‹ Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (volume 2)Chapitre 7 sur 65 · SÉGOVIE · texte numérisé non relu

SÉGOVIE

Les guérillas, de jour en jour, renoncèrent à la province de Ségovie, comme elles avaient renoncé à la province d'Avila ; le gouverneur n'eut bientôt plus assez à faire pour l'activité de sa nature. Le hasard voulut que son prédécesseur à Ségovie, le comte de Tilly, qui avait eu Burgos et qui n'avait pu s'y faire reconnaître, revînt à Ségovie, désappointé et regrettant d'en être parti. Le général Hugo lui proposa de la lui rendre. Le comte fut fort touché de la proposition, mais il fallait l'agrément du roi ; le général offrit d'aller le demander ensemble. Justement le roi venait de lui écrire qu'il désirait le voir. Ils allèrent à Madrid, où le général trouva le roi affectueux pour lui comme d'habitude. Par une singulière coïncidence, quand il dit au roi qu'il venait le prier de lui reprendre Ségovie, le roi lui dit que c'était pour la lui redemander qu'il l'avait fait venir. Il avait à l'employer plus sérieusement.

La province de Guadalaxara était en proie à la grande guérilla, celle de l'Empecinado, contre laquelle s'étaient brisées jusqu'alors toutes les colonnes françaises. Le roi pria le général de changer le gouvernement de Ségovie contre le gouvernement de Guadalaxara, n'ayant confiance pour détruire l'Empecinado qu'en celui qui avait détruit Fra Diavolo.

Le général accepta avec empressement cet échange de provinces qui lui était une occasion de servir plus efficacement son drapeau. Le roi le remercia et, après dîner, lui dit que, si son million de réaux ne lui suffisait pas, il lui en donnerait un autre. Le général ramena le comte de Tilly à Ségovie, l'y réinstalla, et, deux jours après, partit pour Guadalaxara, reconduit par la reconnaissance

de son successeur et par les regrets de la population. Il emmenait avec lui les chevau-légers westphaliens, le Ier régiment de la brigade irlandaise, le Royal-étranger et une batterie de campagne. Le Ier de ligne et le Ier de chasseurs à cheval devaient le suivre prochainement.

l'empecinado

Je n'entrerai pas dans le détail de cette guerre de montagnes qui fut la répétition de celle que le général avait déjà faite dans l'Apennin. Le système de l'Empecinado était le même que celui de Fra Diavolo ; escarmouches perpétuelles et disparition subite. Au moment où on allait l'écraser, il disparaissait brusquement pour reparaître tout à coup.

Mais il y avait entre les deux guerres une différence essentielle ; en Italie, les habitants étaient contre les bandes, au lieu qu'en Espagne ils étaient pour elles.

C'était l'Espagne elle-même qui se levait et qui ne voulait pas de la domination française. Elle se défendait homme à homme et pied à pied. Impossible de savoir par où l'Empecinado avait pu s'échapper ; les paysans donnaient de faux renseignements, quand ils n'avaient pas eu le temps de s'enfuir à l'approche des français ; le plus souvent, les villages étaient vides, et l'on marchait quelquefois huit jours sans rencontrer personne. Avant de s'enfuir, ils avaient détruit tout ce qu'ils n'avaient pu emporter. Ni pain ni viande ; le biscuit consommé, les troupes mouraient de faim.

Ce qui ajoutait à l'acharnement de la lutte, c'est

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qu'elle était toute populaire. La noblesse avait été peu héroïque, elle avait commencé par accepter le roi Joseph ; le prince de Castel-Franco, les ducs de llnfantado, de Frias, del Parque, d'Hijar et d'Ossuna, les marquis d'Horizas et de Santa-Cruz, les comtes de Fernan-Nufiez, d'Orgas, de Santa- Colonna, etc., lui avaient juré fidélité à Bayonne, et avaient attendu pour redevenir espagnols que les paysans leur donnassent l'exemple. Ferdinand lui-même n'avait pas été très « ferdinandiste » et avait eu la lâcheté de signer sa renonciation au trône. Parmi ces vaillants chefs de guérillas qui ont disputé le sol natal à la conquête et qui ont fini par le lui arracher, on ne trouve pas un nom noble. On ne trouve même guère de noms, car ces braves gens ne se battaient même pas pour ]a gloire et ils s'inquiétaient peu d'être connus. A part Mina, citoyen pauvre d'une des petites bourgades de la Navarre, et Morillo, ancien sergent d'artillerie, les plus fameux n'avaient que des surnoms, el Empecinado (l'empoissé), el Pastor (le berger), el Cura (le curé), el Médico (le médecin), el Abuelo (le grand-père), el Manco (le manchot), Chaleco (gilet), Calzones (culottes), etc.

