LA ESMERALDA
MM. de Bourqueney, Lesourd, Alfred de Wailly, Antony Deschamps et une nièce de M. Bertîn chantèrent des morceaux de l'opéra, qui furent grandement loués. — M. Rossini avait une voix charmante 9 et chantait volontiers; on le pria de se faire entendre; il résista; M. et madame Bertin le pressèrent; de jolies femmes se mirent presque à ses pieds; il répondit qu'il était enroué et absolument incapable de tirer une note de son gosier, sortit presque aussitôt, et, à peine dans l'antichambre, se mit à entonner un air de ses opéras d'une voix claire et retentissante.
Les répétitions de la Esmeralda se firent dans l'été de 1836. L'auteur des paroles n'y assista pas; il voyageait en Bretagne. A son retour, il fut frappé de la mesquinerie de la mise en scène. Le vieux Paris prêtait aux décorations et aux costumes. Rien de riche ni de pittoresque; les haillons de la Cour des Miracles, qui auraient pu avoir du caractère et de la nouveauté h l'Opéra, étaient en drap neuf; de sorte que les seigneurs avaient l'air de pauvres et les truands de bourgeois. M. Victor Hugo avait donné une idée de décor qui aurait pu faire grand effet : c'était l'ascension de Quasimodo enlevant la Esmeralda d'étage en étage; pour faire monter Quasimodo. il n'y avait qu'à faire descendre la cathédrale. En son absence, on avait déclaré la chose
impossible. Ce décor, impossible à TOpéra, a été fait depuis à l'Ambigu.
Uopéra, chanté par MM. Nourrit, Levasseur, Massol, etc., et mademoiselle Falcon, fut applaudi par le public de la première représentation , laquelle fut assombrie par la nouvelle de la mort de Charles X.
Les journaux furent d'une violence extrême contre la musique. L'esprit de parti s'en mêla et se vengea sur une femme du journal de son père. Alors, le public siffla. L'opposition augmenta de représentation en représentation, et à la huitième le rideau fut baissé avant la fin. Tout ce que put le directeur, M. Duponchel, qui devait son privilège à M. Bertin, ce fut de jouer de temps en temps, avant le ballet, un acte où l'auteur avait réuni les principaux morceaux des cinq.
Le roman est fait sur le mot ananké; l'opéra finit par le mot fatalité. Ce fut une première fatalité que cet écrasement d'un ouvrage qui avait pour chanteurs M. Nourrit et mademoiselle Falcon, pour musicienne une femme d'un grand talent, pour librettiste M. Victor Hugo et pour sujet Notre-Dame de Paris. La fatalité s'attacha aux acteurs. Mademoiselle Falcon perdit sa voix; M. Nourrit alla se tuer en Italie. — Un navire appelé Esmeralda, faisant la traversée d'Angle-
LÀ ESMËRALDA. hbi
terre en Irlande, se perdit corps et biens. — Le duc d'Orléans avait nommé Esmeralda une jument de grand prix ; dans une course au clocher, elle se rencontra avec un cheval au galop , et eut la tête fracassée.
En 1837, M. Victor Hugo perdit son frère Eugène. J'ai raconté que le pauvre garçon avait été pris de folie la nuit même du mariage de son frère, et que le général Hugo, qui n'était pas venu pour le marié, était venu pour le malade. Après avoir essayé de le soigner chez lui, le père avait dû le mettre chez M. Esquirol, dont la maison était la plus renommée. Le médecin en chef de la maison, M. Royer-CoUard, s'était occupé de lui avec une attention spéciale ; les accès violents avaient disparu ; quand son père et ses frères allaient le voir, il causait avec eux affectueusement et raisonnablement, excepté sur un
LA MORT DU FRÈRE. bk^
point : il se croyait enfermé dans une prison d*Etat pour avoir conspiré contre la duchesse de Berry. Le général s'était dit que la meilleure réfutation de son erreur serait la liberté ; il avait demandé au médecin s'il ne ferait pas bien de le reprendre ; M. Royer-Collard n'y avait vu aucun inconvénient dans l'état tranquille du convales* cent, et le général l'avait emmené à Blois.
