « noble vicomte ».

La religion et la politique s'unissent par ailleurs à merveille dans l'élégie de Victor Hugo. Il met en vers une idée qu'à la même époque il exprimait en prose dans le Conseruaiear Littéraire. A propos de Chénier il avait écrit : « En ce même temps la Révolution est imminente, « la renaissance des siècles antiques est proclamée, Ché- « nier devait être trompé, il le fut. Jeunes gens, qui de « nous n'aurait point voulu l'être ? Il suit le fantôme, il « se mêle à tout ce peuple. Plus tard on ouvrit les yeux, « les hommes égarés tournèrent la tête, il n'était plus « temps pour revenir en arrière, il était encore temps « pour mourir avec honneur ,( 2 ) . » Il applique ici la même idée à Malesherbes et la traduit en quatre vers.

Plus tard, la Liberté, perfide météore, Fit luire en nos climats sa fugitive aurore, Hélas ! et comme nous, de ses vœux imprudents Le vieillard salua l'Astre aux rayons ardents (3).

(1) Cf. Les Martyrs, t. II. livre 18 et la Revue de Paris, pp. 858 et 860. ... l'Anarchie, en ces jours de démence. Sur la patrie en deuil tendit son aile immense, Lorsqu'il vit l'athéisme, agitant ses flambeaux. Pour prêcher le néant s'asseoir sur des tombeaux,

Enfin, quand Dieu permit l'attentat des pervers Pour qu'un rayon de joie éclairât les enfers,

Cependant l'Anarchie, ange des noirs abîmes. Déroulait lentement la chaîne de ses crimes.

(2) Conservateur Littéraire, t. I, liv. 1, p. 16, 11 décembre 1819 et Littérature et Philosophie mêlées, t. I, p. 122.

(3) Revue de Paris, p. 8.58.

Il cherchait dans l'un et l'autre cas une excuse pour Cliénicr et pour Malesherbcs plu lot qu'il ne constatait un fait mais en môme temps il disculpait ceux de sa famille ou de ses lecteurs académiciens qui avaient suivi le fantôme et s'étaient laissés éblouir par le perfide météore.

C'était mêler l'adresse et le tact car il voulait en même temps blâmer sévèrement la Révolution. Pour cela il fallait d'abord faire l'éloge de Louis XVI et de son défenseur et Victor Hugo n'a pas manqué à ce devoir. Il a même pleuré le duc de Berry, ce « martyr, issu du sang des Rois. » Il fallait ensuite réprouver les crimes causés par l'anarchie. Son tableau cette fois n'est pas une ébauche comme dans L'Institution du Jury. C'est une fresque qu'il brosse à grands coups de pinceau : nous y voyons les remparts de Paris baignés du sang des Rois, les prisons encombrées, les énormes chars chargés de victimes innocentes, la guillotine roulante ou permanente, les exécutions quotidiennes, les procureurs livrant des villes entières au carnage et aux flammes, les mariages républicains et les bateaux à soupape de Carrier ( 1 ) .

A la politique s'unit la religion. Nous avons déjà noté plusieurs expressions empruntées à Chateaubriand : l'athéisme prêchant le néant, l'anarchie, ange des noirs abîmes, la joie des enfers, il faut noter encore que Louis XVI est le roi « chrétien » et que Marie-Antoinette

la Martyre exilée Rentre enfin dans les cieux sa patrie étoilée (2).

Nous en avons fini avec les relations de Victor Hugo et de l'Académie. Il serait intéressant pour l'histoire littéraire, de raconter tout ce que le poète a pensé de ses échecs successifs et quelle vengeance il en a tirée ( 3 ) ,

(1) Victor Hugo connaissait-il la conduite à Nantes, pendant la Révolution, de son arrière grand-père. M" Lenormand-Dubuisson ? Nous ne pouvons le croire.

li) Revue de Paris, p. 861.

(3) Gonlentons-nous de signaler au lecteur curieux certaines pages du Conservateur Littéraire.

A propos de Bignan qui emprunte à Lainotte des vers isolés et des tour-

mais il nous importe davantage de voir en une conclusion générale quelle fut l'influence de l'Académie sur la formation de ses idées religieuses.