Ceux-là ne se révoltaient pas pour des places ou des dignités qu'ils perdaient en perdant Ferdinand VII ; on ne pouvait pas les rallier, comme les ducs et les comtes, en leur maintenant leurs fonctions et en leur en promettant de nouvelles. Ils ne voulaient rien pour eux, que leur pays. Aucune promesse ne les ébranlait, ni aucune défaite. Battu à Sotoca et dépossédé à Siguenza, l'Empecinado envoya au général une sommation d'évacuer la place.

Un côté curieux de la lettre de l' Empecinado, c'est que, reconnaissant la bravoure et les qualités

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personnelles du gouverneur de Guadalaxara, elle l'invitait à changer de drapeau et à venir combattre pour l'indépendance de l'Espagne, disant qu'il serait plus digne d'un soldat comme lui de servir la liberté d'un peuple que l'ambition d'un tyran. Dans le même moment, la junte suprême adressait une proclamation aux français contre la tyrannie de Napoléon dont elle les pressait de secouer le joug et de déserter l'armée.

Le despotisme de Napoléon était un des grands arguments de la résistance. Quand même les espagnols n'auraient pas tenu à rester espagnols, ils étaient peu tentés de se faire français en voyant de quel poids le gouvernement impérial pesait sur la France, et ils représentaient à la fois l'indépendance et la liberté.

C'est un singulier hasard de la destinée du général Hugo que d'avoir été l'adversaire des deux plus acharnés défenseurs de leur nationalité en Italie et en Espagne. Il était trop intelligent pour ne pas sentir vaguement que Fra Diavolo et l'Empecinado avaient le droit avec eux. Il s'en est mieux rendu compte plus tard, quand l'âge et le sang-froid l'ont laissé réfléchir à ces violences passées. Dans les Mémoires qu'il a publiés, il parle avec admiration de ces paysans qui, pour affamer leurs conquérants, sacrifiaient tout et s'en allaient dans la montagne, vieillards, femmes, enfants, l'hiver, sans pain. Il proclame « sublime » le dévouement de cette junte de la Nouvelle-Castille qu'il relançait de village en village et qui, traquée, menacée, atteinte, ayant pour chef -lieu de son administration quelque chapelle écroulée, quelque masure dans les broussailles ou quelque trou de rocher, décrétait l'indépendance de l'Espagne.

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Mais alors il ne voyait que son drapeau. C'est la terrible puissance de l'esprit militaire de mettre l'honneur, la conscience, le devoir, le vrai, dans les plis de ce morceau d'étoffe qui va où le pousse le caprice d'un maître irresponsable. Le soldat le regarde et le suit, n'importe où, dans la guerre injuste et dans la guerre civile, contre l'indépendance au dehors et contre la liberté au dedans. Il faut dire qu'en 1810 le principe des nationalités ne s'était pas encore affirmé avec l'évidence que les événements lui ont donnée de nos jours, et qu'ensuite ces invasions de la France en Europe avaient cette circonstance atténuante qu'elle-même avait été envahie par l'Europe. Tous ces fils de la révolution, qui avaient vu les étrangers venir chez eux pour les empêcher d'user de leur droit de se gouverner à leur guise, croyaient user de légitimes représailles en allant chez les étrangers et en ne respectant pas le droit des autres ; d'autant plus que les autres étaient venus pour les rejeter dans le passé, au lieu qu'eux ils apportaient les idées nouvelles et, malgré l'empire, étaient toujours en révolution. Mais on n'inculque pas la liberté par l'oppression, et c'est un mauvais moyen de faire accepter le progrès que de le faire haïr. Il y a toujours des Pyrénées ! Et il y en aura tant que la conquête brutale des soldats n'aura pas fait place à la conquête pacifique des idées.

