SÉGOVIE
osé résister à un maré(:hal de France. II avait commencé la levée, mais, avant de la livrer, il consultait le gouverneur. Le général Hugo, étonné qu'un autre commandât' chez lui , répondit au colonel de livrer le grain, dont l'armée française pouvait avoir besoin h l'instant même, mais de refuser l'argent. 11 écrivit au maréchal une lettre respectueusement ferme qu'il lui fit porter par une députation d'Avila, et qui obtint cette réponse que, s'il n'obéissait pas immédiatement, on irait le mettre à la raison avec trente mille hommes. Le gouverneur obéit d'autant moins, et envoya demander au roi ce que cela signifiait; le roi dit qu'il n'en savait rien, et donna tort au maréchal Ney. Mais le maréchal Ney montra à l'aide de camp du roi, un ordre exprès de l'empereur qui lui avait donné la province d'Avila sans même en avertir le roi d'Espagne. II fallut bien alors que le général et h* roi obéissent au maréchal.
Les guérillas, de jour en jour, renoncèrent à la province de Ségovie, comme elles avaient renoncé à la province d'Avila ; le gouverneur n'eut bientôt plus assez à faire pour l'activité de sa nature; le hasard voulut que son prédécesseur à Ségovie, le comte de Tilly, qui avait eu Burgos et qui n'avait pu s'y faire reconnaître, revînt à Ségovie, désappointé et regrettant d'en être parti.
Le général Hugo lui proposa de la lui rendre. Le comte fut fort touché de la proposition, mais il fallait Tagrément du roi ; le général offrit d'aller le demander ensemble. Justement le roi venait de lui écrire qu'il désirait le voir. Ils allèrent à Madrid, où le général trouva le roi affectueux pour lui comme d'habitude. Par une singulière coïncidence, quand il dit au roi qu'il venait le prier de lui reprendre Ségovie , le roi lui dit que c'était pour la lui redemander qu'il l'avait fait venir. Il avait à l'employer plus sérieusement.
La province de Guadalaxara était en proie à la grande guérillit, celle de l'Empecinado, contre laquelle s'étaient brisées jusqu'alors toutes les colonnes françaises. Le roi pria le général de changer le gouvernement de Ségovie contre le gouvernement de Guadalaxara, n'ayant confiance pour détruire l'Empecinado qu'en celui qui avait détruit Fra Diavolo.
Le général accepta avec empressement cet échange de provinces qui lui éUiit une occasion de servir plus efficacement son drapeau. I^ roi le remercia et, après diner, lui dit que, si son million de réaux ne lui suffisait pas, il lui en donnerait un autre. Le général ramena le comte de Tilly à Ségovie, l'y réinstalla, et, deux jours après, partit pour Guadalaxara, reconduit par la reconnaissance de son successeur et par les re-
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grets de la population. II emmenait avec lui les chevau - légers westphaliens , le l*"" régiment do la brigade irlandaise, le Royal -étranger et une» batterie de campagne. Le 1" de ligne et le 1" do chasseurs à cheval devaient le suivre incessamment.
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Je n'entrerai pas dans le détail de cette guerre de montagnes qui fut la répétition de celle que le général avait déjà faite dans TApennin. Le système de TEmpecinado était le même que celui de Fra Diavolo; escarmouches perpétuelles et disparition subite. Au moment où on allait l'écraser, il disparaissait brusquement pour reparaître tout à coup.
Mais il y avait entre les deux guerres une différence essentielle; en Italie, les habitants étaient contre les bandes, au lieu qu'en Espagne elles étaient pour elles.
• C'était l'Espagne elle-même qui se levait et qui ne voulait pas de la domination française.
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Elle se défendait homme à homme et pied à pied* Impossible de savoir par où TEmpecinado avait pu s'échapper; les paysans donnaient de faux renseignements, quand ils n'avaient pas eu le temps de s'enfuir à. l'approche des Français; le plus souvent, les villages étaient vides, et l'on marchait quelquefois huit jours sans rencontrer personne. Avant de s'enfuir, ils avaient détruit tout ce qu'ils n'avaient pu emporter. Ni pain ni viande; le biscuit consommé, les troupes mouraient de faim.
Ce qui ajoutait à l'acharnement de la lutte, c'est qu'elle était toute populaire. La noblesse avait été peu héroïque ; elle avait commencé par accepter le roi Joseph; le prince de Caslel- Franco, les ducs de l'Infantado, de Prias, del Parque, d'Hijar et d'Ossuna, les marquis d'Horizas et de Santa-Cruz, les comtes de Fernan-Nufiez, d'Orgas, de Santa -Colonna, etc., lui avaient juré fidélité à Bayonne, et avaient attendu pour redevenir Espagnols que les paysans leur donnassent l'exemple. Ferdinand lui-même n'avait pas été très « ferdinandiste » et avait eu la lâcheté de signer sa renonciation au trône. Parmi ces vaillants chefs de guérillas qui ont disputé le sol natal à la conquête et qui ont fini par le lui arracher, on ne trouve pas un nom noble. On no trouve mémo guère de noms, car ces braves gens
ne se battaient même pas pour la gloire et ils s'inquiétaient peu d'être connus. A part Mina, citoyen pauvre d'une des petites bourgades de la Navarre, et Morillo, ancien sergent d'artillerie, les plus fameux n'avaient que des surnoms, el Empecinado (l'empoissé), el Pastor (le berger), el Cura (le curé), el Medico (le médecin), el Abuelo (le grand'père), el Manco (le manchot), Chaleco (gilet), Calzones (culottes), etc.
Ceux-là ne se révoltaient pas pour des places ou des dignités qu'ils perdaient en perdant Ferdinand VII ; on ne pouvait pas les rallier, comme les ducs et les comtes, en leur maintenant leurs fonctions et en leur en promettant de nouvelles. Ils ne voulaient rien pour eux, que leur pays. Aucune promesse ne les ébranlait, ni aucune défaite. Battu à Sotoca et dépossédé à Siguenza, r Empecinado envoya au général une sommation d'évacuer la place.
Un côté curieux de la lettre de l'Empecinado, c'est que, reconnaissant la bravoure et les qualités personnelles du gouverneur de Guadalaxara, elle l'invitait à changer de drapeau et à venir combattre pour l'indépendance de l'Espagne, disant qu'il serait plus digne d'un soldat comme lui de servir la liberté d'un peuple que l'ambition d'un tyran. Dans le môme moment, la junte suprême adressait une proclamation aux
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Français contre la tyrannie de Napoléon dont elle les pressait de secouer le joug et dp déserter l'armée.
Le despotisme de Napoléon était un des grands arguments de la résistance. Quand môme les Espagnols n'auraient pas tenu à rester Espagnols , ils étaient peu tentés de se faire Français en voyant de quel poids le gouvernement impérial pesait sur la France, et ils représentaient »^ la fois l'indépendance et la liberté.
C'est un singulier hasard de la destinée du général Hugo que d'avoir été l'adversaire des deux plus acharnés défenseurs de leur nationalité en Italie et en Espagne. 11 était trop intelligent pour ne pas sentir vaguement que Fra Dlavolo et l'Empecinado avaient le droit avec eux. 11 s'en est mieux rendu compte plus tard, quand l'âge et le sang-froid l'ont laissé refléchir h ces violences passées. Dans les Mémoires qu'il a publiés, il parle avec admiration de ces paysans qui, pour affamer leurs conquérants, sacrifiaient tout et s'en allaient dans la montagne, vieillards, femmes, enfants, l'hiver, sans pain. Il proclame « sublime » le dévouement de cette junte de la Nouvelle-Castille qu'il relançait de village en village et qui, traquée, menacée, atteinte, ayant pour chef-lieu de son administration quelque chapelle écroulée, quelque masure dans les broussailles
OU quelque trou de rocher, décrétait Tindépendance de l'Espagne.
Mais alors il ne voyait que son drapeau.
Cest la terril)le puissance de l'esprit militaire de mettre l'honneur, la conscience, le devoir. le vrai, dans les plis de ce morceau d'étoffe qui va où le pousse le caprice d'un maitn»
irresponsable. Le soldat le regarde et le suit, n'importe où, dans la guerre injuste et dans la guerre civile, contre l'indépendance au dehors et contre la liberté au dedans. Il faut dire qu'en 1810 le principe des nationalités ne s'était pas encore affirmé avec l'évidence que les événements lui ont donnée de nos jours, et qu'ensuite ces invasions de la France en Europe avaient cette circonstance atténuante qu'elle-môme avail été envahie par l'Europe. Tous ces fils de la révolution, qui avaient vu les étrangers venir chez eux pour les empêcher d'user de leur droit de se gouverner à leur guise, croyaient user de légitimes représailles en allant chez les étrangers et en ne respectant pas le droit des autres, d'autant plus que les autres étaient venus pour les rejeter dans le passé, au lieu qu'eux ils apportaient les idées nouvelles et, malgré l'empire, étaienJ toujours la révolution. Mais on n'inculque pas la liberté par l'oppression, et c'est un mauvais moyen de faire accepte^ le progrés que de h'
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faire haïr. II y a toujours des Pyrénées! Et il y en aura tant que la conquête brutale des soldats n*aura pas fait place à la conquête pacifique des idées.
Le général Hugo refit donc sans scrupule cette guerre de buissons et de ravins dont il avait une longue habitude , Fayant déjà faite en Italie et en Vendée. Outre les troupes qui l'avaient accompagné et celles qui l'avaient suivi , il avait trouvé à Guadalaxara le 75* de ligne et un fort détachement du 64*. Ce n'était pas trop dans un pays où l'ennemi c'était tout le monde. Même les villes occupées par les Français étaient administrées par la junte et lui envoyaient secrètement de l'argent et des hommes ; toute la province de Guadalaxara payait l'impôt deux fois : une fois au gouverneur et l'autre à l'Empecinado.
Quand on avait battu FEmpecinado, on n'avait rien fait. Ses bandes s'éparpillaient de tous côtés dans des taillis où on ne les retrouvait plus. Inutile d'interroger les rares paysans qu'on rencontrait, ils n'avaient jamais rien vu. On n'avait qu'une ressource, c'était de les tromper. La cocarde des troupes du roi Joseph était rouge comme celle des troupes de la junte ;;, la broderie des officiers français qui servaient en Espagne était celle* des officiers espagnols ; les étoiles françaises auraient pu seules les faire reconnaître, mais, en
rampagne, les épaulettes sont presque toujours :\ moitié cachées par le surtout ; Taccent même ne pouvait pas être un avertissement parce que Tarmée espagnole renfermait un grand nombre de régiments étrangers, Suisses, Wallons, etc. 11 était donc facile à un ofQcier français de se faire prendre pour un ofRcier de la junte* Ainsi, un jour, le général Hugo se donna pour le général Yillacampa à un berger qui alors le renseigna sur un campement de TËmpecinado. Mais on avait beau se hâter pour le surprendre, on arrivait, à jeun, après une marche forcée au soleil ou sous la pluie, à un ennemi frais, repu, retranché dans des rochers, posté sur une crête inaccessible, et prévenu par les gens du pays, qu'il n'avait pas besoin de tromper pour cela.
J'ai dit que les villes occupées par les Français payaient deux contributions; il est vrai qu'elles faisaient ce qu'elles pouvaient pour n'en payer qu'une , celle de la junte, Le soir du jour où il prit possession de Siguenza, le général Hugo demanda aux chanoines ce qu'était devenue l'argenterie delà cathédrale; il va sans dire qu'ils l'ignoraient. — Eh bien, dit le général, je vais vous l'apprendre. — ; Il les conduisit à la cathédrale, avec le sous-préfet, les autorités civiles, les officiers supérieurs de sa colonne et de la jfarnison, et des maçons armés de pioches aux-
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quels il désigna un mur en pierres de taille. Ce mur abattu démasqua un escalier tournant d*où quelques coups de pioche firent tomber en quantité des coffres remplis de calices, de croix, de ciboires et de toutes sortes d'objets de prix. Les chanoines avaient fait faire cette cachette pour soustraire leur trésor à la loi qui avait ordonné l'envoi de toute l'argenterie du royaume à la Monnaie de Madrid. Le général l'avait su par le hasard d'un morceau de papier que le trésorier du chapitre avait perdu en s'enfuyant précipitamment.
Le général parvint cependant à établir dans la province un gouvernement régulier et une sécurité relative. Il eut l'avantage sur l'Empecinado, invaincu jusque-là, en plusieurs rencontres, notamment à Cifuentes, et le maltraita tellement que le partisan devint suspect à, la junte et fut presque accusé de trahison. Le roi Joseph , ravi des succès de son général , vint le voir à Guadalaxara et lui demanda ce qu'il désirait. Le général nomma quelques officiers qui avaient mérité d'être décorés.
— Soit, dit le roi. Mais après ?
— Oh! dit le général, il y en a bien d'autres qui se sont bravement conduits, mais je ne pourrais pas dire leurs noms maintenant.
— Eh bien, dit le roi, vous saurez leurs noms
pour demain el, comme je serai parti , je vais vous laisser quinze brevets en blanc* Mais après?
— Après? Ma foi, sire, je ne vois plus personne.
— Et vous ?
— Oh ! moi , Votre Majesté m'a comblé. Que pourrait- elle ajouter à ce que j'ai déjà?
— Un titre ! Voulez- vous être marquis ?
Le général se mit à rire.
— Sire, dit-il, il n'y a plus de marquis depuis Molière.
— En France , répondit le roi ; mais il y en a toujours en Espagne. Eh bien, si vous ne voulez pas être marquis, soyez comte. Choisissez d'étrc' comte de Cifuentes ou de Siguenza.
Le nom de Molière mit la conversation sur la littérature, et le roi causa longtemps des écrivains espagnols, qu'il avait étudiés. 11 avait fail lui-même un peu de littérature et avait écrit dans sa jeunesse un petit roman intitulé : Moïna.
A cet instant (fin de 1810), Joseph se croyait consolidé. Toutes les puissances avaient leurs ambassadeurs à 31adrid ; les Anglais s'étaienl retirés de Cadix après la capitulation d'Almeida. et les Espagnols n'avaient plus qu'eux-mêmes; mais c'était assez. La proclamation de Ferdi-. nand VII par les Cortès réunies dans l'tle d(^ Léon rendit tant de confiance aux guérillas que
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des cavaliers de FEmpecinado osèrent s'avancer jusque sur la promenade de Guadalaxara. 11 fallut occuper et fortifier le pont d'Aunon sur lequel TEmpecinado , maître des environs de Cuença, passait le Tage dans ses incursions et dans ses fuites. Le général fit jeter les fondements d'un blockhaus sur la rive droite du Tage et disposer les garde -fous du pont de manière à couvrir les hommes qui le défendaient. Pendant ce travail • il lui arriva une chose bizarre.
L'ouvrage, se faisant par corvée, allait lentement. Los paysans qui servaient de maçons s'em-» pressaient peu de bâtir un obstacle aux guérillas. Le général dut aller à Brihuega pour les affaires de son gouvernement et de son inspection générale et laisser le commandement d'Aunon à son frère Louis. Il était donc à Brihuega et, un matin, le jour à peine levé, il écriyait dans son cabinet, quand il lui sembla entendre une mousqueterie assez vive. 11 sortit et alla demander aux postes voisins de son logement s'ils avaient entendu quelque chose; tous répondirent que non. Il se dit qu'il s'était trompé, rentra dans son cabinet et se remit à son écriture. Presque aussitôt le bruit recommença plus vif et plus distinct. Cela venait d'Aunon. Le général redescendit et dit au poste que cette fois ils avaient dû entendre. iM^mo réponse négative. Le major Shelly, de
Royal-Irlandais, et quelques officiers de son régiment qu'on alla chercher, n'avaient rien entendu non plus. Un aide de camp courut sur le plateau questionner la garde du fort; le bruit n'avait été entendu par personne.
N'importe, le général , inquiet pour son frère, dit qu'on montât à cheval, et partit au galop. On n'était pas à mi-chemin qu'une forte canonnade vint donner raison aux oreilles du général. 11 n'y aurait de Brihuega à Aunon que six lieues et demie en ligne droite, mais la distance se quadruple par les détours, par les montées et les difficultés des sentiers; lorsque le général arriva, la redoute du pont, non achevée, et attaquée à la fois par le général Villacampa et par l'Empeeinado , avait été prise, les retranchements d'Aunon avaient élé forcés, les rues du village et les <*hamps autour étaient couverts de morts, le •colonel Louis Hugo était blessé , le reste de la petite garnison allait être écrasé. Les chevauiégers changèrent la face des choses , le village fut gardé. le pont repris et l'ennemi repoussé et poursuivi.
En cherchant à s'expliquer comment il avait pu entendre seul à Brihuega la mousqueterie d' Aunon, le général pensa que cela devait tenir aux accidents des montagnes qui divisent les courants du vent, ou à un écho placé précisément à
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la hauteur de son cabinet , qui était à mi-côte. Une autre singularité du fait, c'est que le général Blondeau , qui était plus près d' Aunon que lui . n'avait rien entendu. Quelle que fût Texplication . ce n'en était pas moins une chose extraordinaire que cet écho qui n'avait prévenu que lui du danger de son frère.
Une autre chose qui frappa le général, c'e^tt le roi d'un village, car il n'y a pas eu que le roi d' Yvetot. Ce roi , dont le royaume était dans les. collines boisées qui dominent Torrelaguna et qui était héréditaire par ordre de primogéniture, était charbonnier. Ce roi portait lui -môme ses f^ots au marché de Torrelaguna. Son peuple se composait entièrement de charbonniers et de bûcherons. A un certain moment, sous Charles III d'Espagne, le roi des charbonniers avait éprouvé cette satiété que donne l'excès du pouvoir, et la fatigue du poids de l'empire ; il avait fait commet Charles-Quint et s'était démis de sa royauté eu faveur de son allié le roi d'Espagne. Le traité de cession avait été fait devant notaire. Mais le patriotisme du village n'avait pas reconnu Joseph , et, en l'absence du roi d'Espagne, l'héritier légitime du Charles -Quint des charbonniers avait repris son autorité.
Cependant les alertes continuelles et la nécessité de combattre sur tous les points faisaient
au général une rude vie dont sa santé finit par so ressentir. Une de ses blessures, mal soignée, jeta des esquilles et le fit beaucoup souffrir. Les médecins lui ordonnèrent le repos sous peine de la vie et il fut obligé de demander un remplaçant ; on le lui fit attendre le plus qu'on put ; enfin on lui envoya un de ses camarades, le général Guye, marquis de Rio-Milano, et il vint se refaire à Madrid. Mais on ne l'y laissa pas longtemps oisif. Le lendemain de son arrivée, le maréchal Jourdan le voulut pour chef de son état- major, et presque aussitôt lui donna le commandement de Madrid, ce qui, avec son inspection générale qu'il avait conservée , lui composa un loisir assez bien occupé.
J'ai dit qu'au commencement de 1811 madame Hugo et ses enfants s'étaient mis ;\ préparer leur voyage en Espagne. Dès lors les trois frères ne pensèrent plus qu'au départ et en attendirent le jour avec impatience. Le jardin perdit beaucoup de son charme; la balançoire fut décrochée; la brouette rentra sous le hangar pour n'en plus sortir; ce u'était plus de cette voiture-là qu'il était question maintenant , mais des diligences sérieuses , des relais et des postillons. La maison était dans un beau désordre ; ils étaient sans cesse à ouvrir les tiroirs et les armoires et à mettre tout sens dessus dessous pour voir s'ils n'oubliaient rien, et ils rappor-
taient h chaque instant des coins poudreux du grenier un tas d'objets indispensables, parfaitement inutiles.
Dans les premiers jours du printemps, madame Hugo fut prévenue qu'un convoi allait partir, et qu'elle devait le prendre à Bayonne. Elle s'inquiéta aussitôt de louer une voiture. On lui proposa une diligence. Les diligences d'alors n'avaient pour les voyageurs qu'un compartiment clos, l'intérieur; la rotonde était pour les bagages; le coupé n'était qu'une sorte de cabriolet étroit où l'on tenait deux et qui laissait entrer le vent et la pluie. L'intérieur avait six places; c'était justement ce qu'il fallait à madame Hugo qui, avec ses trois fils, emmenait une femme de chambre et un domestique. Le cabriolet lui servirait pour les paquets qui ne tiendraient pas dans la rotonde.
