‹ Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (volume 2)Chapitre 8 sur 65 · H4 VICTOR HUGO RACONTÉ · texte numérisé non relu

H4 VICTOR HUGO RACONTÉ

Trente-trois ans plus tard, en 1844, il repassa par Bayonne. Sa première visite fut pour la maison de 18 11. Était-ce le souvenir de sa mère qui l'y attirait, ou celui de la petite liseuse ? La façade était la même ; elle n'avait qu'un peu vieilli ; il revit le balcon, la porte, la fenêtre de sa chambre ; mais il ne revit pas le perron de la cour ; la maison était fermée. Il ne revit pas non plus sa liseuse. Il entra dans les maisons d'à côté et demanda si elle logeait toujours là, ou ce qu'elle était devenue ; personne ne la connaissait. Il dessina la maison et se mit à errer dans la ville, avec un vague espoir de la rencontrer, mais il ne vit aucun visage qui lui ressemblât, et il n'a jamais entendu reparler de celle dont il a été amoureux à neuf ans.

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Le mois approchait de sa fin et le convoi allait arriver. Il fallut donc songer à repartir. Ce fut un nouveau déménagement à opérer et une nouvelle lutte à soutenir contre une cargaison d'objets dont les trois frères s'étaient enrichis à Bayonne. Mme Hugo résista absolument à se charger de cinq ou six cages d'oiseaux, et les enfants, ne pouvant emmener leurs prisonniers ailés, les mirent en liberté.

La diligence qui avait apporté Mme Hugo à Bayonne fut remplacée par un immense carrosse rococo comme il n'y en avait déjà plus que dans les gravures, où tinrent à l'aise, avec les bagages, des provisions de toutes sortes, une caisse de vin, une énorme boîte de fer battu à double couvercle pleine de viandes cuites, et un lit de fer avec son matelas, car Mme Hugo se défiait des lits espagnols.

Le général avait envoyé au-devant de sa femme et de ses enfants un de ses aides de camp. Le comte d'AUouville parle, dans ses Mémoires, d'un neveu de Mirabeau qui était dans la confidence des pourparlers du tribun avec la cour : « Riquetti l'aîné, ci-devant comte de Mirabeau, est parti de Paris à pied et s'est rendu sur le chemin qui conduit à Saint-Cloud. Une espèce de chaise de

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poste tout attelée l'y attendait. Afin qu'aucun valet ne fût dans la confidence de ce voyage mystérieux, un capitaine de dragons, neveu dudit Riquetti, servait de postillon. » — « On raconte, dit Louis Blanc dans sa belle histoire de la révolution, que, comme Mirabeau se rendait à cette entrevue que lui-même avait sollicitée, des nuages passèrent sur son esprit et qu'il hésita. Pourquoi non ? il connaissait l'histoire du duc de Guise ! Laissant à une des portes extérieures la calèche qu'il avait donnée à conduire à du Saillant, son neveu, il dit à celui-ci, après avoir réglé l'une sur l'autre leurs deux montres et lui avoir remis une lettre pour le commandant de la garde nationale parisienne : — J'ignore si l'on veut traiter loyalement avec moi ou me faire assassiner ; si donc je ne suis pas de retour dans une heure, pars à toute bride, remets cette lettre à son adresse, fais sonner le tocsin et annonce au peuple la perfidie de la cour. Le comte d'Allouville raconte que, le délai écoulé, du Saillant, très inquiet de son oncle, attendit un quart d'heure, puis se remit en route, mais lentement, se retournant, regardant, écoutant, s'arrêtant. Enfin il s'entend appeler, C'était Mirabeau qui, haletant, lui dit : — Je tremblais que tu ne fusses parti. Je suis content, tout ira bien. Garde le plus profond silence sur cette course si importante à l'état. » L'aide de camp du général était ce neveu de Mirabeau.

M. du Saillant avait alors une cinquantaine d'années et pouvait très convenablement chaperonner une jeune femme. Mme Hugo, qui s'attendait à un capitaine de dragons et à un neveu de Mirabeau, fut fort étonnée de voir entrer un marquis. L'aide de camp avait un excès de courtoisie et

une politesse maniérée qui contrastaient avec la brutalité de l'empire ; mais ce qui frappa les enfants plus que son amabilité, ce fut sa redingote, que la poussière du chemin avait tellement poudrée à blanc que, lorsqu'il descendit de cheval, ils crurent qu'il avait neigé. Et ensuite ses épaulettes ; sa redingote, sous laquelle il avait son uniforme, les lui rebroussait sur la poitrine, et elles y restèrent quand il ôta son pardessus pour monter chez leur mère. Ils virent bientôt que tous les officiers les avaient ainsi ; leur houppelande les rejetait en avant, elles en prenaient le pli, et les épaulettes n'étaient jamais sur les épaules.

Le marquis du Saillant se mit, en termes excessifs, à la disposition de Mme Hugo, dont il comptait escorter la voiture à cheval ; mais la voiture, que Mme Hugo appelait son grand cabas, était assez large pour y fourrer une personne de plus ; le marquis y prit place avec la famille. Il gêna d'autant moins que le carrosse avait un cabriolet, dont Eugène et Victor s'emparèrent bien vite.

Ce n'était pas tout à fait à Bayonne qu'on prenait le convoi, c'était à Iran ; Mme Hugo l'y attendit encore trois jours. Irun, avec sa montagne, sa riche végétation et ses balcons couverts, a l'air d'un canton suisse dépaysé en Espagne. Le nord de la Biscaye a la grandeur adoucie et souriante de la Suisse ; les montagnes y sont coquettes et les précipices y sont jolis. La population basque se •distingue du reste de ses compatriotes par son extrême propreté. Les paysans y ont l'orgueil du linge. Ils portent de belles chemises à manches larges dont la toile est très grosse, mais très blanche. Ils les font laver sans cesse, ce qui fait

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que les prairies sont couvertes de toiles éclatantes qui parent la campagne avant de parer les habitants.

Mme Hugo, qui aimait peu les voyages et qui, d'ailleurs, en était lassée, se réconcilia un peu avec eux à la vue de cette nature et de cette propreté. Elle se figura que l'Espagne allait être une Biscaye perpétuelle, et elle dit à son aide de camp qu'elle commençait à croire qu'elle s'y ferait. Le marquis lui laissa cette illusion.

Mme Hugo n'était pas seule à profiter du convoi. L'Espagne était alors dans un tel état d'effervescence que personne ne se hasardait à y voyager seul. Le nord surtout, par où on y entrait de France, était possédé par les guérillas, qui n'avaient pas dans la Biscaye la modération que le général Hugo en avait obtenue dans la Vieille-Castille. On citait des atrocités commises par les bandes de Mina et du Pastor, des actes de sauvagerie qui n'exceptaient ni sexe ni âge ; les insurgés ne se contentaient pas de tuer les femmes- et les enfants, ils les torturaient ; ils leur arrachaient les entrailles ; ils les brûlaient vifs. La peur et la haine devaient sans doute grossir la vérité, mais le fait est que la lutte était féroce, et des deux parts.

On conçoit que ceux qui avaient à voyager en Espagne s'empressassent de saisir les occasions d'y aller en nombre. Aussi, à chaque départ d'un convoi, on accourait de tous les points de la France pour lui demander compagnie et protection. Quand le trésor arriva à Iran, il fut assailli par une nuée de voitures ; Victor en compta plus de trois cents. Mais, à force d'être nombreux, on l'était trop ; l'escorte du trésor, qui avait déjà et avant tout le trésor à garder, ne suffisait pas à une si longue

file. Et puis une pareille queue aurait traîné sur les routes et se serait malaisément tirée des défilés et des escarpements ; la première nécessité était d'aller vite et de ne pas laisser le temps aux dénonciations des paysans et aux embuscades. Le convoi refusa de se surcharger et renvoya les deux tiers des voitures.

Il fut d'autant plus impitoyable que, le mois précédent, un convoi avait été pillé et massacré à Salinas. Ce massacre, attribué précisément au trop long développement de la ligne, avait fait une impression qui n'était pas près de s'effacer ; quatorze ans plus tard, le général Le jeune en fit un tableau qui eut, au salon de 1825, un succès d'actualité. On juge s'il était question d'autre chose au lendemain de l'événement. Ce fut avec cette perspective sous les yeux que les enfants allèrent trouver leurs châteaux en Espagne.

L'escorte était formée de quinze cents fantassins, de cinq cents chevaux et de quatre canons. Deux canons étaient à l' avant-garde, et les deux autres derrière le trésor. C'était, parmi les voyageurs, à qui serait le plus près possible du trésor, afin d'être protégé avec lui et d'avoir pour compagnons de route ces deux braves canons toujours prêts à ouvrir la grande bouche pour défendre leurs voisins. Chacun voulait être avant les autres ; l'ordre de la marche commença par un immense pêle-mêle d'hommes et de femmes qui se querellaient, de cochers qui s'injuriaient, de voitures qui s'accrochaient, de chevaux qui se mordaient.

Mme Hugo, femme d'un gouverneur de province et d'un des grands dignitaires de la cour de Madrid, réclama la première place ; mais, quand son mayoral voulut l'y conduire, il eut affaire au mayoral de la

duchesse de Villa- Hermosa, dont la grandesse ne permit pas que personne passât avant elle. Les jurons et les coups de fouet n'ayant pas tranché la question, la duchesse à quartiers et la comtesse à épaulettes en appelèrent au duc de Cotadilla qui commandait l'escorte. Ce qui relevait un peu ce conflit de préséance, c'est que, sous cette cljétive dispute de vanité, chacune des deux concurrentes défendait sa vie et celle de sa famille. Le duc de Cotadilla, en vrai caballero, donna la place d'honneur à l'étrangère, et la grosse voiture de la générale prit les devants.

Cette voiture démesurée, qui portait tout un mobilier et que six mules avaient peine à traîner, excita un certain murmure dans la foule ; on trouvait qu'elle tenait trop de place et qu'elle faisait trop d'embarras ; d'ailleurs, il suffisait qu'elle fût favorisée ; les préférences semblent toujours injustes à ceux qui n'en sont pas l'objet.