Il s'était laissé emmener, sans peine ni joie; en partant, son attitude et sa physionomie étaient celles de la torpeur; ce robuste et vaillant jeune homme qui s'était cru un moment né pour la lutte littéraire avait maintenant quelque chose d'un mouton endormi. Il était resté ainsi à Blois, doux, facile , sensé, — obstiné seulement à vouloir aller au soleil sans chapeau, comme il l'était, enfant, à ôter ses bas dans les neiges du Mont- Cenis. Un jour, à dîner, il se jeta brusquement sur sa belle-mère^ un couteau à la main, voulant la tuer*
Le général le ramena à Paris , et essaya de la maison Saint-Maurice à Gharenton, qui était une maison militaire. La médication, ayant affaire à des officiers, les traitait militjiirement; l'énergie des remèdes dompta encore une fois la fureur de la maladie; mais Eugène se crut plus que jamais dans une prison d'État; il protestait contre son incarcération sans jugement, il tentait de
kkk VICTOR HUGO RACONTÉ.
s'évader, et on Tarréta une fois comme il se précipitait par une fenêtre.
Quand il entendait des fous crier, il croyait que c'étaient des gens qu'on égorgeait, et il suppliait son père et ses frères de l'emmener. Voyant qu'ils ne se prêtaient pas à son évasion , il se refroidit pour eux. 11 resta quelque temps encore attaché à M. Victor Hugo; il s'intéressait à la littérature; il voulut lire Hernani. Mais, le directeur ayant montré l'établissement à M. Victor Hugo et l'ayant dirigé partout avec la complaisance polie qu'on a pour un visiteur célèbre, le pauvre malade trouva que son frère était « trop bien avec ses ennemis » et ne voulut plus le voir, ni personne. 11 fallut cesser les visites, qui l'exaspéraient. •
Contrairement à ce qui arrive d'ordinaire , la santé de son corps se ressentit de la santé de son cerveau; sa forte constitution s'affaiblit; le dépérissement fut long: sa jeunesse et sa vigueur résistèrent, et il traîna jusqu'en février 1837.
Ainsi s'éteignit le camarade de l'enfance et de l'adolescence de M. Victor Hugo. Les deux frères, si étroitement unis, avaient paru faits pour la même existence; ils avaient eu les mêmes jeux, les mêmes maîtres, les mêmes aspirations vers la poésie, le même instinct des besoins nouveaux ; ils ne s'étaient pas quittés un seul jour
LA MORT DU FRÈRE. bk5
jusqu'à la mort de leur mère : la destinée les sépara tout à coup, et jeta Tun dans le bruit et dans la lumière, Tautre dans Tisolement et dans la nuit.
Dans l'été de 1837, Louis-Philippe voulut fêter à Versailles le mariage du duc d'Orléans, M.Victor Hugo fut invité. La veille de la fête? M. Alexandre Dumas vint le voir, fort irrité ; il allait y avoir des promotions dans la Légion d'honneur ; le roi, voyant son nom sur une des listes qu'on lui avait présentées, l'avait rayé; cette offense lui avait fait renvoyer l'invitation qu'il avait reçue. M. Victor Hugo dit qu'il n'irait pas non plus, et écrivit au duc d'Orléans la raison de son refus.
Le soir, le secrétaire des commandements du prince accourut place Royale; le duc d'Orléans, en recevant la lettre de M. Victor Hugo, était allé
LA FÊTE A VERSAILLES. hhl
aussitôt trouver le roi, et lui tivait parlé instamment pour le rétablissement du nom de M. Alexandre Dumas sur la liste. Le secrétaire n'était pas encore parti que M. Dumas revint, joyeux cette fois : il venait de recevoir du duc d'Orléans un mot lui annonçant qu'il avait la croix et qu'il pouvait la porter dès à présent. Toute difficulté se trouvant donc levée, M. Victor Hugo promit au secrétaire du prince d'aller à Versailles. Il lui demanda s'il y avait un costume de rigueur; le secrétaire répondit que tout était bon, excepté l'habit bourgeois.