Je trouve dans son carnet de voyage la note suivante qui dit le prix de cette voiture :
« Les messieurs Ternaux m'ont donné à Paris une lettre de change de douze mille francs sur les messieurs Chéraux de Bayonne pour payer mes frais de voyage d'Espagne où je vais rejoindre mon mari. J'ai avec moi trois enfants et deux domestiques. Me voici i\ Bayonne ; je n'ai pas encore le relevé de ma dépense d'auberge; mais je viens de donner neuf cents francs au
Yoiturier qui m*a conduite ici pour la location (le sa voiture. »
Madame Hugo avait défendu ses malles autant qu'elle avait pu contre les choses « indispensables )> dont les enfants avaient essayé de les bourrer, mais la plupart reparurent, sortant je ne sais d'où, dès qu'on fut casé dans la diligence, et tendirent jusqu'à les crever les poches des portières.
Au premier relais, Eugène et Victor descendirent. Voyant le cabriolet, ils réfléchirent qu'ils y seraient bien mieux que dans l'intérieur pour jouir de la campagne, des chevaux, du postillon et des coups de fouet. Us demandèrent à y monter et promirent de ne pas gêner les paquets. On en ôta ce qu'on put ajouter à la rotonde, et les deux enfants furent libres d'ouvrir leurs plus grands yeux jusqu'à Blois, où le soir et la fatigue les leur fermèrent au moment où ils entraient dans les peupliers qui précèdent la ville. A cette époque, les chevaux manquaient, à cause de la guerre ; l'armée prenait tout ce qui était passable; le reste, abandonné aux voitures, n'était pas capable de grande vitesse ni de longues traites; les diligences n'allaient guère la nuit. On coucha donc à Blois, et Victor, qui y était entré endormi, en sortit à peine éveillé, et traversa sans même la voir cette ville où son
père devait être interné par la restauration.
A Poitiers, deux voyageurs, voyant une diligence, demandèrent s'il y avait de la place; quand on leur dit que non, ils marquèrent un désappointement d*autant plus profond qu*il y avait huit places et qu'il n'y avait que six personnes. Ils faisaient le commerce de Murcie et manquaient une affaire considérable s'ils ne partaient pas. Madame Hugo eut pitié de leur commerce- et leur offrit son cabriolet, d'où elle rappela les deux frères; mais ceux-ci demandèrent qu'elle prît plutôt avec elle deux paquets, et, en se serrant un peu, on tint quatre dans le cabriolet. Les nouveaux venus témoignèrent leur reconnaissance en accablant les enfants de gâteaux et de friandises.
A Angoulême, Victor remarqua de vieilles tours. Il avait déjà un tel sentiment de l'architecture qu'elles lui sont restées dans la mémoire, et avec assez de précision pour les dessiner, sans les avoir revues depuis.
On traversa la Dordogne dans un bac , à défaut de pont. 11 faisait nuit, et grand vent; le fleuve avait des vagues comme la mer. On embarqua les chevaux et la voiture, les voyageurs dedans. Les chevaux, épouvantés de l'obscurité et des lames , se cabraient dans le bateau , et il fallut les attacher pour qu'ils ne se jetassent pas à
Teau. M. Victor Hugo se rappelle que cette frayeur des chevaux l'elTraya beaucoup.
Ce qu'il lui reste de Bordeaux, c'est un déjeuner de sardines géantes , de petits pains meilleurs que de la brioche et de beurre de brebis , servi par deux belles filles vêtues de rouge.
En arrivant à Bayonne, madame Hugo apprit que l'escorte, qu'elle y attendait le lendemain, ne passerait que dans un mois. 11 n'aurait servi à rien de se plaindre; elle se mit aussitôt à cher* cher une maison; elle en trouva une qui avait de l'espace et de la vue, et la loua pour un mois.
Elle n'y était pas depuis vingt-quatre heures que quelqu'un se présenta chez elle , et qu'elle vît entrer, couvert de breloques et saluant jusqu'à terre , un mélange du charlatan et du solliciteur. C'était tout simplement, comme elle finit par le démêler à travers un patois difficile, un directeur de théâtre qui venait la prier de prendre une loge pour le temps de son séjour. Ne sachant comment refuser, et ne sachant aussi comment elle occuperait un mois dans une ville où elle ne connaissait personne mad<ime Hugo consentit à prendre la loge pour un mois.
La plus grande joie ne fut pas celle du directeur, ce fut celle des enfants. Un mois de spectacle ! tous les jours sans en manquer un ! le
mois avait trente et un jours ! Ils ne voyaient pas la fin dé leur bonheur. On ne leur avait pas, jusque-là, prodigué le théâtre. Leur mère y allait très-peu, et ils n'y allaient jamais sans elle. Lorsque madame Hugo avait envie de voir une pièce, elle s'entendait avec la famille Foucher, et l'on y allait ensemble ; cela n'arrivait guère plus d'une fois par an; c'était une grosse affaire ; on emmenait généralement tout le petit monde, à la considération duquel on choisissait de préférence l'époque du carnaval. La dernière pièce qu'on eût vue était la Comtesse d'Escarbagnas. Les trois frères vivaient sur cet acte depuis un an.
Le soir même, il y avait représentation. Le dîner eut tort. Ils étaient au théâtre que le lustre n'était pas encore allumé. Quand on y vit clair, ils admirèrent leur loge drapée de calicot rouge à rosaces soufre. Ils ne s'ennuyèrent pas en attendant le lever du rideau ; la salle et l'entrée successive du public suffirent amplement à leur plaisir. Bientôt, l'orchestre exécuta une ouverture qui leur parut ravissante, et la toile découvrit la scène. On jouait un mélodrame de Pixérécourt, les Ruines de Babylonc. C'était très-beau. II y avait un bon Génie magnifiquement costumé en troubadour dont les apparitions étaient espérées avec anxiété ; mais son pourpoint abricot et la plume interminable de sa loque n'étaient rien à côté de
la scène de la trappe. La victime du tyran, pour éviter la mort, se réfugiait naturellement dans un souterrain ; elle y serait morte de faim et d'ennui, si le bon Génie n'était venu de temps en temps lui apporter à manger et causer un peu. Une fois qu'ils s'oubliaient dans les charmes d'une longue conversation, le Génie apercevait tout à coup le tyran qui venait à pas sourds vers la trappe soulevée ; alors le troubadour, sautant rapidement sur la trappe, renfonçait son protégé d'un prodigieux coup sur la tête, et le tyran restait stupide devant l'escamotage de sa victime.
Heureusement que, le lendemain, on donnait la même pièce ! Ce n'était pas trop d'une seconde représentation pour en apprécier tous les détails. Cette fois, les trois frères ne perdirent pas un mot du dialogue et revinrent sachant les cinq actes par cœur.
Le troisième jour, encore les Ruines de Baby^ lone ; c'était inutile ; ils en avaient une connaissance suffisante, et ils auraient autant aimé autre chose, ils écoutèrent cependant avec respect, et applaudirent à la scène de la trappe.
Le quatrième jour, l'affiche n'ayant pas changé, ils remarquèrent que l'amoureuse parlait du nez. Le cinquième jour, ils avouèrent que la pièce avait des longueurs; le sixième, ils manquèrent
m VICTOR HUGO RACONTÉ.
la scène de la trappe parce qu'ils s'étaient endormis avant la fin du premief acte; le septième, ils obtinrent de leur mère de ne plus aller au théâtre.
Ils eurent d'autres préoccupations. Une des principales fut d'acheter des oiseaux ; ils y mettaient tout leur argent et rentraient chaque jour avec de nouvelles cages de verdiers et de chardonnerets. Quand ils avaient repassé leur espagnol et qu'ils étaient quittes de leur Cortnon et de leur Sobrino, ils prenaient ks Mille et une Nuits, le livre qu'ils admiraient entre tous ceux qu'ils avaient lus , et en relisaient une histoire ou bien en peinturluraient les gravures. Mais ce ne fut pas des JUille et une Nuits , ni des chardonnerets , ni même de la trappe du troubadour que Victor se souvint en quittant Bayonne.
La maison où était madame Hugo appartenait à une veuve qui s'en était réservé un étage. Cette veuve avait une fille.
Victor avait neuf ans; la fille de la veuve en avait dix. Mais dix ans pour une fille, c'est comme quinze pour un garçon. Elle le protégeait et le soignait.
Quand il y avait un exercice à feu, Abel et Eugène, qui faisaient les grands, comme disait leur mère, ne manquaient pas d'aller voir la manœuvre sur les remparts. Victor aimait mieux rester avec la petite fille.
Elle lui disait : — Viens avec moi, je te ferai la lecture pour te désennuyer.
Elle le menait dans un coin où il y avait un perron. Us s'asseyaient tous les deux sur les marches, et elle se mettait à lire de très -belles histoires dont il n'entendait pas un mot parce qu*il était occupé à la regarder.
Sa peau, mate et transparente , avait la blancheur délicate du camélia. Il pouvait la regarder à son aise pendant qu'elle avait les yeux sur le livre. Lorsqu'elle levait la tête de son côté, il devenait tout rouge.
Par instants, elle s'apercevait de son manque d'attention ; alors elle se fâchait, et lui disait : — Mais tu n'écoutes pas du tout! Fais donc attention, ou je cesserai de lire. Il protestait qu'il avait écouté très-bien, afin qu'elle continuât à baisser les yeux ; mais quand elle lui demandait quel passage l'avait le plus intéressé, il ne savait que répondre.
Une fois, elle le regarda dans un moment où il contemplait son fichu soulevé par la respiration. Il fut si troublé qu'il alla sans rien dire à la porte du perron et se mit à jouer énergiquement avec le verrou dont il tordit la poignée tombante à s'écorcher les doigts.
M. Victor Hugo, en racontant devant moi ces tête- à -tête avec la première femme qui l'ait
fait embarrassé et gauche, disait que chacun pourrait retrouver dans son passé de ces amours d*enfant qui sont de Famour comme Taube est du soleil. II appelait cela le premier cri du cœur qui se lève et le chant du coq de l'amour.
Trente-trois ans plus tard, en 1844, il repassa par Bayonne. Sa première visite fut pour la maison de 1811. Était-ce le souvenir de sa mère qui Vy attirait, ou celui de la petite liseuse? La façade était la même ; elle n'avait qu'un peu vieilli; il revit le balcon, la porte, la fenêtre de sa chambre; mais il ne revit pas le perron de la cour; la maison était fermée. 11 ne revit pas non plus sa liseuse. 11 entra dans les maisons d'à côté et demanda si elle logeait toujours là, ou ce qu'elle était devenue ; personne ne la connaissait. II dessina la maison et se mit à errer dans la ville, avec un vague espoir de la rencontrer, mais il ne vît aucun visage qui lui ressemblât, et il n'a jamais entendu reparler de celle dont il a été amoureux à neuf ans.
Le mois approchait de sa fin et le convor allait arriver. Il fallut donc songer à repartir. Ce fut un nouveau déménagement à opérer et une nouvelle lutte à soutenir contre une cargaison d'objets dont les trois frères s'étaient enrichis à Bayonne. Madame Hugo résista absolument ît se charger de cinq ou six cages d'oiseaux , et les enfants, ne pouvant emmener leurs prisonniers . ailés, les mirent en liberté.
La diligence qui avait apporté madame Hugo à Bayonne fut remplacée par un immense carrosse rococo comme il n'y en avait déjà plus que dans les gravures, où tinrent à l'aise, avec les bagages, des provisions de toutes sortes, une
<3aisse de vin, une énorme boite de fer battu à •double couvercle pleine de viandes cuites, et un lit de fer avec son matelas, car madame Hugo se défiait des lits espagnols.
Le général avait envoyé au-devant de sa femme et de ses enfants un de ses aides de camp. Le comte d'AUouville parle, dans ses Mémoires, d'un neveu de Mirabeau qui était dans la confidence des pourparlers du tribun avec la cour: « Riquetti Taîné, ci-devant comte de Mirabeau, est parti de Paris à pied et s'est rendu sur le chemin qui conduit à Saint-Cloud. Une espèce de chaise de poste tout attelée l'y attendait. Afin qu'aucun valet ne fût dans la confidence de ce voyage mystérieux, dont l'objet est sans doute de la plus haute importance, un capitaine de dragons, neveu dudit Riquetti, servait de postillon. )> (( On raconte, dit M. Louis Blanc dans sa belle histoire de la révolution, que, comme Mirabeau se rendait à cette entrevue que luimême avait sollicitée, des nuages passèrent sur son esprit et qu'il hésita. Pourquoi non? il connaissait l'histoire du duc de Guise ! Laissant à une des portes extérieures la calèche qu'il avait 'donnée à conduire à du Saillant, son neveu, il dit à celui-ci, après avoir réglé l'une sur l'autre leurs deux montres et lui avoir remis une lettre pour le commandant de la garde nationale pari-
sienne : — J'ignore si Ton veut traiter loyalement avec moi ou me faire assassiner ; si donc je ne suis pas de retour dans une heure « pars à toute bride, remets cette lettre à son adresse, fais sonner le tocsin et annonce au peuple la perfidie de la cour. Le comte d'AUouville raconte que, le délai écoulé, du Saillant, trèsinquiet de son oncle, attendit un quart d*heure, puis se remit en route, mais lentem'ent; se retournant, regardant, écoutant, s*arrêtant. Enfin il s'entend appeler. C'était Mirabeau qui, haletant, lui dit : Je tremblais que tu ne fusses parti. Je suis content, tout ira bien. Garde le plus profond silence sur cette course si importante à l'État. » L'aide de camp du général était ce neveu de Mirabeau.
M. du Saillant avait alors une cinquantaine d'années et pouvait très -convenablement chaperonner une jeune femme. Madame Hugo^ qui s'attendait à un capitaine de dragons et à un neveu de Mirabeau, fut fort étonnée de voir entrer un marquis. L'aide de camp avait un excès <ie courtoisie et une politesse maniérée qui contrastaient avec la brutalité de l'empire ; mais ce qui frappa les enfants plus que son amabilité, ce fut sa redingote, que la poussière du chemin avait tellement poudrée à blanc que, lorsqu'il ^lescenditdo cheval, ils crurent qu'il avait neigé.
Et ensuite ses épaulettes : sa redingote , sous laquelle il avait son uniforme , les lui rebroussait sur la poitrine , et elles y restèrent quand il ôta son pardessus pour monter chez leur mère. Ils virent bientôt que tous les officiers les avaient ainsi; leur houppelande les rejetait en avant, elles en prenaient le pli, et les épaulettes n'étaient jamais sur les épaules.
Le marquis du Saillant se mit, en termes excessifs, à la disposition de madame Hugo, dont il comptait escorter la voiture à cheval ; mais la voiture, que madame Hugo appelait son grand cabas , était assez large pour, y fourrer une personne de plus; le marquis y prit place avec la famille. Il gêna d'autant moins que le carrosse avait un cabriolet , dont Eugène et Victor s'emparèrent bien vite.
Ce n'était pas tout à fait à Bayonne qu'on prenait le convoi , c'était à Irun ; madame Hugo l'y attendit encore trois jours. Irun, avec sa montagne, sa riche végétation et ses balcons couverts, a l'air d'un canton suisse dépaysé en Espagne. Le nord de la Biscaye a la grandeur adoucie et souriante de la Suisse; les montagnes y sont coquettes et les précipices y sont jolis. La population basque se distingue du reste de ses compatriotes par son extrême propreté. Les paysans y ont l'orgueil du linge. Ils portent de
belles chemises à manches larges dont la toile est très-grosse, maïs très- blanche. Ils les font laver sans cesse, ce qui fait que les prairies sont couvertes de toiles éclatantes qui parent la campagne avant de parer les habitants.
Madame Hugo, qui aimait peu les voyages et qui, d'ailleurs, en était lassée, se réconcilia un peu avec eux à la vue de cette nature et de cette propreté. Elle se figura que TEspagne allait être une Biscaye perpétuelle, et elle dit à son aide de camp qu'elle commençait à croire qu'elle s'y ferait. Le marquis lui laissa cette illusion.
Madame Hugo n'était pas seule à profiter du convoi. L'Espagne était alors dans un tel état d'effervescence que personne ne se hasardait à y voyager seul. Le nord surtout, par où on y entrait de France, était possédé par les guérillas, qui n'avaient pas dans la Biscaye la modération que le général Hugo en avait obtenue dans la Vieille-Castille. On citait des atrocités commises par les bandes de Mina et du Pastor, des actes de sauvagerie qui n'exceptaient ni sexe ni âge; les insurgés ne 'se contentaient pas de tuer les femmes et les enfants, ils les torturaient; ils leur arrachaient les entrailles; ils les brûlaient vifs. La peur et la haine devaient sans doute grossir la vérité, mais le fait est que la lutte était féroce, et des deux parts.
On conçoit qne ceux qui avaient à voyager en Espagne s*empressassent de saisir les occasions d'y aller en nombre. Aussi , à chaque départ d*un convoi , on accourait de tous les points de la France pour lui demander compagnie et protection. Quand le trésor arriva à Irun, il fut assailli par une nuée de voitures; Victor en compta plus de trois cents. Mais, à force d*étre nombreux, on l'était trop; l'escorte du trésor, qui avait déjà et avant tout le trésor à garder* ne suffisait pas à une si longue file. Et puis une pareille queue aurait traîné sur les routes et se serait malaisément tirée des défilés et des escarpements ; la première nécessité était d'aller vite et de ne pas laisser le temps aux dénonciations des paysans et aux embuscades. Le convoi refusa de se surcharger et renvoya les deux tiers des voitures.
Il fut d'autant plus impitoyable que , le mois précédent, un convoi avait été pillé et massacré à Salinas. Ce massacre , attribué précisément au trop long développement de la ligne, avait fait une impression qui n'était pas près de s^effacer; quatorze ans plus tard, le général Lejeune en fit un tableau qui eut, au salon de 1825, un succès d'actualité. On juge s'il était question d'autre chose au lendemain de l'événement. Ce fut avec cette perspective sous les yeux que les
enfants allèrent trouver leurs châteaux en Espagne.
L'escorte était formée de quinze cents fantas^ sins , de cinq cents chevaux et de quatre canons. Deux canons étaient àTavant-garde, et les deux autres derrière le trésor. C'était, parmi les voyageurs, à qui serait le plus près possible du trésor, afin d'être protégé avec lui et d'avoir pour compagnons de route ces deux braves canons toujours prêts à ouvrir la grande bouche pour défendre leurs voisins. Chacun voulait être avant les autres; Tordre de la marche commença par un immense pêle-mêle d'hommes et de femmes qui se querellaient , de cochers qui s'injuriaient, de voitures qui s'accrochaient, de chevaux qui se mordaient.
Madame Hugo, femme d'un gouverneur de province et d'un des grands dignitaires de la cour de Madrid, réclama k première place; mais, quand son mayoral voulut l'y conduire, il eut affaire au mayoral de la duchesse de Villa-Hermosa, dont la grandesse ne permit pas que personne passât avant elle. Les jurons et les coups de fouet n'ayant pas tranché la question , la duchesse à quartiers et la comtesse à épaulettes en appelèrent au duc de Cotadilla qui commandait l'escorte. Ce qui relevait un peu ce conflit de préséance, c'est que, sous cette chétive dis-
lU VICTOR HUGO RACONTÉ.
pute de vanité, chacune des deux concurrentes défendait sa vie et celle de sa famille. Le duc de Cotadilla, en vrai caballero^ donna la place d'honneur à l'étrangère, et la grosse voiture de la générale prit les devants.
Cette voiture démesurée, qui portait tout un mobilier et que six mules avaient peine à traîner, excita un certain murmure dans la foule; on trouvait qu'elle tenait trop de place et qu'elle faisait trop d'embarras; d'ailleurs, il suffisait qu'elle fût favorisée; les préférences semblent toujours injustes à ceux qui n'en sont pas l'objet.
