‹ Victor Hugo raconté par témoin de sa vieChapitre 18 sur 33 · II. n · texte numérisé non relu

II. n

M. Victor Hugo répondit immédiatement :

« Hauteville-Hoiiae, 17 novembre 1862.

Monsieur,

Ce que vous faites est bon; vos efforts sont nobles , vos écrits sont excellents ; — vous avez besoin d'aide , vous vous adressez à moi , je vous remercie; vous m'appelez, j'accours. Qu'y a-t-il? Me voilà.

Genève est à la veille d'une de ces crises normales qui, pour les nations comme pour les individus, marquent les changements d'âge. Vous allez réviser votre constitution. Vous vous gouvernez vous-mêmes; vous êtes vos propres maîtres ; vous êtes des hommes libres ; vous êtes une république. Vous allez faire une action considérable, remanier votre pacte social, examiner où vous en êtes en fait de progrès et de civilisation, vous entendre de nouveau entre vous sur les questions communes; la délibération va s'ouvrir, et parmi ces questions, la plus grave de toutes, l'inviolabilité de la vie humaine, est à Tordre du jour.

C'est de la peine de mort qu'il s'agit.

Hélas , le sombre rocher de Sisyphe ! quand donc cessera-t-il de rouler et de retomber sur la société humaine, ce bloc de haine, de tvran-

nie, d'obscurité, d'ignorance et d'injustice qu'on nomme pénalité ? quand donc au mot Peine substituera-t-on le mot Enseignement? quand donc comprendra- 1- on qu'un coupable est un ignorant? Talion, œil pour œil, dent pour dent, mal pour mal, voilà à peu près tout notre code. Quand donc la .vengeance renoncera -t -elle à ce vieil efTort qu'elle fait de nous donner le change en s'appelant Vindicte? Croit-elle nous tromper? Pas plus que la félonie quand elle s'appelle Raison d'État. Pas plus que le fratricide quand il met des épaulettes et qu'il s'appelle la Guerre. De Maistre a beau farder Dracon ; la rhétorique sanglante perd sa peine, elle ne parvient pas à déguiser la difformité du fait qu'elle couvre ; les sophistes sont des habilleurs inutiles; l'injuste reste injuste, l'horrible reste horrible. Il y a des mots qui sont des masques ; mais à travers leurs trous on aperçoit la sombre lueur du mal.

Quand donc la loi s'ajustera-t-elle au droit? quand donc la justice humaine prendra -t- elle mesure sur la justice divine ? quand donc ceux qui lisent la Bible comprendront- ils la vie sauve de Gain ? quand donc ceux qui lisent l'Évangile comprendront-ils le gibet du Ghrist? quand donc prêtera- 1- on l'oreille à la grande voix vivante qui, du fond de l'inconnu, crie à travers nos ténèbres : Ne tue point ! quand donc ceux qui

sont eu bas, juge, prêtre, peuple, roi, s'aperce-vront-ils qu'il y a quelqu'un au-dessus d'eux? Képubliques à esclaves, monarchies à soldats, sociétés à bourreaux; partout la force, nulle part le droit, 0 les tristes maîtres du monde ! chenilles d'infirmité, boas d'orgueil.

Une occasion se présente où le progrès peut faire un pas. Genève va délibérer sur la peine de mort. De là votre lettre, monsieur. Vous me demandez d'intervenir, de prendre part à la discussion, de dire un mot. Je crains que vous ne vous abusiez sur l'efficacité d'une chétive parole isolée comme la mienne. Que suis-je? que puis -je? Voilà bien des années déjà, — cela date de 1828, — que je lutte avec les faibles forces d'un homme contre cette chose colossale , contradictoire et monstrueuse, la peine de mort, composée d'assez de justice pour satisfaire la foule et d'assez d'iniquité pour épouvanter le penseur. D'autres ont fait plus et mieux que moi. La peine de mort a cédé un peu de terrain; voilà tout. Elle s'est sentie honteuse dans Paris, en présence de toute cette lumière. La guillotine a perdu son assurance, sans abdiquer pourtant; (*hassée de la Grève, elle a reparu barrière Saint- Jacques;- chassée de la barrière Saint -Jacques, elle a reparu à la Roquette. Elle recule, mais elle reste.

