L'ENTRÉE DE L'ONGLE
On n'aurait peut-être pas Texplication complète du caractère si militant de la vie littéraire et politique de M. Victor Hugo, si l'on ne connaissait pas sa famille toute militaire, père et oncles. En disant quelques mots de son oncle IvOuis, ce sera encore de lui que je parlerai.
Louis Hugo avait été appelé en Espagne par son frère, qui voulait le faire profiter de son crédit, et qui y avait attiré aussi son autre frère, Francis. Leur aîné les poussa activement, et Louis était déjà colonel; mais je ne veux pas raconter sa vie , je le ferai mieux connaître en le laissant parler lui-même. Bien des années après, — il était général alors, — je lui ai entendu dire un soir un épisode de la bataille d'Eylau. Son récit frappa un des auditeurs, qui l'écrivit le soir même textuellement, et qui veut bien me le donner.
xiir.
« J Valais capitaine de grenadiers au 55\ On MV'Uiit battu tr>ute la journée. On avait pris et rofiris Eylau. Dans la nuit, nous fîmes le bivouac au[>r/;s du cimetière. Nos camarades avaient l'habitude d'aller chercher à coucher dans des mai- Hons, moi je couchais avec mes grenadiers. La première botUî de paille était pour moi , et mes (camarades n'avaient pas encore trouvé un gîte que je dormais déjà depuis quatre heures.
Au mili(ni de la nuit, arriva un ordre qui pres(^rivait à hi compagnie de se transporter dans I(î cim(»tièr(î. Le colonel n'était pas là, son lieutenanl n'était pas là. Je pris le commandement,
LE RÉCIT DU GÉNÉRAL LOUIS HUGO. 9lr
et j'installai mes hommes, tout cela sous la neige, par un froid de 12 degrés.
En me réveillant , je m'aperçus que j'avais dormi.sur un Russe gelé. Je me dis: Tiens, c'est un Russe. A six heures le feu commença; on nous jeta à droite du cimetière. Le général Saint- Hilaire, commandant de la division, passa devant moi et me dit:
— Hugo, avez- vous la goutte?
— Non, mon général.
— Je la boirais bien avec vous.
— Et moi aussi, mon général.
Il faut dire que , depuis trois jours , nous n'avions rien pris. Un de mes grenadiers, un nommé Desnœuds, se tourna vers moi et me dit :
— Mon capitaine, je l'ai, moi.
— Bah ! tu l'as , toi ?
— Oui , mon capitaine ; tenez , ouvrez mon havre-sac. J'ai gardé une poire pour la soif.
J'ouvris son havre-sac, et je trouvai une bouteille d'eau -de -vie de France qu'il avait eu la constance de garder depuis Magdebourg, sans y toucher, malgré toutes les privations que nous avions eu à subir. Je bus une bonne goutte , et , avant de remettre la bouteille dans le sac, je lui demandai s'il voulait bien en faire boire au général.
— Oui, me répondit-il, mais ils voudront tous
boire de mon eaii-de-vie et il n'en restera plus pour moi.
Je pris alors un gobelet d'étain qu'il portait à la monture de son sabre, je le remplis et le portai au général , qui était à quelques pas sur un petit tertre.
— Qui est-ce qui vous a donné ça? me dit-il.
— Mon général^ c'est un grenadier de ma compagnie.
— Voilà vingt francs pour lui ; et il me remit im louis que je portai au grenadier et qu'il refusa, me disant :
— Mon capitaine, j'ai été assez heureux pour obliger mon général , je ne veux pas d'autre récompense.
Pendant tout cela, soixante pièces tiraient à mitraille sur nous. Un quart d'heure après, Desnœuds reçut une balle à la jambe. II sortit de son rang,- alla s'asseoir à quelques pas de là, et, tandis que les balles pieu valent, ôta son havre-sac^ en tira de la charpie , une compresse, des bandes de toile, se pansa, remit sa guêtre, et revint à sa place. Je lui dis alors :
— Desnœuds, va-t'en, tu es blessé.
— Non, mon capitaine, la journée est belle, il faut la vo'r finir.
Une heure après , il fut coupé en deux par un boulet.
Ce pauvre grenadier était un brave et avait déjà fait parler de lui. C'est le môme qui, à léna, tandis que nous étions à la poursuite d'un détachement de Prussiens , s'était jeté sur leur colonel , l'avait pris à bras le corps , criant à ses camarades : J'ai le mien, que chacun prenne le sien!