Le tumulte s'apaisa, le rangement se fit, et le duc de Cotadilla donna le signal de partir.
Ce fut une joie pour les garçons de se pencher aux portières et de regarder, derrière et devant, cette file qui, malgré le triage, était encore d'une longueur suffisante. . Excepté leur carrosse et celui de la duchesse de Villa-Hermosa, toutes les voitures étaient modernes. Le vert étant la couleur de l'empire, la plupart étaient peintes en "vert, et leurs roues étaient dorées, car les roues dorées étaient aussi d'uniforme impérial. La courtisanerie allait jusqu'à l'écurie.
Des deux côtés des voitures marchaient les troupes, bien tenues et bien brossées comme on l'est au départ, gibernes nettes, fusils brillants.
On se montrait le colonel Lefèvre, tout jeune, fils du maréchal, et le colonel Montfort, élégant et à la mode. Parmi les cavaliers, on distinguait un groupe d'une vingtaine de jeunes gens, drapés de grands manteaux, coiffés de chapeaux à larges bords et Fépée au côté. Ces Almaviva étaient de simples auditeurs au conseil d'État que l'empereur envoyait à son frère. Dans cette cavalcade caracolait le duc de Broglie.
La joie d'être de ceux qu'on n'avait pas renvoyés, l'émotion bruyante du placement et le plaisir de partir enfin avaient fait oublier à tout le monde l'affaire de Salinas, et ce convoi nombreux, divers, luisant, roulant et piaffant, s'ébranla avec l'entrain heureux et fier de tout ce qui commence.
Victor, apercevant au loin à droite un point qui brillait, disait-il, comme une grosse pierrerie, questionna le marquis du Saillant qui lui répondit que cette pierrerie était le golfe de Fontarabie.
La première halte était à Ernani.
Ernani est un bourg à une seule rue, mais très -large et très- belle. Cette rue est cailloutée avec une espèce de pierre pointue et scintillante ; quand le soleil est là-dessus, on croit marcher sur des paillettes. Tous les habitants d'Ernani sont nobles, de sorte que toutes les maisons ont des blasons sculptés dans la pierre de taille de leur fronton. Ces écussons, la plupart du quin-
zième siècle, sont d*un beau caractère et donnent un grand air à Ernani. Ces maisons seigneuriales n'en sont pas moins paysannes ; leur Troiiton féodal s'accommode très-bien d'un balcon rustique en bois fruste. Mais elles portent ces charpentes grossières aussi fièrement que leurs armoiries, comme ces bergers castillans aux mains de qui la houlette a l'air d'un sceptre. Victor fut ravi de ce bourg, dont il a donné le nom à un de ses drames. Mais madame Hugo ne partagea pas l'enthousiasme de son fils. Cette rue hautaine et sévère détruisit le bon effet de la gaie campagne d'Irun et la rebrouilla avec le voyage. Elle se réconcilia un peu avec lui à Tolosa, qui est cultivée et verdoyante comme un jardin; cette ville riante la charma au point qu'elle lui pardonna ses petits ponts d'une seule arche si étroits que deux voitures ne peuvent s'y rencontrer. En revanche, Tolosa plut médiocrement à Victor. Une chose qu'on remarquait en lui, c'est que ce petit garçon, soumis en tout à sa mère et prêt à tout ce qu'elle voulait, avait sa personnalité et son goût à lui pour les choses de la nature et de l'architecture, et que là-dessus Fautorité de sa mère n'existait plus pour lui. Dès ce premier voyage , il sentit ce qu'il a compris depuis en revoyant Tolosa, que l'Espagne (*st faite pour le beau et non pour le joli, que
son imperturbable ciel bleu ne veut que des villes graves, et que la montagne s'amoindrit en s'endimanchant.
Une autre discussion de la mère et du tîls, c'étaient les charrettes. Les roues des charrettes espagnoles, au lieu d'être à rayons comme en France, sont en bois plein; ces lourdes masses tournent péniblement et arrachent à l'essieu des grincements douloureux qui irritaient la voyageuse jusqu'à l'exaspération. De si loin qu'elle les entendit dans les plaines, elle fermait tout et se bouchait les oreilles. Victor, lui, trouvait à ce bruit une bizarrerie violente très-agréable, et disait que c'était Gargantua dont le pouce faisait des ronds sur une vitre.
Il y eut pourtant un jour où le cri strident des roues espagnoles parut à madame Hugo une douce musique. On était à l'endroit redoutable du voyage, aux défilés. On venait d'entrer dans la gorge sinistre de Pancorbo. D'un côté, des rochers à pic, de l'autre, des précipices. Cela dure des lieues. Le chemin se rétrécit par endroits tellement qu'il reste à peine la largeur d'une voiturQ. Impossible de s'entre-secourir; on serait dix mille qu'on est seul. Cinquante hommes embusqués broieraient un régiment. Le jour tombait ; le convoi devenait de plus en plus sérieux et repensait au massacre de Salinas, quand
tout à coup on vit surgir au sommet des roches, et se profiler avec cette grandeur que donnent aux silhouettes les hauteurs et le crépuscule, une troupe d^hommes qui se penchèrent pour écouter et pour épier. Aussitôt Tépouvante fut dans les voyageurs, on se rejeta au fond des voitures , les mères couvrirent leurs enfants de leur corps, la troupe arma ses fusils, et les auditeurs au conseil d'État eux-mêmes mirent la main à la poignée de leurs épées. A ce moment, un formidable grincement se fît entendre et une douzaine de charrettes apparurent au tournant de la côte : cette bande effrayante était tout simplement une douzaine de muletiers qui transportaient je ne sais quelles marchandises et qui s'étaient réunis pour n*être pas pillés. La rumeur du convoi les avait inquiétés, et ils s'étaient avancés avec précaution pour voir ce qui venait. C'était leur peur qui avait fait peur.
On se moqua de la terreur que l'on avait eue, et l'on se promit bien de ne plus rien craindre. La prochaine halte fut à Torquemada, qui avait été une ville, mais le général Lasalle avait donné raison à son nom de « tour brûlée » {torre-quemada) en l'incendiant. On se casa comme on put dans cette ruine. Au point du jour, on repartit joyeux, causant de l'immense péril auquel on avait échappé la veille et de la terrible bataille
que deux mille soldats avaient failli livrer à douze muletiers. Les jeunes colonels plaisantaient à la portière des voitures où ils avaient découvert de jolies femmes. La gaieté ne cessa pas quand on approcha de Salinas, et la queue des carrosses entra dans ce fatal défilé, qui avait été ridée noire du départ, comme elle serait allée ii Longchamps. Il se mêla aux éclats de rire un sifflement de balles ; cette fois , ce n'était pas des muletiers ; la nature humaine est ainsi faite qu'après avoir frissonné du danger imaginaire on ne s'émeut pas du danger réel.
Les guérillas venaient trop tard; toute la peur avait été dépensée à Pancorbo, et il n'en restait plus pour Salinas. Les railleries continuèrent, et, deux balles ayant frappé la voiture de madame Hugo, les enfants dirent que les bandits étaient bien gentils de leur envoyer des billes. La guérilla n'était pas en nombre, et le trésor était trop entouré ; après un quart d'heure de coups de feu perdus auxquels la troupe ne daigna même pas répondre, l'attaque se découragea et l'on n'y pensa plus.
Saladas avait été brûlée avec plus d'acharnement encore que Torquemada. A peine quelques pans de mur; ce n'était plus une ruine, c'était de la cendre. On y passa la nuit, et il fallut coucher à la belle étoile. Les enfants trouvèrent
qu*il n'y avait pas besoin de se coucher, et que c'était bien plus amusant de jouer à cache-cache dans les décombres. Cette nuit d'Espagne était claire comme un jour de France. Us se mirent donc à courir et à se cacher et à se chercher et à grimper aux tas de pierres qu'avaient faits les écroulements. Mais Victor, qui, étant le plus petit, voulait toujours dépasser les autres, se hasarda sur une pierre peu solide, avec laquelle il dégringola si rudement qu'il perdit connaissance. Ses frères le ramassèrent et le rapportèrent fort inquiets ; il avait le front tout en sang. La mère, en le voyant revenir ainsi, eut un moment d'inquiétude affreuse ; heureusement qu'un chirurgien -major, qu'on alla chercher, la tranquillisa ; l'enfant rouvrit les yeux , on lui mit sur sa blessure une feuille de pourpier, et le lendemain il ne restait plus de cette chute sanglante qu'une petite cicatrice que M. Victor Hugo a encore.
Il n'avait pas de chance dans ses jeux d'enfant. Déj«^, en ItaJie, un chien qu'il caressait lui avait mordu le doigt; un peu plus tard, en pension, un de ses camarades le blessa au genou. Il a conservé aussi ces deux cicatrices ; car tout s'efface, excepté les blessures.
Quand on rencontrait une ville dont les Français n'eussent pas fait un tas de cendres, les
habitants étaient tenus de fournir au convoi, après l'avoir logé et nourri, les vivres de la prochaine étape. La première fois, madame Hugo avait été stupéfaite de la quantité de comestibles qu'elle avait reçue : un quartier de bœuf, un mouton entier, quatre-vingts livres de pain, etc.; avec cela, un baril d'eau- de- vie. C'est qu'on lui donnait ce qu'aurait eu son mari, qui avait droit à quatre rations, une comme général, une comme gouverneur, une comme inspecteur, et une comme majordome. Quatre places ne font pas quatre bouches, mais on n'y regarde pas de si près avec les peuples conquis. IMadame Hugo ne savait que faire de toute cette mangeaille, mais elle en trouva bientôt le placement.
Le convoi allant au pas, les étapes étaient longues. A Irun, on avait pris des vivres pour trois jours. La troupe, ayant une fois occasion de faire un repas sérieux, n'y avait pas résisté; presque tous avaient mangé leurs trois jours en vingt-quatre heures. Le lendemain, ils s'étaient repentis et avaient jeté un œil d'envie sur ceux de leurs camarades qui, plus prévoyants, avaient fait trois parts de leurs provisions; ceux-ci n'avaient pu laisser mourir de faim leurs frères d'armes et avaient partagé avec eux ; de sorte que, le soir du deuxième jour, personne n'avait plus rien. La voiture de madame Hugo était
flanquée de grenadiers hollandais qui allaient combattre les Espagnols, car Napoléon se servait d'un peuple contre un autre. Avec leurs casaques de laine rouge et leurs énormes bonnets à poil, ces hommes, habitués au climat du nord, supportaient malaisément l'accablant soleil espagnol ; ils disaient qu'ils auraient mieux aimé quatre campagnes que ce voyage. Leur épuisement se redoubla de leur jeûne. Les deux petits frères, qui, de leur cabriolet, les entendaient regretter les rations qu'ils avaient engouffrées, le dirent à leur mère, et, de ce jourlà, les grenadiers mangèrent les trois quarts de la viande du général et burent toute son eaude-vie.
Ces distributions de rations superflues rapportèrent au carrosse plus qu'elles ne lui coûtaient. Mondragon est sur la crête d'un rocher ; la montée en est si ardue que les six mules ne suffirent pas à traîner l'épais véhicule et qu'il leur fallut un renfort de quatre bœufs. L'escarpement se compliquait d'un brusque tournant côtoyé par un gouffre. Je ne sais si c'était la chute de Victor dans les pierres de Saladas qui avait rendu les trois frères prudents, mais je dois dire qu'ils manquèrent totalement de sérénité devant cet abîme et qu'ils voulurent descendre , et monter la côte à pied ; mais leur
mère, qui n'était pas peureuse, répondit qu'ils descendraient quand ils seraient des filles, et commanda au mayoral de piquer ses bœufs. Le tournant fut franchi sans accident, et la voiture arriva saine et sauve au sommet du rocher; mais il n'en fut pas de même le lendemain matin à la descente. Mondragon n'a qu'une ouverture el l'on en sort par où Ton y entre. Quand on en revint à l'endroit terrible, les enfants n'osèrent plus avoir peur, mais la route leur Ot l'effet d'un puits ; la pente était telle qu'ils perdaient de \ne les mules ; le poids exceptionnel de la voiture la précipitait sur l'attelage qu'elle écrasait et qui roidissait vainement les jarrets pour la retenir. Au tournant, la poussée fut trop forte, et les deux premières mules glissèrent dans le précipice entraînant tout avec elles. C'était fini, sans une borne qui enraya une des roues, mais cette borne fut ébranlée du choc et céda ; la mère et les enfants pendaient sur le vide et se sentaient perdus* Mais les grenadiers étaient là : il y en eut qui se jetèrent dans l'escarpement au risque de leur vie et qui, n'ayant sous les pieds qu'une broussaille pliante, aidèrent la borne de leurs épaules et de leurs poitrines pendant <jue les autres rehissaient les mules , et la famille fut sauvée.
Ces profondeurs où l'on aurait roulé sans la reconnaissance des grenadiers, ces couchées en
plein air où les enfants s'ouvraient le front sur les pierres, ces coups de fusil dont on avait ri dans le moment, mais qui semblaient moins amusants à la réflexion, ne convertissaient pas madame Hugo à Tadoration du voyage. Cette nourriture, que les grenadiers dévoraient si aisément, bonne pour des soldats en marche, était pesante à son estomac de femme; elle avait la ressource de la cuisine qu'elle avait apportée, mais ce n'était pas ses jambons et ses conserves de viande qui la rafraîchissaient beaucoup. A je ne sais plus quelle étape , elle se fit un régal de manger une salade. Sa femme de chambre lui en trouva une et lui apporta pour l'accommoder un huilier dont madame Hugo eut la précaution de goûter l'huile. Elle fit aussitôt une grimace et ordonna d'enlever au plus vite cette médecine, au grand déplaisir de Victor, qui, pendant que sa mère ne voyait que l'huile, contemplait l'huilier, un grand huilier Louis XV tout enguirlandé de roses d'argent. Sa mère le railla d'admirer cette vieillerie contemporaine de son carrosse. Mais il s'agissait de remplacer l'huile, car la verdure n'est pas assez fréquente en Espagne pour qu'on y renonce à cette trouvaille, une salade.
A défaut d'huile, elle eut l'idée de mettre du beurre. Elle dépêcha une seconde fois sa
femme de chambre; mais, lorsque celle-ci demanda du beurre, personne ne la comprit. Enfin, en complétant par une pantomime vive et animée le peu d'espagnol qu'elle écorchait, elle finit par se faire entendre d'une femme qui lui dit : — Ah ! c'est de la graisse de vache que vous voulez? — et qui lui donna du beurre quelconque. L'assaisonnement fut déclaré médiocre, mais possible , excepté par Victor, qui regrettait l'huilier.
L'huile et le vin étaient deux des griefs de madame Hugo contre l'Espagne. Ce n'est pas la faute des olives ni du raisin si les Espagnols ont de mauvais vin et de mauvaise huile; mais ils transportent le vin dans des peaux de bouc enduites de poix dont il contracte le goût et l'odeur, et ils écrasent leurs olives dans des pressoirs séculaires et mal soignés, imprégnés depuis cinq cents ans de vieilles huiles qui transsudent dans les nouvelles et les rancissent.
Un jour pourtant, madame Hugo mangea un plat de verdure réellement assaisonné. Elle eut la surprise d'un traiteur français qui s'était établi en Espagne et qui lui fit le dîner qu'elle aurait pu commander à Paris. Elle fut d'abord enchantée de la propreté et de l'élégance de la table : linge damassé, serviettes pliées en triangle, argenterie éclatante, rien ne manquait; la nourriture
fut exquise ; il y eut surtout un plat d'épinards qui passionna la voyageuse; elle complimenta chaleureusement le traiteur et lui dit que c'était la première fois qu'elle dînait depuis la France. Le traiteur la remercia modestement , et lui présenta sa note, qui était de quatre cents francs. Les admirables épinards en coûtaient quatrevingts à eux seuls. Madame Hugo cessa de louer l'aubergiste et se récria contre Ténormité du prix ; mais il répondit que les dîneurs étaient aussi rares pour lui que les dîners pour elle; qu'il l'avait attendue six mois avec perte de provisions et dépenses de toutes sortes, et que ce dîner lui coûtait plus cher qu'à elle.
La chaleur et la poussière lui étaient insupportables; elles le lui devinrent bien autrement sur l'immense plateau aride et nu de la Vieille- Castille, quand elle eut devant elle un désert de quatre-vingts lieues à traverser au pas. Elle crut qu'elle n'en sortirait jamais ; ni arbres ni buissons; à peine çà et là quelques brins d'herbe chétifs et ras qui avaient le ton roux de l'amadou et auquel il semblait que le soleil allait mettre le feu. A de longs intervalles, des maisons à fenêtres étroites comme des meurtrières; quelquefois, debout contre la porte , un paysan immobile et silencieux qui ne se dérangeait pas et qui ne levait pas même la tête pour le convoi. Les yeux
de ces paysans disparaissaient sous la corne tombante de leur bonnet, et ils n'avaient de vivant que leur pipe. A midi , la chaleur devenait telle que le convoi n'en pouvait plus ; on s'arrêtait; les voyageurs avaient leurs voitures pour parasol, mais les soldats, à défaut d'autre abri , tâchaient de trouver un fossé qui leur fît un peu d'ombre. Les cavaliers, eux, se couchaient sous leurs chevaux et s'y endormaient ; les braves bêtes avaient soin de ne pas faire un mouvement qui eût pu blesser leurs maîtres, et baissaient seulement la tête de temps en temps pour s'assurer qu'elles les abritaient bien.
L'Espagne allait donc peu à notre voyageuse; les Espagnols, encore moins. II est vrai qu'ils ne cherchaient guère à plaire aux Français. J'ai dit que , dans les villes , le convoi logeait chez les habitants , quand il y avait des habitants. Leur accueil était sombre comme la défaite et froid comme le ressentiment. Vous arriviez, généralement, i une maison massive et forte qui ressemblait à une bastille ; porte basse , trapue, à double épaisseur de chêne, ferrée, semée de clous de
prison, barrée d'un verrou à l'intérieur. Vous frappiez, personne. Vous frappiez encore, rien. Un nouveau coup , la maison était sourde. Enfin, ù la dixième retombée du marteau , et plus souvent encore à la vingtième, un guichet s'entr'ou-
vrait et une figure de servante apparaissait, sèche, lèvres serrées, regard glacé. Cette servante ne vous parlait pas, vous laissait dire ce que vous vouliez, disparaissait sans répondre, et, quelque temps après, revenait et entre-bâillait la porte. Celle qui vous ouvrait n'était pas l'hospitalité, c'était la haine. Vous étiez introduit dans des pièces meublées du strict nécessaire. Pas un objet de commodité ou d'agrément; l'aisance était absente, le luxe proscrit. L'ameublement même était hostile, les chaises vous recevaient mal et les murs vous disaient : Va-t'en ! La servante vous montrait les chambres, la cuisine, les provisions, s'en allait, et vous ne la voyiez plus. Vous ne voyiez jamais les maîtres. Ils avaient su qu'ils auraient à loger des Français , ils avaient fait préparer les chambres et la nourriture, ils ne devaient rien de plus. Au premier coup de marteau, ils se retiraient, avec leurs enfapts et leurs domestiques , dans leur pièce la plus reculée, s'y enfermaient, et attendaient, emprisonnés chez eux , que les Français fussent repartis. Vous n'entendiez ni un pas, ni une voix. Les petits enfants même se taisaient, farouches. C'était le silence et l'anéantissement du sépulcre. La maison était morte. M. Victor Hugo, de qui je tiens ces détails, et dont je tâche de reproduire la conversation littéralement, disait que
rien n'élait sinistre comme ce suicide d'une maison.
Un Espagnol trouva moyen d'être encore plus hostile. C'était un alcade. Sa porte avait une mine plus rébarbative que les autres. Un domestique à regard menaçant conduisit notre voituréc dans un vaste hangar sans aucun meuble et qui n'avait pas d'autre parquet que la terre. Comme c'était la nuit, cette grande halle était éclairée par une branche de sapin, posée sur un gond fixé à la muraille. La mère avait le lit qu'elle avait apporté de France. Les enfants eurent pour lit des peaux de mouton qu'on étendit sur le sol nu. Le domestique était reparti. Madame Hugo, ayant besoin de quelque chose, envoya sa femme de chambre à la recherche du maître ou du valet. La femme de chambre ne trouva personne. La maison était vide. Seulement, avant de la quitter, l'alcade avait mis les scellés sur toutes les portes.
