II
le meurtre sacré. Jadis elle a rempli votre lie de sacrifices humains; et elle en a laissé partout les monuments, toutes ces pierres lugubres où la rouille des siècles a effacé la rouille du sang, qu'on rencontre à demi ensevelies dans l'herbe au sommet de vos collines et sur lesquelles la ronce siffle au vent du soir. Aujourd'hui, en cette année dont elle épouvante l'aurore, l'idole monstrueuse reparaît parmi vous; elle vous somme de lui obéir; elle vous convoque à jour fixe, pour la célébration de son mystère ; et, comme autrefois, elle réclame de vous, de vous qui avez lu l'Évangile, de vous qui avez l'œil fixé sur le Calvaire, elle réclame un sacrifice humain! Lui obéirez-vous? redeviendrez-vous païens le 27 janvier i85& pendant deux heures? païens pour tuer un homme ! païens pour perdre une âme ! païens pour mutiler la destinée d'un criminel en lui retranchant le temps du repentir! ferez-vous cela? Serait-ce là le progrès? Où en sont les hommes si le sacrifice humain est encore possible? Adore-t-on encore à Guernesey l'idole, la vieille idole du passé, qui tue en face de Dieu qui crée? A quoi bon lui avoir ôté le peulven si c'est pour lui rendre la potence?
Quoi! commuer une peine, laisser à un coupable la chance du remords et de la réconciliation, substituer au sacrifice humain l'expiation
intelligente, ne pas tuer un homme, cela est-il donc si malaisé? Le navire est-il donc si en détresse qu'un homme y soit de trop? Un criminel repentant pèse-t-il donc tant à la société qu'il faille se hâter de jeter par-dessus le bord<, dans l'ombre de l'abtme, cette créature de Dieu?
Guernesiais ! la peine de mort recule partout et perd chaque jour du terrain; elle s'en va devant le sentiment humain. En 1830, la chambre des députés de France en réclamait l'abolition par acclamation; la constituante de Francfort l'a rayée des codes en iS&S ; la constituante de Rome l'a supprimée en i8&9; notre constituante de Paris ne l'a maintenue qu'à une majorité imperceptible; je dis plus, la Toscane, qui est catholique, l'a abolie; la Russie, qui est barbare. Ta abolie; Otahiti, qui est sauvage, l'a abolie. Il semble que les ténèbres elles-mêmes n'en veulent plus. Est-ce que vous en voulez, vous, hommes de ce bon pays ?
Il dépend de vous que la peine de mort soit abolie de fait à Guernesey; il dépend de vous qu'un homme ne soit pas w pendu jusqu'à ce que mort s'ensuive » le 27 janvier; il dépend de vous que ce spectacle effroyable qui laisserait une tache noire sur votre beau ciel ne vous soit pas donné.
Sauver cette vie, sauver cette âme, vous le pouvez, cela dépend de vous.
Dira-t-on qu'ici, dans ce sombre guet-apens du 18 octobre, la mort semble justice? que le crime de Tapner est bien grand?
Plus le crime est grand, plus le temps doit être mesuré long au repentir.
Quoi ! une femme aura été assassinée, lâche* ment tuée, l&chement! une maison aura été pillée, volée, incendiée, un meurtre aura été accompli, et autour de ce meurtre on croira entrevoir une foule d'autres actions perverses, un attentat aura été commis, je me trompe, plusieurs attentats, qui exigeraient une longue et solennelle réparation, le châtiment accompagné de la réflexion, le rachat du mal par la pénitence, Tagenouillement du criminel sous le crime et du condamné sous la peine, toute une vie de douleur et de purification; et parce qu'un matin, à un jour précis , le vendredi 27 janvier, en quelques minutes, un poteau aura été enfoncé dans la terre, parce qu'une corde aura serré le cou d'un homme, parce qu'une âme se sera entaie d'un corps misérable avec le hurlement d'un damné, tout sera bien!
Brièveté chétive de la justice humaine!
