INTRODUCTION
Victor Hago est-il un poète épicpie?
ÀYant do traiter un sujet, peut-être est- il bon de s*assurer qu'aux yeux du public ce sujet existe, et qui sait si plus d'un lecteur, dès le titre de ce volume, ne s'est pas demandé : Y a-t-il vraiment en Hugo un poète épique? Les critiques n*étantpas d*accord sur ce point, et la gloire du lyrique et du satirique éclipsant aux yeux de beaucoup en Hugo le génie du poète épique, il ne saurait être inutile de montrer dès Tabord — et au risque de dire brièvement ici ce qui devra être développé ailleurs — que nous avons de sérieux motifs pour appliquer le nom d'épopée à une partie notable de son œuvre.
Je ne chercherai d'ailleurs pas pour le moment à préciser les frontières de cette région épique. Je ne parierai même point de la Fin deSatany où il est difficile de ne pas voir une épopée et qui fortifierait ma thèse. Je m*en tiens à la Légtndt des siècles^ et j'examine d'abord les raisons pour lesquelles on a parfois refusé d'y voir une œuvre épique.
VI VICTOR BUGO
La première c'est que jusqu'en 1859, date où a paru la première série de la Légende^ le poète s'était — excepté au théâtre ; et jusqu'à quel point même est-il nécessaire d'excepter le théâtre? — adonné uniquement au lyrisme ; que lès Contemplations^ œuvre essentiellement lp*ique, ont été publiées en 1856, que la Légende en est à peu près contemporaine, et qu'ainsi, selon toute vraisemblance, c'est du lyrisme encore que l'auteur de la Légende a mis dans ce dernier recueil. Argument dangereux, puisqu'il rappelle le procédé trop commode d'une certaine critique, enfermant le génie dans une définition étroite et lui criant iniprudemment : « Tu n'iras pas plus loin. » Le génie se moque bien de pareilles interdictions ! et, par exemple, quand on lui a nettement signifié qu'il ne serait jamais psychologue, il écrit ces analyses profondes d'une âme humaine qui s'appellen t Peti t Gervais e t une Tempête sous un crâne I Même si jusque-là il n'avait été que lyrique, Hugo, en 1859, cédant aux sollicitations de l'âge, du malheur et de l'océan, poussé par les révolutions à réfléchir sur 1 histoire et la destinée humaines, aurait pu sortir enfin de lui-même et s'éprendre d'une sincère afl^ection pour l'épopée. Même si une œuvre essentiellement lyrique était sortie de sa plume à la date de la Légende, il aurait pu, lui dont c'était la coutume de travailler simultanément aux œuvres les plus diverses, imprimer aux deux ouvrages un caractère bien différent. Mais est-il vrai qu'il n'y eût eu jusque-là dans sa poésie que du lyrisme ? un filon épique y circulait, que nous n'au-
INTRODUCTION Vil
rons bientôt aucune peine à isoler, et, même en dehors de ce filon, si la poésie de Hugo diffère de celle de Lamartine ou de Musset, n'est-ce pas surtout par une remarquable tendance à Timpersonnalité des idées et des sentiments, à la traduction plastique des êtres, des choses et des faits, au grandiose, au symbolisme, — à répique ? EnOn, la Légende et les Contemplations sontelles vraiment contemporaines ? C'est à peine si une moitié des Contemplations a été écrite pendant Texil, de 1852 à 1855 ; le reste est antérieur à 1848, et ce reste c'est tout le premier volume et le poignant livre du second qui est consacré à la mort deLéopoldine Hugo, c*est la partie la plus lyrique de Tœuvre ; tandis que les deux derniers livres : En marche et 4 m bord de V Infini^ s'ils constituent encore en apparence de la poésie personnelle, sont surtout soutenus par cette inspiration morale, métaphysique, apocalyptique (a-t-ou dit) qu'on ne peut regarder comme impliquée dans la définition du lyrisme et qui se retrouve partout dans la Légende,
Contemporaines ou non, l'essentiel est de savoir si Hugo a voulu, si Hugo a cru faire de la Légende et des Contemplations des œuvres du même geire. Or les témoignages du contraire abondent. Hugo appelle les Contemplations «les mémoires d'une àme », « un miroir d'àme^ >; il intitule la Légende : « Histoire, les petites Épopées ». Vacquerie, énumérant les lectures qu'il a faites à Guernesey en 1856, signale : « en lyrisme, les Contemplations et les Chansons des rues et des bois », « en poèmes, Dieu^ la Fin de Satan ^ les Petites
1. Préface des Contemptations, mars 1856 ; lettre à M. Emile Deschaael, 14 Janvier 18S5.
YIII VICTOR HUGO
Épopées y), François-Victor Hugo écrit le 14 novembre 1856 : « Mon père nous lit chaque jour quelquesunes de ses admirables Petites Épopées. Figure-toi les poèmes du Romancero élargis aux proportions modernes, et tu pourras deviner ce qu'est cette œuvre extraordinaire » ; et le 14 février 1859 : « Mon père nous a lu aujourd'hui, dimanche, une admirable légende intitulée Ratbert ; c'est la veine des Burgraves agrandie et idéalisée encore. » Ainsi François Victor nous signale la veine des Burgraves^ non celle des Contemplations ou des Châtiments ; il ne parie pas de lyrisme ; il pense, avec le poète lui-même, que la Légende va réaliser la prédiction de Balzac {Revue parisienne^ juillet 1840) : « M. Victor Hugo ne peut plus être en progrès que par un poème. Dans l'exécution de cette œuvre grandiose, qui manque à la France et qu'il peut lui donner, soit dans la forme grotesque prise par Arioste et à laquelle il excellerait, soit dans la forme héroïque du Tasse, il sera bien servi par le ton que prend sa poésie, par son admirable sentiment des images, par la richesse de sa palette, par sa puissance de description. »
Qu'un artiste aussi habile, aussi maître de son art . que Hugo se soit proposé un tel programme, est-ce une preuve qu'il Tait rempli ? C'en est du moins une présomption ; et c'en est une que la Légende ne doit pas être assimilée aux Contemplations.
Cependant, il y a du lyrisme dans la Légende ? — Évidemment, quel que soit d'ailleurs le sens que Ton donne à ce mot. Entendons par lyrisme la poésie écrite dans des rythmes particuliers, la poésie strophique ; et nous trouvons des strophes pleines d'un merveilleux élan dans Plein ciel ou dans Tout le Passé et tout l'A venir ;