Impossible de dire plus clairement aux Français qu'ils étaient des voleurs.
Madame Hugo eut, une fois, l'exception d'un accueil tout différent. Au premier coup de marteau, la porte s'ouvrit, et ce ne fut pas la servante qui la reçut, ce fut le maître. Lui et ses enfants se mirent aux ordres de madame la générale, et lui livrèrent la maison toute grande et
toute meublée. C'était une habitation gaie et fraîche ; le marbre et l'eau y étaient partout ; le bien-être y allait jusqu'au superflu. Tout appartint à la mère et aux enfants, salon, jardin, domestiques, maîtres. Madame Hugo se sentit plus chez elle qu'aux Feuillantines. On resta plusieurs jours dans la ville, et cette perfection d'hospitalité ne se démentit pas un instant. La voyageuse avait remarqué dans sa chambre un vase d'argent dont elle avait envie ; l'amabilité de son hôte l'encouragea à lui demander, au moment du départ , s'il voudrait bien lui céder ce vase. L'Espagnol le prit aussitôt et le mit parmi les paquets. Elle le remercia et lui dit : — Combien? Il eut l'air très -étonné et i^e répondit pas. Elle recommença sa question et lui expliqua qu'elle entendait bien payer le vase. L'Espagnol répondit qu'il ne comprenait pas.
Elle lui dit que c'était fort gracieux de sa part, mais qu'elle n'était pas venue chez lui pour le dévaliser, et qu'elle ne prendrait pas le vase s'il n'en acceptait pas le prix. Alors l'Espagnol eut un sourire amer et répliqua qu'il voyait bien qu'il y avait un malentendu entre eux depuis trois jours; qu'il avait pourtant fait ce qu'il avait pu pour faire voir à madame la générale qu'elle était chez elle et non chez lui; que tout était aux Français, l'Espagne et les Espagnols; que,
son pays étant en esclavage, il s'était donc, lui, conduit en esclave, mais qu'il n'était pas marchand de pots, et qu'il était surpris, d'ailleurs, que les Français eussent tant de scrupule à prendre un pot quand ils en avaient si peu à voler des villes.
Une autre espèce d'hôtes qui n'embellissaient pas l'Espagne à madame Hugo, c'étaient les punaises, les puces et le reste. La vermine fut de tout le voyage ; les lieux inhabités avaient encore ces habitants ; dans la ruine de Salinas , où il ne restait plus rien, il restait les puces ; l'incendie, au lieu de les détruire , semblait en avoir ajouté, ce qui faisait dire à madame Hugo qu'en Espagne le feu avait des puces. Les punaises n'étaient pas en nombre moins respectable ; elles piquaient la Française avec une activité qu'on aurdt pu croire patriotique et ne lui permettaient pas une heure de sommeil. Madame Hugo avait une répugnance toute spéciale pour ces bêtes malfaisantes et mal odorantes. Elle eut une idée contre elles. Elle fit dresser son lit, — son lit à elle, — au milieu juste de la chambre, en faisant poser les quatre pieds dans quatre seaux pleins d'eau; comme cela, ne communiquant ni avec les murs,, ni avec le plancher, elle ne craignit plus les punaises , qui ne viendraient pas la trouver à la nage, et elle s'endormit en toute sécurité, ravie
de son invention d'avoir pour lit une lie. Une heure après, elle se réveilla mangée de punaises. Ces odieuses bêtes, ne pouvant venir par le plancher, étaient venues par le plafond, d'où elles s'étaient laissées tomber perpendiculairement sur la pauvre insulaire. Madame Hugo alors supprima le plafond; les maisons espagnoles ont des cours de marbre où l'on peut très-bien passer une belle nuit d'été ; elle fit porter son lit en plein air : une nuée de punaises la réveilla en sursaut.
Les enfants, eux, se résignaient à cette cohabitation inévitable. Ils couchaient dans les maisons et avaient les lits de tout le monde. On juge si les couchettes de bois et les paillasses de maïs étaient peuplées dans un pays où le feu avait 'des puces et le marbre des punaises. Tout le corps des trois frères était constellé, le matin, de petites taches noires qui couraient. Cela ne les empêchait pas de dormir à poings fermés.
Ils n'étaient pas de l'avis de leur mère sur le voyage. Ils le trouvaient très -amusant. Ils y voyaient toutes sortes de choses curieuses.
Une de leurs joies fut la rencontre d'un régiment d'écloppés. On faisait de temps en temps une collection des soldats que la guerre avait le plus maltraités et qui ne pouvaient plus servir à rien, et on les rendait à leurs familles. Pour qui ré-
fléchissait, c'était le plus triste des spectacles ; pour des enfants, rien n*était plus drille. C'était une Cour des Miracles, une gueuserie de Callot; toutes les infirmités et tous les costumes ; il y en avait de tous les corps et de toutes les nations ; les cavaliers qui avaient perdu leur cheval traînaient le pas ; les fantassins qui avaient perdu leurs jambes montaient gauchement des Ânes ou des mulets ; Taveugle se faisait conduire par le boiteux. Ce qui était plus vraiment comique, c'est que ces pauvres diables, qui n'avaient plus d'épaulettes à leurs uniformes en guenilles, avaient à la place quelque animal qu'ils rapportaient au pays, le plus souvent un perroquet; quelques-uns avaient les deux épaulettes et joignaient au perroquet un singe.
Le convoi salua d'un immense éclat de rire ce débris d'armée qui était allé en Espagne avec des aigles et qui en revenait avec des perroquets. Les écloppés acceptèrent ce rire de bonne grâce et s'y mêlèrent eux-mêmes. Mais un d'eux dit aux grenadiers : — Voilà comme vous reviendrez ! Et un autre ajouta : — Si vous revenez ! La gaieté de l'escorte s'apaisa, et un des grenadiers jeta sur un qui n'avait plus qu'un œil et qui n'avait plus de nez un regard qui semblait dire : Est-il heureux !
A Burgos, le bonheur des enfants fut d'abord
la cathédrale. Du plus loin qu'ils la virent, ils furent fascinés par Tabondance touffue de son architecture qui accumule les clocheton^ comme les épis d'une gerbe. A peine arrivés, il fallut la visiter. L'intérieur n'a pas cette prodigalité tumultueuse du dehors qui semble la fête de la pierre ; la richesse y est sérieuse et presque austère ; c'est la majesté après la joie. Les trois frères, Victor surtout, admiraient également ces deux caractères de la cathédrale; ils ne se lassaient pas de regarder les vitraux , les tableaux ,. les colonnes ; comme Victor avait le nez en l'air, une porte s'ouvrit dans le mur, un bonhomme bizarrement accoutré , une espèce de figure fantastique, bouffonne et difforme, se montra, fit un signe de croix, frappa trois coups, et disparut.
Victor, ébahi, regarda longtemps la porte refermée.
— Sénorito mio, lui dit le donneur d'eau bénite qui leur servait de cicérone, es papamoscas. (Mon petit seigneur, c'est le gobe-mouches.)
Le gobe -mouches était la poupée à ressort d'une horloge. Les trois coups frappés voulaient dire qu'il était trois heures.
Le donneur d'eau bénite expliqua aux enfants pourquoi la poupée s'appelait le gobe-mouches ; mais Victor n'entendit pas sa légende, tant il était encore ému de cette imposante cathédrale qui
mêlait brusquement cette caricature à ses statues de pierre et qui faisait dire Theure aux saints par Polichinelle.
La cathédrale n'en restait pas moins sévère et grande. Cette fantaisie de l'église solennelle retraversa plus d'une fois la pensée de l'auteur de la Préface de Cromwell et l'aida à comprendre qu'on pouvait introduire le grotesque dans le tragique sans diminuer la gravité du drame.
Le marquis du Saillant proposa à madame Hugo de la conduire au tombeau du Cid, qui est à une demi-heure de Burgos. Les enfants acceptèrent et la mère consentit. Il n'en restait déjà que peu de chose. Le temps avait commencé la ruine; les Français l'achevaient. Les soldats avaient trouvé le sépulcre du grand soldat bon à faire une cible ; chaque jour les balles en arrachaient un lambeau. La pauvre tombe se mourait. Cette profanation, et d'autres pareilles, furent une des colères de l'Espagne contre la France. L'occupation, il faut bien le dire, fut peu intelligente; elle ne sut pas respecter les monuments ni les traditions ; elle offensa les Espagnols jusque dans leur histoire et dans leur art; les édifices furent bombardés sans pitié et sans prudence ; le goût-empire, d'ailleurs, était hostile à ces vieilles constructions gothiques ou maures-
quesj et le moindre prétexte suffisait aux généraux pour les démolir.
Une apparition qui valut pour les enfants celle du gobe-mouches, ce fut Tapparition d'un parapluie. Le second jour qu'on passa à Burgos, il plut, de la vraie pluie; on s'était si peu attendu à de la pluie en Espagne que personne n'avait apporté de parapluie. On ne put cependant se refuser à l'évidence , et on fut obligé de convenir qu'on était mouillé jusqu'aux os. Nos quatre voyageurs se mirent donc en quête d'un parapluie, mais ils eurent beau fouiller la ville^ le parapluie était inconnu à Burgos. Après avoir longtemps cherché, ils débouchèrent sur une place Louis XllI qui ressemblait à la place Royale de Paris. Comme la place Royale, elle avait, sous ses arcades trapues, des boutiques; ils y entrèrent. Us les avaient presque épuisées toutes , quand un vieux marchand leur dit qu'il avait leur affaire. Il les mena dans un hangar, bouscula toute une friperie, et finit par déterrer, de dessous un monceau de vieilles étoffes de rebut, quelque chose de prodigieux et de monumental qu'il ne put ouvrir que dans la cour, un parapluie -monstre, une tente. Les baleines étaient de taille à supporter toutes les cataractes du ciel. Madame Hugo dit que c'était sans doute le parapluie de Noé, et n'en voulut pas; elle attendit sous les arcades la fin de
Faverse , furieuse contre TEspagne ; mais Victor dit que c'était le plus grand éloge du climat espagnol que les parapluies n'eussent prévu que le déluge.
Autre plaisir. A Yalladolid , on alla , pour la première fois , à un théâtre espagnol , et les enfants virent quelque chose d'encore plus beau que la trappe des Ruines de BabyUme ; c'était un personnage qu'on tuail d'un coup de poignard et qui saignait pour de vrai ; la scène en était inondée.
Un incident qui ne divertit pas le duc de Cotadilla autant qu'eux, ce fut celui-ci.
Quand le convoi se fut assez reposé à Yalladolid, il se remit en rang sur la vaste place des Quatre-Couvents , qui aurait été mieux nommée maintenant la place des Quatre-Casernes , sortît de la ville, traversa, sans être inquiété, l'âpre défllé de Coca et retomba dans les plaines. II y fut rejoint et dépassé par un détachement de cavalerie qui précédait la reine Julie, laquelle se rendait aussi à Madrid. Le duc de Cotadilla, apprenant que la reine allait passer, voulut lui faire honneur et ordonna que toute l'escorte se mît en linge blanc et en grande tenue.
Il n'y avait pas une maison, pas un rocher, pas un arbre, pas un pli de terrain qui pût servir de cabinet de toilette. On avertit les femmes, qui baissèrent leurs stores. Les petits Hugo, vu
leur sexe, restèrent dans leur cabriolet, et assistèrent au spectacle.
Les soldats se hâtèrent de mettre leurs fusils en faisceaux et d'ôter leurs havre-sacs, leurs capotes , leurs culottes et leurs chemises ; mais ils s'empressèrent moins de se rhabiller; cela les soulageait d'être débarrassés de tout vêtement par cette chaleur accablante , et ils prolongèrent tant qu'ils purent cet état de bien-être et de fraîcheur. Ils le prolongèrent si bien que la reine Julie, qu*on ne croyait pas si proche, arriva à l'improviste et traversa deux mille hommes dans Tentr'acte de leurs chemises.
Le duc de Cotadilla fut profondément humi* lié. L'honneur qu'il avait voulu faire à la reine avait singulièrement tourné. On essaya de le consoler en lui disant que la reine n'aurait vu que l'intention, mais il fut longtemps à se remettre de sa galanterie malencontreuse.
Ségovie est restée dans l'imagination de M. Victor Hugo comme un rêve. Maisons sculptées à mâchicoulis et à clochetons, palais de jaspe et de porphyre, toutes les magnificences et toutes les dentelles de l'architecture gothique et de l'architecture arabe, et, pour couronnement, dominant la ville comme une immense tiare de pierre , l' Alcazar.
J'ai raconté que Ségovie ayait été rendue au
comte de Tilly par le général Hugo. Je n'ai pas besoin de dire quel accueil fit le gouverneur à la femme de celui auquel il devait son gouvernement. Il vint la prendre tous les jours dans sa voiture , dont la souplesse élégante et rapide ne déplut pas à la voyageuse après son cabas sec et poussiéreux. 11 la mena partout, à commencer par FAlcazar.
UAlcazar est bâti sur une hauteur. La voiture du comte arriva au pied d'une tour, et les enfants se disposaient à descendre, mais le gouverneur leur dit de ne pas bouger. Une porte s'ouvrit, la voiture entra dans la tour et continua de monter dans l'intérieur. La tour a un chemin carrossable, comme le château d'Amboise. Les enfants, qui n'avaient rien vu de pareil, s'étonnèrent de cette voiture qui montait les escaliers.
Ils eurent un contentement plus solide. Après leur avoir fait voir toutes sortes de salles, dont la plus belle leur parut être la galerie des portraits des rois maures et chrétiens, le comte de Tilly les introduisit dans l'atelier de la monnaie. 11 y avait là des amas d'argent et d'or dont ils furent éblouis. Ce qui les intéressa le plus, c'est l'homme ({ui mettait les pièces de monnaie sous le balancier pour marquer les effigies. Il les mettait et les retirait avec ses doigts, qu'une distraction
d*une seconde eût fait broyer. Le comte prit trois pièces d'or qu'on venait de frapper devant eux, et les leur donna en souvenir de leur visite.
Au sortir de TÂlcazar, on alla dîner chez le gouverneur. Le repas fut splendide ; il y eut profusion de vins français, et Victor se grisa complètement.
Toute la bonne grâce du comte de Tilly n'empêcha pas madame Hugo de quitter Ségovie avec plaisir. Elle avait hâte d'arriver à Madrid et-d'être au bout de cette route éternelle. Une raison sérieuse vint s'ajouter à son impatience. Son carrosse, affaibli par l'âge, commençait à en avoir assez de ces montées et de ces descentes ; en partant de Ségovie , elle s'aperçut que le moyeu se fendillait. Elle en parla au mayoral,.qui dit que ce n'était rien. Il lui sembla cependant que la fente s'élargissait d'heure en heure, mais le. mayoral répondait toujours qu'il n'y avait rien a craindre. La sécurité de son mayoral ne la rassurait pas du tout; un moyeu qui éclate, c'est toujours un péril, mais alors c'en était plus d'un. Le convoi n'attendrait pas que la roue fût réparée, la voiture resterait en arrière, et les guérillas viendraient. Lé cocher n'était peut-être si tranquille que parce qu'il était convaincu du danger; c'était un Espagnol, et par conséquent un haîsseur des Français ; il y avait eu des exemples
de cochers espagnols qui avaient livré des Français qu'ils s'étaient chargés de conduire; de plus, celui-là savait qui il conduisait: il voyait que madame Hugo occupait la première place de la file, il avait vu le gouverneur de Ségovie venir la chercher tous les jours, et, quand ce ne serait pas par haine, la femme et les enfants d'un des plus vigoureux adversaires des guérillas lui seraient payés par les guérillas aussi cher -qu'il voudrait. Pendant qu'on faisait ces réflexions dans la voiture, le moyeu éclata.
Vite, on chercha un bout de corde pour recoudre tant bien que mal la cassure ; il n'y en avait pas dans le carrosse. Jje domestique alla en demander aux voitures qui suivaient. Personne n'en avait, ou ne voulut en donner, car on n'avait pas pardonné à madame Hugo d'être avant les autres. Elle ne sut que faire ; pour comble, la duchesse de VîUa-Hermosa dit qu'elle ne pouvait attendre pour le bon plaisir de la Française, et ordonna à son mayoral de rejoindre le trésor. Toutes les voitures suivirent, heureuses de gagner une place et s'embarrassant peu d'abandonner une femme et des enfants. La pauvre mère vit bienti^t les dernières voitures la dépasser, s'éloigner et disparaître.
Le mayoral travaillait à reclouer les éclats du bois; mais il n'avançait à rien. Le domestique
avait beau s*en mêler , le moyeu n'était plus possible. Madame Hugo se demandait si elle ne ferait pas bien de laisser là sa voiture et de rejoindre le convoi à pied avec ses enfants ; mais le convoi était trop loin, et elle ne le rattraperait pas. Elle pressait le mayoral, toujours parfaitement calme; la nuit allait venir, autre terreur. Soudain elle entendit un galop de chevaux, et trembla en voyant accourir une troupe.
Quand les cavaliers approchèrent, elle reconnut le marquis du Saillant et le colonel Montfort.
Le marquis n'était pas avec elle au moment de la rupture du moyeu. En revenant la retrouver quelques instants après, il avait été stupéfait de la disparition de la voiture, les grenadiers lui en avaient dit la cause, il avait aussitôt demandé quelques hommes au colonel Montfort, qui avait voulu venir lui-même ; un canonnier avait apporté toute la corde qu'il fallait, et la roue fut bientôt plus solide qu'auparavant.
Il s'agissait maintenant de rattraper au plus vite le convoi , qui, pendant ce temps-là, gagnait de l'avance. Le mayoral voulut n'aller qu'au pas, disant que , s'il trottait , la roue ne tiendrait pas et que la voiture était bien malade. Le colonel Montfort lui dit qu'il savait un moyen de la guérir : il tira un pistolet des fontes de sa selle
et, visant le mayoral, lui jura qu'il lui brûlerait la cervelle si ses mules ne prenaient pas immédiatement le galop. Cette médication énergique opéra sur le champ , et la voiture fut bien portante jusqu'au convoi.
Quand on approche de Madrid, le ciel a des accès de vent du nord qui font passer subitement la température du Sénégal à la Sibérie. La terre est toujours blanche de neige , lorsque ce n'est pas de poussière. Ces landes blanches et plates sont bâties çà et là de maisons peintes en noir et entourées de pins que les enfants comparaient à des tombeaux sur un linceul.
Bientôt ils virent s'élever le sombre Escurial, bien fait pour régner sur ce cimetière, puis le lion sculpté de Charles-Quint, qui regarde et qui surveille Madrid.
Le duc de Cotadilla se dit que les troupes ne pouvaient pourtant pas entrer dans la capitale de l'Espagne faites comme elles l'étaient par une si longue et si pénible marche, car il va sans dire que leur changement de tenue , ayant été en retard sur le passage de la reine, avait été ajourné à une autre occasion et qu'elles avaient gardé leurs pantalons fatigués et leur débraillement poudreux. Cette fois, le duc prit ses précautions, il attendît la nuit, et, à la dernière étape, commanda un nettoiement général et une transfor-
mation complète. Le matin, le soleil éclaira un convoi tout neuf. On avait fait aussi la toilette des chevaux et des voitures. Tout resplendissait, soldats , cochers , voyageurs , harnais , fusils , canons. On était déjà en vue de Madrid , lorsqu'il vînt un peu de vent, puis davantage, puis ce fut un ouragan, un tourbillon, une trombe, et, cinq minutes après, le convoi avait l'air de s'être vautré dans la boue.
Un moment avant l'entrée, le duc de Cotadilla vint galamment prendre congé de madame Hugo et lui exprimer son regret de n'avoir plus à la protéger. Elle le remercia de toutes ses attentions, et, quand il se fut éloigné, trouvant qu'elle était depuis assez longtemps prisonnière, elle dit à son mayoral de quitter la file et d'aller de l'avant. Le mayoral ne se le fit pas dire deux fois, mais le duc revint bride abattue et l'engagea vivement à ne pas se séparer du convoi avant d'être dans la ville même. Il y avait danger jusque-là et l'on n'était pas plus à l'abri d'un coup de main à la porte de Madrid qu'en pleine campagne.