Oh! nous sommes le dix-neuvième siècle, nous sommes le peuple nouveau, nous sommes le peuple pensif, sérieux, libre, intelligent, travailleur, souverain; nous sommes le meilleur
âge de rhumanité, Tépoque de progrès, d'art, de science, d'amour, d'espérance, de fraternité; échafauds! qu'est-ce que vous nous voulez? 0 machines monstrueuses de la mort, hideuses charpentes du néant, apparitions du passé, toi qui tiens à deux bras ton couperet triangulaire, toi qui secoues un squelette au bout d'une corde, de quel droit reparaissez-vous en plein midi, en plein soleil, en plein dix-neuvième siècle, en pleine vie? Vous êtes des spectres. Vous êtes les choses de la nuit, rentrez dans la nuit. Est-ce que les ténèbres offrent leurs services à la lumière? Allez-vous-en. Pour civiliser l'homme, pour corriger le coupable, pour illuminer la conscience, pour faire germer le repentir dans les insomnies du crime, nous valons mieux que vous; nous avons la pensée, l'enseignement, l'éducation patiente, l'exemple religieux, la clarté en haut, l'épreuve en bas, l'austérité, le travail, la clémence. Quoi! du milieu de tout ce qui est grand, de tout ce qui est vrai, de tout ce qui est beau, de tout ce qui est auguste, on verra obstinément surgir la peine de mort! Quoi! la ville souveraine, la ville centrale du genre humain, la ville du 14 juillet et du 10 août, la ville où dorment Rousseau et Voltaire, la métropole des révolutions, la cité-crèche de l'idée, aura la Grève, la barrière Saint-Jacques, la Roquette, et ce ne sera
pas assez de cette contradiction abominable! et ce contre-^ens sera peu ! et cette horreur ne suffira pas! et il faudra qu*ici aussi, dans cet archipel, parmi les falaises, les arbres et les fleurs, sous Tombre des grandes nuées qui viennent du pôle, Téchafaud se dresse, et domine, et constate son droit, et règne ! ici ! dans le bruit des vents, dans la rumeur éternelle des flots, dans la solitude de Tablme, dans la majesté de la nature ! Allez-vous-en, vous dis-je ! disparaissez ! Qu'est-ce que vous venez faire, toi, guillotine, au milieu de Paris, toi, gibet, en face de TOcéan?
Peuple de pécheurs, bons et vaillants hommes de la mer, ne laissez pas mourir cet homme. Ne jetez pas l'ombre d'une potence sur votre île charmante et bénie. N'introduisez pas dans vos héroïques et incertaines aventures de mer ce mystérieux élément de malheur. N'acceptez point la responsabilité redoutable de cet empiétement du pouvoir humain sur le pouvoir divin. Qui sait? qui connaît? qui a pénétré l'énigme? 11 y a des abîmes dans les actions humaines comme il y a des gouffres dans les flots. Songez aux jours d'orage, aux nuits d'hiver, aux forces irritées et obscures qui s'emparent de vous à de certains moments. Songez comme la côte de Serk est rude, comme les bas-fonds des Minquiers sont perfides, comme les écueils de Pater-Noster sont
mauvais. Ne faites pas souiller dans vos voiles le vent du sépulcre. N'oubliez pas, navigateurs, n'oubliez pas, pécheurs, n'oubliez pas, matelots, qu'il n'y a qu'une planche entre vous et l'éternité, que vous êtes à la discrétion des vagues qu'on ne sonde pas et de la destinée qu'on ignore, qu'il y a peut-être des volontés dans ce que vous prenez pour des caprices, que vous luttez sans cesse contre la mer et contre le temps, et que, vous, hommes qui savez si peu de chose et qui ne pouvez rien, vous êtes toujours face à face avec l'infini et avec l'inconnu !
L'inconnu et l'infini, c'est la tombe.
N'ouvrez pas, de vos propres mains, une tombe au milieu de vous.
Quoi donc! les voix de cet infini ne vous disent-elles rien? Est-ce que tous les mystères ne vous entretiennent pas les uns des autres ? Estce que la majesté de l'Océan ne proclame pas la sainteté du tombeau ? Dans la tempête, dans l'ouragan, dans les coups d'équinoxe, quand les brises de la nuit balanceront l'homme mort aux poutres du gibet, est-ce que ce ne sera pas une chose terrible que ce squelette maudissant cette Ile dans l'immensité!
Est-ce que vous ne songerez pas en frémissant, j'y insiste, que ce vent qui viendra souffler dans vos agrès aura rencontré à son passage cette
corde et ce cadavre , et que cette corde et ce cadavre lui auront parlé ?