LA SUITE DU bERNIER JOUR, ETC. 261

Puisque vous réclamez mon concours, monsieur, je vous le dois. Mais ne vous faites pas illusion sur le peu de part que j*aurai au succès, si vous réussissez* Depuis trente-cinq ans, je le répète, j'essaye de faire obstacle au meurtre eu place publique. J*ai dénoncé sans relâche cette voie de fait de la loi d'en bas sur la loi d'en haut. J'ai poussé à la révolte la conscience universelle; j'ai attaqué cette exaction par la logique et par la pitié, cette logique suprême; j'ai combattu, dans reusemble et dans le détail, la pénalité démesurée et aveugle qui tue; tantôt traitant la thèse générale , tâchant d'atteindre et de. blesser le fait dans son principe même, et m'efforçant de renverser, une fois pour toutes, non un échafaud, mais l'échafaud; tantôt me bornant à un cas particulier, et ayant pour but de sauver tout simplement la vie d'un homme. J'ai quelquefois réussi, plus souvent échoué. Beaucoup de nobles esprits se sont dévoués à la même tâche; et il y a dix mois à peine , la généreuse presse belge , me venant énergiquement en aide lors de mon intervention pour les condamnés de Charleroi, est parvenue à sauver sept têtes sur neuf.

Les écrivains du dix-huitième siècle ont détruit la torture; les écrivains du dix-neuvième, je n'en doute pas, détruiront la peine de mor(. Ils ont déjà fait supprimer en France le poiug

262 VICTOR HUGO BACONTÉ.

coupé et le fer rouge; ils ont fait abroger la mort civile ; et ils ont suggéré l'admirable expédient provisoire des circonstances atténuantes. — « Cest « à d'exécrables livres comnie le Dernier jour u rf'iifi Condamné^ disait le député Salverte, qu'on (c doit la détestable introduction des circonstances « atténuantes. » Les circonstances atténuantes , en effet, c'est le commencement de l'abolition. Les circonstances atténuantes dans la loi, c'est le coin dans le cbéne. Saisissons le marteau divin, frappons sur le coin sans relâche, frappons à grands coups de vérité , et nous ferons éclater le billot.

Lentement, j'en conviens. Il faudra du temps, certes. Pourtant ne nous décourageons pas. Nos efforts, même dans le détail, ne sont pas toujours inutiles. Je viens de vous rappeler le fait de Charleroi ; en voici un autre. Il y a huit ans, à Guernescy, en 185A., un homme, nommé Tapner, fut condamné au gibet; j'intervins, un recours en grâce fut signé par six cents notables de l'Ile, l'homme fut pendu; maintenant écoutez : quelques-uns des journaux d'Europe qui contenaient la lettre écrite par moi aux Guernesiais pour empêcher le supplice arrivèrent en Amérique à temps pour que cette lettre pût être reproduite utilement par les journaux américains; on allait pendre un homme à Québec , un nommé Julien ;

LA suite: du dernier jour, etc. 263

le peuple du Canada considéra avec raison comme adressée à lui-même la lettre que j'avais écrite au peuple de Guernesey, et, par un contre-coup providentiel , cette lettre sauva , passez-moi Texpression , non Tapner qu'elle visait , . mais Julien qu'elle ne visait pas. Je cite ces faits; pourquoi? parce qu'ils prouvent la nécessité de persister. Hélas! le glaive persiste aussi.

Les statistiques de la guillotine et de la potence conservent leurs hideux niveaux; le chiffre du meurtre légal ne s'est amoindri dans aucun pays. Depuis une dizaine d'années même, le sens moral ayant baissé» le supplice a repris faveur, et il y a recrudescence. Vous petit peuple, dans votre seule ville de Genève, vous avez vu deux guillotines dressées en dix-huit mois. En effet , ayant tué Yary, pourquoi ne pas tuer Elcy? En Espagne, il y a le garrot; en Russie, la mort par les verges. A Rome, l'Église ayant horreur du sang, le condamné est assommé, ammazzato. L'Angleterre, où règne une femme, vient de pendre une femme.

Cela n'empêche pas la vieille pénalité de jeter les hauts cris, de protester qu'on la calomnie, et de faire l'innocente. On jase sur son compte, c'est affreux. Elle a toujours été douce et tendre; elle fait des lois qui ont l'air sévère, mais elle est incapable de les appliquer. Elle, envoyer Jean Valjean au bagne pour le vol d'un pain ! Allons

donc! il est bien vrai qu'en 1816 elle envoyait aux travaux forcés à perpétuité les émeutiei*s affamés du département de la Somme; il est bien vrai qu'en 18ft6... — Hélas! ceux qui me reprochent le bagne de Jean Yaljean oublient la guillotine de Buzançais.

La foim a toujours été vue de travers par la loi.

