‹ Victor Hugo raconté par témoin de sa vie (volume 2)Chapitre 49 sur 50 · CHANTIER DU CARDINAL LEMOINE · texte numérisé non relu

CHANTIER DU CARDINAL LEMOINE

— Ma foi , dit le professeur stupéfait , la longue vue, c'est la vôtre.

Le sujet du concours de physique, la théorie de la rosée ^ fut donné par un personnage à Fair froid, au menton accusé et hautain, que Victor n'avait jamais vu , et qui était Cuvier.

Les vacances furent une fête perpétuelle pour Victor, dont la mention fut célébrée par tous les amis de sa mère. Abel , qui , n'ayant plus d'avenir comme militaire depuis la chute de Joseph, avait mis bas ses épaulettes et son épée , et se tournait du côté des affaires, avait son logement à lui, où il recevait nombreuse compagnie. Un de ses amis éblouit Victor : c'était un imprimeur nommé Gilé, remarquable par sa tenue correcte et riche. Son habit, en queue de morue et couleur olive, ce qui était la grande élégance du moment, était constellé de boutons de métal jusque sur les épaules; les modérés de la mode avaient la taille de leur

habit au milieu du dos, Gilé Tavait à la nuque; son chapeau, renversé sur l'oreille droite, laissait bouffer à gauche une grosse touffe de cheveux boursouflés par la frisure. Son pantalon, rayé d'une large bande , qui semblait le galon de son grade dans le régiment du dandysme , l'étranglait au genou et, s'évasant par le bas, lui faisait des pieds d'éléphant.

On conçoit l'admiration où ces splendeurs jetèrent Victor, qui ne put se retenir de regarder avec mélancolie ses pauvres bardes de pension. 11 en vint à hasarder devant sa mère le vœu timide d'un habit à queue de morue. Mais madame Hugo, si commode aux volontés de ses enfants en ce qui touchait leurs aspirations morales , prit mal cette velléité de toilette et l'invita

sévèrement à se rappeler que les hommes valaient par l'intelligence et non par l'habit.

Abel avait un certain nombre d'amis qui faisaient de la littérature et avec lesquels Victor et Eugène se lièrent plus intimement; il s'ensuivit un groupe qui voulut se resserrer; un dliier fut organisé, le premier de chaque mois, chez un restaurateur de la rue de l'Ancienne- Comédie, Édon. Ce banquet, qui coûtait deux francs par tète, vin compris, compensait l'insuffisance du menu par une poésie variée. Au dessert, chacun était tenu de montrer un échantillon de ce qu'il

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avait fait dans le mois. Ces adolescents prenaient la chose au sérieux , et ce n'étaient pas les couplets bachiques qui réussissaient le plus. Victor y lut une fois le Dernier barde, une autre fois VAchéménide de Virgile, une autrefois la traduction d'une satire d'Horace.

Le seul nuage de ce banquet éblouissant était le moment où le garçon faisait le tour de la table demandant à chacun les quarante sous. Le premier auquel il s'adressait n'était pas embarrassé': il mettait sans la moindre gêne la main à son gousset, et tout à coup s'étonnait d'avoir oublié sa bourse. Mais tous ne pouvaient pas avoir oublié leur bourse précisément le même jour, et les autres ne savaient comment répondre.

Alors Abel , qui était le Rothschild de la bande , souriait.

— Allons, disait-il, je vais être magnifique à bon marché.

Et il payait pour ceux qui n'avaient pas d'argent.

La rentrée des classes n'interrompit pas le Banquet littéraire. Victor était libre de sortir quand il voulait et d'emmener Eugène, qui, d'ailleurs, capricieux et bizarre par instants , refusait souvent d'y aller et s'enfermait à la pension.

Victor, lui, n'y manquait jamais.

Un jour, l'un des dîneurs eut une idée :

— Savez- VOUS ce que nous devrions faire?

demanda -t- il.

— Quoi ?

— Nous devrions faire un livre collectif.

Nous nous réunissons dans un diner, réunissons-nous dans un roman !

— Explique -toi.

