NAPOLÉON ENTREVU
— Vous avez donc sa confiance ? Qui êtes-vous ?
— L'ancien colonel de Royal-Corse.
— Que contient la lettre ?
Le colonel le dit, et ajouta que le logement préparé au palais de Vittoria était absolument dans les goûts de l'empereur.
— Comment connaissez- vous mes goûts ?
Le colonel répondit qu'il ne faisait que répéter les paroles du roi, et demanda si l'empereur avait une réponse à lui donner.
— Je verrai le roi ce soir.
— Votre majesté veut-elle me permettre de retourner et d'éclairer sa marche? dit le colonel, un peu gêné de cette brusquerie trop impériale.
— Allez.
Il piqua son cheval et rejoignit le général Bertrand, chemina côte à côte avec lui jusqu'à Salinas, puis le précéda et rencontra, à une lieue de Vittoria, le roi qui venait au-devant de l'empereur. Il lui fit son rapport, et continua sa route, ayant assez vu l'empereur.
Cependant, le lendemain, il voulut le voir au jour. Il se plaça dans le grand salon parmi les officiers supérieurs de la jeune garde ; mais la façon brève et sèche dont l'empereur les questionnait commença à le faire repentir un peu de sa curiosité. Le colonel avait l'uniforme de Royal-Corse ; cet uniforme étranger attira les yeux de l'empereur, qui ne lui parla pas, mais ce simple regard suffit pour que le colonel éprouvât le besoin de sortir du salon et fût bien aise de se sentir dehors.
Napoléon arriva devant Madrid le 2 décembre 1808, l'attaqua le 3, prit le Retiro le 4, et de là domina la ville. Il fit aussitôt réunir les obusiers des parcs ; le roi Joseph, ému de pitié pour les habitants, envoya le colonel Hugo à l'empereur pour le supplier d'épargner la ville ; mais l'empereur ne se laissa pas toucher. Le roi y envoya le colonel quatre fois sans que l'empereur cédât, et le bombardement allait commencer, si Madrid n'avait pas ouvert ses portes.
Napoléon ordonna la formation, sous le nom de Royal-étranger, d'un régiment d'espagnols, de suisses, de wallons, auxquels il mêla, comme n'étant plus français, les français qui avaient été vaincus à Baylen. Ce régiment disparate et disgracié tentait peu les colonels. Le colonel Hugo l'accepta sur les instances de Joseph, qui, pour le remercier, le nomma majordome du palais. Mais le régiment était à peine formé que Napoléon, ayant besoin d'hommes contre l'Autriche et jugeant qu'il avait assez puni ceux de Baylen de leur malheur, les reprit pour lui et réduisit le colonel à un corps insuffisant et composé d'éléments suspects. Les espagnols désertaient à chaque instant ; dans un engagement contre huit cents volontaires d'Avila,
le premier bataillon, commandé par Louis Hugo, frère du colonel, passa presque tout entier à l'ennemi dès le commencement de l'action et fit feu sur le reste. On essaya d'empêcher la désertion par la terreur. Avila ayant été occupée, les déserteurs qu'on retrouva parmi les prisonniers furent jugés par un conseil de guerre spécial, exécutés immédiatement par un détachement des compagnies auxquelles ils avaient appartenu et enterrés dans la caserne à l'endroit où la troupe défilait tous les jours.
Pour combler les vides faits par la désertion des espagnols et par la reprise des français, le colonel recrutait ce qu'il pouvait. Royal-étranger fut bientôt un pêle-mêle de tous les peuples ; il y eut des hongrois, des bohémiens, des polonais, des russes, des danois, des égyptiens, et jusqu'à des anglais. Ces hommes dont les nations étaient en guerre avaient pour patriotisme d'être en rixes perpétuelles ; il n'y a pas de bonne guerre sans pillage, ils s'entre-volaient donc, et les havresacs les mieux garnis le soir étaient sûrs d'être vides le matin. La prison, le piquet, les retenues n'y faisaient rien. Le colonel, qui, comme je l'ai dit, avait ses explosions, en vint à cet ordre du jour que tout individu convaincu d'avoir volé un de ses camarades fût jeté par la fenêtre. Les vols cessèrent pour un temps. Mais, après trois semaines, un sergent suisse fut pris en flagrant délit. Le colonel, qui n'était plus irrité, fut dans un grand embarras ; la colère était partie, mais l'ordre du jour était resté. Renier la loi, c'était rétablir l'escroquerie. Le colonel commanda à deux sous-officiers robustes de suspendre le voleur hors de la fenêtre et d'attendre son ordre pour le lâcher. Le suisse fut saisi
et pâlit horriblement quand il n'eut plus sous lui que le vide et deux étages. Le colonel était dans la cour, et, après une minute, dit : — Remontez-le. Et, voyant qu'on souriait autour de lui et qu'un capitaine disait : — Et l'ordre du jour ? — Eh bien, quoi? dit-il avec bonhomie; j'avais dit que le voleur serait jeté par la fenêtre, mais je n'avais pas dit que je ne serais pas là pour le recevoir.
