L'ENTRÉE DE L'ONCLE
soumis et pour démontrer aux Espagnols que les Français étaient absolument déterminés à rester et que la résistance était inutile. Le million de réaux donné au général Hugo, ainsi qu*à d*autres généraux et à tous les grands dignitaires, était pour acheter des domaines dans le pays. Le général Hugo n'ayant pas trouvé tout de suite de domaine à sa convenance, le roi l'avait fait venir et, très -affectueusement, mais très -tristement, lui avait reproché de garder son argent pour la France et de penser à le quitter. A quoi le général avait répondu qu'il allait dès le lendemain acheter le premier domaine venu et qu'il y ferait venir sa famille.
Il fallait donc que madame Hugo se préparât à venir en Espagne. Elle y aurait une grande position, femme du gouverneur de trois provinces. Quant à l'éducation des enfants, la mère aurait le collège de Madrid. La seule objection était le péril de traverser un pays en insurrection, comme on disait toujours; mais il y avait fréquemment des convois de France en Espagne. Du reste, elle pouvait ne partir qu'au printemps, ce qui lui donnerait le temps de s'apprêter et à l'Espagne le temps de se pacifier.
Pour en finir avec le million de réaux, je dirai ici que ce million, en cédules hypothécaires, ne trouva aucune terre convenable qu'on
voulût échanger contre les assignats du roi Joseph. I^ général Hugo les garda jusqu'à la bataille de Vittoria, où ils lui furent volés, ce qui fut la seule preuve qu'il ait eue de leur valeur. Auparavant, pour n'être pas suspect de mauvaise volonté, il avait acquis, de ses propres deniers* une terre quelconque ; cette propriété, où il avait mis toutes ses ressources personnelles et toutes ses économies, fut confisquée à la restauration de Ferdinand VII, de telle sorte que ce million de réaux, qui devait enrichir la famille Hugo, la ruina.
Donc, un matin d'automne, les enfants, qui déjeunaient dans ce moment -là, virent entrer, vivement et joyeusement, avec des broderies sur tout l'habit et un grand sabre brillant qui lui traînait aux jambes, un homme grand et élégant de taille qui ressemblait à leur père et qui venait du pays du soleil. Ce sabre brillant, l'Espagne qui s'y mêlait, la mâle bienveillance du visage* le prestige qui environnait alors tout ce qui était militaire, leur fit de cet oncle une vision éblouissante. M. Victor Hugo, racontant cette entrée de son oncle dans la salle à manger des Feuillantines , disait : — 11 nous fit l'effet de l'archange saint Michel dans un rayon.
Qui sait dans quelle mesure ces impressions de l'enfant travaillent aux idées de l'homme?