— Rien de plus simple. Nous supposerons, par exemple, que des officiers, la veille d'une bataille, se racontent leurs histoires pour tuer le temps en attendant qu'ils tuent le monde ou que le monde les tue ; cela nous donnera l'unité, et nous aurons la variété par nos manières différentes. Nous publierons la chose sans nom d'auteur, et le public sera délicieusement surpris de trouver dans un seul livre toutes les espèces de talent.

— Bravo ! cria la table enthousiasmée.

Le plan fut adopté. On convint de la dimension que devait avoir chaque histoire, car il ne fallait pas que l'ouvrage entier dépassât deux volumes in-octavo pour n'être pas d'une vente trop lourde. Du reste, chacun fut libre de son sujet. Au moment de se séparer, Abel résuma ce qui avait été décidé.

— Et maintenant, ajouta- t-il, il ne va pas s'agir de se croiser les bras. Pour nous forcer au travail . il serait bon de fixer une époque où

nous devrions avoir fini. Voyons, combien de temps nous donnons- nous ?

— Quinze jours, dit Victor.

Les autres le regardèrent pour voir s'il parlait sérieusement. Mais il était à Tàge oii Ton ne doute de rien. Il répéta :

— Eh bien, oui, quinze jours.

— Quinze jours pour faire un roman ! dit Malitourne, pour le trouver et pour l'écrire! c'est de l'enfantillage.

— J'aurai fini dans quinze jours , insista Victor.

— Allons donc !

— Je parie.

— Eh bien, un dîner pour tous.

— Un dîner pour tous , soit.

Le 15 au matin, tous les convives du Banqaei littéraire reçurent un mot de Victor les avertissant qu'il avait terminé sa nouvelle qui , pour n'être pas chicanée sur la quantité , avait un volume, et que ceux qui voudraient l'entendre n'avaient qu'à se trouver le soir à huit heures chez Gilé.

Tous y coururent, et Victor lut Bug Jargal.

Malitourne avoua qn'il avait perdu. Les autres, d'une seule voix, déclarèrent que cela valait mieux qu'un dîner et qu'ils en devaient chacun un.

Abel s'exécuta le premier, — et le dernier.

Les autres manquèrent d'argent pour suivre son exemple, et de temps pour faire leur part du livre, et les nouvelles s'arrêtèrent à celle de Victor comme les dîners à celui d'Abel.

Dans Tannée de mathématiques spéciales, Victor fut encore remarqué pour son application par le professeur de la classe du matin, M. Laran. Mais un jour le professeur, qui était un homme mince et long, se leva tout à coup dans sa chaire. se pencha en avant et tendit son cou qui se développa comme une lorgnette : il vit alors que ce qui occupait si consciencieusement Victor et clouait sans distraction ses yeux sur la table était un volume du Génie du christianisme, adroitement dérobé derrière une barricade construite avec son encrier, ses cahiers et sa casquette. Le volume fut conGsqué, et Télève menacé d*expulsion au premier livre autre que de mathématiques.

Alors Victor n'eut plus que la ressource de graver avec son canif son nom sur la table , avec date, paraphe et enjolivements.

Son attention était plus sincère à la classe de Taprës-midi. Le professeur, M. Lefébure de Fourcy, grand dégingandé dont les épaules en désaccord supportaient une longue figure grêlée, avait la verve et la vie. Il traversait la classe en une enjambée, démontrait comme la foudre, sillonnait le tableau d'éclairs. Cette rapidité fulgurante entraîna Victor, qui se passionna un moment pour les chiffres. Mais, ayant mal suivi les autres cours, sa science avait des lacunes nombreuses qu'il était obligé de combler avec son imagination. Quelquefois il trouvait aux problèmes les plus difliciles des solutions étranges et compliquées. Cet élève singulier était lui-même un problème pour M. Lefébure de Fourcy, qui était également émerveillé de son invention et de son ignorance.

Parmi les camarades de classe de Victor, il y avait Victor Jacquemin , célèbre depuis. Le futur orientaliste avait une telle aptitude aux sciences qu'il résolvait les questions rien qu'en les écoutant, et qu'il parlait les X et les Y comme sa langue naturelle. Spirituel, dégagé, les cheveux noirs et ébouriffés , il faisait lestement son bagage d'érudition et allait de l'ai-

gèbre à la chimie avec l'aisance du voyageur.

