Livre mon frêle esquif à la merci de l'onde
Moi qui, toujours fuyant les cités et les cours.
De trois lustres à peine ai vu finir le cours.
Qui pourra me guider ? Quelle main courageuse
Dirigera ma nef sur la mer orageuse ?...
Étude, tes leçons y soutiendront mon cœur !
Grâce à toi, des écueils je sortirai vainqueur ;
C'est toi qui, des pervers me peignant l'âme ingrate,
Me diras : dans les maux sache imiter Socrate,
Vers l'austère devoir suis les pas de Platon,
Et, s'il te faut mourir, mon fils, songe à Caton.
Ainsi, te rapprochant de la vertu suprême,
Tu te rendras heureux au sein du malheur même.
70 ŒinOlES DE LA JEUNESSE
J'obéirai ; pour moi, le sentier de l'honneur Sera toujours le seul qui conduise au bonheur ; En vain, le front orné de l'éclat qui nous trompe, Le méchant à mes j^eux étalera sa pompe, L'étude me montrant Zenon et sa vertu Rendra son énergie à mon cœur abattu ; Et j'oserai, tout fier de suivre un tel modèle, Flétrir du vice impur la gloire criminelle.
Si le sort, me comblant de ses tristes faveurs.
M'élève tout à coup au faîte des grandeurs,
Parmi mon fier palais cherchant ma solitude.
Je la retrouverai dans les bras de l'étude ;
Pour elle, des honneurs rejetant le vain poids.
Loin des regards jaloux je fuirai quelquefois.
Et j'irai, gémissant d'un douloureux contraste.
Pleurer sirr mon bonheur qu'a remplacé le faste.
Ainsi, de mes travaux formant mon seul plaisir,
L'étude aura toujoiu"s mes instants de loisir ;
Ces instants, courts peut-être et du moins sans nuage.
D'un bonheur qui n'est plus me rendront seuls l'image.
Mais mon pouvoir s'ébranle ; un courtisan pervers. Comblé de mes bienfaits, médite mes revers ; Sur mon front lentement s'entasse la tempête... L'éclair brille... la foudre éclate sur ma tête. Je tombe, les méchants peuvent braver ma loi, Le grand homme à passé, je ne suis plus que mioi. Fuyons donc, regagnons notre humble solitude. Il me reste mon âme, il me reste l'étude. L'étude ! Ah ! ce nom seul me devrait consoler. Si la perte d'un rang avait pu m'accabler ! Je revois mon foyer, mon bocage tranquille, Mon aimable Tibulle et mon tendre \^irgile ;
Là, d'un monde frivole éloigné pour jamais, J'aime à me retrouver dans les lieux que j'aimais ! Et si j'entends encor la sombre calomnie Me poursuivre abattu, sûre d'être impunie. Je pardonne aux méchants d'avoir cru me trahir. Je les méprise trop pour vouloir les haïr ; Et, sans craindre le sort ni la vicissitude, Paisible, je m'endors dans le sein de l'étude.
L'étude sut aussi soulager tes douleurs,
Toi qui, fuyant les murs de ta patrie en pleurs.
Banni par les romains pour avoir sauvé Rome,
Dans ton illustre exil restas toujours grand homme,
Cicéron ! on te vit, évoquant les héros,
Dans Sparte avec orgueil gémir sur leurs tombeaux,
On te vit demander aux ruines d'Athène
Les restes éloquents de son grand Démosthène,
Et partout, imitant et pleurant tes rivaux,
Oublier tes revers dans d'utiles travaux.
Je suivrai ton exemple ; à l'abri du tumulte
C'est la mère des arts qui recevra mon culte ;
Et lorsque pour toujours il faudra m' assoupir.
Je veux voir dans ses bras fuir mon dernier soupir.
Que son pouvoir est doux ! c'est toi que j'en atteste. Victime des bourreaux que la France déteste ! Quand, despotes sujets, tes lâches ennemis T'imputaient des forfaits qu'eux seuls avaient commis, Et, n'ayant que ta gloire et leurs crimes pour titres, Du destin de leur maître osaient se croire arbitres. Tu te rendis plus grand de ta propre grandeur Que tu le fus jamais aux jours de ta splendeur; O Louis, entouré de cent monstres sinistres. Des fureurs d'un vil peuple exécrables ministres,
Ta raison eût suffi pour l'instruire à mourir. Mais l'étude fit plus et t'apprit à souffrir. L'étude dissipa de ton cœur les alarmes, Et, même en tes cachots, te fit goûter des charmes.
Ton fils t'accompagnait ; ah ! qu'il fut doux pour toi
De rester toujours père en cessant d'être roi !
Qu'il te fut doux d'orner son âme noble et tendre
Des vertus qu'il aimait en aimant à t'entendre.
Et de former ce fils, né pour verser des pleurs,
A chérir ces français qui causaient ses malheurs !
Grand roi ! l'étude alors te fut doublement chère :
Elle instruisait ton fils et charmait ta misère.
