UN SEIGNEUR
Quoi I c'est devant ce tombeau que votre majesté place son trône ?
DON PÈDRE
Oui, c'est ici. Seigneurs, c'est ici que je veux
être couronné. (Étonnement.)
LE CHANCELIER
Hommage, au nom de Dieu, au roi don Pèdre, notre seigneur !
TOUS, s'agenouillant.
Hommage !
LE CHANCELIER
Fidélité, au nom de Dieu, au roi don Pèdre, notre seigneur !
TOUS
Fidélité !
LE CHANCELIER
Que le ciel répande les bénédictions sur son règne et les félicités sur sa vie !
DON PÈDRE, comme réveillé par ces paroles.
Mon règne ! ma vie !... félicités !...
LE CHANCELIER, au roi.
Seigneur, au milieu de l'ivresse qu'inspire cette auguste et heureuse cérémonie, que votre majesté daigne un moment s'arracher à la douleur dont l'accable la mort glorieuse du roi son auguste père.
DON PÈDRE. Il se lève de son trône.
Oui, il est mort, mon père ! Mon veuvage m'avait fait oublier que je suis orphelin. Mon père est mort !... O Dieu ! elle aussi est morte ! elle, mon Inez, celle qui était tout pour moi !
LE CHANCELIER
Roi de Portugal, suspendez votre douleur. Voici l'instant solennel ; la couronne va être placée sur votre front sacré.
DON PÈDRE
Oui, il faut que vous me couronniez. Mais attendez donc, seigneur chancelier, il faut en même temps couronner votre reine.
TOUS
Notre reine ?
DON PÈDRE
Eh oui, seigneurs ! — Dites, n'est-elle pas couchée, là, dans ce caveau funèbre ? — Oui, ce
cercueil est sa couche royale. Allons ! qu'on aille la chercher, elle attend. — C'est votre reine. Plusieurs d'entre vous, seigneurs, l'ont persécutée ; mais, soyez tranquilles, elle ne s'éveillera pas pour vous nommer à son vengeur. (On apporte sous un
drap noir le cercueil qui contient les restes d'Inez.) La voilà ! — Qui la reconnaîtra ? Hélas ! (Il jette son manteau royal
sur le cercueil) les tigres ne m'ont laissé d'elle que cela. Et ce manteau royal ne peut me cacher le linceul.
LE CHANCELIER
Seigneur, voici la couronne et l'épée.
DON PÈDRE
La couronne, l'épée, c'est tout ce que j'attends.
(Il prend la couronne et la pose sur le cercueil.) O Inez, reçois
la couronne, je vais prendre l'épée ; partage mes honneurs sur la terre, je vais partager les tiens
dans le ciel. (Il prend l'épée, embrasse ses enfants et lève le bras pour se frapper.)
LES ENFANTS
O mon père !
TOUS
Grand Dieu ! (En ce moment une lumière miraculeuse remplit la scène ; une musique douce et lointaine se fait entendre. L'ombre d'Inez apparaît radieuse et environnée d'anges audessus du tombeau.)