Le matériel de Royal-étranger valait son personnel. Des fusils pris dans le rebut des arsenaux ou ramassés sur les champs de bataille et raccommodés à la hâte ; aucun effet d'équipement ni d'habillement, ce qui était intolérable dans ces hautes montagnes l'hiver. Les « insurgés » étaient mieux vêtus. Le colonel s'en assura en faisant enlever un habillement complet qu'on venait d'achever pour les volontaires de Cuellar. Avec cela et quelques envois du gouvernement, il couvrit ce qu'il put de sa troupe.
C'est avec cet à peu près de régiment que le colonel eut à pacifier et à garder la province d'Avila, dont il eut le gouvernement. Il fut chargé de tout le pays, depuis TEscurial jusqu'au Barco d'Avila, c'est-à-dire d'un rayon de trente lieues. Une si longue ligne était facile à attaquer. Les guérillas, qui commençaient à être nombreuses, surprenaient les soldats isolés, et interceptaient les courriers. L'Empecinado parut dans la province, traînant des officiers et des marchands qu'il avait enlevés sur la route de Valladolid ; le colonel envoya après lui et lui reprit une partie de ses prisonniers. Une bande plus forte se jeta, au sortir de Santo-Domingo de Las Posadas, sur un convoi de troupes qu'on amenait au colonel, dispersa les recrues qui s'enfuirent en jetant leurs armes, et tua tous les
officiers et sous-officiers, dont le sous-lieutenant Martin, beau-frère du colonel.
Son frère Louis, qui était à Mengamunos avec un faible détachement, y fut cerné la nuit par quinze cents hommes d'infanterie et cent cavaliers; le matin, il sortit du village au pas de charge, délogea l'ennemi, tua le chef et reprit sa position.
Le régiment était, en outre, travaillé par les habitants, qui essayaient d'y acheter des trahisons. Au Barco d'Avila, deux sergents de carabiniers dénoncèrent leur hôte, un ancien moine d'un couvent de Salamanque, qui avait voulu les embaucher. Ce moine était si gros qu'il fallut choisir entre les mulets pour le porter. Il avoua et fut condamné à mort. Au moment d'être pendu, il dit qu'il méritait son sort pour avoir autrefois, au couvent, tué, coupé en morceaux et jeté dans les latrines une jeune fille qu'il avait violée. On le pendit à un arbre ; son poids rompit la corde, et on l'acheva d'un coup de fusil.
Il y avait six mois que le colonel était gouverneur de la province d'Avila, quand il reçut une lettre du roi le prévenant que dix mille hommes marchaient sur lui par le Puerto de Pico. Il répondit au roi que ce n'était pas dix mille hommes, mais soixante-dix mille. Il venait, en effet, d'apprendre que l'armée anglo-portugaise allait sur Madrid, et que son avant-garde, commandée par le duc d'Albuquerque, était déjà à Oropesa. Le major général des armées du roi, songeant à l'isolement d'Avila dans la montagne, envoya aussitôt au colonel l'autorisation de se replier sur Ségovie ; mais le colonel, qui savait l'importance d'Avila pour les communications avec Valladolid et Burgos, répondit qu'il aimait mieux s'y faire tuer. — Il
s'y enferma et s'y maintint, et les deux armées françaises purent communiquer entre elles de Talavera à la rive gauche du Tormès. Après la retraite de Wellington, le roi reconnut le service que lui avait rendu la fermeté du colonel par le grade de maréchal de camp, par un million de réaux (deux cent cinquante mille francs) en cédules hypothécaires, et par l'inspection générale de tous les corps formés et à former. Bientôt après, le jeune général fut fait commandeur de l'ordre royal d'Espagne.