L'entrée de Madrid ravit toute la carrossée.
Une allée d'arbres, des maisons peintes en vert, en rose, en lilas, s'égayèrent encore de la joie d'être arrivés. Après les escarpements , après les trombes, après les landes, après l'aridité, après l'Escurial, cette verdure et ces couleurs tendres
furent un charmé et il sembla qu*on mettait pied à terre dans le printemps.
Au bout de l'avenue d'arbres, le carrosse prit la rue de l'Alcade, puis la rue de la Reine, et entra dans la cour du palais Masserano, qui faisait l'angle des deux rues.
Le général Hugo n'était pas à Madrid en ce moment; il avait été obligé de s'absenter pour quelques jours par les nécessités impérieuses de son inspection, mais madame Hugo trouva une lettre de lui qui promettait un retour trèsprochain.
L'intendant du prince Masserano, vêtu de noir, épée au côté, vint recevoir la voyageuse et dit qu'il allait conduire madame la comtesse à son appartement.
Il la dirigea , par un long vestibule , vers un escalier seigneurial dont la rampe portait à son extrémité un lion de pierre. En face de ce lion héraldique, s'ouvrait sans gène la cuisine, qui
essayait si peu de se dissimuler qu^elle avait soa nom écrit sur sa porte : Gocinas. Le lion sculpté acceptait le tête-à-tête avec les lapins embrochés, et les armoiries n'avaient pas honte des casseroles.
Au premier étage, on eut Féblouissement d'un appartement splendide.
Antichambre démesurée ; salle à manger ornée de dessins originaux de Raphaël et de Jules Romain ; salon tendu de damas rouge ; boudoir tendu de damas bleu clair qui avait la lumière de deux rues, une large terrasse — et une cheminée ; chambre à coucher bleue aussi , mais dont le damas était tramé d'argent; autre chambre de brocatelle moirée fond jaune lamé de rouge ; une immense galerie qui était la pièce de réception et où étaient les portraits des ancêtres du prince ; tout cela d'une opulence et d'un goût incomparables. Ce n'étaient que dorures, sculptures, verres de Bohême, lustres de Venise, vases de Chine et du Japon. 11 y avait particulièrement, dans la galerie, deux vases de Chine d'une taille invraisemblable et comme M. Victor Hugo n'en a jamais revu depuis.
La gaieté du palais se complétait par les maisons qui lui faisaient face, toutes sculptées et peintes de ces couleurs tendres qui étaient alors la mode de Madrid.
Les enfants étaient émerveillés , et la mère avouait que TEspagne pouvait être habitable.
Elle revenait toujours à ce ravissant boudoir bleu ciel si bien situé à Tangle de deux rues pour avoir double jour et qui avait cette belle terrasse. En Texaminant dans tous ses détails, elle souleva une portière pour voir où la porte communiquait. Ses yeux furent aussitôt frappés d'une petite bande de papier blanc cachetée de cire rouge. Ce palais aussi avait les scellés.
Ce fut la rupture du charme. Elle retrouvait l'alcade dans le prince. Ce palais magnifique^ rayonnant de soleil et d'or, la traitait comme le hangar sombre et nu. Il lui jetait la même im* précation et la même insulte , en plein Madrid , à elle femme du gouverneur de Madrid, au centre de l'occupation française, en présence du roi.
Au reste, c'était le mot d'ordre de la résistance. Napoléon n'était appelé dans toute l'Espagne que Napoladron (Napo-larron).
Madame Hugo, qui se sentait un peu plus chez elle dans le gouvernement de son mari, fit venir l'intendant et lui demanda ce que cela voulait dire. L'intendant répondit que le prince avait cru que madame la générale aurait assez des pièces qu'on lui livrait; que le général, avant de quitter Madrid, était venu voir l'appartement et l'avait déclaré suffisant; mais que, si madame la gêné-
raie s'y trouvait à l'étroit et voulait qu'on levât les scellés , les Français étaient les maîtres.
Madame Hugo dit qu'elle avait plus de logement qu'il ne lui en fallait, et recommanda bien à ses fils de ne jamais toucher aux scellés , mais elle recommença son irritation contre cette Espagne imprenable dont la frontière rompue se refaisait dans chaque maison et qui, après s'être défendue de ville en ville, se défendait de chambre en chambre.
Elle prit pour elle la chambre bleue, et les enfants eurent la chambre jaune.
Victor voyait, de son lit, une Vierge dont le cœur était percé de sept flèches, symbole des sept douleurs. Il la revoit encore maintenant, avec l'incroyable précision de mémoire qu'il a dans les yeux comme dans l'esprit.
Madame Hugo retrouva également à Madrid les autres maîtres des maisons espagnoles. Les puces et les punaises n'avaient pas fait comme le prince et la princesse, elles n'avaient pas quitté le palais. Ces admirables damas en étaient rembourrés. Madame Hugo, qui avait essayé une nuit du lit de la princesse , se repentit de son usurpation avant le matin et en revint à son lit de fer et à son système des seaux d'eau, mais les puces sautèrent du plancher et les punaises du plafond. Elle déserta cette chambre magnifique
et choisit, dans Fétage des domestiques, une pièce sans tentures, sans portières, sans rideaux; mais tout ce beau palais n'était qu'une fourmilière de vermine. Elle sentit l'impossibilité de vaincre , et , de guerre lasse , redescendit dans la chambre de la princesse et finit par s'habituer à ses camarades de lit.
Huit jours après leur installation, les enfants, qui jouaient sur la terrasse, virent déboucher dans la rue de la Reine des cavaliers dont la coiffure bizarre ressemblait à un œuf d'autruche qui aurait des côtes comme un melon. Ces cavaliers, qui étaient des Westphaliens , s'arrêtèrent devant la porte du palais, et, après quelques pourparlers avec l'intendant, entrèrent dans la cour. Cette cavalcade était un exprès qui apportait une lettre du général.
Les routes étaient si peu sûres qu'il fallait soixante hommes pour porter une lettre.
Le général écrivait qu'il était en route pour revenir.
On s'occupa d'abord de caser les Westphaliens, qui faisaient partie de la garde du gouverneur. Les hommes ne furent pas l'embarras : le prince lui-même avait sa garde, qu'il avait emmenée avec lui , et qui laissait libre un bâtiment attenant au palais. Mais la garde du prince était de l'infanterie, et l'écurie n*avait pas compté sur soixante
chevaux. On fit donc des écuries de plusieurs siilles qui étaient au resf- de -chaussée, et dont les dalles de marbre furent bientôt infectées de fumier et d'ordure.
Les trois frères assistèrent à cet emménagement, car rien ne plaît aux enfants comme les soldats et les chevaux. Et puis ils eurent d'autres bonnes fortunes. En même temps que sa lettre, leur père avait envoyé dix mille francs en or qu'ils étalèrent sur une table et qui leur firent croire qu'ils étaient encore dans l'Alcazar de Séville. Les Westphaliens avaient aussi apporté les malles du général , lequel priait sa femme de les ouvrir et de faire prendre l'air à ses habits ; les enfants, sous prétexte d'aider leur mère, passèrent en revue les beaux uniformes , les broderies, les grosses épaulettes , les tricornes à plumes ; quand leur mère avait le dos tourné, ils essayaient si ces belles choses ne leur iraient pas, et madame Hugo, rentrant du salon dans leur chambre , trouva le petit Victor qui eflFrayait ses frères de la fière mine dont il trébuchait dans le grand sabre paternel.
Après les habits, ce furent les oranges. Le père en avait envoyé deux caisses prodigieuses, avec droit (Je pillage pour les enfants. Cela leur fit prendre un peu patience. Enfin , un jour , d'autres Westphaliens tournèrent la rue, ils crurent
que c'était leur père qui arrivait. Mais non , ce n'était encore qu'une lettre. Les guérillas ne lâchaient pas le général , qui ne savait même plus quand il pourrait venir. On n'eut pas la peine de faire d'autres écuries pour les nouveaux Westphaliens ; non seulement ils ne restèrent pas , mais ils enlevèrent les premiers , qui n'étaient pas de trop pour la consommation d'hommes qui se faisait en ce temps -là.
Tout repartit, même les beaux uniformes, même le grand sabre.
A défaut de leur père , les enfants virent leurs deux oncles , Louis et Francis , qui eurent occasion de venir plusieurs fois à Madrid.
Madame Hugo avait reculé sa présentation à la cour jusqu'à l'arrivée de son mari. On lui en eût voulu d'ajourner indéfiniment ; il fallut 3'exécuter, et d'abord se faire faire des robes d'apparat. Les enfants eurent la fête des étoffes éclatantes qu'on apportait tous les jours ; ils n'en revenaient pas de toutes ces soies flambées, de tous ces satins pailletés , et de toutes ces dentelles espagnoles d'une épaisseur si souple. La première fois que leur mère alla chez le roi , ils la trouvèrent si belle qu'ils n'osèrent plus la tutoyer. Les robes à queue de leur mère après les habits brodés de leur père, c'était trop de bonheurs coup sur coup.
Madame Hugo, à la cour, fit plusieurs connaissances , entre autres celle du général Lucotte , qui était, comme son mari, majordome et comte. L'empereur finit par trouver que son frère prodiguait beaucoup les titres. Joseph , qui voulait s'attacher des dévouements , récompensait largement les services; il ne regardait pas à donner des titres de Castille, qui sont des titres de grandesse. Napoléon se fâcha. En général, il n'aimait pas qu'on fût quelque chose sans lui; rien n'avait d'importance que ce qui se faisait à son ombre; ses bulletins ignoraient tout ce qu'on ne pouvait pas attribuer à sa présence; le monde finissait à la pointe de son épée. Qu'il se fût fait sous un autre commandement que le sien des actions qui méptassent la grandesse, cela lui parut insolent et absurde, et il défendit au roi de faire un seul grand d'Espagne. Le roi n'en fit plus; quant à ceux qu'il avait déjà faits, ils le furent sans l'être; ils en eurent le nom sans les privilèges; ces grands d'Espagne , par exemple, ôtèrent leur chapeau devant le roi.
Le général Lucotte avait une jolie femme fort à la mode et fort adulée. Madame Lucotte était une de ceS femmes gracieuses et frivoles qui réussissent souvent plus que les belles et les intelligentes et qui vont à tout le monde, aux esprits superficiels parce qu'elles leur ressem-
blent, aux esprits sérieux parce qu'elles les reposent. Mais son plus grand charme pour les trois frères, c'étaient ses enfants, non pas les enfants du général Lucotte, Léon et Edma, qui étaient encore au maillot , mais un fils et une fille , Armand et Honorine , qu'elle avait d'un premier mariage et qui étaient de taille à jouer. Ils amenaient avec eux un autre grand garçon, appelé Amato, que le général Lucotte avait adopté. La bande s'accrut bientôt d'une nouvelle petite fille, la fille du marquis de Monte-Hermosa. On allait dans la cour, où il y avait une fontaine avec jet d'eau et cascades ; on courait, on se poursuivait, on se déclarait la guerre, on faisait la paix, et le comble de la satisfaction était de se jeter à la figure l'eau du bassin.
Il arrive , dans ces cours des maisons espagnoles, qu'à force de chercher la fraîcheur, on trouve l'humidité. La cour du palais Masserano avait ses pavés verdis de moisissures. Les enfants ne la séchaient pas par leurs aspersions. Elle avait, en outre, la tristesse de l'ombre des quatre murs qui l'enfermaient. Ils s'en dégoûtèrent, et préférèrent la galerie des portraits, qui était admirable pour jouer à cache -cache, à cause des portières, des piédestaux des bustes, et surtout des deux colossaux vases de Chine dans l'intérieur desquels la petite Pépita se fit hisser plus d'une fois.
Victor avait pris cette galerie en affection. On Ty trouvait seul, assis dans un coin, regardant en silence tous ces personnages en qui revivaient les siècles morts; la fierté des attitudes, la somptuosité des cadres, Fart mêlé k Torgueil de la famille et de la nationalité , tout cet ensemble remuait Timagination du futur auteur d'Hemani et y déposait sourdement le germe de la scène de don Ruy Gomès.
Après rheure de la sieste , quand la chaleur était tombée, madame Hugo faisait atteler une grande voiture style Piranèse qui faisait partie du mobilier du palais, et allait se promener au Prado. Le soir, elle restait longtemps sur la terrasse.
C'était le moment de cette célèbre comète de 1811 que l'empire et l'Espagne expliquaient chacun à leur manière et enrégimentaient chacun dans leur camp. Napoléon, alors au plus haut point de sa puissance, mari d'une archiduchesse, empereur de l'Europe, père du roi de Rome, faisait de la comète une sorte de bouquet d'un feu d'artifice céleste tiré pour la naissance du prince impérial. Les Espagnols en faisaient un présage de la chute de l'empire, qui allait disparaître avec le météore. La comète recruta pour les guérillas; les prêtres l'invoquaient en chaire; ils y voyaient et y faisaient voir aux paysans la
Vierge ramenant Ferdinand YII par la main.
Les enfants, étrangers à ces querelles des hommes, aimaient la comète pour elle-même.
Dès que le soir venait, ils étaient sur la terrasse^ et c'était à qui l'apercevrait le premier. Elle était énorme et semblait occuper le tiers du cieL L'atmosphère de l'Espagne lui donnait un éclat extraordinaire. Elle leur paraissait vivante et elle leur faisait l'effet d'un gigantesque oiseau de paradis qui avait pour tête une escarboucle.
Le père arriva enfin. Ce fut une joie, mais qui tourna bien vite en chagrin pour Eugène et pour Victor. Le voyage avait duré trois mois, et il y avait six semaines qulls étaient à Madrid, menant une vie d'oiseaux, sautillant et chantant depuis le matin jusqu'au moment où ils allaient se blottir dans le duvet de leur jolie chambre de soie jaune. Gela ne faisait pas Taffaire de leurs études, et le général jugea qu'il était grand temps de mettre fin à toutes ces vacances.
Pour Abel, ses études étaient terminées.
L'empire ne laissait pas les garçons s'éterniser sur les bancs et les poussait de bonne heure dans la vie. Abel resta pour entrer dans les pages du
roi quand il aurait douze ans ; il n'en était plus qu*à quelques mois, et ce n'était pas la peine de le remettre au collège pour si peu de temps.
On n'était page que deux ans; à quatorze ans, on avait le choix entre l'armée et le clergé. La grande différence entre les officiers et les abbés qui sortaient de là, c'est que les uns allaient courtiser les femmes en uniforme et les autres en soutane. Du reste, ces prétres-là étaient toujours libres. Us pouvaient toujours laisser pousser leurs cheveux, jeter bas le camail violet, renoncer, c'était là le dur^ aux dix ou douze mille francs du canonicat, et se marier.
Les places de pages étaient fort sollicitées. Un détail à noter, c'est qu'à l'exception d'Abel,^ tous étaient Espagnols. Le roi avait essayé de s'attacher par là les principales maisons du royaume. Il y en avait même plusieurs dont les pères n'étaient pas ralliés et se battaient pour la junte ; ce qui ne laissait pas d'inquiéter un peu les amis de Joseph, car les fils de ces pères, quand c'était leur tour de service , accompagnaient le roi dans ses promenades solitaires à la Casa del CampOj et à la chasse, où ils avaient, eux aussi, le soin de charger sa carabine.
Donc, le lundi qui suivit l'arrivée de leur père, Eugène et Victor montèrent dans la voiture du prince, qui leur parut moins rayonnante
ce jour^là. Leur mère y monta avec eux ; la voiture alla rue Ortoleza, longea de grands murs gris et s'arrêta devant une lourde porte fermée.
C'était la porte du collège des Nobles.
Un homme à figure sérieuse vint au-devant de madame Hugo. Cet homme, qui était le majordome du collège , fit traverser à la mère et aux enfants des couloirs peints à la chaux et délabrés dont on ne voyait pas la fin. On n'apercevait personne ; on s'entendait marcher, et la voix faisait écho dans ces profondeurs vides. Un jour rare tombait d'étroites ouvertures pratiquées au haut de la muraille.
Cette morne galerie, qui ne ressemblait guère à la galerie lumineuse du palais Masserano, aboutissait à une cour dans laquelle le majordome montra à madame Hugo une porte où il y avait écrit : seminario. U lui dit qu'il ne pouvait l'accompagner plus loin , étant laïque et n'ayant pas le droit de pénétrer dans les bâtiments consacrés. 11 sonna à la porte, salua et s'en retourna.
Le collège des Nobles était tenu par des moines. Un moine parut, en grande robe noire rougie par le temps, en rabat blanc et en sombrero. 11 avait à peu près cinquante ans, le nez en becà-corbin et les yeux très-enfoncés. Mais ce qui saisissait le regard, c'était sa maigreur et sa pâleur. Il était immobile de corps et de visage ; ses
muscles avaient perdu toute leur élasticité et semblaient s'être ossifiés. On s'étonnait que cette statue d'ivoire jauni pût faire un pas.
Don Bazile (c'était le nom du moine d'ivoire) fit visiter la maison à madame Hugo et à ses deux nouveaux pensionnaires. Tout y était de proportions énormes, excepté les cours pour jouer qui, ensevelies entre de hautes murailles , avaient la moiteur sombre des caves. Bien qu'on fût en plein jour et en été et en Espagne , il n'y avait de lumière qu'à un angle. Les réfectoires, situés au rez-de-chaussée, étaient lugubres, recevant le jour de ces cours qui n'en avaient pas. Les dortoirs plus élevés et où il y avait alors du soleil, furent trouvés moins tristes par les enfants, peut-être parce que c'était l'endroit où ils oublieraient.
Les pauvres enfants avaient le cœur bien gros de quitter leur palais pour cette prison, et leur mère pour ce moine sinistre; ils se continrent tant qu'ils purent, mais, quand leur mère fut partie et que don Bazile les eut conduits dans la cour en leur disant que leurs études ne commenceraient que le lendemain et qu'ils avaient le reste de la journée pour jouer, le désespoir fut le plus fort et ils se mirent à sangloter.
Ils n'eurent pas faim à souper. Une chose qui n'égayait pas la morosité du réfectoire, c'était
le petit nombre des élèves. Il n'y en avait alors que vingt-quatre ; tous les autres avaient été retirés par opposition à Joseph. On juge la solitude que devait faire ce nombre imperceptible dans des constructions calculées pour cinq cents.
Le dortoir ne gagna pas à être vu de nuit. Au lieu de soleil, quelques quinquets fumeux qui éclairaient mal le seul coin habité et qui expiraient au loin dans les ténèbres. C'était le dortoir des petits ; sur cent cinquante lits , il n'y en avait pas dix d'occupés. A la tête de chaque lit était pendu un Christ en croix. Après la chambre soyeuse où les trois frères s'endormaient en bavardant et où le réveil continuait les féeries des rêves, c'était une chambre sévère ce désert où les deux petits garçons perdus dans l'ombre sentaient sur eux ces cent cinquante gibets.
Le lendemain matin à cinq heures , ils furent réveillés par trois coups frappés sur le bois de leur lit. Ils ouvrirent les yeux et virent un bossu, rouge de visage, les cheveux tortillés, vêtu d'une veste de laine rouge, d'une culotte de pluche bleue, de bas jaunes et de souliers couleur cuir de Russie. Cet arc-en-ciel les fit rire et ils furent presque consolés.