Souvent on le voyait, sur tes genoux assis.
De Tacite en pleurant écouter les récits ;
S'exercer, jeune encore, aux devoirs d'un monarque.
En lisant ces héros qui vivent dans Plutarque,
Et, respectant dans toi leurs communes vertus.
Croire admirer son père en admirant Titus.
Ah ! si de ses bourreaux la barbare constance
K'eût par de longs tourments miné son existence,
Faisant aimer sa gloire à nos yeux éblouis.
Digne en tout de son père... il eût été Louis !...
Mais hélas ! vais-je donc, dans mon sombre déhre.
En des accords de deuil faire frémir ma lyre ?
Ces mots sont trop cruels pour les peindre en mes vers.
Je dois chanter l'étude et non pas nos revers.
Étude ! tous les lieux parlent de ta puissance ; Fénelon exilé sourit à ta présence ; Là, noblement vaincu, toujours roi dans les fers, François te doit l'oubli des maux qu'il a soufferts ; Et, de nos jours encor, quand un peuple en démence Repoussait ses bienfaits et bravait sa clémence,
Un sage... Ah ! qui pourrait dire tant de grandeur ? Je me tais, son éloge est gravé dans mon cœur. Soudain les sons lointains de l'altière trompette Sont venus me troubler au sein de ma retraite ; D'une tonnante voix l'impitoyable Mars Appelle les guerriers qui volent aux hasards ; Et moi, je vole aussi défendre ma patrie, Et ceux qui m'ont perdu par leur lâche industrie ; Je vais mourir pour eux. Ah ! s'ils furent ingrats. Puis- je mieux m'en venger qu'en ne m'en vengeant pas?
Adieu donc, des forêts dômes touffus et sombres, Adieu, ruisseau bruyant qui coule sous leurs ombres. Adieu, modeste asile, adieu, lieux que j'aimais. Je vous fuis, je vous fuis... peut-être pour jamais ! C'en est fait ; aux combats le fier clairon m'appelle. Étude, sois toujours ma compagne fidèle, Suis-moi dans les dangers, suis-moi dans les combats, Apprends-moi quels guerriers doit imiter mon bras ; Loin de moi le tyran qui, ravageant la terre. Croit égaler les dieux et n'a que leur tonnerre ! J'admire les guerriers, mais je hais les bourreaux. Étude, à mon esprit montre de vrais héros, Qui ne dédaignent pas d'être ce que nous sommes, Et qui ne soient héros que parce qu'ils sont hommes. J'aime mieux tes vertus, malheureux Darius, Que la sombre valeur du cruel Marins ; Mon cœur n'est point épris d'une vaine fumée, Il cherche la grandeur et non la renommée.
Étude, aux champs de ]\Iars si tu guides mes pas, Que tu dois dans les camps m' offrir encor d'appas ! Quand le guerrier, dormant entre les bras des songes, Entouré de malheurs, goûte d'heureux mensonges, II. 3«
Qu'il me plaît, dans ton sein, de rêver le repos, Le repos, que la gloire éloigne des drapeaux !
gu'il me plaît, oubliant Bellone et les alarmes, e veiller avec toi, de savourer tes charmes ! Tantôt, tenant en main le peintre des Césars, Je suis Agricola dans l'horreur des hasards ; Tantôt j'entends la voix de Cicéron qui tonne, Sa force me subjugue et sa grandeur m'étonne ; Vainqueur par ta défaite, immortel par ta mort. Heureux Léonidas, je jalouse ton sort ; Et toi, Henri, mon cœur offre à ton hécatombe Des pleurs, tout vrai français en arrose ta tombe. Des pleurs... Ah ! malheureux ! expieront-ils jamais Le crime qui ravit im héros aux français ?... Fuyez, tristes pensers, fuyez loin de mon âme ! Tibulle, dans mes sens viens répandre ta flamme. Accours, embrase-moi du feu de tes amours, Au miheu des périls donne-moi de beaux jours ; Et toi, poëte heureux qui célébras Énée, Retrace à mes regards sa noble destinée ; Dis-moi quel prix les dieux réservent aux guerriers, Et cache-moi la mort sous d'immortels lauriers.
Sois mon modèle, ô toi qui, brave autant que sage, Dans les camps à l'étude offris un pur hommage ; On te voyait aussi, cherchant un doux repos, Des siècles écoulés méditer les héros.
C'est par là que tu sus, formant ton âme auguste. Expier dans l'exil le beau surnom de juste ; Et bravant le courroux d'un destin ennemi. Nourrir par des revers ton courage affermi.
Ainsi coulent pour moi ces instants pleins de charmes Que mon cœur pour l'étude arrache au dieu des armes.
Étude ! hélas ! comment les malheureux mortels Peuvent-ils dédaigner tes fortunés autels ? Insensés ! poursuivant de brillantes chimères, Comme elles pensent-ils tes douceurs éphémères ? Ont-ils donc oublié qu'en des temps de malheurs Tu sus toujours du sage alléger les douleurs ?