Non ! plus de supplices ! Nous , hommes de ce grand siècle, nous n'en voulons plus. Nous n'en voulons pas plus pour le coupable que pour le, non coupable. Je le répète, le crime se rachète par le remords et non par un coup de hache ou un nœud coulant; le sang se lave avec les larmes et non avec le sang. Non, ne donnons plus de besogne au bourreau. Ayons ceci présent à l'esprit, et que la conscience du juge religieux et honnête le médite d'accord avec la nôtre : indépendamment du grand forfait contre l'inviolabilité de la vie humaine accompli aussi bien sur le brigand exécuté que sur le héros supplicié , tous les échafauds ont commis des crimes. Le code du meurtre est un scélérat masqué avec ton masque, ô justice, et qui tue et massacre impunément. Tous les échafauds portent des noms d'innocents et de martyrs. Non ,' nous ne voulons plus de supplices. Pour nous , la guillotine s'appelle Lesurques , la roue s'appelle Calas , le bûcher s'appelle Jeanne d'Arc, la torture s'appelle Gampanella, le billot s'appelle Thomas Morus, la ciguë s'appelle Socrate, le gibet se nomme Jésus-Christ!
Oh! s'il y a quelque chose d'auguste dans ces enseignements de fraternité, dans ces doc-
trines de mansuétude et d*ainour que toutes les bouches qui crient : Religion , et toutes les bouches qui disent : Démocratie, que toutes les voix de Fancien et du nouvel Évangile sèment et répandent aujourd'hui d'un bout du monde à l'autre, les unes, au nom de l'homme-Dieu, les autres , au nom de l'homme-peuple , si ces doctrines sont justes, si ces idées sont vraies, si le vivant est frère du vivant , si la vie de l'homme est vénérable, si l'âme de l'homme est immortelle , si Dieu seul a le droit de retirer ce que Dieu seul a eu le pouvoir de donner, si la mère qui sent l'enfant remuer dans ses entrailles est un être béni, si le berceau est une chose sacrée, si le tombeau est une chose sainte, insulaires de Guernesey, ne tuez pas cet homme !
Je dis : ne le tuez pas, car, sachez -le bien, quand on peut empêcher la mort, laisser mourir, c'est tuer.
Ne vous étonnez pas de cette instance qui est dans mes paroles. Laissez , je vous le dis , le proscrit intercéder pour le condamné. Ne dites pas : Que nous veut cet étranger ? Ne dites pas au banni : De quoi te mêles-tu? Ce n'est pas ton affaire. — Je me mêle des choses du malheur; c'est mon droit, puisque je souffre. L'infortune a pitié de la misère ; la douleur se penche sur le désespoir.
23i VICTOR HUGO RACONTÉ.
D'ailleurs, cet homme et moi, n'ayons-nous pas des douleurs qui se ressemblent? Ne tendons-nous pas chacun les bras à ce qui nous échappe ? Moi banni, lui condamné, ne nous tournons-nous pas chacun vers notre lumière, lui vers la vie, moi vers la patrie?...
Mais qu'importe? pour moi, cet assassin n'est plus un assassin , cet incendiaire n'est plus un incendiaire, ce voleur n'est plus un voleur ; c'est un être frémissant qui va mourir. Le malheur l'a fait mon frère. Je le défends.
L'adversité qui nous éprouve a, parfois, outre l'épreuve , des utilités imprévues , et il arrive que nos proscriptions , expliquées par les choses auxquelles elles servent, prennent des sens inattendus et consolants.
Si ma voix est entendue, si elle n'est pas emportée comme un souffle vain dans le bruit du flot et de l'ouragan, si elle ne se perd pas dans la rafale qui sépare les deux lies , si la semence de pitié que je jette à ce vent de mer germe dans les cœurs et fructifie, s'il arrive que ma parole , la parole obscure du vaincu , ait cet insigne honneur d'éveiller l'agitation salutaire d'où sortiront la peine commuée et le criminel pénitent, s'il m'est donné, à moi le proscrit rejeté et inutile, de me mettre en travers d'un tombeau qui s'ouvre , de barrer le passage
à la mort et de sauver la tête d*uii homme , si je suis le grain de sable tombé de la main du hasard qui fait pencher la balance et qui fait prévaloir la vie sur la mort , si ma proscription a été bonne à cela , si c'était là le but mystérieux de la chute de mon foyer et de ma présence en ces lies, oh! alors tout est bien, je n'ai pas souffert, je remercie , je rends grâce et je lève les mains au ciel, et, dans cette occasion où éclatent toutes les volontés de la Providence, ce sera votre ti'iomphe, ô Dieu, d'avoir fait bénir Guernesey par la France , ce peuple presque primitif par la civilisation tout entière, les hommes qui ne tuent point par l'homme qui a tué , la loi de miséricorde et de vie par le meurtrier, et l'exil par l'exilé!
