‹ Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (volume 2)Chapitre 5 sur 65 · SS VICTOR HUGO RACONTÉ · texte numérisé non relu

SS VICTOR HUGO RACONTÉ

je priai un de mes compagnons d'allumer une lumière pour voir ce que c'était. Nous ne vîmes que trois ou quatre soldats français endormis à nos côtés, ou feignant de dormir.

Le lendemain, nous nous aperçûmes que nous avions été complètement dévalisés par eux. Les coquins m'avaient pris dans ma poche vingt-deux louis, mes éperons qui étaient d'argent, et m'auraient volé ma montre s'ils avaient pu soulever mon bras posé sur ma poitrine.

Le lendemain je fis chercher par la ville un chirurgien pour me panser. On m'en amena un qui me dit:

— Avez- vous de l'argent ?

— Je n'ai pas le sou.

— Avez-vous de l 'eau-de-vie ?

— Je n'ai rien pour en acheter.

Le chirurgien me laissa là. Je me fis conduire chez le bourgmestre, un excellent homme qui m'accueillit fort bien. Il me dit qu'il avait déjà trois blessés chez lui, qu'il n'avait plus de place, que sa femme venait d'accoucher, que cependant il ferait tout son possible pour me loger.

En effet, il fit mettre un paravent dans l'appartement de sa femme, et m'y fit faire un lit. Il me demanda si j'avais été pansé, je lui répondis que non. Sur ces entrefaites, on vint me dire que mon domestique me demandait. Je le fis monter.

— As-tu de l'argent ? lui dis- je.

— Non, mon capitaine.

— Eh bien ! nous voilà jolis garçons ! y a-t-il ici quelqu'un de la compagnie ?

— Non, mon capitaine, il n'y a que la Dechèvre qui est en bas.

— Fais-la monter.

Cette Dechèvre était la vivandière du régiment. Elle entra. *

— As-tu de l'eau-de-vie ? lui dis-je.

— Oui, mon capitaine, et à votre service.

— C'est, ajoutai-je, que je ne pourrai pas te payer ; je n'ai pas d'argent.

— Capitaine, qu'est-ce que cela fait ? J'en ai pour vous, moi. Tenez, dit-elle, en tirant un bas de sa poche, voilà cinq cents francs.

— Je ne puis, lui dis-je, te faire un billet ; j'ai le bras cassé.

— N'est-ce que cela, mon capitaine? j'ai confiance en vous, vous me le rendrez quand vous pourrez.

Je me fis conduire dans la chambre voisine où se trouvaient trois officiers français et je leur dis :

— Messieurs, si quelqu'un de vous retourne au régiment, je le prie de dire au colonel que la Dechèvre m'a prêté vingt-cinq louis ; qu'il veuille bien en tenir compte.

Je dis à la Dechèvre qui m'avait suivi : — Puisque tu as de l'eau-de-vie, laisse-m'en deux cruches.

Le chirurgien, appelé par le bourgmestre, arriva. Je m'assis près d'une table et lui livrai mon bras droit. Pendant qu'il me travaillait, je buvais la goutte de la main gauche avec mon hôte.

Au milieu de l'opération, le chirurgien me dit :

— Je ne puis continuer, mon bistouri ne coupe plus.

— Tenez, lui dis-je, vous trouverez un canif à quatre lames dans ma valise, prenez-le.

Il me retira du bras, au moyen d'une large incision, le biscaïen, un morceau de mon habit, de ma chemise et de mon gilet de laine. Quand il m'eut pansé, je me remis au lit. Le bourgmestre

9o VICTOR HUGO RACONTÉ

m'avait pris en affection ; la fermeté que j'avais montrée pendant l'opération* l'avait prévenu pour moi, et dès lors il ne me laissa plus manquer de rien. Il me fit faire un beau cercueil, peint en noir, avec des os de mort au quatre coins, et une tête de mort au sommet, peinte en blanc.

C'est l'habitude dans ce pays-là et dans une partie de l'Allemagne, quand on a dans une maison une personne gravement malade, de faire faire son cercueil. Cela passe pour porter bonheur. Je montrai le mien à mes camarades, je leur dis en riant : Voilà ma baraque.

