‹ Victor Hugo raconté par témoin de sa vieChapitre 29 sur 33 · II · texte numérisé non relu

II

Il en tomba bien une vingtaine. M. Victor Hugo en ramassa plusieurs; mais, voyant M. d*Ârgout allongé sur le parquet, il se souvint que c^était lui qui avait interdit le Roi s'amuse, et Vy laissa.

La salle de spectacle du château est vaste et riche ; les ornements sont d'un rococo charmant, ce qui fait qu'elle a en même temps de la grandeur et de la coquetterie; elle était redorée à neuf; on avait multiplié les lustres et les candélabres ; mademoiselle Mars et l'élite de la troupe du Théâtre- Français jouaient le Misanthrope; avec tout cela, la représentation fut froide. Ce qui fait la vivacité du théâtre , c'est le fourmillement du public ; le théâtre royal , calculé pour un public privilégié et restreint, n'avait que deux rangs de loges , séparées par de larges colonnes ; de sorte que, plein, il était vide. Pas de cohésion ni de communication entre les spectateurs, aucun de ces courants électriques qui mêlent toutes les âmes en une. Une autre cause de tristesse , c'est qu'il n'y avait guère que des hommes ; les seules invitées étaient les femmes des ministres et des ambassadeurs. Donc, les diverses et claires couleurs des étoffes, les fleurs dans les cheveux, l'étincellement des bijoux aux bras et aux cous, la blancheur des épaules, le frémissement des éventails, étaient absents. Enfin, on attendait pour applaudir que le roi donnât le signal, et il le

donnait peu. Après la représentation, des généraux et de hauts fonctionnaires disaient : — C'est ça, te Misanthrope! j'en avais entendu parler, je croyais que c'était amusant.

11 y eut ensuite la promenade aux flambeaux dans les galeries de peinture. A chaque tableau que le roi montrait à ses hôtes , un domestique tout habillé de rouge tournait sur la toile le réflecteur d'une lampe qu'il portait à la main. — A onze heures, la fête fut terminée, et chacun courut après sa voiture, qui ne fut pas facile à retrouver dans l'encombrement. MM. Alexandre Dumas et Victor Hugo n'eurent la leur qu'à une heure du matin et ne rentrèrent à Paris qu'au jour.

M. Victor Hugo, qui n'était toujours que chevalier de la Légion d'honneur, fut promu officier, grade auquel il est resté depuis.

Le 27 juin 1837, M. Victor Hugo publia les Voix intérieures. Dans la journée, deux laquais à la livrée du duc d'Orléans vinrent place Royale avec des hommes de peine qui apportaient un grand tableau. Ce tableau était une Inez de Castro, de M. Saint-Èvre, qui avait été le succès d'un salon. Sur la dorure du cadre, il y avait cette inscription : Le duc et la duchesse d'Orléans à M. Victor Hugo, SI juin 48S7.

M. Alexandre Dumas ne fut pas longtemps sans avoir à se plaindre, lui aussi, de M. Harel, et sans quitter la Porte-Saint-Martin. Il était, de plus, en mauvais termes avec la Comédie-Française. 11 vint un jour chez M. Victor Hugo et lui raconta une conversation qu'il avait eue avec le duc d'Orléans. Le prince s'informant pourquoi il ne faisait plus rien jouer, il lui avait répondu que la littérature nouvelle n'avait pas de théâtre; qu'elle n'avait jamais été chez elle au Théâtre- Français, qu'elle y avait été quelquefois tolérée, jamais acceptée; que sa vraie scène eût été la Porte -Saint- Martin, mais que les procédés du directeur en avaient éloigné tout ce qui avait du

talent ou seulement de la dignité, et qu'on y était tombé aux exhibitions des ménageries ambulantes; qu'entre le Théâtre- Français, voué aux morts , et la Porte-Saint-Martin, vouée aux bêtes , l'art moderne était sur le pavé. Il avait ajouté que ce n'était pas lui seul qui se plaignait, que tous les auteurs du drame disaient comme lui, à commencer par M. Victor Hugo, qui ne faisait plus de pièces que de loin en loin et qui en aurait fait deux par an s'il avait eu un théâtre.

Le duc d'Orléans avait dit que c'était là, en effet, un état de choses impossible, que l'art contemporain avait droit à un théâtre et qu'il en parlerait à M. Guizot.