Un autre condisciple, Blondel, blond comme son nom, prit Victor en amitié et lui adressa des vers de félicitation sur son succès académique. La vie sépara les deux poètes, et M. Victor Hugo avait perdu de vue depuis longtemps son camarade Blondel, quand, le jour où il fut reçu à FAcadémie, le commandant de la compagnie chargée de lui faire les honneurs lui présenta son épée. Cet officier était Blondel, qu'un étrange hasard mettait ainsi aux deux bouts de sa carrière académique et qui lui refaisait avec l'épée le salut qu'il lui avait fait autrefois avec la plume.

Victor ne voulut pas rester à l'Académie sur une mention. 'Il concourut cette année encore. Le sujet proposé était V /nstittUùm du Jury. Il fit un dialogue entre Malesherbes, glorifiant les parlements, et Voltaire, préférant le jury. L'Académie perfectionna le système de M. Raynouard, consistant à ménager aux trop jeunes gens l'excès de gloire : Victor n'eut pas même une mention.

Eugène , qui avait laissé modestement l'Académie de Paris à son frère et qui s'était contenté d'une Académie de province , obtint un prix aux Jeux Floraux de Toulouse avec une ode sur la mort du duc d'Ënghien, où son royalisme flétrissait énergiquement l'auteur et les complices

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du sanglant guet-apens, et prédisait à Murât son châtiment :

Murât, la Galabre et ses rochers f attendent; Ses vautours naissants te demandent !

En août 1818, les deux frères quittèrent la pension et revinrent habiter avec leur mère- Madame Hugo ne logeait plus rue du Cherche- Midi; la demi -solde du général ne lui permettait plus le luxe d'un jardin; elle avait un appartement moins coûteux au troisième étage du numéro 18 de la rue des Petits-Augustins. Elle n'avait pu renoncer tout à fait à la verdure ; n'ayant plus d'arbres à elle, ses yeux avaient au moins ceux des autres : de ses fenêtres, elle voyait les beaux restes de l'ancien jardin La Rochefoucauld.

La maison, contiguë au musée des Petits-Augustins, avait jadis fait partie du couvent que ce musée avait remplacé. La chambre à coucher de madame Hugo, à plafond voûté, était une portion de la chapelle. Le cabinet qui fut assigné au travail des deux frères donnait sur la cour du musée, tout encombrée de sculptures et de fragments d'architecture. Quand la révolution, qui ne détruisait pas l'inégalité dans la vie pour la tolérer jusque dans la mort, avait restitué les rois

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à la terre commune, les tombeaux de Saint-Denis avaient été transportés au musée des Petits- Augustins. Cétaient ces sépulcres qu*Eugëne et Victor avaient sous les yeux. Louis XVIII n'admit pas que les rois , même morts , fussent avec les autres hommes, et repeupla Saint-Denis. Le musée dut alors restituer à la cathédrale les tombes qu'il avait usurpées. Victor assista avec peine à ce déménagement mortuaire. La tristesse même qui nous quitte laisse son vide après soi.

La vie de Victor eut bientôt un autre intérêt que les concours académiques. Après son diner, madame Hugo avait l'habitude d'aller chez madame Foucher. Quand ses deux fils sortirent de pension , ils y allèrent avec elle. Presque tous les soirs de l'hiver 1819-1820, le portier de l'hôtel Toulouse vit entrer Eugène et Victor se donnant le bras et derrière eux leur mère, son sac à la main et vêtue d'une robe de mérinos amarante que recouvrait un cachemire jaune à palmes.

Madame Foucher occupait sa chambre à coucher, grande pièce à alcôve profonde. La visiteuse trouvait à l'un des coins de la cheminée son fauteuil tout prêt, et, sans ôter son chàle ni son chapeau, s'asseyait, tirait son ouvrage de son sac et se mettait à ses points. M. Foucher, qui ne passait plus les nuits au ministère de la guerre depuis le renversement de l'empereur,

se tenait de l'autre côté de la cheminée, ayant près de lui, sur une étagère, sa tabatière et sa bougie. Entre lui et madame Hugo, autour d'un guéridon, travaillaient à Taiguille madame Foucher et sa flUe. Eugène, Victor et Victor Foucher fermaient le cercle.

