‹ Victor Hugo raconté par témoin de sa vie (volume 2)Chapitre 7 sur 50 · I. 4ti · texte numérisé non relu

I. 4ti

•2h2 VICTOR HUGO RACONTÉ.

avancés , s'exposaient en riant à l'artillerie hessoise et en rapportaient des boulets à l'arsenal. Plusieurs, entre autres un joli petit sourd-muet nommé Clochet, eurent leurs habits criblés de balles.

Pendant que l'étranger envabissail la France, la bande de la rue du Cherche-Midi continuait sa partie de bouillotte. Les parents , préoccupés des événements politiques, faisaient moins attention aux enfants. La crise était sérieuse pour madame Hugo. Elle n'aimait pas l'empire et elle était contente de le voir tomber ; mais après lui qu'y aurait-il? Qu'est-ce que la coalition allait faire de la France? Qu'est-ce que deviendraient les généraux de l'empereur renversé? Ne seraientils pas entraînés dans sa chute? Comme royaliste, elle désirait la fin de Napoléon ; elle la redoutait comme femme et comme mère. La famille Lucotte avait aussi son avenir engagé dans l'empire. La maison était pleine d'anxiété. Les nouvelles les plus contradictoires se succédaient d'heure en heure. Le matin, les étrangers marchaient sur Paris; le soir, ils étaient balayés de France. Napoléon n'avait plus un soldat; et puis les divisions étaient complètes. Tous les jours, le général Lucotte, inoccupé depuis l'Espagne, allait se renseigner auprès de Joseph , alors président du conseil de régence.

On savait aussi quelque chose par M. Foucher, que son emploi de chef du bureau de recrutement mettait au courant des mouvements de troupes. Chaque jour des régiments partaient de Paris en poste, dans d'immenses haquets, les soldats assis dos à dos, les jambes pendantes, et tombaient à l'improviste sur les points que l'ennemi avait cru surprendre. Cette rapidité fut le caractère de cette campagne suprême où l'on retrouva dans Napoléon vieilli le jeune général d'Italie.

L'émotion politique devint telle qu'elle gagna les enfants. Les cartes furent délaissées pour les cartes de géographie, sur lesquelles ils se mirent à suivre les progrès de la guerre. Le général Lucotte avait des cartes fort belles et fort complètes; Victor s'y plongea avidement, il les dévora toutes, et apprit la géographie comme on l'apprend bien, par les yeux.

Le 29 mars, Eugène et Victor furent réveillés par un bruit qui leur fit l'effet de charpentes qui se seraient écroulées dans la cour. Ils se levèrent et regardèrent à la fenêtre. La cour était tranquille. Cependant le bruit continuait. Ils n'y comprirent rien et se recouchèrent. Dès que la chambre de leur mère fut ouverte, ils lui demandèrent ce que c'était que ce bruit qu'ils entendaient depuis le malin. Madame Hugo leur

répondit que c^était la canonnade des Russes et des Prussiens. Cet écroulement qui les avait réveillés , c'était celui du plus grand des trônes. Gela leur causa un profond étonnement. Si préparés qu'ils fussent par les conversations à la défaite de l'empereur, ils ne pouvaient se faire à la réalité des étrangers aux portes de Paris, eux qui avaient toujours vu, au contraire, les Français dans les capitales des autres. Leur étonnement se compliqua de la nouveauté du bruit du canon, qu'ils étudièrent avec la curiosité imperturbable des enfants, et auquel ils trouvèrent des rapports avec le cinglement d'un fouet.

Ils virent le général Lucotte en grande tenue monter à cheval et courir prendre les ordres de Joseph. Ils eurent envie de sortir aussi et d'aller voir ce qui se passait dans la rue. Les murs étaient couverts d'images représentant les Cosaques avec des mines terribles. Ils étaient énormes, roulaient des yeux féroces sous des bonnets poilus , brandissaient des lances rouges de sang et avaient au cou des colliers d'oreilles humaines mêlés de chaînes de montre. D'autres mettaient le feu aux chaumières et se chauffaient les mains à des villages en flammes. Paris était plein de ces croque-mitaines enluminés, dernière réserve de Napoléon.

D'instant en instant, la défense pliait. Un malheur de la situation , c'est qu'en se battant pour Paris on se battait pour Tempire, auquel presque personne ne tenait plus. Une partie de la population regardait les étrangers comme des libérateurs. Très -peu disaient l'ennemi; presque tous disaient les alliés.

Paris se rendit. Il fallut loger les vainqueurs. Madame Hugo eut pour sa part un colonel prussien et quarante soldats. Lorsqu'elle vit entrer cette troupe, elle se récria, et dit au colonel qu'elle avait une chambre, mais non une caserne.

— Bah! dit le colonel, et cette cour?

