II
Stalles applaudirent moins que les loges. Le succès, cette fois, vint plutôt du public. Uauteur avait dans la salle des amis qui ne le connaissaient plus et des amis qu il ne connaissait pas.
Le succès du drame ne fut rien à côté de celui de l'opéra-comique, qu'on joua le lendemain. Pour l'opéra-comique, les portes fermèrent, les gonds se turent, les calorifères chauffèrent, le parterre applaudit. VEau merveilleuse réussit frénétiquement.
La presse fut, en général, favorable à Ruy Bios. Il y vint du monde, plus peut-être que la musique n'en aurait exigé. Dès la seconde représentation, il y eut un coup de sifflet au troisième acte, quand Ruy Blas ramasse le mouchoir de don Salluste, et il y eii eut plusieurs au quatrième. Il y en eut davantage aux représentations suivantes, et le quatrième acte fut de plus en plus attaqué. Les acteurs disaient que c'était la musique qui voulait tuer le drame pour avoir le théâtre à elle seule. M. Frederick, sortant de scène après le troisième acte, montra à l'auteur un individu assis au parterre qu'il affirma avoir vu siffler, et qui était le claqueur de l'Eau merveilleuse. A la représentation suivante, le claqueur était à la même place, quoiqu'il ne fût tenu d'y être que pour l'opéra. M. Victor Hugo, qui voulait en avoir le cœur net, alla dans la salle au
troisième acte. Comme toujours la scène entre Ruy Blas et don Sailuste rencontra de la résistance. Au moment où Ruy Blas ramassa le mouchoir, M. Victor Hugo vit le claqueur porter à sa bouche un petit instrument, et un sifflement aigu retentit. L'auteur n'avait pas été seul à voir le geste. M. Frederick , qui avait à dire à don Sailuste :
Sauvons ce peuple I osons être grands I et frappons I Otons Tombre à Fintrigue et le masque...
n'acheva pas le vers à don Sailuste, s'avança jusqu'à la rampe, regarda le claqueur en face, et lui dit:
aux fripons I
Ruy Blas eut une cinquantaine de représentations. Les sifflets persistèrent jusqu'à la dernière, mais ils s'en tinrent toujours au troisième et au quatrième acte, et le reste n'en continua pas moins de réussir. — Aux reprises, les sifflets cessèrent, et le quatrième acte ne manqua jamais d'avoir un succès éclatant.
M. Victor Hugo allait vendre le manuscrit à son éditeur d'alors, M. Renduel, lorsqu'un autre libraire, M. Delloye, vint le lui demander, ainsi que l'exploitation de ses œuvres complètes pour
onze ans, au nom d*une société dont il était le gérant. M. Delloye offrait deux cent mille francs. II en ajouta quarante mille, et M. Victor Hugo ajouta de son côté deux volumes inédits.
Un de ces volumes fut un nouveau recueil de vers, les Rayons et les Ombres. Si m<Tn livre était un livre de critique, il aurait une lacune considérable : je parle à peine de l'œuvre lyrique de M. Victor Hugo; mais je ne juge pas ses œuvres, je les raconte, et le lecteur a pu remarquer avec quel scrupule je m'abstiens de toute appréciation et de tout éloge. Dans cette biographie pure et simple des créations de M. Victor Hugo, je dois m'étendre plus longuement sur celles qui ont eu plus d'aventures. Or, les aventures principales sont au théâtre : c'est là qu'est la vraie difficulté; c'est là que M. Victor Hugo a été contesté le plus; comme poète lyrique, il a été
i70 VICTOR HUGO RACONTÉ.
accepté dès ses premiers vers; ce premier succès a grandi de volume en volume; les Orientales, les Feuilles <t Automne, les Chants du Crépuscule, les Voix intérieures, les Rayons et les Ombres et les Contemplations ont bien eu aussi leurs contradicteurs, mais en minorité; d'ailleurs, les contradicteurs des livres n'ont pas la puissance de ceux des drames; ils n'ont pas le sifflet, avec lequel trois ou quatre ennemis peuvent percer les applaudissements de toute une salle, déconcerter les acteurs, interrompre l'émotion, déformer la pièce ; ils ne peuvent pas faire tomber la toile avant la fin; le livre, attaqué, nié, insulté, continue; le lecteyr sympathique n'est pas troublé par le lecteur malveillant, les articles furieux sont souvent ceux qui font le plus lire l'ouvrage, et les éditions se multiplient avec les invectives.