Hommes de Guernesey, ce qui vous parle en cet instant, ce n'est pas moi, qui ne suis que l'atome emporté n'importe dans quelle nuit par le souffle de l'adversité. Ce qui s'adresse à vous aujourd'hui, je viens de vous le dire, c'est la civilisation tout entière ; c'est elle qui tend vers vous ses mains vénérables. Si Beccaria proscrit était au milieu de vous , il vous dirait : La peine capitale est impie; si Franklin banni vivait à votre foyer, il vous dirait : La loi qui tue est une loi funeste; si Filangieri réfugié, si Vico exilé, si Turgot expulsé, si Montesquieu chassé habitaient
SOUS votre toit, ils vous diraient : L'échafaud est abominable; si Jésus-Christ, en fuite devant Caïphe, abordait votre lie-, il vous dirait : Ne frappez pas avec le glaive, — et à Montesquieu, à Turgot, & Vîco, à Beccaria, à Franklin, vous criant : Grâce ! répondriez-vous : Non?
Non! c'est la réponse du mal. Non! c'est la réponse du néant. L'homme croyant et libre affirme la vie, affirme la pitié, la clémence et le pardon , prouve l'ftme de la société par la miséricorde de la loi, et ne répond, non! qu'à l'opprobre , au despotisme et à la mort. »
Les Guernesiais demandèrent la grâce du condamné ; mais elle leur fut refusée , et l'exécution de Tapner fit écrire à M. Victor Hugo cette nouvelle lettre :
A LORD PALMERSTON, secnéTAinE d^état a l'int^kibcr, b:v Angleterre.
Monsieur,
le mets sous vos yeux une série de faits qui se sont accomplis à Jersey dans ces dernières années.
Il y a quinze ans, Caliot, assassin, fut condamné à mort et gracié. 11 y a huit ans, Thomas
Nicole, assassin, fut condamné à mort et gracié. Il y a trois ans, en 18S1, Jacques Fouquet, assassin, fut condamné à mort et gracié. Pour tous ces criminels la mort fut commuée en déportation. Pour obtenir ces grâces, à ces diverses époques, il a suffi d'une pétition des habitants de TUe.
J'ajoute qu'en 1851 on se borna également à déporter Edward Carlton , qui avait assassiné sa femme dans des circonstances horribles.
Voilà ce qui s'est passé depuis quinze ans dans l'Ile d'où je vous écris.
Maintenant quittons Jersey et venons à Guernesey.
Tapner, assassin, incendiaire et voleur, est condamné à mort. Â l'heure qu'il est, monsieur, et.au besoin les faits que je viens de citer suffiraient à le prouver, dans toutes les consciences saines et droites la peine de mort est abolie; Tapner condamné, un cri s'élève, les pétitions se multiplient, une, qui s'appuie énergiquement sur l'inviolabilité de la vie humaine^ est signée par six cents habitants les plus éclairés de l'Ile. Notons ici que pas un ministre d'aucun culte chrétien n'a voulu accorder sa signature à ces pétitions. Ces hommes ignorent probablement que la croix est un gibet. Le peuple criait : Grâce ! le prêtre a crié : Mort ! Plaignons le prêtre et passons. Les pétitions vous sont remises, mon-
sieur. Vous accordez un sursis. En pareil cas, sursis signifie commutation. L'Ile respii-e, le gibet ne sera pas dressé. Point. Le gibet se dresse. Tapner est pendu.
Après réflexion.
Pourquoi ?
Pourquoi refuse-t-on à Guernesey ce qu'on avait tant de fois accordé à Jersey ? pourquoi la concession à Tune et Faffront à l'autre? pourquoi la grâce ici et le bourreau là? pourquoi cette différence là où il y avait parité ? quel est le sens de ce sursis qui n'est plus qu'une aggravation? est-ce qu'il y aurait un mystère ? à quoi a servi la réflexion ?
11 se dit, monsieur, des choses devant lesquelles je détourne la tête. Non, ce qui se dit n'est pas...
Quoi qu'il en soit, vous avez ordonné, ce sont les termes de la dépêche , que la justice « suivit son cours ; » quoi qu'il en soit , tout est fini ; quoi qu'il en soit, Tapner, après trois sursis et trois réflexions, a été pendu hier 10 février, et voici, monsieur, le bulletin de la journée.
