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que mademoiselle Georges le priait d'aller lui parler. II ne se pressa pas et resta à causer avec son ami. On frappa les trois coups, et Fami retourna dans la salle ; alors Fauteur al^a trouver Factrice. Elle le reçut froidement, lui dit qu'il venait trop tard, que maintenant le rideau était levé et qu'elle n'avait plus rien à lui dire.
Le premier acte, dont n'était pas mademoiselle Georges, fut peu applaudi. M. Frederick, à qui Fauteur avait destiné Gilbert, n'étant pas au théâtre à cette époque, le rôle avait été donné à M. Bocage, puis, après un des conflits de ces répétitions orageuses, à M. Lockroy, qui, homme de talent d'ailleurs, n'avait pas Fautorité de M. Bocage, ni surtout de M. Frederick Lemaltre. M. Chilly donna tort au directeur en étant excellent dans le Juif.
L'apparition de mademoiselle Georges fut un éblouissement. A demi couchée sur un lit de repos, en robe de velours écarlate, couronnée de diamants, sa beauté était vraiment royale. L'insulte à Fabiani fut dite par elle avec une vérité ample et une familiarité superbe. Tout alla bien jusqu'à l'entrée du bourreau, que l'auteur avait conservée, et qui fut, en eflFet, le signal des sifflets.
Toute la troisième partie, surtout la scène de Gilbert et de Jane, excita des ricanements conti-
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nuels. Le cortège de Texécution, au dernier acte,, fit grand effet, et le bourreau, sifflé au second acte, lut applaudi au quatrième. Mais les sifflets reprirent aussitôt; mademoiselle Georges elle-même ne fut plus ménagée ; son imprécation contre Londres fut bourrasquée; la grande scène finale entre les deux femmes fut sifflée d'un bout à l'autre.
Cependant on sentait une résistance énergique de la pièce ; une partie considérable du public avait protesté par ses applaudissements; les amis de l'auteur affirmaient qu'il y avait bien eu quelques sifflements dans les loges et à l'orchestre, mais que l'opposition était surtout venue du parterre, livré à la claque, c'est-à-dire au directeur. En somme, la soirée n'était nullement décisive ; il y avait une grande diff'érence avec le Roi s'amuse, sifflé évidemment par le public et écrasé; c'était un combat, mais ce n'était pas une défaite.
Une différence d'une autre espèce avec le Roi s'amuse, c'est que, pour la première fois, le nom de l'auteur fut sifflé.
M. Victor Hugo se hâta d'aller dans la loge de mademoiselle Georges, curieux de voir comment elle prenait ceux des sifflets qui s'étaient attaqués à elle. Elle était furieuse.
— Il y avait des drôles dans la salle! s'écrial-elle.
— Est-ce dans la salle? se contenta de dire l'auteur.
M. Harel entra, l'actrice lui reprocha hautement de ravoir fait siffler, et M. Victor Hugo les laissa s'expliquer ensemble.
Une indisposition grave de l'actrice qui jouait Jane obligea à faire rel&che le lendemain. Les journaux furent très-hostiles. A la quatrième représentation, l'annonce d'Angèle reparut sur l'affiche. Malgré tout cela, les recettes, inférieures à celles de Lucrèce Borgia, se maintinrent à un chiffre qui força le directeur de retirer encore une fois l'annonce, et Marie Tudor eut un nombre de représentations plus qu'honorable.
Les relations n'étaient plus possibles entre M. Victor Hugo et la Porte-Saint-Martin. M. Harel le sentit lui-même, et le traité signé pour un troisième drame fut résilié d'un commun accord.
Au commencement de 1834, M. Victor Hugo fit VEtvde sur Mirabeau, décidément révolutionnaire. Ses idées avaient marché depuis ses premières odes, si aveuglément royalistes. Il éprouva le besoin de mesurer la route qu'il avait parcourue, de jeter un coup d'oeil sur les étapes de son esprit, de confronter son présent à son passé et de se rendre compte de lui-même. Sûr de n'avoir jamais obéi qu'à sa conviction et n'ayant rien à renier ni à cacher, il fit cet examen de conscience en public dans Littérature et Philosophie mêlées.