Cet éveilleur était le souffre - douleur des élèves. Lorsqu'ils étaient mécontents de lui, ils l'appelaient durement Corcova (bosse). Quand
il avait bien fait son service et qu'ils voulaient lui être bons, ils l'appelaient Corcovita (petite bosse). Le pauvre homme riait; peut -être s'était-4l habitué à sa difformité; peut-^tre en souffrait-il au fond et n* osait-il pas se fâcher de peur de perdre sa place. Eugène et Victor se mêlèrent bientôt à ces plaisanteries, et, pour remercier leur valet de chambre , lui donnèrent aussi, avec la grâce cruelle de l'enfance, son petit nom. M. Victor Hugo s'en est repenti plus d'une fois depuis, et Corcovita n'a pas été étranger à l'idée qui lui a fait faire Triboulet et Quasimodo. Ce qui plut aux deux frères, ce fut une grande pièce contiguë au dortoir où il y avait des vasques de pierre avec robinet et avec eau à discrétion. Quand les élèves y eurent fait toutes les ablutions qu'ils voulurent, on alla â la messe. Les élèves la servaient chacun à leur tour. Madame Hugo, je l'ai dit, n'avait accepté du royalisme catholique de son père et de ses sœurs que le royalisme tout seul ; elle était toujours aussi royaliste, malgré son mari, mais elle était toujours aussi voltairienne, malgré son père. Elle avait sa croyance à elle, qu'elle avait prise moitié dans la religion et moitié dans la philosophie. Elle voulait que ses fils eussent aussi leur religion, telle que la leur feraient la vie et la pensée. Elle aimait mieux les confier à la con-
m VICTOR HUGO RACONTÉ.
science qu'au catéchisme. Aussi, lorsque don Bazile lui avait parlé de leur faire servir la messe, elle s'y était A'ivement opposée. Don Bazile ayant répliqué que c'était une règle absolue pour tous les élèves catholiques, elle avait coupé court à toute discussion en disant que ses fils étaient protestants.
Eugène et Victor ne servirent donc pas la messe, mais ils l'entendaient; ils se leA^aient quand les autres se levaient, mais ne faisaient aucun autre simulacre et ne répondaient pas aux prières. Ils n'allaient pas à confesse et ne communiaient pas.
Après la messe , don Bazile les fit venir chez lui pour voir où ils en étaient de leurs études et dans quelle classe il les mettrait. Ils y trouvèrent un autre religieux, tout aussi jaune que don Bazile , mais qui n'avait avec lui que ce rapport. Don Manuel était aussi pansu que don Bazile était maigre. Le contraste se complétait par l'expression et par l'allure. Don Manuel était réjoui, bouffi d'aise, souriant, caressant, remuant, et. à côté de l'inflexibilité glacée de don Bazile, avait Tair d'un bourgeois en compagnie d'un spectre.
Il y avait sur une table des livres latins, les mêmes que ceux des collèges français. Vu l'Age des deux frères, on leur présenta XEpiiome, qu'ils traduisirent couramment. On passa au de Viris:
ils iVeurent pas btiesoin de dictionnaire, non plus que pour Justin, ni pour Quinte-Curce. Les deux moines étaient profondément étonnés ; Tétonnoment de don Bazile se trahissait par un froncement de sourcils; celui de don Manuel éclatait en exclamations joyeuses et en félicitations bruyantes. De difficulté en difficulté, on vint à Virgile, où ils furent plus attentifs et moins rapides; ils se tirèrent encore de Lucrèce, quoique péniblement, et n'échouèrent qu*à Plante.
Don Bazile, mécontent, leur demanda qu'estce donc qu'ils expliquaient à huit ans. Ix)rsque Victor lui répondit : Tacite, il le regarda presque avec hostilité.
Il ne savait dans quelle division les mettre. Don Manuel était d'avis de les mettre avec les grands. Mais don Bazile dit qu'on ne pouvait pas confondre les âges, et qu'étant petits ils devaient être avec les petits. Don Manuel était son inférieur, il ne put qu'obéir et conduisit les deux frères dans une cellule où cinq autres enfants en étaient à l'A B C du latin. Outre le latin, on leur enseignait le dessin et la musique. Le solfège attira médiocrement Victor, mais il avait une aptitude naturelle au dessin, et là encore il étonna ses maîtres.
On déjeunait d'une tasse de chocolat. Les deux enfants , qui n'avaient pas soupe la veille ,
trouvèrent le déjeuner excellent et ne reprochèrent ù la tasse que sa petitesse.
Don Bazile et don Manuel mangeaient avec les collégiens^ chacun ù une petite table ajoutée iji la grande, et plus haute, d'où ils dominaient et surveillaient. Tous les repas débutaient nécessairement par le Benediciie et par le signe de croix espagnol, lequel complique la grande croix de petites croix sur tous les traits du visage. Les deux frères étaient dispensés de toutes ces croix par leur protestantisme.
Le dîner se composait de Voila podrida nationale et d'un second plat : tantôt du mouton rôti, qui aurait été passable si Ton savait rôtir en Espagne; tantôt les restes du pain de la veille assaisonnés de graisse. Le pain avait cela de particulier qu'il était sans levain. Pour boisson, l'abondance classique.
Après le dîner, on faisait la sieste. Beligieux, élèves, domestiques, tout dormait. Eugène et Victor ne purent jamais se faire à cette habitude de se coucher le jour. Ce fut leur moment de liberté; seuls éveillés, ils faisaient ce qu'ils voulaient, et l'immense collège était à eux.
A trois heures, Corcova réveillait encore les dortoirs; il y avait deux heures d'étude, puis ime heure de récréation avec un morceau de pain sec, puis travail jusqu'à huit heures. Alors
on soupait, le plus souvent d'une salade accommodée de cette huile à laquelle madame Hugo avait préféré le beurre et qui n'avait plus pour Victor Feicuse du bel huilier Louis XV; quelquefois, et dans ce cas il soupait, de sandras, qui sont des melons à chair rose, plus parfumés et plus sucrés que les nôtres.
Don Bazile ne put pas laisser longtemps les deux frères dans la dernière classe. Ils avaient fini leurs devoirs quand les autres commençaient à peine, et ils se croisaient les bras presque tout le temps. Ils décourageaient leurs condisciples, certains de n'avoir pas les prix. On les fit monter d'un échelon, mais ce fut encore la même chose; ils montèrent encore, et furent toujours désespérants pour les autres. Don Bazile en prit son parti et les mit avec les grands. En une semaine^ ils avaient sauté de la septième à la rhétorique.
Les grands accueillirent avec dédain ces enfants et commencèrent par les regarder du haut de leurs quinze ans. Mais quand ils les virent expliquer à livre ouvert ce que ne leur faisaient pas toujours comprendre à eux leur dictionnaire et leurs efforts , ils s'aperçurent que les enfants leur étaient supérieurs et les admirent sur le pied d'égalité.
Les condisciples des deux enfants n'avaient pas seulement contre eux la différence d'âge , ils
avaient surtout la différence de nation. La politique entrait au collège avec ces fils de familles môlées aux événements. Les Espagnols ne se gênaient pas pour les deux Français et souhaitaient tout haut l'expulsion de Joseph. Eugène et Victor, fils d'un général français, trouvaient tout juste que les Français, ayant pris TEspagne, la gardassent ; ils demandaient en vertu de quoi Ferdinand VII revendiquait un pays qu'il avait <*édé par acte public. Les Espagnols auraient pu répondre que, pour que la cession fût valable, il aurait fallu d'abord qu'un homme eût le droit de ilonner un peuple ; mais, comme ils étaient royalistes, ils se contentaient de répliquer que la donation avait été arrachée par la fraude et par la violence, que Napoléon avait menti à Ferdinand pour le faire venir à Bayonne où il lui avait extorqué sa signature, et qu'un guet-apens n'était pas un titre.
Ces discussions ne finissaient pas toujours eu paroles. Eugène en eut une avec un grand, appelé Frasco, comte de Belverana. L'occasion en fut un jeune Espagnol qui était le mystère du collège. Ce collégien ne vivait pas avec les collégiens, ne mangeait pas avec eux, avait sa chambre à part, étudiait seul, avait ses heures de travail aux heures de récréation et ses heures de récréation aux heures de travail. Ceux que la
curiosité avait fait échapper de classe avaient quelquefois entrevu un garçon de seize à dixsept ans, blond et d'une figure douce, avec lequel ils avaient eu à peine le temps d'échanger quelques mots. C'était un officier, nommé Lino, qui s'était battu pour Ferdinand et qui avait été fait prisonnier au siège de Badajoz. Le roi Joseph, très -débonnaire, avait eu pitié de son ûg€i,et ne lui avait pas voulu d'autre prison que le collège ; l'officier était retombé écolier. On avait seulement arrangé sa vie de façon qu'il ne communiquât pas avec les autres élèves et qu'il ne pût faire de propagande.
Le nom du jeune prisonnier étant venu dans une conversation déjà passionnée, Eugène parla lestement de ce héros qu'on mettait en pénitence et dit qu'on avait dû prendre ce gamin dans les jambes d'un grenadier. Belverana, furieux d'entendre traiter ainsi un Espagnol, et un Espagnol qui s'était battu contre les Français , prit des ciseaux , se jeta sur Eugène et le blessa à la joue. Les moines accoururent. 11 n'y avait pas à nier, Belverana avait encore les ciseaux à la main et Eugène avait le visage tout en sang. La blessure semblait profonde. Don Bazile fut d'autant plus sévère pour Belverana qu'il l'approuvait probablement au fond et qu'il craignait de trahir ses sentiments secrets : il le renvoya du collège.
Un renvoi dans ces conditions était une mauvaise note pour Belverana, et peut-être pour sa famille, que cette querelle dénonçait comme haïssant Joseph. Eugène oublia sa blessure, parla à don Bazile et dit que c'était lui qui avait eu le premier tort , que Belverana avait dû , lui Espagnol, défendre son compatriote insulté et ne devait pas être puni pour cela. Et, comme don Bazile résistait, n'osant pas pardonner, il déclara que, si son camarade partait, il partirait aussi. Don Bazile n'osait pas encore, mais, madame Hugo étant venue dans ce moment-là, Eugène obtint d'elle qu'elle intercédât avec lui , et Belverana resta.
Victor, lui, eut pins de rancune; longtemps après, il a vengé son frère h sa manière en faisant d'un des personnages les moins sympathiques de ses drames un comte de Belverana.
Une autre de ses rancunes a été un affreux grand gaillard, à cheveux crépus, à mains griffues , mal bâti , mal peigné , mal lavé , paresseux incurable et ne tourmentant pas plus son encrier que sa cuvette, hargneux et risible, qui s'appelait Elespuru. C'est le nom d'un des fous de CromwelL
En revanche , il fut tout de suite et il resta Tami du fils aîné du duc de Benavente. Il le revit à Paris en 1825. Ramon de Benavente était alors
atteint d*une de ces douleurs amères et secrètes qui n'acceptent pas de consolations. C'est à lui qu'est adressée l'ode qui commence par cette strophe :
Hélas ! j'ai compris ton sourire , Semblable au ris du condamné Quand le mot qui doit le proscrire A son oreille a résonné !
En pressant ta main convulsive , J'ai compris ta douleur pensive Et ton regard morne et profond Qui , pareil à Téclair des nues , Brille sur des mers inconnues , Mais ne peut en montrer le fond.
Les élèves se tutoyaient, mais se donnaient leurs titres. En jouant , Belverana disait à Benavente:
— Marquis, envoie-moi la balle.
Les maîtres appelaient aussi les élèves par leurs titres, et ces religieux, en leur préchant l'humilité , ne manquaient jamais de leur rappeler leurs parchemins. Don Manuel , réprimandant Eugène de sa mauvaise tenue pendant une prière, lui disait:
— Comte , tu parles, tu n'auras pas de dessert. Il n'y avait pas d'autres sorties que les promenades en commun. Cette sombre éducation
cléricale ue lâchait pas les enfants de toute Tannée. Le dimanche et le jeudi, don Manuel ou don Bazile les menait prendre Tair par la ville ou par la campagne. Les petits Hugo virent ainsi les environs de Madrid qu'aucun Français n*osait visiter. Les excursions étaient dangereuses, et l'on avait récemment encore enlevé un Français qui s'était aventuré à quelques centaines de pas. Mais les moines n'avaient rien à redouter des guérillas , qui connaissaient leurs opinions et qui n'auraient pas voulu désachalander le collège de leurs amis. Cette confraternité occulte aurait pu faire craindre que les moines ne livrassent les fils d'un général français; mais ils étaient trop suspects pour cela , ils n'auraient pu rentrer à Madrid , et alors ce n'était plus seulement la perte de deux pensionnaires, c'était la perte du collège. Puisqu'ils y étaient restés, c'est qu'ils y tenaient, et leur intérêt répondait de leur fidélité.
Un des buts de promenade était un cimetière situé à une lieue de la ville. Ce lieu de sépultui'O ne ressemblait guère aux nôtres. C'était la muraille qui était le cimetière. Elle avait des compartiments comme un casier, et les cercueils y étaient rangés les uns sur les autres, étiquetés d'une plaque , plus ou moins ornée suivant l'importance du mort, sur laquelle étaient inscrits
son nom et ses qualités. Chaque famille avait son rayon dans cette étagère de cadavres.
Les jours de courses de taureaux, on y menait quelquefois les collégiens , non dans le cirque, mais sur la place; leur spectacle élait de voir entrer ou sortir le public; ils se figuraient la représentation d'après Jes cris et les applaudissements, et Victor observait que « c'est déjà pour nous une chose très -curieuse qu'une muraille derrière laquelle il se passe quelque chose. » Parfois ils parvenaient à se glisser dans le passage par où l'on emportait tout ce qui était hors de combat, hommes ou bétes. Un jour, ils virent un taureau agonisant qu'on venait de coiffer de crochets de fer portant des fusées; on mit le feu à ces fusées qui, en éclatant, arrachèrent et dispersèrent des lambeaux de chair sanglante. La foule hurla de joie. Six mules , à caparaçons ^éblouissants , chargées de grelots et de banderoles, entraînèrent enfin ce martyr.
La grande fête des élèves était la San-Isidro. Ce saint, le patron de Madrid, était aussi celui i\u collège. Ce jour-là, la messe ne se disait pas à la chapelle. Le collège avait son église à lui, de l'autre côté de la rue. Cette église, bâtie au <lix- huitième siècle dans le style rococo ardent, était fermée d'habitude , depuis le petit nombre <les collégiens; elle ne se rouvrait qu'aux grandes
fêtes; alors tout le monde pouvait y entrer. A la San-Isidro, elle était envahie, et elle se faisait belle pour recevoir tous ces visiteurs; ce n'était, du haut en bas, que fleurs et bougies.
Après la messe , Madrid va faire ses dévotions à la statue du saint. La statue est à deux lieues de la ville, et le pèlerinage se fait entre deux rangs de boutiques où s'étalent chapelets , images pieuses, jouets, bonbons. Il y avait surtout, cette année-là , un certain nougat blanc où passèrent tous les sous de poche du collège. Enfin on aperçut un pont que domine un monument représentant san Isldro penché sur un puits, d'où sort à mi- corps un groupe d'enfants que le saint aide à monter ; il a déjà un enfant dans ses bras. Ce puits est le purgatoire , et veut dire que , si l'enfer a du feu , Iç purgatoire a de l'eau. C'est sans doute pour qu'il n'en manque pas qu'on a placé le puits sur un pont.
L'hiver vint, et le collège fut sinistre. L'hiver est froid à Madrid, et les Espagnols ne savent pas se chauffer. Les pensions de si peu d'élèves n'auraient pas suffi à payer les braseros qu'il aurait fallu pour ces vastes salles ; don Bazile , ne pouvant en allumer assez, n'en allumait.pas du tout* et les élèves ne dégelèrent pas. Eugène fut en proie aux engelures et Victor aux oreillons. Les maux d'oreilles valent les rages de dents; le
pauvre enfant avait des insomnies terribles; on avait essayé inutilement de toutes les médecines : on ep vint à un remède populaire , qui était le lait de femme. Le majordome du collège était marié, et sa femme se trouvait précisément dans la situation qu'il fallait. On mit Victor près d'elle ; elle était chargée de la lingerie, et avait toujours par conséquent des braseros allumés : l'air tiède commença la guérison , et le lait l'acheva.
L'hiver de 1811 s'aggrava de la disette. On mourait de froid dans les rues et de faim dans les maisons. Les élèves furent rationnés, même pour le pain. La disette augmenta, et les rations diminuèrent. Le dîner devint une dérision. Quand un élève se plaignait, don Manuel faisait un signe de croix sur son gros ventre et lui disait d'en faire autant et que cela le nourrirait. Il est certain que lui ne maigrissait pas, il engraissait au contraire , et cependant il continuait à manger avec les élèves, et pas plus qu'eux. Les collégiens attribuaient ce miracle moins à ses signes de croix sur le ventre qu'à des dîners qu'ils le soupçonnaient de faire en cachette dans sa chambre.
Les petits Hugo étaient bien revenus de ce moine. Ils n'avaient pas tardé à reconnaître que sa bonté n'était que de l'hypocrisie. Il complimentait et cajolait les élèves en face, et les dénonçait en dessous à don Bazile, et il s'attristait
avec eux de la punition qu'il leur avait fait infliger. Sa maladresse était de se mettre quelquefois en colère ; dans la colère , on ne s'observe plus . et le masque se détache ; les deux frères virent son vrai visage, et dès lors préférèrent don Bazile, qui était sévère, mais loyal.
Leur mère faisait de son mieux pour que leur estomac ne s'aperçût pas trop de la disette. Elle venait toujours chargée de confitures, de fruits, de pâtés, etc. Mais ils avaient des camarades . et le lendemain c'était un souvenir.
Leurs entrevues avec leur mère étonnaient toujours la roideur espagnole. Madame Hugo, sans être très-expansive de sa nature, se prêtait aux caresses de ses enfants. Les Espagnols trouvaient que ces effusions manquaient de gravité et de cérémonial. Ramon de Bena vente et trois jeunes frères qu'il avait au collège n'avaient pas vu leur mère depuis plus d'un an ; un jour, on était à dîner dans l'immense réfectoire, la porte s'ouvrit, une femme, à figure hautaine, en robe de satin noir brodé de jais, parut ; Ramon et ses frères, l'ayant aperçue, se levèrent gravement et allèrent à elle ; elle tendit sa main à Ramon qui la baisa, puis aux trois autres par rang d'âge, et ce fut tout. C'était leur mère.
L'étiquette était rigoureuse entre les frères. Ramon, Falné, donnait à ses frères leurs petits
noms ; eux ne le nommaient que par sou titre.
L'hiver eut cette tristesse de plus que les collégiens eurent moins de visites. Les amis ne quittaient pas volontiers leurs braseros. Eugène et Victor ne virent plus que leur mère. Le général, toujours sur les chemins, ne faisait à Madrid que des apparitions. Abel n'était pas libre ; ils ne le virent qu'une fois dans tout leur collège, mais cette fois compta. Il portait le costume de page et le portait galamment. L'uniforme était bleu de roi rehaussé à l'épaule par des aiguillettes d'argent et d'or. Il avait le chapeau d'officier sous le bras et l'épée au côté. Ce qui compléta l'éblouissement des deux petits frères, c'est qu'Âbel était accompagné de madame Lucotte, fort parée elle-même et dans tout le rayonnement de cette double beauté qui se compose de la beauté et du succès. Victor ^ qui trouvait madame Lucotte prodigieusement jolie, tressaillit d'espérance et d'orgueil quand elle lui dit de sa voix argentée :
— Dans un an, ce sera votre tour, vous entrerez aux pages, et vous serez comme Abel.
Un an après, Joseph quittait l'Espagne, il n'y avait plus de pages, et les élégances d'Abel,. reléguées dans un coin d'armoire, étaient mangées des vers.
Au commencement de 1812, les affaires des Français devinrent si mauvaises en Espagne que le général Hugo jugea prudent de renvoyer en France sa femme et les deux petits. Abel , lui , resta avec son père ; il n'avait pas prêté serment de fidélité au roi pour Fabandonner au moment du péril.
Eugène et Victor furent aussi contents de quitter TEspagne qu'ils avaient été tristes de quitter l'Italie. *Avellino, c'avait été le plein air et la pleine liberté, et leur mère à toute heure; Madrid, c'était le collège, et non pas même le collège français, avec des compatriotes, avec des amis , avec des professeurs qui sont des hommes
et SOUS la robe desquels on sent Thabit de tout le monde , mais avec des supérieurs à jamais séparés de la vie et condamnés éternellement à leur suaire.