Je parlais tout à Theure de la torture abolie. Eh bien! en 1849, la torture existait encore. Où? en Chine? Non, en Suisse. Dans votre pays, monsieur. En octobre 18&9, à Zug, un juge instructeur, voulant faire avouer un vol d'un fromage (vol d'un comestible. Encore la faim!) à une fille appelée Mathilde Wildemberg, lui serra les pouces dans un étau, et, au moyen d'une poulie et d'une corde attachée à cet étau , fit hisser la misérable jusqu'au plafond. Ainsi suspendue par les pouces , un valet de bourreau la bàtonnait. En 1862, à Guernesey que j'habite, la peine tortionnaire du fouet est encore en vigueur. L'été passé, on a, par arrêt de justice, fouetté un homme de cinquante ans.

Cet homme se nommait Torode. C'était, lui aussi, un affamé, devenu voleur.

Non, ne nous lassons point. Faisons une émeute de philosophes pour radoucissement des codes. Diminuons la pénalité, augmentons l'îu-

slruction. Par les pas déjà faits, jugeons des pas à faire ! quel bienfait que les circonstances atténuantes ! elles eussent empêché ce que je vais vous raconter.

A Paris, en 1818 ou 19, un jour d'été, vers midi, je passais sur la place du Palais de Justice. Il y avait là une foule autour d'un poteau. Je m'approchai. A ce poteau était liée, carcan au cou, écriteau sur la tête, une créature humaine, une jeune femme ou une jeune fille. Un réchaud plein de charbons ardents était à ses pieds devant elle, un fer à manche de bois, plongé dans la braise, y rougissait, la foule semblait contente. Cette femme était coupable de ce que la jurisprudence appelle vol domestique et la métaphore banale, danse de l'anse du panier. Tout à coup, comme midi sonnait, en arrière de la femme et sans être vu d'elle, un homme monta sur l'échafaud ; j'avais remarqué que la camisole de bure de cette femme avait par derrière une fente rattachée par des cordons; l'homme dénoua rapidement les cordons, écarta la camisole, découvrit jusqu'à la ceinture le dos de la femme, saisit le fer dans le réchaud, et l'appliqua, en appuyant profondément, sur l'épaule nue. Le fer et le poing du bourreau disparurent dans une fumée blanche. J'ai encore dans l'oreille, après plus de quarante ans, et j'aurai toujours dans l'àme

répouvanlable cri de la suppliciée. Pour moi, c'était une voleuse j ce fut une martyre. Je sortis de là déterminé, — j'avais seize ans, — à combattre à jamais les mauvaises actions de. la loi.

De ces mauvaises actions la peine de mort est la pire. Et que n'a-t-on pas vu, même dans notre siècle, et sans sortir des tribunaux ordinaires et des délits communs! Le 20 avril 1849, une servante, Sarah Thomas, une fille de dix-sept ans, fut exécutée à Bristol pour avoir, dans un moment de colère, tué d'un coup de bûche sa maltresse qui la battait. La condamnée ne voulait pas mourir. Il fallut sept hommes pour la traîner au gibet. On la pendit de force. Au moment où on lui passait le nœud coulant, le bourreau lui demanda si elle avait quelque chose à faire dire à son père. Elle interrompit son râle pour répondre : oui^ oui, dites -lui que je l'aime. Au commencement du siècle, sous Georges III, à Londres, trois enfants de la classe des ragged (déguenillés) furent condamnés à mort pour vol. Le plus Agé, le Newgate Calendar constate le fait, n'avait pas quatorze ans. Les trois enfants furent pendus.

Quelle idée les hommes se font-ils donc du meurtre? Quoi! en habit, je ne puis tuer; en robe je le puis ! comme la soutane de Richelieu, la toge couvre tout ! Vindicte publique ? Ah ! je

VOUS en prie, ne me vengez pas ! meurtre, meurtre, vous dîs-je ! hors le cas de légitime défense entendu dans son sens le plus étroit (car, une fois votre agresseur blessé par vous et tombé, vous lui devez secours), est-ce que l'homicide est jamais permis ? est-ce que ce qui est interdit à rindividu est permis à la collection? Le bourreau, voilà une sinistre espèce d'assassin! l'assassin officiel, l'assassin patenté, entretenu, rente, mandé à certains jours, travaillant en public » tuant au soleil, ayant pour engins « les bois de justice, » reconnu assassin de l'État! l'assassin fonctionnaire, l'assassin qui a un logement dans la loi , l'assassin au nom de tous ! il a ma procuration et la vôtre, pour tuer. Il étrangle ou égorge, puis frappe sur l'épaule de la société, et lui dit : Je travaille pour toi, paye- moi. Il est l'assasisin cum privilégie legis^ l'assassin dont l'assassinat est décrété par le législateur, délibéré par le juré, ordonné par le juge, consenti par le prêtre, gardé par le soldat, contemplé par le peuple. 11 est l'assassin qui a parfois pour lui l'assassiné; car j'ai discuté, moi qui parle, avec un condamné à mort appelé Marquis , qui était en théorie partisan de la peine de mort; de même que, deux ans avant un procès célèbre, j'ai discuté avec un magistrat nommé Teste qui était partisan des peines infamantes. Que la civilisa-