Le tumulte s'apaisa, le rangement se fit, et le duc de Cotadilla donna le signal de partir.

Ce fut une joie pour les garçons de se pencher aux portières et de regarder, derrière et devant, cette file qui, malgré le triage, était encore d'une longueur suffisante. Excepté leur carrosse et celui de la duchesse de Villa-Hermosa, toutes les voitures étaient modernes. Le vert étant la couleur de l'empire, la plupart étaient peintes en vert, et leurs roues étaient dorées, car les roues dorées étaient aussi d'uniforme impérial. La courtisanerie allait jusqu'à l'écurie.

Des deux côtés des voitures marchaient les troupes, bien tenues et bien brossées comme on Test au départ, gibernes nettes, fusils brillants. On se montrait le colonel Lefèvre, tout jeune,

fils du maréchal, et le colonel Montfort, élégant et à la mode. Parmi les cavaliers, on distinguait un groupe d'une vingtaine de jeunes gens, drapés de grands manteaux, coiffés de chapeaux à larges bords et l'épée au côté. Ces Almaviva étaient de simples auditeurs au conseil d'état que l'empereur envoyait à son frère. Dans cette cavalcade caracolait le duc de Broglie.

La joie d'être de ceux qu'on n'avait pas renvoyés, l'émotion bruyante du placement et le plaisir de partir enfin avaient fait oublier à tout le monde l'affaire de Salinas, et ce convoi nombreux, divers, luisant, roulant et piaffant, s'ébranla avec l'entrain heureux et fier de tout ce qui commence.

Victor, apercevant au loin à droite un point qui brillait, disait-il, comme une grosse pierrerie, questionna le marquis du Saillant qui lui répondit que cette pierrerie était le golfe de Fontarabie.

La première halte était à Ernani.

Ernani est un bourg à une seule rue, mais très large et très belle. Cette rue est cailloutée avec une espèce de pierre pointue et scintillante ; quand le soleil est là-dessus, on croit marcher sur des paillettes. Tous les habitants d'Ernani sont nobles, de sorte que toutes les maisons ont des blasons sculptés dans la pierre de taille de leur fronton. Ces écussons, la plupart du quinzième siècle, sont d'un beau caractère et donnent un grand' air à Ernani. Ces maisons seigneuriales n'en sont pas moins paysannes ; leur fronton féodal s'accommode très bien d'un balcon rustique en bois fruste. Mais elles portent ces charpentes grossières aussi fièrement que leurs armoiries, comme ces bergers castillans aux mains de qui la houlette a l'air d'un sceptre.

Victor fut ravi de ce bourg, dont il a donné le nom à un de ses drames. Mais Mme Hugo ne partagea pas l'enthousiasme de son fils. Cette rue hautaine et sévère détruisit le bon effet de la gaie campagne

d'Iran et la rebrouilla avec le voyage. Elle se réconcilia un peu avec lui à Tolosa, qui est cultivée et verdoyante comme un jardin ; cette ville riante la charma au point qu'elle lui pardonna ses petits ponts d'une seule arche si étroits que deux voitures ne peuvent s'y rencontrer. En revanche, Tolosa plut médiocrement à Victor. Une chose qu'on remarquait en lui, c'est que ce petit garçon, soumis en tout à sa mère et prêt à tout ce qu'elle voulait, avait sa personnalité et son goût à lui pour les choses de la nature et de l'architecture, et que là-dessus l'autorité de sa mère n'existait plus pour lui. Dès ce premier voyage, il sentit ce qu'il a compris depuis en revoyant Tolosa, que l'Espagne est faite pour le beau et non pour le joli, que son imperturbable ciel bleu ne veut que des villes graves, et que la montagne s'amoindrit en s'endimanchant.

Une autre discussion de la mère et du fils, c'étaient les charrettes. Les roues des charrettes espagnoles, au lieu d'être à rayons comme en France, sont en bois plein ; ces lourdes masses tournent péniblement et arrachent à l'essieu des grincements douloureux qui irritaient la voyageuse jusqu'à l'exaspération. De si loin qu'elle les entendît dans les plaines, elle fermait tout et se bouchait les oreilles. Victor, lui, trouvait à ce bruit une bizarrerie violente très agréable, et disait que c'était Gargantua dont le pouce faisait des ronds sur une vitre.

Il y eut pourtant un jour où le cri strident des troues espagnoles parut à Mme Hugo une douce musique. On était à l'endroit redoutable du voyage, aux défilés. On venait d'entrer dans la gorge sinistre de Pancorbo. D'un côté, des rochers à pic ; de

l'autre, des précipices. Cela dure des lieues. Le chemin se rétrécit par endroits tellement qu'il reste à peine la largeur d'une voiture. Impossible de s'entre-secourir ; on serait dix mille qu'on est seul. Cinquante hommes embusqués broieraient un régiment. Le jour tombait ; le convoi devenait de plus en plus sérieux et repensait au massacre de Salinas, quand tout à coup on vit surgir au sommet des roches et se profiler, avec cette grandeur que donnent aux silhouettes les hauteurs et le crépuscule, une troupe d'hommes qui se penchèrent pour écouter et pour épier. Aussitôt l'épouvante fut dans les voyageurs, on se rejeta au fond des voitures, les mères couvrirent les enfants de leurs corps, la troupe arma ses fusils, et les auditeurs au conseil d'état eux-mêmes mirent la main à la poignée de leurs épées. A ce moment, un formidable grincement se fit entendre et une douzaine de charrettes apparurent au tournant de la côte ; cette bande effrayante était tout simplement une douzaine de muletiers qui transportaient je ne sais quelles marchandises et qui s'étaient réunis pour n'être pas pillés. La rumeur du convoi les avait inquiétés, et ils s'étaient avancés avec précaution pour voir ce qui venait. C'était leur peur qui avait fait peur.

On se moqua de la terreur que l'on avait eue, et Ton se promit bien de ne plus rien craindre. La prochaine halte fut à Torquemada, qui avait été une ville, mais le général Lasalle avait donné raison à son nom de « tour brûlée » (torrequemada) en l'incendiant. On se casa comme on put dans cette ruine. Au point du jour on repartit joyeux, causant de l'immense péril auquel on avait échappé la veille et de la terrible bataille que deux mille

soldats avaient failli livrer à douze muletiers. Les jeunes colonels plaisantaient à la portière des voitures où ils avaient découvert de jolies femmes. La gaîté ne cessa pas quand on approcha de Salinas, et la queue des carrosses entra dans ce fatal défilé, qui avait été l'idée noire du départ, comme elle serait allée à Longchamp. Il se mêla aux éclats de rire un sifflement de balles ; cette fois, ce n'était pas des muletiers. La nature humaine est ainsi faite qu'après avoir frissonné du danger imaginaire on ne s'émeut pas du danger réel. Les guérillas venaient trop tard ; toute la peur avait été dépensée à Pancorbo, et il n'en restait plus pour Salinas. Les railleries continuèrent, et, deux balles ayant frappé la voiture de Mme Hugo, les enfants dirent que les bandits étaient bien gentils de leur envoyer des billes. La guérilla n'était pas en nombre, et le trésor était trop entouré ; après un quart d'heure de coups de feu perdus auxquels la troupe ne daigna même pas répondre, l'attaque se découragea et l'on n'y pensa plus.

Salinas avait été brûlée avec plus d'acharnement encore que Torquemada. A peine quelques pans de mur ; ce n'était plus une ruine, c'était de la cendre. On y passa la nuit, et il fallut coucher à la belle étoile. Les enfants trouvèrent qu'il n'y avait pas besoin de se coucher, et que c'était bien plus amusant de jouer à cache-cache dans les décombres. Cette nuit d'Espagne était claire comme un jour de France. Ils se mirent donc à courir et à se cacher et à se chercher et à grimper aux tas de pierres qu'avaient faits les écroulements. Mais Victor, qui, étant le plus petit, voulait toujours dépasser les autres, se hasarda sur une pierre peu solide, avec laquelle il dégringola si rudement

qu'il perdit connaissance. Ses frères le ramassèrent et le rapportèrent fort inquiets ; il avait le front tout en sang. La mère, en le voyant revenir ainsi, eut un moment d'inquiétude affreuse ; heureusement qu'un chirurgien-major, qu'on alla chercher, la tranquillisa ; l'enfant rouvrit les yeux, on lui mit sur sa blessure une feuille de pourpier, et le lendemain il ne restait plus de cette chute sanglante qu'une petite cicatrice que M. Victor Hugo a encore.

Il n'avait pas de chance dans ses jeux d'enfant. Déjà, en Italie, un chien qu'il caressait lui avait mordu le doigt ; un peu plus tard, en pension, un de ses camarades le blessa au genou. Il a conservé aussi ces deux cicatrices ; car tout s'efface, excepté les blessures.

Quand on rencontrait une ville dont les français n'eussent pas fait un tas de cendres, les habitants étaient tenus de fournir au convoi, après l'avoir logé et nourri, les vivres de la prochaine étape. La première fois, Mme Hugo avait été stupéfaite de la quantité de comestibles qu'elle avait reçue : un quartier de bœuf, un mouton entier, quatrevingts livres de pain, etc. ; avec cela, un baril d'eau-devie. C'est qu'on lui donnait ce qu'aurait eu son mari, qui avait droit à quatre rations, une comme général, une comme gouverneur, une comme inspecteur, et une comme majordome. Quatre places ne font pas quatre bouches, mais on n'y regarde pas de si près avec les peuples conquis. Mme Hugo ne savait que faire de toute cette mangeaille, mais elle en trouva bientôt le placement.