Le maréchal de Bellune allait en France ; madame Hugo profita de son escorte.
Le désarroi était tel dans Tadministration de Joseph qu'on n'y savait même plus l'orthographe du nom du gouverneur de Madrid. J'ai sous les yeux la feuille de route délivrée à madame Hugau.
Les enfants étaient impatients de revoir leurs chères Feuillantines, que madame Hugo avait conservées et dont elle avait confié les clefs et l'entretien à madame Larivière. Le retour leur sembla long et ne fut pas raccourci par les incidents du chemin.
A Burgos, la place où, en venant, ils s'étaient amusés du parapluie diluvien leur montra cette fois quelque chose de moins gai. Une foule tumultueuse passant devant la maison où ils logeaient, ils la suivirent. Ils arrivèrent à une place et virent ce qui attirait toute cette multitude : un tréteau de bois surmonté d'un poteau. Ils demandèrent ce que c'était; on leur dit que c'était l'échafaud et qu'on allait garroter un homme. Cette idée leur fit peur et ils se sauvèrent à toutes jambes. En débouchant de la
^10 VICTOR HLGO RACONTÉ.
place, ils se croisèrent avec une confrérie de pénitents gris et noirs, portant de longs b&tons , ^ris et noirs aussi , qui avaient à leur extrémité supérieure des lanternes allumées ; leur cagoule baissée avait deux trous à la place des yeux; ce regard sans visage parut lugubre aux enfants. Ces spectres avaient au milieu d'eux un homme lié sur un àne, le dos tourné vers la tête de ranimai. Cet homme avait Fair hébété de terreur. Des moines lui présentaient le crucifix, qu'il baisait sans le voir. Les enfants s'enfuirent avec horreur.
Ce fut la première rencontre de M. Victor Hugo avec Féchafaud.
En entrant à Yittoria, la voiture passa au pied d'une croix sur laquelle étaient cloués les membres d'un jeune homme coupé en morceaux; on avait eu Fhorrible attention de rajuster les morceaux et de refaire de ces lambeaux un cadavre. C'était le corps du frère de Mina pris par les Français. La voiture passa tout contre, et les enfants se rejetèrent en arrière pour ne pas recevoir les gouttes de sang.
Cette férocité des représailles disait assez l'acharnement de la lutte dans la Biscaye et la nécessité d'y être bien accompagné. Madame Hugo, qui comptait ne coucher qu'une nuit à Yittoria et en repartir le lendemain matin, reçut le soir cette lettre :
« C'est avec beaucoup de regrets, madame la comtesse, que je vous préviens qu'il vous faut attendre à Vittorîa une nouvelle escorte pour vous rendre en France. La mienne est trop faible pour garantir dans les montagnes dangereuses de la Biscaye la sécurité de tous les équipages qui m'ont suivi. En les laissant venir plus loin, je les compromettrais et me compromettrais moi -môme. Je vous engage, donc, madame , à attendre ici des renforts plus considérables que ne sont les miens pour continuer
le voyage.
« Agréez, je vous prie, madame la comtesse, en même temps que mes regrets, l'expression de mes sentiments respectueux.
u LE MARÉCHAL DE BELLLNE. »
tf Vittorîa, 17 mars 1812. »
Madame Hugo n'eut pas à attendre longtemps ; dans ce moment-là, on retournait beaucoup en France. Un convoi vint qui la prit et qui ne la laissa pas en route, mais qui la mena rudement; c'était une tout autre allure que celle du convoi qui l'avait protégée en venant; on sentait que la situation était sérieuse; on ne riait plus; les voitures étaient tassées les unes dans les autres; ce n'était plus une file, c'était une
chaîne. On forçait les marches; il fallait obéir au geste, charger et atteler avant l'ordre, jour et nuit; il n'y avait plus ni femmes ni enfants, tout était enrégimenté et commandé militairement, on s'arrêtait à peine, on mangeait mal, on ne se couchait pas, on allait!
Aussi à peine eut- on passé Saint Jean de Luz et aperçut-on les grandes plaines de France, que, sans s'être dit un mot et sans se dire adieu, toutes les voitures rompirent les rangs, heureuses d'échapper à cette protection brutale , et s'éparpillèrent dans tous les sens, au hasard, sans ordre, sans direction, heurtant les talus, enfonçant dans les terres molles, avec la hâte d'une déroute joyeuse et d'un sauve -qui-peut triomphant.
Les enfants ne retrouvèrent plus à l'auberge de Bordeaux les deux belles servantes à cottes rouges. Ils s'en consolèrent en mangeant tant d'amandes sèches qu'ils s'en rassasièrent à n'en pouvoir plus voir depuis.
Victor, lui , ne perdit pas seulement les deux belles filles et le goût des amandes; il perdit sa montre. Il était propriétaire d'une montre en or à double boîtier que son père lui avait donnée ; c'avait été sa grande inquiétude à travers l'Espagne ; il tàtait perpétuellement son gousset pour s'assurer qu'elle y était toujours, et les guérillas
ne la lui auraient pas aisément arrachée : un vulgaire filou la lui subtilisa à Bordeaux.
Un désastre en appelle un autre; il perdit aussi, dans une rainure de la diligence , la pièce d*or du comfe de Tilly.
Enfin on revit les Feuillantines ! Madame Larivière avait eu grand soin de tout, le jardin était ratissé et la maison rangée comme si on ne les avait pas quittés. Madame Hugo avait écrit Fheure de son arrivée, elle trouva le rôti à la broche et les draps aux lits, et elle n'eut que la peine de dîner et de se coucher.
Le lundi suivant, le latin recommença. Il était difficile de remettre à Fécole deux grands garçons qui sortaient de rhétorique. Ils n'allèrent donc plus chez M. Larivière; ce fut M. Larivière qui vint chez eux. Mais leur maître principal fut le jardin, où leur mère les laissait étudier le premier de tous les livres, la nature.
Madame Hugo était pour l'éducation en liberté. On a déjà vu qu'en fait de culte elle n'avait pas voulu violenter l'âme de ses fils et leur faire leur religion ; elle ne gênait pas plus leur intelligence que leur conscience. Elle lisait beaucoup et avait un abonnement à l'année chez un loueur de livres. Quand on aime lire, quelque livre qu'on ait commencé, on va jusqu'au bout; afin de ne pas s'engager dans une lecture trop ennuyeuse,
Mk VICTOR HUGO RACONTÉ.
madame Hugo faisait essayer ses livres par ses enfants. Elle les envoyait chez son loueur, un nommé Royol, qui était un bonhomme très-particulier, et qui avait conservé le costume Louis XVI dans toute sa pureté, habit de bouracan, culotte courte , bas chinés , souliers à boucles , cheveux poudrés. Les deux frères allaient chez ée bonhomme, fourrageaient dans sa bibliothèque, et emportaient ce qu'ils voulaient. Avec ces deux pourvoyeurs qui ne manquaient jamais à sa faim de livres, madame Hugo en consomma effroyablement et eut bientôt épuisé le rez-de-chaussée du bonhomme Royol ; il avait bien encore un entre-sol, mais il ne se souciait guère d*y introduire des enfants : c'était là qu'il reléguait les ouvrages d'une philosophie trop hardie ou d'une moralité trop libre pour être exposés à tous les yeux. Il fit l'objection à la mère qui lui répondit que les livres n'avaient jamais fait de mal, et les deux frères eurent la clef de l'entre-sol.
L'entre-sol était un pêle-mêle. Les rayons n'avaient pas suffi aux livres et le plancher en était couvert. Pour n'avoir pas la peine de se baisser et de se relever h tout moment, les enfants se couchaient à plat ventre et dégustaient ce qui leur tombait sous la main. Quand l'intérêt les empoignait, ils restaient quelquefois là des heures entières. Tout était bon à ces jeunes appé-
tils, prose, vers, mémoires, voyages, science. Ils lurent ainsi Rousseau, Voltaire, Diderot; ils lurent Faublas et d'autres romans de même nature,, mais cela les intéressa beaucoup moins que les. Voyages du capitaine Cook, qui étaient le succès du moment et qui les passionnèrent.
Avec cela, madame Hugo était, pour tout ce qui touchait à la vie positive et matérielle , une mère très-ferme et presque sévère. Elle exigeait une obéissance respectueuse et ponctuelle. Ayant eu chez son père et depuis son mariage le gouvernement de la maison, obligée de suppléer d'abord sa mère et maintenant son mari, elle en avait contracté une sorte d'autorité virile.
Gomme les deux frères avaient grandi dans leur voyage d'Espagne, le jardin au retour Jeur parut rapetissé. Ils le retrouvèrent assez grand lorsque leur mère le leur lit ratisser, bêcher et arroser. Mais ils eurent beau n'être pas contents, il fallut jardiner. C'est peut-être un peu de là que vient à M. Victor Hugo ce goût qu'il a encore maintenant des jardins incultes qui poussent tout seuls et qui ne se font arroser que par la pluie.
Il y avait eu, pendant leur absence, de notables changements aux conseils de guerre.
D'abord, M. Foucher n'était plus greffier.
Nommé chef du bureau de recrutement au ministère de la guerre , il avait cédé son greffe à son beau-frère, M. Asseline, à la condition de garder la moitié du logement, très-suffisant pour deux familles. 11 logeait donc toujours au conseil de guerre, mais on Vy voyait peu ; il partait dès le matin, et ne revenait pas toujours le soir; c'était une rude besogne que d'avoir à enregistrer les recrues de ce temps-là et à additionner les hommes que coûtait l'empire; les journées n'étaient pas assez longues, et M. Foucher y passait les
nuits. Il y perdît la santé. Eugène et Victor Tentendaient quelquefois parler de Teffroyable dépense d'existences humaines que faisait la guerre, et cela ne contribuait pas à leur faire aimer Napoléon.
Le rapporteur aussi n'était plus le même. Le nouveau s'appelait M. Delon. Madame Foucher avait été, on peut le dire, envahie par madame Delon, Marseillaise maigrelette, active, à la piste des commérages, née voisine, nature en dehors, dont l'expansion, lorsqu'elle n'avait personne à qui causer, se répandait contre sa bonne, qu'elle querellait d'une voix aigre qui perçait les murs et qui mettait tout l'hôtel dans la confidence de sa cuisine. Elle rachetait son exubérance et sa trivialité par une bonté réelle.
Les Delon avaient un fils qui était devenu tout de suite l'ami du petit Foucher et qui devint par conséquent celui des petits Hugo.
Edouard Delon, lui, n'était plus un enfant. 11 venait d'entrer à l'École polytechnique; la rue du Cherche-Midi ne l'avait donc que deux fois par semaine , mais il ne lui en fallait pas tant pour l'emplir de lui. Il avait la vivacité méridionale et excessive de sa mère. Il était tapageur en parole et en action ; il n'était jamais une minute tranquille; il aimait le bruit, le hasard, l'inusité; il avait le goût du péril. L'homme n'a pas démenti
l'adolescent; lieutenant d'artillerie sous la restau* ration, il a été de la conspiration Berton ; condamné à mort par contumace, il s'est échappé par TEs* pagne et est allé mourir en Grèce avec lord Byron.
Pour l'instant, ses expéditions étaient principalement de grimper sur les toits de l'hôtel, et de gagner la rue d'Assas par les gouttières. Il compensait ces ascensions en se mettant dans le seau du puits et en y dégringolant de tout son poids, et il s'amusait fort de l'idée que la corde pouvait casser. On l'aurait méprisé si, pour aller de la gouttière au puits, il avait pris Tescalier parles marches ; il va sans dire qu'il se mettait à cheval sur la rampe et qu'il descendait les quatre étages au grand galop.
Les dimanches et les mercredis se distin* guaient aisément des autres jours de la semaine au conseil de guerre; c'était, toute la journée^ un tonnerre dans les escaliers. Madame Foucher, dès le matin, se barricadait, eiTrayée pour ses enfants et pour ses meubles. Elle et son mari n'aimaient que la régularité calme, la vie intérieure, les habitudes; leur bourgeoisie paisible s'effarouchait de cette turbulence. Mais il n'y avait pas de barricade contre Edouard ; d'autant plus qu'il avait un complice dans la place : il entrait, démanchait tous les balais, dont le crin gênait pour faire l'exercice, mettait chaises et fauteuils les quatre
fers en l'air, et emmenait Victor Foucfaer, qu'il avait converti aax gouttières et au puits.
Quand ils en avaient assez des conseils de guerre, ils allaient aux Feuillantines. Victor et Eugène commencèrent par être un peu embar-* rassés devant ce grand ami dont Funiforme était bien imposant, mais il les mit promptement à Taise en étant plus gamin qu'eux. Il donna aux jeux une impulsion formidable, la balançoire par^ vint à des hauteurs inconnues , et la niche aux lapins apprit ce que c'était qu'un assaut sérieux.
Edouard n'était jamais fatigué, mais quelquefois les petits demandaient grâce. Alors on allait dans le puisard, on s'asseyait, et Delon racontait des histoires que les enfants trouvaient admirables et toujours trop courtes. Un soir, il leur en commença une plus amusante que les autres, et qui avait cette antre supériorité d'être plus longue. C'était l'histoire de Jean l'ours. Elle dura tant, que la soirée finit avant elle; le narrateur, que l'école réclamait à heure fixe , dut laisser son auditoire béant et remit la suite à la prochaine sortie, sans se douter qu'il inventait ce soir- là le romanfeuilleton.
Mais, quand il ressortit, il s'était passé de graves événements.
La conspiration Mallet avait avorté. Mallet, Lahorie et Guidai , maîtres de Paris pendant
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quelques heures, avaient été arrêtés court par la fermeté du commandant de place Hulin , désarmés et rejetés en prison. Madame Hugo sentit bien que Lahorie était perdu ; ces hommes qui , à trois, du fond de prisons différentes, venaient de faire une révolution, avaient trop démontré la fragilité de Tempire pour n'être pas condamnés d'avance; de plus, la police et le ministère, qui n'avaient su rien voir ni rien empêcher, avaient à se 'venger de leur imbécillité. Pourtant, madame Hugo n'abandonna pas Lahorie; elle courut au conseil de guerre et supplia le rapporteur de ménager le parrain de son enfant. Mais M. Delon était un bonapartiste fervent, et indigné du danger que l'empire avait couru; il la reçut froidement et son réquisitoire fut implacable.
Le jour du jugement, la cour de l'hôtel Toulouse regorgeait de troupes. Une nombreuse cavalerie, sabre nu, barrait la rue du Cherche- Midi. Les ministres gardaient mieux, les accusés qu'ils n'avaient gardé l'empire. Pendant les débats, madame Hugo était chez madame Foucher, à portée des premières nouvelles, et suivait anxieusement tous les incidents du procès.
Le lendemain , Eugène et Victor passaient devant Saint-Jacques-du-Haut-Pas. Il tombait une de ces pluies fines et pénétrantes d'automne.
La pluie fut un prétexte aux deux enfants pour s*attarder dans la rue en s'abritant sous la colonnade massive qui supporte la façade de T église. Pendant qu'ils jouaieut et riaient, une affiche attira l'attention de Victor par le mot Soulier écrit en grosses lettres. Il appela Eugène et ils lurent l'affiche ensemble. C'était l'arrêt qui condamnait à mort les généraux Mallet, Lahorie et leurs complices, parmi lesquels était le colonel Soulier. L'exécution était pour le jour même.
Aucun de ces noms ne disait rien aux enfants. Ils ne connaissaient Lahorie que sous le faux nom qui le cachait aux Feuillantines, il ne leur vint pas à l'idée qu'il s'agissait de ce parent qui avait vécu avec eux dix-huit mois , et Victor se remit à jouer et à rire pendant qu'on fusillait son parrain.
Madame Hugo ne pardonna pas au rapporteur et rompit toutes relations avec les Delon ; Edouard ne revint donc pas aux Feuillantines, et c'est ainsi qu'Eugène et Victor n'ont jamais su la suite de l'histoire de Jean Vours.
Vers cette époque , la liberté des deux frères €ourut un grave péril. Un proviseur vînt les demander pour son collège, ot inquiéta un moment l'àme de leur mère sur les conséquences de cette éducation l&chée hors de la discipline universitaire.* Je ne raconte pas la scène , qui est tout au long dans les Rayons et les Ombres. Le « proviseur d'un collège quelconque » décrit avec une rancune que vingt- six ans n'avaient pas apaisée, était le proviseur du lycée Napoléon. La mère hésita quelques jours et les enfants tremblèrent; mais on était encore trop près du collège des Nobles pour que la cause du collège fût facile à gagner dans ce moment-là; ils avaient trop dit A
leur mère ce qu'ils y avaient souiTert, elle né voulut pas leur refaire Madrid à Paris, et elle les laissa à leur jardin.
Le général Hugo donnait à sa femme son traitement de majordome, dix-huit mille francs; mais bientôt les traitements se ressentirent du trouble de TEspagne» et madame Hugo ne toucha plus régulièrement sa pension. Pour comble, une réserve d'argent lui fut volée. Ce vol tombait dans un moment où elle attendait madame Lucotte, que la débâcle de l'Espagne amenait à Paris et à qui elle avait offert l'hospitalité. Elle loua un étage de plus, et madame Lucotte ne s'aperçut pas de sa gène.
Eugène et Victor étaient à l'âge où ce qu'on perd se remplace ; ils venaient de perdre Edouard Delon, ils retrouvèrent Armand Lucotte et Âmato. Le palais Masserano recommença aux Feuillantines. Le jardin, malgré l'hiver, eut encore une belle saison; mais ce fut la dernière. La ville voulut prolonger la rue d'Ulm et eut besoin du jardin; madame Hugo, qui n'avait loué la maison que pour le jardin, déménagea.
Le 31 décembre 1813, elle vint demeurer rue du Cherche-Midi presque en face du conseil de guerre. Le nouveau logis était loin d'avoir le caractère et l'espace des Feuillantines; pourtant il avait encore bonne apparence. C'était un ancien
hôtel Louis XY; une porte cochère du temps ouvrait sur. un péristyle voûté conduisant à une cour au fond de laquelle était Fhabitation. Madame Hugo, fidèle à^ses habitudes, s'empara du rez-de-chaussée 9 qui avait un jardin. Le rez-de^ chaussée étant insuffisant , elle loua pour ses enfants une partie du second étage.
La châtelaine des Feuillantines trouva bien chétif le nouveau jardin. C'était un morceau de gazon embarrassé d'un petit fourré et de trois ou quatre arbres plus grands qui essayaient sans y réussir d'atteindre le deuxième étage. Les 'murs nus attendaient les fleurs grimpantes.
Madame Lucotte ne se sépara pas de son amie et loua le premier étage, où son mari vint bientôt la rejoindre.
, Le général Hugo ne resta pas non plus longtemps en Espagne après le départ de sa femme.
Wellington prit Ciudad- Rodrigo, puis Bar dajoz, et se rencontra , au village des Arapyles, avec le maréchal Marmont. Wellington avait, tant Anglais qu'Espagnols, quatre -vingt mille hommes , Marmont n'en avait que quarante-cinq mille ; de plus ,* le maréchal , atteint d'un boulet au bras droit, fut obligé de quitter le champ de bataille, ce qui causa du désordre; le général Bonnet , qui prit le commandement en chef, fut blessé lui-même et mis hors de combat avant
d'avoir pu rétablir la ligne ; le général Clausel , qui remplaça le général Bonnet , ne fut pas plus heureux, et, frappé à la jambe, ne put qu'ordonner la retraite, qui aurait été désastreuse sans la solidité hardie du général Foy.
Wellington marcha sur Madrid, d'où Joseph dut se replier sur Valence. Le général Hugo, outre les troupes sous ses ordres, eut à conduire plus de vingt mille Français ou Espagnols qui s'enfuyaient de la capitale , hommes , femmes , enfants, entassés dans deux mille cinq cent trente-sept voitures, sur des chevaux, sur des mulets et sur des ânes. Pour diminuer la longueur du convoi, il fit mettre les voitures sur deux rangs. Cela ressemblait plutôt à l'émigration d'un peuple qu'à la retraite d'une armée. Les étapes avaient l'air d'un campement de bohémiens ; il n'y avait pas de maisons pour tout le monde ; on logeait le roi et son état-major, et puis tous ceux qui avaient des voitures étaient à l'abri, les autres couchaient en tas dans les rues.
