ÉLÉGIE
Muses, qui dans ce lieu champêtre Avec soin me fîtes nourrir, Beaux arbres qui m'avez vu naître, Bientôt vous me verrez mourir.
Chaulieu.
Bientôt... Lis sans retard, lis, ô vierge adorée, Ce que trace ma main par mes pleurs égarée ; Emma, pardonne-moi, car mon sort est fixé. Il faut t'en avertir... A l'aurore prochaine, Fuis, va tresser ailleurs tes longs cheveux d'ébène ; Ne viens plus sur ces bords rêver au jour passé ; De peur, ô mon Emma, que là, sous cet ombrage, Cette eau pure, où tes yeux chercheront ton image, Ne t'offre un cadavre glacé.
1 Vers le milieu du xive siècle, Raymond d'Ascoli, jeune poëte, (disciple de Pétrarque, voué dès son enfance, par son père, à l'état ecclésiastique, devint amoureux d'Emma Giovanna Stravaggi. Son père, ayant découvert cette passion par des mots entrecoupés qu'il lui entendit proférer dans son sommeil, le chassa de sa présence. Raymond, désespéré, s'alla donner la mort dans le lieu même où venait chaque matin sa maîtresse.
Ce jeune poëte, mort à dix -huit ans, était le neveu de ce Cecco d'Ascoli, ami de Pétrarque, médecin de Jean XXII à Avignon, professeur à l'université de Bologne, qui, ayant composé un poëme sur la morale et l'histoire naturelle, fut accusé d'hérésie et de sacrilège par Dino et Thomas del Garbo, et brûlé à Florence par le saint-office.
(Chroniq. de Lambert, moine du xve siècle.)
J'ose t'écrire ; hélas ! à nos ardeurs naissantes Qu'eût servi jusqu'ici ce pénible secours ?
Les doux aveux de nos amours A peine ont effleuré nos lèvres innocentes ;
Un mot faisait tous nos discours.
Mes regards te parlaient ; j'ai lu dans ton sourire. Tu m'aimais sans transports ; je t'aimais sans délire.
C'est ainsi qu'on s'aime aux beaux jours.
Les beaux jours !... ils ont fui. Sais-tu ce qu'il me reste ?
Un moment d'avenir, qui me glace d'effroi.
Hier... — te souvient-il, fille douce et modeste,
De cet hier déjà si loin de moi ? —
... Dès le matin, errant, plein d'une douce attente,
A travers ce bosquet, si triste en cet instant,
J'avais vu les longs plis de ta robe éclatante,
Je m'étais retiré content.
Et puis, j'avais rôdé seul le long de la rive, Espérant (que ce mot renferme de douleurs !) Qu'en nouant tes cheveux, ta main inattentive
En aurait fait tomber des fleurs.
Le soir, aidant ton père en sa marche pesante,
Auprès de toi je suis entré ; Dessins, tissus, travaux de ta main diligente,
J'ai tout vu, j'ai tout admiré.
J'ai cultivé les fleurs que mon Emma cultive ; Ton frère, encore enfant, jouait sur mes genoux ; Dans mes mains reposait ta colombe craintive ; Je souriais ; l'amour veillait seul avec nous ;
Et toi, dans ta gaîté naïve,
Tu m'appelais ton jeune époux.
Ton époux !... sous un toit champêtre Ce titre m'eût suffi ! Le sort est sans pitié. De mon bonheur, Emma, tu te souviens peut-être...
Demain aura tout oublié.
Oui, frémis, ma charmante épouse !
Ignorant mon malheur, hélas ! si dès demain Tu suis un chœur joyeux sur l'humide pelouse, Un autre s'offrira pour te donner la main ; Un autre ici viendra voir, à l'aube naissante, Flotter à plis d'azur ton voile transparent ; Un autre devant toi, déité bienfaisante,
Amènera l'aveugle errant.
Un autre te suivra dans tes songes paisibles ; Le soir, il remplira, tranquille à tes genoux, Ces moments d'entretien qu'un soupir rend pénibles,
Mais qu'un sourire rend si doux.