Le convoi allant au pas, les étapes étaient longues. A Irun, on avait pris des vivres pour trois jours. La troupe, ayant une fois occasion de faire

un repas sérieux, n'y avait pas résisté ; presque tous avaient mangé leurs trois jours en vingtquatre heures. Le lendemain, ils s'étaient repentis et. avaient jeté un œil d'envie sur ceux de leurs camarades qui, plus prévoyants, avaient fait trois parts de leurs provisions ; ceux-ci n'avaient pu laisser mourir de faim leurs frères d'armes et avaient partagé avec eux ; de sorte que, le soir du deuxième jour, personne n'avait plus rien. La voiture de Mme Hugo était flanquée de grenadiers hollandais qui allaient combattre les espagnols, car Napoléon se servait d'un peuple contre un autre. Avec leurs casaques de laine rouge et leurs énormes bonnets à poil, ces hommes, habitués au climat du nord, supportaient malaisément l'accablant soleil espagnol; ils disaient qu'ils auraient mieux aimé quatre campagnes que ce voyage. Leur épuisement se redoubla de leur jeûne. Les deux petits frères, qui, de leur cabriolet, les entendaient regretter les rations qu'ils avaient engouffrées, le dirent à leur mère, et, de ce jour-là, les grenadiers mangèrent les trois quarts de la viande du général et burent toute son eau-de-vie.

Ces distributions de rations superflues rapportèrent au carrosse plus qu'elles ne lui coûtaient. Mondragon est sur la crête d'un rocher ; la montée en est si ardue que les six mules ne suffirent pas à traîner l'épais véhicule et qu'il leur fallut un renfort de quatre bœufs. L'escarpement se compliquait d'un brusque tournant côtoyé par un gouffre. Je ne sais si c'était la chute de Victor dans les pierres de Salinas qui avait rendu les trois frères prudents, mais je dois dire qu'ils manquèrent totalement de sérénité devant cet abîme et qu'ils voulurent descendre, et monter la côte à pied ; mais leur mère,

qui n'était pas peureuse, répondit qu'ils descendraient quand ils seraient des filles, et commanda au mayoral de piquer ses bœufs. Le tournant fut franchi sans accident, et la voiture arriva saine et sauve au sommet du rocher ; mais il n'en fut pas de même le lendemain matin à la descente. Mondragon n'a qu'une ouverture et l'on en sort par où l'on y entre. Quand on en revint à l'endroit terrible, les enfants n'osèrent plus avoir peur, mais la route leur fit l'effet d'un puits ; la pente était telle qu'ils perdaient de vue les mules ; le poids exceptionnel de la voiture la précipitait sur l'attelage qu'elle écrasait et qui roidissait vainement les jarrets pour la retenir. Au tournant, la poussée fut trop forte, et les deux premières mules glissèrent dans le précipice entraînant tout avec elles. C'était fini, sans une borne qui enraya une des roues, mais cette borne fut ébranlée du choc et céda ; la mère et les enfants pendaient sur le vide et se sentaient perdus. Mais les grenadiers étaient là ; il y en eut qui se jetèrent dans l'escarpement au risque de leur vie et qui, n'ayant sous les pieds qu'une broussaille pliante, aidèrent la borne de leurs épaules et de leurs poitrines pendant que les autres rehissaient les mules, et la famille fut sauvée.

Ces profondeurs où l'on aurait roulé sans la reconnaissance des grenadiers, ces couchées en plein air où les enfants s'ouvraient le front sur les pierres, ces coups de fusil dont on avait ri dans le moment, mais qui semblaient moins amusants à la réflexion, ne convertissaient pas Mme Hugo à l'adoration du voyage. Cette nourriture, que les grenadiers dévoraient si aisément, bonne pour des soldats en marche, était pesante à son estomac de femme ; elle avait la ressource de la cuisine qu'elle

avait apportée, mais ce n'était pas ses jambons et ses conserves de viande qui la rafraîchissaient beaucoup. A je ne sais plus quelle étape, elle se fit un régal de manger une salade. Sa femme de chambre lui en trouva une et lui apporta pour l'accommoder un huilier dont Mme Hugo eut la précaution de goûter l'huile. Elle fit aussitôt une grimace et ordonna d'enlever au plus vite cette médecine, au grand déplaisir de Victor, qui, pendant que sa mère ne voyait que l'huile, contemplait l'huilier, un grand huilier Louis XV tout enguirlandé de roses d'argent. Sa mère le railla d'admirer cette vieillerie contemporaine de son carrosse. Mais il s'agissait de remplacer l'huile, car la verdure n'est pas assez fréquente en Espagne pour qu'on y renonce à cette trouvaille, une salade.

A défaut d'huile, elle eut l'idée de mettre du beurre. Elle dépêcha une seconde fois sa femme de chambre ; mais, lorsque celle-ci demanda du beurre, personne ne la comprit. Enfin, en complétant par une pantomime vive et animée le peu d'espagnol qu'elle écorchait, elle finit par se faire entendre d'une femme qui lui dit : — Ah ! c'est de la graisse de vache que vous voulez ? — et qui lui donna du beurre quelconque. L'assaisonnement fut déclaré médiocre, mais possible, excepté par Victor, qui regrettait l'huilier.

L'huile et le vin étaient deux des griefs de Mme Hugo contre l'Espagne. Ce n'est pas la faute des olives ni du raisin si les espagnols ont de mauvais vin et de mauvaise huile ; mais ils transportent le vin dans des peaux de bouc enduites de poix dont il contracte le goût et l'odeur, et ils écrasent leurs olives dans des pressoirs séculaires et mal soignés, imprégnés depuis cinq cents ans de vieilles huiles

qui transsudent dans les nouvelles et les rancissent.

Un jour pourtant, Mrae Hugo mangea un plat de verdure réellement assaisonné. Elle eut la surprise d'un traiteur français qui s'était établi en Espagne et qui lui fit le dîner qu'elle aurait pu commander à Paris. Elle fut d'abord enchantée de la propreté et de l'élégance de la table ; linge damassé, serviettes pliées en triangle, argenterie éclatante, rien ne manquait ; la nourriture fut exquise ; il y eut surtout un plat d'épinards qui passionna la voyageuse ; elle complimenta chaleureusement le traiteur et lui dit que c'était la première fois qu'elle dinait depuis la France. Le traiteur la remercia modestement, et lui présenta sa note, qui était de quatre cents francs. Les admirables épinards en coûtaient quatrevingts à eux seuls. Mme Hugo cessa de louer l'aubergiste et se récria contre l'énormité du prix ; mais il répondit que les dîneurs étaient aussi rares pour lui que les dîners pour elle ; qu'il l'avait attendue six mois avec perte de provisions et dépenses de toutes sortes, et que ce dîner lui coûtait plus cher qu'à elle.

La chaleur et la poussière lui étaient insupportables : elles le lui devinrent bien autrement sur l'immense plateau aride et nu de la Vieille-Castille, quand elle eut devant elle un désert de quatrevingts lieues à traverser au pas. Elle crut qu'elle n'en sortirait jamais ; ni arbres ni buissons ; à peine çà et là quelques brins d'herbe chétifs et ras qui avaient le ton roux de l'amadou et auxquels il semblait que le soleil allait mettre le feu. A de longs intervalles, des maisons à fenêtres étroites comme des meurtrières ; quelquefois, debout contre la porte, un paysan immobile et silencieux qui ne

|se dérangeait pas et qui ne levait même pas la tête pour le convoi. Les yeux de ces paysans disparaissaient sous la corne tombante de leur bonnet, let ils n'avaient de vivant que leur pipe. A midi, la chaleur devenait telle que le convoi n'en pouvait plus ; on s'arrêtait ; les voyageurs avaient leurs voitures pour parasol, mais les Soldats, à défaut d'autre abri, tâchaient de trouver un fossé qui leur fît un peu d'ombre. Les cavaliers, eux, se couchaient sous leurs chevaux et s'y endormaient ; les braves bêtes avaient soin de ne pas faire un mouvement qui eût pu blesser leurs maîtres, et baissaient seulement la tête de temps en temps pour s'assurer qu'elles les abritaient bien.

L'Espagne allait donc peu à notre voyageuse ; les espagnols, encore moins. Il est vrai qu'ils ne cherchaient guère à plaire aux français. J'ai dit que, dans les villes, le convoi logeait chez les habitants, quand il y avait des habitants. Leur accueil était sombre comme la défaite et froid comme le ressentiment. Vous arriviez, généralement, à une maison massive et forte qui ressemblait à une bastille ; porte basse, trapue, à double épaisseur de chêne, ferrée, semée de clous de prison, barrée d'un verrou à l'intérieur. Vous frappiez, personne. Vous frappiez encore, rien. Un nouveau coup, la maison était sourde. Enfin, à la dixième retombée du marteau, et plus souvent encore à la vingtième, un guichet s' en tr' ouvrait et une figure de servante apparaissait, sèche, lèvres serrées, regard glacé. Cette servante ne vous parlait pas, vous laissait dire ce que vous vouliez, disparaissait sans répondre, et, quelque temps après, revenait et entrebâillait la porte. Celle qui vous ouvrait n'était pas l'hospitalité, c'était la haine.

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Vous étiez introduit dans des pièces meublées du strict nécessaire. Pas un objet de commodité ou d'agrément ; l'aisance était absente, le luxe proscrit. L'ameublement même était hostile, les chaises vous recevaient mal et les murs vous disaient : va-t'en ! La servante vous montrait les chambres, la cuisine, les provisions, s'en allait, et vous ne la voyiez plus. Vous ne voyiez jamais les maîtres. Ils avaient su qu'ils auraient à loger des français, ils avaient fait préparer les chambres et la nourriture, ils ne devaient rien de plus. Au premier coup de marteau ils se retiraient, avec leurs enfants et leurs domestiques, dans leur pièce la plus reculée, s'y enfermaient, et attendaient, emprisonnés chez eux, que les français fussent repartis. Vous n'entendiez ni un pas, ni une voix. Les petits enfants même se taisaient, farouches. C'était le silence et l'anéantissement du sépulcre. La maison était morte. M. Victor Hugo, de qui je tiens ces détails, et dont je tâche de reproduire la conversation littéralement, disait que rien n'était sinistre comme ce suicide d'une maison.