A midi, une caisse de mitraille éclata près de moi. Je reçus une balle dans mon chapeau et un biscaien au bras droit. Je fis un demi -tour sur moi-même et j'entendis dire autour de moi : Yoiln le capitaine qui a son compte.
— Pas encore, répondis -je.
Et je donnai une poignée de main à mon bras gauche pour m'assurer que mon bras droit était encore là. Je vis seulement un grand trou dans ma manche. Je dis alors à mon sous-lieutenant :
— Sous-lieutenant, commande la compagnie.
Je m'éloignai. Le feu de l'ennemi dura jusqu'à
six. heures du soir. Quand la nuit arriva , sur quatre-vingts hommes que nous étions le matin , nous ne restions plus que quatre. Je me retirai dans une maison où je trouvai quelques camarades blessés comme moi. Nous couchâmes dans la même chambre. Pendant mon sommeil , je sentis une main qui soulevait mon bras, et, comme le moindre mouvement me faisait horriblement souffrir, et que je craignais de remuer, je priai un de mes compagnons d'allumer une
lumière |K>ur voir ce que c'était. Nous ne vîmes que trois ou quatre soldats français endormis à nos côtés , ou feignant de dormir.
Le lendemain , nous nous aperçûmes que nous avions été complètement dévalisés par eux. Les coquins m'avaient pris dans ma poche vingtdeux louis 9 mes éperons qui étaient d'argent, et m'auraient volé ma montre s'ils avaient pu soulever mon bras posé sur ma poitrine.
Le lendemain je fis chercher par la ville un chirurgien pour me panser. On m'en amena un qui me dit :
— Avez -vous de l'argent?
— Je n'ai pas le sou.
— Avez- vous de l'eau -de- vie?
— Je n'ai rien pour en acheter.
Le chirurgien me laissa là. Je me fis conduire chez le bourgmestre, un excellent homme qui m'accueillit fort bien. 11 me dit qu'il avait déjà trois blessés chez lui , qu'il n'avait plus de place . que sa femme venait d'accoucher, que cependant il ferait tout son possible pour me loger.
En effet il fit mettre un paravent dans l'appartement de sa femme, et m'y fit faire un lit. Il me demanda si j'avais été pansé, je lui répondis que non. Sur Ves entrefaites, on vint me dire que mon domestique me demandait. Je le fis monter.
— As-tu de rargent? lui dis-je.
— Non, mon capitaine.
— Eh bien ! nous voilà jolis garçons ! y a-t-il ici quelqu'un de la compagnie?
— Non, mon capitaine, il n'y a que la Dechèvre qui est en bas.
— Fais-la monter.
Cette Dechèvre était la vivandière du régiment. Elle entra.
— As- tu de l'eau-de-vie? lui dis-je.
— Oui, mon capitaine, et à votre service.
— C'est, ajoutai-je, que je ne pourrai pas te payer; je n'ai pas d'argent.
— Capitaine, qu'est-ce que cela fait? J'en ai pour vous, moi. Tenez, dit-elle, en tirant un bas de sa poche, voilà cinq cents francs.
— Je ne puis, lui dis-je, te faire un billet; j'ai le bras cassé.
— N'est-ce que cela , mon capitaine ? j'ai confiance en vous, vous me le rendrez quand vous pourrez.
Je me fis conduire dans la chambre voisine où se trouvaient trois officiers français et je leur dis :
— Messieurs , si quelqu'un de vous retourne au régiment, je le prie de dire au colonel que la Dechèvre m'a prêté vingt-cinq louis; qu'il veuille bien en tenir compte.
Je dis à la Dechèvre qui m'avait suivi : — Puisque tu as de l'eau-de-vie, laisse-m'en deux cruches.
Le chirurgien, appelé par le bourgmestre, arriva. Je m'assis près d'une table et lui livrai mon bras droit. Pendant qu'il me travaillait, je buvais la goutte de la main gauche avec mon hôte.
Au milieu de l'opération, le chirurgien me dit:
— Je ne puis continuer, mon bistouri ne coupe plus.
— Tenez , lui dis-je , vous trouverez un canif h quatre lames dans ma valise, prenez-le.
11 me retira du bras , au moyen d'une large incision, le biscaïen, un morceau de mon habit, de ma chemise et de mon gilet de laine. Quand il m'eut pansé, je me remis au lit. Le bourgmestre m'avait pris en affection ; la fermeté que j'avais montrée pendant l'opération l'avait prévenu pour moi , et dès lors il ne me laissa plus manquer de rien. Il me fit faire un beau cercueil, peint en noir, avec des os de mort aux quatre coins, et une tète de mort au sommet, peinte en blanc.