Il y installa ses hommes , disant qu'elle était très-bien pavée et qu'il y avait une pompe pour se laver et pour boire , et qu'en ajoutant à ce commencement de mobilier quelques bottes de foin, ce serait un vrai palais.

L'officier était jeune, élancé, cambré; sa taille , le croissant d'acier de ses épaulelles , son chapeau à plumes et son ceinturon plurent d'abord aux enfants ; mais le charme fut rompu par une observation de Victor qui, montrant les plumes du chapeau et la poitrine bombée, dit à Eugène :

— Regarde comme le colonel a la poitrine d'une poule et la tête d'un coq.

11 n'en fallut pas davantage pour ruiner le

Prussien dans Tesprit des deux gamins qui prouvèrent tout de suite qu'ils étaient bien de Paris.

Les cours ne suffisant pas, les rues servirent. Les Cosaques campaient dans le ruisseau; ils couchaient dans la boue entre leurs grandes lances et leurs petits chevaux à poils touffus. Les enfants allaient voir ces rues transformées en bivouacs et en écuries. Les Cosaques ne ressemblaient aucunement à leurs images; ils n'avaient pas de colliers d'oreilles humaines ; ils ne volaient pas les montres et ils ne mettaient pas le feu aux maisons ; ils étaient doux et polis ; ils avaient un profond respect pour Paris qui était pour eux une ville sainte ; ils paraissaient gênés et presque honteux d'y être.

La circulation n'était pas facile dans ces encombrements d'hommes et de chevaux.

Un matin, Victor, voulant sortir, trouva la rue barrée jusqu'à la porte par des Cosaques couchés, qui le regardèrent de leurs yeux sans soleil et ne bougèrent pas.

Le colonel prussien, qui était là, dit à Victor:

— Ne vous gênez pas, marchez dessus.

Le Prussien était, d'ailleurs, un homme du monde et de relations parfaites. Il ne faisait nullement peser la victoire des alliés, qu'il rejetait sur les hasards de la guerre et dont il s'excusait presque. Il avait cette bienveillance, si facile au

succès. Il admirait tout de la France, jusqu'à l'empereur, et il était le seul bonapartiste de la maison.

Tandis qu'on disait les alliés à Paris et jusque chez sa femme et ses enfants, le général Hugo disait toujours Vennenn et refusait de rendre Th ion ville.

Le 10 avril, un parlementaire, introduit avec les formalités d'usage, remit au général la lettre suivante :

« Monsieur le général,

ce Quoique persuadé que la nouvelle' de la reddition de la capitale ne vous est plus un secret, je m'empresse de vous en donner les détails officiels , tant pour vous prouver les déclarations humaines et solides des hautes puissances alliées, qu'aussi pour vous informer des sentiments que le Sénat, les autorités et la nation française ont déployés à cette occasion.

« Je répète que c'est la nation française qui a déployé ces sentiments, car c'est Paris qui depuis des siècles a décidé le sort de la nation française, accoutumée à suivre l'exemple de sa capitale. Permettez- moi donc, général, que je

vous prie de me faire part de l'effet que ces nouvelles importantes ont fait sur votre personne, el de m'assurer que la nation française, en se

donnant une réforme sage et salutaire, pourra compter tant sur votre consentement que sur votre assistance.

« Veuillez me pardonner encore Tobservalion que c'est à présent le moment, pour un vrai patriote , de déployer ses sentiments les plus secrets, pour ne pas regretter d'être oublié ou négligé parmi les milliers de ses compatriotes qui dans peu de jours se déclareront pour la bonne cause de la nation française.

« C'est avec la considération la plus haute, etc.

« Le baron de Hainau. »

A cette lettre était joint un bulletin, dont le général prit connaissance. Après quoi, il répondit ayi baron de Haynau qu'il ignorait les événements dont la lettre lui parlait et qu'il ne les saurait que quand ils lui seraient annoncés par son supérieur, le général en chef de l'armée de la 3Ioselle.

Le parlementaire n'était pas plus tôt retourné qu'il en revint un second, demandant une conférence hors de Thionville. Le général répondît qu'il ne quitterait pas les glacis de la place, et que, si ce qu'on avait à lui dire ne pouvait être dit qu'à lui, le baron de Haynau était libre de venir en parlementaire et qu'il serait introduit, les yeux bandés.

Cette sèche réponse ne découragea pas le général hessois qui , le soir même , envoya encore un troisième cavalier; mais, comme toutes ces ailées et venues auraient fait croire qu'il était question de rendre la ville, le général Hugo ne laissa plus entrer celui-là, ni personne.

