‹ Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (volume 2)Chapitre 20 sur 65 · CÉSAR PASSE LE RUBICON · texte numérisé non relu

CÉSAR PASSE LE RUBICON

Jam gelidas cursu Cassar superaverat Alpes. Lucain, Pharsale, liv. I.

Déjà, des monts alpins, qu'il avait su franchir, César voyait au loin les vieux sommets blanchir ; Des bords du Rubicon menaçant l'Italie, De la guerre à venir son âme était remplie.

Une nuit, à ses yeux apparaît tout en pleurs

La tremblante Patrie, exhalant ses douleurs.

Ses cheveux sont épars ; triste, le regard sombre,

D'une pâle lueur elle brille dans l'ombre,

Et, les bras nus, levant son front chargé de tours :

« Arrêtez ! contre qui tournez-vous mes secours ?

Où courez-vous ? restez sur ces bords déplorables.

Plus un pas, citoyens ! un pas vous rend coupables ! »

Elle s'enfuit ; César a frissonné d'horreur ;

Sur la rive longtemps l'enchaîne sa terreur.

« O toi, dit-il enfin, qui vois Rome et la terre

De ce roc Tarpéien où gronde ton tonnerre ;

Vous, dieux puissants d'Iule ; et toi, grand Quirinus ;

Jupiter, dont l'œil veille aux murs de Latinus ;

Feux sacrés de Vesta ; toi devant qui tout tremble,

Toi qui peux plus sur moi que tous les dieux ensemble,

Rome ! écoute ma voix : César victorieux

Ne veut point t'accabler sous son bras furieux,

0 Rome ! heureux vainqueur de la terre et de l'onde,

Ton esclave ne veut que t'asservir le monde.

Parle, et César encor peut être ton soutien ;

C'est un ennemi seul qui me rendra le tien. »

Il dit, et sans tarder, fendant les flots rapides,

Il plante à l'autre bord ses aigles intrépides.

Ainsi, quand un lion dans les déserts brûlants

Voit de loin l'ennemi s'avancer à pas lents,

Par de longs coups de queue excitant son courage,

Il s'arrête incertain et rassemble sa rage ;

Sa vaste gueule exhale un sourd rugissement,

Sa crinière à grands flots couvre son corps fumant,

Il la dresse, il bondit ; et, si le dard d'un maure

Dans son flanc enfoncé de son sang se colore,

Blessé, mais fier encor, vainqueur en succombant,

Il fond sur le chasseur, et l'écrase en tombant.

Le Rubicon pourpré, sortant d'une humble source, Coule en de beaux vallons qu'il arrose en sa course. Ses eaux, marquant les bords asservis à nos lois, Quand l'été les tarit, bornent les champs gaulois. Alors, des noirs torrents de leur neiges fangeuses Les Alpes grossissaient ses vagues orageuses ; Chaque escadron, brisant leur cours impétueux, Oppose un front oblique aux flots tumultueux, Et l'armée, avançant dans l'onde ralentie, Suit au sein du courant sa marche appesantie.

César, touchant aux bords qu'il n'eût point dû revoir « Loin, dit-il, vains traités ! vaines lois du devoir ! Fortune, je te suis ; la victoire est mon titre. J'ai trop cru les Destins, que Mars soit mon arbitre. » Soudain, tel qu'un caillou par la fronde chassé,

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