Les soirées étaient fort silencieuses. La santé du maître de la maison , défaite par ses excès de veilles, se prêtait peu au mouvement et à la conversation ; il n'y avait même pas à lui demander de ses nouvelles; il haïssait qu'on s'occupât de lui; toute attention l'importunait : il était comme honteux d'être malade ; il s'effaçait dans son coin et dans ses livres; madame Foucher, pour ne pas le troubler, et par nature, causait peu; Eugène et Victor, aussi disciplinés dans la vie positive qu'ils étaient libres dans la vie intellectuelle , avaient été élevés par leur mère à ne jamais parler sans qu'on les interrogeât Madame Hugo interrompait de temps en temps sa couture pour regarder pétiller le bois ou pour ouvrir sa tabatière, car elle prisait comme M. Foucher. Elle présentait sa tabatière à son vieil ami en lui (lisant : — Monsieur Foucher, voulez-vous une prise? M. Foucher répondait oui ou non, et c'étaient d'ordinaire, avec le bonjour et le bonsoir, les seules paroles échangées de toute la soirée.

Ces soirées si monotones avaient pour Victor une attraction qu'on ne s'expliqua pas dans le commencement. Aussitôt le dîner fini, il était prêt et pressait la lenteur d'Eugène ; dans la rue, il avait peine à ne pas devancer sa mère ; quand par hasard elle ne venait pas à l'hôtel Toulouse, il était triste.

La révolution n'avait pas plus respecté les statues des rois que leurs tombes. La statue de Henri lY avait été renversée en même temps q^ue son cadavre avait été exhumé. Par exception pour ce roi moins impopulaire que les autres, on avait profité de l'exhumation pour mouler son visage. Ce masque de plâtre servit au sculpteur Lemot pour faire la statue équestre du Pont- Neuf. L'énorme bronze sortit de l'atelier, enveloppé d'un voile vert, lourdement traîné par une vingtaine de forts chevaux et escorté d'une multitude de curieux qui grossissait de rue en rue. Un de ces curieux était Victor. Tout alla bien d'abord, et les chevaux suffirent; mais, en arrivant au quai, la montée fut trop rude, ils ne purent en venir à bout ; les coups de fouet et les jurements des charretiers furent impuissants; les pauvres bêtes faisaient ce qu'elles pouvaient mais elles glissaient sur le pavé et tout leur effort s'en allait en éclairs. Alors la foule les détela, et, se mettant à leur place , se jetant aux roues.

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au timon , à Farrière , partout où il y avait place pour une main, tira, poussa, roula et triompha de la montée. On suppose bien que Victor n avait pas été le dernier attelé.

Cette année -là, T Académie de Toulouse proposa un prix de poésie pour le Rétablissement de la statue de Henri IV. Ce sujet appartenait à Victor, qui, un peu dégrisé de TÂcadémie de Paris par son échec récent, était attiré vers les Jeux Floraux qui avaient gratifié Eugène d*un si beau lys d*argent. Du reste, il. pouvait y concourir sans usurpation sur Eugène; les Jeux Floraux n'étaient pas de ces académies avares qui n*ont pour la poésie qu*un seul prix : ils en avaient sept. Il y avait là des palmes à écraser largement le front des deux frères.

Pour les six autres prix, FAcadémie laissait le choix des sujets à la liberté des concurrents. Victor avait une ode toute prête, les Vierges de Verdun, (ju'il envoya d'abord. Comme il allait se mettre au Rétablissement de la statue de Henri /V\ madame Hugo eut une fluxion de poitrine que le mois de janvier aggrava. Le concours fut oublié, les frères passèrent les jours et les nuits au chevet de leur mère. Un soir, madame Hugo, qui allait mieux , demanda à Victor s'il avait envoyé sa deuxième ode ; il répondit qu'il ne l'avait pas faite et qu'il n'y avait plus à y penser, car, pour

arriver à temps, il aurait fallu qu'elle partit le lendemain matin. Madame Hugo témoigna un vif chagrin de cette impossibilité, dont sa maladie était cause, et s'endormit toute triste. Victor, voyant le regret de sa mère, se mit à l'œuvre, et, tout en la veillant, fit son ode qu'elle trouva le matin sur son lit.