Un jardin était attenant à la prison. On y avait dressé l'échafaud. Une brèche avait été faite au Qiur pour que le condamné passât. A huit heures du matin, la foule encombrant les rues voisines, deux cents spectateurs « privilégiés » étant dans
le jardin, rhomme a paru à la brèche. Il avait le front haut et le pas ferme; il était pâle ; le cercle rouge de Tinsomnie entourait ses yeux. Le mois qui venait de s'écouler l'avait vieilli de vingt années. Cet homme de trente ans en paraissait cinquante. « Un bonnet de coton blanc profondément enfoncé sur la tête et relevé sur le front,
— dit un témoin oculaire, — vêtu de la redingote brune qu'il portait aux débats, et chaussé de vieilles pantoufles, » il a fait le tour d'une partie du jardin dans une allée sablée exprès. Les bordiers , le shérif, le lieutenant-shérif et le procureur de la reine l'entouraient. Il avait les mains liées, mal comme vous allez voir. Pourtant, selon l'usage anglais, pendant que les mains étaient croisées par les liens sur la poitrine, une corde rattachait les coudes derrière le dos. A côté de lui, les chapelains, qui avaient refusé de signer la demande en grâce, pleuraient. L'allée sablée menait à l'échelle. Le nœud pendait. Tapner est monté. Le bourreau tremblait... Tapner s'est mis lui-même sous le nœud coulant et y a passé son cou, et, comme il avait les mains peu attachées, voyant que le bourreau tout égaré s'y prenait mal, il l'a aidé. Puis, « comme s'il eût pressenti ce qui allait suivre, » dît le même témoin, il a dit: Liez^moi donc mieux les mains.
— C'est inutile, a répondu le bourreau. Tapner
étant ainsi debout dans le nœud coulant, les pieds sur la trappe, le bourreau a rabattu le bonnet sur son visage, et Ton n*a plus vu de cette face pâle qu'une bouche qui priait. Après quelques secondes, le temps de se retourner, rhomme des « hautes œuvres » a pressé le ressort de la trappe. Un trou s*est fait sous le condamné, il y est tombé brusquement, la corde s*est tendue, le corps a tourné, on a cru Fhomme mort. <( On pensa, dit le témoin, que Tapner avait été tué roide par la rupture de la moelle épinière. » 11 était tombé de quatre pieds de haut, et de tout son poids, et c'était un homme de haute taille ; et le témoin ajoute : « Ce soulagement des cœurs ne dura pas deux minutes. » Tout à coup, rhomme, pas encore cadavre et déjà spectre, a remué, les jambes se sont élevées et abaissées Tune après Tautre, comme si elles essayaient de monter des marches dans le vide, ce qu'on entrevoyait est devenu horrible, les mains, presque déliées, s'éloignaient et se rapprochaient « comme pour demander assistance, » dit le témoin. Le lien des coudes s'était rompu à la secousse de la chute. Dans ces convulsions, la corde s'est mise à osciller, les coudes du misérable ont heurté le bord de la trappe, les mains s'y sont cramponnées, le genou droit s'y est appuyé, le corps s'est soulevé, et le pendu s'est penché sur la foule. 11
est retombé, puis a recommencé deux fois, dit le témoin. Puis il a relevé son bonnet, et la foule a vu ce visage. Gela durait trop, à ce qu*il parait. 11 a fallu finir. Le bourreau , qui était descendu , est remonté et a fait, je cite toujours le témoin oculaire, « lâcher prise au patient. » Le bourreau et le spectre ont lutté un moment ; le bourreau a vaincu. Puis cet infortuné, condamné luimême, s*est précipité dans le trou où pendait Tapner, lui a étreint les deux genoux, et s'est suspendu à ses pieds. La corde s'est balancée un moment, portant le patient et le bourreau, le crime et la loi. Enfin le bourreau a lui-même c( lâché prise. » C'était fait. L'homme était mort.
Vous le voyez, monsieur, les choses se sont bien passées. Cela a été complet. Si c'est un cri d'horreur qu'on a voulu, on l'a.
La ville étant bâtie en amphithéâtre, on voyait cela de toutes les fenêtres. Les regards plongeaient dans le jardin.
La foule criait: Shame! Shame! Des femmes sont tombées évanouies.
Pendant ce temps-là, Fouquet, le gracié de 1851 , se repent. Le bourreau a fait de Tapner un cadavre ; la clémence a refait de Fouquet un homme.