tîon y songe, elle répond du bourreau. Ah! vous haïssez l'assassinat jusqu'à tuer l'assassin; moi je hais le meurtre jusqu'à vous empêcher de devenir meurtrier. Tous contre un, la puissance sociale condensée en guillotine, la force collective employée à une agonie, quoi de plus odieux? Un homme tué par un homme effraye la pensée, un homme tué par les hommes la consterne.

Faut-il vous le redire sans cesse? cet homme, pour se reconnaître et s'amender, et se dégager de la responsabilité accablante qui pèse sur son Ame, avait besoin de tout ce qui lui restait de vie. Vous lui donnez quelques minutes ! de quel droit? Comment osez-vous prendre sur vous cette redoutable abréviation des phénomènes divers du repentir? Vous rendez -vous compte de cette responsabilité damnée par vous, et qui se retourne contre vous, et qui devient la vôtre? vous faites plus que tuer un homme, vous tuez une conscience.

De quel droit constituez-vous Dieu juge avant son heure? quelle qualité avez- vous pour le saisir? est-ce que cette justice- là est un des degrés de la vôtre ? est-ce qu'il y a plain-pied de votre barre à celle-là ? De deux choses l'une : ou vous êtes croyant, ou vous ne l'êtes pas. Si vous êtes croyant, comment osez- vous jeter une immortalité à l'éternité? si vous ne l'êtes pas. comment osez- vous jeter un être au néant?

Il existe un criminaliste qui a fait cette distinction ; — « On a tort de dire exécution ; on doit se borner à dire réparation. La société ne lue pas, elle retranche. » — Nous sommes des laïques, nous autres, nous ne comprenons pas ces iinesses-là.

On prononce ce mot : Justice. La Justice! Oh! (îette idée entre toutes auguste et vénérable , ce suprême équilibre, cette droiture rattachée aux profondeurs, ce mystérieux scrupule puisé dans ridéal, cette rectitude souveraine compliquée d'un tremblement devant l'énormité éternelle béante devant nous, cette chaste pudeur de l'impartialité inaccessible, cette pondération où entre l'impondérable, cette acception faite de tout, cette sublimation de la sagesse combinée avec la pitié, cet examen des actions humaines avec l'œil divin, cette bonté sévère, cette résultante lumineuse de la conscience universelle, cette abstraction de l'absolu se faisant réalité terrestre, cette vision du droit, cet éclair d'éternité apparu à l'homme , la Justice ! cette intuition sacrée du vrai qui détermine, par sa seule présence , les quantités relatives du bien et du mal et qui , à l'instant où elle illumine l'homme , le fait momentanément Dieu, cette chose finie qui a pour loi d'être proportionnée à l'infini, cette entité céleste dont le paganisme fait une déesse

et le christianisme un archange, cette figure immense qui a les pieds sur le cœur humain et les ailes dans les étoiles, cette Yungfrau des vertus humaines, cette cime de Tâme, celte vierge, ô Dieu bon. Dieu éternel, est-ce qu'il est possible de se rimaginer debout sur la guillotine? est-ce qu'on peut se l'imaginer bouclant les courroies de la bascule sur les jarrets d'un misérable ? estce qu'on peut se l'imaginer défaisant avec ses doigts de lumière la ficelle monstrueuse du couperet? se l'imagine -t- on sacrant et dégradant à la fois ce valet terrible, l'exécuteur? se l'imaginet-on étalée, dépliée et collée par l'afficheur sur le poteau infâme du pilori ? se la représente-t-on enfermée et voyageant dans ce sac de nuit du bourreau Calcraft où est mêlée à des chaussettes et à des chemises la corde avec laquelle il a pendu hier et avec laquelle il pendra demain!

Tant que la peine de mort existera , on aura froid en entrant dans une cour d'assises, et il y fera nuit.