Ses relations avec Neufchâteau et la faction libérale de TAcadémie n'étaient point faites pour arracher de son âme les principes de philosophie du wiii*^ siècle que sa mère y avait semés. Neufchâteau et ses amis sont en littérature ennemis de la nouveauté, ils combattent Chateaubriand, sont les adversaires du romantisme échevelé qui apparaît dans les œuvres de Nodier et des imitateurs des Anglais et des Allemands. Ils n'attaquent plus, comme ils l'ont fait jadis, les dogmes chrétiens, ils ne sont qu'indifférents ou polis à l'égard d'une religion qui ne leur dit rien à l'âme et qu'ils pratiquent, s'ils le font, non par conviction mais par politique. Victor Hugo, en les fréquentant, les imite forcément : nous en avons la preuve dans les premières œuvres qu'il écrit pour l'Académie et surtout dans L'Institution du Jury où se manifeste le culte qu'il adresse à Voltaire, A la fin de

nures de phrase, il lance à l'adresse de l'Institut ce trait aimable : « M. Bi- « gnan n'a point eu l'audace de dérober à ses prédécesseurs des passages « entiers : il est vrai que M. Bignan n'est pas de l'Institut. » (Conservât. Litt., 1. 1, liv. 7, p. 258, 4 mars 1820).

11 rend compte lui-même de la séance du 24 août 1820 et ne ménage pas ses juges : « L'épître de M. Mennechet (Institution du Jury), offre de l'élé- « gance, des détails gracieux, ingénieux ; mais elle ne renferme pas plus de « poésie que le sujet. » — « Nous jugeons la pièce couronnée (celle de Sain- « tine sur L'Enseignement mutuel), abstraction faite du sujet que nous « n'aimons pas. Ajoutons à la louange du jeune auteur que sa poésie n'est « que très modérément libérale. » — « En général, nous le disons avec peine « et parce que nous avons promis de tout dire, ces deux concours étaient « médiocres ; et cela bien plus par la faute de notre honorable Académie « française que parcelle des concurrents forcés de travailler sur de méchants « sujets. » — Le Dévouement de Malesherbes lui permet de faire cette réllexion : « L'Académie est seulement l'organe d'un anonyme, ami du trône et de la « poésie. Les quarante n'auraient pas trouvé un tel sujet tout seuls. » (Conservât. Litt., t. III, liv. 21, pp. 31-37, article signé M., 9 septembre 1820).

Dans l'intimité, il est plus dur encore. Il écrit à de Vigny : « On couronne « des platitudes bien correctes et bien léchées... un torrent les épouvante (les « Académies): elles couronnent un sceau d'eau. » (Lettre du 27 août 1821, citée par Ernest Dupuy, Revue de Paris, 15 février 1902, p. 865).

Il profite plus tard de la notice qu'il écrit sur la vie et les ouvrages de Voltaire, notice qui sert de préface au Choix moral de lettres de Voltaire, BouUand, 1824 (reproduite dans Littérature et Philosophie mêlées, pp. 234- 233) pour se moquer encore de l'Académie où Voltaire fut reçu en flattant Mme de Pompadour.

VICTOR llUr.O ET LES ACADÉMIES 175

1819 et au commencement de 1820 il compose Le tiâvDttement de Malesherhcs mais le ton en est bien différent. Lecteur assidu des œuvres de Chateaubriand depuis quelques années, il ne craint plus de montrer son admiration pour ce nouveau maître : il n'en reproduit plus seulement les idées poétiques ou politiques, il lui emprunte la note religieuse qu'il éliminait jadis.

Victor Hugo se rend-il un compte exact à ce moment des deux courants contraires qui entraînent la littérature. Ce n'est pas sûr. Emportée primitivement par le courant classique et philosophique, sa barque change de direction pour suivre les romantiques et arborer non plus le drapeau voltairien mais un drapeau plus ou moins catholique. Les relations de Victor Hugo avec l'Académie, ses insuccès auprès de la docte compagnie, ne suffisent pas à nous expliquer cette évolution, il nous en faudra chercher ailleurs les causes et les raisons. Retenons -en seulement la date : les premières œuvres envoyées par Victor Hugo à l'Académie sont plutôt voltairiennes, la dernière, écrite à la fin de 1819 et au commencement de 1820, fait exception, elle est religieuse.

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