Un espagnol trouva moyen d'être encore plus hostile. C'était un alcade. Sa porte avait une mine plus rébarbative que les autres. Un domestique à regard menaçant conduisit notre voiturée dans un vaste hangar sans aucun meuble et qui n'avait pas d'autre parquet que la terre. Comme c'était la nuit, cette grande halle était éclairée par une branche de sapin, posée sur un gond fixé à la muraille. La mère avait le lit qu'elle avait apporté de France. Les enfants eurent pour lits des peaux de mouton qu'on étendit sur le sol nu. Le domestique était reparti. Mme Hugo, ayant besoin de quelque chose, envoya sa femme de chambre à la

recherche du maître ou du valet. La femme de chambre ne trouva personne. La maison était vide. Seulement, avant de la quitter, l'alcade avait mis les scellés sur toutes les portes.

Impossible de dire plus clairement aux français qu'ils étaient des voleurs.

Mme Hugo eut, une fois, l'exception d'un accueil tout différent. Au premier coup de marteau, la porte s'ouvrit, et ce ne fut pas la servante qui la reçut, ce fut le maitre. Lui et ses enfants se mirent aux ordres de Mme la générale, et lui livrèrent la maison toute grande et toute meublée. C'était une habitation gaie et fraîche ; le marbre et l'eau y étaient partout ; le bien-être y allait jusqu'au superflu. Tout appartint à la mère et aux enfants, salon, jardin, domestiques, maîtres. Mme Hugo se sentit plus chez elle qu'aux Feuillantines. On resta plusieurs jours dans la ville, et cette perfection d'hospitalité ne se démentit pas un instant. La voyageuse avait remarqué dans sa chambre un vase d'argent dont elle avait envie ; l'amabilité de son hôte l'encouragea à lui demander, au moment du départ, s'il voudrait bien lui céder ce vase. L'espagnol le prit aussitôt et le mit parmi les paquets. Elle le remercia et lui dit : — Combien ? Il eut l'air très étonné et ne répondit pas. Elle recommença sa question et lui expliqua qu'elle entendait bien payer le vase. L'espagnol répondit qu'il ne comprenait pas. Elle lui dit que c'était fort gracieux de sa part, mais qu'elle n'était pas venue chez lui pour le dévaliser, et qu'elle ne prendrait pas le vase s'il n'en acceptait pas le prix. Alors l'espagnol eut un sourire amer et répliqua qu'il voyait bien qu'il y avait un malentendu entre eux depuis trois jours ; qu'il avait pourtant fait ce

qu'il avait pu pour faire voir à Mme la générale qu'elle était chez elle et non chez lui ; que tout était aux français, l'Espagne et les espagnols ; que, son pays étant en esclavage, il s'était donc, lui, conduit en esclave, mais qu'il n'était pas marchand de pots, et qu'il était surpris, d'ailleurs, que les français eussent tant de scrupule à prendre un pot quand ils en avaient si peu à voler des villes. Une autre espèce d'hôtes qui n'embellissaient pas l'Espagne à Mme Hugo, c'étaient les punaises, les puces et le reste. La vermine fut de tout le voyage ; les lieux inhabités avaient encore ces habitants ; dans la ruine de Salinas, où il ne restait plus rien, il restait les puces ; l'incendie, au lieu de les détruire, semblait en avoir ajouté, ce qui faisait dire à Mme Hugo qu'en Espagne le feu avait des puces. Les punaises n'étaient pas en nombre moins respectable ; elles piquaient la française avec une activité qu'on aurait pu croire patriotique et ne lui permettaient pas une heure de sommeil. Mme Hugo avait une répugnance toute spéciale pour ces bêtes malfaisantes et mal odorantes. Elle eut une idée contre elles. Elle fit dresser son lit — son lit à elle — au milieu juste de la chambre, en faisant poser les quatre pieds dans quatre seaux pleins d'eau ; comme cela, ne communiquant ni avec les murs, ni avec le plancher, elle ne craignit plus les punaises, qui ne viendraient pas la trouver à la nage, et elle s'endormit en toute sécurité, ravie de son invention d'avoir pour lit une île. Une heure après, elle se réveilla mangée de punaises. Ces odieuses bêtes, ne pouvant venir par le plancher, étaient venues par le plafond, d'où elles s'étaient laissées tomber perpendiculairement sur la pauvre insulaire. Mme Hugo alors supprima le

plafond ; les maisons espagnoles ont des cours de marbre où l'on peut très bien passer une belle nuit d'été, elle fit porter son lit en plein air ; une nuée de punaises la réveilla en sursaut.

Les enfants, eux, se résignaient à cette cohabitation inévitable. Ils couchaient dans les maisons et avaient les lits de tout le monde. On juge si les couchettes de bois et les paillasses de maïs étaient peuplées dans un pays où le feu avait des puces et le marbre des punaises. Tout le corps des trois frères était constellé, le matin, de petites taches noires qui couraient. Cela ne les empêchait pas de dormir à poings fermés.

Ils n'étaient pas de l'avis de leur mère sur le voyage. Ils le trouvaient très amusant. Ils y voyaient toutes sortes de choses curieuses.

Une de leurs joies fut la rencontre d'un régiment d'éclopés. On faisait de temps en temps une collection des soldats que la guerre avait le plus maltraités et qui ne pouvaient plus servir à rien, et on les rendait à leurs familles. Pour qui réfléchissait, c'était le pins triste des spectacles ; pour des enfants, rien n'était plus drôle. C'était une Cour des Miracles, une gueuserie de Callot ; toutes les infirmités et tous les costumes ; il y en avait de tous les corps et de toutes les nations ; les cavaliers qui avaient perdu leur cheval traînaient le pas ; les fantassins qui avaient perdu leurs jambes montaient gauchement des ânes ou des mulets ; l'aveugle se faisait conduire par le boiteux. Ce qui était plus vraiment comique, c'est que ces pauvres diables, qui n'avaient plus d'épaulettes à leurs uniformes en guenilles, avaient à la place quelque animal qu'ils rapportaient au pays, le plus souvent un perroquet ; quelques-uns avaient

les deux épaulettes et joignaient au perroquet un singe.

Le convoi salua d'un immense éclat de rire ce débris d'armée qui était allé en Espagne avec des aigles et qui en revenait avec des perroquets. Les éclopés acceptèrent ce rire de bonne grâce et s'y mêlèrent eux-mêmes. Mais un d'eux dit aux grenadiers : — Voilà comme vous reviendrez ! Et un autre ajouta : — Si vous revenez ! La gaîté de l'escorte s'apaisa, et un des grenadiers jeta sur un qui n'avait plus qu'un œil et qui n'avait plus de nez un regard qui semblait dire : Est-il heureux !

A Burgos, le bonheur des enfants fut d'abord la cathédrale. Du plus loin qu'ils la virent, ils furent fascinés par l'abondance touffue de son architecture qui accumule les clochetons comme les épis d'une gerbe. A peine arrivés, il fallut la visiter. L'intérieur n'a pas cette prodigalité tumultueuse du dehors qui semble la fête de la pierre ; la richesse y est sérieuse et presque austère ; c'est la majesté après la joie. Les trois frères, Victor surtout, admiraient également ces deux caractères de la cathédrale ; ils ne se lassaient pas de regarder les vitraux, les tableaux, les colonnes ; comme Victor avait le nez en l'air, une porte s'ouvrit dans le mur, un bonhomme, bizarrement accoutré, une espèce de figure fantastique, bouffonne et difforme, se montra, fit un signe de croix, frappa trois coups, et disparut.

Victor, ébahi, regarda longtemps la porte refermée.

— Senorito mio, lui dit le donneur d'eau bénite qui leur servait de cicérone, es papamoscas. (Mon petit seigneur, c'est le gobe-mouches.)

Le gobe-mouches était la poupée à ressort d'une horloge. Les trois coups frappés voulaient dire qu'il était trois heures.

Le donneur d'eau bénite expliqua aux enfants pourquoi la poupée s'appelait le gobe-mouches ; mais Victor n'entendit pas sa légende, tant il était encore ému de cette imposante cathédrale qui mêlait brusquement cette caricature à ses statues de pierre et qui faisait dire l'heure aux saints par Polichinelle.

La cathédrale n'en restait pas moins sévère et grande. Cette fantaisie de l'église solennelle retraversa plus d'une fois la pensée de l'auteur de la Préface de Cromwell et l'aida à comprendre qu'on pouvait introduire le grotesque dans le tragique sans diminuer la gravité du drame.

Le marquis du Saillant proposa à Mme Hugo de la conduire au tombeau du Cid, qui est à une demi-heure de Burgos. Les enfants acceptèrent et la mère consentit. Il n'en restait déjà que peu de chose. Le temps avait commencé la ruine ; les français l'achevaient. Les soldats avaient trouvé le sépulcre du grand soldat bon à faire une cible : chaque jour les balles en arrachaient un lambeau. La pauvre tombe se mourait. Cette profanation, et d'autres pareilles, furent une des colères de l'Espagne contre la France. L'occupation, il faut bien le dire, fut peu intelligente ; elle ne sut pas respecter les monuments ni les traditions ; elle offensa les espagnols jusque dans leur histoire et dans leur art ; les édifices furent bombardés sans pitié et sans prudence ; le goût empire, d'ailleurs, était hostile à ces vieilles constructions gothiques ou mauresques, et le moindre prétexte suffisait aux généraux pour les démolir.