Quelques jours après, il reçut cette lettre :

« Toulouse.

« Depuis que nous avons vos odes, monsieur, je n'entends parler autour de moi que de votre beau talent et des prodigieuses espérances que vous donnez à notre littérature. Si l'Académie partage mes sentiments, Isaure n'aura pas assez de couronnes pour les deux frères. Vos dix-sept ans ne trouvent ici que des admirateurs, presque des incrédules. Vous êtes pour nous une énigme dont les muses ont le secret.

u Agréez, etc.

<( Soumet. »

Les Vierges de Verdun eurent l'amarante d'or et la Statue de Henri IV le lys d'or. — Eugène eut des mentions et la gloire d'avoir ses vers imprimés dans le recueil des Jeux Floraux.

Madame Hugo rétablie, on se remit à aller le

soir chez madame Foùcher. Mais Thiver touchait à sa fin. Madame Foucher louait, pour la saison d'été, un pied-à-terre dans la banlieue. L'été de 1819, elle s'en alla camper à Issy. Cette villégiature contraria vivement Victor ; il eut beau insinuer qu'lssy n'était pas beaucoup plus loin que les conseils de guerre, qu'il n'y avait que Vaugirard à traverser et qu'on y était; les visites ne purent plus être de tous les jours. Souvent pourtant, quand le temps était beau , madame Hugo prenait ses deux fils , achetait en route des corbeilles de fruits qu'ils étaient heureux de porter à Issy, et la domestique, à laquelle ils les remettaient, se hâtait d'ajouter trois couverts. Los fruits mangés, on allait dans le jardin respirer un peu de fraîcheur, mais quelquefois beaucoup de poussière, parce que le mur du fond, échancré à dessein, était sur la place de bal du village.

A part le dîner d'Issy, Victor n'avait aucune distraction. Madame Hugo, à mesure que l'âge venait à ses deux fils, les tenait avec plus d'autorité; il était temps qu'ils pensassent à leur avenir; ils avaient maintenant à le faire euxmêmes : ils n'avaient plus à compter sur leur père, ruiné par l'écroulement de l'empire et par la défense de Thionville.

Elle sentait la grave responsabilité qu'elle

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avait assumée en les encourageant à quitter les noa thématiques pour la littérature, et sa conscience, autant que son amour maternel, était engagée à leur succès. Elle avait disposé d*eux contrairement au désir du général, elle les lui avait pris, elle était à la fois leur mère et leur père, elle avait double devoir ; elle les gouvernait

donc absolument; toutes leurs journées se pas-

saient à travailler; ils ne sortaient jamais sans elle , et c'était touchant de voir ces deux grands garçons, dont Tun allait avoir vingt ans et dont l'autre faisait déjà son bruit dans les journaux, cousus à la robe de leur mère et lui obéissant et restés enfants pour elle.

L'été fini, les soirées muettes recommencèrent à rhôtel Toulouse, et Victor en fut enchanté, mais il le montra trop : les parents s'aperçurent de sa joie et en cherchèrent la cause ; il ne leur fallut pas longtemps pour découvrir que son bonheur n'était pas de voir pétiller le feu ni de passer deux heures immobile sur une chaise mal rembourrée , et que cela lui était bien égal qu'on ne dit pas un mot, et qu'il était content que M. Foucher eût les yeux baissés sur ses livres et les femmes sur leur ouvrage, parce qu'alors il pouvait regarder tout à son aise mademoiselle Adèle. On reconnut en même temps que mademoiselle Adèle ne s'en fâchait pas. Ils obéissaient

à la prophétie qui les avait fiancés dans le néant.

A eux deux, ils avaient à peine trente ans :

marier ces enfants eût été une folie. Victor n'avait rien , et mademoiselle Foucher était tout aussi pauvre. Séparons - les , dirent les familles; si leur affection persiste, ils sauront bien se retrouver plus tard. Et les parents cessèrent de se voir.

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