Dernier détail :
Entre le moment où Tapner est tombé dans
le trou de la trappe et Tinstant où le bourreau , ne sentant plus de frémissement, lui a lâché les pieds, il s'est écoulé douze minutes. Douze minutes! Qu'on calcule combien cela fait de temps, si quelqu'un sait à quelle horloge se comptent les heures de l'agonie!
Voilà donc, monsieur, de quelle façon Tapner est mort.
La théorie de l'exemple est satisfaite. Le philosophe seul est triste , et se demande si c'est là ce qu'on appelle la justice « qui suit son cours. »
Il faut croire que le philosophe a tort. Le supplice a été effroyable, mais le crime était hideux. Il faut bien que la société se défende, n'est-ce pas? où en serions-nous si, etc., etc., etc.? l'audace des malfaiteurs n'aurait plus de bornes. On ne verrait qu'atrocités et guets-apens. Une répression est nécessaire. Enfin, c'est votre avis, monsieur, les Tapner doivent être pendus...
Que la volonté des hommes d'État soit faite !
Tenez , monsieur, c'est horrible. Nous habitons, vous et moi, l'infiniment petit. Je ne suis qu'un proscrit et vous n'êtes qu'un ministre. Je suis de la cendre, vous êtes de la poussière. D'atome à atome, on peut se parler. On peut d'un néant à l'autre se dire ses vérités. Eh bien,
sachez-le, quelles que soient les splendeurs actuelles de votre politique , monsieur, cette corde qu'on noue au cou d'un homme, cette trappe qu'on ouvre sous ses pieds , cet espoir qu'il se cassera la colonne vertébrale en tombant, cette face qui devient bleue sous le voile lugubre du gibet, ces yeux sanglants qui sortent brusquement de leur orbite, cette langue qui jaillit du gosier, ce rugissement d'angoisse que le nœud étouffe , cette âme éperdue qui se cogne au crâne sans pouvoir s'en aller, ces genoux convulsifs qui cherchent un point d'appui, ces mains liées et muettes qui se joignent et qui crient au secours, et cet autre homme , cet homme de l'ombre , qui se jette sur ces palpitations suprêmes, qui se cramponne aux jambes du misérable et qui se pend au pendu, monsieur, c'est épouvantable. Vous avez dit : Que la justice « suive son cours! » vous avez donné cet ordre comme un autre ; les rabâchages sur la peine de mort vous touchent peu. Pendre un homme, boire un verre d'eau. Vous n'avez pas vu la gravité de l'acte. C'est une légèreté d'homme d'État, rien de plus. Monsieur, gardez vos étourderies pour la terre , ne les offrez pas â l'éternité. Croyez-moi, ne jouez pas avec ces profondeurs -là; n'y jetez rien de vous. C'est une imprudence. Ces profondeurs -là, je suis plus près que vous, je les vois. Prenez garde.
Exul sicut mortuus. Je vous parle de dedans le tombeau.
Bah! qu'importe? un homme pendu; et puis après, une ficelle que nous allons rouler, une charpente que nous allons déclouer, un cadavre que nous allons enterrer, voilà grand'chose. Nous tirerons le canon, un peu de fumée en orient, et tout sera dit. Guernesey, Tapner, il faut un microscope pour voir cela. Monsieur, cette ficelle, cette poutre , ce cadavre , ce méchant gibet imperceptible, cette misère, c'est l'immensité. C'est la question sociale, plus haute que la question politique. C'est plus encore, c'est ce qui n'est plus sur la terre. Ce qui est peu de chose , c'est votre canon, c'est votre politique, c'est votre fumée. L'assassin qui du matin au soir devient l'assassiné, voilà ce qui est effrayant; une âme qui s'envole tenant le bout de corde du gibet, voilà qui est formidable. Hommes d'État, entre deux protocoles, entre deux dîners, entre deux sourires, vous pressez nonchalamment de votre pouce ganté de blanc le ressort de la potence, et la trappe tombe sous les pieds du pendu. Cette trappe, savez-vous ce que c'est? C'est l'inOni qui apparaît, c'est l'insondable et l'inconnu, c'est la grande ombre qui s'ouvre brusque et terrible sous votre petitesse.