Le baron de Haynau ne renonça pas encore - Le maire de Gattenom avait un fils officier dans la garde nationale de Thionville; la femme de ce maire vint voir son fils, et, par lui, se trouva avec le général, auquel elle parla du baron de Haynau : il était fort ennuyé; les Hessois, chargés de la partie la plus ingrate de la guerre, du blocus des places, avaient eu la mauvaise chance de n'en prendre aucune ; les alliés incessamment allaient régler les destinées de la France, et la Hesse n'aurait pas voix au chapitre si elle arrivait sans victoire et sans prestige ; la prise de Thionville était donc pour elle d'une importance capitale, et, si le général consentait à la rendre, il pourrait demander ce qu'il voudrait. — Cette fois, la réponse du général fut faite. par les obusiers, qui forcèrent l'ennemi à aller faire de ces propositions -là un peu plus loin.

N'ayant pas plus réussi avec les femmes qu'avec les hommes, Haynau essaya des chiens. Un chien entra dans Thionville portant un gros paquet de journaux, parmi lesquels était une

lettre qui insistait pour une entrevue. Le généra! refusa :

« Monsieur le baron, quels que puissent être les changements survenus dans le gouvernement de la Prance, vous sentez que je ne puis y ajouter foi sur de simples journaux qui me viennent du chef dirigeant le blocus de la forteresse que je commande. Rien d'officiel sur ces événements n'est parvenu jusqu^à moi ; et M. le général en chef de l'armée de la Moselle ne m'en a encore rien écrit.

« Les lois de mon pays m'ordonnent d'éviter les communications avec l'ennemi; vous l'êtes toujours , monsieur le baron , tant que je n'aurai pas du général en chef l'ordre de vous traiter différemment. Je ne puis donc avoir de conférence avec vous. »

Enfin, le 14 avril, un officier de l'état-major du général en chef apporta des dépêches constafcmt la cessation des hostilités, et, comme pièces à l'appui, le Moniteur, du 31 mars au 11 avril, et l'acte d'abdication de Napoléon. Alors le général convoqua le conseil de défense, qui adhéra unanimement aux actes du sénat.

I^ restauration des Bourbons fut pour madame Hugo une joie extrême. Sa haine de Napoléon, comprimée jusque-là par la crainte de compromettre son mari, éclata librement. L'empereur ne fut plus que Buonaparte; il n'avait ni génie ni talent, même militaire; il avait été battu partout, en Russie, en France; il était lâche; il s'était enfui d'Egypte et de Russie, abandonnant à la peste et aux neiges ceux que son ambition avait entraînés ; il avait pleuré à Fontainebleau comme un enfant; il avait assassiné le duc d'Enghien, etc» En revanche, les Bourbons avaient tous les mérites et toutes les gloires.

La royauté lui rappelait sa chère Bretagne;

c*était son adolescence qui recommençait. Elle redevint, en effet, toute jeune; elle eut, pendant quelques semaines, une activité et une vivacité extraordinaires. Elle ne manquait pas une fête publique. Son royalisme s'arbora dans son habillement; le printemps lui permit de ne sortir qu'en robe de percale blanche et en chapeau de paille de riz garni de tubéreuses. La mode affecta aux souliers de femmes le vert, afin que la couleur de l'empire fût foulée aux pieds : madame Hugo n'eut que des souliers verts.

Il n'y eut de plus joyeux qu'elle que les perruquiers. Pour eux, royauté voulait dire perruque, poudre, oiseau royal. Dans l'ivresse de leur restauration, ils badigeonnèrent la devanture de leurs boutiques en bleu -ciel étoile de fleurs de lys d'or. Cet azur fut en pure perte, les ailes de pigeon ne reparurent pas, et les perruquiers passèrent bientôt à la monarchie constitutionnelle.

Le jour de son entrée , le comte d'Artois envoya par une ordonnance aux fils d'une si bonne royaliste la décoration de l'ordre du Lys. Leur fierté fut d'autant plus grande que la décoration était accompagnée d'un brevet signé du prince. Le lys était en argent et suspendu à un ruban de moire blanche. Les nouveaux dignitaires s'empressèrent de pendre à leur boutonnière ce bijou

princier- Il y avait à tous les coins de rue des marchands de cocardes blanches ; ils en achetèrent chacun une qu'ils firent coudre à leurs chapeaux. Ainsi affublés, ils se trouvèrent parfaitement royalistes.

Une solennité se préparait à Notre-Dame. La famille royale devait s'y rendre en pompe pour entendre une messe d'actions de grâces. Madame Hugo était en quête d'une fenêtre d'où elle pût voir défiler le cortège ; M. Foucher en trouva une et lui en offrit la moitié. Les deux familles partirent ensemble « en grande toilette. Le temps était beau, on alla à pied. Victor donna le bras à mademoiselle Adèle. Il était radieux d'avoir son Ivs à sa boutonnière et une « femme » à son bras.