Le général Hugo refit donc sans scrupule cette guerre de buissons et de ravins dont il avait une longue habitude, l'ayant déjà faite en Italie et en Vendée. Outre les troupes qui l'avaient accompagné et celles qui l'avaient suivi, il avait trouvé à Guadalaxara le 75e de ligne et un fort détachement du 64e. Ce n'était pas trop dans un pays

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où l'ennemi c'était tout le monde. Même les villes occupées par les français étaient administrées par la junte à laquelle elles envoyaient secrètement de l'argent et des hommes. Toute la province de Guadalaxara payait l'impôt deux fois, une fois au gouverneur et l'autre à l'Empecinado.

Quand on avait battu l'Empecinado, on n'avait rien fait. Ses bandes s'éparpillaient de tous côtés dans des taillis où on ne les retrouvait plus. Inutile d'interroger les rares paysans qu'on rencontrait, ils n'avaient jamais rien vu. On n'avait qu'une ressource, c'était de les tromper. La cocarde des troupes du roi Joseph était rouge comme celle des troupes de la junte ; la broderie des officiers français qui servaient en Espagne était celle des officiers espagnols ; les étoiles françaises auraient pu seules les faire reconnaître ; mais, en campagne, les épaulettes sont presque toujours à moitié cachées par le surtout ; l'accent même ne pouvait pas être un avertissement, parce que l'armée espagnole renfermait un grand nombre de régiments étrangers, suisses, wallons, etc. Il était donc facile à un officier français de se faire prendre pour un officier de la junte. Ainsi, un jour, le général Hugo se donna pour le général Villacampa à un berger qui alors le renseigna sur un campement de l'Empecinado. Mais on avait beau se hâter pour le surprendre, on arrivait, à jeun, après une marche forcée au soleil ou sous la pluie, à un ennemi frais, repu, retranché dans des rochers, posté sur une crête inaccessible, et prévenu par les gens du pays, qu'il n'avait pas besoin de tromper pour cela.

J'ai dit que les villes occupées par les français payaient deux contributions ; il est vrai qu'elles faisaient ce qu'elles pouvaient pour n'en payer

qu'une, celle de la junte. Le soir du jour où il prit possession de Siguenza, le général Hugo demanda aux chanoines ce qu'était devenue l'argenterie de la cathédrale ; il va sans dire qu'ils l'ignoraient.

— Eh bien, dit le général, je vais vous l'apprendre.

— Il les conduisit à la cathédrale, avec le souspréfet, les autorités civiles, les officiers supérieurs de sa colonne et de la garnison, et des maçons armés de pioches auxquels il désigna un mur en pierres de taille. Ce mur abattu démasqua un escalier tournant d'où quelques coups de pioche firent tomber en quantité des coffres remplis de calices, de croix, de ciboires et de toutes sortes d'objets de prix. Les chanoines avaient fait faire cette cachette pour soustraire leur trésor à la loi qui avait ordonné l'envoi de toute l'argenterie du royaume à la Monnaie de Madrid. Le général l'avait su par le hasard d'un morceau de papier que le trésorier du chapitre avait perdu en s' enfuyant précipitamment.

Le général parvint cependant à établir dans la province un gouvernement régulier et une sécurité relative. Il eut l'avantage sur l'Empecinado, invaincu jusque-là, en plusieurs rencontres, notamment à Cifuentes, et le maltraita tellement que le partisan devint suspect à la junte et fut presque accusé de trahison. Le roi Joseph, ravi des succès de son général, vint le voir à Guadalaxara et lui demanda ce qu'il désirait. Le général nomma quelques officiers qui avaient mérité d'être décorés.

— Soit, dit le roi. Mais après ?

— Oh ! dit le général, il y en a bien d'autres qui se sont bravement conduits, mais je ne pourrais pas dire leurs noms maintenant.

— Eh bien, dit le roi, vous saurez leurs noms

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pour demain, et, comme je serai parti, je vais vous laisser quinze brevets en blanc. Mais après ?

— Après ? Ma foi, sire, je ne vois plus personne.

— Et vous ?

— Oh ! moi, votre majesté m'a comblé. Que pourrait-elle ajouter à ce que j'ai déjà ?

— Un titre. Voulez- vous être marquis ? Le général se mit à rire.

— Sire, dit-il, il n'y a plus de marquis depuis Molière.

— En France, répondit le roi ; mais il y en a toujours en Espagne. Eh bien, si vous ne voulez pas être marquis, soyez comte. Choisissez d'être comte de Cifuentes ou de Siguenza.

