‹ Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (volume 2)Chapitre 27 sur 65 · REGRETS · texte numérisé non relu

REGRETS

Adieu, beaux jours de mon enfance, Qu'un instant fit évanouir, Bonheur qui fuit sans qu'on y pense, Qu'on sent trop peu pour en jouir ; Plaisirs que mon âme inquiète Dédaignait sans savoir pourquoi, Vous n'êtes plus, et je regrette De vous voir déjà loin de moi !

Reviens, bel âge que je pleure, Ou du moins renais dans mes chants...

Vous souvient-il de nos débats

Moins sanglants que ceux de l'histoire ?

Dans nos joutes, dans nos combats,

Rien ne manquait à la victoire,

Sinon que l'on n'y pleurait pas.

Qu'avec douceur je me rappelle

Ces jours où, d'une antique échelle,

Chargeant les appuis incertains,

Nous assiégions la citadelle

Terrible asile des lapins !

Et, si quelque beauté naissante

Venait sourire à nos discords,

Il fallait nous voir corps à corps

Lutter et redoubler d'efforts

Pour attirer sa vue errante.

Parfois, d'un passe-temps plus doux Étalant l'adresse savante, Sur l'escarpolette mouvante, Ployant, roidissant les genoux, Nous volions, fiers de l'épouvante De nos mères

D'autres fois, d'un jardin champêtre Cherchant les lieux les plus secrets, Seuls, loin des regards indiscrets, Nous y préparions le salpêtre.

Tantôt le bitume, construit En pyramide pétillante, Lançait en aigrette brillante Ses feux, brûlant à petit bruit ; Tantôt la poudre resserrée Dans un tube au col rétréci, Jaillissait en gerbe azurée...

O temps ! qu'as-tu fait de cet âge ?

Ou plutôt qu'as-tu fait de moi ?

Je me cherche, hélas ! et ne voi Qu'un fou qui gémit d'être sage.

Valez-vous ces plaisirs divins Si chers à mon âme enchantée, Plaisirs amers et toujours vains Dont notre vie est tourmentée ?

Trop avide de l'avenir, J'ai hâté le cours des années ; Déjà je vois se rembrunir L'horizon de mes destinées.

Oh ! que ne puis- je rajeunir !

Doux gazon qui, dès mon aurore, Me vois rimer de faibles vers, Que ne peux-tu me voir encore Me rouler sur tes tapis verts 1

Page 1