Continuez. C'est bien. Qu'on- voie les hommes
du vieux monde à l'œuvre. Puisque le passé s'obstine, regardons-le. Voyons successivement toutes ses figures : à Tunis, c'est le pal ; chez le czar, c'est le knout; chez le pape, c'est le garrot; en France, c'est la guillotine; en Angleterre, c'est le gibet ; en Asie et en Amérique, c'est le marché d'esclaves. Ah! tout cela s'évanouira. Nous, les anarchistes, nous, les démagogues, nous, les buveurs de sang, nous vous le déclarons, à vous les conservateurs et les sauveurs, la liberté humaine est auguste, l'intelligence humaine est sainte, la vie humaine est sacrée, l'àme humaine est divine. Pendez maintenant!
Prenez garde. L'avenir approche. Vous croyez vivant ce qui est mort et vous croyez mort ce qui est vivant. La vieille société est debout, mais morte, vous dis-je. Vous vous êtes trompés. Vous avez mis la main dans les ténèbres sur le spectre et vous en avez fait votre fiancée. Vous tournez le dos à la vie ; elle va tout à l'heure se lever derrière vous. Quand nous prononçons ces mots: Progrès, Révolution, Liberté, Humanité, vous souriez, hommes malheureux, et vous nous montrez la nuit où nous sommes et où vous êtes. Vraiment, savez-vous ce que c'est que cette nuit? Âpprenez-le, avant peu les idées en sortiront énormes et rayonnantes. La démocratie s'appelait hier France; elle s'appellera demain Europe.
246 VICTOB HUGO RACONTÉ.
UécUpse actuelle masque le mystérieux agrandissement de Tastre.
Je suis, monsieur, votre obéissant serviteur.
ViCTOK Hugo.
Marine Tenace, U férrier 18S&. »
Il y a trois ans, M. Victor Hugo essaya de sauver John Brown. Le 2 décembre 1859, il publia ceci :
« UN MOT SCa JOHN BROWN.
Quand on pense aux États-Unis d'Amérique, une figure majestueuse se lève dans Tesprit. Washington.
Or, dans cette patrie de Washington, voici ce qui a lieu en ce moment :
Il y a des esclaves dans les états du sud , ce qui indigne, comme le plus monstrueux des contre-sens, la conscience logique et pure des états du nord* Ces esclaves, ces nègres, un homme blanc, un homme libre, John Broi^n, a voulu les délivrer. Certes, si l'insurrection est un devoir sacré, c'est contre Fesclavage. John Brown a voulu commencer Tœuvre de salut par la délivrance des esclaves de la Virginie. Puritain, reli-
LA SUITE DU DERNIER JOUR, ETC. 2i7
gieux, austère, plein de rEvangile, Christus nos liberavit^ il a jeté à ces hommes, à ces frères, le cri d'affranchissement. Les esclaves, énervés par la servitude, n'ont pas répondu à l'appel. L'esclavage produit la surdité de l'âme. John Brown, abandonné, a combattu; avec une poignée d'hommes héroïques, il a lutté; il a été criblé de balles, ses deux jeunes fils , saints martyrs, sont tombés morts à ses côtés, il a été pris. C'est ce qu'on nomme l'affaire de Harper's Ferry.
John Brown, pris, vient d'être jugé, avec quatre des siens, Stephens, Copp, Green et Copland.
Quel a été ce procès? Disons-le en deux mots : John Brown, sur un lit de sangle, avec six blessures mal fermées, un coup de feu au bras, un aux reins, deux à la poitrine, deux à la tête, entendant à peine, saignant à travers son matelas, les ombres de ses deux fils morts près de lui; ses quatre coaccusés, blessés, se traînant à ses côtés, Stephens avec quatre coups de sabre ; la a justice » pressée et passant outre; un attorney Hunter qui veut aller vite; un juge Parker qui y consent ; les débats tronqués, presque tous délais refusés, production de pièces fausses ou mutilées, les témoins à décharge écartés, la défense entravée, deux canons chargés à mitraille dans la cour du tribunal, ordre aux geôliers de fusiller
les accusés si l*on tente de les enlever, quarante minutes de délibération, trois condamnations à mort. J'affirme sur l'honneur que cela ne s'est point passé en Turquie, mais en Amérique.
On ne fait point de ces choses-là impunément en face du monde civilisé. La conscience universelle est un œil ouvert. Que les juges de Gharlestown, que Hun ter et Parker, que les jurés possesseurs d'esclaves, et toute la population virginienne, y songent, on les voit. Il y a quelqu'un.