En janvier dernier, en Belgique, à l'époque des débats de Charleroi , — débats dans lesquels, par parenthèse, il sembla résulter des révélations d'un nommé Rabet que deux guillotinés des années précédentes, Goethals et Coecke, étaient peut-être innocents (quel peut-être !) — au milieu de ces débats, devant tant de crimes nés des

brutalités de l'ignorance, un avocat crut devoir et pouvoir démontrer la nécessité de l'enseignement gratuit et obligatoire. Le procureur général l'interrompit et le railla : Avocat^ dit-il, ce n'est point ici la chambre. Non , monsieur le procureur général , c'est ici la tombe.

La peine de mort a des partisans de deux sortes : ceux qui l'expliquent et ceux qui l'appliquent; en d'autres termes, ceux qui se chargent de la théorie et ceux qui se chargent de la pratique. Or, la pratique et la théorie ne sont pas d'accord; elles se donnent étrangement la réplique. Pour démolir la peine de mort , vous n'avez qu'à ouvrir le débat entre la théorie et la pratique. Écoutez plutôt. Ceux qui veulent le supplice, pourquoi le veulent-ils? Est-ce parce que le supplice est un exemple? Oui, dit la théorie. Non , dit la pratiqua. Et elle cache l'échafaud le plus qu'elle peut, elle détruit Montfaucon, elle supprime le crieur public , elle évite les jours de marché , elle bâtit sa mécanique à minuit , elle fait son coup de grand tnatin; dans de certains pays, en Amérique et en Prusse, on pend et on décapite à huis clos. Est-ce parce que la peine de mort est la justice ? Oui , dit la théorie ; l'homme était coupable, il est puni. Non, dit la pratique; car l'homme est puni, c'est bien, il est mort, c'est bon; mais qu'est-ce que cette femme?

C'est une veuve. Et qu'est-ce que ces enfants? Ce sont des orphelins. Le mort a laissé cela derrière lui. Veuve et orphelins, c'est-à-dire punis, et pourtant innocents. Où est votre justice? Mais si la peine de mort n'est pas juste, est-ce qu'elle • est utile? Oui, dit la théorie; le cadavre nous laissera tranquilles. Non, dit la pratique; car ce cadavre vous lègue une famille ; famille sans père , famille sans pain ; et voilà la veuve qui se prostitue pour vivre, et voilà les orphelins qui volent pour manger.

Dumolard, voleur à l'&ge de cinq ans, était orphelin d'un guillotiné.

J'ai été fort insulté, il y a quelques mois, pour avoir osé dire que c'était là une circonstance atténuante.

On le voit, la peine de mort n'est ni exemplaire, ni juste, ni utile. Qu'est-elle donc? Elle est. Sum qui sum. Elle a sa raison d'être en ellemême. Mais alors quoi ! la guillotine pour la guillotine, c'est de l'art pour l'art!

Récapitulons.

Ainsi toutes les questions , toutes sans exception , se dressent autour de la peine de mort ; la question sociale, la question morale , la question philosophique, la question religieuse. Celle-ci surtout , cette dernière , qui est l'insondable , vous en rendez -vous compte? Ah! j'y insiste ,

VOUS qui voulez la mort, avez -vous réfléchi? Avez-vous médité sur cette brusque chute d'une vie humaine dans rinfini, chute inattendue des profondeurs, arrivée hors de tour, sorte de surprise redoutable faite an mystère? Vous mettez un prêtre là, mais il tremble autant que le patient. Lui aussi , il ignore. Vous faites rassurer la noirceur par l'obscurité.

Vous ne vous êtes donc jamais penchés sur l'inconnu? Comment osez -vous précipiter là dedans quoi que ce soit? Dès que, sur le pavé de nos villes, un échafaud apparaît, il se fait dans les ténèbres autour de ce point terrible un immense frémissement qui part de votre place de Grève et ne s'arrête qu'à Dieu. Cet empiétement étonne la nuit. Une exécution capitale, c'est la main de la société qui tient un homme au-dessus du gouffre, s'ouvre et le Iflche. L'homme tombe. Le penseur, à qui certains phénomènes de l'inconnu sont perceptibles , sent tressaillir la prodigieuse obscurité. 0 hommes, qu'avez-vous fait? qui donc connaît les frissons de l'ombre? où va cette âme? que savez- vous?

Il y a près de Paris un champ hideux, Clamart. C'est le lieu des fosses maudites; c'est le rendez-vous des suppliciés ; pas un squelette n'est là avec sa tête. Et la société humaine dort tranquille à côté de cela! Qu'il y ait sur la terre des

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