Lorsque enfin, infidèle, aura fui ta colombe,
Sitôt que tes fleurs vont jaunir,
Quand de ton Raymond dans la tombe Rien ne te restera, pas même un souvenir ; Alors, oui, tu verras, rougissante, étonnée, Un plus heureux hâter ton réveil matinal, Et, saisissant ta main dans sa main fortunée, Te conduire au lieu saint, non loin du lieu fatal, Hélas ! où dormira ma cendre abandonnée ; Et puis, il cachera ton bandeau virginal
Sous la couronne d'hyménée.
Un autre !... ô douleur, 6 tourment !
Je t'aimais sans délire, et je t'aime avec rage !... Mon Emma, songe à moi ; respecte ton serment... Hélas ! brûle ces vers, déchire ce message ; Un autre ne doit pas, fille innocente et sage,
Connaître ton premier amant.
Il ne faut pas qu'un jour un despote farouche, Le soupçon dans les yeux, le reproche à la bouche,
Vienne blesser ton chaste orgueil ; Jaloux, désespéré, cet époux que j'abhorre
Ne doit pas éprouver ce feu qui me dévore... Mais est-on jaloux d'un cercueil ?
Quoi ! j'aurais pu, comme un long rêve, Voir, couché sur ton sein, mes jours fuir sans douleur A peine commencé, ce songé heureux s'achève. Entre nous d'un vain monde un préjugé s'élève.
Je croyais le monde meilleur.
Mon père ! oui, contre vous mon courroux se soulève ;
Vous avez fait tout mon malheur.
Dès mon enfance, Emma, mon âme est asservie A des vœux qu'il fit sans remords ;
Un nœud saint m'enchaînait dès le seuil de la vie Jusques aux portes de la mort.
Pour moi, j'ignorais tout et je t'aimais sans crainte.
Mais le sort vient d'apprendre à ce tyran jaloux
Notre amour, dont l'ardeur, par le repos contrainte, Était presque un secret pour nous.
Ce n'est pas qu'il m'ait vu, lorsque la nuit arrive,
Errer auprès de ton séjour ; Ou, quand tu sors des bois, inquiète et pensive,
Veiller de loin sur ton retour.
Il n'a point entendu d'une oreille furtive
Ces vers pour qui ton jeune amour M'a promis des baisers, que ta pudeur craintive
Me refuse de jour en jour.
Cette nuit, en dormant, encor plein de la veille,
Je chantais à tes pieds, mes chants te semblaient doux;
J'en recevais le prix de ta lèvre vermeille ;
Tu me livrais ta main, et j'étais ton époux...
Mais ton nom de mon père alla frapper l'oreille ;
Mon père entendit tout. Maintenant tu peux voir Ce qui cause le deuil dont mon âme est la proie ; Mon réveil fut celui du pâle désespoir, Et mon songe emporta ma joie.
Tu n'as jamais connu mon père courroucé.
— Va, fuis loin de ces bords, nls ingrat et profane !
Apprends, puisque j'ai su ton amour insensé,
Le vœu sacré qui te condamne.
Choisis un cloître obscur qui garde ton secret, Ou bien quitte ces lieux ; nous t'accordons une heure. Ta mère, coin ne moi, te bannit sans regret
De sa vue et de sa demeure... —
Ma mère, hélas ! elle pleurait.
J'ai fui ; mais, chère Emma, sous le coup qui m'afflige.
Sous quels cieux puis- je aller souffrir ? Croit-on qu'aux champs du nord le rossignol voltige? Et, lorsqu'un vent cruel l' arrache de sa tige,
Le lys ailleurs sait-il fleurir ?
Non, banni loin de toi, la tombe est ma retraite ;
Et ton Raymond qui te regrette
Vient ici pleurer et mourir.
Pourtant j'aurais voulu, vierge aimable et trop chère,
Te revoir avant mon trépas.
Bientôt le dur sommeil va presser ma paupière ; La mort, ô mon Emma, m'eût été moins arrière
De mourir presque dans tes bras.
J'ai contemplé longtemps ta paisible chaumière ; Incliné vers ton seuil, j'ai cherché sur la pierre
L'empreinte humide de tes pas, Et même, en revenant vers ce lieu solitaire, Bien souvent j'ai tourné mes regards en arrière,
Pour voir si tu ne venais pas.