Les affaires devinrent meilleures pour les français. Le maréchal Soult gagna la bataille d'Ocana, le général Kellermann eut l'avantage sur le Tormès, et Ballesteros dut se retirer sous le canon de Ciudad- Rodrigo. La province d'Avila n'eut plus contre elle que les guérillas, découragées la plupart par la défaite des alliés et par les dénonciations des paysans. Plusieurs se soumirent ; la lutte devint moins féroce. Jusque-là, tout « insurgé » était considéré comme bandit et, s'il était pris, fusillé ; les guérillas, par représailles, fusillaient leurs prisonniers. Le gouverneur d'Avila leur avait fait offrir plusieurs fois d'épargner ses prisonniers si elles voulaient épargner les leurs. Une guérilla venait encore de répondre à son offre en fusillant deux de ses domestiques surpris à une porte d'Avila et un convalescent auquel son médecin avait ordonné une promenade. Une autre s'apprêtait à fusiller des français à Blasco Sancho ; les habitants intervinrent ; tous, le curé en tête, accoururent et déclarèrent qu'on ne tuerait pas de prisonniers chez eux, que le général Hugo épargnerait les espagnols si on épargnait les français, et qu'en fusillant leurs prisonniers les guérillas
fusillaient leurs camarades. Le chef résistait, mais ses hommes furent frappés du raisonnement et refusèrent de tirer. Quelque temps après, un chef de partisans, appelé Garrido, ayant été pris, fut bien étonné quand, au lieu de le fusiller, on le soigna d'une blessure qu'il avait reçue. Sa troupe, qui sut comment on l'avait traité et sa guérison, écrivit au gouverneur une lettre de remerciements, avec promesse de faire comme lui à l'avenir. Cela se répandit, les égorgements de prisonniers cessèrent dans la Vieille-Castille, et l'on s'y battit avec ce que la guerre permet d'humanité.
La manière dont le gouverneur d'Avila avait conservé et administré sa province engagea le maréchal Soult, major général des armées du roi, à lui donner deux autres provinces, ce qui lui fit un gouvernement considérable, comprenant Avila, Ségovie et Soria. Il avait à surveiller toute la rive droite du Tage jusqu'à la frontière du Portugal. Il quitta Avila, et vint établir son quartier général à Ségovie, centre de son commandement.
LE MOINE COXCHA
Quelque temps auparavant, un capitaine de Royal-étranger avait ramené d'une expédition sur Médina del Campo un moine qu'il avait trouvé dans un cachot de son couvent, où les religieux l'avaient jeté sous prétexte de folie furieuse, mais en réalité pour cause de résistance à leur oppression et de protestation contre leurs abus. Ce moine, qui était un jeune homme appelé Concha, avait été si reconnaissant à ses libérateurs qu'il s'était offert aux français corps et âme ; sa nationalité et sa robe lui ouvraient toutes les portes espagnoles, il pouvait se faire passer pour otage de son couvent, inspirer confiance aux mécontents, avoir la confidence des mouvements, tout savoir et tout redire. Le gouverneur l'avait attaché à ses bureaux pour la correspondance espagnole avec les autorités civiles et avait attendu une occasion de l'employer plus utilement.
L'occasion était venue un peu après la bataille de Talavera. Le roi en avait envoyé une relation au gouverneur d'Avila pour la faire passer immédiatement au maréchal Soult. Une lettre du roi insistait sur la nécessité de faire arriver la relation par tous les moyens imaginables et finissait par ces mots : « Si elle ne passe pas, je serai
peut-être dans l'obligation d'abandonner une seconde fois Madrid, et je ne puis prévoir les suites d'un pareil événement. » A cet instant, le pays était coupé d'ennemis et la commission n'était pas aisée. Le gouverneur avait fait faire des copies de la relation sur papier de soie et les avait envoyées par ses espions ; mais pas un n'était revenu. Personne ne voulait plus y aller à aucun prix ; le gouverneur pensa au moine, qui voulut bien. La dépêche même du maréchal Jourdan fut cousue dans la selle d'une des mules du gouverneur ; on attendit la nuit, la mule fut sellée, et Concha trotta tranquillement à travers l'armée ennemie.