La chambre qui attendait les deux familles était au Palais de Justice dans la tour Saint-Jean. On monta un escalier obscur et l'on entra dans une espèce de cellule sans autre mobilier que quelques chaises de paille qu'on y avait mises pour la circonstance. Une fenêtre étroite et haute éclairait mal cette pièce nue et triste. Mais madame Hugo ne vit pas cette pièce, elle ne vit que le cortège. Le roi était en habit bleu à^épaulettcs en graine d'épinards; on remarquait son cordon bleu, sa petite queue derrière la tête et son gros ventre. Il était dans une immense calèche fleurdelysée et avait près de lui la duchesse d'Angou-

léme habillée de blanc depuis les souliers jusqu'à Tombrelle. Le comte d'Artois et le duc dJAngouléme étaient à cheval des deux côtés de la voiture. Devant et derrière étaient les mousquetaires. La vieille garde suivait, humiliée de faire escorte à ce podagre ramené par l'étranger.

Au moment où les fils recevaient la décoration du lys, le père était moins en faveur. On lui en voulait d'avoir été si incommode aux alliés et d'avoir arrêté si longtemps les Hessois devant Thionville. Avoir refusé de rendre à l'étranger une forteresse française, c'était alors une trahison, et l'abbé de Montesquiou, ministre, parlait, à la tribune, de la « révolte de Thionville. » Le général fut mal noté et dut s'attendre à perdre bientôt le commandement de cette ville qu'il avait eu le tort de conserver à la France- Aussi n'y fit-il pas venir sa famille. Madame Hugo, qui alla l'y rejoindre un moment pour régler des affaires d'intérêt, n'emmena qu'Abel et laissa Victor et Eugène sous la garde de madame Lucolte et de madame Foucher. Je copie ces passages de lettres écrites par les deux frères à leur mère:

« Ma chère maman.

« Depuis ton départ, tout le monde s'ennuie ici. Nous allons très-souvent chez M. Foucher,

ainsi que tu nous Tas recommandé. 11 nous a proposé de suivre les leçons qu'on donne à son fils : nous l'avons remercié. Nous travaillons tous les matins le latin et les mathématiques. Une lettre cachetée de noir et adressée à Abel est arrivée le soir de ton départ. M. Foucher vous la fera passer. 11 a eu la bonté de nous mener au Muséum....

« Ton fils respectueux,

« Victor. »

« Nous nous ennuyons de plus en plus sans toi, ma chère maman, et tu devrais revenir vite. Victor et moi , nous avons commencé deux têtes au crayon , nous espérons pouvoir te les montrer à ton arrivée. Hier et aujourd'hui, nous avons été au Jardin des plantes avec les Lucotte. La maison continue d'être dans le plus grand ordre, et il y a toujours un domestique ici. Madame Foucher est très- complaisante pour nous, elle s'est chargée de faire raccommoder mon pantalon vert, que j'ai déchiré depuis ton départ. 31. Foucher nous a montré une lettre que papa lui a écrite qui nous a fait grand plaisir, mais tu es plus heureuse que nous puisque tu es près de

lui.

« Eugène. »

« P. S. Victor n'a pas voulu t' écrire en même

temps que moi, c'est pourquoi nos lettres ne partent qu'aujourd'hui. »

(( Nous attendons de tes nouvelles avec impatience , ma chère maman. Nous continuons d'étudier assidûment, mais nous avons été forcés d'abandonner les mathématiques , n'y pouvant rien comprendre sans aide. Nous avons acheté avec une partie de l'argent que tu nous as laissé des études de têtes d'animaux. Nous dessinons, nous allons après chez M. Larivière, et nous travaillons au jardin. Notre journée se passe ainsi. M. Foucher nous mène promener les dimanches et les jeudis, et nous dînons chez lui en rentrant. . .

c( Eugène. »

Madame Hugo ne resta que quelques semaines à Thionville. Eugène et Victor reprirent leur vie ordinaire.

Il n'y eut de nouveau dans leur printemps et dans leur été que Bobino. Ils s'éprirent de sa parade, des volées furieuses qu'il administrait à son Jocrisse et des hurlements risibles de celui-ci. Tout cela n'était que pour attirer un public aux marionnettes de l'intérieur. La parade finie, les enfants « prrrenaient leurs billets » et pour quatre sous voyaient gesticuler, rire et

pleurer des marionnettes si grandioses qu'elles avaient mérité à la baraque le titre majestueux (le Théâtre des Automates. Ces belles représentations inspirèrent aux deux frères l'idée d'avoir un théâtre à eux; ils en achetèrent un magnifique, en carton avec des filets d'or, et une troupe complète de petits comédiens en bois.

Chacun dut faire sa pièce , et le futur auteur de Ruy Bios débuta dans l'art dramatique par un Palais enchanté dont les répétitions allèrent grand train, mais dont la représentation fut empochée par un incident sérieux.