Je vais m'éteindre, avant que la vieillesse austère
Imprime à mon front sa langueur.
Demain mes vieux parents iront rendre à la terre
Ce corps jeune et plein de vigueur.
Je vais m'éteindre. Enfants du beau ciel d'Ausonie, Si mes vers imparfaits montrent quelque génie,
Mon nom ne vivra pas toujours.
O mon maître chéri, pardonne, amant de Laure, Car Raymond expirant n'a point conquis encore
La fleur d'or des sept troubadours l«
Oui, comme toi, triste, je pourrais vivre, N'ayant qu'un luth pour charmer mes ennuis, Fuyant Emma, dont l'aspect seul m'enivre, Et dans les pleurs passant mes longues nuits. A la douleur mon âme accoutumée Dans sa prison resterait pour souffrir... Dis, ô Pétrarque, et toi, ma bien-aimée, N'est-il pas vrai qu'il vaut bien mieux mourir ?
Adieu, ma belle amante ! adieu, ma tendre mère ! Vous qui m'avez nourri, vous qui m'avez pleuré, Daignez couvrir encor du linceul funéraire
Ce corps pâle et défiguré ; Et si, près du cercueil qu'un saint deuil environne, Mon père trop cruel s'arrête avec effroi,
Dites -lui que je lui pardonne,
Et pardonnez-lui comme moi.
Infortuné Pétrarque, isolé dans Vaucluse,
Reçois mon cantique de mort.
A vivre sans Emma ton Raymond se refuse,
Et je meurs en plaignant ton sort.
1 Sept troubadours, qui composaient le corps des Jeux Floraux dans son origine, donnaient au lauréat une violette d'or fin.
Adieu, bords de l'Arno, Toulouse, et toi, Florence ;
Adieu, frères, parents, amis ; Ma jeune épouse, adieu ! l'instant fatal s'avance ; Adieu surtout, hélas ! la trop douce espérance
Des baisers que tu m'as promis.
Il dit : Arrive, tue, détruis, ravage, puisque tu as vaincu ceux qui avaient vaincu.
{Romances espagnoles.)
Cyprès, arbres des morts, qui courbe ainsi vos têtes ?
Sont-ce les esprits des tempêtes ?
Sont-ce les noirs vautours, cachés dans vos rameaux ? Ou, fidèles encore à vos bocages sombres, Les enfants d'Ossian viennent-ils sous vos ombres
Chercher leurs antiques tombeaux ? Q monts, est-ce un torrent dont le bruit m'épouvante ? N'entends-je pas plutôt, dans la nuit décevante, Les spectres s'appeler sur vos fronts chevelus ? Harpe, qui fait frémir ta corde murmurante ? Est-ce le vent du nord ? est-ce quelque ombre errante
Des vieux bardes qui ne sont plus ?
Vous ne reviendrez plus, beaux jours, siècles prospères Le pâtre, heureux de vivre où vécurent ses pères,
1 Edouard, roi d'Angleterre, ne put pénétrer en Ecosse qu'après avoir taillé en pièces tous les guerriers calédoniens. Les bardes alors se réunirent sur des rochers (que l'auteur suppose être ceux de Trenmor, aïeul de Fingal, père des Vents et des Tourbillons), et là ils maudirent solennellement l'armée et le roi à leur passage, puis se précipitèrent dans l'abîme où marchaient les batailloas anglais.
Ne traînait pas encor des j ours voués au deuil ; Fingal léguait son sceptre à sa race guerrière, Et l'on voyait un trône où l'on voit un cercueil. Écossais, tes rochers te servaient de barrière ; L'étranger méprisait, sans en franchir le seuil,
Ton indigence héréditaire ;
Mais la Liberté, pauvre et fière, Sur ces rocs dédaignés régnait avec orgueil.
Soudain de sinistres présages, Sombres précurseurs des revers, Troublent ces paisibles rivages.
Descendu des cieux entr'ouverts, Fingal erre au sein des nuages ; Sa lance est un faisceau d'éclairs ; Son char roule sur les orages ; L'aigle au loin le voit dans les airs1, Et, quittant ses rochers sauvages, S'enfuit vers la rive des mers.