Il voyagea sans encombre toute la nuit et le lendemain matin. Mais il lui fallut s'arrêter à une auberge pour dîner et pour faire dîner sa mule. Pendant qu'elle était au râtelier et qu'il était à table, les gens du pays le questionnèrent sur ce qu'il avait vu en route. La foule grossit peu à peu et s'accrut d'un détachement de troupes espagnoles venu à la découverte, qui fut plus curieux que les paysans. Concha répondit de son mieux, acheva de dîner sans hâte, paya et alla reprendre sa mule à l'écurie. En la sanglant, il s'aperçut que l'endroit de la selle où avait été cachée la dépêche venait d'être décousu.
Il ne fit semblant de rien. Mais il remarqua que le détachement quittait l'auberge en même temps que lui et suivait le même chemin. Le chef lui dit que les campagnes n'étaient pas sûres pour voyager seul, qu'il pourrait rencontrer des français, et que, s'il voulait, son détachement l'escorterait un peu. Le moine eut toujours l'air de ne rien comprendre, remercia vivement, accepta de grand cœur cette offre amicale et dit que cela se trouvait d'autant
mieux qu'ils allaient au même endroit. Le chef parut étonné et répliqua qu'il allait, lui, à son général : — Et moi aussi, dit le moine. Il prit le commandant à part et lui confia un grand secret : il avait là, dans la selle de sa mule, une dépêche que les français, dont il était prisonnier, lui avaient fait promettre de porter au général en chef d'une forte armée en marche de Salamanque sur les derrières des anglo-espagnols ; il avait promis, pour avoir sa liberté, mais il n'avait pas eu un seul instant l'intention de le faire ; ce n'était pas au général français qu'il portait la dépêche, c'était au général espagnol, et, puisqu'ils y allaient euxmêmes, il* les priait de l'y conduire.
— Ma foi, c'est ce que nous faisions, dit le commandant.
Et à son tour il lui confia que sa disparition d'Avila la nuit avait étonné, qu'un habitant, resté espagnol, en avait donné avis à l'alcade de Saint- Bonaventure, et l'alcade de Saint-Bonaventure au général Cuesta, que le détachement n'était venu que pour lui, que, tandis qu'on l'amusait dans la salle de l'auberge, on interrogeait dans l'écurie la selle de sa mule, qu'on y avait trouvé la dépêche, et qu'il avait bien fait de parler, car on le prenait pour un traître et on allait le fusiller.
Le moine parut très stupéfait de voir que sa selle était décousue. Il espéra bien que, maintenant que tout était éclairci, on allait lui rendre la dépêche; on la lui rendit en effet, et, comme on approchait des avant-postes, il remercia le commandant et lui dit qu'il n'avait pas besoin d'être dirigé plus loin ; mais le commandant, sans nul soupçon d'ailleurs, lui dit qu'il avait à rendre compte de sa mission, et que cela ne le dérangerait
pas de le conduire jusqu'au bout. Il fallut donc que Concha refît son récit au général Cuesta, qui le crut à moitié et qui le félicita de son patriotisme, mais qui, pour le protéger contre les coureurs français, l'envoya sous bonne escorte à la junte de Séville.
Le gouverneur d'Avila n'avait plus entendu parler de son moine, lorsqu'un soir, un bruit de cavalcade, mêlé d'une rumeur de foule et de cris d'enfants, comme lorsqu'il passe dans la rue un spectacle curieux, lui fit mettre la tête à la fenêtre. Il vit venir et s'arrêter à la porte de la maison qu'il occupait une guérilla dont le chef, en veste brodée d'or et de soie, un long sabre à la hussarde au côté, et terrible par une large paire de moustaches, était le moine Concha.
