RÉPONSE
D'un grand homme trop indulgent Pourquoi me rappeler, avec coquetterie, Que j'eus dans mon enfance un coup d'œil obligeant?
Si j*admets la cajolerie
Du compliment que je reçois , Au fond , sans vanité , je sais ce que j'en crois ; J'en aime l'élégance et non la flatterie.
Il est vrai qu'à treize ans, sans avoir vu Paris, J'osai, d'une province étrangère au Parnasse,
Et de l'enceinte d'une classe.
Envoyer à Ferney quelques faibles écrits.
Voltaire avec bonté sourit à mon audace ; A mes premiers essais il daigna faire grâce ,
Mon âge en faisait tout le prix.
Ce n'est pas seulement votre âge Qui de l'Académie a fixé les regards , Lorsque jusqu'à deux fois elle a lu votre ouvrage ; Dans ce concours heureux brillaient de toutes parts Le sentiment, le charme et l'amour des beaux-arts ; Sur quarante rivaux qui briguaient son suffrage,
Est-ce peu qu'aux traits séduisants
De votre muse de quinze ans L'Académie ait dit : Jeune homme, allons, courage?
Tendre ami des neuf Sœurs, mes bras vous sont ouverts.
Venez, j'aime toujours les vers!
Je ne vous rendrai point louange pour louange , Laissons ces encensoirs , Tun à Tautre pareils ; Dans un ordre meilleur ma vieillesse me range. Et je puis acquitter, par un plus noble échange ,
Vos éloges par mes conseils.
Dans les « quarante rivaux » de ce concours si brillant 9 il y avait M. Casimir Delà vigne, qui n'avait rien obtenu , ayant pris le sujet à rebours et démontré les inconvénients de l'étude dans toutes les situations de la vie. Il aboutissait à cette conclusion :
L*étude, après Tamour, est le meilleur des maux.
L'accessit avait été pour M. Charles Loyson, qui inspira ce vers :
Même quand Loyson vole, on sent qu'il a des pattes.
Je ne sais plus qui avait eu le prix.
Un jour la pension Decotte fut couverte de gloire : M. François de Neufchâteau invita Victor à dîner. 11 y avait quelqu'un que le vieil académicien admirait autant que Voltaire, c'était Parmentier, l'introducteur en France des parmenlièresj car M. François de Neufchâteau n'eût dit ni laissé dire des pommes de terre sous
aucun prétexte. Il s'était fait l'avocat, le protecteur, le dévot du tubercule sacré. Son hôtel, qui affectait les prétentions du style fauxgrec, avait un vaste jardin dont, contrairement à la pompe de la bâtisse, il avait fait un potager entièrement livré à la culture, j'allais dire au culte de la parmentière. Pour prouver qu'on pouvait vivre rien que de parmentières, et en vivre bien, il ne voulait pas manger autre chose. Comme, avec cela, il était fort gourmet, il épuisait l'imagination de son cuisinier à inventer aux parmentières des assaisonnements et des aspects variés. La parmentière prenait toutes les formes, et chaque plat était une surprise. On vous servait une côtelette : c'étaient des pommes de terre ; un poisson : c'étaient des pommes de terre ; une croquette de riz : toujours des pommes de terre. Quand on eut épuisé l'histoire et l'éloge do Parmentier, il fallut bien parler littérature. L'académicien s'occupait, dans ce moment, d'une nouvelle édition de Gil Bios qu'allait publier M. Didot. Un point l'embarrassait. Un jésuite nommé Isca avait prétendu que le roman de Lesage n'était qu'une copie d'un roman espagnol de Marcos Obregon de la Ronda. Ce roman n'ayant pas été traduit en France, il aurait fallu, pour s'assurer de la vérité, savoir l'espagnol, et il ne le savait pas.
— Je le sais , moi , dit Victor.
— Oh ! bien , dit le vieillard , vous me rendriez un vrai service, si vous vouliez vous donner la peine de lire le livre et de me dire si le jésuite a raison.