En septembre, la restauration se crut assez forte pour punir ceux qui avaient résisté à l'invasion : le général Hugo fut destitué de son commandement et mis hors d'activité, ainsi que tous les chefs sans exception qui avaient concouru à la défense de Thionville. Il vint à Paris et jugea qu'il était temps de songer à l'avenir des enfants. Eugène allait avoir quinze ans, et Victor treize; le général, qui rêvait pour eux l'École polytechnique , leur chercha une pension préparatoire; il en trouva une rue Sainte-Marguerite, et les y conduisit la veille du jour fixé pour la première représentation du Palais enchanté.

Ce n'était pas un « palais enchanté » que la pension Ck)rdier. La rue Sainte-Marguerite, sombre et resserrée entre la prison de l'Abbaye et le passage du Dragon enfumé et martelé par ses forgerons, n'avait rien qui prévînt en faveur de la maison. I^ maison était un corps de logis à un seul étage entre deux cours dont la seconde servait aux récréations- En entrevoyant cette seconde cour à travers les fenêtres, les enfant? furent d'abord étonnés d'y voir de la verdure et des fruits en plein hiver, mais ils s'aperçurent bien vite que c'étaient des arbres peints sur la muraille du fond.

Le maître de l'établissement, M. Cordier, était

un ancien abbé qui avait jeté la soutane aux orties comme Fabbé Larivière. C'était un vieillard d'aspect bizarre. Il était passionné de Jean- Jacques Rousseau, dont il avait adopté jusqu'au costume arménien. Il joignait à sa pelisse et à son bonnet une énorme tabatière de métal où il puisait perpétuellement et qu'il cognait sur la tête des élèves qui ne savaient pas leurs leçons ou qui lui « répondaient. » Ce Cordier avait un associé appelé Decotte, plus brutal que lui.

Les deux frères n'étaient pas avec les autres pensionnaires. Le général, voulant qu'on les poussât vite, les avait fait mettre à part. Ils avaient leur chambre et ils n'apparaissaient qu'aux repas et aux récréations. On leur donna cependant un camarade de chambrée. C'était le fils d'un des maîtres d'étude, un garçon doux et travailleur, appelé Vivien. Ce fils d'un maître d'étude, député après 1830, a été préfet de police sous Louis-Philippe et ministre sous Li république. Son père, qui revenait des Indes, en avait rapporté une cargaison de sparterie; on en tendit la chambre, et les trois camarades passèrent l'hiver dans cette fourrure.

La fourrure ne consolait pas les deux Hugo de la perte de leur liberté. Mais à cet âge le chagrin passe vite; etT[)uis ils eurent bien vite des amis, un, entre autres, intelligent et sympa-

thique, Jules Claye, devenu depuis l'excellent imprimeur dont le concours a été si utile à M* Victor Hugo et qui a fait les belles éditions des Contemplations^ de la Légende des siècles et des Misérables. Et puis, qu'est-ce qui les empêchait d'introduire dans la pension les représentations théâtrales si brusquement interrompues chez eux? L'idée, proposée dans une récréation, fut acceptée avec enthousiasme. Et ce serait bien plus beau que rue du Cherche-Midi; les rôles ne seraient pas joués par des marionnettes, puisqu'on avait une troupe d'acteurs en chair et en os dans les pensionnaires. Ce serait cette fois un théâtre pour de vrai. La salle était toute construite : on prit la grande classe ; les tables rapprochées firent la scène, le dessous des tables les coulisses, les quinquets la rampe et les bancs le parterre. Le répertoire ne fut pas l'embarras ; il était commandé par le costume. Le costume le plus facile à confectionner, et en même temps le plus beau, était évidemment le costume militaire. Avec du carton et du papier d'or et d'argent, on se fait des casques, des épaulettes, des galons, des décorations, des sabres; un bouchon noirci à la flamme se chargeait des moustaches. Donc le répertoire, dont Eugène et Victor furent les auteurs privilégiés, eut jj^ur sujets habituels les guerres de l'empire. La seule difficulté était la

distribution des rôles : Fennemi étant toujours vaincu et rossé à la fin, personne ne voulait être l'ennemi. Victor arrangea la chose en proposant que chacun le fût à son tour. Il poussa même la conciliation jusqu'à jouer une fois, lui l'auteur, un officier prussien; mais ce fut une seule fois et pour donner l'exemple; en général, il se décernait le principal rôle. Quand Napoléon était de la pièce, il jouait Napoléon. Alors il se couvrait de décorations, et sa poitrine rayonnait d'aigles d'or et d'argent. Dans les moments solennels, pour mêler de la réalité à toutes ces splendeurs, il ajoutait aux aigles sa décoration du lys.