— Maintenant, conclut M. Alexandre Dumas, il faut que vous alliez voir Guizdt. J'ai persuadé le prince, persuadez le ministre.

— Un théâtre, c'est très- bien, dit M. Victor Hugo, mais il faudrait un directeur.

M . Alexandre Dumas n'avait personne dont il pût répondre.

— Connaissez - vous quelqu'un , vous ? demanda-t-il à M. Victor Hugo.

— Oui et non. Je reçois un journal de théâtre qui est entièrement dans nos idées, et qui nous défend tous les deux , évidemment avec conviction et sans arrière -pensée, car le brave garçon qui fait ce journal ne vient pas même chercher

de remerclment, et je ne Fai pas vu quatre fois. Je crois donc en lui précisément parce que je ne le connais pas. On m'a dit que son rêve serait d'être directeur de théâtre. C'est le directeur du Vert -Vert.

— Anténor Joly! dit M. Alexandre Dumas* Mais il n'a pas le sou.

— Avec un privilège il trouvera de l'argent. M. Alexandre Dumas fit des objections, puis,

avec sa nature facile, céda. — Quand il fut sorti, M. Victor Hugo réfléchit qu'ils avaient été bien vite en disposant d'un théâtre qui n'existait pas. Les princes, sollicités de toutes parts, font des réponses polies qu'on prend pour des promesses. 11 était vraisemblable que le duc d'Orléans ne pensait déjà pFus à sa conversation du matin. M. Victor Hugo n'alla pas chez M. Guizot, et pensa lui-même à autre chose,

A quelque temps de là, un ami commun lui dit que M. Guizot s'étonnait de ne pas le voir, et avait à lui parler. 11 y alla le lendemain matin.

— Eh bien, lui dit M. Guizot en le voyant entrer , vous ne voulez donc pas de votre théâtre ?

M. Guizot lui dit de la façon la plus ouverte et la plus cordiale qu'il avait eu raison de demander un théâtre, que rien n'était plus légitime, qu'à un art nouveau il fallait un théâtre nouveau, que la Comédie-* Française, scène de tradition et

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de conservation, n'était pas Tarène qu'il fallait à la littérature originale et militante, que le gou-r vernement ne faisait que son devoir en créant un théâtre pour ceux qui créaient un art.

— Maintenant, ajouta M. Guizot, réglons les termes du privilège.

Le ministre et l'écrivain s'entendirent, et M. Guizot écrivit de sa main les conditions du théâtre, qui étaient très- larges, mais exclusivement littéraires. M. Victor Hugo demanda le droit à la musique; il se souvenait de l'effet produit dans Lucrèce Borgia par le contraste de la chanson à boire et du psaume ; il rêvait de mêler plus amplement encore le chant à la parole ; il voulait que l'art tout entier fût possible, depuis les symphonies de la Tempête jusqu'aux chœurs de Promélhée. M. Guizot accorda tout.

— ^laintenant, dit-il, il ne nous manque plus que la signature du ministre de l'intérieur. Mais je lui ai déjà parlé, et nous sommes d'accord. Allez le voir demain, il vous remettra votre privilège.

— Mon privilège? interrogea M. Victor Hugo.

— Sans doute! c'est à vous que nous donnons le théâtre.

— Je ne le prends pas ! Je fais de l'art et non du commerce. Je ne veux d'aucun privilège pour moi, ni comme directeur, ni comme auteur. Ce

n*est pas pour moi que je demande un théâtre, c'est pour toute la génération nouvelle, qui n'en a pas.

— Soit, dit M. Guizot ; mais pour donner un théâtre, il faut que nous le donnions à quelqu'un. Avez-vous un directeur?

— Oui; M. Anténor Joly.

— Je ne le connais pas, mais, si vous répondez de lui', cela suffit. Menez-le demain chez M. de Gasparin.

M. Victor Hugo, en rentrant, écrivit un mot à M. Anténor Joly, qui accourut le lendemain matin.

— J'ai une nouvelle à vous apprendre, lui dit M. Victor Hugo; c'est que vous avez un théâtre.

La reconnaissance de M. Joly fut égale à son ébahissement. 11 tenait son rêve ! M. Victor Hugo coupa court à ses remerclments en lui disant qu'on les attendait au ministère de l'intérieur. M. Anténor Joly avait un cabriolet à la porte, ils y montèrent tous deux, et furent bientôt dans le cabinet de M. de Gasparin.