Le Roi s'amuse tombé n'avait pas empêché le
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Théâtre-Françaîs de lui redemander une .pièce depuis la réussite éclatante de Lucrèce Borgia. M. Jouslin de Lasalle étant revenu en février 1855, M. Yictor Hugo lui répondit qu*il achevait dans ce moment un drame qui exigeait deux actrices de premier ordre. Le Théâtre-Français avait mademoiselle Mars et pouvait engager madame Dorval, qui était libre, mais il s'agissait de savoir si mademoiselle Mars consentirait à jouer avec madame Dorval. Quant à celle-ci, elle jouerait avec qui Ton voudrait.
Uauteur lut Angelo à mademoiselle Mars.
L'actrice habitait rue de la Tour-des-Dames, dans un hôtel où Ton arrivait par une avenue et par des escaliers en amphithéâtre. L'auteur fut introduit dans un salon meublé selon le goût empire. Un goût plus récent y était représenté par un tableau-pendule figurant une église de village dont le clocher à cadran carillonnait les heures. Ce carillon se mêla à la lecture d! Angelo.
M. Victor Hugo n'avait pas revu mademoiselle Mars depuis qu'il lui avait refusé Marion de Lorme. Elle fut très-aimable, écouta la pièce avec intérêt, lui dit qu'il avait fait de grands progrès comme lecteur, et loua même le drame en des termes auxquels elle n'avait pas accoutumé l'auteur d'ilernani.
— Certainement, je jouerai, dit-elle, et avec
votre madame Dorval ! Les deux rôles sont trèsbeaux. Voyons, vite, quel est le mien?
— Celui que vous choisirez.
Catarina, mariée, chaste, convenait à merveille au talent honnête et décent de mademoiselle Mars; mais la Tisbé, fille des rues, violente, déréglée, semblait faite pour le talent bohème et libre de madame Dorval. Mademoiselle Mars préféra donc la Tisbé.
Le drame, dans son état primitif, avait cinq actes. La mort d'Homodéi, au lieu d'être en récit, était en action. Rodoifo allait punir Tespion dans un bouge de bandits où se mêlaient le vin et le sang. Après la lecture au comité, MM. Taylor et Jouslin de Lasalle vinrent trouver Tauteur; Facte des bandits les inquiétait; le Roi s'amuse avait dû en partie sa chute au bouge de Saltabadil; le bouge d'Homodéi ferait tomber Angelo; il n*était pas indispensable au drame; la mort d*Homodéi pouvait être racontée en quelques mots ; ils obtinrent de l'auteur la suppression de l'acte.
Les répétitions furent curieuses par la rencontre des deux actrices célèbres. Mademoiselle Mars traitait madame Dorval avec la hauteur aristocratique d'une comédienne du Théâtre- Français forcée de s'encanailler avec une échap- . pée du boulevard; elle n'en sentait pas moins
m VICTOR HUGO RACONTÉ.
que c'était une rivale sérieuse; elle était en même temps humiliée et effrayée, et c'était un singulier mélange de mépris et de haine. Madame Dorval, elle, était souple et. caressante; elle répondait aux brutalités par des flatteries; elle était toute prête à se trouver bien hardie, en effet, de mettre son pied mélodramatique sur ces nobles planches du Théâtre-Français ; elle se fatsait tout humble et toute petite, quitte à se redresser devant le public.
Elle répétait en dedans, ne démasquait aucun effet, était terne, éteinte, nulle. Mademoiselle Mars se rassurait et se félicitait du bon calcul qu'elle avait fait en prenant le rôle qui lui allait peu, mais comme Catarina allait encore moins à madame Dorval! Cette femme sans frein et sans retenue dans un rôle de pureté et de dignité! Elle était capable d'y être sifflée. Mais, à une répétition, madame Dorval s'oublia et joua tellement que l'espérance de mademoiselle Mars s'évanouît du coup. Elle ne put se contenir et, au troisième acte, interrompit l'accès de colère de Catarina contre Angelo et contre la Tisbé.
