L'ENTRÉE DE L'ONCLE
allait dès le lendemain acheter le premier domaine venu et qu'il y ferait venir sa famille.
Il fallait donc que Mme Hugo se préparât à venir en Espagne. Elle y aurait une grande position, femme du gouverneur de trois provinces. Quant à l'éducation des enfants, la mère aurait le collège de Madrid. La seule objection était le péril de traverser un pays en insurrection, comme on disait toujours ; mais il y avait fréquemment des convois de France en Espagne. Du reste, elle pouvait ne partir qu'au printemps, ce qui lui donnerait le temps de s'apprêter et à l'Espagne le temps de se pacifier.
Pour en finir avec le million de réaux, je dirai ici que ce million, en cédules hypothécaires, ne trouva aucune terre convenable qu'on voulût échanger contre les assignats du roi Joseph. Le général Hugo les garda jusqu'à la bataille de Vittoria, où ils lui furent volés, ce qui fut la seule preuve qu'il ait eue de leur valeur. Auparavant, pour n'être pas suspect de mauvaise volonté, il avait acquis, de ses propres deniers, une terre quelconque ; cette propriété, où il avait mis toutes ses ressources personnelles et toutes ses économies, fut confisquée à la restauration de Ferdinand VII, de telle sorte que ce million de réaux, qui devait enrichir la famille Hugo, la ruina.
Donc, un matin d'automne, les enfants, qui déjeunaient dans ce moment-là, virent entrer, vivement et joyeusement, avec des broderies sur tout l'habit et un grand sabre brillant qui lui traînait aux jambes, un homme grand et élégant de taille qui ressemblait à leur père et qui venait du pays du soleil. Ce sabre brillant, l'Espagne qui s'y mêlait, la mâle bienveillance du visage, le près-
tige qui environnait tout ce qui était militaire, leur fit de cet oncle une vision éblouissante. M. Victor Hugo, racontant cette entrée de son oncle dans la salle à manger des Feuillantines, disait : — Il nous fît l'effet de l'archange saint Michel dans un rayon.
Oui sait dans quelle mesure ces impressions de l'enfant travaillent aux idées de l'homme ?
On n'aurait peut-être pas l'explication complète du caractère si militant de la vie littéraire et politique de M. Victor Hugo, si l'on ne connaissait pas sa famille toute militaire, père et oncles. En disant quelques mots de son oncle Louis, ce sera encore de lui que je parlerai.
Louis Hugo avait été appelé en Espagne par son frère, qui voulait le faire profiter de son crédit, et qui y avait attiré aussi son autre frère, Francis. Leur aîné les poussa activement, et Louis était déjà colonel ; mais je ne veux pas raconter sa vie, je le ferai mieux connaître en le laissant parler lui-même. Bien des années après, — il était général alors, — je lui ai entendu dire un soir un épisode de la bataille d'Eylau. Son récit frappa un des auditeurs, qui l'écrivit le soir même textuellement et qui veut bien me le donner.
« J'étais capitaine de grenadiers au 55e. On s'était battu toute la journée. On avait pris et repris Eylau. La nuit venue, nous fîmes le bivouac auprès du cimetière. Nos camarades avaient l'habitude d'aller chercher à coucher dans les maisons, moi je couchais avec mes grenadiers ; la première botte de paille était pour moi, et mes camarades n'avaient pas encore trouvé un gîte que je dormais déjà depuis quatre heures.
Au milieu de la nuit, arriva un ordre qui prescrivait à la compagnie de se transporter dans le cimetière et de garder la position. Le colonel n'était pas là, son lieutenant n'était pas là. Je pris le commandement, et j'installai mes hommes. Tout cela sous la neige par un froid de douze degrés.
En me réveillant, je m'aperçus que j'avais dormi sur un russe gelé. Je me dis : Tiens, c'est un russe.
A six heures le feu commença.
Le général Saint-Hilaire, commandant de la division, passa devant moi et me dit :
— Hugo, avez-vous la goutte ?
— Non, mon général.
— Je la boirais bien avec vous.
— Et moi aussi, mon général.
Il faut dire que, depuis trois jours, nous n'avions
rien pris. Un de mes grenadiers, un nommé Desnœuds, se tourna vers moi et me dit :
— Mon capitaine, je l'ai, moi.
— Bah ! tu l'as, toi ?
— Oui, mon capitaine ; tenez, ouvrez mon havresac. J'ai gardé une poire pour la soif.
J'ouvris son havresac, et je trouvai une bouteille d'eau-de-vie de France qu'il avait eu la constance de garder depuis Magdebourg, sans y toucher, malgré toutes les privations que nous avions eu à subir. Je bus une bonne goutte, et avant de remettre la bouteille dans le sac, je lui demandai s'il voulait bien en faire boire au général.
— Oui, me répondit-il, mais ils voudront tous boire de mon eau-de-vie et il n'en restera plus pour moi.
Je pris alors un gobelet d'étain qu'il portait à la monture de son sabre, je le remplis et le portai au général, qui était à quelques pas sur un petit tertre.
— Qui est-ce qui vous a donné ça ? me dit-il.
— Mon général, c'est un grenadier de ma compagnie.
— Voilà vingt francs pour lui ! et il me remit un louis que je portai au grenadier et qu'il refusa, me disant :
— Mon capitaine, j 'ai été assez heureux pour obliger mon général, je ne veux pas d'autre récompense.
Pendant tout cela, soixante pièces tiraient à mitraille sur nous.
Un quart d'heure après, Desnœuds reçut une balle à la jambe. Il sortit de son rang, alla s'asseoir à quelques pas de là, et, tandis que les balles pleuvaient, ôta son havresac, en tira de la charpie,
une compresse, des bandes de toile, se pansa, remit sa guêtre, et revint à sa place. Je lui dis alors :
— Desnceuds, va-t'en, tu es blessé.
— Non, mon capitaine, la journée est belle, il faut la voir finir.
Une heure après, il fut coupé en deux par un boulet.
Ce pauvre grenadier était un brave et avait déjà fait parler de lui. C'est le même qui, à Iéna, tandis que nous étions à la poursuite d'un détachement de prussiens, s'était jeté sur leur colonel, l'avait pris à bras-le-corps, criant à ses camarades : J'ai le mien, que chacun prenne le sien !
A midi, une caisse de mitraille éclata près de moi. Je reçus une balle dans mon chapeau et un biscaïen au bras droit. Je fis un demi-tour sur moimême, et j'entendis dire autour de moi : Voilà le capitaine qui a son compte.
— Pas encore, répondis- je.
Et je donnai une poignée de main à mon bras gauche pour m 'assurer que mon bras droit était encore là. Je vis seulement un grand trou dans ma manche.
Le feu de l'ennemi dura jusqu'à six heures du soir.
Quand la nuit arriva, sur quatrevingts hommes que nous étions le matin, nous ne restions plus que quatre.
Je me retirai dans une maison où je trouvai quelques camarades blessés comme moi. Nous couchâmes dans la même chambre. Pendant mon sommeil, je sentis une main qui soulevait mon bras, et, comme le moindre mouvement me faisait horriblement souffrir, et que je craignais de remuer,