Eugène et Victor avaient déjà pour leurs camarades ce grand prestige des élèves en chambre. L'organisation du théâtre et la composition des pièces leur créèrent une influence qui alla bientôt jusqu'à la domination. La pension se partagea en deux peuples, un qui prit pour roi Eugène, et l'autre, Victor. Vivien seul, étant en chambre aussi^ refusa de se soumettre et, n'ayant pas pu régner, ne voulut pas obéir. Il n'y a pas de peuple sans un nom; les sujets de Victor s'appelèrent les chiens^ et les sujets d'Eugène les Idéaux. Les deux rois étaient absolus. Ils exerçaient une autorité despotique, ne souffraient aucune opposition, avaient leur code, dont la plus

forte peine était la perte des droits civiques et de la nationalité. Un des sujets d'Eugène ayant manqué de servilité, le roi lui dit : — Tu n'es plus mon veau! et ce fut terrible. L'ex-veau, qui essaya vainement de se faire recevoir parmi les chiens et qu'ils repoussèrent comme mauvais citoyen, devint un étranger dans la pension et fut exclu de tous les jeux ; sa tristesse et ses remords apaisèrent Eugène, qui daigna l'amnistier et le rappeler de son exil.

En revanche, lorsque les sujets se conduisaient bien , leur roi les protégeait. Un veau n'eût pas touché un chien, que Victor ne lançât toute sa meute à la vengeance. Les deux rois avaient dans leurs chambres des congrès où ils débattaient les griefs réciproques de leurs peuples, et Eugène disait sérieusement à Victor : — J'ai à me plaindre de tes chiens. Après une semaine tout entière où il n'avait eu personne à punir, Eugène combla ses sujets d'une légitime fierté en leur disant : —Veaux, je suis content de vous !

On ne serait pas roi longtemps^ si l'on n'avait rien à donner. Le roi des chiens et le roi des veaux auraient pu donner des pensions et des traitements; ils n'auraient eu qu'à frapper des impôts, sur lesquels ils auraient prélevé une forte liste civile ; ils auraient pu alors faire des cadeaux sur leur cassette particulière, et leur

peuple, auquel ils auraient restitué ainsi quelques miettes de son propre argent, aurait béni leur générosité. Ils dédaignèrent de gouverner les hommes par le vil intérêt et ne distribuèrent que des récompenses honorifiques. Ils eurent leur décoration : afin d'éviter les conflits avec les gouvernements, ils s'informèrent des couleurs qui n'avaient été prises par aucun ordre, et ils choisirent le lilas pour leur ruban. La croix était nécessairement en carton, recouvert de papier d'argent ou d'or, suivant le grade. Il va sans dire qu'Eugène et Victor s'étaient nommés euxmêmes grands cordons.

Le pouvoir des deux tyrans était si bien établi que, lorsque les maîtres ne pouvaient rien obtenir d'un élève, lorsque M. Decotte avait épuisé les pensums et l'abbé Cordier les coups de tabatière sur la tête , ils venaient prier son roi de lui parler et de lui ordonner la docilité et l'application.

Les externes étaient spécialement employés aux relations extérieures. Un jeune et gentil garçon qui est devenu un homme vaillant et solide, aussi bon nageur qu'habile écuyer, adroit à toutes les armes, prêt à toutes les rencontres, Léon Gatayes, avait alors pour mission quotidienne de rapporter les deux sous de fromage d'Italie que Sa Majesté Victor I" ajoutait au

pain sec de son déjeuner, et tremblait quand le sourcil froncé du roi n'était pas content de la quantité ou du morceau. Un autre saute-ruisseau de Victor était un petit garçon, fils unique de parents riches , dont la tendresse se voyait sur ses joues roses ; ils ne l'avaient mis qu'en demipension, ne pouvant se passer de lui vingt-quatre heures. Il arrivait toujours les poches bourrées de bonbons et de gâteaux, que Victor distribuait aux plus méritants , en lui en laissant une faible part quand il avait bien fait ses commissions. Du reste, le petit Joly les donnait de lui-même avec la facilité de ceux qui ont tout ce qu'ils veulent. Il était toujours mis avec une grande élégance, ouaté l'hiver, brodé l'été.

En 1845, M. Victor Hugo, traversant la cour de l'Institut, vit venir à lui un homme à cheveux gris, ridé, misérable et vêtu d'un reste de redingote grise rapiécée de drap bleu, qui l'aborda et lui 'dit :

— Me reconnais-tu ?

M. Victor Hugo essaya de mettre un nom sur cette figure éraîllée et dégradée, et n'y parvint pas.

— Non? reprit l'homme. Ça ne m'étonne pas.

je suis un peu changé. Je suis Joly.

— Joly ! répéta M. Victor Hugo à qui le nom n'en disait pas plus que le visage.