— Dites donc, monsieur Hugo, quelle mine voulez-vous que je fasse , moi , pendant que madame m'injurie de cette agréable façon? Estce que vous ne trouvez pas lefe injures qu'elle me' dit bien longues?
— Pas plus longues, madame, que celles que vous lui dites, vous, à l'acte précédent.
— Oh! moi, dit madame Dorval, je ne trouve pas les injures de madame trop longues. Quand les choses sont si belles , j'ai autant de plaisir à les écouter qu'à les dire.
Mademoiselle Mars se tut Mais, le lendemain, elle trouva qu'elle avait & dire bien des choses inutiles, qu'elle ne savait comment se tirer de toutes ces grandes phrases, et que son rôle aurait besoin de larges coupures. L'auteur refusa de rien couper à mademoiselle Mars, et madame Dorval put dire tout son rôle- Madame Dorval, s'étant trahie une fois, ne se gêna plus pour répéter de son mieux. Catarina, empoisonnée par son mari, va mourir dans son oratoire. Madame Dorval, à ce moment, fut si touchante et si vraie, que les quelques personnes présentes l'applaudirent.
L'acte fini, mademoiselle Mars vint à l'auteur:
— Vous n'écoutez pas mes conseils, lui ditelle en essayant de sourire; je viens pourtant vous en donner encore un. Si j'étais de vous, je changerais le genre de mort de Catarina. Toujours du poison ! Vous en avez mis dans Hernani, vous en avez mis dans Lucrèce Borgia, vous en remettez dans Angelo. Vraiment c'est trop. D'abord, ce n'est pas beau à voir, ces contor-
siens. C'était bon dans Hemani, parce que c'était la première fois.
— Ce n'était pas la première fois , madame. Je n'ai pas inventé le poison, je l'emploie, comme Corneille l'a employé dans Rodogune, comme Shakspeare Ta employé dans Roméo et Juliette, ce qui ne l'a pas empêché de l'employer encore dans Hamlet. On l'avait employé bien des fois avant l/emani et on l'emploiera bien des fois après Angelo, moi tout le premier.
N'ayant pas encore réussi de ce côté, l'actrice en vint aux voies de fait, et, à la répétition suivante, à l'instant où madame Dorval se dirigeait en chancelant vers l'oratoire, mademoiselle Mars, qui était de l'autre côté, traversa le théâtre et vint tout bonnement se camper de façon à cacher aux spectateurs la sortie de Catarina.
Cela dépassait la guerre permise. L'auteur intervint et rappela à l'actrice que sa place était de l'autre côté. Elle répondit qu'elle se trouvait mieux où elle était. M. Victor Hugo reprit qu'il était, lui, de l'avis contraire, et que c'était à l'auteur de juger ce qui valait mieux pour la pièce. Elle répliqua que c'était à l'actrice de juger ce qui valait mieux pour l'actrice. Il eut beau dire , elle refusa absolument de bouger. Alors il perdit patience, comme à Hernani. Il <léclara qu'il avait rencontré bien souvent l'envie.
mais que c'était la première fois qu'il la voyait s' avouant et s'étalant, et que les femmes qui montraient leur corps lui semblaient pudiques à côté de cette nudité de l'amour-propre. Et à quoi bon ? qu'est-ce que mademoiselle Mars espérait? Elle avait bien pu étouffer de pauvres débutantes sans réputation faite, et encore inconnues, mais est-ce qu'elle s'imaginait qu'elle annulerait madame Dorval, son égale en talent et en succès? Et, comme elle tressaillait à ce mot, il le répéta : — Votre égale , entendez -vous , en talent et en succès! et si ce que je vous dis vous déplaît, vous êtes libre de rendre le rôle. Du reste, il est inutile que nous continuions à répéter. La pièce sera jouée comme je l'entends, ou elle ne sera pas jouée.
Cela dit, il leva la répétition et quitta le théâtre.