C'est l'habitude dans ce pays-là et dans une partie de l'Allemagne, quand on ^ dans une maison une personne gravement malade, de faire
faire son cercueil. Cela passe pour porter bonheur. Je montrai le mien à mes camarades, je leur dis en riant : Voilà ma baraque.
Et je leur entendis murmurer : — Pauvre garçon , il ne croit pas dire si vrai !
J'étais chez le bourgmestre depuis huit jours, quand on annonça Farrivée du prince Murât.
C'est mon hôte qui devait le recevoir. Pour cela , il était forcé de me renvoyer. Il me garda pourtant et me dit que, pour rien au monde, il ne me laisserait partir dans cet état.
Murât arriva et demanda s'il y avait des blessés dans la maison.
On lui dit qu'il y avait là le capitaine du 55* grenadiers qui avait reçu un biscaïen dans le bras.
Murât m'envoya son chirurgien et tous les jours une bouteille de vin de Bordeaux et un poulet.
Bientôt on annonça l'arrivée de l'empereur.
Mon hôte me confia qu'il avait l'intention de le prier d'être le parrain de sa fille (le nouvel enfant était une fille) et me demanda ce que j'en pensais.
— Faites, lui dis-je, l'empereur aime ces choses-là.
Le bourgmestre fil faire la demande el l'empereur répondit qu'il n'avait pas le temps, mais
que Murat le remplacerait et tiendrait Tenfaut sur les fonts de baptême; qu'il se chargerait, d'ailleurs , de l'éducation et de la dot de la jeune fille , si jamais elle venait en France ; que , si le père lui-même, par suite des hasards de la guerre, était forcé d'y chercher un refuge, il songerait h lui; qu'il entendait récompenser ainsi les services rendus aux soldats français.
Murat fut le parrain de l'enfant, la cérémonie se fit dans la chambre où je couchais, Murat était assis au pied de mon lit et me dit :
— Capitaine , nous nous souviendrons do celle-là!
Je n'ai pas revu Murat depuis.
L'armée quitta la ville. Je voulus la suivre, malgré toutes les instances de mon hôte qui ne voulait plus se séparer de moi. L'empereur sut mon désir et m'envoya une de ses voitures. Pendant qu'on me descendait, d'autres blessés arrivèrent et montèrent dedans. Quand j'arrivai, il n'y avait plus de voiture. On me mit dans un* fourgon avec trois autres blessés, dont un avait la cuisse coupée et un autre la poitrine trouée d'une balle. En me quittant, mon hôte me donna un oreiller pour reposer mon bras. Nous suivîmes ainsi l'armée. Nous restâmes trois jours sans soins, sans pain.
Pendant la route, deux de mes compagnons
blessés moururent. L'un avait une boutiMlle d'eau-de-vie , il me dit :
— Vous croyez que je m'en vais ?
— Ma foi, oui, mon garçon, je le crois.
— Je vais boire encore im coup , alors !
Et il mourut.
Le troisième jour, nous rencontrâmes des grenadiers. Je les suppliai par les fentes du fourgon d'avoir pitié de pauvres blessés. Ils m'entendirent, soulevèrent le couvercle de la voitures nous tirèrent de là et nous portèrent dans une maison d'où nous vîmes défiler toute l'armée.
Déjà nous regrettions de la voir partir sans nous, lorsque nous reconnûmes, dans les rangs, nos domestiques avec nos chevaux. Nous les appelâmes. Ils accoururent et nous montâmes à cheval. Nous fîmes ainsi quatre-vingt six lieues. Arrivés dans une ville dont le nom ne me revient pas, je fus conduit dans un hôpital de la garnison.
On visita ma blessure, la gangrène s'y était déjà mise. On n'osa pas me dire ce qu'il en étiiit et qu'il allait falloir me couper le bras. Personne ne consentit à se charger de l'opération, car il fallait m'amputer à l'articulation du bras. Je fis venir un chirurgien qui me dit de me procurer une sering[ue et du quinquina et d'en injecter
ma blessure. Je me fis faire une seringue de bois par un tourneur de la ville.
Un de mes soldats, m'apporta cinq cents francs, fruit d'une collecte faite pour moi. Je pus donc acheter tout le quinquina qu'il me fallut. A force d'injections, je parvins à faire disparaître la gangrène.
Je me souviens encore que le soldat qui me soignait me disait toujours : Mon capitaine, nous nous en tirerons.
Du reste, je ne perdis pas un seul instant courage, le plus cruel était passé, je pris du repos et me rétablis entièrement. »
XÏV