Je n'ai donc rien d'important à dire sur les Rayons et les Ombres, ni sur le Rhin, et je passe tout de suite aux Rurgraves, dont les représentations ont été le dernier épisode de la vie théâtraie de M. Victor Hugo.
Les Rurgraves furent écrits en octobre 1842 et lus au comité de la Comédie-Française le 20 novembre. L'auteur, cette fois, n'eut qu'à se louer du théâtre; les acteurs, le directeur, M. Buloz, le secrétaire, M. Yerteuil, tout le monde lui prêta
un, appui loyal. Mais il rencontra une grande hostilité dans une portion du public.
La politique s'en mêla. J*ai dit que M. Victor Hugo avait vu dans la nouvelle royauté, née d*un compromis entre la tradition monarchique et le droit révolutionnaire, une transition utile de la légitimité royale à la souveraineté populaire. Déjà républicain en théorie, il n'avait pas d'objection actuelle contre Louis-Philippe. Pourvu que la monarchie coQsentlt au progrès, il ajournait volontiers la république. 11 n'était même pas dans l'opposition constitutionnelle enrégimentée. La lettre suivante, écrite à M. Thiers en juillet 1833, exprime la situation d'esprit où il était resté :
« Monsieur le ministre ,
« Ce n'est point pour une affaire personnelle que je vous écris, c'est dans l'intérêt d'un autre, c'est dans le vôtre même, car je crois qu'on rend service à un ministre en lui indiquant les occasions de bien employer le pouvoir.
<( La chose, d'ailleurs, est simple et facile à faire. La voici :
« M. Anthony Thouret, ancien rédacteur en chef du journal la Révolution de 1830, a encore en ce moment vingt-un mois de prison à subir pour délit de presse. Il est à la Force. Je viens de le
voir; il est, vraiment et sans déclamations, maltraité, privé de tout, courbé sous le règlement uniforme qui régit les voleurs et les galériens. Mais ce qui frappe le plus durement M. Thouret, c*est qu'il est privé de voir sa famille, qui habite Douai, sa famille, c'est-à-dire les trois têtes les plus chères et les plus sacrées, sa mère, sa femme, son enfant. Il y a une prison à Douai. 11 a écrit à M. le garde des sceaux pour obtenir d'y être transféré. M. le garde des sceaux l'a renvoyé à vous, monsieur le ministre. Sa demande est sous vos yeux. Permettez-moi de vous la recommander. Ce n'est point une grâce qu'il sollicite. Il ne demande pas une diminution ni une commutation de peine. Il demande qu'on lui permette de voir et d'embrasser quelquefois sa vieille mère de soixante-treize ans, sa jeune femme, son petit enfant malade. Vous ne lui refuserez pas cela.