Une apparition qui valut pour les enfants celle du gobe-mouches, ce fut l'apparition d'un parapluie. Le second jour qu'on passa à Burgos, il plut, de la

vraie pluie ; on s'était si peu attendu à de la pluie en Espagne que personne n'avait apporté de parapluie. On ne put cependant se refuser à l'évidence, et on fut obligé de convenir qu'on était mouillé jusqu'aux os. Nos quatre voyageurs se mirent donc en quête d'un parapluie, mais ils eurent beau fouiller la ville, le parapluie était inconnu à Burgos. Après avoir longtemps cherché, ils débouchèrent sur une place Louis XIII qui ressemblait à la place Royale de Paris. Comme la place Royale, elle avait, sous ses arcades trapues, des boutiques ; ils y entrèrent. Ils les avaient presque épuisées toutes, quand un vieux marchand leur dit qu'il avait leur affaire. Il les mena dans un hangar, bouscula toute une friperie, et finit par déterrer, de dessous un monceau de vieilles étoffes de rebut, quelque chose de prodigieux et de monumental qu'il ne put ouvrir que dans la cour, un parapluie-monstre, une tente. Les baleines étaient de taille à supporter toutes les cataractes du ciel. Mme Hugo dit que c'était sans doute le parapluie de Noé, et n'en voulut pas ; elle attendit sous les arcades la fin de l'averse, furieuse contre l'Espagne ; mais Victor dit que c'était le plus grand éloge du climat espagnol que les parapluies n'eussent prévu que le déluge.

Autre plaisir. A Valladolid, on alla, pour la première fois, à un théâtre espagnol, et les enfants virent quelque chose d'encore plus beau que la trappe des Ruines de Babylone ; c'était un personnage qu'on tuait d'un coup de poignard et qui saignait pour de vrai ; la scène en était inondée.

Un incident qui ne divertit pas le duc de Cotadilla autant qu'eux, ce fut celui-ci.

Quand le convoi se fut assez reposé à Valladolid,

il se remit en rang sur la vaste place des Quatre- Couvents, qui aurait été mieux nommée maintenant la place des Quatre-Casernes, sortit de la ville, traversa, sans être inquiété, l'âpre défilé de Coca et retomba dans les plaines. Il y fut rejoint et dépassé par un détachement de cavalerie qui précédait la reine Julie, laquelle se rendait aussi à Madrid. Le duc de Cotadilla, apprenant que la reine allait passer, voulut lui faire honneur et ordonna que toute l'escorte se mît en linge blanc et en grande tenue.

Il n'y avait pas une maison, pas un rocher, pas un arbre, pas un pli de terrain qui pût servir de cabinet de toilette. On avertit les femmes, qui baissèrent leurs stores. Les petits Hugo, vu leur sexe, restèrent dans leur cabriolet, et assistèrent au spectacle.

Les soldats se hâtèrent de mettre leurs fusils en faisceaux et d'ôter leurs havresacs, leurs capotes, leurs culottes et leurs chemises ; mais ils s'empressèrent moins de se rhabiller ; cela les soulageait d'être débarrassés de tout vêtement par cette chaleur accablante, et ils prolongèrent tant qu'ils purent cet état de bien-être et de fraîcheur. Ils le prolongèrent si bien que la reine Julie, qu'on ne croyait pas si proche, arriva à l'improviste et traversa deux mille hommes dans l'entr'acte de leurs chemises.

Le duc de Cotadilla fut profondément humilié. L'honneur qu'il avait voulu faire à la reine avait singulièrement tourné. On essaya de le consoler en lui disant que la reine n'aurait vu que l'intention, mais il fut longtemps à se remettre de sa galanterie malencontreuse.

Ségovie est restée dans l'imagination de M.

Victor Hugo comme un rêve. Maisons sculptées à mâchicoulis et à clochetons, palais de jaspe et de porphyre, toutes les magnificences et toutes les dentelles de l'architecture gothique et de l'architecture arabe, et, pour couronnement, dominant la ville comme une immense tiare de pierre, l'Alcazar.

J'ai raconté que Ségovie avait été rendue au comte de Tilly par le général Hugo. Je n'ai pas besoin de dire quel accueil fit le gouverneur à la femme de celui auquel il devait son gouvernement. Il vint la prendre tous les jours dans sa voiture, dont la souplesse élégante et rapide ne déplut pas à la voyageuse après son cabas sec et poussiéreux. Il la mena partout, à commencer par l'Alcazar.

L'Alcazar est bâti sur une hauteur. La voiture du comte arriva au pied d'une tour, et les enfants se disposaient à descendre, mais le gouverneur leur dit de ne pas bouger. Une porte s'ouvrit, la voiture entra dans la tour et continua de monter dans l'intérieur. La tour a un chemin carrossable, comme le château d'Amboise. Les enfants, qui n'avaient rien vu de pareil, s'étonnèrent de cette voiture qui montait les escaliers.

Ils eurent un contentement plus solide. Après leur avoir fait voir toutes sortes de salles, dont la plus belle leur parut être la galerie des portraits des rois maures et chrétiens, le comte de Tilly les introduisit dans l'atelier de la monnaie. Il y avait là des amas d'argent et d'or dont ils furent éblouis. Ce qui les intéressa le plus, c'est l'homme qui mettait les pièces de monnaie sous le balancier pour marquer les effigies. Il les mettait et les retirait avec ses doigts, qu'une distraction d'une seconde

eût fait broyer. Le comte prit trois pièces d'or qu'on venait de frapper devant eux, et les leur donna en souvenir de leur visite.

Au sortir de FAlcazar, on alla dîner chez le gouverneur. Le repas fut splendide ; il y eut profusion de vins français, et Victor se grisa complètement.

Toute la bonne grâce du comte de Tilly n'empêcha pas Mme Hugo de quitter Ségovie avec plaisir. Elle avait hâte d'arriver à Madrid et d'être au bout de cette route éternelle. Une raison sérieuse vint s'ajouter à son impatience. Son carrosse, affaibli par l'âge, commençait à en avoir assez de ces montées et de ces descentes ; en partant de Ségovie, elle s'aperçut que le moyeu se fendillait. Elle en parla au mayoral, qui dit que ce n'était rien. Il lui sembla cependant que la fente s'élargissait d'heure en heure, mais le mayoral répondait toujours qu'il n'y avait rien à craindre. La sécurité de son mayoral ne la rassurait pas du tout ; un moyeu qui éclate, c'est toujours un péril, mais alors c'en était plus d'un. Le convoi n'attendrait pas que la roue fût réparée, la voiture resterait en arrière, et les guérillas viendraient. Le cocher n'était peut-être si tranquille que parce qu'il était convaincu du danger ; c'était un espagnol, et par conséquent un haïsseur des français ; il y avait eu des exemples de cochers espagnols qui avaient livré des français qu'ils s'étaient chargés de conduire ; de plus, celui-là savait qui il conduisait, il voyait que Mme Hugo occupait la première place de la file, il avait vu le gouverneur de Ségovie venir la chercher tous les jours, et, quand ce ne serait pas par haine, la femme et les enfants d'un des plus vigoureux adversaires des guérillas lui seraient payés par les guérillas aussi cher qu'il voudrait.

Pendant qu'on faisait ces réflexions dans la voiture, le moyeu éclata.

Vite, on chercha un bout de corde pour recoudre tant bien que mal la cassure ; il n'y en avait pas dans le carrosse. Le domestique alla en demander aux voitures qui suivaient. Personne n'en avait, ou ne voulut en donner, car on n'avait pas pardonné à Mme Hugo d'être avant les autres. Elle ne sut que faire ; pour comble, la duchesse de Villa- Hermosa dit qu'elle ne pouvait attendre pour le bon plaisir de la française, et ordonna à son mayoral de rejoindre le trésor. Toutes les voitures suivirent, heureuses de gagner une place et s'embarrassant peu d'abandonner une femme et des enfants. La pauvre mère vit bientôt les dernières voitures la dépasser, s'éloigner et disparaître.

Le mayoral travaillait à reclouer les éclats du bois ; mais il n'avançait à rien. Le domestique avait beau s'en mêler, le moyeu n'était plus possible. Mme Hugo se demandait si elle ne ferait pas bien de laisser là sa voiture et de rejoindre le convoi à pied avec ses enfants ; mais le convoi était trop loin, et elle ne le rattraperait pas. Elle pressait le mayoral, toujours parfaitement calme ; la nuit allait venir, autre terreur. Soudain elle entendit un galop de chevaux, et trembla en voyant accourir une troupe.

Quand les cavaliers approchèrent, elle reconnut le marquis du Saillant et le colonel Mont fort.

Le marquis n'était pas avec elle au moment de la rupture du moyeu. En revenant la retrouver quelques instants après, il avait été stupéfait de la disparition de la voiture, les grenadiers lui en avaient dit la cause, il avait aussitôt demandé quelques hommes au colonel Montfort, qui avait

voulu venir lui-même ; un canonnier avait apporté toute la corde qu'il fallait, et la roue fut bientôt plus solide qu'auparavant.

Il s'agissait maintenant de rattraper au plus vite le convoi, qui, pendant ce temps-là, gagnait de l'avance. Le mayoral voulut n'aller qu'au pas, disant que, s'il trottait, la roue ne tiendrait pas et que la voiture était bien malade. Le colonel Montfort lui dit qu'il savait un moyen de la guérir ; il tira un pistolet des fontes de sa selle, et, visant le mayoral, lui jura qu'il lui brûlerait la cervelle si ses mules ne prenaient pas immédiatement le galop. Cette médication énergique opéra sur-le-champ, et la voiture fut bien portante jusqu'au convoi.

Quand on approche de Madrid, le ciel a des accès de vent du nord qui font passer subitement la température du Sénégal à la Sibérie. La terre est toujours blanche de neige, lorsque ce n'est pas de poussière. Ces landes blanches et plates sont bâties çà et là de maisons peintes en noir et entourées de pins que les enfants comparaient à des tombeaux sur un linceul.

Bientôt ils virent s'élever le sombre Escurial, bien fait pour régner sur ce cimetière, puis le lion sculpté de Charles-Quint, qui regarde et qui surveille Madrid.

