‹ Victor Hugo, poète épiqueChapitre 58 sur 64 · LB MYTHE ET LE MERVEILLEUX · texte numérisé non relu

LB MYTHE ET LE MERVEILLEUX

résolutions du petit roi de Galice, il parle. Et, comme riea ne peut mieux montrer combien le surnaturel est naturel à Hugo, je vais citer toute la fin du poème.

Roland a dtUivré le petit Roi et Ta fait monter sur son cheval, qui a pris au galop le chemin de Compostelle. Les Infants furieux essaient de s'élancer à sa poursuite. Roland les en empêche et, ne daignant pas songer au sombre travail que fait Durandal dans sa main, ne songe qu'au petit Roi et au cheval qui le porte. Tout * converge vers la scène décisive qui expliquera les desseins de Dieu :

El, là-bas, sans qu'il Sdi besoin de Ft^peron, Le cheval galopait toujours à perdre haleine. Il passait la rivière, il franchissait la plaine, 11 volait ; par moments, frémissant ot ravi, L'enfant se retournait, tremblant d'être suivi. Et de voir, des hauteurs du monstrueux repaire, Descendre quelque frère horrible de son père.

Comme le soir tombait. Compostelle apparut.

Le cheval traversa le pont de granit brut Dont saint Jacque a posé les premières assises ; Les bons clochers sortaient des brumes hidiVîses ; Et Torphelin revit son paradis natal.

Près du pont se dressait, sur un haut piédestal,

Un Glirist en pierre ayant à ses pieds la madone.

Un blanc cierge éclairait sa face qui pardonne.

Plus douce à Theure où l'ombre au fond descieux grandit.

Et l'enfant arrêta son cheval, descendit,

S'agenouilla, joignit les mcdns devant le ciei*ge«

Et dit :

— mon bon Dieu, ma bonne sainte vierge, J'étais penlu ; j'étais le ver sous le pavé ; Mes oncles me tenaient ; mais vous m'avei sauvé ; Vous m'avei envoyé ce paladin de France, Seigneur ; et vous m'avex montré la différence Entre les hommes bons et les hommes méchants. J'avais peut-être en moi bien des mauvais penchants,

J'eusse plus tard peut-être été moi-même infâme ; Mais, en sauvant la vie, ô Dieu, vous sauvez l'âme. Vous m'êtes apparu dans cet homme, Seigneur ; J'ai vu le jour, j'ai vu la foi, j'ai vu l'honneur, Et j'ai compris qu'il faut qu'un prince compatisse Au malheur, c'est-à-dire, ô père ! à la justice. madame Marie ! ô Jésus ! à genoux Devant le crucifix où vous saignez pour nous, Je jure de garder ce souvenir et d'être Doux au faible, loyal au bon, terrible au traître, Et juste et secourable à jamais, écolier De ce qu a fait pour moi. ce vaillant chevalier. Et j'en prends à témoin vos saintes auréoles. ~

Le cheval de Roland entendit ces paroles, Leva la tête, et dit à l'enfant : C'est bien, roi. L'orphelin remonta sur le blanc palefroi, Et rentra dans sa ville au son joyeux des cloches.

Ainsi Dieu a voulu sauver Tâme du jeune prince en même temps que son corps. A quoi bon maintenant étendre le récit de la lutte entre Roland et ses adversaires ? Est-ce que la victoire du « chevalier de Dieu» n'est pas assurée ?

Dans Raibert^ le merveilleux est encore plus complexe que dans le Petit Roi. Voici d'abord la grande scène du conseil, ironiquement intitulée par le poète Les conseillers probes et libres. Sur la grande place d'Ancône, devant un portail où un Satan de pierre est sculpté, seigneurs et prélats glorifient les crimes passés et approuvent les crimes futurs de Ratbert :

Pendant que le conseil se tenait de la sorte, Et qu'ils parlaient ainsi dans cette ville morte, Et que le maître avait sous ses pieds ces prélats. Ces femmes, ces barons en habits de galas, Et l'Italie au loin comme une solitude.

Quelques seigneurs, ainsi qu'ils en ont l'habitude, Regardant derrière eux d'un regard inquiet, Virent que le Satan de pierre souriait.

LE MYTBE ET LE MEKVEILLEUX 3^3

Ce n'est là qu'un prologue : le drame, c'est la Confiance du marquis Fabrice, Fabrice habile avec sa petile-fille Isora, qu il adore, le ch&leau de Final, où lentement un trésor a été amassé. Un trésor doit nécessairement attirer Ratbert; aussi l'empereur écrit-il qu'il va venir rendre visite à sa parente Isora et appuie-til sa lettre de renvoi d'un grand chariot plein de jouets. Trop loyal pour être défiant, Fabrice se réjouit de Thonneur qui est fait à Tenfant chérie. En vain un corbeau passe au moment où il lit la lettre impériale, et fait de l'ombre dessus. En vain une sentinelle lui dit : « Vois ce corbeau, les oiseaux noirs guidaient Judas cherchant Jésus ». Bah ! dit Taïeul, voilà longtemps que je connais ce corbeau centenaire. On répond à Tempereur qu'on attend sa flatteuse visite, et, le soir, dans le caveau où les marquis de Final ont leur tombe, un serviteur va entretenir le flambeau qui brûle jour et nuit juste au-dessus des statues les plus récentes, celles du père et de la mère d'Isora :

Il vit que le flambeau nocturne brûlait bl«n ;

Puis» courbé, regarda, des pleurs dans la paupière,

Page 1