Dès le lendemain, Victor alla à la bibliothèque Richelieu. Il n'eut pas même besoin de demander la permission de sortir; le portier avait ordre une fois pour toutes de ne jamais refuser la porte à ce convive des académiciens. Victor profita de cette liberté, un peu plus même qu'il n'aurait voulu, car le roman était en quatre forts volumes , dont la lecture lui demanda plusieurs séances, d'autant plus que, pour répondre à l'honorable confiance de l'héritier de Voltaire, il prit des notes et fit une comparaison détaillée du roman français et du roman espagnol. Le résultat de cette comparaison fut qu'il n'y avait aucun rapport entre les deux romans et que Lesage était bien l'auteur de son livre.
Victor porta son étude à M. François de Neufchàteau. Le vénérable doyen de l'Académie la trouva si bien faite qu'il la mit dans son édition sans y changer un mot et qu'il la signa de son nom.
Victor n'en suivait pas moins, ainsi qu'Eugène, les cours de philosophie, de physique et de mathématiques élémentaires au collège Louisle-Grand.
Le professeur de mathématiques, M. Guillard, était si facile et sa laideur sympathique avait quelque chose de si paternel que les élèves rappelaient le père Guillard. Il était fort distrait, et avait l'innocente manie de retrousser sa robe, comme s'il traversait un ruisseau ; il la retroussait pour aller de sa chaire au tableau. Il avait un nez à facettes qui faisait rire les élèves et dont il convenait. Un jour qu'un élève ne pou-
vaît pas parvenir à comprendre le polyèdre, il lui dit : — Regardez mon nez.
La philosophie était professée par un M . Maugras qui, comme M. Larivière et M. Cordier, avait été dans les ordres. Trouvant qu'il avait assez porté la robe comme prêtre, il s'en dispensait comme professeur. Son costume pourtant restait grave ; il était toujours en redingote boutonnée jusqu'au menton et en cravate blanche. La petite vérole, dont sa figure blême était criblée, lui servait à trouver qu'il ressemblait à Mirabeau, dont il réussissait à imiter le geste et l'attitude mieux que l'éloquence. Son enseignement concluait au matérialisme. Sa classe était beaucoup moins nombreuse que celle du père Guillard, et il prouvait sa philosophie autrement que par son titre en expliquant la théorie des sensations aux banquettes.
La gloire académique n'empêche pas la puérilité. M. Maugras était frappé et reconnaissant de l'attention profonde avec laquelle Victor prenait des notes pendant qu'il parlait : c'est que Victor s'était imposé la loi de commencer toutes les lignes de chaque page par la même lettre ^ a on d ou une autre, ce qui exigeait une attention soutenue : il fallait espacer ou serrer les mots pour que la lettre voulue tomb&t juste. Victor ne se laissait pas distraire de ce soin important, et était
cité comme modèle d'application. Malheureusement, M. Maugras Finterrogeait quelquefois, et s'apercevait qu'il n'avait rien entendu de ce qu'il avait si bien écouté.
M. Maugras n'en garda pas moins une certaine estime pour cet auditeur machinal, mais excellent extérieurement; quand vint l'époque du concours général , il l'y envoya :
— Je compte sur vous. Quand on a eu une mention à l'Académie, c'est bien le moins qu'on ait un prix à l'Université.
L'Université fut plus difficile que l'Académie : Victor n'eut rien du tout. Le sujet allait pourtant à son imagination: c'était la démonstration de l'existence de Dieu.
Il fut plus heureux en physique , où il eut un sixième accessit. Contrairement à la philosophie, la physique l'avait vivement intéressé. Le professeur, M. Thillaye, enseignait en action; sa première leçon avait été une leçon de billard: les carambolages et les bandes avaient expliqué d'une façon amusante et palpable les angles d'incidence et de réflexion et l'élasticité des corps sphériques. Il faisait aussi un cours à l'École de médecine, où il avait un cabinet plus beau et mieux outillé qu'au collège. Il y mena un jour ses élèves de Louis-le-Grand pour leur démontrer je ne sais plus quel phénomène
de la vision, el les fil tous regarder dans une longue -vue.
— Voyons , dit-il à Victor, si avec la longuevue vous lirez ce qui est écrit là-bas.
Victor, sans mettre Foeil à Finstrument, lut: