‹ Victor Hugo raconté par un témoin de sa vieChapitre 21 sur 49 · II · texte numérisé non relu

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sa couture pour regarder pétiller le bois ou pour ouvrir sa tabatière, car elle prisait comme M. Foucher. Elle présentait sa tabatière à son vieil ami en lui disant : — Monsieur Foucher, voulezvous une prise ? M. Foucher répondait oui ou non, et c'étaient d'ordinaire, avec le bonjour et le bonsoir, les seules paroles échangées de toute la soirée.

Ces soirées si monotones avaient pour Victor une attraction qu'on ne s'expliqua pas dans le commencement. Aussitôt le dîner fini, il était prêt et pressait la lenteur d'Eugène ; dans la rue, il avait peine à ne pas devancer sa mère ; quand par hasard il ne venait pas à l'hôtel de Toulouse, il était triste.

La révolution n'avait pas plus respecté les statues des rois que leurs tombes. La statue de Henri IV avait été renversée en même temps que son cada\Te avait été exhumé. Par exception pour ce roi moins impopulaire que les autres, on avait profité de l'exhumation pour mouler son visage. Ce masque de plâtre servit au sculpteur Lemot pour faire la statue équestre du Pont-Neuf. L'énorme bronze sortit de l'atelier, enveloppé d'un voile vert, lourdement traîné par une vingtaine de forts chevaux et escorté d'une multitude de curieux qui grossissait de rue en me. Un de des curieux était? Victor. Tout alla bien d'abord, et les chevaux suffirent ; mais, en arrivant au quai, lamentée fut trop rude, ils ne purent en venir à bout ; les coups de fouet et les jurements des charretiers furent impuissants ; les pau\Tes bêtes faisaient ce qu'elles pouvaient, mais elles glissaient sur le pavé et tout leur effort s'en alla en éclairs. Alors la foule les détela, et, se mettant à leur place, se jetant aux

roues, au timon, à l'arrière, partout où il y avait place pour une main, tira, poussa, roula et triompha de la montée. On suppose bien que Victor n'avait pas été le dernier attelé.

Cette année-là, l'académie de Toulouse proposa un prix de poésie pour le Rétablissement de la stattiâ de Henri IV. Ce sujet appartenait à Victor, qui, un peu dégrisé de l'académie de Paris par son échec récent, était attiré par les Jeux Floraux qui avaient gratifié Eugène d'un si beau lys d'argent. Du reste, il pouvait y concourir sans usurpation sur Eugène ; les Jeux Floraux n'étaient pas de ces académies avares qui n'ont pour la poésie qu'un seul prix, ils en avaient sept. Il y avait là des palmes à écraser largement le front des deux frères.

Pour les six autres prix, l'académie laissait le choix des sujets à la liberté des concurrents. Victor avait une ode toute prête, les Vierges de Verdun, qu'il envoya d'abord. Comme il allait se mettre au Rétablissement de la statue de Henri IV, W^^ Hugo eut une fluxion de poitrine que le mois de janvier aggrava. Le concours fut oublié, les frères passèrent les jours et les nuits au chevet de leur mère. Un soir, W^^ Hugo, qui allait mieux, demanda à Victor s'il avait envoyé sa deuxième ode ; il répondit qu'il ne l'avait pas faite et qu'il n'y avait plus à y penser, car, pour arriver à temps, il aurait fallu qu'elle partît le lendemain matin. M"^® Hugo témoigna un vif chagrin de cette impossibilité, dont sa maladie était cause, et s'endormit toute triste. Victor, voyant le regret de sa mère, se mit à l'œuvre, et, tout en la veillant, fit son ode qu'elle trouva le matin sur son lit.

Quelques jours après, il reçut cette lettre :

< Tovilouse.

< Depuis que nous avons vos odes, monsieur, je n'entends parler autour de moi que de votre beau talent et des prodigieuses espérances que vous donnez à notre littérature. Si l'académie partage mes sentiments, Isaure n'aura pas assez de couronnes pour les deux frères. Vos dix-sept ans ne trouvent ici que des ' admirateurs, presque des incrédules. Vous êtes pour nous une énigme dont les muses ont le

secret. , ,

« Agréez, etc.

« Soumet. »

Les Vierges de Verdun eurent l'amarante d'or et la Statue de Henri /K le lys d'or. — Eugène eut des mentions et la gloire d'avoir ses vers imprimés dans le recueil des Jeux Floraux.

^jme Hugo rétablie, on se remit à aller le soir chez M^® Foucher. Mais l'hiver touchait à sa fin. ^jme Foucher louait, pour la saison d'été, un pied-àterre dans la banlieue. L'été de 1819, elle s'en alla camper à Issy. Cette villégiature contraria vivement Victor ; il eut beau insinuer qu'Issy n'était pas beaucoup plus loin que le Conseil de guerre, qu'il n'y avait que Vaugirard à traverser et qu'on y était ; les \dsites ne purent plus être de tous les jours. Souvent pourtant, quand le temps était beau, M°^® Hugo prenait ses deux fils, achetait en route des corbeilles de fruits qu'ils étaient heureux de porter à Issy, et la domestique, à laquelle ils les remettaient, se hâtait d'ajouter trois couverts. Les fruits mangés, on allait dans le jardin respirer un peu de fraîcheur, mais quelquefois beaucoup de poussière, parce que le mur du fond, échancré à dessein, était sur la place de bal du village.

A part le dîner d'Issy, Victor n'avait aucune distraction. M^^ Hugo, à mesure que l'âge venait à ses deux fils, les tenait avec plus d'autorité ; il était temps qu'ils pensassent à leur avenir, ils avaient maintenant à le faire eux-mêmes ; ils n'avaient plus à compter sur leur père, ruiné par l'écroulement de l'empire et par la défense de Thionville.

Elle sentait la grave responsabilité qu'elle avait assumée en les encourageant à quitter les mathématiques pour la littérature, et sa conscience, autant que son amour maternel, était engagée à leur succès. Elle avait disposé d'eux contrairement au désir du général, elle les lui avait pris, elle était à la fois leur mère et leur père, elle avait double devoir ; elle les gouvernait donc absolument ; toutes leurs journées se passaient à travailler ; ils ne sortaient jamais sans elle, et c'était touchant de voir ces deux grands garçons, dont l'un allait avoir vingt ans et dont l'autre faisait déjà son bruit dans les journaux, cousus à la robe de leur mère et lui obéissant et restés enfants pour elle.

L'été fini, les soirées muettes recommencèrent à l'hôtel Toulouse, et Victor en fut enchanté, mais il le montra trop ; les parents s'aperçurent de sa joie et en cherchèrent la cause. Il ne leur fallut pas longtemps pour découvrir que son bonheur n'était pas de voir pétiller le feu ni de passer deux heures immobile sur une chaise mal rembourrée, et que cela lui était bien égal qu'on ne dît pas un mot, et qu'il était content que M. Foucher eût les yeux baissés sur ses h\Tes et les femmes sur leirr ouvrage, parce qu'alors il pouvait regarder tout à son aise mademoiselle Adèle. On reconnut en même temps que mademoiselle Adèle ne s'en fâchait pas. Ils

obéissaient à la prophétie qui les avait fiancés dans le néant.

A eux deux, ils avaient à peine trente ans ; marier ces enfants eût été une folie. Victor n'avait rien et M^^® Foucher était tout aussi pauvre. — Séparons-les, dirent les familles ; si leur affection persiste, ils sauront bien se retrouver plus tard. — Et les parents cessèrent de se voir.

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