Le duc de Cotadilla se dit que les troupes ne pouvaient pourtant pas entrer dans la capitale de l'Espagne faites comme elles l'étaient par une si longue et si pénible marche, car il va sans dire que leur changement de tenue, ayant été en retard sur le passage de la reine, avait été ajourné à une autre occasion et qu'elles avaient gardé leurs pantalons fatigués et leur débraillement poudreux. Cette fois, le duc prit ses précautions, Û attendit

la nuit, et, à la dernière étape, commanda un nettoiement général et une transformation complète. Le matin, le soleil éclaira un convoi tout neuf. On avait fait aussi la toilette des chevaux et des voitures. Tout resplendissait, soldats, cochers, voyageurs, harnais, fusils, canons. On était déjà en vue de Madrid, lorsqu'il vint un peu de vent, puis davantage, puis ce fut un ouragan, un tourbillon, une trombe, et, cinq minutes après, le convoi avait l'air de s'être vautré dans la boue.

Un moment avant l'entrée, le duc de Cotadilla vint galamment prendre congé de Mme Hugo et lui exprimer son regret de n'avoir plus à la protéger. Elle le remercia de toutes ses attentions, et, quand il se fut éloigné, trouvant qu'elle était depuis assez longtemps prisonnière, elle dit à son mayoral de quitter la file et d'aller de l'avant. Le mayoral ne se le fit pas dire deux fois, mais le duc revint bride abattue et l'engagea vivement à ne pas se séparer du convoi avant d'être dans la ville même. Il y avait danger jusque-là et l'on n'était pas plus à l'abri d'un coup de main à la porte de Madrid qu'en pleine campagne.

L'entrée de Madrid ravit toute la carrossée. Une allée d'arbres, des maisons peintes en vert, en rose, en lilas, s'égayèrent encore de la joie d'être arrivés. Après les escarpements, après les trombes, après les landes, après l'aridité, après l'Escurial, cette verdure et ces couleurs tendres furent un charme et il sembla qu'on mettait pied à terre dans le printemps.

Au bout de l'avenue d'arbres, le carrosse prit la rue de l'Alcade, puis la rue de la Reine, et entra dans la cour du palais Masserano, qui faisait l'angle des deux rues.

Le général Hugo n'était pas à Madrid en ce moment ; il avait été obligé de s'absenter pour quelques jours par les nécessités impérieuses de son inspection ; mais Mme Hugo trouva une lettre de lui qui promettait un retour très prochain.

L'intendant du prince Masserano, vêtu de noir, épée au côté, vint recevoir la voyageuse, et dit qu'il allait conduire madame la comtesse à son appartement.

Il la dirigea, par un long vestibule, vers un escalier seigneurial dont la rampe portait à son extrémité un lion de pierre. En face de ce lion héraldique, s'ouvrait sans gêne la cuisine, qui essayait si peu de se dissimuler qu'elle avait son nom écrit sur sa porte : Cocinas. Le lion sculpté acceptait le tête-à-tête avec les lapins embrochés, et les armoiries n'avaient pas honte des casseroles.

Au premier étage, on eut l'éblouissement d'un appartement splendide.

Antichambre démesurée ; salle à manger ornée de dessins originaux de Raphaël et de Jules Romain; salon tendu de damas rouge ; boudoir tendu de damas bleu clair qui avait la lumière de deux rues, une large terrasse — et une cheminée ; chambre à coucher bleue aussi, mais dont le damas était

tramé d'argent; autre chambre de brocatelle moirée fond jaune lamé de rouge ; une immense galerie qui était la pièce de réception et où étaient les portraits des ancêtres du prince ; tout cela d'une opulence et d'un goût incomparables. Ce n'étaient que dorures, sculptures, verres de Bohême, lustres de Venise, vases de Chine et du Japon. Il y avait particulièrement, dans la galerie, deux vases de Chine d'une taille invraisemblable et comme M. Victor Hugo n'en a jamais revu depuis.

La gaîté du palais se complétait par les maisons qui lui faisaient face, toutes sculptées et peintes de ces couleurs tendres qui étaient alors la mode de Madrid.

Les enfants étaient émerveillés, et la mère avouait que l'Espagne pouvait être habitable.

Elle revenait toujours à ce ravissant boudoir bleu ciel si bien situé à l'angle de deux rues pour avoir double jour et qui avait cette belle terrasse. En l'examinant dans tous ses détails, elle souleva une portière pour voir où la porte communiquait. Ses yeux furent aussitôt frappés d'une petite bande de papier blanc cachetée de cire rouge. Ce palais aussi avait les scellés.

Ce fut la rupture du charme. Elle retrouvait l'alcade dans le prince. Ce palais magnifique, rayonnant de soleil et d'or, la traitait comme le hangar sombre et nu. Il lui jetait la même imprécation et la même insulte, en plein Madrid, à elle femme du gouverneur de Madrid, au centre de l'occupation française, en présence du roi.

Au reste, c'était le mot d'ordre de la résistance. Napoléon n'était appelé dans toute l'Espagne que Napoladron (Napo-larron) .

Mme Hugo, qui se sentait un peu plus chez elle

dans le gouvernement de son mari, fit venir l'intendant et lui demanda ce que cela voulait dire. L'intendant répondit que le prince avait cru que madame la générale aurait assez des pièces qu'on lui livrait ; que le général, avant de quitter Madrid, était venu voir l'appartement et l'avait déclaré suffisant ; mais que, si madame la générale s'y trouvait à l'étroit et voulait qu'on levât les scellés, les français étaient les maîtres.

Mme Hugo dit qu'elle avait plus de logement qu'il ne lui en fallait, et recommanda bien à ses fils de ne jamais toucher aux scellés, mais elle recommença son irritation contre cette Espagne imprenable dont la frontière rompue se refaisait dans chaque maison et qui, après s'être défendue de ville en ville, se défendait de chambre en chambre.

Elle prit pour elle la chambre bleue, et les enfants eurent la chambre jaune.

Victor voyait, de son lit, une Vierge dont le cœur était percé de sept flèches, symbole des sept douleurs. Il la revoit encore maintenant, avec l'incroyable précision de mémoire qu'il a dans les yeux comme dans l'esprit.

Mme Hugo retrouva également à Madrid les autres maîtres des maisons espagnoles. Les puces et les punaises n'avaient pas fait comme le prince et la princesse, elles n'avaient pas quitté le palais. Ces admirables damas en étaient rembourrés. Mme Hugo, qui avait essayé une nuit du lit de la princesse, se repentit de son usurpation avant le matin et en revint à son lit de fer et à son système des seaux d'eau, mais les puces sautèrent du plancher et les punaises du plafond. Elle déserta cette chambre magnifique et choisit, dans l'étage des

domestiques, une pièce sans tentures, sans portières, sans rideaux ; mais tout ce beau palais n'était qu'une fourmilière de vermine. Elle sentit l'impossibilité de vaincre, et, de guerre lasse, redescendit dans la chambre de la princesse et finit par s'habituer à ses camarades de lit.

Huit jours après leur installation, les enfants, qui jouaient sur la terrasse, virent déboucher dans la rue de la Reine des cavaliers dont la coiffure bizarre ressemblait à un œuf d'autruche qui aurait des côtes comme un melon. Ces cavaliers, qui étaient des westphaliens, s'arrêtèrent devant la porte du palais, et après quelques pourparlers avec l'intendant, entrèrent dans la cour. Cette cavalcade était un exprès qui apportait une lettre du général.

Les routes étaient si peu sûres qu'il fallait soixante hommes pour porter une lettre.

Le général écrivait qu'il était en route pour revenir.

On s'occupa d'abord de caser les westphaliens, qui faisaient partie de la garde du gouverneur. Les hommes ne furent pas l'embarras ; le prince lui-même avait sa garde, qu'il avait emmenée avec lui, et qui laissait libre un bâtiment attenant au palais. Mais la garde du prince était de l'infanterie, et l'écurie n'avait pas compté sur soixante chevaux. On fit donc des écuries de plusieurs salles qui étaient au rez-de-chaussée, et dont les dalles de marbre furent bientôt infectées de fumier et d'ordure.

Les trois frères assistèrent à cet emménagement, car rien ne plaît aux enfants comme les soldats et les chevaux. Et puis ils eurent d'autres bonnes fortunes. En même temps que sa lettre, leur père avait envoyé dix mille francs en or qu'ils étalèrent

sur une table et qui leur firent croire qu'ils étaient encore dans l'Alcazar de Ségovie. Les westphaliens avaient aussi apporté les malles du général, lequel priait sa femme de les ouvrir et de faire prendre l'air à ses habits ; les enfants, sous prétexte d'aider leur mère, passèrent en revue les beaux uniformes, les broderies, les grosses épaulettes, les tricornes à plumes ; quand leur mère avait le dos tourné, ils essayaient si ces belles choses ne leur iraient pas, et Mme Hugo, rentrant du salon dans leur chambre, trouva le petit Victor qui effrayait ses frères de la fière mine dont il trébuchait dans le grand sabre paternel.

Après les habits, ce furent les oranges. Le père en avait envoyé deux caisses prodigieuses, avec droit de pillage pour les enfants. Cela leur fit prendre un peu de patience. Enfin, un jour, d'autres westphaliens tournèrent la rue, ils crurent que c'était leur père qui arrivait. Mais non, ce n'était encore qu'une lettre. Les guérillas ne lâchaient pas le général, qui ne savait même plus quand il pourrait venir. On n'eut pas la peine de faire d'autres écuries pour les nouveaux westphaliens : non seulement ils ne restèrent pas, mais ils enlevèrent les premiers, qui n'étaient pas de trop pour la consommation d'hommes qui se faisait en ce temps-là.

Tout repartit, même les beaux uniformes, même le grand sabre.

A défaut de leur père, les enfants virent leurs deux oncles, Louis et Francis, qui eurent occasion de venir plusieurs fois à Madrid.

Mme Hugo avait reculé sa présentation à la cour jusqu'à l'arrivée de son mari. On lui en eût voulu d'ajourner indéfiniment ; il fallut s'exécuter,

et d'abord se faire faire des robes d'apparat. Les enfants eurent la fête des étoffes éclatantes qu'on apportait tous les jours ; ils n'en revenaient pas de toutes ces soies flambées, de tous ces satins pailletés, et de toutes ces dentelles espagnoles d'une épaisseur si souple. La première fois que leur mère alla chez le roi, ils la trouvèrent si belle qu'ils n'osèrent plus la tutoyer. Les robes à queue de leur mère après les habits brodés de leur père, c'était trop de bonheurs coup sur coup.