Le soir, on annonça M. Harel. Il savait ce qui s'était passé au Théâtre-Français. Il avait eu des torts avec M. Victor Hugo, il le reconnaissait; il en avait été bien puni, son théâtre n'avait fait que décliner depuis, il se repentait, il s'accusait, il jurait de ne plus recommencer. Si 31. Victor Hugo voulait lui pardonner et lui donner Angclo, il engagerait madame Dorval, que le Théâtre - Français serait trop heureux de lâcher, et il avait mademoiselle Georges, qui
serait une bien autre Tisbé que mademoiselle Mars. M. Victor Hugo répondit qu'il ne savait pas encore jusqu'où s'obstinerait mademoiselle Mars, mais que, quand même il retirerait Angelo au Théâtre-Français, il ne le donnerait pas à la Porte-Saint-Martin.
— J'en suis fâché pour vous si vous avez besoin de moi. Mais je n'ai qu'une parole. Vous m'avez dit que Marie Tudor tomberait, et vous avez tenu votre promesse; je vous ai dit que votre théâtre tomberait, et je tiendrai la mienne.
Depuis cette époqpue, M. Harel remonta bien des fois l'escalier de l'auteur de Marie Tudor. 11 le pria, l'implora, lui offrit toutes les primes et toutes les signatures possibles; M. Victor Hugo le recevait poliment, causait, mais, quant à une pièce, il refusa toujours. On sait que M. Harel finit par faire faillite.
Dans la soirée, M. Victor Hugo reçut une lettre de madame Dorval :
« Si mademoiselle Mars ne veut pas céder, faites-lui la concession qu'elle demande. Ce n'est pas seulement dans cette sortie qu'est le succès, mais aussi dans les adorables choses qu'il n'est pas en son pouvoir d'enlever. Est-ce votre ouvrage seul, dites, que vous avez voulu défendre? J'ai emporté et je garde l'idée que vous avez
voulu me protéger aussi, et j'en suis fière et heureuse. Mais ne vous fâchez pas tout à fait contre mademoiselle Mars. Vous êtes toujours prêt â prendre de ces résolutions qui me font trembler. S*il me fallait laisser ce rôle, qui seul me relient au théâtre, je serais bien triste. »
Le directeur n'était pas moins suppliant :
a J'apprends à mon arrivée que vous avez eu de nouvelles difficultés pour une position de scène, et que vous ne voulez plus revenir à la répétition de votre ouvrage si mademoiselle Mars ne fait pas ce que vous désirez. Je pense que vous avez raison de demander que l'on exécute ce que vous exigez; mais est-il bien indispensable au succès de l'ouvrage que cette position soit précisément celle que vous demandez? Ne pourrait-on arranger la scène de manière à ne point vous nuire et à satisfaire tout le monde? 11 me semble qu'une place occupée un peu plus en face ou un peu plus de côté ne peut en rien empêcher le succès d'un ouvrage comme le vôtre. Vous avouerez qu'après des études faites, des dépenses très-fortes engagées, un résultat trèsdifficile en partie obtenu^ il serait bien cruel d'être arrêté au moment de la représentation. Soyez le plus raisonnable, je vous en prie, venez demain
à la répétition 9 et nous arrangerons tout cela. Voyez rembarras dans lequel je me trouverais, moi, et faites un peu pour un pauvre directeur ce que vous ne feriez pas pour vous-même. Je compte sur vous demain, et venez, je vous en supplie, avec des idées de conciliation. »
M. Victor Hugo alla le lendemain à la répétition. Au moment de la mort de Catarina, mademoiselle Mars se mit d*elle-méme à la place qu'il lui avait indiquée. Elle était fort radoucie. Après la répétition, elle le pria de venir voir ses costumes. Il s'empressa d'y aller. Pour ses costumes de dona Sol, il lui avait apporté de très-beaux dessins de M. Louis Boulanger d'après les tableaux et les gravures du temps; elle les avait trouvés hideux et lui avait dit « de remporter ces barbouillages. » Elle avait coiffé dona Sol d'un béret qui avait été l'étonnement des peintres, nombreux à Hernani. Le béret de dona Sol reparaissait sur la tête de Tisbé, avec des enjolivements qui faisaient hésiter l'œil entre un turban et une roue de cabriolet.
— Ah ! dit l'auteur consterné , vous allez remettre encore cela?