« Moi qui vous écris, monsieur le ministre, je n'appartiens à cette heure, Dieu merci! à aucun parti politique défini. Je les regarde tous faire avec impartialité, plein d'amour pour la France et pour le progrès, applaudissant tantôt le pouvoir, tantôt l'opposition, selon que l'opposition ou le pouvoir ^ me semblent bien agir dans l'intérêt du pays. Je ne suis d'aucun parti, dis -je; je désire ardemment qu'ils finissent par s'entendre tous; en attendant^ je pense que le meilleur conseil à donner à ceux
qui ont le pouvoir, c*est qu'ils traitent bien ceux qui ne Font plus et ceux qui ne Tout pas encore. « Recevez, monsieur le ministre, l'assurance de ma considération distinguée. »
Le Roi s'amuse interdit quatre mois après cette lettre avait donné à Fauteur un moment de colère, mais il avait bien vite repris son calme et son indulgence. En janvier 1834 {Élvde sur Mirabeau), il redisait : « A l'heure où nous sommes, toute critique est possible; mais l'homme sage doit avoir pour l'époque entière un regard bienveillant. Il doit espérer, se confier, attendre. Il doit tenir compte aux hommes de théorie de la lenteur avec laquelle poussent les idées ; aux hommes de pratique, de cet étroit et utile amour des choses qui sont, sans lequel la société se désorganiserait dans les expériences successives; aux passions, de leurs digressions généreuses et fécondantes ; aux intérêts, de leurs calculs qui rattachent les choses entre elles à défaut de croyances ; aux gouvernements, de leurs tâtonnements vers le bien dans l'ombre; a,ux oppositions, de l'aiguillon qu'elles ont sans cesse au poing et qui fait tracer au bœuf le sillon ; aux partis mitoyens, de l'adoucissement qu'ils apportent aux transitions; aux partis extrêmes, de l'activité qu'ils impriment à la circulation des
idées, lesquelles sont le sang même de la civili-' sa tien; aux amis du passé, du soin qu'ils prennent de quelques racines vivaces; aux zélateurs de l'avenir, de leur amour pour ces belles fleurs qui seront un jour de beaux fruits ; aux hommes mûrs, de leur modération; aux hommes jeunes, de leur patience; à ceux-ci, de ce qu'ils font; à ceux-là, de ce qu'ils veulent faire; à tous, de la difficulté de tout. »
Quatre ans après (juin 1837, préface des Voix intérieures) , il avait toujours le même but : « Être de tous les partis par leur côté généreux, n'être d'aucun par leur côté mauvais. » En 1840 {les Rayons et les Ombres, préface) , il assignait encore cet idéal au poète : « Nul engagement, nulle chaîne. La liberté serait dans ses idées comme dans ses actions. li serait libre dans sa bienveillance pour ceux qui travaillent, dans son aversion pour ceux qui nuisent, dans son amour pour ceux qui servent, dans sa pitié pour ceux qui souffrent. 11 serait libre de barrer le chemin à tous les mensonges, de quelque part ou de quelque parti qu'ils vinssent; libre de s'atteler aux principes embourbés dans les intérêts; libre de se pencher sur toutes les misères; libre de s'agenouiller devant tous les dévouements. Aucune haine contre le roi dans son affection pour le peuple. »
La forme de gouvernement lui semblait, d'ailleurs, la question secondaire; il allait au fond des choses; il était « socialiste » avant que le mot fût inventé : « Si jamais, dans ce grand concile des intelligences où se débattent de la presse à la tribune tous les intérêts généraux de la civilisation du dix-neuvième siècle, il avait la parole, il la prendrait sur Tordre du jour seulement, et il ne demanderait qu'une chose pour commencer : la substitution des questions sociales aux questions politiques. » (Préface de Littérature et Philosophie mêlées^ avril 1834.)
