C-e père de granit, cette mère de pierre
Alors il recula, pâle ; car il crut voir
Que ces deux fronts, tournés vers la voûte au fond noir,
S'étaient subitement assouibris sur leur couche,
Elle ayant lair plus triste et lui Tair plus farouche.
Cependant Ratbert arrive,et les milans, les vautours, les orfraies, tous les mangeurs de chair humaine, se préviennent joyeusement de la venue de l'empereur. Non sans motif. Bientôt le sang ruisselle dans Final, Torgie s'étale, les âmes des morts planent dans la fumée du festin et de Tivresse, et Ratbert, n'ayan*
point trouvé le trésor, somme Fabrice de lui en révéler la cachette. Fabrice se tait, on lui donne la torture; il se tait, on apporte devant lui le cadavre de sa fillette adorée. Et cependant un bourreau se tient debout derrière le vieillard, n'attendant qu'un signe pour. lui trancher la tète. Pendant que Fabrice gémit et maudit, on apprend à Ratbert que le trésor enfin est trouvé : le moment esl venu de faire cesser d'ennuyeuses lamentations.
Ratbert, blême et la main crispée, Le voyant à genoux sur son ange dormant, Dit : — Porte-glaive, il est ainsi commodément.
Le Porte-glaive fit, n'étant qu'un misérable, Tomber sur l'enfant mort la tète vénérable.
Et voici ce qu'on vit dans ce même instant-là : La tête de Ratbert sur le pavé roula, Hideuse, comme si le même coup d'épée, Frappant deux fois, l'avait avec l'autre coupée.
L'horreur fut inouïe ; et tous, se retournant, Sur le grand fauteuil d'or du trône rayonnant Aperçurent le corps de l'empereur sans tête, Et son cou d'où sortait, dans un bruit de tempête. Un flot rouge, un sanglot de pourpre, éclaboussant Les convives, le trône et la table de sang.
Alors dans la clarté d'abîme et de vertige Qui marque le passage énorme d'un prodige.
Des deux tètes on vit l'une, celle du roi, Entrer sous terre, et fuir dans le gouffre d'effroi Dont 1 expiation formidable est la règle.
Et l'autre s'envoler avec des ailes d'aigle
Le glaive qui frappa ne fut point aperçu ; D'où vint ce sombre coup, personne ne l'a su : Seulement, ce soir-là, bêchantpour se distraire, Héraclius le Chauve, abbé de Joug-Dieu, frère D'Acceptus, archevêque et primat de- Lyon, Etant aux champs avec le diacre Pollion,
LB MYTHE £T LE MERVEILLEUX S^o
Vit, dans les profondeurs par les vents remuées, Un archange essuyer son épée aux nuées.
Saiut-Ogg*s « est la ville des temps passés, lit-on dans le Moulin sur la Floss^ de George Eliot, L'ombre du roi saxon s'y promène encore de temps en temps pour revoir les scènes de sa jeunesse et de ses amours. Elle rencontre Tombre plus sévère du terrible païen danois, qui fut frappé au milieu de ses guerriers par le glaive d'un vengeur invisible. » Hugo a-t-il connu celle légende? J'inclinerais à croire que non. Son imagination et rimagination populaire étaient faites pour se rencontrer.
On connaît le sujet de VAigle du casque : Tenfant Angus impitoyablement poursuivi et frappé par lord Tiphaine ; on en connaît le dénouement : Tiphaine frappé à son tour par Taigle d'airain qui surmonte son casque. Pas de merveilleux plus hardi que celui de ce dénouement, mais aussi pas de merveilleux plus inattendu et plus préparé à la fois, plus désiré de tous les lecteurs. Tiphaine va combattre contre Angus, et le peuple, épouvanté, proteste. — Il s'élance à sa poursuite, et les forêts et les bois cherchent klm dérober sa victime. — Il s'acharne, et d'un réduit creusé dans une roche
Un vieillard au front blanc sort, et, levant les bras, Dit : — De tes actions un jour tu répondras ; Qui que tu sois, prends garde à la haine ; elle enivre ; Celui qui va mourir pour celui qui doit vivre T'implore, chevalier, épargne cet enfant I —
Tiphaine furieux d*un coup de hache fend L'âpre rocher qui sert à ce vieillard d*asile, Et dit : — Tu vas le faire échapper, imbécile! Et, sinistre, il remet son chevsd au galop.
VICTOR nroo 10
Une prière plus vénérable encore se fait entendre :
Un couvent d'où s'élève une vague oraison
Apparaît ; on entend une cloche qui tinte ;
Et des rayons du soir la haute église atteinte
S'ouvre, et l'on voit sortir du portail à pas lents
Une procession d'ombres en voiles blancs ;
Ce sont des sœurs ayant à leur tête l'abbesse,
Et leur chant grave monte au ciel où le jour baisse ;
Elles ont vu s'enfuir l'enfant désespéré ;
Alors leur voix profonde a dit miserere ;
L'abbesse les amène ; elle dresse sa crosse
Entre l'adolescent frêle et l'homme féroce ;
On porte devant elle un grand crucifix noir ;
Toutes ces vierges, sœurs qu'enchaîne un saint devoir,
Pleurent sur le vainqueur comme sur la victime.
Et viennent opposer au passage d'un crime
Le Christ immense ouvrant ses bras au genre humain.
Tiphaine arrive, sombre et la hache à la main,
Et crie à ce troupeau murmurant grâce ! grâce 1
— Colombes, ôtez-vous de là ; le vautour passe !
Une mère, une nourrice, s'avance au-devant de lui, tenant un enfant, et le supplie : « A bas, femelle ! » dit Tiphaine, en frappant le sein nu. — Tiphaine atteint Angus, frappe de sa hache les deux mains qui se levaient pour prier, traîne Tenfant dans une fondrière, — et la mère morte était dans le fond de la tombe, et regardait. Il le tue.enfin, riant de fureur.
Alors l'aigle d'airain qu'il avait sur son casque, Et qui, calme, immobile et sombre, l'observait, Cria : Cieux étoiles, montagnes que revêt L'innocente blancheur des neiges vénérables, fleuves, ô forêts, cèdres, sapins, érables.
Je vous prends à témoin que cet homme est méchant ! Et, cela dit, ainsi qu'un piocheur fouille un champ, Comme avec sa cognée un pâtre brise un chêne, Il se mit à frapper à coup de bec Tiphaine;