II. 2H
h^h VICTOR HUGO RACONTÉ.
avait choisi^ mais il venait d^apercevoir à la main de Tisbé la lampe avec laquelle elle entre dans la chambre de Galarina. C'était une lampe tragique et mythologique, retrouvée évidemment dans les fouilles d'Herculanum. Il n*en dit rien, pour ne pas mécontenter la comédienne à l'instant de sa scène principale, mais il ne put se taire en lui voyant sur la tête son éternel béret. Il lui fit remarquer que, pour sauver Catarina, elle allait dire à Angelo qu'elle était venue en manteau d'homme et qu'elle « avait aussi le chapeau; » le public se demanderait comment Angelo pouvait croire au chapeau en voyant le turban.
— Bah! dit- elle, est-ce que le public fait attention à ces choses-là?
Et Tisbé entra chez Catarina avec une lampe antique et un bonnet russe. Du reste, le public, en effet, n'eut pas l'air de s'en apercevoir.
^lademoiselle Mars n'avait pas la véhémence et l'emportement qu'il fallait pour les violences de Tisbé. Elle y fut médiocre. Madame Dorval, avec quelques mots, mit le succès de son côté. Mademoiselle Mars, inférieure dans l'insulte, reprit le dessus dans le sacrifice, et réfuta les soupçons d' Angelo avec une mélancolie et une noblesse qui refirent l'égalité entre les rivales.
Au troisième acte, par un de ces hasards des
représentations qui déconcertent les prévisions les plus sûres, madame Dorval joua mal la scène qu'elle avait si bien répétée. Elle manqua d'autorité dans sa révolte contre son mari; sa sortie même, dont mademoiselle Mars s'était tant effrayée, fut applaudie, mais sans ardeur. Le grand succès de l'acte fut pour M. Beauvallet qui, droit dans son justaucorps de velours écarlate , le cou nu , les cheveux ras, le regard dur, eut une inflexibilité de marbre.
Le dernier acte faillit être compromis par un accident de mise en scène. On avait prévu que l'air froid des coulisses se précipitant dans l'air embrasé d'une salle comble agiterait les rideaux du lit où est cachée Gatarina, crue morte et enterrée dans les cavaux du palais. On avait paré à cet inconvénient en cousant aux rideaux des tringles de fer supportant des poids. Mais le courant d'air fut tel que les poids ne purent résister. Il fallut que deux machinistes se glissassent h plat ventre sous le lit et maintinssent le rideau; mais le vent le faisait trembler dans leurs mains et les découvrait par instants au public, que cela faisait rire. Mademoiselle Mars se troubla et joua gauchement, et la pièce aurait mal fini, sans madame Dorval dont le réveil fut d'une grâce étonnée et charmante qui rétablit le succès. Quand Rodolfo la prit dans ses bras, elle eut la
légèreté d'une ombre qui reyient à la vie, la poésie d'Eurydice ramenée sur la terre.
Le drame finissait à : Parmoù pour toi. Mademoiselle Mars avait obtenu que l'auteur coupât le reste, disant que la pièce était finie là, que le public en savait assez et n'écouterait pas les dei^ nières phrases. Mademoiselle Rachel, qui joua Tisbé en 1850, dit le rôle tout entier, et les dernières phrases furent écoutées et applaudies.
Somme toute , Angelo avait réussi. La réussite persista aux représentations suivantes. Mademoiselle Mars s'était résignée au succès de madame Dorval et se contentait du sien. L'auteur n'eut plus avec elle qu'une contestation , mais ce fut sur un sujet étranger au théâtre.
C'était le moment du procès de mademoiselle de Morel contre M. de Laroncière. Il y avait des séances de nuit parce que mademoiselle de Morel, malade et hallucinée, ne retrouvait sa raison qu'à minuit. M. Victor Hugo alla à une de ces audiences nocturnes. Il vit l'accusé, un jeune homme de taille moyenne, brun, à figure régulière et distinguée. Il vit moins l'accusatrice, qui entra à l'heure solennelle le visage caché par un chapeau de paille et par un voile épais. Elle déposa d'une façon nette et précise. M. de Laroncière se leva , et , de l'air le plus respectueux et le plus pénétré, lui demanda si elle était bien
sûre du fait infâme qu'elle lui attribuait, si elle ae se trompait pas de personne, si elle n'était pas encore sous l'influence de quelque funeste yision, ou s'il n'avait pas fait à son insu contre elle quelque chose dont elle voulût se venger. Elle * répondit sèchement qu'elle avait dit la vérité. M., de Laroncière se rassit accablé.
L'attitude très -digne et l'accent sincère de l'accusé avaient frappé M. Victor Hugo, déjà disposé à le croire innocent par la lecture de l'acte d'accusation. Le lendemain, il était dans la loge de mademoiselle Mars; le procès Laroncière faisait grand bruit; on en parla. M. Victor Hugo dit qu'il croyait à l'innocence de l'accusé.
A ce mot, mademoiselle Mars se leva pâle et frémissante, comme si elle venait d'être insultée. M. Victor Hugo ne comprit pas d'abord; mais il apprit bientôt que l'actrice avait dans son intimité un oncle de mademoiselle de Morel, et qu'elle la regardait probablement un peu comme sa nièce. N'en sachant rien alors , il soutint son opinion. Mademoiselle Mars s'indigna tellement, qu'elle en fut malade et qu'elle resta quelques jours sans jouer.