Le nom de Molière mit la conversation sur la littérature, et le roi causa longtemps des écrivains espagnols, qu'il avait étudiés. Il avait fait luimême un peu de littérature et avait écrit dans sa jeunesse un petit roman intitulé : Moïna.

A cet instant (fin de 1810), Joseph se croyait consolidé. Toutes les puissances avaient leurs ambassadeurs à Madrid ; les anglais s'étaient retirés de Cadix après la capitulation d'Almeida, et les espagnols n'avaient plus qu'eux-mêmes ; mais c'était assez. La proclamation de Ferdinand VII par les cortès réunies dans l'île de Léon rendit tant de confiance aux guérillas que des cavaliers de l'Empecinado osèrent s'avancer jusque sur la promenade de Guadalaxara. Il fallut occuper et fortifier le pont d'Aufion sur lequel l'Empecinado, maître des environs de Cuença, passait le Tage dans ses incursions et dans ses fuites. Le général fit jeter les fondements d'un blockhaus sur la rive droite du Tage et disposer les garde-fous du pont

de manière à couvrir les hommes qui le défendaient. Pendant ce travail, il lui arriva une chose bizarre.

L'ouvrage, se faisant par corvée, allait lentement. Les paysans qui servaient de maçons s'empressaient peu de bâtir un obstacle aux guérillas. Le général dut aller à Brihuega pour les affaires de son gouvernement et de son inspection générale et laisser le commandement d'Aunon à son frère Louis. Il était donc à Brihuega, et, un matin, le jour à peine levé, il écrivait dans son cabinet, quand il lui sembla entendre une mousqueterie assez vive. Il sortit et alla demander aux postes voisins de son logement s'ils avaient entendu quelque chose ; tous répondirent que non. Il se dit qu'il s'était trompé, rentra dans son cabinet et se remit à son écriture. Presque aussitôt le bruit recommença plus vif et plus distinct. Cela venait d'Aunon. Le général redescendit et dit au poste que cette fois ils avaient dû entendre. Même réponse négative. Le major Sheiley, de Royal -Irlandais, et quelques officiers de son régiment qu'on alla chercher, n'avaient rien entendu non plus. Un aide de camp courut sur le plateau questionner la garde du fort ; le bruit n'avait été entendu par personne.

N'importe, le général, inquiet pour son frère, dit qu'on montât à cheval, et partit au galop. On n'était pas à mi-chemin qu'une forte canonnade vint donner raison aux oreilles du général. Il n'y aurait de Brihuega à Aunon que six lieues et demie en ligne droite ; mais la distance se quadruple par les détours, par les montées et les difficultés des sentiers ; lorsque le général arriva, la redoute du pont, non achevée, et attaquée à la fois par le général Yillacampa et par l'Empecinado, avait été prise, les retranchements d'Aunon avaient été

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forcés, les rues du village et les champs autour étaient couverts de morts, le colonel Louis Hugo était blessé, le reste de la petite garnison allait être écrasé. Les chevau-légers changèrent la face des choses, le village fut gardé, le pont repris et l'ennemi repoussé et poursuivi.

En cherchant à s'expliquer Comment il avait pu entendre seul à Brihuega la mousqueterie d'Aunon, le général pensa que cela devait tenir aux accidents des montagnes qui divisent les courants du vent, ou à un écho placé précisément à la hauteur de son cabinet, qui était à mi-côte. Une autre singularité du fait, c'est que le général Blondeau, qui était plus près d'Aunon que lui, n'avait rien entendu. Quelle que fût l'explication, ce n'en était pas moins une chose extraordinaire que cet écho qui n'avait prévenu que lui du danger de son frère.

Une autre chose qui frappa le général, c'est le roi d'un village ; car il n'y a pas eu que le roi d'Yvetot. Ce roi, dont le royaume était dans les collines boisées qui dominent Torrelaguna et qui était héréditaire par ordre de primogéniture, était charbonnier. Ce roi portait lui-même ses fagots au marché de Torrelaguna. Son peuple se composait entièrement de charbonniers et de bûcherons. A un certain moment, sous Charles III d'Espagne, le roi des charbonniers avait éprouvé cette satiété que donne l'excès du pouvoir, et la fatigue du poids de l'empire ; il avait fait comme Charles- Quint et s'était démis de sa royauté en faveur de son allié le roi d'Espagne. Le traité de cession avait été fait devant notaire. Mais le patriotisme du village n'avait pas reconnu Joseph, et, en l'absence du roi d'Espagne, l'héritier légitime du

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Charles-Quint des charbonniers avait repris son autorité.