Pendant qu'on allait chercher le privilège dans les bureaux, M. Victor Hugo répéta devant M. de Gasparin ce qu'il avait dit devant M. Guizot :

— 11 est bien entendu que le théâtre est à la littérature et non à moi. M. Anténor Joly me demandera des pièces s'il y trouve son intérêt.

mais il sera aussi libre de ne pas m*en demander que je serai libre de lui en refuser. Il sera un directeur comme un autre, et je serai un auteur comme un autre. Il ne s'engage qu'à une chose : c'est à faire de son théâtre le théâtre de la littérature vivante.

On vint dire des bureaux que le privilège n'était pas prêt, et ne pouvait l'être que dans une heure. Il fut convenu que M. Anténor Joly reviendrait dans la journée.

En sortant, le nouveau directeur dit à M. Victor Hugo :

— Puisque vous voulez que j'aie le droit de m'adresser à qui bon me semble , je m'adresse à vous, et je vous demande ma pièce d'ouverture.

M. Victor Hugo lui répondit qu'il serait temps de penser à l'ouverture de la salle quand il y aurait une salle et une troupe, et M. Anténor Joly le quitta pour chercher de l'argent, un terrain et des acteurs.

Ceci se passait en octobre 1836. Il s'écoula cinq ou six mois sans que M. Victor Hugo entendit parler de M. Joly. Un jour, on lui annonça M. de Gasparin, qui lui dit : — Mais je croyais que c'était un théâtre de littérature que vous vouliez ! — et qui lui montra, en marge du privilège, non signé encore, une note demandant l'autorisation de jouer l'opéra-comique. M. Vie-

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tor Hugo répondit qu'il y avait erreur^ que c'était lui qui avait demandé la musique, mais comme collaboratrice et servante du drame, et non comme maltresse. Le ministre dit qu'aussi la note l'avait étonné, et qu'il allait aviser.

M. Victor Hugo fut un an cette fois sans entendî^e parler de rien. En juin 1838, M. Anténor Joly reparut. Il avait été vingt-deux mois à trouver de l'argent. Quelqu'un lui en avait offert , mais à la condition d'être codirecteur. Ce n'eût été rien, si ce quelqu'un n'avait pas été un vaudevilliste qui s'était enrichi dans les pompes funèbres, et qui avait pour idéal Topéra-comique. C'était ce vaudevilliste qui avait demandé l'autorisation que le ministre avait d'abord refusée; mais M. Anténor Joly, ne trouvant rien d'aucun autre côté , avait dû subir cet associé et ses exigences, et obtenir du ministre, à force d'instances, le droit à l'opéra. Mais ce serait une clause morte; l'associé comprenait lui-môme qu'on attendait un théâtre de drame, et que c'était par le drame qu'il fallait commencer; une fois le drame installé, lui, Anténor Joly, serait là pour le maintenir; l'essentiel était de prendre possession du théâtre, et tout était dans le drame d'ouverture ; il fallait absolument le nom de M.Victor Hugo, etc.

M. Victor Hugo, auquel M. Anténor Joly pré-

senta son associé le lendemain, promit une pièce, et se mit à écrire Ruy Blas , dont le sujet le préoccupait depuis longtemps.

Sa première idée avait été que la pièce commençât par le troisième acte : Ruy Blas, premier minisire, duc d'Olmedo , tout-puissant, aimé de la reine; un laquais entre, donne des ordres à ce tout- puissant , lui fait fermer une fenêtre et ramasser son mouchoir. Tout se serait expliqué après. L'auteur, en y réfléchissant, aima mieux commencer par le commencement, faire un effet de gradation plutôt qu'un effet d^étonnement , et montrer d'abord le ministre en ministre et le laquais en laquais. Il écrivit la première scène le 4 juillet et la dernière le 11 août. Ce fut, de tous ses drames, celui qui lui prit le plus de temps. Le dernier acte, comme le quatrième de Hlarion de Lorme^ fut écrit en un jour; mais le quatrième acte de JUarion de Lorme est beaucoup plus long que le cinquième de Ruy Blas.