Cette barbe et cet attirail empêchèrent d'abord le gouverneur de le reconnaître ; il le reconnut à la voix quand Concha, descendu de cheval, vint le saluer et lui demander un entretien particulier, ayant à lui communiquer des choses de la plus haute importance. Dès qu'ils furent seuls tous deux, le moine lui raconta ceci :
Il n'avait pas été libre de revenir plus tôt, parce que la junte l'avait retenu à Séville d'abord, puis dans l'île de Léon où elle s'était réfugiée à l'approche de l'armée impériale. Le patriotisme dont il était censé avoir fait preuve en venant livrer la dépêche, lui avait donné entrée dans toutes les intrigues et dans tous les projets contre la France. Il était alors question d'un retour de l'empereur en Espagne ; un espagnol forcené avait proposé de mettre quatrevingts barils de poudre dans les rochers à pic qui bordent la route de Mondragon à Bergara, rétrécie à cet endroit
par l'eau de la Deba. On pouvait le faire aisément, les guérillas, fort nombreuses sur la route de Biscaye, ne permettant pas aux garnisons françaises d'explorer sérieusement le paj's. La poudre serait envoyée par un des petits ports du littoral de l'Océan non occupés par les français. Ce plan, rédigé par Concha lui-même, qui s'était mis de l'affaire pour la connaître à fond, avait été proposé aux cortès, examiné en comité secret, approuvé, et le moine et son complice avaient été envoyés à Mondragon par deux routes différentes. Il avait, lui, traversé l'Andalousie et l'Estramadure ; mais, arrivé en Vieille-Castille, au lieu de continuer, il avait tourné vers le Zapardiel et était venu tout dire à son bienfaiteur.
Il n'y avait pas un instant à perdre, on croyait l'empereur déjà en chemin ; impossible de consulter le roi, alors en Andalousie ; le gouverneur lui écrivit les faits, et les écrivit aussi au général Belliard, qui commandait la Nouvelle-Castille, mais il commença par envoyer à l'empereur luimême son frère Louis, alors colonel du Royalétranger, et le moine.
Le colonel Louis Hugo et le moine Concha arrivèrent aux Pyrénées sans avoir rencontré l'empereur ; ils poussèrent, d'étape en étape, jusqu'à, Paris, et, bien qu'il fût dix heures du soir, coururent sur-le-champ aux Tuileries. L'empereur, à qui le général Caffarelli, aide de camp de service, alla dire qu'ils avaient une dépêche urgente à lui remettre, ne reçut que la dépêche, et, après l'avoir lue, fit demander, en termes fort secs, pourquoi le gouverneur d'Avila se permettait d'envoyer directement à l'empereur un rapport qui n'eût dû parvenir aux Tuileries que par le roi d'Espagne.
On ne lui sauvait pas la vie assez respectueusement. Louis Hugo dit les raisons de son frère, et l'aide de camp lui rapporta l'ordre d'aller le lendemain avec le moine chez le ministre de la police. Ils y allèrent, et le moine donna tous les renseignements qu'on voulut.
Le soir, le moine était à Vincennes, et le colonel Louis Hugo était averti qu'il « pouvait » retourner immédiatement en Espagne.
Les deux frères s'expliquèrent le mauvais accueil de l'empereur et l'arrestation du moine. L'empereur voulait faire croire et voulait croire l'Espagne ralliée à sa dynastie ; le moine lui apportait à franc étrier la preuve qu'elle le haïssait jusqu'à la mort. C'est pourquoi il ne le reçut pas. Cela ne suffisait pas, il fallait l'empêcher de parler, il n'y a pas de meilleur bâillon qu'un verrou de prison, et c'est pourquoi Concha, qui avait sans doute espéré une récompense, eut Vincennes.
l'entrée de l'oncle
Le colonel Louis Hugo ne passa pas par Paris sans aller aux Feuillantines. Outre le plaisir de voir sa belle-sœur et ses neveux, il avait, en même temps qu'une mission du général pour l'empereur, une mission du mari pour la femme.
Il s'agissait de décider Mme Hugo à venir retrouver le général en Espagne. Après trois ans de séparation, le mari désirait ravoir sa femme et le père ses enfants. Mais il y avait une autre raison.
Le roi Joseph voulait que ceux dont il avait fait la fortune se fixassent près de lui sans arrièrepensée de retour en France, pour avoir toujours là des amis sûrs dans ce royaume mal soumis et pour démontrer aux espagnols que les français étaient absolument déterminés à rester et que la résistance était inutile. Le million de réaux donné au général Hugo, ainsi qu'à d'autres généraux et à tous les grands dignitaires, était pour acheter des domaines dans le pays. Le général Hugo n'ayant pas trouvé tout de suite de domaine à sa convenance, le roi l'avait fait venir et, très affectueusement, mais très tristement, lui avait reproché de garder son argent pour la France et de penser à le quitter. A quoi le général avait répondu qu'il