Mme Hugo, à la cour, fit plusieurs connaissances, entre autres celle du général Lucotte, qui était, comme son mari, majordome et comte. L'empereur finit par trouver que son frère prodiguait beaucoup les titres. Joseph, qui voulait s'attacher des dévouements, récompensait largement les services ; il ne regardait pas à donner des titres de Castille, qui sont des titres de grandesse. Napoléon se fâcha. En général, il n'aimait pas qu'on fût quelque chose sans lui ; rien n'avait d'importance que ce qui se faisait à son ombre ; ses bulletins ignoraient tout ce qu'on ne pouvait pas attribuer à sa présence ; le monde finissait à la pointe de son épée. Qu'il se fût fait sous un autre commandement que le sien des actions qui méritassent la grandesse, cela lui parut insolent et absurde, et il défendit au roi de faire un seul grand d'Espagne. Le roi n'en fit plus ; quant à ceux qu'il avait déjà faits, ils le furent sans l'être ; ils en eurent le nom sans les privilèges ; ces grands d'Espagne, par exemple, ôtèrent leur chapeau devant le roi.

Le général Lucotte avait une jolie femme fort à la mode et fort adulée. Mme Lucotte était une de ces femmes gracieuses et frivoles qui réussissent souvent plus que les belles et les intelligentes et

qui vont à tout le monde, aux esprits superficiels parce qu'elles leur ressemblent, aux esprits sérieux parce qu'elles les reposent. Mais son plus grand charme pour les trois frères, c'étaient ses enfants, non pas les enfants du général Lucotte, Léon et Edma, qui étaient encore au maillot, mais un fils et une fille, Armand et Honorine, qu'elle avait d'un premier mariage et qui étaient de taille à jouer. Ils amenaient avec eux un autre grand garçon, appelé Amato, que le général Lucotte avait adopté. La bande s'accrut bientôt d'une nouvelle petite fille, la fille du marquis de Monte- Hermosa. On allait dans la cour, où il y avait une fontaine avec jet d'eau et cascades ; on courait, on se poursuivait, on se déclarait la guerre, on faisait la paix, et le comble de la satisfaction était de se jeter à la figure l'eau du bassin.

Il arrive, dans ces cours des maisons espagnoles, qu'à force de chercher la fraîcheur, on trouve l'humidité. La cour du palais Masserano avait ses pavés verdis de moisissures. Les enfants ne la séchaient pas par leurs aspersions. Elle avait, en outre, la tristesse de l'ombre des quatre murs qui l'enfermaient. Ils s'en dégoûtèrent, et préférèrent la galerie des portraits, qui était admirable pour jouer à cache-cache, à cause des portières, des piédestaux, des bustes, et surtout des deux colossaux vases de Chine dans l'intérieur desquels la petite Pépita se fit hisser plus d'une fois.

Victor avait pris cette galerie en affection. On l'y trouvait seul, assis dans un coin, regardant en silence tous ces personnages en qui revivaient les siècles morts ; la fierté des attitudes, la somptuosité des cadres, l'art mêlé à l'orgueil de la famille et de la nationalité, tout cet ensemble remuait l'imagina*

tion du futur auteur d'Hernani et y déposait sourdement le germe de la scène de don Ruy Gomez.

Après l'heure de la sieste, quand la chaleur était tombée, Mme Hugo faisait atteler une grande voiture style Piranèse qui faisait partie du mobilier du palais, et allait se promener au Prado. Le soir, elle restait longtemps sur la terrasse.

C'était le moment de cette célèbre comète de 1811 que l'empire et l'Espagne expliquaient chacun à sa manière et enrégimentaient chacun dans son camp. Napoléon, alors au plus haut point de sa puissance, mari d'une archiduchesse, empereur de l'Europe, père du roi de Rome, faisait de la comète une sorte de bouquet d'un feu d'artifice céleste tiré pour la naissance du prince impérial. Les espagnols en faisaient un présage de la chute de l'empire, qui allait disparaître avec le météore. La comète recruta pour les guérillas ; les prêtres l'invoquaient en chaire ; ils y voyaient et y faisaient voir aux paysans la Vierge ramenant Ferdinand VII par la main.

Les enfants, étrangers à ces querelles des hommes, aimaient la comète pour elle-même. Dès que le soir venait, ils étaient sur la terrasse, et c'était à qui l'apercevrait le premier. Elle était énorme et semblait occuper le tiers du ciel. L'atmosphère de l'Espagne lui donnait un éclat extraordinaire. Elle leur paraissait vivante et elle leur faisait l'effet d'un gigantesque oiseau de paradis qui avait pour tête une escarboucle.

Le père arriva enfin. Ce fut une joie, mais qui tourna bien vite en chagrin pour Eugène et pour Victor. Le voyage avait duré trois mois, et il y avait six semaines qu'ils étaient à Madrid, menant une vie d'oiseaux, sautillant et chantant depuis le matin jusqu'au moment où ils allaient se blottir dans le duvet de leur jolie chambre de soie jaune. Cela ne faisait pas l'affaire de leurs études, et le général jugea qu'il était grand temps de mettre fin à toutes ces vacances.

Pour Abel, ses études étaient terminées. L'empire ne laissait pas les garçons s'éterniser sur les bancs et les poussait de bonne heure dans la vie. Abel resta pour entrer dans les pages du roi quand il aurait douze ans ; il n'en était plus qu'à quelques mois, et ce n'était pas la peine de le remettre au collège pour si peu de temps.

On n'était page que deux ans ; à quatorze ans, on avait le choix entre l'armée et le clergé. La grande différence entre les officiers et les abbés qui sortaient de là, c'est que les uns allaient courtiser les femmes en uniforme et les autres en soutane. Du reste, ces prêtres-là étaient toujours libres. Ils pouvaient toujours laisser pousser leurs che-

veux, jeter bas le camail violet, renoncer, c'était là le dur, aux dix ou douze mille francs du canonicat, et se marier.

Les places de pages étaient fort sollicitées. Un détail à noter, c'est qu'à l'exception d'Abel, tous étaient espagnols. Le roi avait essayé de s'attacher par là les principales maisons du royaume. Il y en avait même plusieurs dont les pères n'étaient pas ralliés et se battaient pour la junte ; ce qui ne laissait pas d'inquiéter un peu les amis de Joseph, car les fils de ces pères, quand c'était leur tour de service, accompagnaient le roi dans ses promenades solitaires à la Casa ciel Campo, et à la chasse, où ils avaient, eux aussi, le soin de charger sa carabine.

Donc, le lundi qui suivit l'arrivée de leur père, Eugène et Victor montèrent dans la voiture du prince, qui leur parut moins rayonnante ce jour-là. Leur mère y monta avec eux ; la voiture alla rue Ortoleza, longea de grands murs gris et s'arrêta devant une lourde porte fermée.

C'était la porte du collège des Nobles.

Un homme à figure sérieuse vint au-devant de Mme Hugo. Cet homme, qui était le majordome du collège, fit traverser à la mère et aux enfants des couloirs peints à la chaux et délabrés dont on ne voyait pas la fin. On n'apercevait personne ; on s'entendait marcher et la voix faisait écho dans ces profondeurs vides. Un jour rare tombait d'étroites ouvertures pratiquées au haut de la muraille.

Cette morne galerie, qui ne ressemblait guère à la galerie lumineuse du palais Masserano, aboutissait à une cour dans laquelle le majordome montra à Mme Hugo une porte où il y avait écrit : seminario. Il lui dit qu'il ne pouvait l'accompagner plus loin, étant laïque et n'a}^ant pas le droit de pénétrer

dans les bâtiments consacrés. Il sonna à la porte, salua et s'en retourna.

Le collège des Nobles était tenu par des moines. Ln moine parut, en grande robe noire rougie par le temps, en rabat blanc et en sombrero. Il avait à peu près cinquante ans, le nez en bec-de-corbin et les yeux très enfoncés. Mais ce qui saisissait le regard, c'était sa maigreur et sa pâleur. Il était immobile de corps et de visage : ses muscles avaient perdu toute leur élasticité et semblaient s'être ossifiés. On s'étonnait que cette statue d'ivoire jauni pût faire un pas.

Dom Bazile (c'était le nom du moine d'ivoire) fît visiter la maison à Mme Hugo et à ses deux nouveaux pensionnaires. Tout y était de proportions énormes, excepté les cours pour jouer qui, ensevelies entre de hautes murailles, avaient la moiteur sombre des caves. Bien qu'on fût en plein jour et en été et en Espagne, il n'y avait de lumière qu'à un angle. Les réfectoires, situés au rez-dechaussée, étaient lugubres, recevant le jour de ces cours qui n'en avaient pas. Les dortoirs, plus élevés et où il y avait alors du soleil, furent trouvés moins tristes par les enfants, peut-être parce que c'était l'endroit où ils oublieraient.

Les pauvres enfants avaient le cœur bien gros de quitter leur palais pour cette prison, et leur mère pour ce moine sinistre ; ils se continrent tant qu'ils purent ; mais, quand leur mère fut partie et que dom Bazile les eut conduits dans la cour en leur disant que leurs études ne commenceraient que le lendemain et qu'ils avaient le reste de la journée pour jouer, le désespoir fut le plus fort et ils se mirent à sangloter.

Ils n'eurent pas faim à souper. Une chose qui

n'égayait pas la morosité du réfectoire, c'était le petit nombre des élèves. Il n'y en avait alors que vingt-quatre ; tous les autres avaient été retires par opposition à Joseph. On juge la solitude que devait faire ce nombre imperceptible dans des constructions calculées pour cinq cents.

Le dortoir ne gagna pas à être vu de nuit. Au lieu de soleil, quelques quinquets fumeux qui éclairaient mal le seul coin habité et qui expiraient au loin dans les ténèbres. C'était le dortoir des petits ; sur cent cinquante lits, il n'y en avait pas dix d'occupés. A la tête de chaque lit était pendu un Christ en croix. Après la chambre soyeuse où les trois frères s'endormaient en bavardant et où le réveil continuait les féeries des rêves, c'était une chambre sévère, ce désert où les deux petits garçons perdus dans l'ombre sentaient sur eux ces cent cinquante gibets.