Et je leur entendis murmurer : — Pauvre garçon, il ne croit pas dire si vrai.

J'étais chez le bourgmestre depuis huit jours, quand on annonça l'arrivée du prince Murât. C'est mon hôte qui devait le recevoir. Pour cela, il était forcé de me renvoyer. Il me garda pourtant et me dit que, pour rien au monde, il ne me laisserait partir dans cet état.

Murât arriva et demanda s'il y avait des blessés dans la maison.

On lui dit qu'il y avait là le capitaine du 55e grenadiers qui avait reçu un biscaïen dans le bras.

Murât m'envoya son chirurgien et tous les jours une bouteille de vin de Bordeaux et un poulet.

Bientôt on annonça l'arrivée de l'empereur. Mon hôte me confia qu'il avait l'intention de le prier d'être le parrain de sa fille (le nouvel enfant était une fille) et me demanda ce que j 'en pensais.

— Faites, lui dis-je, l'empereur aime ces choseslà.

Le bourgmestre fit faire la demande et l'empereur répondit qu'il n'avait pas le temps, mais que Murât

le remplacerait et tiendrait l'enfant sur les fonts de baptême ; qu'il se chargerait d'ailleurs de l'éducation et de la dot de la jeune fille, si jamais elle venait en France ; que, si le père lui-même, par suite des hasards de la guerre, était forcé d'y chercher un refuge, il songerait à lui; qu'il entendait récompenser ainsi les services rendus aux soldats français.

Murât fut le parrain de l'enfant, la cérémonie se fit dans la chambre où je couchais, Murât était assis au pied de mon lit, et me dit :

— Capitaine, nous nous souviendrons de celle-là ! Je n'ai pas revu Murât depuis.

L'armée quitta la ville. Je voulus la suivre, malgré toutes les instances de mon hôte qui ne voulait plus se séparer de moi. L'empereur sut mon désir et m'envoya une de ses voitures. Pendant qu'on me descendait, d'autres blessés arrivèrent et montèrent dedans. Quand j'arrivai, il n'y avait plus de voiture. On me mit dans un fourgon avec trois autres blessés, dont un avait la cuisse coupée et un autre la poitrine trouée d'une balle. En me quittant, mon hôte me donna un oreiller pour reposer mon bras. Nous suivîmes ainsi l'armée. Nous restâmes trois jours sans soins, sans pain.

Pendant la route, deux de mes compagnons blessés moururent. L'un avait une bouteille d'eaude-vie, il me dit :

— Vous croyez que je m'en vais ?

— Ma foi, oui, mon garçon, je le crois.

— Je vais boire encore un coup, alors ! Et il mourut.

Le troisième jour, nous rencontrâmes des grenadiers. Je les suppliai par les fentes du fourgon d'avoir pitié de pauvres blessés. Ils m'entendirent,

soulevèrent le couvercle de la voiture, nous tirèrent de là et nous portèrent dans une maison d'où nous vîmes dénier toute l'armée.

Déjà nous regrettions de la voir partir sans nous, lorsque nous reconnûmes, dans les rangs, nos domestiques avec nos chevaux. Nous les appelâmes. Ils accoururent et nous montâmes à cheval. Nous fîmes ainsi quatrevingt-six lieues. Arrivés dans une ville dont le nom ne me revient pas, je fus conduit dans un hôpital de la garnison.

On visita ma blessure, la gangrène s'y était déjà mise. On n'osa pas me dire ce qu'il en était et qu'il allait falloir me couper le bras. Personne ne consentit à se charger de l'opération, car il fallait m'amputer à l'articulation du bras. Je fis venir un chirurgien qui me dit de me procurer une seringue et du quinquina et d'en injecter ma blessure. Je me fis faire une seringue de bois par un tourneur de la ville.

Un de mes soldats m'apporta cinq cents francs, fruit d'une collecte faite pour moi. Je pus donc acheter tout le quinquina qu'il me fallut. A force d'injections, je parvins à faire disparaître la gangrène.

Je me souviens encore que le soldat qui me soignait me disait toujours : Mon capitaine, nous nous en tirerons.

Du reste, je ne perdis pas un seul instant courage, le plus cruel était passé, je pris du repos et me rétablis entièrement. »

Page 1