Pendant que M. Victor Hugo écrivait Ruy Blas, M. Joly venait le voir souvent, le consultait sur l'emplacement du nouveau théâtre, lui amenait des architectes, etc.; M. Victor Hugo était pour un terrain qui se trouvait libre près de la porte Saint-Denis , et pour appeler le théâtre Théâtre de la Porte-Saint-Denis. L'affaire ne se fit pas, à son grand déplaisir , et les deux directeurs en furent

réduits au théâtre Ventadour, mal situé, dans une cour où il ne passe personne. Tout ce qu'on put faire pour lui, ce fut de changer son nom, et d'appeler ce tombeau Théâtre de la Renaissance.

M. An ténor Joly vint un matin avec la maquette d'une nouvelle espèce de théâtre. Selon lui, la rampe ne s'expliquait pas; cette rangée de quinquets qui sortait de terre était absurde; dans la réalité, on était éclairé par en haut et non par en bas; la rampe était un contre-sens; les acteurs n'étaient plus des hommes, etc. — La maquette présentait un nouveau système ; les quinquets éclairaient, comme le soleil, du haut de portants dissimulés dans la coulisse; on ne serait plus au théâtre, on serait dans la rue, dans un bois, dans une chambre. M. Victor Hugo s'opposa à la suppression de la rampe; il répondit que la réalité crue de la représentation serait en désaccord avec la réalité poétique de la pièce, que le drame n'était pas la vie même, mais la vie transfigurée en art , qu'il était donc bon que les acteurs fussent transfigurés aussi , qu'ils l'étaient déjà par leur blanc et par leur rouge , qu'ils l'étaient mieux par la rampe, et que cette ligne de feu qui séparait la salle de la scène était la frontière naturelle du réel et de l'idéal.

Avant de promettre Ruy Blas^ l'auteur s'était enquis de la troupe. On lui avait présenté une

liste d'acteurs de vaudeville et de province. Il avait demandé M. Frederick Lemaltre. C'avait été, du reste, sa seule condition. Il avait voulu, à ce théâtre qu'il avait donné pour rien, et dont on avait offert une fois à M. Anténor Joly soixante mille francs, le même traité qu'au Théâtre-Français et à la Porte-Saint-Martin.

M. Frederick Lemaître faisait une tournée en province; un mot de M. Anténor Joly le fit revenir en grande hâte. Le théâtre étant tout à refaire à l'intérieur et livré aux ouvriers, l'auteur, pour ne pas lire dans les coups de marteau, fit venir les acteurs chez lui. M. Frederick fut radieux aux trois premiers actes , inquiet au quatrième , sombre au cinquième, et s'esquiva sans rien dire.

On ne pouvait répéter au théâtre. M. Anténor Joly avait obtenu qu'on lui prêtât la salle du Conservatoire. Ce fut là que le lendemain l'auteur distribua les rôles. M. Frederick Lemaltre reçut le sien d'un air résigné, mais il y eut à peine jeté les yeux qu'il poussa un cri d'étonnement et de joie:

— C'est donc Ruy Blas que je joue ?

Il avait cru que c'était don César. Comme il arrive toujours des grandes réussites , sa prodigieuse création de Robert Macaire lui était perpétuellement jetée au visage; on lui répétait sans cesse qu'il ne pouvait plus jouer que cela, qu'il

était incapable désormais des rôles sérieux ; en voyant les développements que prenait don César au quatrième acte, il s'était dit que M, Victor Hugo pensait comme les autres et lui destinait le rôle comique. Le rôle était beau, mais c'était encore un déguenillé. Au lieu que Ruy Blas le débarrassait des haillons de Robert Macaire, il allait être renouvelé et régénéré; il remercia avec elîusion M. Victor Hugo de le délivrer enfin de l'ironie et de la dérision et de le réconcilier ave(^ la passion et avec la poésie.

La musique ne laissa pas longtemps le Conservatoire à la littérature. Rtiy Bla^ fut prié de s'en aller. Il n'eut que la Renaissance , plus que jamais en proie aux maçons, aux serruriers , aux menuisiers, aux doreurs et aux tapissiers. Ce fut dans ce péle-méle et dans ce vacarme que les dernières répétitions se firent. Un jour^ au commencement du troisième acte, M.Victor Hugo, trouvant que deux acteurs se plaçaient mal , se leva pour aller les placer lui-même. Il était à peine debout, qu'une large barre de fer tomba de la voûte précisément sur le fauteuil qu'il quittait. Sans la faute de ses acteurs, il était tué

roide.