Cependant les alertes continuelles et la nécessité de combattre sur tous les points faisaient au général une rude vie dont sa santé finit par se ressentir. Une de ses blessures, mal soignée, jeta des esquilles et le fit beaucoup souffrir. Les médecins lui ordonnèrent le repos sous peine de la vie et il fut obligé de demander un remplaçant ; on le lui fit attendre le plus qu'on put ; enfin on lui envoya un de ses camarades, le général Guye, marquis de Rio-Milano, et il vint se refaire à Madrid. Mais on ne l'y laissa pas longtemps oisif. Le lendemain de son arrivée, le maréchal Jourdan le voulut pour chef de son état-major, et presque aussitôt lui donna le commandement de Madrid, ce qui, avec son inspection générale qu'il avait conservée, lui composa un loisir assez bien occupé.

J'ai dit qu'au commencement de 1811 Mme Hugo et ses enfants s'étaient mis à préparer leur voyage en Espagne. Dès lors les trois frères ne pensèrent plus qu'au départ et en attendirent le jour avec impatience. Le jardin perdit beaucoup de son charme ; la balançoire fut décrochée ; la brouette rentra sous le hangar pour n'en plus sortir ; ce n'était plus de cette voiture-là qu'il était question maintenant, mais des diligences sérieuses, des relais et des postillons. La maison était dans un beau désordre ; ils étaient sans cesse à ouvrir les tiroirs et les armoires et à mettre tout sens dessus dessous pour voir s'ils n'oubliaient rien, et ils rapportaient à chaque instant des coins poudreux du grenier un tas d'objets indispensables, parfaitement inutiles.

Dans les premiers jours du printemps, Mme Hugo fut prévenue qu'un convoi allait partir, et qu'elle devait le prendre à Bayonne. Elle s'inquiéta aussitôt de louer une voiture. On lui proposa une diligence. Les diligences d'alors n'avaient pour les voyageurs qu'un compartiment clos, l'intérieur ; la rotonde était pour les bagages ; le coupé n'était qu'une sorte de cabriolet étroit où l'on tenait deux et qui laissait entrer le vent et la pluie.

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L'intérieur avait six places ; c'était justement ce qu'il fallait à Mme Hugo qui, avec ses trois fils, emmenait une femme de chambre et un domestique. Le cabriolet lui servirait pour les paquets qui ne tiendraient pas dans la rotonde.

Je trouve dans son carnet de voyage la note suivante qui dit le prix de cette voiture :

« Les messieurs Ternaux m'ont donné à Paris une lettre de change de douze mille francs sur les messieurs Chéraux de Bayonne pour payer mes frais de voyage d'Espagne où je vais rejoindre mon mari. J'ai avec moi trois enfants et deux domestiques. Me voici à Bayonne ; je n'ai pas encore le relevé de ma dépense d'auberge, mais je viens de donner neuf cents francs au voiturier qui m'a conduite ici pour la location de sa voiture. »

Mme Hugo avait défendu ses malles autant qu'elle avait pu contre les choses « indispensables » dont les enfants avaient essayé de les bourrer ; mais la plupart reparurent, sortant je ne sais d'où, dès qu'on fut casé dans la diligence, et tendirent jusqu'à les crever les poches des portières.

Au premier relais, Eugène et Victor descendirent. Voyant le cabriolet, ils réfléchirent qu'ils y seraient bien mieux que dans l'intérieur pour jouir de la campagne, des chevaux, du postillon et des coups de fouet. Ils demandèrent à y monter et promirent de ne pas gêner les paquets. On en ôta ce qu'on put ajouter à la rotonde, et les deux enfants furent libres d'ouvrir leurs plus grands yeux jusqu'à Blois, où le soir et la fatigue les leur fermèrent au moment où ils entraient dans les peupliers qui précèdent la ville. A cette époque, les chevaux manquaient, à cause de la .guerre ; l'armée prenait tout ce qui était passable ; le reste, abandonné

aux voitures, n'était pas capable de grande vitesse ni de longues traites ; les diligences n'allaient guère la nuit. On coucha donc à Blois, et Victor, qui y était entré endormi, en sortit à peine éveillé, et traversa sans la voir cette ville où son père devait être interné par la restauration.