Le regard de l'Europe est fixé en ce moment sur l'Amérique.
John Brown, condamné, devait être pendu le 2 décembre (aujourd'hui même).
Une nouvelle arrive à l'instant. Un sursis lui est accordé. Il mourra le 16.
L'intervalle est court. D'ici là, un cri de miséricorde a-t-il le temps de se faire entendre?
N'importe ! le devoir est d'élever la voix.
Un second sursis suivra peut-être le premier. L'Amérique est une noble terre. Le sentiment humain se réveille vite dans un pays libre. Nous espérons que Brown sera sauvé.
S'il en était autrement, si John Brown mourait le 16 décembre sur l'échafaud, quelle chose terrible !
Le bourreau de Brown, déclarons-le hautement, (car les rois s'en vont et les peuples arri-
vent, on doit la vérité aux peuples;) le bourreau de Brown, ce ne serait ni Tattorney Hunter, ni le juge Parker, ni le gouverneur Wyse, ni le petit état de Virginie; ce serait, on frissonne de le penser et de le dire, la grande République Américaine tout entière.
Devant une telle catastrophe , plus on aime cette République , plus on la vénère , plus on Fadmire, plus on se sent le cœur serré. Un seul état ne saurait avoir la faculté de déshonorer tous les autres, et ici l'intervention fédérale est évidemment de droit. Sinon, en présence d'un forfait à commetre et qu'on peut empêcher , l'union devient complicité. Quelle que soit l'indignation des généreux états du nord, les états du sud les associent à l'opprobre d'un tel meurtre; nous tous, qui que nous soyons, qui avons pour patrie commune le symbole démocratique, nous nous sentons atteints et en quelque sorte compromis; si l'échafaud se dressait le 16 décembre, désormais, devant l'histoire incorruptible , l'auguste fédération du nouveau monde ajouterait à toutes ses solidarités saintes une solidarité sanglante ; et le faisceau radieux de cette République splendide aurait pour lien le nœud coulant du gibet de John Brown.
Ce lien-là tue.
Lorsqu'on réfléchit à ce que Brown , ce libé-
rateur, ce combattant du Christ, a tenté, et quand on pense qu'il va mourir, etqu'il va mourir égorgé par ia République Américaine, l'attentat prend les proportions de la nation qui le commet, et quand on se dit que cette nation est une gloire du genre humain, que, comme la France, comme T Angleterre, comme l'Allemagne, elle est un des organes de la civilisation, que souvent même elle dépasse l'Europe dans de certaines audaces sublimes du progrès, qu'elle est le sommet de tout un monde, qu'elle porte sur son front l'immense lumière libre, on affirme que John Brown ne mourra pas, car on recule épouvanté devant l'idée d'un si grand crime commis par un si grand peuple!
Au point de vue politique, le meurtre de Brown serait une faute irréparable. Il ferait à l'Union une fissure latente qui finirait par la disloquer. Il serait possible que le supplice de Brown consolidât l'esclavage en Virginie, mais il est certain qu'il ébranlerait toute la démocratie américaine. Vous sauvez votre honte, mais vous tuez votre gloire.
Au point de vue moral, il semble qu'une partie de la lumière humaine s'éclipserait, que la notion «même du juste et de l'injuste s'obscurcirait, le jour où l'on verrait se consommer l'assassinat de la délivrance par la liberté.
Quant à moi , qui ne suis qu'un atome , mais
qui, comme tous les hommes, ai en moi toute la conscience humaine, je m'agenouille avec larmes devant le grand drapeau étoile du nouveau monde, et je supplie à mains jointes, avec un respect profond et filial , cette illustre République Américaine , sœur de la République Française , d'aviser au salut de la loi morale universelle, de sauver John Brown, de jeter bas le menaçant échafaud du 16 décembre, et de ne pas permettre que sous ses yeux, et j'ajoute en frémissant presque par sa faute, le premier fratricide soit dépassé.
Oui , que l'Amérique le sache et y songe , il y a quelque chose' de plus effrayant que Gain tuant Abel, c'est Washington tuant Spartacus. »
L'année dernière, un jury belge ayant prononcé dans une seule affaire neuf condamnations à mort, quelqu'un, étonné sans doute que l'ennemi incessant de la peine de mort ne prit pas la parole, la prit en son nom, et les^ journaux belges publièrent des vers signés Victor Hugo qui demandaient au roi la grâce des neuf condamnés. Ces vers provoquèrent cette lettre :