— Oui ; cette coiffure me va très-bien. Elle me fait toute jeune. Vous avez vu mon portrait de Gérard, en Moscovite? C'est cette coiffure-là.
M. Victor Hugo hasarda que la Tisbé n^était pas précisément une Moscovite, mais une Italienne; mais il n'insista pas» ne voulant pas recommencer les quenelles pour un détail d'habillement.
La veille de la représentation, il eut soin de se faire montrer l'affiche. Comme il l'avait prévu, le nom de mademoiselle Mars éclatait en vedette et celui de madame Dorval était relégué obscurément après les figurants.
— Il y a une erreur, dit-il.
— Laquelle ? fit le régisseur.
Mademoiselle Mars se trouvait là. M. Victor
Hugo lui présenta l'affiche :
— Madame va vous le dire.
— Oh! je ne me mêle pas de l'affiche! ditelle, en tournant le dos et en sortant.
Le directeur objecta que la vedette était un privilège de mademoiselle Mars, que tous, excepté elle, étaient égaux et affichés par rang d'ancienneté, les pensionnaires après les sociétaires, et que madame Dorval, la dernière venue, devait être la dernière nommée. M. Victor Hugo repartit que madame Dorval, spécialement engagée pour son drame, n'était pas une pensionnaire ordinaire, et que, d'ailleurs, du moment qu'on faisait une exception pour une autre, on pouvait en faire une pour elle. Madame Dorval eut la vedette aussi.
Mademoiselle Mars était de fort mauvaise humeur en s'habillant pour la représentation.
— Excusez-moi si je ne cause pas, dit-elle à Tauteur. Mais c'est vous qui me presse^, puisque vous m'avez mise de la première scène. Vous savez que c'est la première fois que je joue en lever de rideau.
L'auteur alla chercher meilleur visage dans la loge de madame Dorval. Elle lui sauta au cou, dit qu'elle n'avait jamais eu de plus beau rôle, qu'elle en raffolait, et de Tisbé aussi, et de toute la pièce, et elle interpellait son mari qui était présent. N'est-ce pas. Merle? M. Merle acquiesçait, moins froidement qu'à son ordinaire; il était, de sa nature, assez indifférent, et craignait d'être de mauvais ton en épousant trop les admirations de sa femme.
Il y avait dans la salle deux publics bien distincts, celui de mademoiselle Mars et celui de madame Dorval, les gens graves, gourmés, empesés, pinces, enrichis ou titrés, que les artistes appellent les bourgeois, et les spectateurs ardents, jeunes, vivants, tumultueux, désordonnés, que le monde appelle les bohèmes.
L'entrée de mademoiselle Mars fut saluée chaleureusement par les bourgeois et par les claqueurs. Les bohèmes s'abstinrent. Le premier acte intéressa et charma. M. Beauvallet fut un Angelo
saisissant. Mademoiselle Mars dit, sans profondeur, mais avec une sensibilité très-bien jouée, le récit de sa mère sauvée du gibet. La scène de la clef rentrait mieux dans ses habitudes de comédie; elle en cisela chaque mot, et y fut applaudie d'un bout à l'autre. 11 n'y eut pas dans tout l'acte un seul moment d'opposition.
C'était maintenant le tour de madame Dorval. Quand elle parut, les bohèmes essayèrent de lui âiire à elle aussi « une entrée, » mais ils furent chutes par les bourgeois, et un peu par les claqueurs. La grande actrice sentit qu'il fallait vaincre ou périr, et joua, non avec son talent ordinaire, mais avec son talent extraordinaire. Elle fut d'une telle réalité, d'une passion si jeune, d'un abandon si chaste, que les bourgeois même furent entraînés, et soupçonnèrent presque la distance qu'il y a d'un talent composé à
un talent, spontané.
Mademoiselle Mars était dans les coulisses, attendant sa scène.
— Eh bien, dit-elle à l'auteur, j'espère qu'on l'applaudit assez, votre actrice.
— De laquelle parlez-vous? demanda poliment l'auteur.
— Oh] de celle à qui vous avez donné le meilleur rôle.
M. Victor Hugo aurait pu lui répondre qu'elle