A Poitiers, deux voyageurs, voyant une diligence, demandèrent s'il y avait de la place ; quand on leur dit que non, ils marquèrent un désappointement d'autant plus profond qu'il y avait huit places et qu'il n'y avait que six personnes. Ils faisaient le commerce de Murcie et manquaient une affaire considérable s'ils ne partaient pas. Mme Hugo eut pitié de leur commerce et leur offrit son cabriolet, d'où elle rappela les deux frères ; mais ceux-ci demandèrent qu'elle prît plutôt avec elle deux paquets, et, en se serrant un peu, on tint quatre dans le cabriolet. Les nouveaux venus témoignèrent leur reconnaissance en accablant les enfants de gâteaux et de friandises.

A Angoulême, Victor remarqua de vieilles tours. Il avait déjà un tel sentiment de l'architecture qu'elles lui sont restées dans la mémoire, et avec assez de précision pour les dessiner sans les avoir revues depuis.

On traversa la Dordogne dans un bac, à défaut de pont. Il faisait nuit et grand vent ; le fleuve avait des vagues comme la mer. On embarqua les chevaux et la voiture, les voyageurs dedans. Les chevaux épouvantés de l'obscurité et des lames, se cabraient dans le bateau, et il fallut les attacher pour qu'ils ne se jetassent pas à l'eau. M. Victor Hugo se rappelle que cette frayeur des chevaux l'effraya beaucoup.

Ce qu'il lui reste de Bordeaux, c'est un déjeuner

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de sardines géantes, de petits pains meilleurs que de la brioche et de beurre de brebis, servi par deux belles filles vêtues de rouge.

En arrivant à Bayonne, Mme Hugo apprit que l'escorte, qu'elle y attendait le lendemain, ne passerait que dans un mois. Il n'aurait servi à rien de se plaindre ; elle se mit aussitôt à chercher une maison ; elle en trouva une qui avait de l'espace et de la vue, et la loua pour un mois.

Elle n'y était pas depuis vingt-quatre heures que quelqu'un se présenta chez elle, et qu'elle vit entrer, couvert de breloques et saluant jusqu'à terre, un mélange du charlatan et du solliciteur. C'était tout simplement, comme elle finit par le démêler à travers un patois difficile, un directeur de théâtre qui venait la prier de prendre une loge pour le temps de son séjour. Ne sachant comment refuser, et ne sachant aussi comment eUe occuperait un mois dans une ville où elle ne connaissait personne, Mme Hugo consentit à prendre la loge pour un mois.

La plus grande joie ne fut pas celle du directeur, ce fut celle des enfants. Un mois de spectacle ! tous les jours sans en manquer un ! le mois avait trente et un jours ! Ils ne voyaient pas la fin de leur bonheur. On ne leur avait pas, jusque-là, prodigué le théâtre. Leur mère y allait très peu, et ils n'y allaient jamais sans elle. Lorsque Mme Hugo avait envie de voir une pièce, elle s'entendait avec la famille Foucher, et l'on y allait ensemble ; cela n'arrivait guère plus d'une fois par an ; c'était une grosse affaire ; on emmenait généralement tout le petit monde, à la considération duquel on choisissait de préférence l'époque du carnaval. La dernière pièce qu'on eût vue était la Comtesse

UNE IDYLLE A BAYONNE ni

d'Escarbagnas. Les trois frères vivaient sur cet acte depuis un an.

Le soir même, il y avait représentation. Le dîner eut tort. Ils étaient au théâtre que le lustre n'était pas encore allumé. Quand on y vit clair, ils admirèrent leur loge drapée de calicot rouge à rosaces soufre. Ils ne s'ennuyèrent pas en attendant le lever du rideau ; la salle et l'entrée successive du public suffirent amplement à leur plaisir. Bientôt, l'orchestre exécuta une ouverture qui leur parut ravissante, et la toile découvrit la scène. On jouait un mélodrame de Pixérécourt, les Ruines de Babylone. C'était très beau. Il y avait un bon Génie magnifiquement costumé en troubadour dont les apparitions étaient espérées avec anxiété ; mais son pourpoint abricot et la plume interminable de sa toque n'étaient rien à côté de la scène de la trappe. La victime du tyran, pour éviter la mort, se réfugiait naturellement dans un souterrain ; elle y serait morte de faim et d'ennui, si le bon Génie n'était venu de temps en temps lui apporter à manger et causer, un peu. Une fois qu'ils s'oubliaient dans les charmes d'une longue conversation, le Génie apercevait tout à coup le tyran qui venait à pas sourds vers la trappe soulevée ; alors le troubadour sautant rapidement sur la trappe renfonçait son protégé d'un prodigieux coup sur la tête, et le tyran restait stupide devant l'escamotage de sa victime.