Les partis, eux, tenaient beaucoup plus aux questions politiques qu'aux questions sociales. L'abolition de la peine de mort, la paix universelle, l'enseignement gratuit, le droit de l'enfant, le droit de la femme, etc., paraissaient aux plus avancés des chimères de portes. Ils n'acceptaient pas non plus cette neutralité bienveillante qui était avec tous et avec personne; quiconque n'était pas leur serviteur était leur ennemi. Les républicains, surtout, peu nombreux alors, avaient cette intolérance et cette violence nécessaires, du reste, aux minorités opprimées. Dans la poussière de la lutte, ils ne voyaient pas que M. Victor Hugo, « socialiste » depuis 1828 {le Dernier jour d'un condamné), était plus avant qu'.euxmêmes dans la démocratie, et qu'ils tiraient sur
un des leurs. Le National en était resté au programme de M. Armand Carrel : progrès en politique, recul en littérature. Il haïssait le drame et n*admirait que la tragédie du « grand règne. »
Le moment était propice à la tragédie. Une actrice d'un grand talent, mademoiselle Rachel, ramenait la foule à Corneille et & Racine. Pendant qu'on répétait les Burgraves, un jeune homme arriva de province avec une tragédie, qui avait le double à-propos d'être une tragédie et d'être une tragédie républicaine : le sujet était l'expulsion des Tarquins et l'établissement de la république à Rome. On s'empara de la pièce et de l'auteur; Lucrèce fut lue publiquement dans les salons; la joie fut au comble; on avait déjà mademoiselle Rachel, on allait avoir M. Ponsard, la tragédie était complète; Louis XIV était ressuscité ; tout cela au no*m de la république.
Le public se laissa faire. Depuis vingt-cinq ans, il entendait toujours le même nom, il en était fatigué, il n'était pas fâché d'entendre un nom nouveau.
M. Edouard Thierry, alors feuilletoniste d'un journal disparu depuis, le Messager, expliqua trèsbien, dans un article intitulé Aristide, cet ostracisme dont Paris, comme Athènes, punit les renommées qui durent trop.
Tout fut donc contre M. Victor Hugo et pour
M. Ponsard. Les acteurs même du drame passèrent à la tragédie : madame Dorval et M. Bocage jouèrent les principaux rôles de Lucrèce.
II se joignait à tout cela que les Bar g raves n'étaient pas faciles à jouer; ces figures épiques et plus grandes que nature auraient voulu des comédiens exceptionnels. MM. Beauvallet, Geffroy et Ligier représentèrent Job, Otbert et Barberousse avec tout leur talent et toute leur conscience; mademoiselle Denain fut charmante et touchante dans Regina. Mais la stature des personnages était écrasante. Mademoiselle Rachel, qui avait assisté à la lecture au comité (le comité se composait alors de tous les sociétaires, hommes et femmf^s), et qui avait manifesté une grande admiration pour la pièce, n'avait pas demandé le rôle de Guanhumara, et M. Victor Hugo ne le lui avait pas oITert. L'âge de Guanhumara l'avait effrayée, bien qu'elle fût assez jeune pour n'avoir pas peur des rides. M. Victor Hugo avait essayé de faire engager mademoiselle Georges, qui l'en suppliait, et qui eût été la Guanhumara véritable ; mais il avait trouvé dans les sociétaires une résistance invincible. II avait alors demandé madame Dorval, laquelle, se souvenant des tracasseries qu'elle avait subies au Théâtre- Français, avait voulu y ôlre chez elle et n'entrer que comme sociétaire; le théâtre avait refusé le
sociétariat à madame Dorval, et Tavait accordé à madame Mélingue , qui joua Guanhumara fort convenablement.
La première représentation réussit froidement. L'opposition se manifesta dès la seconde. Les ricanements et les sifflets, sans atteindre jamais les tumultes d'Hemani, troublèrent la pièce tous les soirs. Il y eut des disputes et des collisions. Les acteurs et le théâtre soutinrent bravement et honnêtement la pièce jusqu'au der^ nier jour.
La majorité des journaux fut contraire aux Burgraves. M. Edouard Thierry les défendit chaleureusement. M. Théophile Gautier fit, dans la
Presse, deux feuilletons enthousiastes.
M. Victor Hugo, après les Burgraves^ s*éloigna du théâtre, bien quil eût un drame presque achevé depuis 1838, les Jumeaux ; il ne lui convint plus de livrer sa pensée à ces insultes faciles et à ces sifflets anonymes que quinze ans n'avaient pas désarmés. II avait, d'ailleurs, moins besoin du théâtre : il allait avoir la tribune.