NAPOLÉON ENTREVU
Personnellement, le roi Joseph n'était pas haï en Espagne, mais c'était un étranger, cela suffisait pour que les espagnols ne voulussent pas de lui. Lui-même, esprit sage et modéré, se rendant compte de l'impossibilité de surmonter la résistance, il était tout prêt à renoncer à ce trône mal solide, mais son frère ne lui permettait pas de le quitter. De sorte que l'Espagne offrait ce spectacle, probablement unique dans l'histoire, d'une nation gouvernée malgré elle par un roi malgré lui.
Déjà Napoléon, irrité de ce qu'on ne se ralliait pas assez vite à son frère, avait menacé les espagnols d'aller les gouverner lui-même : « Si tous les efforts sont inutiles et si vous ne répondez pas à ma confiance, il ne me restera qu'à placer mon frère sur un autre trône ; je mettrai alors la couronne d'Espagne sur ma tête. » Cette menace avait produit un tel effet qu'aussitôt vingt-sept mille pères de famille, à Madrid seulement, avaient inscrit leur serment de fidélité sur les registres préparés pour cela. Mais cette fidélité arrachée à la peur n'avait pas retenu les espagnols de se soulever à la première occasion ; et, lorsque le colonel Hugo arriva à Burgos, on y attendait le soir même le
roi Joseph, à qui la capitulation de Baylen avait déjà repris Madrid.
Napoléon vint au secours de son frère, et deux armées françaises furent employées à châtier un peuple coupable de vouloir s'appartenir. Joseph, qui avait fait de Vittoria son quartier général, fit préparer son palais pour y recevoir l'empereur ; mais l'empereur écrivit qu'il voulait loger hors de la ville. Le roi chercha une maison convenable, il n'y en avait pas. Le jour où l'empereur arrivait, le roi, n'ayant rien trouvé à quatre heures du soir, envoya au-devant de son frère le colonel Hugo, qu'il avait fait son aide de camp, avec une lettre qu'il lui fit lire afin que, s'il ne rencontrait l'empereur qu'à la nuit tombée, il pût dire ce qu'elle contenait.
Muni de cette lettre et de quelques explications verbales, le colonel partit et rencontra, vers cinq heures et un quart, un officier général qui était tout seul et auquel il demanda où était l'empereur. Cet officier, qui était le général Bertrand, lui répondit qu'il le trouverait au coude de la route. En effet, il fut bientôt en face d'un petit groupe à cheval, sans escorte, au milieu duquel il reconnut l'empereur à sa ressemblance avec Joseph, car, bien qu'il fît la guerre depuis 1788, il ne l'avait jamais vu. Il y avait tant d'armées à cette époque et on se battait en tant d'endroits qu'on pouvait avoir vingt ans de guerre sans avoir vu l'empereur.
Le colonel remit la lettre. Mais à cinq heures et demie, c'était l'hiver, il faisait trop nuit pour la lire. Le colonel offrit d'en dire le contenu.
— Vous l'avez donc lue ? demanda brusquement l'empereur.
Le colonel répondit que le roi, prévoyant l'obscurité, la lui avait fait lire.