Le drame ne courait pas moins de dangers

que l'auteur. M. Anténor Joly n'avait pas résisté

à la musique autant qu'il l'avait promis; en même

temps que Rny Blas, on répétait un opéra-comique, et le codirecteur, qui était le vrai puisqu'il avait l'argent, fort rare aux répétitions de Ruy Blas, n'en manquait pas une de l'Eau merveilleuse. La mélomanié de la vraie direction se révélait en tout. Une fois, en arrivant, M. Victor Hugo vit des menuisiers et des tapissiers occupés h séparer en stalles les banquettes du parterre. M. Anténor Joly lui expliqua que le théâtre, vu sa situation, ne pouvait pas compter sur le public des boulevards, que sa clientèle serait la fashion et la grande bourgeoisie, qu'il fallait donc faire un théâtre confortable et riche. M. Victor Uugo répondit que la fashion aurait les stalles d'orchestre, les stalles de balcon et les loges, mais qu'il entendait qu'on laissât au pViblic populaire ses places, c'est-à-dire, le parterre et les galeries; que c'était pour lui le vrai public, vivant, impressionnable, sans préjugés littéraires, tel qu'il le fallait â l'art libre; que ce n'était peutêtre pas le public de l'opéra, mais que c'était le public du drame; que ce public-là n'avait pas l'habitude d'être parqué et isolé dans sa stalle, qu'il n'était jamais plus ardent, plus intelligent et plus content que lorsqu'il était entassé, mêlé, confondu, et que, quant à lui, si on lui retirait son parterre, il retirerait sa pièce. Les banquettes ne furent pas stallées.

ion VICTOR HUGO RACONTÉ.

II n*y avait plus à compter sur les jeunes gens d'Hernani; la célébrité était venue pour quelquesuns, Tâge pour tous; parmi les rapins de 1830, les uns étaient maintenant des maîtres et pensaient à leurs propres œuvres; les autres, n*ayant pu faire leur trouée en art, y avaient renoncé, et, commerçants, industriels, mariés, faisaient pénitence de leurs péchés d*enthousiasme et de littérature. Ceux même qui étaient restés écrivains, peintres et amis avaient quitté la bohème pour la bourgeoisie, s'étaient coupé les cheveux, avaient reconnu le chapeau et la redingote de tout le monde, avaient des femmes ou des maitresses qu'ils ne pouvaient mener au parterre, ni aux combles, trouvaient de mauvais goût les acclamations forcenées, et applaudissaient quelquefois du bout des gants.

Une nouvelle génération arrivait. Quelque temps auparavant, un jeune homme de seize à dix-sept ans , qui achevait ses études au collège Charlemagne voisin de la place Royale, s'était présenté chez M. Victor Hugo : c'était M. Auguste Vacquerie. Il avait amené, bientôt après, un de ses camarades de classe, M. Paul Meurice. Tous deux devinrent, et sont restés, les plus sûrs et les plus intimes amis de M. Victor Hugo. M. Auguste Vacquerie fit quatre-vingts lieues pour assister à Ruy Bios.

Le soir de la première représentation, la salle n'était pas terminée; les portes des loges, posées précipitamment, grinçaient sur leurs gonds et ne fermaient pas; les calorifères ne chauffaient pas; le froid de novembre glaçait les spectateurs. Les femmes furent obligées de remettre leurs manteaux, leurs fourrures et leurs chapeaux, et les hommes leurs paletots. On remarqua que le duc d'Orléans eut la politesse de rester en habit. La pièce dégela le public. Les trois premiers actes , très-bien joués, et plus que très-bien par M. Frederick , saisirent la salle. Le quatrième , que M. Saint-Firmin dit avec une verve spirituelle, fut moins heureux, mais le succès reprit plus énergique au cinquième, où M. Frederick Lemaltre dépassa les plus grands comédiens. La manière dont il arracha le pardessus de sa livrée, dont il alla tirer le verrou, dont il frappa l'épée sur la table, dont il dit à don Salluste :

Tenez , Pour un homme d'esprit, vraiment, vous m'étonnezl

dont il revint demander pardon à la reine, dont il but le poison, tout fut grand, vrai, profond, splendide, et le poète eut cette joie si rare de voir vivre la figure qu'il avait rêvée.

Un détail à noter, c'est que le parterre et les

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