Le lendemain matin à cinq heures, ils furent réveillés par trois coups frappés sur le bois de leur lit. Ils ouvrirent les yeux et virent un bossu, rouge de visage, les cheveux tortillés, vêtu d'une veste de laine rouge, d'une culotte de peluche bleue, de bas jaunes et de souliers couleur cuir de Russie. Cet arc-en-ciel les fit rire et ils furent presque consolés.

Cet éveilleur était le souffre-douleur des élèves. Lorsqu'ils étaient mécontents de lui, ils l'appelaient durement Corcova (bosse). Quand il avait bien fait son service et qu'ils voulaient lui être bons, ils l'appelaient Corcovita (petite bosse). Le pauvre homme riait ; peut-être s'était-il habitué à sa difformité ; peut-être en souffrait-il au fond et n'osait-il pas se fâcher de peur de perdre sa place. Eugène et Victor se mêlèrent bientôt à ces plai-

santeries, et, pour remercier leur valet de chambre, lui donnèrent aussi, avec la grâce cruelle de l'enfance, son petit nom. M. Victor Hugo s'en est repenti plus d'une fois depuis, et Corcovita n'a pas été étranger à l'idée qui lui a fait faire Triboulet et Quasimodo.

Ce qui plut aux deux frères, ce fut une grande pièce contiguë au dortoir où il y avait des vasques de pierre avec robinet et avec eau à discrétion. Quand les élèves y eurent fait toutes les ablutions qu'ils voulurent, on alla à la messe. Les élèves la servaient chacun à leur tour. Mme Hugo, je l'ai dit, n'avait accepté du royalisme catholique de son père et de ses sœurs que le royalisme tout seul ; elle était toujours aussi royaliste, malgré son mari, mais elle était toujours aussi voltairienne, malgré son père. Elle avait sa croyance à elle, qu'elle avait prise moitié dans la religion et moitié dans la philosophie. Elle voulait que ses fils eussent aussi leur religion, telle que la leur feraient la vie et la pensée. Elle aimait mieux les confier à la conscience qu'au catéchisme. Aussi, lorsque dom Bazile lui avait parlé de leur faire servir la messe, elle s'y était vivement opposée. Dom Bazile ayant répliqué qiie c'était une règle absolue pour tous les élèves catholiques, elle avait coupé court à toute discussion en disant que ses fils étaient protestants.

Eugène et Victor ne servirent donc pas la messe, mais ils l'entendaient ; ils se levaient quand les autres se levaient, mais ne faisaient aucun autre simulacre et ne répondaient pas aux prières. Ils n'allaient pas à confesse et ne communiaient pas.

Après la messe, dom Bazile les fit venir chez lui pour voir où ils en étaient de leurs études et dans quelle classe il les mettrait. Ils y trouvèrent un

autre religieux, tout aussi jaune que dom Bazile, mais qui n'avait avec lui que ce rapport. Dom Manuel était aussi pansu que dom Bazile était maigre. Le contraste se complétait par l'expression et par l'allure. Dom Manuel était réjoui, bouffi d'aise, souriant, caressant, remuant, et, à côté de l'inflexibilité glacée de dom Bazile, avait l'air d'un bourgeois en compagnie d'un spectre.

Il y avait sur une table des livres latins, les mêmes que ceux des collèges français. Vu l'âge des deux frères, on leur présenta YEpitome, qu'ils traduisirent couramment. On passa au De Viris ; ils n'eurent pas besoin de dictionnaire, non plus que pour Justin, ni pour Quinte-Curce. Les deux moines étaient profondément étonnés ; l'étonnement de dom Bazile se trahissait par un froncement de sourcils ; celui de dom Manuel éclatait en exclamations joyeuses et en félicitations bruyantes. De difficulté en difficulté, on vint à Virgile, où ils furent plus attentifs et moins rapides ; ils se tirèrent encore de Lucrèce, quoique péniblement, et n'échouèrent qu'à Plaute.

Dom Bazile, mécontent, leur demanda qu'est-ce donc qu'ils expliquaient à huit ans. Lorsque Victor lui répondit : Tacite, il le regarda presque avec hostilité.

Il ne savait dans quelle division les mettre. Dom Manuel était d'avis de les mettre avec les grands. Mais dom Bazile dit qu'on ne pouvait pas confondre les âges, et qu'étant petits ils devaient être avec les petits. Dom Manuel était son inférieur, il ne put qu'obéir et conduisit les deux frères dans une cellule où cinq autres enfants en étaient à l'A B C du latin. Outre le latin, on leur enseignait le dessin et la musique. Le solfège attira médiocre-

ment Victor, mais il avait une aptitude naturelle au dessin, et là encore il étonna ses maîtres.

On déjeunait d'une tasse de chocolat. Les deux enfants, qui n'avaient pas soupe la veille, trouvèrent le déjeuner excellent et ne reprochèrent à la tasse que sa petitesse.

Dom Bazile et dom Manuel mangeaient avec les collégiens, chacun à une petite table ajoutée à la grande, et plus haute, d'où ils dominaient et surveillaient. Tous les repas débutaient nécessairement par le Benedicite et par le signe de croix espagnol, lequel complique la grande croix de petites croix sur tous les traits du visage. Les deux frères étaient dispensés de toutes ces croix par leur protestantisme.

Le dîner se composait de Voila podrida nationale et d'un second plat ; tantôt du mouton rôti, qui aurait été passable si l'on savait rôtir en Espagne, tantôt les restes du pain de la veille assaisonnés de graisse. Le pain avait cela de particulier qu'il était sans levain. Pour boisson, l'abondance classique.

Après le dîner, on faisait la sieste. Religieux, élèves, domestiques, tout dormait. Eugène et Victor ne purent jamais se faire à cette habitude de se coucher le jour. Ce fut leur moment de liberté ; seuls éveillés, ils faisaient ce qu'ils voulaient, et l'immense collège était à eux.

A trois heures, Corcova réveillait encore les dortoirs ; il y avait deux heures d'étude, puis une heure de récréation avec un morceau de pain sec, puis travail jusqu'à huit heures. Alors on soupait, le plus souvent d'une salade accommodée de cette huile à laquelle Mme Hugo avait préféré le beurre et qui n'avait plus pour Victor l'excuse du bel

i6o VICTOR HUGO RACONTÉ

huilier Louis XV ; quelquefois, et dans ce cas il soupait, de sandras, qui sont des melons à chair rose, plus parfumés et plus sucrés que les nôtres.

Dom Bazile ne put pas laisser longtemps les deux frères dans la dernière classe. Ils avaient fini leurs devoirs quand les autres commençaient à peine, et ils se croisaient les bras presque tout le temps. Ils décourageaient leurs condisciples, certains de n'avoir pas les prix. On les fit monter d'un échelon, mais ce fut encore la même chose ; ils montèrent encore, et furent toujours désespérants pour les autres. Dom Bazile en prit son parti et les mit avec les grands. En une semaine, ils avaient sauté de la septième à la rhétorique.

Les grands accueillirent avec dédain ces enfants et commencèrent par les regarder du haut de leurs quinze ans. Mais quand ils les virent expliquer à livre ouvert ce que ne leur faisaient pas toujours comprendre à eux leur dictionnaire et leurs efforts, ils s'aperçurent que les enfants leur étaient supérieurs et les admirent sur le pied d'égalité.

Les condisciples des deux enfants n'avaient pas seulement contre eux la différence d'âge, ils avaient surtout la différence de nation. La politique entrait au collège avec ces fils de familles mêlées aux événements. Les espagnols ne se gênaient pas pour les deux français et souhaitaient tout haut l'expulsion de Joseph. Eugène et Victor, fils d'un général français, trouvaient tout juste que les français, ayant pris l'Espagne, la gardassent; ils demandaient en vertu de quoi Ferdinand VII revendiquait un pays qu'il avait cédé par acte public. Les espagnols auraient pu répondre que, pour que la cession fût valable, il aurait fallu d'abord qu'un homme eût le droit de donner un peuple ; mais, comme ils

étaient royalistes, ils se contentaient de répliquer que la donation avait été arrachée par la fraude et par la violence, que Napoléon avait menti à Ferdinand pour le faire venir à Bayonne où il lui avait extorqué sa signature, et qu'un guet-apens n'était pas un titre.

Ces discussions ne finissaient pas toujours en paroles. Eugène en eut une avec un grand, appelé Frasco, comte de Belverana. L'occasion en fut un jeune espagnol qui était le mystère du collège. Ce collégien ne vivait pas avec les collégiens, ne mangeait pas avec eux, avait sa chambre à part, étudiait seul, avait ses heures de travail aux heures de récréation et ses heures de récréation aux heures de travail. Ceux que la curiosité avait fait échapper de classe avaient quelquefois entrevu un garçon de seize à dix-sept ans, blond et d'une figure douce, avec lequel ils avaient eu à peine le temps d'échanger quelques mots. C'était un officier, nommé Lino, qui s'était battu pour Ferdinand et qui avait été fait prisonnier au siège de Badajoz. Le roi Joseph, très débonnaire, avait eu pitié de son âge et ne lui avait pas voulu d'autre prison que le collège ; l'officier était retombé écolier. On avait seulement arrangé sa vie de façon qu'il ne communiquât pas avec les autres élèves et qu'il ne pût faire de propagande.

Le nom du jeune prisonnier étant venu dans une conversation déjà passionnée, Eugène parla lestement de ce héros qu'on mettait en pénitence et dit qu'on avait dû prendre ce gamin dans les jambes d'un grenadier. Belverana, furieux d'entendre traiter ainsi un espagnol, et un espagnol qui s'était battu contre les français, prit des ciseaux, se jeta sur Eugène et le blessa à la joue. Les moines ac-

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