— Oui, Joly, de la pension Cordier.

M. Victor Hugo se souvint alors de ce beau petit garçon si riche et si bien habillé qui était toujours chargé de bonbons.

— Tu y es maintenant ? dit Thomme en haillons. Eh bien, oui, c'est moi. Je suis le beau petit Joly. Toi , je t*ai reconnu tout de suite. II paraît que TÂcadémie et la Chambre des pairs, ça TOUS conserve mieux que le bagne.

Et le misérable raconta qu'il avait perdu son père et sa mère tout jeune et s'était trouvé seul avec une grande fortune. Il avait dépensé sans compter, les dettes étaient venues; il n'avait pu se résoudre à la misère , et il avait fait des faux, pour lesquels il avait été condamné à sept ans de bagne et à la marque- Tout en parlant, M. Victor Hugo et lui étaient sortis de la cour et marchaient sur le quai.

M. Victor Hugo, avant de quitter ce malheureux, voulut lui donner quelque monnaie et mit la main à la poche de son gilet.

— Pas ici, lui dit Joly. Un agent qui te verrait m'arrêterait pour mendicité , et alors on me reconnaîtrait. C'est que je suis en rupture de ban. On m'a interné à Pontoise. Mais qu'estce que tu veux que je fasse dans un petit endroit où on sait tout de suite qui vous êtes? Je suis venu à Paris. Je me montre très -peu" le jour.

Aujourd'hui je suis sorti pour toi ; je savais que c'était ton jour d'Académie. La nuit, pour ne pas être ramassé dans les garnis, je couche sur la grève. Tiens , viens plutôt par ici.

IL entraîna M. Victor Hugo dans une allée obscure où son ancien condisciple lui donna cinq francs en l'engageant à venir le voir place Royale.

Joly vint en effet, et M. Victor Hugo essaya de le tirer de l'abîme où il était tombé. Mais il ne s'y prêta pas ; il ne voulait rien faire et refusait tout, excepté l'aumêne. A chaque nouvelle visite , il était de plus en plus flétri et rongé par le vice.

Il finit par être exigeant jusqu'à l'insolence, et l'on fut obligé de lui fermer la porte. Il revint une dernière fois, le 1*' janvier 1847; depuis, M. Victor Hugo n'en a plus entendu parler.

Le dimanche 26 février 1815, la pension Cordier allait en promenade au Champ de Mars et suivait le chemin de halage. En passant sous le pont d'Iéna, un élève remarqua et montra à ses camarades cette inscription largement écrite sur une arche : 1**" mars 1815. Vive V empereur! Ce cri jeté à la face de la royauté fut commenté par les pensionnaires. Pourquoi le 1^^ mars quand on n'était qu'au 26 février? Était-ce une erreur de date, ou une menace? La pension rentra fort intriguée.

Le 1'''' mars, Napoléon débarquait à Cannes.

Le général Curto, qui avait remplacé le général Hugo dans le commandement de Thionville,

déclara qu'il resterait fidèle à Louis XVIII et harangua chaleureusement la garnison, mais il fut saisi et jeté hors des remparts. Le général Hugo reçut rinvitation de se rendre sur-le-champ auprès du prince d'Eckmûhl.

— Général, lui dit le prince, vous allez partir dans un quart d'heure pour Thîonville- Tout le monde vous y demande, la garnison, les habitants , les autorités et le général commandant la division; il n'y a qu'une voix pour que vous en repreniez le gouvernement; c'est un bel hommage rendu à vos talents et à votre conduite !

Le soir même , le général partait pour Thionville.

Napoléon , cette fois , ne dura pas longtemps. L'inquiétude ne tarda pas à reprendre Paris; les craintes des uns étaient les espérances des autres; toutes les oreilles étaient tendues aux nouvelles; on vivait dans la rue.

La préoccupation générale pénétra dans la pension Cordier; les études s'en ressentirent; les portes, mal fermées, laissaient sortir les élèves.

Les alliés reparurent devant Paris.

11 y avait alors dans la pension Cordier un maître d'étude jeune, intelligent, ouvert à tout, appelé Biscarrat; sa figure, très- marquée de petite vérole, était riante et loyale, et il avait \e caractère de sa figure. Il aimait beaucoup Victor

et Eugène, et il était fort aimé de mademoiselle Rosalie, la lingëre de la pension. Mademoiselle Rosalie avait un parent employé à la Sorbonne , et fit avec Biscarrat la partie de monter dans le dôme, d'où l'on découvre Vaugirard, Meudon, Saint- Goud, etc., et d'où ils assisteraient à tous les mouvements des alliés. Biscarrat, encore plus ami. qu'amoureux, emmena ses deux jeunes camarades, et tous quatre grimpèrent le roide escalier qui monte à la coupole. Le premier spectacle des deux frères fut mademoiselle Rosalie , qui fit monter Biscarrat devant elle, mais qui ne fit pas attention à ces deux enfants.

