SCÈNE X
Les Précédents, LE ROI, LE HÉRAUT DE JUSTICE, GARDES, GEÔLIERS.
LE HÉRAUT DE JUSTICE
Notre seigneur le roi ! (Étonnement et terreur.)
LE ROI, à don Pèdre.
Vous ici, prince !
DON PÈDRE
Seigneur, c'est de ne m'y voir pas que vous auriez pu vous étonner.
LE ROI
Avez- vous osé oublier le devoir ?
DOX PÈDRE.
Mon devoir ! je ne l'oublie pas, il est de défendre mon épouse légitime menacée.
LE ROI
Fils téméraire ! sujet rebelle ! Savez-vous que la loi du royaume punit du dernier supplice celui qui brave son père et son roi ?
DOX PÈDRE.
La loi du ciel défend de plus haut d'abandonner son épouse.
LE ROI
Est-ce la rébellion que vous invoquez ?
DOX PÈDRE.
Non, mon père, non, seigneur ; voici mon épée. (Il remet son épée.) Sans elle, sans Inez, peut-être auraisje écouté de séditieuses tentations et usé de ma gloire pour protéger mon amour. Mais maintenant je n'aspire qu'à partager son sort, quel qu'il soit. C'est à cet ange que vous persécutez que votre majesté doit l'innocence de son fils et le salut de son trône.
LE ROI
Qu'entends-je, Inez?
IXEZ.
Seigneur, il s'accuse, ne le croyez pas.
DON PÈDRE
Laissez-moi tout dire, Inez. Oui, seigneur, j'avais pénétré dans cette prison pour en arracher ma femme, fuir avec elle, et la défendre avec l'épée contre votre majesté même... — C'était mon dessein, seigneur. La généreuse résistance d'Inez a tout changé.
LE ROI
Tant de noblesse eût mérité un meilleur sort.
DON PÈDRE
Oui, mon père, et c'est celle que vous refusez pour fille qui vous a conservé votre fils !
LE ROI
Inez !... Pourquoi faut-il qu'un crime d'État pèse sur sa tête ?
DON PÈDRE
Un crime ! Si c'en est un, c'est moi qui suis coupable. Ah ! vous ne savez pas, mon père, que de soins, que de séductions funestes j'ai dû employer pour lui faire partager mon amour ! Et quand elle m'aima, que de larmes, que de vaines prières pour obtenir d'elle une secrète union ! Ma mort seule... il fallut l'en menacer, pour qu'elle consentît à mon bonheur. Si elle m'a épousé, ce n'était que pour sauver ma vie. Ah ! sauvez-la à son tour, mon père ! Punissez-moi, condamnezmoi, que votre majesté ordonne mon supplice. Tout le crime doit retomber sur moi qui ai entraîné cette noble Inez dans l'abîme.
Mon fils !...
INEZ
Ah ! seigneur, ne l'écoutez pas. C'est moi qui ai été faible et coupable. Les jours de l'infant vous doivent être précieux pour vos sujets et contre vos ennemis. Moi, ma vie n'est rien, prenez-la, seigneur ; qu'importe dans le royaume que je vive ! Il faut un héritier au trône, seigneur ; il faut un père à ces enfants qui bientôt n'auront plus de mère. (Elle se jette aux pieds du roi.) Seigneur, promettezmoi que don Pèdre vivra, qu'il vivra pour vous, pour votre peuple, hélas ! et pour mes tristes enfants qui ne seront bientôt plus que les siens. (Les enfants embrassent le roi, il détourne la tête comme pour cacher des larmes d'attendrissement.)
LE PETIT GARÇON, au roi, montrant don Pèdre.
Il est mon père, et vous êtes mon père aussi ! — X 'est-il pas vrai que vous ne tuerez pas ma mère ?
LE ROI
Grand Dieu ! je ne sais où je suis...
ROMERO, à genoux.
Seigneur, que votre majesté se souvienne de ce
qu'elle m'a dit quand je me refusais au mariage de mes enfants.
LE ROI
Mon fils ! ma fille Inez !... Oui, don Pèdre, elle est à toi, elle est noble et grande comme une reine. Laissez-moi embrasser vos enfants, ils sont
les miens. — Qu'on avertisse la reine et les grands ! Que le haut tribunal se sépare ; qu'on sache qu'Inez est ma fille et que j'approuve son union avec l'infant.
DON PÈDRE, INEZ, LES ENFANTS, aux pieds du roi.
Ah ! seigneur ! O mon père !
DON PÈDRE, serrant Inez dans ses bras.
Qui eût espéré ce bonheur ? Oh ! quelles longues années de félicité devant nous, mon Inez ! — Vous pâlissez, qu'avez-vous ?
INEZ
Je ne sais, prince, cette révolution soudaine peut-être... On ne passe pas, sans émotion, du désespoir à la joie...
DON PÈDRE
Juste Dieu ! vos yeux s'éteignent, votre sein se gonfle !
INEZ
Ah ! je brûle ! un feu sourd et violent dévore mes entrailles ! je brûle. O ciel ! tous mes membres
Se roidissent... (Effroi général.)
DON PÈDRE
Mon Inez ! ma bien-aimée Inez ! dis-moi, qu'as-tu ?
INEZ
Soutenez-moi dans vos bras, cher prince, je me
sens défaillir... Donnez-moi mes enfants. (Elle tombe
dans les bras du prince.)
LE ROI
Mon malheureux fils !
DON PÈDRE
O Dieu ! va-t-elle mourir?... Qu'ai-je fait pour qu'un tel malheur renverse toute ma vie ?
INEZ
Oui, je me meurs... Ce breuvage cruel...
DON PÈDRE
Le poison !
LE ROI
Qu'entends-je ?
DON PÈDRE
Je reconnais tes ennemis implacables ! Inez, tu seras vengée !
INEZ
Oh non !... J'aurais vécu bien heureuse; mais je meurs satisfaite, car je meurs votre épouse et innocente devant mon roi.
DON PÈDRE
Tu meurs donc !... Dis-moi, mon Inez adorée, il est donc vrai que tu meurs ?...
INEZ
Prince !... bien cher époux !... Hélas ! mes enfants, embrassez-moi, consolez votre père...
LES ENFANTS
Ma mère, oh ! ne mourez pas, ma mère !
INEZ, au roi.
Seigneur, mon père, pardonnez-moi.
LE ROI
O malheur ! mon cher fils !