On n'avait pris le temps de rien emporter, et l'on ne trouvait rien sur la route ; tous les habitants avaient disparu à l'approche du convoi , laissant leurs maisons vides. Le pire supplice n'était pas la faim , c'était la soif. On était en août et l'on traversait le plateau de la Manche, le plus élevé et le plus sec de l'Espagne. La
chaleur était telle que tous les visages et toutes les mains se couvraient de cloches et de gerçures. Les roues des voitures et les pieds des hommes et des bétes soulevaient une poussière corrosive ; on vivait dans ce nuage qui avait trois lieues de long sur une demi-lieue de large; cette cendre ardente incendiait le gosier et calcinait la langue ; Teau manquant absolument, on voyait des soldats s'arrêter, s'étendre sur le dos, éclater de rire, et mourir.
Dans le royaume de Murcie, on rencontra des vignes que les habitants avaient laissées parce que les raisins étaient encore tout verts. Le convoi se précipita sur les grappes, qui lui donnèrent la dyssenterie. Les puits qui n'avaient pas été comblés avaient été remplis de charognes ; on se disputait cette eau mortelle , et c'était à qui s'empoisonnerait.
On arriva ainsi au Toboso. A l'aspect du village de Dulcinée et de trois moulins qui semblaient placés là exprès pour rappeler les exploits du vaillant hidalgo de la Manche, ce convoi épuisé, empoisonné, torturé par la faim et la soif, se mit à rire et à battre des mains. Ce succès peut compter dans la popularité de ce grand don Quichotte qui a fait rire tous ceux qu'il n'a pas fait pleurer.
La duchesse de Gotadilla, qui, à cause du
ralliement de son mari, ne s'était pas souciée d'attendre à Madrid les troupes des Cortès, accoucha en route pendant que des dragons et des grenadiers se disputaient quelques mesures de vin à coups de fusil, et les vagissements de l'enfant furent môles du sifflement des balles qui effleuraient les portières de la voiture.
Quand on fut à Albérique, le générai passa les troupes en revue. Elles avaient fort diminué en route. Outre la dyssenterie et l'empoisonnement, la désertion des Espagnols avait été à ce point qu'il y avait un régiment composé de sept hommes. De toute la brigade étrangère, on fit un seul régiment dont le colonel fut Louis Hugo.
On resta peu de temps dans le royaume de Valence. Le maréchal Soult ayant repris l'offensive, le roi le rejoignit, et put rentrer à Madrid. Mais presque toutes les familles françaises et espagnoles que le général avait amenées renoncèrent à retourner, et passèrent en France. On ne croyait plus à la durée de Joseph.
Bientôt le roi et le maréchal se mirent à la poursuite de Wellington; ils finirent par le rejeter en Portugal, et Joseph fut roi encore un hiver. En rejoignant Madrid, il tombait une neige si glacée que des femmes , des soldats et un grand nombre d'ânes qu'on avait ramenés du royaume de Valence, périrent de froid.
AU printemps, Joseph sentit, encore une fois, son royaume se dérober sous lui. Ce roi sans sujets sortit de Madrid pour n'y plus rentrer. I^ 27 mai 1813, le général Hugo, qui y était resté le dernier, en partit, ayant encore avec lui un convoi de trois cents voitures , où étaient les ministres , les conseillers d'État , une partie du corps diplomatique, et celles des familles françaises ou ralliées qui avaient espéré jusqu-au dernier moment. Il rejoignit le roi entre Valladolid et Burgos. Cette fois , les conseillers d'État n'eurent pas seulement des épées, on leur donna des fusils, ainsi qu'à tous les hommes valides, préfets, agents diplomatiques et négociants, qu'on tira de leurs voitures pour les mettre à cheval, et tous firent le coup de feu contre des guérillas qui attaquèrent la retraite un peu avant Burgos.
L'armée anglo-espagnole arrivait; on se dépêcha de quitter Burgos , dont on fit sauter le château avec tant de précipitation et tant de négligence que les éclats allèrent tuer les passants sur les quais de l'Ârlanzon et endommager la flèche de la cathédrale.
Quelques jours après, eut lieu la bataille de Vittoria, le Waterloo de Joseph.
La retraite fut troublée par une irruption de hussards ennemis qui firent une trouée dans les
équipages. Aussitôt les conducteurs coupèrent les trails et s'enfuirent avec les chevaux. Les femmes et les enfants poussaient des cris; le désordre devint inexprimable. On ne connaissait plus ni grade ni nation. Les fourgons du trésor furent pillés par des Anglais, des Espagnols, des Portugais, et aussi des Français. Le terrain était coupé de fossés bourbeux où fuyards et vainqueurs s'enlizaient. Une vivandière , montée sur un âne, qui s'échappait au galop, s'engagea dans une fondrière où l'Ane enfonça tout entier et où elle allait le suivre; elle sentait la boue plier sous elle et elle appelait désespérément au secours, quand vinrent des soldats français qui s'enfuyaient comme elle ; ils la virent; l'un d'eux prit son fusil par le canon, posa la crosse sur la poitrine de la femme, et, à l'aide de ce point solide, franchit le fossé; le suivant fit la mémo chose, seulement il fut obligé d'appuyer la crosse sur l'épaule parce que le poids du premier avait fait descendre la poitrine; les autres l'appuyèrent sur la tête. Heureusement qu'ils n'étaient que quatre ou cinq, car la femme, tout à fait disparue , n'aurait plus pu servir.
Le maréchal Jourdan, ne sachant plus vv qu'était devenu le roi dans cette débandade, envoya le général Hugo à la recherche ; mais il fut impossible d'avoir aucun renseignement. Comnif»
les rois se retrouvent toujours, le maréchal ne s'inquiéta pas autrement, et chargea le général de rallier ce qu'il pourrait pour remettre un peu d'ordre dans la retraite. Le général eut une idée moins modeste. Étant parvenu à retenir un certain nombre d'hommes, il eut bientôt avec lui le régiment de Baden, le régiment de Francfort , un bataillon du 27^ léger et un bataillon de mineurs, qu'il retourna vers l'ennemi et qui le contraignirent à s'arrêter. La nuit venue, il trouva une position assurée par une montagne et par un ruisseau, et, comme son monde avait grand besoin de repo§ après une pareille journée, il fit former les faisceaux et déposer les havre-sacs. Pendant que les soldats s'endormaient, il prit à part les chefs , dont étaient le baron de Kreus et M. de Salignac, premier aide de camp du comte d'Erlon , et leur proposa tout simplement d'aller enlever ou tuer Wellington dans Vittoria.
La difficulté était de. traverser l'armée anglaise; mais les régiments de Baden et de Francfort avaient pas mal d'officiers et de sous-officiers qui parlaient anglais ; on les mettrait en této et sur les côtés; ils présenteraient la colonne comme un corps anglais revenant de poursuivre l'ennemi ; les Anglais n'auraient pas de défiance, ne pouvant s'attendre à un tel excès d'audace.
et les laisseraient passer. Une fois passés , il répondait du reste; il connaissait Yittoria qu'il avait bien étudiée pendant les quelques jours qu'on y était resté avant la bataille ; le mur à escalader pour slntroduire dans le jardin du palais n'avait pas douze pieds de haut ; Wellington devait occuper Tappartement qu'avait pris Joseph; ni la chambre à coucher ni l'escalier dérobé qui y conduisait ne fermaient. Wellington se réveillerait prisonnier; s'il criait avant d'être bâillonné et si l'enlèvement manquait, on le tuerait, et l'on ne serait tué qu'après lui.
Les colonels allemands dirent qu'ils iraient bien avec le général s'ils ne hasardaient qu'euxmêmes, mais qu'ils ne pouvaient risquer leurs régiments dans une telle aventure sans un ordre écrit du général en chef ou du roi , et le projet n'eut pas de suites. Le lendemain, les corps rejoignirent le gros de l'armée et reprirent leurs places dans leurs brigades, et le général Hugo retourna près du roi, qui s'était fort bien retrouvé.
Dès lors la retraite, bien qu'inquiétée, se fit en bon ordre. Les vivres n'abondaient pas; le roi lui-même en fut réduit plus d'une fois à dîner de glands rôtis. Quand les rois dînent mal, leurs pages se serrent le ventre. Abel, qui n'avait pas quitté le roi et dont son père avait été fort con-
tent aux Arapyles et à Yittoria, était d'âge à supporter plus aisément les balles que la diète. Il allait à la découverte, espérant toujours un dîner qu'il ne mangeait jamais. Enfin, je ne sais plus à quel endroit des Pyrénées , il aperçut une baraque où il se précipita de toutes les jambes de son cheyal. II y trouva un vieux paysan et sa vieille femme , pas trop renfrognés pour des Espagnols.
Il tira une pièce d'or et leur demanda ce qu'ils avaient à manger.
— Rien.
Ceci redevenait plus espagnol:
Renonçant à causer, il mit la pièce d'or sur la table et fouilla dans le buffet. Il y trouva six œufs. C'était une omelette; mais il fallait du beurre. Il n'y en avait pas, mais il déterra un pot de saindoux, puis une tranche de lard. Le résultat de toutes ces trouvailles, et d'un feu qu'il alluma lui-même, fut une omelette dorée et appétissante dont Abel allait se régaler, quand Joseph entra.
Le premier regard de Joseph fut pour l'omelette. C'était un regard affamé et royal.
Âbel pâlit ; mais il comprit qu'il fallait s'exécuter.
— Votre Majesté, dit-il en soupirant, me ferat-elle la grâce de goûter de mon omelette?
— Parbleu ! dit le roi.
Et il se mit à la manger. Abel espérait au moins avoir sa part; mais Fomelette était si bonne que Joseph ne lui en laissa pas une bouchée. Le malheureux page revint avec un peu plus d'appétit et un peu moins d'argent, et trouva qu'il avait payé un peu cher l'omelette d'un autre.
Quand, du sommet des monts qui séparent Berra d'Urrugne, un rayon de soleil, perçant tout à coup les brouillards, montra la terre de France que la plupart n'avaient pas vue depuis cinq ans, presque tous les yeux s'emplirent de larmes.
L'empereur ne pardonnait pas l'insuccès : la défaite de Yittoria coûta au maréchal Jourdan son commandement, qui fut donné. au maréchal Soult. Le jour même où celui-ci arriva, Joseph quitta l'armée avec les officiers de sa maison. Il les congédia au Saint-Esprit pour s'en aller vivre en famille à Morfontaine, et le général Hugo revint à Paris avec Abel.
Abel fut un admirable renfort pour la joyeuse bande de la rue du Cherche -Midi. Elle fut alors au grand complet. Les trois Hugo et les deux Lucotte s'augmentaient de Victor Foucber qui n*aTait que la rue à traverser. La maison avait une cour, et la cour une remise , dans laquelle il y avait la voiture du général Lucotte. Cette voiture devint un navire dont les uns furent les passagers et les autres les flots. La moitié se mettait dedans et Fautre moitié dessous , et aussitôt le roulis et le langage commençaient; la voiture, secouée dans tous les sens, craquait et se disloquait; c'était ravissant , mais le général Lucotte tenait à la conservation de sa voiture , et il empêcha cette na-
vigation orageuse en mettant des cadenas aux portières.
L'élégance de madame Lucotte n'était pas revenue d'Espagne sans une prodigieuse quantité de malles et de bottes qui encombraiept la remise et qui étaient une invitation pressante à la construction d'une forteresse ; on en bâtit une , très- ressemblante, avec tours, bastions et plateforme; toutes les caisses y entrèrent, entières ou dépecées; alors les assauts de la niche 'aux lapins passèrent à l'état de jeux d'enfants. Ce fut une guerre véritable; on escaladait, on dégringolait , on se blessait aux échardes du bois , on avait les mains pleines de sang , les clous oubliés déchiraient les pantalons et la peau , on s'amusait fameusement! Mais les mères grondent toujours; au Heu de féliciter leurs fils des blessures glorieuses des assauts, elles les en grondèrent, et la porte de la remise eut le sort des portières de la voiture.
La cour n'existait plus ; on monta au grenier. Le charme du grenier était dans le fourrage des chevaux du général Lucotte. C'est déjà par soimême un des grands bonheurs de la vie de so rouler sur les bottes de foin , de s'y battre, d'y enfoncer ses adversaires, d'y être plongé soi-même; mais le grenier avait un autre mérite que son foin; il avait un rebord extérieur, une sorte de
balcon sans rampe , qui donna lieu à un jeu trèsjoli : on grimpait sur le toit, et il n*y avait que les lâches qui refusassent de sauter sur. le rebord. Les mères , qui décidément sont impossibles , ne comprirent pas encore la beauté de ce saut ; sous prétexte qu'un^élan mal calculé pouvait jeter les sauteurs hors du rebord et leur briser le crâne sur les pavés de la cour , elles se fâchèrent sévèrement et cadenassèrent le grenier comme la voiture et la remise.
Expulsé du haut et du bas , le jeu n*eut plus que le milieu ; la chambre d'Armand Lucotte fut son asile. Pour n'être pas poursuivi dans ce dernier refuge de la liberté proscrite, il abandonna les manifestations bruyantes et les batailles qui l'avaient dénoncé; les chaises servirent à s'asseoir , le lit ne fut pas une barricade , et la commode fut une commode. Armand Lucotte dit:
— J'ai trouvé ce qu'il faut pour qu'on nous laisse tranquilles !
Et il tira triomphalement de sa poche des cartes et des fiches.
Il n'y eut qu'un cri dans la bande :
— Jouons tout de suite!
— A quel jeu ?
— A tous les jeux !
— Non, dit Armand, il n'y a qu'un seul jeu convenable, la bouillotte.
— Nous ne la savons pas.
— Je vais vous l'apprendre.
On fit d'abord une partie d'essai ; Armand ex* piiqua le brelan et la carre , et jamais professeur en Sorbonne ni prédicateur en chaire n'eurent un auditoire attentif comme celui-là. Tout fut compris d'emblée , et il ne fut même pas nécessaire de terminer la partie d'essai.
— Nous savons ! Maintenant jouons de l'argent !
Jouer de l'argent était une prétention ambitieuse. Les goussets retournés et les bourses vidées sur la table 9 ceux qui avaient vingt sous étaient les riches. N'importe, on en fut quitte pour mettre les fiches à bon marché : on en eut dix pour un sou. Tout étant relatif, cette poussière de sous se disputa avec les mêmes émotions qu'ailleurs les billets de banque. La bouillotte devint une passion et une fièvre. On n'en dormait plus. On se livra à des parties effrénées. Il y en avait qui jouaient un jeu d'enfer et qui faisaient leur tout, ayant plus de trente sous devant eux! Victor Foucher eut une fois une chance si insolente qu'il gagna près de six francs, mais il faut dire qu'on avait passé la nuit.
Pendant cette fureur de bouillotte , le général Hugo n'était plus à Paris. Il n'avait fait qu'y passer. Joseph, n'ayant plus d'emploi h lui don-
lier , lui avait conseillé d'en demander au ministère français; il avait vu le comte Belliard, qui Tavait reçu à merveille et lui avait promis la première division vacante; la vacance tardant, il était allé l'attendre aux eaux , que les médecins lui avaient ordonnées pour sa blessure mal guérie.
Mais l'empereur n'avait pas encore pardonné à l'ami de Moreau : non- seulement le général n'eut pas de division , mais il ne fut même pas reconnu comme général; la réponse à sa demande fut son envoi comme major & l'armée d'iUlemagne. La France était en péril et allait être envahie : il sacrifia son amour- propre à son patriotisme et se rendit à l'armée , mais simplement comme volontaire.
L'invasion commença, et l'empire fut moins hautain. On se souvint que l'ami de Moreau avait conservé Avila isolée et exposée aux plus hardies guérillas de l'Espagne, et on lui demanda s'il voudrait défendre Thionville. Thionville était un médiocre commandement pour celui qui avait commandé Madrid et qui avait eu le gouvernement de presque toute la Vieille -Cas tille; il ne mesura pas l'honneur à la ville, mais au danger, et accepta. II partit la nuit même, entra à Thionville au lever du jour, mit ses bagages à l'auberge et, avant même de se faire reconnaître.
alla visiter l'enceinte et les dehors. Cette inspection faite, il se présenta chez le commandant qu'il remplaçait , lui montra ses ordres , et s'occupa aussitôt de l'armement, de l'approvisionnement et des communications.
On était au milieu de janvier; l'hiver était froid, et la Moselle charriait considérablement; si elle prenait, on ne pourrait plus communiquer avec Metz, car l'ennemi se répandait de jour en jour et occupait déjà presque tous les villages environnants; le commandant s'avisa d'un expédient contre la glace : il écrivit au commandant de Metz de fermer chaque soir les écluses pendant six heures et de les ouvrir ensuite pendant dix-huit. L'abaissement subit des eaux laissait la glace sans appui, elle s'écroulait et la rapidité du courant en emportait les morceaux. Cette déb&cle organisée et quotidienne eut un autre avantage; en môme temps que les glaces, elle brisa les barques et les pontons de l'ennemi, qui étaient pleins de munitions et de vivres. De plus, elle empêcha un coup de main sur la place, dont les fossés gelés auraient été franchis aisément : quand leur table de glace fut rompue et renversée dans tous les sens, il y eut impossibilité absolue de s'y aventurer avec des armes et des échelles.
Les Hessois arrivèrent et s'établirent à Guen-
trange; ils jetèrent quelques obus sur le fort, mais sans intention d'assaut : ils se contentèrent d'investir la place. La situation n'était pas corn* mode; aucune lettre ne pouvait plus passer; une vieille femme qui en portait une sans le savoir dans le lin de sa quenouille fut retenue par les Hessois. La Moselle, quand elle ne charriait pas, était une bonne porteuse de lettres : on les mettait à Metz dans des bouteilles ou dans des vessies, et le courant s'en chargeait jusqu'à Thionville, où les recevaient des filets tendus entre les arches des ponts; mais les Hessois s'en aperçurent et empêchèrent cette complicité de la rivière. L'eau interceptée, on essaya de l'air. Le général fit construire un ballon, et, un jour que le vent était favorable, le chargea de lettres et de dépêches. Mais l'intensité du froid et une piqûre firent manquer la tentative.
Une épidémie survint. L'hôpital était si insuffisant qu'on y était trois dans le même lit; les malades étaient côte à côte avec le râle d'un agonisant ou le froid d'un mort; d'autres, sans lit, attendaient impatiemment que quelqu'un mourût pour prendre la place du cadavre. Les miasmes de toutes les maladies putrides s'étaient accumulés dans les matelas et dans les couvertures. Quiconque entrait à l'hôpital entrait au cimetière; la moindre indisposition, c'était la mort.
Le général fit faire une lessive complète des lits, du linge et des salles; les murs furent reblanchis, les dortoirs aérés, et chaque malade eut son lit.
L'investissement se prolongeant, il fallut économiser les vivres. Le 20 février, la ration de viande fut réduite à si^ onces. En mars, on en vint à la bière, qui diminua de moitié.
Le pire, c'est que la garnison était composée en grande partie de jeunes soldats que le blocus abattait sensiblement. Pour relever leur moral, le général ouvrit dans le manège un bal public où ils purent danser jusqu'à minuit les dimanches et fêtes. Ce bal eut bientôt un grand succès , et devint le rendez-vous de la meilleure compagnie de Thionville. — De plus, il y avait beaucoup de poissons dans l'eau des fossés et dans les basfonds du canal ; on leur en abandonna la pêche , affermée jusqu'alors. — On leur distribua des jeux de quilles, et on leur permit de se faire des jardins des glacis de l'intérieur du fort. — Toutes ces distractions agirent sur la santé morale de la garnison, et sur sa santé physique; le chiffre des entrées à l'hôpital baissa aussitôt. ^
Une distraction plus énergique, c'étaient les sorties. Le peuple de France est si naturellement militaire que, 'malgré toutes les défenses^, les enfants de la ville s'échappaient avec les détachements, dépassaient les tirailleurs les plus