Du haut de l'édifice, la vue était splendide. C'était en juin, et il faisait le plus beau temps du monde; les oiseaux chantaient, le soleil rayonnait, l'horizon était une mer de verdure; c'était lugubre : la fusillade éclatait, le canon tonnait, le sang rougissait les fleurettes du printemps , des hommes qui ne s'étaient rien fait et qui ne se connaissaient pas s'entr'égorgeaient pour la querelle d'un roi et d'un empereur.

Le ciel ne cessait pas de resplendir. Victor en voulut au soleil d'être aussi éclatant et aux bols d'être si verts, et fut frappé de cet égoïsme de la nature.

Quelques jours après la bataille de Waterloo , le lieutenant général Czernitchef, commandant

l'avant- garde de Tarmée russe, avait fait sommer le général Hugo d'avoir à remettre Thionville à l'empereur Alexandre. Le général avait répondu non, et dès le jour même les communications de Thionville avec Metz avait été totalement interceptées.

L'accès de bonapartisme qui avait saisi la population française au retour de rile> d'Elbe était singulièrement refroidi par les Cent jours. C'était maintenant à qui abandonnerait la cause impériale. Les routes étaient couvertes de déserteurs de la grande armée. La désertion se mit dans la garnison de Thionville. Les peines les plus sévères n'y firent rien ; un grenadier condamné à mort et passé par les armes en présence des troupes assemblées efifraya si peu les autres qu'il fallut faire rentrer tous les postes extérieurs et se borner & la garde du corps de la place. La garde nationale mobile diminuait de jour en jour. Le général eut beaucoup de peine à retenir le 12* bataillon de la Moselle qui se disposait^ s'emparer à main armée d'une des portes pour sortir de la ville.

Le 11 juillet, le général sut que les alliés étaient entrés à Paris. 11 trouva que ce n'était pas une raison pour qu'ils entrassent h Thionville. Le prince de Hesse-Hombourg lui ayant demandé de partager au moins avec lui la garde

de la forteresse , il rejeta énergiquement la proposition. Pour couper court h tout malentendu et bien montrer que c'était à l'étranger qu'il résistait et non au roi , il arbora le drapeau blanc le 22 juillet et changea la cocarde des troupes.

Le l"* août, des gardes nationaux mobiles refusèrent le service, repoussèrent leurs officiers et coururent aux portes. Il fallut battre la générale, employer la force et les enfermer sous le canon du fort. Le lendemain , le 1" et le 4' bataillon de la Meurthe désertèrent en masse. Le 6 août, le h^ de la Meurthe refusa d'obéir. Le iO, arriva l'ordre de licencier la garde nationale , ce qui ne fut pas long, vu le peu qui en restait, et le général n'eut plus avec lui que la garde nationale sédentaire, attachée au sol par la propriété, environ de cinq cents hommes, cinq cent soixante- quatorze douaniers, et trente -trois canonnîers de ligne.

Les Prussiens cependant se rapprochaient de Thionville. Ils bombardaient les forts voisins, Rodemach , Longwy . Le maréchal de camp Ducos , qui, sommé de rendre Longwy, avait répondu qu'il y songerait qiuind son mouchoir brûlerait dans sa poche, fut forcé de capituler. Le prince de Hesse disait que ç'allait êlre maintenant le tour de Thionville. Le général, sans garnison, accepta la lutte. Son courage épouvanta les lAches ; il y eut un

complot pour l'enlever la nuit et le livrer aux Prussiens. Cette infamie fut prévenue, et, les nuits suivantes, la population voulut qu'un peloton d'élite couchât dans les maisons voisines de celle du général.

Tout était prêt pour une défense acharnée; la place était approvisionnée de vivres et de munitions; les eaux avaient été lâchées et inondaient toute la route de Metz : la nouvelle vint que la paix était signée et que nos ennemis étaient nos amis. Mais le roi était plus généreux que le général : il ouvrait aux alliés Thionville, qu'ils occuperaient, entre autres villes, jusqu'à l'exécution du traité. Cette fois, on n'eut pas besoin de destituer le général : il ne voulut pas donner une place qu'on n'avait pas pu lui prendre, et, les Prussiens devant entrer le 20 septembre, il partit le 13.

Des adresses de regrets et de remercîments lui furent écrites par les officiers de la garde nationale, par le corps des douaniers et par les principaux habitants. Déjà, l'année précédente, les Israélites de Thionville lui avaient offert une grosse somme, comme une dette de la fortune que sa fermeté leur avait conservée; il avait refusé. Ils renouvelèrent leur offre , et il renouvela son refus.

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