Oubliant ta route étoilée, O lune, alors pâle et voilée, Tu cachas ton front dans les flots ; Et Morven, au sein des ténèbres, Entendit des harpes funèbres Annoncer la mort des héros 2.
Voix funestes du sort, jusqu'alors inconnues, Que n'avez-vous en vain proclamé son courroux ! Mais, quand son souffle immense a rassemblé les nues, L'ouragan retient-il ses coups ?
1 Les calédoniens croyaient que les aigles et les dogues avaient le don de voir les fantômes.
2 Quand un héros mourait ou devait mourir, la harpe gémissait d'elle-même.
Le fracas des chars de batailles Fait soudain du Lomon trembler les vieux frimas ;
Avide de nouveaux climats, Édouacd, de Stirling menaçant les murailles,
Apporte aux héros les combats.
Ecosse, tes guerriers, si longtemps invincibles Sur tes monts envahis ont rencontré la mort ; Les restes mutilés de ces vaincus terribles Roulent dans les fanges du nord...
— Pourquoi ce farouche silence, Bardes ? Ils ne sont plus, il n'est plus de vengeance,
Mais l'heure des chants a sonné.
Ouvrez à ces héros le palais des nuages, Bardes ; laisserez- vous se perdre dans les âges
Leur souvenir abandonné ? —
Sourds à ces clameurs téméraires, Les bardes, épars dans les bois, Laissaient aux vieux lambris des rois Pendre leurs harpes funéraires.
Sur les rocs de Trenmor affrontant les hivers, Ils pleuraient les héros, sans chanter leur vaillance ; Et, comme on voit, la nuit, quand l'orage s'avance, Un calme menaçant précéder les éclairs, Ils se taisaient ; mais leur silence Était plus beau que leurs concerts.
Le roi vient, entouré de ses chefs intrépides ; Et, non loin de Dunbar, aux sommets sourcilleux, De la Clyde en courroux domptant les flots rapides, Au front du Lothyan pose un pied orgueilleux. Déjà s'offrent à lui les grottes de Cartlane *,
Il entend mugir leurs torrents, Et suit sur ces vieux monts l'aigle inquiet qui plane,
Étonné de voir des tyrans.
Devant ses pas bientôt, chargés d'obscurs nuages,
Les obstacles des pics sauvages S'élèvent ; sur leurs flancs grondent les vents du nord, Autour d'eux leur grande ombre au loin couvre la terre ;
Et le sourd fracas du tonnerre Dit que ces rocs affreux sont les rocs de Trenmor.
Edouard, le premier, à travers les bruyères Guide en les rassurant ses agiles archers. Tout s'ébranle ; et déjà les lances étrangères
Brillent sur ces sombres rochers.
Les soldats enivrés dévorent leurs conquêtes ; L'aspect seul d'Edouard leur cache les tempêtes Qu'entassent sur leurs fronts les nuages mouvants; Les bataillons épais en colonnes s'allongent, Ils marchent ; et leurs cris, que mille échos prolongent,
Se mêlent à la voix des vents.
i C'est des grottes de Cartlane que William Wallace ou Wallau, seigneur d'Elleraiie, sortit pour délivrer l'Ecosse.
Tout à coup, sur un roc dont la lugubre cime S'incline sur l'armée et menace l'abîme, Debout, foulant aux pieds les mobiles brouillards,
Agitant leurs robes funèbres, Aux lueurs de l'éclair qui perce les ténèbres,
Apparaissent de grands vieillards.
Tels sur les roches fabuleuses On a vu s'élever dans les nuits nébuleuses
Les tourbillons fils des hivers, Lorsque, courbant des monts les forêts ébranlées, De leur souffle terrible ils remplissaient les airs,
Et mugissaient dans les vallées.
Cet aspect de toutes parts Jette une terreur soudaine ; Le roi, du haut de ses chars, Voit reculer vers la plaine Ses superbes léopards ; Il voit ses soldats épars, Sourds à sa voix souveraine, Prêts à fuir leurs étendards.
Malgré sa fierté hautaine, Le trouble agite ses sens ; Le vent retient son haleine, Et les guerriers frémissants Fixent leur vue incertaine Sur les bardes menaçants.
28o ŒUVRES DE LA JEUNESSE