La fête était pour le lendemain. Il n'y avait guère le temps de se procurer un costume. Mais M. Victor Hugo avait été de la garde nationale en 1830 et y avait été élu à je ne sais plus quel grade; il retrouva son équipement dans une armoire. M. Alexandre Dumas et lui examinèrent l'uniforme pièce à pièce, des épauletles au ceinturon; c'était encore fort mettable. M. Dumas lui-même était officier; c'était à merveille, il prendrait son uniforme, et ce serait entre eux une fraternité de plus d'avoir le même habit.
La fête commençait par la visite de l'intérieur du château. Si nombreuse que fût la foule, on circulait à l'aise dans ces vastes appartements royaux et dans ces galeries interminables. On y rencontrait tout ce qu'il y avait d'illustre en litté-
rature , en peinture , en sculpture , en musique , en science, en politique, etc. Une des premières rencontres des deux gardes nationaux fut avec M. de Balzac, en habit de marquis , loué probablement et certainement fait pour un autre.
Après une assez longue promenade, M. Victor Hugo s'assit, avec MM. Alexandre Dumas, Eugène Delacroix et trois ou quatre amis qui s'étaient joints au groupe; la causerie fut interrompue par l'entrée du roi et de la famille royale. Le duc d'Orléans donnait le bras à sa femme. Le roi, naturellement aimable, et qui dans ce moment était, de plus, heureux, dit des choses gracieuses à ses invités, spécialement à M. Victor Hugo, qui crut remarquer que son habit de garde national ne lui nuisait pas dans l'esprit du roi. Après les compliments, il lui demanda ce qu'il pensait de Versailles ; à quoi M. Victor Hugo répondit courtoisement que le siècle de Louis XIV avait écrit un beau livre et que le roi avait donné à ce beau livre une magnifique reliure- Madame la duchesse d'Orléans vint à M. Victor Hugo et lui dit qu'elle était heureuse de le voir, qu'il y avait deux personnes qu'elle avait vivement désiré connaître, M. Cousin et lui, qu'elle avait souvent parlé de lui avec « monsieur de Goethe, » qu'elle avait lu tous ses livres, qu'elle savait ses vers par cœur, qu'elle aimait paiMlessus
tout la pièce des Chants du Crépuscule qui commence par :
C'était une humble église au cintre surbaissé ; L'église où nous entrâmes.
Elle lui dit : — J'ai visité votre Notre-Dame.
A quatre heures, un huissier vint dire : — Le roi est servi. — Le dîner dura jusqu'à six heures. Alors ce fut une cohue et une mêlée; le spectacle commençait aussitôt après le dîner; tout le monde voulait être placé de façon à bien voir, non pas la scène, mais la loge royale, ou peut-être de façon à en être vu ; on se précipita , on se poussa , on se bouscula, on s'écrasa les pieds, on se déchira les habits. Ce furieux assaut dut s'arrêter devant une grande porte vitrée qui resta fermée pendant que le roi et sa famille prenaient leurs places. Au bout d'un quart d'heure, elle s'ouvrit, et ce fut alors la vraie bousculade. Il restait à traverser une longue galerie dont le parquet ciré et luisant comme un miroir avait une telle transparence qu'on s'y serait jeté à la nage;, on y glissait comme sur la glace; c'était un vrai casse-cou, surtout pour les vieux; les maréchaux, les cordons bleus , les dignitaires , les personnages vénérables , pressés et heurtés sur cette surface dangereuse, perdirent l'équilibre et s'étalèrent.