Heureusement que, le lendemain, on donnait la même pièce ! Ce n'était pas trop d'une seconde représentation pour en apprécier tous les détails. Cette fois, les trois frères ne perdirent pas un mot du dialogue et revinrent sachant les cinq actes par cœur.

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Le troisième jour, encore les Ruines de Babylone ; c'était inutile ; ils en avaient une connaissance suffisante, et ils auraient autant aimé autre chose. Ils écoutèrent cependant avec respect, et applaudirent à la scène de la trappe.

Le quatrième jour, l'affiche n'ayant pas changé, ils remarquèrent que l'amoureuse parlait du nez. Le cinquième jour, ils avouèrent que la pièce avait des longueurs ; le sixième, ils manquèrent la scène de la trappe parce qu'ils s'étaient endormis avant la fin du premier acte ; le septième, ils obtinrent de leur mère de ne plus aller au théâtre.

Ils eurent d'autres préoccupations. Une des principales fut d'acheter des oiseaux ; ils y mettaient tout leur argent et rentraient chaque jour avec de nouvelles cages de verdiers et de chardonnerets. Quand ils avaient repassé leur espagnol et qu'ils étaient quittes de leur Cormon et de leur Sobrino, ils prenaient les Mille et une Nuits, le livre qu'ils admiraient entre tous ceux qu'ils avaient lus, et en relisaient une histoire ou bien en peinturluraient les gravures. Mais ce ne fut pas des Mille et une Nuits, ni des chardonnerets, ni même de la trappe du troubadour que Victor se souvint en quittant Bayonne.

La maison où était Mme Hugo appartenait à une veuve qui s'en était réservé un étage. Cette veuve avait une fille.

Victor avait neuf ans ; la fille de la veuve en avait dix. Mais dix ans pour une fille, c'est comme quinze pour un garçon. Elle le protégeait et le soignait.

Quand il y avait un exercice à feu, Abel et Eugène, qui faisaient les grands, comme disait leur mère, ne manquaient pas d'aller voir la ma-

nœuvre sur les remparts. Victor aimait mieux rester avec la petite fille.

Elle lui disait : — Viens avec moi je te ferai la lecture pour te désennuyer.

Elle le menait dans un coin où il y avait un perron. Ils s'asseyaient tous les deux sur les marches, et elle se mettait à lire de très belles histoires dont il n'entendait pas un mot parce qu'il était occupé à la regarder.

Sa peau, mate et transparente, avait la blancheur délicate du camélia. Il pouvait la regarder à son aise pendant qu'elle avait les yeux sur le livre. Lorsqu'elle levait la tête de son côté, il devenait tout rouge.

Par instants, elle s'apercevait de son manque d'attention ; alors elle se fâchait, et lui disait : — Mais tu n'écoutes pas du tout ! fais donc attention, ou je cesserai de lire. Il protestait qu'il avait écouté très bien, afin qu'elle continuât à baisser les yeux ; mais, quand elle lui demandait quel passage l'avait le plus intéressé, il ne savait que répondre.

Une fois, elle le regarda dans un moment où il contemplait son fichu soulevé par la respiration. Il fut si troublé qu'il alla sans rien dire à la porte du perron et se mit à jouer énergiquement avec le verrou dont il tordit la poignée tombante à s'écorcher les doigts.

M. Victor Hugo, en racontant devant moi ces tête-à-tête avec la première femme qui l'ait fait embarrassé et gauche, disait que chacun pourrait retrouver dans son passé de ces amours d'enfant qui sont de l'amour comme l'aube est du soleil. Il appelait cela le premier cri du cœur qui se lève et le chant du coq de l'amour.

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