Uun, vieux de voluptés, effronté sybarite.
Des faveurs de Laïs tire tout son mérite ;
Sultan efféminé, de plaisirs en plaisirs
Il traîne avec orgueil ses fastueux désirs ;
Un jour des vanités dont tout son cœiu: s'enivre
Il connaîtra le prix, un jour il voudra vivre ;
Il saura, mais trop tard, sombre et rongé d'ennui.
Que l'astre du bonheur n'a point briUé pour lui.
Et seul au sein des cours, regardant en arrière,
Ne verra que la honte au bout de sa carrière !
Cet autre, à l'intérêt sacrifiant l'honneur,
Dans un infâme Heu croit trouver le bonheur ;
De ses aïeux obscurs dédaignant l'héritage,
Il perdit la vertu, le seul bien du vrai sage ;
Il voulut s'enrichir, et, plus vil que son or.
S'efforça chaque jour d'accroître son trésor ;
Dès lors il resta sourd au cri de l'infortime.
Il ne fut plus pour lui qu'une plainte importune ;
Et maintenant que l'âge arrive à pas pesants
Dans d'éternels soucis il traîne ses vieux ans ;
Hélas ! les biens trompeurs dont son âme est avide
Dans son cœiu- desséché n'ont laissé que le vide ;
Il attend le bonheur, mais l'implacable mort, •
Avant qu'il l'ait atteint, aura fini son sort.
Celui-ci, que le ciel sous le chaume a fait naître.
Pour voler aux honneurs rampe aux genoux d'un maître;
Cet autre encoo"... mais quoi ! vais- je donc, dans mes vers. D'un siècle dépravé décrire les travers ? J'aurais plutôt compté ces légers grains de grêle Qui frappent en tombant la grappe encor nouvelle. Ou ces rocs en éclats et ces débris brûlants Que l'effroyable Hécla chasse loin de ses flancs.
Étude ! ces mortels, s'ils t'avaient su connaître,
Seraient plus vertueux et plus heureux peut-être ;
Peut-être ! Ah ! qu'ai- je dit ? est-il quelque bonheur
Que ne goûte celui qui t'a livré son cœur ?
Le sort le poursuit-il ? tes soins dans sa souffrance
D'im avenir plus doux le font jouir d'avance,
Et, sur son âme aigrie exerçant leur pouvoir,
Lui donnent le bonheur en lui donnant l'espoir ;
Gémit-il sous le poids de la grandeur suprême ?
Loin du bruit des cités tu le rends à lui-même ;
Est-il pauvre ? tu sais alléger ses travaux ;
Est-il riche ? en ton sein il trouve le repos ;
Vit-il dans les combats ? grâce à toi, d'rm front calme.
S'il le faut, du trépas il cueillera la palme ;
Enfin, en quel état, en quel lieu qu'il soit né.
Qu'il connaisse tes biens, son sort est fortuné.
Ah ! dans l'éclat des cours, dans le fracas des armes.
Si ton commerce heureux nous offre tant de charmes.
Combien d'autres douceurs ne nous promet-il pas.
Sous un toit ignoré des regards d'ici-bas ?
Puisse- je donc passer mon innocente vie
Loin de ce tourbillon où l'âme est asservie !
Loin de ce luxe vain, de ce faste imposteur.
Appâts trop dangereux d'un monde séducteur !
Puissé-je dans le fond de cette solitude.
Voir s'enfuir mes instants embellis par l'étude!
Voilà mes seuls désirs ! Ah ! qu'ils soient satisfaits, Grands dieux ! et je mourrai content de vos bienfaits.
Non, mon cœur n'est point fait pour ces honneurs frivoles,
Des mortels abusés périssables idoles ;
Le ciel ne m'a créé que pour l'obscurité ;
C'est sous un chaume obscur qu'est la sécurité ;
C'est là qu'exempt de maux, exempt d'inquiétude.
Je parerai de fleurs les autels de l'étude ;
Oui, sage déité, lorsque la main du temps
Sur ma tête blanchie entassera les ans.
Brûlant encor pour toi sous les glaces de l'âge.
Je ne cesserai point de t 'offrir mon hommage ;
Je verrai sans regret s'éclipser mes beaux jours.
Tes plaisirs sérieux me tiendront lieu d'amours.
Ici, loin des grandeurs, loin du fracas du monde.
Je coulerai ma vie en une paix profonde.
Ce toit, mon seul abri contre un siècle de fer,
Ce toit voit mon printemps, il verra mon hiver ;
]\Ies deux auteurs chéris, et Tibulle et Virgile,
Sans cesse peupleront mon solitaire asile.
Et si, parfois, comme eux j'ose élever mes chants.
Ce sera pour vanter tes biens purs et touchants.
Étude ! et, renfermé dans sa douce retraite.
Ton amant quelquefois deviendra ton poëte.